{"id":13854,"date":"2014-11-22T10:22:32","date_gmt":"2014-11-22T08:22:32","guid":{"rendered":"http:\/\/dndf.org\/?p=13854"},"modified":"2014-11-22T10:23:04","modified_gmt":"2014-11-22T08:23:04","slug":"saisir-la-question-du-communisme","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/dndf.org\/saisir-la-question-du-communisme\/","title":{"rendered":"Saisir la question du communisme"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><em>Version int\u00e9grale du texte de nos camarades de \u00a0\u00bb il lato cattivo\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Remerciements \u00e0 Stive pour la traduction, \u00e0 Alain pour les corrections et \u00e0 l\u2019auteur pour la relecture<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>\u00ab\u00a0Qestion Kurde\u00a0\u00bb, Etat islamique, USA et autres consid\u00e9rations<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il Lato Cattivo<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"https:\/\/i0.wp.com\/dndf.org\/wp-content\/uploads\/2014\/11\/Isis3.jpg?ssl=1\"><img data-recalc-dims=\"1\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" data-attachment-id=\"13855\" data-permalink=\"https:\/\/dndf.org\/saisir-la-question-du-communisme\/isis3\/\" data-orig-file=\"https:\/\/i0.wp.com\/dndf.org\/wp-content\/uploads\/2014\/11\/Isis3.jpg?fit=1020%2C1529&amp;ssl=1\" data-orig-size=\"1020,1529\" data-comments-opened=\"1\" data-image-meta=\"{&quot;aperture&quot;:&quot;0&quot;,&quot;credit&quot;:&quot;&quot;,&quot;camera&quot;:&quot;&quot;,&quot;caption&quot;:&quot;&quot;,&quot;created_timestamp&quot;:&quot;0&quot;,&quot;copyright&quot;:&quot;&quot;,&quot;focal_length&quot;:&quot;0&quot;,&quot;iso&quot;:&quot;0&quot;,&quot;shutter_speed&quot;:&quot;0&quot;,&quot;title&quot;:&quot;&quot;}\" data-image-title=\"Isis3\" data-image-description=\"\" data-image-caption=\"\" data-large-file=\"https:\/\/i0.wp.com\/dndf.org\/wp-content\/uploads\/2014\/11\/Isis3.jpg?fit=533%2C800&amp;ssl=1\" class=\"aligncenter  wp-image-13855\" src=\"https:\/\/i0.wp.com\/dndf.org\/wp-content\/uploads\/2014\/11\/Isis3.jpg?resize=172%2C258&#038;ssl=1\" alt=\"Isis3\" width=\"172\" height=\"258\" srcset=\"https:\/\/i0.wp.com\/dndf.org\/wp-content\/uploads\/2014\/11\/Isis3.jpg?resize=200%2C300&amp;ssl=1 200w, https:\/\/i0.wp.com\/dndf.org\/wp-content\/uploads\/2014\/11\/Isis3.jpg?resize=533%2C800&amp;ssl=1 533w, https:\/\/i0.wp.com\/dndf.org\/wp-content\/uploads\/2014\/11\/Isis3.jpg?w=1020&amp;ssl=1 1020w\" sizes=\"auto, (max-width: 172px) 100vw, 172px\" \/><\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le texte qui suit a \u00e9t\u00e9 initialement pr\u00e9vu pour une rencontre publique \u2013 qui s&rsquo;est tenue \u00e0 Bologne, d\u00e9but septembre 2014 \u2013 avec Daniele Pepino, auteur de l&rsquo;article \u00ab Kurdistan, dans l\u2019\u0153il du cyclone \u00bb (dans <em>Nutanak<\/em>, n\u00b0 35, \u00e9t\u00e9 2014). N&rsquo;ayant pu participer \u00e0 cette rencontre, nous avons, ult\u00e9rieurement, remani\u00e9 le texte initial ; ce qui en r\u00e9sulte peut \u00eatre lu soit comme une s\u00e9rie de notes en marge de l&rsquo;article de Pepino, soit comme un texte ind\u00e9pendant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab Kurdistan, dans l\u2019\u0153il du cyclone \u00bb a le m\u00e9rite de pr\u00e9senter d&rsquo;une fa\u00e7on claire le cadre des forces politiques qui interviennent dans la r\u00e9gion kurde ; mais l&rsquo;article appelle une s\u00e9rie de questions qu&rsquo;il faut souligner. Au-del\u00e0 de la simple mise en valeur de l&rsquo;intervention des milices du PKK dans leur soutien aux kurdes yezidi menac\u00e9s par l&rsquo;EI dans le nord de l\u2019Irak, l&rsquo;auteur proc\u00e8de \u00e0 une v\u00e9ritable apologie de cette organisation et de son pr\u00e9tendu tournant d&rsquo; \u00ab ouverture \u00bb (le conf\u00e9d\u00e9ralisme d\u00e9mocratique). De plus, l&rsquo;absence d&rsquo;une description des forces sociales et des organisations qui en sont les expressions politiques, tend \u00e0 faire appara\u00eetre leurs interventions comme comme de simples choix subjectifs op\u00e9r\u00e9s par des individus socialement ind\u00e9termin\u00e9s. Enfin, entre autres questions, celles du financement du PKK ou des alliances qui caract\u00e9risent le Moyen-Orient sont trop rapidement \u00e9voqu\u00e9es.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><!--more--><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il est vrai que pour aborder ces questions de mani\u00e8re plus compl\u00e8te il faudrait \u00e9crire plusieurs livres. Bien entendu, les notes qui suivent ne manqueront pas de rester lacunaires. Mais nous pensons qu&rsquo;elles peuvent \u00e9clairer sous un axe diff\u00e9rent aussi bien les r\u00e9centes \u00e9volutions de la \u00ab question kurde \u00bb que les conflits qui enflamment, encore une fois, le Moyen-Orient. Sans oublier que si cela peut avoir une utilit\u00e9 quelconque pour nous ou pour d&rsquo;autres, leur int\u00e9r\u00eat r\u00e9side dans le fait de saisir, non la question de l&rsquo; \u00ab autonomie \u00bb (quoi qu\u2019elle puisse signifier), mais celle du communisme.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Question kurde : une digression historique<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;une \u00ab question kurde \u00bb sp\u00e9cifique, \u00e0 la fin de la Premi\u00e8re Guerre mondiale, est \u00e0 inscrire dans le processus chaotique de la formation des \u00c9tats-nations dans le Proche et Moyen-Orient. Partout, la formation d&rsquo;un \u00c9tat-nation moderne implique la n\u00e9cessit\u00e9 de faire co\u00efncider les fronti\u00e8res administratives de l\u2019\u00c9tat avec celles d&rsquo;une unique communaut\u00e9 nationale ; les \u00c9tats plurinationaux repr\u00e9sentent g\u00e9n\u00e9ralement des situations probl\u00e9matiques ou exceptionnelles : l\u2019\u00c9tat-nation, <em>c&rsquo;est-\u00e0-dire l\u2019\u00c9tat du Capital<\/em>, est mono-national, parce que le rapport entre les individus et l\u2019\u00c9tat mis en avant ne peut tol\u00e9rer une fid\u00e9lit\u00e9 \u00e0 une autre communaut\u00e9 que celle que pr\u00e9tend repr\u00e9senter l\u2019\u00c9tat-nation. \u00c9tat et nation doivent alors co\u00efncider. Un tel processus n&rsquo;a rien de \u00ab naturel \u00bb, c&rsquo;est un processus d&rsquo;homog\u00e9n\u00e9isation qui peut relever du bricolage et prendre des formes d&rsquo;assimilation soft, comme il peut utiliser la purification ethnique la plus brutale. S&rsquo;il est vrai que pour l&rsquo;Europe le puzzle de populations fut plus moins un obstacle que pour les Balkans ou le Moyen-Orient, la raison n&rsquo;en r\u00e9side pas tant dans l&rsquo;importante ou faible complexit\u00e9 ou dans le caract\u00e8re inextricable du puzzle en soi, mais dans le fait que si en Europe la formation des \u00c9tats-nations s&rsquo;est faite sur l&rsquo;impulsion du d\u00e9veloppement d&rsquo;un capitalisme endog\u00e8ne, rendu possible par la succession bien d\u00e9finie des modes de production ant\u00e9rieurs, dans les Balkans et le Moyen-Orient cette formation s&rsquo;est faite selon un d\u00e9veloppement capitaliste venant d&rsquo;ailleurs, avec les rivalit\u00e9s intercapitalistes qui en ont d\u00e9coul\u00e9. \u00c0 la suite du d\u00e9membrement de l&rsquo;Empire Ottoman, dont les puissances victorieuses (Grande-Bretagne et France) se partagent les d\u00e9pouilles, il y a la cr\u00e9ation de l&rsquo;Irak et de la Syrie que Britanniques et Fran\u00e7ais mettent sous mandat, et d&rsquo;autre part celle de la Turquie avec l\u2019ascension du mouvement nationaliste de Mustapha Kemal (Atat\u00fcrk). Ce dernier se trouve imm\u00e9diatement confront\u00e9 au caract\u00e8re plurinational du futur \u00c9tat turc (Turcs, Kurdes et Grecs d&rsquo;Anatolie), question sommairement simplifi\u00e9e par l&rsquo;extermination des Arm\u00e9niens en 1915-16 par les \u00ab Jeunes Turcs \u00bb (1 200 000 morts). Quant aux Kurdes, le trait\u00e9 de S\u00e8vres du 10 ao\u00fbt 1920 consignait la possibilit\u00e9 de cr\u00e9er un petit Kurdistan ind\u00e9pendant, \u00e0 condition que cela corresponde \u00e0 la volont\u00e9 collective de la population kurde, ainsi que la formation d&rsquo;un \u00c9tat arm\u00e9nien \u00e0 partir d&rsquo;une des provinces d&rsquo;Anatolie orientale. Ces conditions furent rejet\u00e9es par les chefs tribaux et les cheiks des confr\u00e9ries (propri\u00e9taires terriens) en raison de la faible \u00e9tendue du futur \u00c9tat kurde par rapport \u00e0 la r\u00e9gion effectivement habit\u00e9e par la population kurde, \u00e9tendue qui serait par la suite r\u00e9duite par la cr\u00e9ation d&rsquo;un \u00c9tat arm\u00e9nien. Le nationalisme kurde embryonnaire tenta alors de s&rsquo;unir aux k\u00e9malistes qui pour toute r\u00e9ponse, \u00e0 peine parvenus \u00e0 consolider leurs positions, \u00e9touff\u00e8rent \u2013 au-del\u00e0 de la composante marxiste \u2013 la dissidence kurde \u00e0 Ko\u00e7giri (1921) et imposeront avec le trait\u00e9 de Lausanne (1923), une r\u00e9vision des accords de S\u00e8vres, fixant les fronti\u00e8res actuelles de la Turquie et, avec elles, laissant le Kurdistan m\u00e9ridional sous mandat britannique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;histoire du mouvement kurde se divise en deux grandes p\u00e9riodes : la premi\u00e8re, de 1919 \u00e0 1990, avec une nette c\u00e9sure en 1946 (la R\u00e9publique de Mahabad), et la p\u00e9riode du nationalisme proprement dit. La seconde, de 1990 \u00e0 nos jours, est celle que nous d\u00e9signerons, \u00e0 la suite de Hamit Bozarslan, comme la \u00ab crise du nationalisme \u00bb. M\u00eame si, dans une certaine mesure, ils sont plus att\u00e9nu\u00e9s que dans le reste du Moyen-Orient, ces grands tournants historiques se reproduisent successivement, dans la sph\u00e8re kurde, au sein des trois fractions de la bourgeoisie \u00e0 la t\u00eate de la soci\u00e9t\u00e9 : bourgeoisie terrienne, petite-bourgeoisie intellectuelle et bourgeoisie p\u00e9troli\u00e8re. La premi\u00e8re p\u00e9riode \u2013 sous la domination de la bourgeoisie terrienne \u2013 se caract\u00e9rise par une s\u00e9rie de violentes secousses : de 1919 \u00e0 1930, dans le Kurdistan iranien c&rsquo;est la conf\u00e9d\u00e9ration tribale de Shikak \u2013 d&rsquo;abord soutenue puis prise en otage par les k\u00e9malistes \u2013 qui dirigera le soul\u00e8vement ; en Irak, d&rsquo;abord, le cheikh Mahmoud Barznadji, s&rsquo;autoproclamant roi du Kurdistan, ensuite la famille Barzani prendront la t\u00eate du mouvement ; en Turquie, on enregistre 18 soul\u00e8vements en moins de 15 ans (1927-1930 \u00e0 Ararat ; 1936-1938 \u00e0 Dersim) ; les Kurdes syriens participeront \u00e0 la plupart de ces mouvements. L\u2019\u00e9v\u00e9nement le plus important de cette p\u00e9riode c&rsquo;est la proclamation, le 22 juillet 1946, d&rsquo;une r\u00e9publique autonome en Iran dans le sillage de l&rsquo;occupation par l&rsquo;URSS d&rsquo;une partie du pays ; incapable de mobiliser l&rsquo;ensemble des Kurdes, malgr\u00e9 la participation effective de nombreux Kurdes de Turquie et d&rsquo;Irak, d\u00e9chir\u00e9e par les conflits intertribaux, la R\u00e9publique de Mahabad sera d\u00e9faite par l&rsquo;arm\u00e9e iranienne le 15 d\u00e9cembre 1946, avec l&rsquo;ex\u00e9cution entre autres de son pr\u00e9sident Muhammed. Le PDK de Mustafa Barzani et ses peshmerga, accourus d&rsquo;Irak pour soutenir la R\u00e9publique, se r\u00e9fugient en URSS o\u00f9 ils resteront jusqu&rsquo;en 1958.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">G\u00e9n\u00e9ralement suspect\u00e9s de connivences avec les puissances \u00e9trang\u00e8res transfrontali\u00e8res, ces soul\u00e8vements sont \u00e9cras\u00e9s avec le concours des pays impliqu\u00e9s : \u00ab Aucune des nouvelles bourgeoisies nationales de Turquie, Syrie, Iran et Irak, n&rsquo;h\u00e9sita \u00e0 accomplir son sale m\u00e9tier. La premi\u00e8re \u00e0 se distinguer par sa f\u00e9rocit\u00e9 fut la bourgeoisie turque \u00ab progressiste \u00bb, dirig\u00e9e par Atat\u00fcrk sur lequel la Troisi\u00e8me Internationale, semble-t-il [sic! ndr], fonda de grands espoirs [\u2026], le k\u00e9malisme se d\u00e9cha\u00eene, entre 25 et 37 dans la sanguinaire r\u00e9pression des insurrections populaires r\u00e9p\u00e9t\u00e9es jusqu&rsquo;\u00e0 r\u00e9duire les Kurdes \u00e0 des \u00ab Turcs montagnards \u00bb et le Kurdistan aux r\u00e9gions est de la Turquie, gr\u00e2ce aux campagnes de pacification pour lesquelles le gouvernement turc re\u00e7ut l&rsquo;efficace soutien de la France. De son c\u00f4t\u00e9, la bourgeoisie arabo-irakienne poursuit l&rsquo;arabisation forc\u00e9e de la zone p\u00e9trolif\u00e8re kurde de Kirkouk, dans un premier temps avec le soutien de la Grande-Bretagne (43-45), ensuite avec le soutien politique, sinon militaire, de l&rsquo;URSS, et a pu \u00e9craser une importante gu\u00e9rilla. De son c\u00f4t\u00e9, la bourgeoisie iranienne, m\u00eame avec le r\u00e9volutionnaire de pacotille Mossadeg, ne reconnut pas non plus l&rsquo;existence d&rsquo;une question nationale kurde en Iran, et se distingua elle aussi non seulement par une r\u00e9pression ininterrompue et par quelques tentatives de \u00ab solution finale \u00bb contre le Kurdistan d&rsquo;Iran, mais aussi par sa participation \u00e0 la r\u00e9pression des insurrections kurdes de Turquie (en 1930) et a de plus, avec le plus r\u00e9pugnant cynisme, jou\u00e9, avec la CIA et Kissinger, au \u00ab soutien \u00bb des Kurdes irakiens en 1975. Enfin, la bourgeoisie syrienne, la plus progressiste de toutes (comme le savent les Palestiniens des camps de r\u00e9fugi\u00e9s de Damas), bien que n&rsquo;ayant pas un r\u00e9el \u00ab danger kurde \u00bb sur son territoire, n&rsquo;en a pas moins expuls\u00e9 de leur territoire originel 140 000 paysans pauvres kurdes, les rempla\u00e7ant par des populations arabes et a us\u00e9 de fa\u00e7on coutumi\u00e8re contre les Kurdes de l&rsquo;arbitraire administratif, des coups de filet policiers, des licenciements de repr\u00e9sailles et autres innovations du&#8230; progr\u00e8s. \u00bb (<em>Avec le prol\u00e9tariat et les travailleurs r\u00e9volutionnaires du Kurdistan<\/em>, Suppl\u00e9ment aux <em>Quaderni Marxisti<\/em>, n\u00b03, 1984)<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La p\u00e9riode 1948-1958 est l&rsquo; \u00ab \u00e8re du silence \u00bb : exception faite de quelques secousses locales et du succ\u00e8s \u00e9lectoral local du PDK (80 % des votes) dans l&rsquo;Iran de Mossadeg, le mouvement kurde semble anesth\u00e9si\u00e9 ; ce n&rsquo;est pas la force de la r\u00e9pression, \u00e0 elle seule, qui suffit \u00e0 en donner les raisons. En effet, dans les ann\u00e9es 1950 commence un exode rural massif, en particulier dans le Kurdistan turc et irakien o\u00f9 les villes de Diyabarkir, Erbil et Souleymanye voient leur population d\u00e9passer les 100 000 habitants. Par l&rsquo;interm\u00e9diaire du d\u00e9veloppement des r\u00e9seaux de transport et de la scolarisation du Kurdistan turc \u2013 eux-m\u00eames li\u00e9s au d\u00e9veloppement de l&rsquo;industrie turque \u2013 appara\u00eet une petite-bourgeoisie compos\u00e9e principalement d&rsquo;enseignants et de repr\u00e9sentants des professions lib\u00e9rales, mais aussi d&rsquo;artisans autodidactes. De nombreux jeunes venant de milieux pauvres peuvent alors entreprendre des \u00e9tudes universitaires : ce sera cette petite-bourgeoisie instruite \u2013 form\u00e9e en Turquie occidentale, \u00e0 Istanbul et Ankara, uniques cit\u00e9s universitaires dans les ann\u00e9es 50 \u2013 qui va r\u00e9activer le nationalisme kurde dans les ann\u00e9es 60-70 \u00e0 partir du premier coup d\u2019\u00c9tat en Turquie (1960), donnant au mouvement un caract\u00e8re plus nettement national-populaire : \u00ab Les <em>patriotes <\/em>de gauche sont parvenus \u00e0 mobiliser les masses. Leur succ\u00e8s venait de leur capacit\u00e9 \u00e0 \u00a0\u00bbexploiter certaines difficult\u00e9s \u00e9conomiques\u00a0\u00bb et \u00e0 mettre en lumi\u00e8re certaines in\u00e9galit\u00e9s (le sous-d\u00e9veloppement de l&rsquo;Est, l&rsquo;insuffisance des fonds d&rsquo;aide des plans quinquennaux). Il fut \u00e9galement d\u00fb \u00e0 leur capacit\u00e9 \u00e0 faire cause commune avec les populations frapp\u00e9es par l&rsquo;expropriation des terres des paysans au profit de l&rsquo;industrie p\u00e9troli\u00e8re dans la r\u00e9gion de Batman. Ils se sont \u00e9galement \u00e9rig\u00e9s en d\u00e9fenseurs des paysans et ouvriers de cette r\u00e9gion qui revendiquaient d&rsquo;\u00eatre employ\u00e9s dans l&rsquo;extraction du p\u00e9trole. Ils sont devenus les avocats des paysans sans terres et des populations, le plus souvent rurales, victimes de la violence des unit\u00e9s sp\u00e9ciales de l&rsquo;arm\u00e9e \u00bb (\u00d6zcan Yilmaz, <em>La formation de la nation Kurde en Turquie<\/em>, PUF, Paris 2013, p. 114). C&rsquo;est la fameuse \u00ab g\u00e9n\u00e9ration 49 \u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le coup d\u2019\u00c9tat du 12 mars 1971 en Turquie provoque de violentes r\u00e9actions motiv\u00e9es entre autres par la situation \u00e9conomique. Ce sont les \u00ab ann\u00e9es d&rsquo;ingouvernementabilit\u00e9 \u00bb qui voient la succession de gouvernements incapables de reprendre en main les r\u00eanes de la situation jusqu&rsquo;au nouveau coup d\u2019\u00c9tat militaire de 1980. Dans cette p\u00e9riode, les organisations ill\u00e9gales kurdes se multiplient. Leur composition sociale est presque la m\u00eame que celle de la p\u00e9riode pr\u00e9c\u00e9dente : \u00e9tudiants et professions lib\u00e9rales, l&rsquo;\u00e2ge moyen est plus bas et l&rsquo;appartenance politique vire au marxisme-l\u00e9ninisme, \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque tr\u00e8s en vogue parmi les intellectuels europ\u00e9ens. \u00c0 la suite de l&rsquo;amnistie g\u00e9n\u00e9rale du 26 avril 1974, les Kurdes arr\u00eat\u00e9s apr\u00e8s le coup d\u2019\u00c9tat de 1971 pour crimes politiques sont lib\u00e9r\u00e9s et ceux qui s&rsquo;\u00e9taient r\u00e9fugi\u00e9s \u00e0 l&rsquo;\u00e9tranger reviennent au pays. Naissent alors des formations comme le PSTK (Parti socialiste du Kurdistan turc, qui a pour projet un Kurdistan autonome dans le cadre d&rsquo;un socialisme turc) et le PKK (Parti des travailleurs kurdes, s\u00e9paratiste). Les organisations kurdes surgissant dans cette p\u00e9riode s&rsquo;affrontent durement entre elles et aucune (sauf le PKK dans une moindre mesure) ne survit au coup d\u2019\u00c9tat de 1980.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Initialement, le PKK ne regroupe qu&rsquo;une poign\u00e9e de jeunes \u00e9tudiants impr\u00e9gn\u00e9s d&rsquo;un marxisme vague et surtout r\u00e9unis autour de la personnalit\u00e9 de Abdullah O\u00e7alan (de la g\u00e9n\u00e9ration de 1949). Le caract\u00e8re de classe revendiqu\u00e9 dans le nom de l&rsquo;organisation existe uniquement sur le plan verbal et n&rsquo;est gu\u00e8re qu&rsquo;un v\u0153u pieux. Le parti, existant officiellement en 1978, affirme viser la lib\u00e9ration du Kurdistan de la colonisation turque \u00ab soutenue \u00bb \u00e0 l&rsquo;ext\u00e9rieur par l\u2019imp\u00e9rialisme et \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur par les f\u00e9odaux compradores : les chefs de tribus, et les f\u00e9odaux kurdes appartenant \u00e0 la bourgeoisie terrienne qui sont d\u00e9sign\u00e9s comme \u00ab la principale cause sociale emp\u00eachant le d\u00e9veloppement national kurde \u00bb (Cf. <em>Kurdistan Devrimin Yolu<\/em>, manifeste politique de l&rsquo;organisation). Le PKK reprend donc les th\u00e8mes d&rsquo;organisations de type marxiste-l\u00e9niniste, gu\u00e9variste, tiers-mondiste, etc., qui avaient, pour le meilleur ou pour le pire, prolif\u00e9r\u00e9 jusqu&rsquo;alors en Am\u00e9rique Latine, en Asie et m\u00eame en Afrique. Il reprend ces th\u00e8mes l\u00e9g\u00e8rement en retard alors qu&rsquo;ils sont d\u00e9j\u00e0 dans la courbe descendante. Cela en particulier dans le Proche et Moyen-Orient : \u00ab [\u2026] la cuisante d\u00e9faite des arm\u00e9es arabes face \u00e0 Isra\u00ebl est incontestablement l\u2019\u00e9v\u00e9nement principal qui cl\u00f4t d\u00e9finitivement la succession des avanc\u00e9es du nationalisme arabe r\u00e9volutionnaire, anti-imp\u00e9rialiste et unitaire, dont l&rsquo;\u00c9gypte de Nasser avait \u00e9t\u00e9 l&rsquo;avant-garde \u00e0 la suite de la nationalisation du canal de Suez en 1956 \u00bb (Georges Corm, P\u00e9trole et R\u00e9volution. Le Proche-Orient pendant l&rsquo;\u00e2ge d&rsquo;or, Jaca Book, Milano 2005). Bien que sur une longue p\u00e9riode les cons\u00e9quences de ce retard se fassent sentir, elles ne furent pas imm\u00e9diatement perceptibles. \u00c0 partir de 1978, l&rsquo;organisation est suffisamment forte pour se lancer dans la \u00ab guerre r\u00e9volutionnaire \u00bb contre les \u00ab f\u00e9odaux \u00bb ; dans cette phase, ses actions consistent principalement en homicides (tent\u00e9s ou r\u00e9ussis) de chefs de tribu, tout en n&rsquo;excluant pas la participation aux \u00e9lections municipales (le premier \u00e9lu du PKK date de 1979 \u00e0 Batman). \u00c0 l&rsquo;\u00e9poque, la \u00ab guerre r\u00e9volutionnaire \u00bb est \u00e9tendue aux organisations rivales ; les affrontements entre le PKK et le KUK (Lib\u00e9ration nationale du Kurdistan) dans les r\u00e9gions de Mardin et Hakkari sont parmi les plus sanglants, avec des dizaines de morts. \u00c0 la suite du coup d\u2019\u00c9tat de 1980, la majeure partie des membres du PKK qui ne parviennent pas \u00e0 fuir la Turquie seront arr\u00eat\u00e9s (les documents officiels parlent de 1 800 arrestations, mais la seule prison de Diyarbkir renferme environ 5 000 Kurdes accus\u00e9s de participation au PKK). Des dizaines de d\u00e9tenus meurent au cours de gr\u00e8ves de la faim.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En 1981, commence \u00e0 tous les niveaux la r\u00e9organisation du PKK \u00e0 l&rsquo;\u00e9tranger, mais du point de vue de la situation internationale, 1979 est l&rsquo;ann\u00e9e d\u00e9cisive : l\u2019\u00c9gypte de Sadate reconna\u00eet Isra\u00ebl (accords de Camp David), sanctionnant ainsi la banqueroute du socialisme panarabe. La r\u00e9volution iranienne \u00e0 partir des usines et des quartiers populaires porte Khomeini au pouvoir. L&rsquo;URSS occupe l&rsquo;Afghanistan. Dans ce sombre panorama la coh\u00e9rence de ce qui pouvait encore se d\u00e9ployer comme un front anti-imp\u00e9rialiste relativement unitaire fond comme neige au soleil (au grand profit de l&rsquo;islamisme), la question kurde se trouve prise <em>volens nolens <\/em>dans les conflits qui opposent les \u00c9tats qui se partagent l&rsquo;espace kurde, des tensions entre la Syrie et la Turquie jusqu&rsquo;\u00e0 la guerre Iran-Irak : aux revendications d&rsquo;autonomie et \u00e0 l&rsquo;orientation anti-islamique des Kurdes iraniens, les ayatollahs r\u00e9pondent par la mitraille (45 000 morts selon les estimations). Le PDK et Komala (1) se replient alors en Irak ; de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 de la fronti\u00e8re, les Kurdes irakiens \u2013 face \u00e0 l&rsquo;arabisation de la r\u00e9gion de Kirkouk voulue par Saddam Hussein afin de \u00ab pr\u00e9server la nation arabe \u00bb \u2013 acceptent le soutien de l&rsquo;Iran. \u00c0 partir de 1988 (phase ultime de la guerre Iran-Irak) le r\u00e9gime irakien passe \u00e0 l&rsquo;extermination syst\u00e9matique, utilisant les armes chimiques (180 000 morts). La pers\u00e9cution anti-kurde est condamn\u00e9e par les puissances occidentales sans sanctions concr\u00e8tes jusqu&rsquo;\u00e0 la Premi\u00e8re Guerre du Golfe. Sur un autre front, en 1979, la rupture des relations diplomatiques avec l&rsquo;Iran, les tensions avec la Turquie et la n\u00e9cessit\u00e9 de consolider l&rsquo;h\u00e9g\u00e9monie alawite et de marginaliser les chiites, poussent Hafez el-Assad (2) \u00e0 se pr\u00e9senter comme protecteur des Kurdes de la r\u00e9gion. La direction du PKK, constitu\u00e9e dans le cadre d&rsquo;une telle strat\u00e9gie, rejoint la Syrie pour \u00e9chapper \u00e0 la r\u00e9pression de l\u2019\u00c9tat turc dans le cours de la m\u00eame ann\u00e9e. Le r\u00e9gime autorise le recrutement et le PKK s&rsquo;affirme comme un bon instrument de contr\u00f4le du Kurdistan syrien. Dans le Liban de la guerre civile, \u00e0 ses touts d\u00e9buts, bien entendu gr\u00e2ce \u00e0 la protection de Damas, le PKK obtient des bases dans la vall\u00e9e de la Bekaa o\u00f9 il cr\u00e9e sa premi\u00e8re acad\u00e9mie militaire. En juin 1983, pour dissuader la Turquie de coop\u00e9rer avec l&rsquo;Iran, le PDK irakien signe un protocole d&rsquo;entente avec le PKK qui autorise ce dernier \u00e0 organiser la gu\u00e9rilla pr\u00e8s de la fronti\u00e8re turque. Le 15 ao\u00fbt 1984, le PKK relance la lutte arm\u00e9e en attaquant deux postes militaires turcs. Cela va changer la base sociale de l&rsquo;organisation : \u00ab La gu\u00e9rilla du PKK attire rapidement l&rsquo;attention des jeunes kurdes qui vont bient\u00f4t gonfler ses rangs. Il recrute massivement dans les campagnes, mais aussi dans les cit\u00e9s kurdes, entre jeunes et ouvriers des grandes cit\u00e9s turques et dans certains pays europ\u00e9ens, en Syrie et en Libye. Le PKK acquiert un caract\u00e8re principalement rural \u00bb (Ozcan Ylmaz, op.cit., 144). Dans ce sens, il est int\u00e9ressant d&rsquo;examiner ce que rapporte Paul White dans son livre<em> Primitive Rebels or Revolutionary Modernizers ? The Kurdish National Movement in Turkey<\/em> (Zed Book, 2000) au sujet de la base sociale du PKK. Voici un \u00e9change entre White et O\u00e7alan lors d&rsquo;un colloque en 1992 : \u00ab (O\u00e7alan) \u2013 Les gens qui travaillent soutiennent le PPK : les paysans, la petite-bourgeoisie, la bourgeoisie urbaine. Les patriotes pauvres et la classe moyenne soutiennent le PKK. (White) \u2013 Mais quel est le groupe le plus fertile ? Vous avez mentionn\u00e9 divers groupes sociaux. Je crois que le principal groupe, le plus consistant, c&rsquo;est celui des paysans pauvres, c&rsquo;est juste ? (O\u00e7alan) \u2013 H\u00e9 bien, oui, ce sont les principaux soutiens de la lutte. Particuli\u00e8rement en ce moment ce sont eux qui soutiennent le plus fortement la lutte. Avant le 15 ao\u00fbt [1984, ndr], avant les ann\u00e9es 80, quand tout a commenc\u00e9, c&rsquo;\u00e9tait plut\u00f4t les jeunes des cit\u00e9s, les intellectuels, la classe moyenne urbaine \u00bb (Paul White, p. cit., p. 156).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En 1985, le gouvernement turc commence \u00e0 organiser syst\u00e9matiquement la contre-gu\u00e9rilla, d&rsquo;abord avec la cr\u00e9ation de milices villageoises, c&rsquo;est-\u00e0-dire avec les tribus qui sont arm\u00e9es contre le PKK. De telles mesures emp\u00eachent alors le PKK d&rsquo;intervenir, \u00e0 partir de 1987, sur la totalit\u00e9 de la zone montagneuse du Kurdistan turc. \u00c0 la d\u00e9claration de l&rsquo;\u00e9tat d\u2019exception dans les villes kurdes de la part du gouvernement turc (1987), le PKK, au printemps 1989, r\u00e9pond par des appels \u00e0 l&rsquo;action de masse. La \u00ab masse \u00bb r\u00e9pond favorablement : en 1989, \u00e0 Silopi, \u00e0 l&rsquo;occasion des fun\u00e9railles d&rsquo;un gu\u00e9rillero du PKK, le cort\u00e8ge fun\u00e8bre se transforme en manifestation de protestation. Quelques mois plus tard, l\u2019\u00e9v\u00e9nement se r\u00e9p\u00e8te dans la ville voisine. En mars 1990, \u00e0 Nusayib, un autre enterrement de gu\u00e9rillero se transforme en r\u00e9volte. Les participants \u00e0 ces d\u00e9sordres se comptent par milliers et il y a des morts au cours de ces manifestations. Le 20 mars 1990, des dizaines de milliers de personnes reviennent \u00e0 Nusayib pour protester contre la r\u00e9pression polici\u00e8re. \u00c0 la fin de 1990, tout le \u00ab Sud-Est \u00bb est touch\u00e9 par des manifestations de masse. En 1991, le mouvement s&rsquo;est d\u00e9sormais implant\u00e9 dans la quasi-totalit\u00e9 des villes kurdes et dans beaucoup de villes turques (Ankara, Istanbul, Adana, Izmir, Denizli). Dans cette p\u00e9riode, parall\u00e8lement aux manifestations de rue se d\u00e9veloppe une vraie diaspora kurde dans toute l\u2019Europe, dont la France, l\u2019Allemagne et la Su\u00e8de sont les principaux pays d\u2019accueil.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans les ann\u00e9es 1990 \u2013 malgr\u00e9 la r\u00e9pression en Turquie et l\u2019exacerbation du conflit infranational entre le PKK et les kurdes irakiens du PDK \u2013 la gu\u00e9rilla se d\u00e9veloppe au-del\u00e0 des pr\u00e9visions les plus raisonnables, sur la base de la revendication d&rsquo;un \u00c9tat kurde ind\u00e9pendant. En 1995, on cr\u00e9e un parlement kurde en exil, dont le si\u00e8ge est en Europe et, si l&rsquo;objectif de mettre en place un gouvernement local ne se r\u00e9alise pas, le PKK parvient malgr\u00e9 tout \u00e0 remplir une s\u00e9rie de fonctions \u00e9tatiques de taxation et d&rsquo;administration de la justice. Dans la m\u00eame p\u00e9riode, on voit appara\u00eetre des \u00ab Kurdes l\u00e9galistes \u00bb, expressions d&rsquo;une classe moyenne (dont 62 % poss\u00e8dent un dipl\u00f4me de l&rsquo;enseignement sup\u00e9rieur) divis\u00e9e entre la gu\u00e9rilla et la volont\u00e9 d&rsquo;un dialogue avec le gouvernement et la \u00ab soci\u00e9t\u00e9 civile \u00bb turque. L&rsquo;existence d&rsquo;un courant l\u00e9galiste dont on ne peut n\u00e9gliger l&rsquo;influence (m\u00eame si elle n&rsquo;est pas directement conflictuelle avec la perspective gu\u00e9rilleriste), en lien avec le bilan n\u00e9gatif de l&rsquo;offensive militaire avec une haute mobilisation, mais, substantiellement, ne donnant aucune importante \u00ab conqu\u00eate \u00bb, pousse le PKK \u00e0 s&rsquo;engager dans d&rsquo;autres voies (sur lesquelles nous reviendrons plus loin). Mais \u00e0 la fin des ann\u00e9es 90 le PKK subit la douche froide de la capture d&rsquo;O\u00e7alan. \u00c0 partir de cet \u00e9v\u00e9nement, la p\u00e9riode comprise en 1999 et 2005 est relativement calme : la perspective d&rsquo;int\u00e9gration de la Turquie dans l&rsquo;Union europ\u00e9enne met le PKK dans une position d\u00e9licate, car, objectivement, il n&rsquo;a aucun int\u00e9r\u00eat \u00e0 mettre des obstacles au processus d&rsquo;int\u00e9gration, en vertu des avantages vrais ou suppos\u00e9s que les Kurdes de Turquie obtiendraient en termes de reconnaissance. Le PKK proclame donc un \u00ab cessez-le-feu \u00bb unilat\u00e9ral, aussi pour \u00e9viter l&rsquo;ex\u00e9cution d&rsquo;O\u00e7alan. La \u00ab longue tr\u00eave \u00bb est une phase de d\u00e9tente pour la population kurde, mais aussi de m\u00e9contentement pour beaucoup de militants du PKK et de conflits internes \u00e0 l&rsquo;organisation qui sont r\u00e9solus par la coercition. Le gouvernement turc n&rsquo;en att\u00e9nue pour autant pas son offensive militaire qui \u00e0 la longue ne peut d\u00e9boucher que sur la reprise des actions arm\u00e9es du PKK. Depuis 2005, les affrontements entre l&rsquo;arm\u00e9e turque et le PKK ne se sont jamais interrompus. Parmi les actions du PKK, certaines ont touch\u00e9 des civils (Diyarbakir, le 3 juin 2008 : 5 morts et 68 bless\u00e9s). Les pressions du gouvernement turc sur les USA ont \u00e0 la fin permis \u00e0 la Turquie d&rsquo;intervenir militairement en Irak, afin de d\u00e9truire les bases du PKK sur les montagnes de Kandil : le 1er d\u00e9cembre 2007 a lieu la premi\u00e8re attaque a\u00e9rienne ; le 22 f\u00e9vrier 2008, c&rsquo;est le tour des troupes terrestres. L&rsquo;\u00ab Op\u00e9ration Soleil \u00bb se solde par la mort de 240 \u00ab terroristes \u00bb et 28 militaires turcs. Les USA revoient leur position et retirent leur accord, ce qui accro\u00eet la notori\u00e9t\u00e9 du PKK. En mai 2009, Ysar Buyukanit \u2013 chef de l&rsquo;\u00e9tat-major turc en retraite depuis peu \u2013 d\u00e9clare que la Turquie ne r\u00e9ussirait pas \u00e0 chasser le PKK de ses bases de Kandil, m\u00eame si elle y envoyait toute l&rsquo;arm\u00e9e turque.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Jusqu&rsquo;\u00e0 aujourd&rsquo;hui, la condition des habitants du Kurdistan reste, dans la plupart des cas, marqu\u00e9e par la mis\u00e8re : \u00ab un d\u00e9ploiement d&rsquo;investissement \u00bb avait promis Ecevit \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1990, mais ces d\u00e9clarations sont rest\u00e9es lettres mortes. Malgr\u00e9 la croissance \u00e9conomique de la Turquie, la zone habit\u00e9e par les Kurdes est toujours la plus pauvre du pays : \u00ab il faut souligner que la disparit\u00e9 entre les r\u00e9gions kurdes et le reste de la Turquie demeure tr\u00e8s forte, malgr\u00e9 quelques changements. Le conflit entre le PKK et l&rsquo;arm\u00e9e turque, qui a d\u00e9truit l&rsquo;activit\u00e9 \u00e9conomique dans les campagnes kurdes et, en particulier, l&rsquo;\u00e9levage, a ult\u00e9rieurement aggrav\u00e9 la situation. [\u2026] Actuellement, la population du sud-est (Kurdistan turc) compte 85 % \u00e0 90 % de pauvres et le taux de ch\u00f4mage (18 %) est grandement sup\u00e9rieur \u00e0 celui du reste de la Turquie (11 %). En 2006, les r\u00e9gions kurdes n&rsquo;ont re\u00e7u que 8 % des fonds destin\u00e9s \u00e0 stimuler les investissements. En juin 2010, seuls 5 % des entreprises de l&rsquo;Association des industriels et des hommes d&rsquo;affaires turcs (TUSIAD) repr\u00e9sentant 65 % de la production industrielle turque se trouvaient en r\u00e9gions kurdes \u00bb (Ozcan Yilmaz, op. cit., p. 178). L&rsquo;immigration interne \u00e0 pouss\u00e9 de nombreux Kurdes \u00e0 chercher du travail dans les grands centres de la Tuquie occidentale . M\u00eame si nous n&rsquo;avons pas d&rsquo;informations certaines, on peut penser que les salaires des ouvriers kurdes sont g\u00e9n\u00e9ralement plus bas que ceux des ouvriers turcs. Au cours des derni\u00e8res ann\u00e9es, en particulier en 2010, surtout \u00e0 l&rsquo;occasion d&rsquo;affrontements entre le PKK et l&rsquo;arm\u00e9e turque, il y a eu des pogroms anti-kurdes, ce qui n&rsquo;est probablement pas sans rapport \u2013 si notre supposition est exacte \u2013 avec la pression sur les salaires due \u00e0 la pr\u00e9sence de cette main-d\u2019\u0153uvre \u00e0 bas co\u00fbt.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Au-del\u00e0 des fronti\u00e8res turques, en Iran, apr\u00e8s l&rsquo;\u00e8re Khatami qui avait suscit\u00e9 de grandes esp\u00e9rances (et autant de d\u00e9sillusions) autour de l&rsquo;obtention d&rsquo;un statut autonome, l&rsquo;\u00e9lection de Mahmoud Ahmadinejad en 2005 avait d\u00e9j\u00e0 provoqu\u00e9 des secousses dans certaines villes du Kurdistan iranien, accompagn\u00e9es de quelques actions arm\u00e9es du PJAK (Parti de la Vie Libre pour le Kurdistan, fond\u00e9 en 1903 par quelques militants du PDK d&rsquo;Iran). En 2008, la gr\u00e8ve g\u00e9n\u00e9rale d\u00e9cr\u00e9t\u00e9e en souvenir d&rsquo;un militant tu\u00e9 en 1989 suscite une grande participation dans les principales villes kurdes. En 2009, les protestations contre la r\u00e9\u00e9lection d&rsquo;Ahmadinejad sont massives et en 2010, quatre activistes sont condamn\u00e9s. L&rsquo;\u00e9lection du mod\u00e9r\u00e9 Hassan Rohani va att\u00e9nuer le radicalisme de l&rsquo;\u00e8re Ahmadinejad, tant en ce qui concerne l&rsquo;anti-am\u00e9ricanisme sur le plan g\u00e9opolitique, particuli\u00e8rement dommageable pour l&rsquo;\u00e9conomie iranienne, qu&rsquo;en ce qui concerne la \u00ab main de fer \u00bb exerc\u00e9e contre la minorit\u00e9 kurde.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En Syrie, l&rsquo;expulsion d&rsquo;O\u00e7alan voulue par Hafez el-Assad marque la fin de l\u2019idylle kurdo-syrienne, pendant que la mort du m\u00eame el-Assad la rend irr\u00e9versible. \u00c0 partir de ce moment, le m\u00e9contentement et la volont\u00e9 de \u00ab d\u00e9mocratisation \u00bb (mais aussi les sympathies proam\u00e9ricaines) des Kurdes syriens se manifestent \u00e0 plusieurs reprises jusqu&rsquo;aux manifestions de 2011 et \u00e0 l&rsquo;\u00e9clatement de la guerre civile l&rsquo;ann\u00e9e suivante, pendant que l&rsquo;opposition kurde gardera une attitude fuyante (dont nous devrons examiner les raisons). En 2004, par exemple, au cours d&rsquo;une partie de football opposant l\u2019\u00e9quipe locale de Quamichli (la plus grande ville kurde en Syrie) \u00e0 celle de Der-ez-Zor, l&rsquo;intervention polici\u00e8re \u00e0 la suite de bagarres entre supporters arabes et kurdes provoque sept morts, suscitant une vague de secousses qui touche les villes de Quamichli, Afrin, Damas, et Alep. Les r\u00e9volt\u00e9s br\u00fblent les portraits des el-Assad p\u00e8re et fils, et d\u00e9ploient des banderoles kurdes et am\u00e9ricaines, appelant \u00e0 l\u2019unisson : \u00ab Kurdistan libre ! \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En Irak, les jours glorieux de la gu\u00e9rilla autonomiste du PDK de Mustafa Barzani sont plus que jamais lointains : \u00ab [\u2026] la guerre du Golfe a radicalement chang\u00e9 la configuration de la question kurde. Elle a abouti \u00e0 la cr\u00e9ation d&rsquo;une zone de protection dans laquelle les Kurdes irakiens ont pu \u00e9difier des institutions qu&rsquo;ils g\u00e8rent eux-m\u00eames. [\u2026] Enfin, la guerre d&rsquo;Irak de 2003 qui a renvers\u00e9 Saddam Hussein et recompos\u00e9 l&rsquo;Irak et l\u2019espace r\u00e9gional a confirm\u00e9 les Kurdes d&rsquo;Irak dans leur r\u00f4le d&rsquo;alli\u00e9s strat\u00e9giques des \u00c9tats-Unis. Les Kurdes irakiens ont su gagner une influence sur les Kurdes de Turquie, de Syrie et d&rsquo;Iran. L&rsquo;exp\u00e9rience des Kurdes d&rsquo;Irak influence aussi les autorit\u00e9s turques qui ne peuvent plus ignorer la nouvelle position politique et \u00e9conomique des Kurdes irakiens par rapport \u00e0 leur fronti\u00e8re \u00bb (Sabri Gigerli &amp; Didier Le Saout, O\u00e7alan et le PKK, Maisonneuve &amp; Larose, Paris 2005, pp 385-386). \u00c0 la fin de la guerre de 1991, la perte de contr\u00f4le du gouvernent irakien sur son propre territoire permet au PKK, en plus de de se fournir en armes et munitions, de profiter d&rsquo;une plus grande marge de man\u0153uvre en Irak. Mais l&rsquo;ascension du PDK actuel de Massoud Barzani (alli\u00e9 d&rsquo;Ankara, et non seulement des USA) et avec lui d&rsquo;une bourgeoisie li\u00e9e \u00e0 la rente p\u00e9troli\u00e8re, a rendu la vie plus difficile au PKK. Non seulement en raison des conflits interkurdes que cela a produit, mais aussi de la r\u00e9currente apparition de fractions \u00ab liquidationnistes \u00bb au sein du PKK (nous y reviendrons).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Voil\u00e0 pour ce qui concerne le pass\u00e9. \u00c0 pr\u00e9sent, la question kurde fait les premi\u00e8res pages des journaux, surtout depuis que le tristement c\u00e9l\u00e8bre Daesh est parvenu \u00e0 prendre pied en Irak. La presse internationale c\u00e9l\u00e8bre l&rsquo;intervention salvatrice des \u00ab Kurdes \u00bb au secours des Yezidi du nord de l&rsquo;Irak. Ce que la presse omet de dire, c&rsquo;est que les Kurdes en question sont les \u00ab terroristes \u00bb du PKK ou du PYK, et non les peshmerga du PDK de Massoud Barzani, qui en revanche ont pris leurs jambes \u00e0 leur cou, ce qui ne change pas le contenu du discours, celui d&rsquo;un banal frontisme anti-Daesh. Pouvons-nous faire notre ce discours ? La r\u00e9ponse est non. Voyons pourquoi.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Restructuration du capital et d\u00e9nationalisation de l\u2019Etat<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On ne peut comprendre le devenir de la question kurde, ni la trajectoire de ses deux expressions politiques \u2013 le PKK en premier \u2013 sans prendre en consid\u00e9ration la fin de la p\u00e9riode d&rsquo;or des \u00ab nationalismes d&rsquo;en bas \u00bb \u2013 socialistes ou progressistes \u2013 dans les zones p\u00e9riph\u00e9riques et semi-p\u00e9riph\u00e9riques du syst\u00e8me capitaliste, et ses causes. Cette perspective politico-sociale trouvait sa raison d&rsquo;\u00eatre dans la structure mondiale du syst\u00e8me capitaliste, qui s&rsquo;est affirm\u00e9e dans la p\u00e9riode comprise entre la fin de la Seconde Guerre mondiale et la crise de 1973. Bas\u00e9e sur la division entre un \u00ab centre \u00bb et une \u00ab p\u00e9riph\u00e9rie \u00bb \u2013 et par-dessus tout sur les rapports rigides, investis nationalement, entre l&rsquo;un et l&rsquo;autre \u2013 cette structure assignait au centre l&rsquo;honneur et la charge d&rsquo;entra\u00eener l&rsquo;accumulation par un d\u00e9veloppement industriel intensif et \u00e0 la p\u00e9riph\u00e9rie, le r\u00f4le subordonn\u00e9 de fournir des mati\u00e8res premi\u00e8res \u00e0 bas co\u00fbt. Le \u00ab bloc socialiste \u00bb avec tous ses conflits internes (URSS vs Chine, etc.) \u00e9tait une zone d&rsquo;accumulation ferm\u00e9e, exclue du march\u00e9 mondial, et servait de p\u00f4le d&rsquo;attraction \u00e0 toutes les tentatives de \u00ab d\u00e9connexion \u00bb (Samir Amin) de la part des p\u00e9riph\u00e9ries tentant d&rsquo;\u00e9chapper au r\u00f4le que le centre leur avait assign\u00e9. Ces diversifications au niveau des formations sociales ne prenaient de sens \u2013 comme il advient \u00e0 chaque \u00e9poque du mode de production capitaliste \u2013 que dans les rapports r\u00e9ciproques \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur de la division internationale du travail (\u00ab l&rsquo;\u00e9conomie-monde \u00bb), dont la complexe coh\u00e9rence n&rsquo;\u00e9vite en rien la possibilit\u00e9 de conflits internes : \u00ab la coexistence de ses diff\u00e9rences \u00e9tait permise par le syst\u00e8me mon\u00e9taire international qui laissait une autonomie au mode de r\u00e9gulation national. En effet, la part encore modeste du commerce ext\u00e9rieur dans le PIB, le bas niveau d&rsquo;int\u00e9gration financi\u00e8re du fait du contr\u00f4le des mouvements internationaux des capitaux, la possibilit\u00e9 de d\u00e9valuer dans un syst\u00e8me de changes fixes mais ajustables, donnaient un certain niveau de libert\u00e9 \u00e0 la politique \u00e9conomique \u00bb (Michel Aglietta &amp; Giogo Lunghini, <em>Sul capitalismo contemporaneo<\/em>, Bollati Boringhieri, Torino 2001, p. 33). Cela autant dans les centres capitalistes que, de mani\u00e8re oppos\u00e9e et sp\u00e9culaire, dans les p\u00e9riph\u00e9ries \u00ab [&#8230;] le d\u00e9ploiement des institutions m\u00e9diatrices avait une coloration nationale, et permettait que puissent se d\u00e9velopper des modulations nationales de croissance (ou de sous-d\u00e9veloppement, ndr) fordiste \u00bb (ibid).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La crise des ann\u00e9es 1970, commen\u00e7ant avec le choc p\u00e9trolier, la fin du \u00ab bloc socialiste \u00bb et la d\u00e9composition du Tiers-Monde en \u00ab naufrag\u00e9s \u00bb (Quart et Cinqui\u00e8me Monde) et \u00ab rescap\u00e9s \u00bb (les pays \u00e9mergents : Br\u00e9sil, Chine, Inde, Turquie, etc.) appara\u00eet comme une nouvelle configuration qui \u2013 loin d&#8217;emp\u00eacher ou d&rsquo;att\u00e9nuer la polarisation centre \/ p\u00e9riph\u00e9rie (le pr\u00e9tendu d\u00e9veloppement in\u00e9gal) \u2013 la rend n\u00e9anmoins plus complexe, <em>en la d\u00e9-nationalisant<\/em>. Une structure diversifi\u00e9e, hi\u00e9rarchis\u00e9e par zone s&rsquo;impose : au sommet, les hypercentres capitalistes li\u00e9s \u00e0 la finance et au high-tech, au milieu, une zone interm\u00e9diaire r\u00e9partie entre logistique et distribution commerciale d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, activit\u00e9s d&rsquo;assemblage et outsourcing de l&rsquo;autre ; en bas la zone de crise et les \u00ab poubelles sociales \u00bb anim\u00e9es par toute une \u00e9conomie informelle. Cette tripartition se reproduit de mani\u00e8re fractale \u00e0 tous les niveaux du monde, jusqu&rsquo;aux quartiers des villes. (cf. <em>Th\u00e9orie Communiste<\/em> &amp; autres auteurs de la communisation, \u00ab\u00a0A fair amount of killings\u00a0\u00bb, 2004, disponible sur le web) Le capital financier, comme une sorte de nouveau \u00ab capitalisme collectif id\u00e9al \u00bb mondial, devient le vecteur fondamental de cette reconfiguration, et son inflation (ponctuellement att\u00e9nu\u00e9e par les explosions de \u00ab bulles \u00bb) est le prix \u00e0 payer pour un nouveau cycle d&rsquo;accumulation qui a besoin de pouvoir exploiter, transf\u00e9rer ou r\u00e9investir la plus-value partout et l\u00e0 o\u00f9 se manifestent des perspectives majeures de profit : \u00ab Aujourd&rsquo;hui, le grand capital s&rsquo;installe au-dessus de l\u2019\u00c9tat national, \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard duquel il tend \u00e0 entretenir une relation instrumentale et conflictuelle \u00e0 la fois. Elle est instrumentale quand il cherche \u00e0 le plier \u00e0 ses propres int\u00e9r\u00eats, soit par l&rsquo;action directe des lobbies, soit par la discipline des march\u00e9s. Elle est conflictuelle quand la dislocation de ses int\u00e9r\u00eats sur un espace mondial provoque dans les \u00e9conomies des nations, surtout celles \u00e0 capitalisme avanc\u00e9, des difficult\u00e9s \u00e9conomiques mettant en crise la fonction de \u00ab\u00a0capitaliste collectif national\u00a0\u00bb assum\u00e9e dans le pass\u00e9 par les \u00c9tats \u00bb (Ernesto Scrapanti, <em>L&rsquo;Imp\u00e9rialisme mondial et la grande crise<\/em>, 2013, p. 10, disponible sur le web). Quoi qu&rsquo;il en soit, le d\u00e9clin des \u00ab socialismes nationaux \u00bb dans la p\u00e9riph\u00e9rie et semi-p\u00e9riph\u00e9rie et la restructuration du capital s&rsquo;identifie, dans la mesure o\u00f9 la mondialisation s&rsquo;impose \u2013 des hypercentres aux zones poubelles, de la cr\u00e9ation de l&rsquo;Europe \u00e0 la prolif\u00e9ration de zones de \u00ab balkanisation \u00bb \u2013 comme un processus de d\u00e9nationalisation de l\u2019\u00c9tat. Il ne faut, toutefois, pas la consid\u00e9rer de fa\u00e7on t\u00e9l\u00e9ologique, parce que ce n&rsquo;est pas un d\u00e9passement d\u00e9finitif de l\u2019\u00c9tat-nation par la \u00ab globalisation \u00bb, ni cette derni\u00e8re n\u2019est le stade supr\u00eame, enfin atteint, du capitalisme. L\u2019\u00c9tat-nation est devenu un \u00e9l\u00e9ment fonctionnel d&rsquo;un syst\u00e8me qui le transcende : \u00ab En effet, l&rsquo;objectif de Bretton Woods visait \u00e0 pr\u00e9munir les \u00c9tats nationaux contre les fluctuations excessives du syst\u00e8me. Les fluctuations de la globalisation actuelle sont tout autres, puisqu&rsquo;il est question de mettre en place des syst\u00e8mes et des modes de fonctionnement globaux au sein des \u00c9tats nationaux, quels que soient les risques que court leur \u00e9conomie. De plus, cette dynamique montre comment les \u00c9tats nationaux ont d\u00fb participer \u00e0 ce processus : l&rsquo;insertion de syst\u00e8mes et de modes de fonctionnement globalis\u00e9s dans un contexte fortement institutionnalis\u00e9 comme celui des \u00c9tats-nations, n&rsquo;est pas une t\u00e2che facile \u00bb (Saskia Sassen, <em>Territorio, autorit\u00e0 , diritti. Assemblaggi dal Medioevo all&rsquo;et\u00e0 globale<\/em>, Bruno Mondadori, Milano 2008).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La d\u00e9nationalisation de l\u2019\u00c9tat constitue un syst\u00e8me qui a sa coh\u00e9rence, qui surd\u00e9termine la formalisation politique de la lutte des classes : c&rsquo;est ainsi que la r\u00e9volte de certaines populations prol\u00e9taris\u00e9es de l&rsquo;Am\u00e9rique centrale et m\u00e9ridionale peut se reconna\u00eetre id\u00e9ologiquement dans l&rsquo;indig\u00e9nisme. En Palestine, il est impossible de ne pas faire le lien entre la Seconde Intifada et l&rsquo;ascension du Hamas. En g\u00e9n\u00e9ral, dans l&rsquo;aire moyenne-orientale, l&rsquo;Islam politique trouve sa base sociale dans les strates sociales les plus pauvres et, contrairement \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge d&rsquo;or du nationalisme arabe, parvient m\u00eame \u00e0 profiter de leurs luttes. En Europe, la sauvegarde du national contre la globalisation surgit n\u00e9cessairement chaque fois que des entreprises ferment ou vont l\u00e0 o\u00f9 la main-d\u2019\u0153uvre est moins ch\u00e8re, le \u00ab probl\u00e8me de l&rsquo;immigration \u00bb devient le \u00ab probl\u00e8me de l&rsquo;Europe \u00bb ce qui pousse les \u00ab autochtones \u00bb de la classe ouvri\u00e8re vers l&rsquo;abstention ou vers un populisme plus ou moins distordu (cf. \u00ab Pourquoi la classe ouvri\u00e8re va au Paradis (et \u00e0 droite) \u00bb, <em>Il Giornale<\/em>, 25\/04\/2012 ; \u00ab Grillo, la classe operaia in paradiso alle partire Iva \u00bb, <em>La Stampa<\/em>, 30\/01\/2013).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tout cela n&rsquo;a rien \u00e0 voir avec une pr\u00e9tendue d\u00e9composition du mode de production capitaliste qui, laiss\u00e9e \u00e0 elle-m\u00eame, conduirait \u00e0 la \u00ab barbarie \u00bb (?). L\u2019\u00c9tat Islamique n&rsquo;est pas un retour archa\u00efque, fruit de rapports sociaux en d\u00e9composition, mais une entit\u00e9 politique en ad\u00e9quation avec l&rsquo;\u00e9poque et le milieu qui l&rsquo;ont produite : c&rsquo;est l\u2019\u00c9tat d\u00e9nationalis\u00e9 en personne, ce qui au Moyen-Orient \u2013 en vertu des m\u00eames raisons qui ont d\u00e9termin\u00e9 la mont\u00e9e du nationalisme panarabe \u2013 ne peut que vouloir dire, litt\u00e9ralement, <em>\u00c9tat islamique<\/em>. Du point de vue id\u00e9ologique, la reconstitution du Califat et la reconqu\u00eate de J\u00e9rusalem se pr\u00e9sentent comme une r\u00e9ponse cr\u00e9dible, en tout point digne de succ\u00e9der \u00e0 la \u00ab nation arabe \u00bb comme acteur social et g\u00e9opolitique ; et \u2013 ce qui est encore plus essentiel \u2013 cela <em>ne tombe pas du ciel<\/em>, puisque m\u00eame le d\u00e9roulement de la lutte de classe quotidienne, dans la mesure o\u00f9 (et tant que) elle reste prise \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur des rapports de distribution, trouve son prolongement politique naturel dans la revendication d&rsquo;une redistribution du revenu qui, dans l&rsquo;aire m\u00e9ridionale, ne peut vouloir dire que r\u00e9appropriation et redistribution de la rente. L&rsquo;existence du prol\u00e9tariat au sein des cat\u00e9gories du mode de production capitaliste trouve toujours une quelconque forme de \u00ab traduction \u00bb politique dans un contexte donn\u00e9, mais il n&rsquo;existe aucune raison imp\u00e9rieuse pour qu&rsquo;elle aboutisse n\u00e9cessairement \u00e0 un r\u00e9formisme ouvrier (ou la\u00efc) clairement reconnaissable, ainsi qu&rsquo;il est advenu dans le contexte occidental (partis de masse, social-d\u00e9mocratie et stalinisme). La sph\u00e8re de la distribution est ce lieu sonore dans lequel les revendications \u00e9conomiques des prol\u00e9taires peuvent se redoubler \u2013 en fonction des cas et des contextes \u2013 de la revendication politique d&rsquo;une d\u00e9mocratie totale (le \u00ab vrai Eden des droits de l\u2019homme \u00bb&#8230; et du citoyen) en opposition \u00e0 la d\u00e9mocratie r\u00e9ellement existante, ou bien d&rsquo;un ordre \u00e9quitable et juste, non corrompu, puisque fond\u00e9 sur la loi divine. D&rsquo;autre part, que les formes de la lutte des classes tombent dans la religion \u2013\u2013 comme on l&rsquo;a vu dans la Pologne de Solidarnosc en 1980 \u2013 n&rsquo;est pas une sp\u00e9cificit\u00e9 du monde arabe : \u00ab la religion est l&rsquo;opium du peuple \u00bb (Karl Marx, <em>Contribution \u00e0 la critique de la philosophie du droit de Hegel<\/em>, Introduction), certainement, mais seulement lorsqu&rsquo;elle confirme la lutte des prol\u00e9taires \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur du f\u00e9tichisme (les rapports de production convertis en rapports de distribution). Ceci n&#8217;emp\u00eache qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur de la lutte de classe des prol\u00e9taires elle puisse \u00eatre \u00ab la cha\u00eene de l&rsquo;oppression, le c\u0153ur d&rsquo;un monde sans c\u0153ur \u00bb (ibid.). Que cela se fasse ensuite au d\u00e9triment de la condition f\u00e9minine, et pire encore, des femmes prol\u00e9taires, tient au fait que le d\u00e9roulement de la lutte de classe \u2013 chaque fois qu&rsquo;elle appelle les femmes \u00e0 y participer, comme conjointes et plus directement comme travailleuses \u2013 pose la question de leur (r\u00e9)assignation \u00e0 l&rsquo;espace domestique et, plus pr\u00e9cis\u00e9ment, au r\u00f4le de reproduction de la force de travail. Soit dit en passant, ce n&rsquo;est pas sans rapport avec le \u00ab protagonisme \u00bb f\u00e9minin (mise en avant de la figure h\u00e9ro\u00efque de la femme, note du traducteur) dans l&rsquo;aile militaire du PKK : la gu\u00e9rilla ne supprime pas l&rsquo;antagonisme de genre, mais le d\u00e9place sur un autre terrain, donnant souvent une plus grande marge de man\u0153uvre aux femmes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quant \u00e0 l\u2019\u00c9tat Islamique, il ne fait pas exception \u00e0 ce qui pr\u00e9c\u00e8de : \u00ab En Syrie, l&rsquo;EI se pr\u00e9sente comme un groupe arm\u00e9 efficace qui paye ses combattants, leur donne \u00e0 manger et assure une redistribution locale aux populations affam\u00e9es et indigentes. Il s&rsquo;int\u00e9resse particuli\u00e8rement \u00e0 la reconstruction \u00e9ducative pour les plus jeunes. Il accumule des ressources importantes (imp\u00f4ts, contrebande, ran\u00e7ons, p\u00e9trole) \u00bb <em>(Comment faire la guerre \u00e0 l\u2019Etat Islamique<\/em>, sur le site du <em>Monde<\/em>, 21\/09\/2014). M\u00eame Val\u00e9ria Poletti\u00a0\u2013 chercheuse ind\u00e9pendante qui a r\u00e9cemment publi\u00e9 une \u00e9tude sur le Moyen-Orient contemporain, fort d\u00e9taill\u00e9e mais travers\u00e9e de nostalgie panarabe, et qui trouve les raisons de l&rsquo;ascension de l&rsquo;Islam politique dans une pr\u00e9tendue strat\u00e9gie des USA, dont le but serait de provoquer des divisions sectaires au sein de la \u00ab nation arabe \u00bb \u2013 ne parvient pas \u00e0 retenir quelques lapsus : \u00ab [&#8230;] les islamistes de l&rsquo;Islamic State of Irak and al-Sham (ISIS en Syrie, \u00e9manation directe de l&rsquo;IS irakien), pr\u00e9tendent combattre l&rsquo;arm\u00e9e de el-Assad, mais leur but est, de fait, de stabiliser \u00e0 br\u00e8ve \u00e9ch\u00e9ance un succ\u00e9dan\u00e9 de califat dans les zones conquises par ses milices. Ils pratiquent donc la terreur contre les civils et prennent les armes contre les combattants, la\u00efcs ou jihadistes, n&rsquo;appartenant pas \u00e0 leur faction, du front r\u00e9volutionnaire. [&#8230;] l&rsquo;ISIS [&#8230;] bien qu&#8217;embrassant la vision internationale d&rsquo;Al-Qaida et partageant la vision extr\u00e9miste de domination absolue et l\u2019application int\u00e9grale de la charia, n&rsquo;obtient pas l&rsquo;approbation de la maison-m\u00e8re (Al-Qaida, ndr) non seulement pour son intention de constituer un \u00c9tat-califat dans les r\u00e9gions tomb\u00e9es sous sa domination, mais m\u00eame pour divergences id\u00e9ologiques. Entre autres, les m\u00e9thodes terroristes de son syst\u00e8me de gestion du pouvoir (rapts, tortures, d\u00e9capitations, massacres sectaires envers les chiites), qui ont provoqu\u00e9 une profonde hostilit\u00e9 populaire, sont en d\u00e9finitive condamn\u00e9es par le leader d&rsquo;Al-Qaida. Malgr\u00e9 cela, si l&rsquo;ISIS appara\u00eet comme un mouvement jihadiste, il g\u00e8re effectivement aussi l&rsquo;administration et garantit le fonctionnement des structures sociales, ce qui lui vaut l&rsquo;appui d&rsquo;une partie de la population \u00bb (Valeria Poletti, <em>L&rsquo;incendio del Medio Oriente, le connessioni inattese<\/em>, 2014, disponibile sul web, pp. 113-114, corsivo nostro).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Du point de vue g\u00e9opolitique, la d\u00e9nationalisation de l\u2019\u00c9tat se traduit par la fin du syst\u00e8me d&rsquo;alliances rigide, typique de la bipartition post-1945. A celui-ci se substitue un syst\u00e8me d&rsquo;alliances flexible qui est \u00e0 l\u2019\u0153uvre actuellement au Moyen-Orient. \u00ab Depuis son apparition en avril dernier, l&rsquo;ISIS a chang\u00e9 le cours de la guerre syrienne. Il a contraint l&rsquo;opposition syrienne la plus forte \u00e0 combattre sur deux fronts. Il a entrav\u00e9 l&rsquo;arriv\u00e9e des aides en Syrie ainsi que la sortie des informations. Et pour conqu\u00e9rir le pouvoir il a oblig\u00e9 le gouvernement des USA et ses alli\u00e9s europ\u00e9ens \u00e0 revoir leur strat\u00e9gie de soutien intermittent \u00e0 l&rsquo;opposition mod\u00e9r\u00e9e et rh\u00e9torique qui appelait \u00e0 chasser le pr\u00e9sident syrien Bachar el-Assad. Entre temps, des agences de renseignement, dont l&rsquo;allemande, ont r\u00e9tabli les relations avec le gouvernement syrien. On peut imaginer une ult\u00e9rieure r\u00e9habilitation du r\u00e9gime d&rsquo;el-Assad avec la croissance d&rsquo;Al-Qaida \u00bb (Valeria Poletti, op. cit., p. 114). Dans cette pagaille, les alliances et les changements de front sont la r\u00e8gle, et la prudence s&rsquo;impose. Mais \u00e0 propos du PYD, alli\u00e9 syrien du PKK, l&rsquo;auteur de <em>Kurdistan, dans l\u2019\u0153il du cyclone<\/em> \u00e9crit : \u00ab Ici, depuis l&rsquo;insurrection contre le r\u00e9gime syrien, [le PYD] ne s&rsquo;est align\u00e9 ni sur le r\u00e9gime d&rsquo;el-Assad, ni sur les \u00a0\u00bbrebelles syriens\u00a0\u00bb, pratiquant une \u00a0\u00bbtroisi\u00e8me voie\u00a0\u00bb consistant \u00e0 lib\u00e9rer et d\u00e9fendre leur propre territoire pour l&rsquo;administrer en commun avec d&rsquo;autres partis et r\u00e9alit\u00e9s de la soci\u00e9t\u00e9 civile, pas seulement kurde, dans une sorte de \u00a0\u00bbd\u00e9mocratie cantonale d&rsquo;en bas\u00a0\u00bb \u00bb. Ce que l&rsquo;auteur omet de dire c&rsquo;est que cette pr\u00e9tendue \u00ab troisi\u00e8me voie \u00bb n&rsquo;en est pas tant une, \u00e9tant donn\u00e9 qu&rsquo;el-Assad l&rsquo;a permise par une sorte d&rsquo;accord non \u00e9crit sur la base duquel le r\u00e9gime syrien accordait une certaine autonomie au Rojava en \u00e9change de la neutralit\u00e9 des Kurdes de Syrie dans la guerre encore en cours. Certes, on peut affirmer \u2013 comme le fait la joyeuse bande de Wu Ming dans <em>La guerra all&rsquo;ISIS, il ruolo del PKK e la zona autonoma del Rojava<\/em> (disponible sur le web) \u2013 que l&rsquo;autonomie des Kurdes du Rojava s&rsquo;oriente dans le sens de la conf\u00e9d\u00e9ration d\u00e9mocratique augur\u00e9e par le PKK, mais \u00e0 nous, il nous semble qu&rsquo;elle va plut\u00f4t dans le sens de la construction de structures proto-\u00e9tatiques qui, dans des circonstances particuli\u00e8res, pourraient dans le futur constituer la base d&rsquo;un \u00c9tat kurde ind\u00e9pendant. En outre, m\u00eame en admettant que le PKK et le PYD et leur respectives milices seraient enti\u00e8rement auto-financ\u00e9es (imp\u00f4ts, contributions des immigr\u00e9s, etc.), reste le probl\u00e8me de la provenance des armes, \u00e0 travers quelle fili\u00e8re, etc. Par exemple, est-il pensable que les corridors \u00e0 travers lesquels les armes parviennent aux zones contr\u00f4l\u00e9es par le PKK et ses alli\u00e9s restent ouvertes sans la tutelle, plus ou moins discr\u00e8te, d&rsquo;au moins un des grands \u00c9tats de la r\u00e9gion ? Certains pr\u00e9tendent que le PKK et le PYD se fournissent sur le march\u00e9 noir en Syrie, de d\u00e9serteurs syriens. C&rsquo;est peut-\u00eatre vrai, mais ces armes suffiront-elles aux milices kurdes pour tenir t\u00eate \u00e0 l\u2019\u00c9tat Islamique qui dispose d\u00e9sormais d&rsquo;une vraie structure \u00e9tatique, du contr\u00f4le de puits p\u00e9trolif\u00e8res et surtout s&rsquo;est empar\u00e9 d&rsquo;une consid\u00e9rable quantit\u00e9 d&rsquo;armes de l&rsquo;arm\u00e9e irakienne en d\u00e9route ? A ce jour (le 7\/10\/2014 ndr), ce sont les drapeaux de l&rsquo;IS qui flottent sur tout Kobane, en Syrie, et le PYD a demand\u00e9 officiellement des renforts venant du Kurdistan turc : \u00ab \u00a0\u00bbla mobilisation pour Kobane est insuffisante, la communaut\u00e9 internationale doit intervenir\u00a0\u00bb, a averti, jeudi, Redur Xelil, le porte-parole du YPG (aile militaire du PYD, ndr), sur sa page Twitter. \u00a0\u00bbdans le cas contraire, ce sera un autre g\u00e9nocide, comme celui de Sinjar, mais \u00e0 Kobane \u00a0\u00bb a-t-il affirm\u00e9, faisant r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la fuite en masse de dizaines de milliers de Y\u00e9zidis de la r\u00e9gion de Sinjar dans l&rsquo;Irak voisin \u00bb (voir le site du <em>Financial Time<\/em>, 18\/09\/2014). Que ceux qui ont des oreilles, entendent.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">D&rsquo;autre part, la cr\u00e9ation d&rsquo;un camp formant barrage \u00e0 l&rsquo;IS s&rsquo;impose aux int\u00e9r\u00eats am\u00e9ricains, et la recherche de motifs cach\u00e9s (di\u00e9trologia, ndt) des Michael Moore en herbe sur le soutien des USA \u00e0 l&rsquo;ascension de l&rsquo;Islam radical et d&rsquo;Al-Qaida n&rsquo;explique pas grand-chose (cf. \u00ab\u00a0Op\u00e9razione ISIS, l&rsquo;obi\u00e9ttivo \u00e8 la Cina\u00a0\u00bb, \u00a0\u00bbOp\u00e9ration ISIS, l&rsquo;objectif c&rsquo;est la Chine\u00a0\u00bb, <em>Il Manifesto, <\/em>16\/09\/2014) : m\u00eame en n\u00e9gligeant la question du contr\u00f4le des gisements p\u00e9troliers et de gaz, l\u2019\u00c9tat Islamique poursuit le spectacle \u00e0 base d&rsquo;ex\u00e9cution de prisonniers occidentaux en tenue \u00ab Guant\u00e1namo \u00bb, et Obama n&rsquo;est pas rest\u00e9 \u00e0 regarder. Certes, les temps du 11 septembre et de Georges Bush Jr. sont loin, mais, \u00e0 bien y regarder, le niveau de d\u00e9gradation des rapports internationaux n&rsquo;est pas tel qu&rsquo;il emp\u00eacherait l&rsquo;intervention militaire d&rsquo;une coalition sous la direction des USA avec tant de \u00ab droits humains \u00bb pour la l\u00e9gitimer. Comme il est \u00e9tabli que les principales forces la\u00efques de la r\u00e9gion sont, malgr\u00e9 leur hostilit\u00e9 r\u00e9ciproque, le r\u00e9gime syrien et \u00ab les kurdes \u00bb, les sc\u00e9narios futurs pourraient \u00eatre surprenants (cf. \u00ab\u00a0USA con l&rsquo;Iran e Turchia con i curdi, quelle strane alleanze contro il Califfo\u00a0\u00bb (\u00ab\u00a0Les USA avec l&rsquo;Iran et la Turquie avec les Kurdes, ces \u00e9tranges alliances contre le Califat\u00a0\u00bb) <em>La R\u00e9pubblica<\/em>, 02\/09\/2014). Disons-le clairement : ce qui se profile est un sc\u00e9nario \u00ab \u00e0 la yougoslave \u00bb, une guerre civile meurtri\u00e8re et une avalanche de \u00ab droits humains \u00bb vont tomber du ciel. Dans le cas o\u00f9 un pareil sc\u00e9nario se r\u00e9aliserait, la question est de savoir ce qui pourrait en r\u00e9sulter : une remodelage des fronti\u00e8res \u00e9tatiques au Moyen-Orient (avec l&rsquo;\u00e9ventuelle cr\u00e9ation d&rsquo;un \u00c9tat kurde ind\u00e9pendant), ou bien le d\u00e9ploiement d&rsquo;un chaos croissant, sans aucune voie d&rsquo;issue r\u00e9volutionnaire en perspective (pour le moment du moins) ? Apparemment, l&rsquo;existence m\u00eame du PKK et l&rsquo;implacable opposition de la Turquie \u00e0 l&rsquo;octroi de l&rsquo;autonomie aux Kurdes, sont les principales contre-tendances \u00e0 la premi\u00e8re de ces deux possibilit\u00e9s. Mais en est-il vraiment ainsi ? Et si oui, pourquoi ? Notre r\u00e9ponse est encore une fois n\u00e9gative, et nous exposerons nos raisons dans le prochain paragraphe.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Aucune \u00ab solution \u00bb \u2013 f\u00fbt-elle r\u00e9volutionnaire ou contre-r\u00e9volutionnaire \u2013 ne sera en tout cas endog\u00e8ne et g\u00e9ographiquement limit\u00e9e au contexte moyen-oriental : de nouvelles et durables fronti\u00e8res ne pourront se stabiliser que dans le cadre, beaucoup plus ample, d&rsquo;une restructuration ult\u00e9rieure du mode de production capitaliste, dont il n&rsquo;y a actuellement que quelques rares et vagues signes. Mais, m\u00eame l&rsquo;autre terme de l&rsquo;alternative n&rsquo;en est pas moins subordonn\u00e9 \u00e0 ce qui surviendra ailleurs (voir ci-dessus). A notre avis, cela s&rsquo;inscrit dans la continuit\u00e9 des r\u00e9sultats instables ou funestes des Printemps arabes (\u00c9gypte, Tunisie et dans une moindre mesure Libye) allant dans le sens de l&rsquo;\u00e9tablissement d&rsquo;une phase de<em> chaos syst\u00e9mique \u00e0 long terme<\/em>. \u00ab Les trois pr\u00e9visions g\u00e9opolitiques avanc\u00e9es par Giovanni Arrighi dans <em>Le Long XXe si\u00e8cle<\/em>, se basaient sur l&rsquo;id\u00e9e que la fuite en avant dans un n\u00e9olib\u00e9ralisme financier aurait seulement prolong\u00e9 l&rsquo;h\u00e9g\u00e9monie am\u00e9ricaine, et aurait \u00e9ventuellement conduit \u00e0 la constitution d&rsquo;un empire global centr\u00e9 sur l&rsquo;Europe, \u00e0 une soci\u00e9t\u00e9 de march\u00e9 mondial ayant pour axe l&rsquo;Asie, ou bien \u00e0 un chaos syst\u00e9mique \u00e0 long terme. Une version accomplie de la premi\u00e8re possibilit\u00e9 est probablement \u00e0 exclure. [&#8230;] Le d\u00e9veloppement vraisemblable serait une combinaison de la premi\u00e8re et la troisi\u00e8me hypoth\u00e8se : un concert de puissances en mesure d&#8217;emp\u00eacher un effondrement financier, mais incapable d&rsquo;organiser une transition vers une nouvelle phase durable de d\u00e9veloppement capitaliste. Nous entrons dans une p\u00e9riode de conflits sans issue entre un capitalisme affaibli (le leadership des USA, ndlr) et une s\u00e9rie de p\u00f4les oppositionnels dispers\u00e9s, \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur d&rsquo;ordres politiques d\u00e9l\u00e9gitim\u00e9s et frauduleux \u00bb (Gopal Balakrishnan, \u00ab\u00a0Sp\u00e9culations On The Stationary State\u00a0\u00bb, in <em>Left Review<\/em>, n\u00b0 59, septembre-octobre 2009).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Le tournant \u00ab libertaire \u00bb du PKK<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Hamit Bozarslan d\u00e9crit de la fa\u00e7on suivante le d\u00e9sarroi induit, dans le cours des dix derni\u00e8res ann\u00e9es, dans le milieu militant kurde, par les transformations que nous nous sommes efforc\u00e9s de d\u00e9crire dans le paragraphe pr\u00e9c\u00e9dent : \u00ab Tout concourt \u00e0 montrer que la contestation kurde rejoint actuellement la fin d&rsquo;un cycle historique marqu\u00e9 par ses propres modes de socialisation, d&rsquo;expression, de militance, et jusqu&rsquo;\u00e0 ses propres formes de violence. Ce ph\u00e9nom\u00e8ne n&rsquo;est certes pas nouveau. Dans les ann\u00e9es 1960, toute une g\u00e9n\u00e9ration de militants et de combattants nationalistes d\u2019inspiration occidentale, certains d\u00e9j\u00e0 actifs dans les ann\u00e9es 20, avait laiss\u00e9 la place \u00e0 nouvelle g\u00e9n\u00e9ration de militants ou de partisans, qui s&rsquo;identifiaient dans leur \u00e9crasante majorit\u00e9 avec la gauche. L\u2019\u00e9chec de la r\u00e9volte de Mustafa Barzani en Irak (1960-1975), th\u00e9\u00e2tre de rupture autant que de transmission inter-g\u00e9n\u00e9rationnelle, avait donn\u00e9 \u00e0 son tour un \u00e9lan \u00e0 de nouveaux acteurs, l&rsquo;UPK (Union Patriotique du Kurdistan) en Irak, Komala (Regroupement) en Iran et le PKK en Turquie, en premi\u00e8re ligne dans la lutte arm\u00e9e. [&#8230;] Aujourd&rsquo;hui, forts d&rsquo;une l\u00e9gitimit\u00e9 acquise dans le cours des luttes pass\u00e9es et d\u00e9sormais termin\u00e9es, ces vieux militants occupent encore des responsabilit\u00e9s dans le Kurdistan irakien, portent aujourd&rsquo;hui les habits des hommes ou femmes politiques, de bureaucrates ou encore d&rsquo;entrepreneurs [&#8230;] Malgr\u00e9 les nuances \u00e0 prendre en compte en fonction de la situation de chaque pays, pour tout un cycle historique pass\u00e9, la militance kurde est rest\u00e9e ancr\u00e9e \u00e0 gauche, alors que les autres exp\u00e9riences contestataires du Moyen-Orient apr\u00e8s 1979 se sont amplement associ\u00e9es \u00e0 l&rsquo;islamisme. Aujourd&rsquo;hui, les effets de la chute du Mur se font sentir au Kurdistan, m\u00eame si avec un retard de deux d\u00e9cennies, cr\u00e9ant une \u00e9trange impression de vide. Si la contestation kurde continue \u00e0 puiser dans un nationalisme encore capable de mobiliser, ses symboles et ses repr\u00e9sentations historiques ou g\u00e9ographiques , ces derniers ne sont plus en mesure de l\u00e9gitimer une lutte particulariste avec un discours et un imaginaire capables de les transcender et leur donner un sens \u00bb. (Hamit Bozarslan, <em>Conflit kurde. Le brasier oubli\u00e9 du Moyen-Orient<\/em>, Ed. Autrement, Paris 2009, pp. 22-24).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le tournant pris au sein du PKK, c&rsquo;est-\u00e0-dire l\u2019abandon de la perspective d&rsquo;un \u00c9tat kurde ind\u00e9pendant, qui s&rsquo;inscrit manifestement dans le cadre \u00e9bauch\u00e9 par Bozarslan, r\u00e9pond \u00e0 trois ordres d\u2019exigences : 1) la reconnaissance d&rsquo;un \u00e9tat de fait : l&rsquo;obsolescence des \u00ab nationalismes d&rsquo;en bas \u00bb ; 2) l&rsquo;issue n\u00e9gative de la strat\u00e9gie de la gu\u00e9rilla, symbolis\u00e9e par l&rsquo;arrestation d&rsquo;O\u00e7alan \u00e0 Nairobi en 1999 ; 3) les transformations sociales advenues dans le Kurdistan historique ces 25 derni\u00e8res ann\u00e9es.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c0 propos du premier point, l&rsquo;obsolescence des \u00ab nationalismes d&rsquo;en bas \u00bb peut \u00eatre expliqu\u00e9e \u00e0 la lumi\u00e8re de la restructuration capitaliste (comme propos\u00e9 plus haut), mais, plus prosa\u00efquement, c&rsquo;est une donn\u00e9e de fait qu&rsquo;avec la disparition de l&rsquo;URSS, s&rsquo;\u00e9vanouit le principal financement de ces nationalismes. Dans le monde bipartite post-1945, d&rsquo;une fa\u00e7on diversifi\u00e9e, mais n\u00e9anmoins coh\u00e9rente, les d\u00e9sirs ardents d&rsquo;ind\u00e9pendance des \u00ab nations domin\u00e9es \u00bb et les tentatives de d\u00e9veloppement d&rsquo;un capitalisme autocentr\u00e9 dans les pays du Tiers Monde d\u00e9j\u00e0 formellement ind\u00e9pendants, mais affect\u00e9s par \u00ab un d\u00e9veloppement du sous-d\u00e9veloppement \u00bb (la bourgeoisie compradore qui vend \u00e0 bas co\u00fbt aux puissances imp\u00e9rialistes pour financer d&rsquo;abord sa propre consommation, plut\u00f4t que d&rsquo;investir dans l&rsquo;industrie et la cr\u00e9ation d&rsquo;une demande interne qui la soutiendrait) ne pouvaient se r\u00e9aliser (ni \u00eatre planifi\u00e9s) sans l&rsquo;\u00e9gide de la Patrie du Socialisme, et de ses cr\u00e9dits \u00e0 long terme et \u00e0 bas taux d&rsquo;int\u00e9r\u00eat. Le malheur (qui est aussi la dynamique) du nationalisme kurde, c&rsquo;est de s&rsquo;\u00eatre retrouv\u00e9 sans \u00ab saints au paradis \u00bb, alors que la revendication d&rsquo;un Kurdistan ind\u00e9pendant \u00e9quivalait \u00e0 marcher sur les pieds des stars de l&rsquo;anti-imperalisme arabe sponsoris\u00e9 par L&rsquo;URSS.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sur le second point, il faut rappeler comment, bien avant son arrestation en 1999, O\u00e7alan s&rsquo;orientait vers la recherche d&rsquo;une \u00ab solution politique \u00bb, qui \u00e9quivalait d\u00e9j\u00e0 \u00e0 revoir \u00e0 la baisse les revendications historiques d&rsquo;ind\u00e9pendance, dans l&rsquo;espoir de remercier les \u00ab imp\u00e9rialistes \u00bb de l&rsquo;Union Europ\u00e9enne, qui repousseront ses avances et permettront finalement son arrestation. Le r\u00e9sultat du \u00ab p\u00e8lerinage \u00bb europ\u00e9en d&rsquo;O\u00e7alan fut reconnu par tout le mouvement nationaliste kurde comme une d\u00e9faite historique et d\u00e9termina, entre autres choses, une perte substantielle de militants. On ne peut pas ne pas y ajouter que la crise \u00ab spirituelle \u00bb du PKK allait de pair avec la cooptation du PDK de Massoud Barzani dans l&rsquo;orbite des pro-USA, et nombreux sont ceux qui esp\u00e9raient qu&rsquo;une telle alliance permette enfin d&rsquo;obtenir par la voie diplomatique ce que le PKK, avec sa gu\u00e9rilla et son \u00ab marxisme \u00bb, n&rsquo;avait pas r\u00e9ussi. Les espoirs suscit\u00e9s par la pr\u00e9\u00e9minence des Kurdes irakiens aux yeux des USA sont loin, d&rsquo;autre part, d&rsquo;\u00eatre injustifi\u00e9s, m\u00eame si la cr\u00e9ation d&rsquo;un \u00c9tat kurde ne semble pas \u00e0 l&rsquo;ordre du jour : dans les cercles d&rsquo;\u00e9tudes de l&rsquo;US Army il y a d\u00e9bat sur la perspective d&rsquo;accorder aux Kurdes un \u00c9tat ind\u00e9pendant (voir l&rsquo;appendice).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quant \u00e0 la transformation de nature purement sociale qui traverse tout le Kurdistan historique, bien qu&rsquo;il soit en vogue de pr\u00e9senter la dynamique de l&rsquo;espace kurde comme si elle se d\u00e9roulait dans un exotique microclimat montagnard, \u00ab le contexte des ann\u00e9es 2000 se pr\u00eate difficilement \u00e0 la comparaison avec des p\u00e9riodes ant\u00e9rieures. La contestation kurde se d\u00e9ploie d\u00e9sormais dans un espace largement urbanis\u00e9. Le paysage rural auquel les Kurdes \u00e9taient \u00e9troitement associ\u00e9s tant dans leur r\u00e9alit\u00e9 quotidienne que dans celui de l&rsquo;imaginaire des orientalistes a pratiquement disparu [&#8230;]. Dans le Kurdistan d&rsquo;Irak, o\u00f9 les villages kurdes ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9truits dans le cours des ann\u00e9es 1980 par le r\u00e9gime de Saddam Hussein, les trois quarts de la population vivent dans les trois grandes villes, la capitale Erbil, Dihok et Souleimaniye. [&#8230;] En Syrie, le noyau central des politiciens kurdes s&rsquo;est toujours battu dans les villes et aujourd&rsquo;hui plus qu&rsquo;hier, ce sont l\u2019intelligentsia et la jeunesse qui occupent la sc\u00e8ne. En Iran, \u00e9galement, m\u00eame si le r\u00e9gime n&rsquo;a jamais pratiqu\u00e9 une politique d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e de destruction des campagnes kurdes, le poids d\u00e9mographique et politique des zones rurales diminue au profit de dizaines de villes parmi les moins d\u00e9velopp\u00e9es \u00e9conomiquement, mais marqu\u00e9es par une grande vitalit\u00e9. Si la plus grande partie des villes kurdes de ce pays a une population comprise entre 100 000 et 150 000 habitants, Urmia approche les 600 000 habitants. Nous observons la m\u00eame dynamique en Turquie, o\u00f9 le ph\u00e9nom\u00e8ne tribal fut tellement palpable dans le pass\u00e9 de la r\u00e9sistance kurde.[&#8230;] Un autre \u00e9l\u00e9ment, infiniment plus perceptible que dans le pass\u00e9, concerne le poids de la diaspora interne \u00e0 chacun des pays. Si Bagdad a cess\u00e9, pour des raisons \u00e9videntes, d&rsquo;\u00eatre un lieu de concentration kurde, d&rsquo;autres capitales ou de grands centres prolongent l&rsquo;espace kurde bien au-del\u00e0 du Kurdistan historique : Istanbul, o\u00f9 vivent des millions de Kurdes, et une demi-douzaine d&rsquo;autres villes turques, Alep et Damas, o\u00f9 il y a environ 600 000 Kurdes, ou encore T\u00e9h\u00e9ran. [&#8230;] Si la pr\u00e9sence de plus d&rsquo;un million de Kurdes en Europe est r\u00e9cente, cette autre diaspora, bien distincte de celle qui v\u00e9cut en URSS ou dans le monde arabe et particuli\u00e8rement au Liban, n&rsquo;en a pas \u00e9t\u00e9 moins radicalement reconfigur\u00e9e [&#8230;], chanteurs pop ou ing\u00e9nieurs, restaurateurs ou ouvriers non qualifi\u00e9s s&rsquo;inscrivent dans un engagement pro-kurde sans pour autant accepter l&#8217;emprise d&rsquo;une organisation sur leur quotidien \u00bb (Hamit Bozarslan, op.cit., pp. 20-22). L&rsquo;affirmation de la Turquie comme \u00e9conomie \u00ab \u00e9mergente \u00bb d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, l&rsquo;intoxication p\u00e9troli\u00e8re du Moyen-Orient de l&rsquo;autre, cr\u00e9ent une fracture entre un Kurdistan urbain et pauvre, mais en expansion, et un Kurdistan rural et montagneux \u00e0 l&rsquo;abandon, ce qui a conduit le PKK, au cours des ann\u00e9es 1990, \u00e0 \u00eatre toujours plus l&rsquo;expression et l&rsquo;interpr\u00e8te des revendications du second, laissant le premier aux autres forces politiques.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A la lumi\u00e8re de ce qui pr\u00e9c\u00e8de, il est \u00e9vident que le pr\u00e9tendu tournant \u00ab libertaire \u00bb du PKK n&rsquo;est pas l&rsquo;Ultime V\u00e9rit\u00e9 R\u00e9v\u00e9l\u00e9e que chaque mouvement social devrait faire sienne ; au contraire, il r\u00e9pond \u00e0 des probl\u00e8mes sp\u00e9cifiques, c&rsquo;est-\u00e0-dire : 1) un probl\u00e8me de \u00ab l\u00e9gitimit\u00e9 historique\u00bb, li\u00e9 au d\u00e9clin des mod\u00e8les traditionnels de la gu\u00e9rilla marxiste-l\u00e9niniste ou tiers-mondiste ; 2) un probl\u00e8me de \u00ab justification id\u00e9ologique \u00bb face \u00e0 une d\u00e9faite historique cuisante ; 3) un probl\u00e8me d&rsquo; \u00ab adaptation culturelle \u00bb vis-\u00e0-vis d&rsquo;un contexte social en mutation. <em>Et c&rsquo;est ainsi que le PKK chercha \u00e0 se lier au mouvement altermondialiste<\/em> (3). Le \u00ab mouvement des mouvements \u00bb, le \u00ab peuple de Seattle \u00bb, fournirent \u00e0 O\u00e7alan et ses camarades tout le mat\u00e9riel n\u00e9cessaire pour r\u00e9aliser le renouvellement th\u00e9orique et organisationnel impos\u00e9 par la situation, principalement en ce qui concerne l\u2019articulation d&rsquo;une perspective <em>qui \u00e9tait et reste la lib\u00e9ration nationale<\/em>, avec le renoncement \u00e0 l&rsquo;obtention d&rsquo;un \u00c9tat kurde ind\u00e9pendant. Dans sa nouvelle source d&rsquo;inspiration th\u00e9orique, le PKK trahit alors autant ses points forts que ses points faibles : parmi les premiers, l&rsquo;efficacit\u00e9 rh\u00e9torique qui met au premier plan le changement \u00e0 r\u00e9aliser ici et maintenant, la revendication de l&rsquo;\u00e9thique, la critique des hi\u00e9rarchies, l&rsquo;\u00e9loge de l\u2019horizontalit\u00e9, un \u00e9clectisme th\u00e9orique (\u00e9cologie, f\u00e9minisme, etc.) qui renonce aux synth\u00e8ses unitaires sentant trop le \u00ab marxisme \u00bb ; parmi les seconds, une insistance sur l\u2019auto-gouvernement et l&rsquo;autonomie qui cache le vide programmatique : dans les plus r\u00e9cents textes d&rsquo;O\u00e7alan traduits en italien \u2013 <em>Conf\u00e9d\u00e9ralismo d\u00e9mocratico<\/em> et <em>Guerra e pace in Kurdistan<\/em> (disponibles sur le web) \u2013 hormis les appels g\u00e9n\u00e9raux \u00e0 une plus juste r\u00e9partition des richesses (?), on cherche en vain quelles mesures sociales le PKK entend adopter quand l&rsquo;hypoth\u00e9tique conf\u00e9d\u00e9ration d\u00e9mocratique qu&rsquo;il annonce verra le jour. Le type de base sociale, le contexte de l&rsquo;action, les points de r\u00e9f\u00e9rence th\u00e9orique rapprochent toujours plus le PKK d&rsquo;une sorte d&rsquo;EZLN moyen-oriental, mais&#8230; encore une fois le PKK arrive en retard sur la sc\u00e8ne : le tournant du conf\u00e9d\u00e9ralisme d\u00e9mocratique a \u00e9t\u00e9 fait officiellement en 2002, pendant que les protestations se transformaient en r\u00e9volte \u00e0 l&rsquo;occasion du G8 de G\u00e8nes en 2001, et marquaient d\u00e9j\u00e0 le d\u00e9but du lent d\u00e9clin du mouvement altermondialiste. O\u00f9 donc regarder ? Vers qui se tourner ? Une frange du PKK, dirig\u00e9e par Osman O\u00e7alan (fr\u00e8re d&rsquo;Abdullah) a la r\u00e9ponse : les \u00c9tats-Unis. D&rsquo;un autre c\u00f4t\u00e9, l&rsquo;importance du pion kurde sur l&rsquo;\u00e9chiquier irakien conduit aussi les USA \u00e0 envisager la possibilit\u00e9 d&rsquo;ouvrir une ligne de communication avec le PKK, potentiellement porteur d&rsquo;un <em>do ut des<\/em> fructueux pour les parties : d&rsquo;une part, le PKK devra s&rsquo;associer aux efforts de \u00ab d\u00e9mocratisation \u00bb de la r\u00e9gion et faire cesser les conflits inter-kurdes, pendant que les USA s&rsquo;engageraient \u00e0 lever toute restriction aux activit\u00e9s internationales du PKK et \u00e0 faire pression pour une am\u00e9lioration des conditions de d\u00e9tention de Abdullah O\u00e7alan. Osman O\u00e7alan confirmera l&rsquo;existence de contacts entre le PKK \u00ab au niveau local \u00bb et les USA : \u00ab des rencontres officieuses avec des responsables am\u00e9ricains ont \u00e9t\u00e9 organis\u00e9es gr\u00e2ce des interm\u00e9diaires proches de notre organisation. Il y a eu des formes de reconnaissance mutuelle. Les Am\u00e9ricains d\u00e9sireraient gagner la sympathie des Kurdes. De notre c\u00f4t\u00e9, nous d\u00e9sirons trouver une solution avec les \u00c9tats-Unis. Nous, nous n&rsquo;avons pas collabor\u00e9 avec le r\u00e9gime de Saddam Hussein et nous n&rsquo;avons jamais g\u00ean\u00e9 les int\u00e9r\u00eats am\u00e9ricains, alors que les Am\u00e9ricains ont fait du mal aux Kurdes. Nous connaissons leur r\u00f4le dans l&rsquo;arrestation de Abdullah O\u00e7alan \u00bb (<em>Courrier International<\/em>, 23-29 octobre 2003). L&rsquo;orientation \u00e0 adopter face aux \u00c9tats-Unis provoque, en 2004, rien de moins qu&rsquo;une scission : la fraction d&rsquo;Osman O\u00e7alan se s\u00e9pare et fonde le PWD (Parti d\u00e9mocratique patriotique), ouvertement pro-USA : \u00ab L&rsquo;organisation ne consid\u00e8re pas les \u00c9tats-Unis comme un pays colonisateur, mais comme un pays qui a sauv\u00e9 les Kurdes. [&#8230;] Pour mieux marquer son soutien aux USA, le PWD enverra une lettre de f\u00e9licitations au pr\u00e9sident George W. Bush pour sa r\u00e9\u00e9lection \u00bb (Sabri Cigerli &amp; Didier Le Saout, op. cit., p. 381). Nous ne reportons pas de telles anecdotes pour soutenir l&rsquo;existence d&rsquo;un grand complot qui ferait du PKK l\u2019\u00e9ni\u00e8me alli\u00e9 secret des USA. Mais il est toujours n\u00e9cessaire de mettre en \u00e9vidence : 1) l\u2019ambigu\u00eft\u00e9 et les t\u00e2tonnements qui depuis toujours caract\u00e9risent le PKK ; 2) le fait que, si vraiment s&rsquo;ouvrait l&rsquo;hypoth\u00e8se d&rsquo;un Kurdistan ind\u00e9pendant, le PKK se trouverait dans l&rsquo;incommode position de devoir choisir s&rsquo;il devrait participer contraint et forc\u00e9 aux op\u00e9rations, ou risquer une marginalisation ult\u00e9rieure et le d\u00e9but d&rsquo;une autre saison sanglante de conflits inter-kurdes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Concluons cette partie par une r\u00e9flexion de fond. Au moins \u00e0 partir du coup d\u2019\u00c9tat du Baa&rsquo;th en Syrie (1966) et Irak (1968), le c\u00f4t\u00e9 subversif de la question kurde r\u00e9sidait dans le fait d&rsquo;\u00eatre une contestation \u00e9manant de la partition imp\u00e9rialiste du Moyen-Orient et de l\u2019anti-imp\u00e9rialisme pro-sovi\u00e9tique qui pr\u00e9tendait la combattre. Ce qui se produit maintenant nous montre encore une fois qu&rsquo;un cycle historique s&rsquo;est conclu et a \u00e9puis\u00e9 toutes ses potentialit\u00e9s internes, y compris celles \u00ab de soutenir jusqu&rsquo;au bout ( c&rsquo;est-\u00e0-dire jusqu&rsquo;au droit \u00e0 la s\u00e9paration et jusqu&rsquo;\u00e0 la d\u00e9faite de son \u00a0\u00bbpropre pays\u00a0\u00bb) le droit \u00e0 l&rsquo;autod\u00e9termination des peuples opprim\u00e9s <em>pour et avec un but et une strat\u00e9gie sp\u00e9cifiquement prol\u00e9tariens <\/em>\u00bb (<em>Avec le prol\u00e9tariat et les travailleurs r\u00e9volutionnaires du Kurdistan<\/em>, op.cit). Aucune d\u00e9termination historico-sociale ou pr\u00e9suppos\u00e9 communautaire ne repr\u00e9sente plus, en soi, un obstacle pour la valorisation. La question nationale demeure, mais par-dessus tout comme une question pour le capital : la r\u00e9volution communiste ne pourra la r\u00e9soudre que sur ses propres bases ; dans le cas contraire, la contre-r\u00e9volution le fera \u00e0 sa mani\u00e8re, \u00e0 l&rsquo;encontre des revendications nationales, soit en organisant la dislocation violente, soit par l&rsquo;extermination des populations en question. \u00ab Le peuple kurde est en grande partie \u00a0\u00bb internationalis\u00e9 \u00a0\u00bb [&#8230;] Des millions de travailleurs kurdes sont employ\u00e9s comme main-d\u2019\u0153uvre dans les usines et dans les champs des pays occidentaux d\u00e9velopp\u00e9s. Ils ont combattu aux c\u00f4t\u00e9s des prol\u00e9taires occidentaux avec plus d\u2019acharnement qu&rsquo;eux, d&rsquo;autant qu&rsquo;ils n&rsquo;avaient rien \u00e0 perdre. Pour ces millions, qui ont v\u00e9cu les conditions m\u00fbres de la r\u00e9volution prol\u00e9tarienne, un retour aux conditions de \u00a0\u00bbluttes de lib\u00e9ration nationale bourgeoise\u00a0\u00bb serait un gigantesque pas en arri\u00e8re \u00bb. (<em>Quaderni internazionalisti<\/em>, \u00ab\u00a0Quale r\u00e9voluzione per il Kurdistan\u00a0\u00bb ? Tract sur le web). C&rsquo;est vrai, et cela est vrai aussi pour les prol\u00e9taires kurdes non \u00ab internationalis\u00e9s \u00bb, mais seulement du point de vue de l&rsquo;abolition des classes, donc du \u00ab &#8230; mouvement qui abolit&#8230; \u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>\u00ab &#8230; le mouvement qui abolit&#8230; \u00bb : le local, le national, le mondial<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Une vaste n\u00e9buleuse de \u00ab mouvements \u00bb \u2013 arm\u00e9s ou non, balan\u00e7ant entre banditisme social et gu\u00e9rilla organis\u00e9e \u2013 agissent dans les zones les plus d\u00e9sh\u00e9rit\u00e9es du d\u00e9potoir capitaliste mondial, et pr\u00e9sentent des traits similaires \u00e0 ceux du PKK actuel. Ils tentent, d&rsquo;une pani\u00e8re ou d&rsquo;une autre, de r\u00e9sister \u00e0 la destruction d&rsquo;\u00e9conomies de subsistance d\u00e9sormais r\u00e9siduelles, au saccage des ressources naturelles min\u00e9rales locales, ou encore \u00e0 l&rsquo;imposition de la propri\u00e9t\u00e9 fonci\u00e8re capitaliste qui en limite ou emp\u00eache l&rsquo;acc\u00e8s ou\/et l&rsquo;utilisation ; \u00e0 titre d&rsquo;exemple, on peut citer p\u00eale-m\u00eale les cas de piraterie dans les mers de Somalie, du MEND au Nigeria, des Naxalistes en Inde, des Mapuches au Chili. M\u00eame si les discours et les formes de lutte de ces mouvements ne sont pas de simples \u00e9piph\u00e9nom\u00e8nes, il est essentiel de comprendre le contenu qui les r\u00e9unit : l&rsquo;autod\u00e9fense. Une autod\u00e9fense qui l&rsquo;on peut consid\u00e9rer comme vitale, mais qui ne se distingue pas, quant \u00e0 sa nature, de celle qui s&rsquo;exprime dans n&rsquo;importe quelle action syndicale visant \u00e0 sauvegarder le salaire ou les conditions de travail de ceux qui entrent en action. Ce serait comme un tour de passe-passe que de faire passer une lutte salariale, m\u00eame si elle tr\u00e8s ample et tr\u00e8s dure, pour un \u00ab mouvement r\u00e9volutionnaire \u00bb, de la m\u00eame fa\u00e7on, il est faux de tomber dans la caract\u00e9risation de ce type d&rsquo;autod\u00e9fense anim\u00e9 par des populations \u00e9puis\u00e9es, comme d&rsquo;un mouvement intrins\u00e8quement r\u00e9volutionnaire. Un tel tour de passe-passe peut naturellement avoir beau jeu de jouer sur la corde morale, opposant d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9 \u00ab les Occidentaux privil\u00e9gi\u00e9s \u00bb et de l&rsquo;autre les \u00ab damn\u00e9s de la Terre \u00bb d\u00e9j\u00e0 pr\u00eats \u00e0 faire la r\u00e9volution. Mais un tel anti-imp\u00e9rialisme de seconde main est d\u00e9sormais hors d&rsquo;usage. Qu\u2019on le veuille ou non, nous ne pouvons oublier que ces mouvements se situent fr\u00e9quemment, non dans un suppos\u00e9 mais inexistant en-dehors de la production et de la circulation de la valeur, mais effectivement \u00e0 leurs marges, et parfois dans la d\u00e9fense des \u00ab\u00a0petits mondes anciens\u00a0\u00bb (coutumes ancestrales, etc.) que les rapports sociaux capitalistes sont en train de d\u00e9truire ou ont d\u00e9j\u00e0 remodel\u00e9s. Mais on ne peut vouloir la r\u00e9volution communiste et \u00eatre pour la conservation des petits mondes anciens ; parce que s&rsquo;il est vrai que le capitalisme les d\u00e9stabilise, sa destruction r\u00e9volutionnaire ne pourrait elle-m\u00eame faire autrement. En m\u00eame temps, il n&rsquo;y a pas de sens \u00e0 soutenir leur destruction capitaliste : nous pensons que ces mouvements devront \u00eatre englob\u00e9s et\/ou r\u00e9absorb\u00e9s (non sans conflits) par le mouvement pratique de destruction du capital, ce qui ne pourra se faire \u00e0 force de man\u0153uvres politiques (alliances l\u00e9ninistes ou d\u00e9mocratiques), ni par des mesures interm\u00e9diaires visant \u00e0 approfondir la m\u00eame prol\u00e9tarisation forc\u00e9e que le capital poursuit. N\u00e9anmoins, un tel processus ne pourra \u00e9maner que du c\u0153ur du mode de production (ce qui ne veut pas dire \u00ab Occident \u00bb), et non de ses marges. On ne peut mettre de c\u00f4t\u00e9 l&rsquo;extension <em>toujours <\/em>mondiale du syst\u00e8me capitaliste et sa hi\u00e9rarchisation : ainsi, une caissi\u00e8re, un enseignant ou un ouvrier, bien qu&rsquo;\u00e9tant tous des travailleurs salari\u00e9s, n&rsquo;ont pas la m\u00eame possibilit\u00e9 d&rsquo;intervenir sur la production de plus-value, de la m\u00eame fa\u00e7on, une crise insurrectionnelle n&rsquo;a pas la m\u00eame port\u00e9e et les m\u00eames cons\u00e9quences sur le plan mondial, si elle a lieu au Kazakhstan ou en Allemagne (la question de savoir quel est le \u00ab maillon faible \u00bb reste d&rsquo;actualit\u00e9).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La seule crise sociale locale qui avait r\u00e9ellement pr\u00e9figur\u00e9 ce qui pourrait \u00eatre un processus r\u00e9volutionnaire de nos jours et l&rsquo;impossibilit\u00e9 du rapport capitaliste \u00e0 se reproduire, c&rsquo;est l&rsquo;Argentine de 2001 : un grand pays (\u00e0 la diff\u00e9rence de la Gr\u00e8ce en 2008), industrialis\u00e9, relativement \u00ab avanc\u00e9 \u00bb, qui se retrouve d&rsquo;un jour \u00e0 l&rsquo;autre au bord du gouffre \u00e0 la suite d&rsquo;une crise mon\u00e9taire. Dans le mouvement qui a suivi le crash, tous les \u00ab auto-logies \u00bb (auto-organisation, autonomie, autogestion) ont r\u00e9v\u00e9l\u00e9 leur contenu purement d\u00e9fensif, parce qu&rsquo;on s&rsquo;auto-organise toujours sur la base de ce que l&rsquo;on est \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur du mode de production capitaliste (ouvrier de telle ou telle entreprise, habitant de tel ou tel quartier, etc.), alors que l&rsquo;abandon du terrain d\u00e9fensif (\u00ab revendicatif \u00bb) co\u00efncide avec le fait que tous ces sujets s\u2019interp\u00e9n\u00e8trent et que les distinctions s&rsquo;\u00e9vanouissent, puisque commence \u00e0 se d\u00e9faire le rapport qui les structure : le rapport capital\/travail salari\u00e9. Ceci est vrai \u00e0 tous les \u00e9chelons, ainsi qu&rsquo;au niveau mondial : une crise sociale g\u00e9n\u00e9rale n&rsquo;est pas la somme de crises locales \u00e9voluant en parall\u00e8le, sans se toucher. Dans les crises insurrectionnelles ou pr\u00e9-insurrectionnelles ayant atteint un certain niveau d&rsquo;extension, les insurg\u00e9s de tel pays seront contraints \u2013 par la n\u00e9cessit\u00e9 m\u00eame de poursuivre le conflit \u2013 \u00e0 chercher un soutien au-del\u00e0 de ses fronti\u00e8res nationales, ou \u00e0 franchir en masse (ou dispers\u00e9s&#8230;) ces fronti\u00e8res pour soutenir ailleurs l&rsquo;insurrection. C&rsquo;est ainsi \u2013 mat\u00e9riellement, et non sur la base d&rsquo;appels abstraits \u00e0 l&rsquo;internationalisme \u2013 que la r\u00e9volution d\u00e9truit la s\u00e9paration et unifie l&rsquo;humanit\u00e9. Le communisme ne peut \u00eatre une \u00ab conf\u00e9d\u00e9ration d\u00e9mocratique \u00bb \u00e9tendue \u00e0 toute la plan\u00e8te, pour la simple raison que la conf\u00e9d\u00e9ration pr\u00e9suppose encore la nation comme sujet qui se f\u00e9d\u00e8re : notre patrie est le monde entier, certes&#8230; mais un Kurde reste pour toujours un Kurde et un M\u00e9ridional reste&#8230; un cul-terreux. C&rsquo;est une simple juxtaposition de diff\u00e9rences, et c&rsquo;est encore trop peu.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Face \u00e0 la banqueroute du marxisme et des socialismes r\u00e9els, il n&rsquo;est plus de mode de c\u00e9l\u00e9brer le d\u00e9veloppement des forces productives, et une id\u00e9ologie antiproductiviste, oppos\u00e9e et parall\u00e8le, a pris le dessus dans le milieu de la \u00ab critique anticapitaliste \u00bb. Mais la c\u00e9l\u00e9bration des mouvements particularistes pr\u00e9sente une contradiction dans les termes, d\u00e8s lors que l&rsquo;on consid\u00e8re le point de vue de l&rsquo;observateur qui les c\u00e9l\u00e8bre, lequel \u2013 \u00e9tant g\u00e9n\u00e9ralement parti les chercher \u00e0 l&rsquo;autre bout du monde \u2013 est tout autre que particulariste. C&rsquo;est la contradiction de l&rsquo;anthropologue qui s&rsquo;en va \u00e9tudier les habitants des \u00eeles Trobriand et pr\u00e9tend que ce n&rsquo;est pas l&rsquo;imp\u00e9rialisme qui l&rsquo;a port\u00e9 l\u00e0.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La signification historique du capital ne r\u00e9side pas dans le d\u00e9veloppement des forces productives, mais dans l&rsquo;interd\u00e9pendance mondiale qu&rsquo;il a cr\u00e9\u00e9e. Dans ce fameux passage de l\u2019<em>Id\u00e9ologie allemande<\/em> sur \u00ab le mouvement r\u00e9el qui abolit l&rsquo;\u00e9tat actuel des choses \u00bb, Marx c\u00e9l\u00e8bre l&rsquo;av\u00e8nement d&rsquo;une histoire mondiale g\u00e9n\u00e9r\u00e9e par le mode de production capitaliste et ajoute : \u00ab sans cela : 1) le communisme ne pourrait exister que comme ph\u00e9nom\u00e8ne local ; 2) les relations humaines n&rsquo;auraient pu se d\u00e9velopper comme puissances <em>universelles<\/em> [&#8230;] ; 3) L\u2019extension des \u00e9changes abolirait le communisme local. Le communisme n&rsquo;est concevable que comme l&rsquo;action simultan\u00e9e des peuples dominants, tous en m\u00eame temps [&#8230;] \u00bb Dans ce sens \u2013 sauf \u00e0 penser qu&rsquo;il soit possible de faire \u00ab l&rsquo;anarchie dans un seul pays \u00bb comme il fut un temps o\u00f9 on voulait faire le socialisme dans un seul pays \u2013 la question permettant de d\u00e9terminer si le PKK, l&rsquo;EZLN ou d&rsquo;autres organisations de la lutte actuelle sont ou non \u00ab r\u00e9volutionnaires \u00bb est un faux probl\u00e8me : il n&rsquo;y a aucune continuit\u00e9 organisationnelle des luttes actuelles \u00e0 la r\u00e9volution, et cela pour la simple raison que <em>le sujet qui s&rsquo;organise ne sera plus le m\u00eame<\/em>. La question est toute autre : il faut voir les dynamiques contradictoires d&rsquo;une r\u00e9alit\u00e9 sociale donn\u00e9e et des luttes \u2013 desquelles telles ou telles organisations peuvent, au mieux, \u00eatre la <em>formalisation <\/em>\u2013, et \u00e0 quelles ruptures elles peuvent \u00e9ventuellement donner lieu. Ce sont les conditions du probl\u00e8me. <em>Hic Rhodus, hic salta<\/em> !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">NOTES<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">(1) Organisation politique kurdo-inanienne.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">(2) Repr\u00e9sentant du groupe religieux alawite, secr\u00e9taire du Parti Baa&rsquo;th Arabe Socialiste (nationaliste) et pr\u00e9sident de la Syrie de 1971 \u00e0 2000\u00a0; p\u00e8re de l&rsquo;actuel pr\u00e9sident Bahar al-Assad.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">(3) Qu&rsquo;il y ait des relents altermondialistes dans le PKK et l\u2019YPG vient \u00e0 point pour revitaliser leurs propres fantaisies sur un capitalisme \u00e0 visage humain, et c&rsquo;est au professeur Sandro Mezzada de l&rsquo;illustrer, dans un r\u00e9cent article intitul\u00e9 <em>Koban\u00e9 est-elle seule ?<\/em>(disponible sur euronomade .info). Cet illustre professeur de l&rsquo;Universit\u00e9 de Bologne nous explique que dans l&rsquo;exp\u00e9rience autonomiste de Rojava \u00ab nous devons reconna\u00eetre les connexions avec notre histoire plus r\u00e9cente, [&#8230;] les \u00e9chos de Seattle, de G\u00e8nes, du zapatisme,[&#8230;] un fil de continuit\u00e9 qui se d\u00e9roule des r\u00e9voltes dans le Maghreb et le Machreq en 2011, en passant par le 15M espagnol, Occupy, les soul\u00e8vements turcs et br\u00e9siliens de l&rsquo;an pass\u00e9 [&#8230;]\u00a0\u00bb\u00a0; nous devrons donc \u00ab\u00a0nous-m\u00eames revendiquer ce communisme (sic!), descendre dans la rue et r\u00e9clamer la d\u00e9fense de Kobane et de Rojava. R\u00e9inventer d&rsquo;ici, mat\u00e9riellement, l&rsquo;opposition \u00e0 la guerre\u00a0\u00bb. R\u00e9inventer l&rsquo;opposition \u00e0 la guerre, certes, mais non sans s&rsquo;attrister que les interventions de la coalition internationale sont rest\u00e9es \u00ab\u00a0sporadiques et inefficaces\u00a0\u00bb. \u00c0 quand les appels \u00e0 l&rsquo;intervention des troupes sur terre\u00a0? Parce que \u00ab\u00a0une intervention de police conduite \u00e0 travers des bombardements a\u00e9riens est une boutade. Une action de police qui commence par abandonner le terrain et les personnes sans d\u00e9fense qu&rsquo;il faut prot\u00e9ger des bandes criminelles, est une folie sinon une faute grave\u00a0\u00bb(Adriano Sofri,<em> Ne l&rsquo;appelez pas la guerre, <\/em>le 7 mai 1999).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">APPENDICE<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;avenir du Moyen-Orient selon le lieutenant-colonel Ralph Peters [extrait de : Ralph Peters, \u00ab\u00a0Blood borders\u00a0\u00bb, in <em>Armed Force Journal<\/em>, juillet 2006]<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab [&#8230;] l\u2019injustice la plus flagrante dans ces territoires notoirement injustes compris entre les Balkans et l\u2019Himalaya, c&rsquo;est l&rsquo;absence d&rsquo;un \u00c9tat kurde ind\u00e9pendant. Il y a entre 17 et 36 millions de Kurdes qui vivent dans des r\u00e9gions contigu\u00ebs du Moyen-Orient (l&rsquo;estimation est impr\u00e9cise, car aucun \u00c9tat n&rsquo;a jamais permis un honn\u00eate recensement). Par sa population sup\u00e9rieure \u00e0 la population de l&rsquo;Irak actuel, m\u00eame une estimation par d\u00e9faut fait des Kurdes le groupe ethnique, le plus grand groupe ethnique priv\u00e9 de son propre \u00c9tat du monde. Encore pire, les Kurdes ont \u00e9t\u00e9 opprim\u00e9s par presque chaque gouvernement contr\u00f4lant les collines et les montagnes sur lesquelles ils vivent depuis X\u00e9nophon.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les \u00c9tats-Unis et leurs alli\u00e9s ont manqu\u00e9 une colossale occasion de commencer \u00e0 corriger cette injustice apr\u00e8s la chute de Bagdad. \u00c9tat-Frankenstein, compos\u00e9 d\u2019\u00e9l\u00e9ments mal assortis, l&rsquo;Irak aurait d\u00fb imm\u00e9diatement \u00eatre divis\u00e9 en trois parties plus petites. Nous avons failli par couardise et manque de vision, contraignant les Kurdes \u00e0 soutenir avec morosit\u00e9 le gouvernement irakien, comme une sorte de quid pro quo pour notre bonne volont\u00e9. Mais, s&rsquo;il y avait un vote, il ne fait aucun doute : plus ou moins 100 % seraient pour l&rsquo;ind\u00e9pendance.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tout comme les Kurdes de Turquie, souffrant depuis longtemps, et qui ont r\u00e9sist\u00e9 depuis des d\u00e9cennies \u00e0 une violente r\u00e9pression militaire et \u00e0 une r\u00e9trocession territoriale aux \u00ab Turcs montagnards \u00bb pour les d\u00e9raciner et effacer leur identit\u00e9 aux Kurdes. Pendant que le probl\u00e8me kurde entre les mains d&rsquo;Ankara s&rsquo;est dans une certaine mesure att\u00e9nu\u00e9, une r\u00e9pression s&rsquo;est r\u00e9cemment \u2013 et nouvellement \u2013 intensifi\u00e9e, et un cinqui\u00e8me de la Turquie devrait \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme un territoire occup\u00e9. Le refus, de la part des d\u00e9mocraties l\u00e9gitimes du monde, de d\u00e9fendre l&rsquo;ind\u00e9pendance kurde est un oubli de la d\u00e9fense des droits de l&rsquo;homme bien pire que ces petits p\u00e9ch\u00e9s mineurs qui excitent habituellement la presse. De m\u00eame, m\u00eame les Kurdes de Syrie et d&rsquo;Iran, s&rsquo;ils le pouvaient, ne tarderaient pas \u00e0 s&rsquo;unir \u00e0 un Kurdistan ind\u00e9pendant. Et par-dessus tout, un Kurdistan libre, qui s&rsquo;\u00e9tendrait de Diyarkabir \u00e0 Tabriz serait l\u2019\u00c9tat le plus pro-occidental compris entre la Bulgarie et le Japon. \u00bb<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Version int\u00e9grale du texte de nos camarades de \u00a0\u00bb il lato cattivo\u00a0\u00bb Remerciements \u00e0 Stive pour la traduction, \u00e0 Alain pour les corrections et \u00e0 l\u2019auteur pour la relecture \u00ab\u00a0Qestion Kurde\u00a0\u00bb, Etat islamique, USA et autres consid\u00e9rations Il Lato Cattivo Le texte qui suit a \u00e9t\u00e9 initialement pr\u00e9vu pour une rencontre publique \u2013 qui s&rsquo;est [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"jetpack_post_was_ever_published":false,"_jetpack_newsletter_access":"","_jetpack_dont_email_post_to_subs":false,"_jetpack_newsletter_tier_id":0,"_jetpack_memberships_contains_paywalled_content":false,"_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":"","jetpack_publicize_message":"","jetpack_publicize_feature_enabled":true,"jetpack_social_post_already_shared":true,"jetpack_social_options":{"image_generator_settings":{"template":"highway","default_image_id":0,"font":"","enabled":false},"version":2}},"categories":[7],"tags":[],"class_list":["post-13854","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-theorie"],"jetpack_publicize_connections":[],"jetpack_featured_media_url":"","jetpack_sharing_enabled":true,"jetpack_shortlink":"https:\/\/wp.me\/pnrce-3Bs","jetpack_likes_enabled":true,"jetpack-related-posts":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/dndf.org\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/13854","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/dndf.org\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/dndf.org\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/dndf.org\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/dndf.org\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=13854"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/dndf.org\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/13854\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/dndf.org\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=13854"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/dndf.org\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=13854"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/dndf.org\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=13854"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}