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“Ultragauche et négationnisme”

Suite aux commentaires qui suivent la publication du dernier texte de Dauvé et Nésic ci dessous, nous ressortons cet extrait, plus concis que l’extrait de TC 13 publié précédement .

Cet extrait vient d’ “Histoire critique de l’Ultra-Gauche” publié en 2009 par les éditons SENONEVERO

Le négationnisme poursuit le camouflage systématique du génocide opéré par les nazis au moment même où ils le commettaient. A Sobibor, camp de pure mise à mort à la chaîne, ils avaient d’abord mis les cadavres dans des fosses, mais les rouvrirent pour brûler les preuves du crime, on voit que la négation du génocide et particulièrement la négation des chambres à gaz, ne fût pas une invention après coup et tardive mais était telle quelle dès l’origine. Les chambres à gaz ont existé, l’extermination des juifs fut une nécessité fonctionnelle pour l’Allemagne nazie dans sa guerre à l’Est, décision étendue alors à toutes les zones occupées. Que le capital dans l’achèvement de son passage en domination réelle, durant la deuxième guerre mondiale, dans son aire centre et est européenne ait produit l’élimination des juifs n’a rien d’inexplicable pour toute analyse critique du mode de production capitaliste : achèvement de la formation des Etats nations ; élimination des allégeances intermédiaires à des communautés particulières face à la communauté abstraite du citoyen ; universalisation de l’individu de la société civile dans son rapport à l’Etat ; élimination d’un prolétariat rétif et organisé en partie sur cette particularisation communautaire ; concurrence à l’intérieur de la petite bourgeoisie, élimination de la particularisation de la circulation du capital argent, etc. Tout cela s’organisant en un racisme d’Etat.

Moishe Postone dans Antisémitisme et National-socialisme, avance que l’antisémitisme moderne se distingue de l’antijudaïsme traditionnel  en ce que : « quand on considère les caractéristiques spécifiques du pouvoir que l’antisémitisme moderne attribue aux juifs – abstraction, insaisissabilité, universalité et mobilité -, on remarque qu’il s’agit des caractéristiques d’une des dimensions des formes sociales que Marx a analysées : la valeur » (Postone, op. cit.). Cet « anticapitalisme » oppose le concret – le travail – à l’abstrait, c’est-à-dire l’argent, il se fixe pour but de purifier le capitalisme de l’élément abstrait, personnifié dans la personne du « Juif ». L’usine est le lieu où est produite la valeur qui « malheureusement » doit prendre la forme d’une production de biens, c’est en tant que support nécessaire de l’abstrait que le concret est produit, inversement, pour cet « anticapitalisme », le travail concret devient abstrait car le « fruit du travail » est arraché des mains du travailleur, d’où l’apologie par les nazis de la féodalité, des corporations, de l’époque où les travailleurs étaient des artisans. L’abstrait, c’est le « Juif » qui n’est pas seulement le représentant de l’argent, il devient la personnification du capitalisme lui-même. Il n’y a plus alors que la communauté en général face à un abstrait particulier, le capital n’est plus un rapport social mais un vampire. « Dans ce type “d’anti-capitalisme” fétichisé, tant le sang que la machine sont vus comme principes concrets opposés à l’abstrait. L’accent positif mis sur la nature, le sang, le sol, le travail concret, la communauté (Gemeinschaft) s’accorde sans problème avec une glorification de la technologie et du capital industriel » (Postone, op. cit.). Pour Postone, malgré toutes les « nostalgies » que valorise le nazisme, en réalité il est l’expression du passage du capitalisme libéral au capitalisme industriel organisé.

Dans ce passage, le « Juif », personnage mythique, devient dans  l’idéologie de la biologisation des comportements générée par le darwinisme social du colonialisme de l’époque : “La race juive”.  C’est dans ce cadre économique, politique et idéologique que l’extermination des juifs est systématisée au moment où la guerre à l’URSS donne les premiers signes de sa défaite à venir (avec le premier grand revers de l’offensive, à la fin 1941, devant Moscou qui ne sera jamais prise). L’extermination des juifs incluait et dépassait tous les éléments cités plus haut. Si l’extermination de la race juive fût menée envers et contre toutes les difficultés, quasiment jusqu’à l’extrême fin de la guerre et l’écrasement du Reich, c’est que, déjà potentiellement dans sa « théorie », l’extermination était la révolution nationale – socialiste réelle. Cette « révolution » une fois mise en route,  même la guerre perdue, devait être menée le plus loin possible  

Le négationnisme (dans sa revivification par des éléments issus de l’ultragauche) est avant tout, dans une situation donnée, une erreur théorique sur deux points fondamentaux.

D’abord sa conception générale du capital : ce dernier n’est pas conçu comme un rapport social, c’est à dire comme le procès de reproduction, toujours à remodeler dans le matériau historique existant, du face à face du capital et du travail, mais comme une petite affaire de comptabilité immédiate (dans la comptabilité en partie double, l’extermination des juifs est un non-sens). Face à cette vue étroite, certains   pour reconnaître la réalité de l’extermination ont  fait appel à « l’absurde »  et à « l’irrationnel » ; à la critique d’un « matérialisme primaire », d’une « rationalité économique étriquée »,  mais n’ont proposé que de réintroduire un peu d’efficience de l’idéologie dans ce matérialisme étriqué.

La rationalité de la reproduction des rapports sociaux n’est pas celle du management d’entreprise, il n’y aurait sinon jamais ni crises, ni guerres. Cette rationalité c’est pour le capital de reproduire sans cesse les conditions du face à face de la force de travail et du capital, c’est-à-dire de l’accumulation, en surpassant ses contradictions et en les posant comme sa propre dynamique, quitte à traverser des phases prolongées de dévalorisation. C’est là qu’il y a production d’idéologie, quand le capital se prend lui même comme objet, en tant que totalité à reproduire et qu’il se comprend et agit en tant que tel. C’est là bien sûr que « la rationalité économique étriquée » ne trouve plus son compte, mais ce n’est pas pour autant que l’on doive en appeler à l’absurde à l’irrationnel sauf à prendre pour argent comptant ce que le nazisme raconte sur lui-même.

Seconde erreur, et c’est là l’essentiel : la critique de la démocratie. Non qu’il ne faille pas critiquer la démocratie, mais quand on le fait il ne faut pas se tromper d’ennemi, face au prolétariat, l’autre pôle de la contradiction, ce n’est pas la démocratie mais le capital. Dans l’impasse et le marasme théorique qui suivit la reconnaissance par la théorie communiste de la disparition de l’affirmation du prolétariat comme procès général de la révolution et base du communisme, l’humanité était venue supplanter le prolétariat. La lutte de classe avait été remplacée par l’affrontement entre la “vraie communauté humaine” et la “fausse”, entre l’activité humaine et le capital. La « fausse communauté » c’était celle qui réunissait les individus sur la base de leur isolement et l’entérinait : la démocratie. La démocratie devenait l’ennemi intime, l’autre, du communisme. Comme forme et contenu de la société actuelle la démocratie n’était alors qu’un mensonge. La guerre sociale écrivit même dans un article qu’elle était un mensonge par rapport à ses propres idéaux (Rousseau), mensonge qu’il fallait dénoncer. Cela parce qu’entre la « vraie » et la « fausse » communauté, la base était la même, le même individu isolé de la démocratie et de l’échange marchand, considéré comme la base réelle de la société. La communauté humaine, le communisme, était la bonne relation entre ces individus dont l’activité humaine s’était libérée de sa vampirisation capitaliste, la démocratie était la mauvaise.

Voilà comment la démocratie devint l’ennemi et dans la contradiction entre prolétariat et capital se substitua au second. Son dépassement devint simple affaire de dénonciation d’un mensonge, de dévoilement, puisqu’en dessous du voile, de la forme, se trouvait déjà le même individu, l’activité humaine, l’humanité. A ce point là de la démarche et de l’impasse théorique, on ne pouvait comprendre le mouvement contradictoire des classes que comme l’affrontement entre le vrai et le faux.

Mais comment cette dénonciation du mensonge qu’était à ses yeux la fausse communauté a-t-elle pu être  la reprise à son compte par une partie de ultragauche de la négation des chambres à gaz ?

Le consensus unanime sur la démocratie, comme la forme politique la plus respectueuse de la liberté, comme la forme sans cesse perfectible, est lui-même depuis les années 40 – c’est-à-dire depuis l’écrasement final de la vague révolutionnaire débutée en 17, la 2° guerre mondiale et le génocide des juifs – inclus et fondé dans le discours politique par un consensus encore plus large : le consensus antifasciste.

Le fascisme comme aboutisement de la contre-révolution (hors de Russie où le parti bolchevik fit très bien le boulot « tout seul »)  a produit face à lui l’antifascisme (le pire produit du fascisme a dit Bordiga), un frontisme unissant le prolétariat et une fraction de la classe capitaliste dans la défense de la démocratie. En Espagne, l’antifascisme a été l’idéologie politique qui a présidé à la restauration de l’Etat dans les zones où les prolétaires avaient écrasé le coup de force militaire de Franco. La restauration de l’Etat – avec la participation des anarchistes de la CNT-FAI – a ouvert la voie à la contre-révolution à l’intérieur du camp anti-franquiste. Un an après le soulèvement militaire et l’insurrection prolétarienne qui l’avait vaincu dans la moitié du pays (les 18 et 19 juillet 36), en mai 37, les prolétaires à l’appel de la CNT – FAI renoncent à la poursuite de leur nouvelle insurrection contre la contre-révolution étatique socialo-stalinienne à Barcelone. Depuis, l’antifascisme est définitivement considéré, avec raison, par les courants communistes de gauche ( l’ultragauche) comme le mensonge type pour désarmer le prolétariat, pour l’amener à défendre une fraction bourgeoise contre une autre et pour finir par être fusillé par toutes ces fractions réunies par le fascisme ou par la démocratie.

Durant la deuxième guerre, l’antifascisme est la forme de l’union nationale, les communistes de gauche mais aussi certains trotskistes ont dénoncé cette nouvelle mouture de l’union sacrée de 1914. Le PCF lui-même a qualifié la guerre d’inter-impérialiste jusqu’à l’attaque de l’URSS par Hitler le 21 juin 41. A partir de là, et surtout avec l’entrée en guerre des USA après Pearl Harbour, une union mondiale antifasciste est réalisée. En Amérique on vante l’alliance de la « démocratie américaine » et du « socialisme russe ». A la fin de la guerre, la découverte du génocide et des chambres à gaz (connues depuis longtemps, mais occultées pour ne pas risquer d’être accusé de mener un guerre « pour les juifs ») semble sceller cette alliance lors du procès des dignitaires nazis de Nuremberg. Bien sûr l’alliance ne dure pas et la guerre froide voit les Américains recycler nombre d’anciens nazis pour sa lutte contre l’URSS et le containment de la « subversion communiste » dans ce qui devient le « tiers monde » et même en Allemagne ou en Italie. Cependant l’antifascisme, au besoin élargi à l’anti-impérialisme, demeurera, de fait, l’idéologie consensuelle indépassable pour avoir tout simplement droit à la parole publique.

Dans la situation bloquée qu’était pour elle la période d’intense restructuration du capital de la fin des années 1970 et des années 1980 qui a vu la disparition de l’identité ouvrière et du mouvement ouvrier, une partie de l’ultragauche, dans sa déserrance théorique humaniste, a rencontré le négationnisme. La Vieille Taupe « première manière » (librairie bien connue pour diffuser les textes ultragauches conseillistes et bordiguistes) et quelques autres s’étaient intéressés aux premiers ouvrages de Rassinier, « l’homme de gauche, le révolutionnaire », en laissant volontairement de côté que, par la suite, cet individu avait eu des fréquentations nazies et commis des livres antisémites (Le drame des Juifs européens, Les vrais responsables de la seconde guerre mondiale). De cette première rencontre facilitée par l’ambiguïté de Rassinier, on passe à Faurisson et au négationnisme déclaré : « …ceux qui étaient regroupés autour de la Guerre sociale ne virent dans l’affaire Faurisson et la réhabilitation de Rassinier qu’une façon d’ouvrir un débat sur la Deuxième guerre mondiale et, par le biais de la critique de l’antifascisme de ruiner le consensus démocratique. (F.G. Lavaquerie dans Libertaires et ultra-gauches contre le négationisme)

La dérive humaniste de la contradiction entre prolétariat et capital en contradiction entre démocratie et communisme, vraie et fausse communauté, se voulait théoriquement « radicale », elle avait trouvé la racine qu’il fallait arracher. Le « mensonge des chambres à gaz » rendait vraie la trop fameuse phrase roublarde de Churchill: « La démocratie est le pire des système à l’exception de tous les autres ». Ces modernes Archimède avaient leur point d’appui pour soulever le monde! Le mensonge dégonflé la démocratie n’aurait plus sur quoi s’appuyer. La fausse communauté (matérielle du capital) ne pourrait plus empêcher la vraie (humaine du communisme) d’advenir. Un tel aveuglement et une telle naïveté feraient sourire après  avoir fait rire jaune, si ce n’était les conséquences et le sujet traité.

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