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Le nouvel esclavage

L’incroyable histoire des ouvriers népalais de Flextronics et de l’iPhone 5


Les sous-traitants asiatiques d’Apple sont souvent pointés du doigt pour les conditions de travail dans leurs usines, et les conditions de vie et de sécurité de leurs employés. Et si Apple tente de faire bonne figure dans ce domaine, conduisant des audits annuels d’une partie de ses fabricants et rédigeant un rapport sur les conditions de travail dans les usines, certaines conséquences des exigences de l’entreprise font froid dans le dos. Certes, cette histoire est celle de la mondialisation économique, et les griefs à faire à la Pomme sont souvent opposables à nombre de ses concurrents, mais l’ampleur des lancements des nouveaux produits Apple rendent le cas de l’entreprise presque unique.Quand Apple lance un nouveau produit, c’est une véritable migration qui se déroule dans de nombreux pays d’Asie, pour alimenter des chaines de production qui ont besoin de centaines de milliers de salariés.

Bloomberg publie un reportage absolument édifiant qui permet de mesurer ce qu’implique « l’optimisation des chaines d’approvisionnement », domaine où Tim Cook, le patron d’Apple excelle. L’idée est toujours la même : parvenir, le plus tard possible, à lancer des productions aussi massives que possible pour disposer d’assez d’iPhone, ou d’iPad, pour la mise en vente, tout en préservant au maximum le secret industriel, effectivement éventé dès que les produits commercialisables sont assemblés.

Pour parvenir à un niveau de production aussi élevé sur un temps aussi court, les fabricants asiatiques procèdent à des recrutements massifs, cet adjectif recoupant une réalité que nous avons, en Europe, du mal à nous figurer. Songez plutôt, Foxconn, le principal partenaire d’Apple, possède plusieurs usines gigantesques, employant jusqu’à 300 000 salariés, plus qu’un ville moyenne française. Lors des semaines précédant les phases de lancement, les recrutements s’opèrent, dans ces unités, à des rythmes de l’ordre de 10 000 employés par semaine.

Derrière ces chiffres, un peu abscons, il y a les réalités humaines. Les recruteurs de Foxconn vont chercher des salariés dans les provinces les plus reculées du pays, et dans certains cas sollicitent même les écoles, pour que des classes entières viennent « faire des stages » dans les unités de production…

Par sa taille, Foxconn est l’arbre qui cache la forêt. Des dizaines d’autres fabricants sont mobilisés pour fabriquer les iPhone. Flextronics International, fabricant installé à Singapour, s’est, par exemple, occupé de la partie optique de l’iPhone 5. L’entreprise opère sur 4 continents, où elle possède 2,6 millions de m2 d’unités de production, une bonne partie étant localisée en Malaisie, dans la région de Kuala Lumpur. Et pour fabriquer ces blocs optiques, l’entreprise a recruté dans toute l’Asie, y compris au Népal – les ouvriers népalais sont actuellement parmi les ouvriers les moins payés au monde, et ils travaillent jusque dans les pays du moyen orient. C’est là, à Kathmandu, à plus de 4000 km de Kuala Lumpur, que Flextronics va faire recruter 1500 ouvriers pour s’occuper d’une partie de cette production.

Parmi eux, Bibek Dhong, un jeune népalais de 27 ans, marié et père d’une petite fille. Il vivote avec sa famille, enchainant les petits boulots, gagnant moins de 100 $ par mois. L’homme est recruté par un intermédiaire, qui, en échange de 250 $, lui a promis de lui trouver un bon boulot à l’étranger. Cet intermédiaire travaille lui-même pour un « broker », chargé de dénicher des masses d’ouvriers pour Flextronics, lui aussi rémunéré par les futurs employés. Dhong doit s’acquitter de près de 1000 $ auprès de 3 intermédiaires, près de 10 mois de ses revenus au Népal. Simplement pour aller travailler. Dhong emprunte, 350 $, et s’endette aussi sur ses salaires à venir. À peine pris en charge par le réseau de recruteurs, il se fait confisquer son passeport. Le nouvel esclavage.

Les recruteurs ont d’ailleurs les coudées franches : c’est sous la pression de certaines d’entre-deux que le gouvernement népalais fait diligence pour donner les passeports aux ouvriers en partance pour la Malaisie.

Le 15 octobre, après avoir pris l’avion pour la première fois de son existence, Dhong arrive à Kuala Lumpur, où il est rapidement envoyé sur le site de production de Flextronics. Il rejoint l’une des lignes de production des optiques, lignes désignées sur place par des noms d’États américains. Là, il travaille 12 heures par jour à tester les blocs optiques sur un système informatisé. Il examine 4 optiques à la minute, et reçoit 178 $ par mois, le minimum exigé par le gouvernement népalais pour ses nationaux expatriés.

En novembre, le taux de succès des lignes d’assemblage se dégrade. Le 19 décembre, Flextronics indique à ses cadres qu’Apple rejette 7 blocs optiques sur 10 que lui envoie l’usine. Les chaines de fabrication sont arrêtées. Dhong et ses collègues sont renvoyés dans leur l’hôtel où ils sont hébergés. il n’entendent plus parler de Flextronics pendant 20 jours, avant qu’un cadre vienne leur expliquer qu’en raison « de la mauvaise situation économique » leur boulot a été supprimé et qu’ils vont être renvoyés chez eux.

Pendant des semaines, rien ne se passe, les employés restent dans leurs chambres, d’autant que leur titre de séjour ayant, pour certains, expiré, ils sont désormais des illégaux sur le territoire malaisien. Début février, les anciens employés, toujours bloqués dans leur hôtel, arrivent à la fin de leur argent, et de leur nourriture. L’ambiance est digne de « vol au dessus d’un nid de coucou » dans les chambrées, où certaines personnes, affamées, perdent à moitié la raison. À la fin de la première semaine de février, les ouvriers népalais se rebellent, cassent des vitres de l’hôtel, jettent des téléviseurs par la fenêtre. La police appelée sur place, découvre le spectacle de ces dizaines de personnes affamées, échouées, bloquées. Au lieu de réprimer les mouvements des népalais, les policiers exigent que Flextronics leur envoie… à manger.

Ce qu’elle fait, s’occupant enfin de rapatrier les employés népalais. Dhong quitte la Malaisie le 21 février, un peu plus de 4 mois après être arrivé, deux mois après avoir cessé de travailler pour Flextronics. Il doit toujours de l’argent pour ses deux mois de travail. Et acceptera à nouveau de s’endetter pour trouver un boulot à l’étranger, mieux payé qu’au Népal.

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  1. CLN
  2. la lutte paye
    11/11/2013 à 20:43 | #2

    blog solide par ses idées et son engagement, mérci pour tout

  3. CLN
    15/11/2013 à 10:40 | #3

    et aussi

    ARABIE SAOUDITE : l’ère des émeutes

    http://gulfnews.com/news/gulf/saudi-arabia/saudi-riots-man-killed-as-attacks-leave-trail-of-destruction-1.1254938

    Manama 14 novembre 2013: Un ressortissant soudanais a été tué et 17 personnes ont été blessées quand des émeutes ont éclaté à nouveau dans le quartier Manfouha dans la capitale saoudienne Riyad. Plusieurs boutiques et environ 30 voitures ont été endommagées par les Ethiopiens qui ont lancé des pierres et des Saoudiens et des étrangers ont attaqué mercredi après-midi, ont déclaré les rapports locaux .
    Les nouvelles émeutes font suite à celles qui ont eu lieu le samedi ( 9 novembre) et déclenchées par un contrôle d’identité par la police locale à la recherche d’étrangers qui séjournaient illégalement dans le pays.

  4. Patlotch
    22/11/2013 à 18:19 | #4

    Je saisis cette » incroyable histoire » pour (me) poser des questions.

    On a Apple, dont le siège est dans la Silicon Valley en Californie (Silicon, le sein des saints qui croque la pomme) et, à des dizaines de milliers de km, Singapour, et ici, « Kathmandu, à plus de 4000 km de Kuala Lumpur, [où] Flextronics va faire recruter 1500 ouvriers ». Ceux concernés par cette lutte.

    C’est pas un scoop, le capitalisme est un système mondial, global. On peut dire qu’il génère les ‘zones’ utiles à son fonctionnement, les centres de décision, de production, de consommation, et les poubelles sociale hors jeu. Il n’empêche que chaque lutte est toujours locale et qu’il lui est impossible de remettre en cause le système mondial au simple niveau de l’entreprise mondiale, telle qu’ici Apple.

    Bien qu’armé d’une compréhension théorique et SYSTÉMIQUE du capitalisme, à laquelle n’échappe pas grand chose, la tendance demeure à analyser chaque lutte pour elle-même, à partir de ce qui la caractérise, la singularise comme mettant à jours quelque nouveauté à saisir sur la marché des luttes de classes. Chaque lutte est « un évènement mondial » mais ne crée pas d’avènement mondial, pas davantage par elle-même, qu’ajoutée à d’autres dans le genre révolte, émeute…, dans la même région ou à l’autre bout du monde, au sein d’un même groupe capitaliste ou dans telle branche industrielle et commerciale. La crise peut démultiplier des conflits sans pour autant donner une cohérence, une efficacité aux luttes, du moins tant que le capitalisme a des échappatoires (j’y reviens plus bas).

    Nous le voyons bien, les populations européennes et occidentales en ont l’air conscientes, si l’on en croit les sondages où la question leur est posée, le pire se pointe, en terme d’effondrement économique de ‘nos’ pays. D’une certaine façon, elles ont fait un grand pas théorique, en se désintéressant de considérations politiques sur les capacités de tel gouvernement, de droite, de gauche ou d’ailleurs, à leur épargner ce souci.

    Cela pose, inévitablement, un problème de STRATÉGIE, aux luttes d’une part, à la théorie communiste d’autre part. D’une certaine façon, la création de SIC, en portant à un niveau euro-américain la problématique de la communisation, affrontait le passage de visions du monde par des groupes et revues nationales à une coordination de leurs travaux. sans pour autant créer une organisation susceptible de prendre en charge l’ORGANISATION des luttes à cette échelle. Mais comment s’engagerait une AUTO-ORGANISATION à ce niveau ?

    *

    TC affirme dans « Fin de parti(e) » http://blogtc.communisation.net/?p=57

    « Nous ne pen­sons pas qu’une période nou­velle s’ouvre, période de restruc­tu­ra­tion, mais une sous-période de cette crise dans laquelle ce sont des conflits essen­tiel­le­ment déter­mi­nés par les carac­té­ris­tiques de la phase du MPC entrée en crise qui éclatent. »

    Globalement, ça me convient, mais… D’abord il y a les questions démographiques, celle posée théoriquement en termes de « surpopulation », ou par un article dans Endnotes3 en relation avec la « race »… et ça :

    Il y a quelques années, la question de la Chine était posée comme ceci, en substance : « Y a-t-il une perspective que se crée un capitalisme chinois endogène (sur ses propres bases) » et la question, ramenée soit à celle de la propriété foncière, soit à des observations fines dans le livre de Bruno Astarian http://www.hicsalta-communisation.com/bibliotheque/luttes-de-classes-en-chine-dans-lere-des-reformes-1978-2009 trouvait une réponse plutôt négative.

    En lisant le livre d’un historien, anthropologue et économiste franco-sénégalais, Tidiane N’Diaye http://www.gallimard.fr/Catalogue/GALLIMARD/Continents-Noirs/Le-jaune-et-le-noir , je me suis demandé s’il n’y avait pas lieu de reconsidérer la question. J’invite à lire ce livre extrêmement bien documenté et passionnant sur le plan historique comme sur la stratégie d’implantation chinoise en Afrique, avec ses différences et ses points communs avec le post-colonialisme européen.

    Plus de la moitié des échanges commerciaux de l’Afrique se font avec la Chine. Les contrats d’exploitation des ressources minières (sur des décennies) comprennent des grands travaux, pour ne pas dire aussi des ‘services publics’ (écoles…). Les travaux ne se font pas avec une main-d’œuvre africaine, mais avec des dizaines de milliers d’ouvriers chinois, parmi les plus indésirables en Chine. Ils vivent en autarcie, avec un racisme exacerbé à l’égard des populations locales et une nouvelle ségrégation. Cela dit, cela développe une nouvelle consommation africaine, où les habituels pourvoyeurs européens sont largués : vêtements, portable, informatique, automobile, médicaments, etc. Tout cela sur la base d’un compromis de façade, les gentils Chinois ne sont pas comme les méchants européens…

    Derrière tout ça, une obsession chinoise : dirigeants et population sont hantés depuis les années soixante par la question de la famine. Comment nourrir durablement ces milliards d’individus ?

    Est-ce que « ça » n’est pas susceptible de troubler « les carac­té­ris­tiques de la phase du MPC entrée en crise qui éclatent », au-delà de leurs implications dans la zone que nous connaissons mieux, l’Europe et l’Amérique (+ le Japon) ? Le troubler au point d’annoncer une restructuration, pour ne pas dire un nouveau cycle de luttes, avant même que celui-ci ne se boucle par une crise de reproduction et une éventuelle révolution ?