Sur l’ antisionisme

la version intégrale traduite du texte des camarades de « il lato cattivo »

Lettre sur l’antisionisme

R.F.

Chers camarades,

permettez-moi de vous donner mon opinion par rapport aux événements actuels du conflit israélo-palestinien, et pardonnez-moi si je suis contraint de m’étendre sur la question. Le soi-disant antisionisme – avec l’alibi d’être «dans le concret» – transfigure de plus en plus les événements en cours dans un sens métaphysique. D’un côté, c’est normal: c’est propre à l’être de l’«anti», que d’avoir un ennemi absolu, auprès duquel les autres ennemis deviennent des ennemis relatifs. C’est au tour d’Israël d’en être la cible et, à mon avis, il est nécessaire de s’en démarquer. Ce n’est pas l’attaque de synagogues lors de la manifestation du samedi 19 juillet à Paris qui déterminer cette nécessité, même si dans une certaine mesure elle la renforce. Il ne faut pas exagérer les débordements qui se sont vérifiés; mais il est vrai qu’ils sont symptomatiques de quelque chose – d’une dérive – dont la possibilité est consubstantielle à la définition même de l’antisionisme. La confusion entre Juifs, sionisme et Israël, la fluidité avec laquelle ces différents termes deviennent  interchangeables, si elle n’apparaît pas dans les discours publics et dans les slogans programmatiques, est par ailleurs assez évidente dans les bavardes informels ici et là dans les manifestations. Il ne s’agit en aucun cas d’opérer une défense de l’État d’Israël – ce qui serait simplement absurde –, mais simplement de repositionner la question israélo-palestinienne dans l’histoire, d’autant que la transformation de l’ennemi en ennemi absolu s’alimente du mythe et le reproduit. Il s’agit aussi d’échapper à deux positions également insoutenables  pour un communiste: d’un côté, la «solidarité à la résistance palestinienne», de l’autre, l’internationalisme prolétarien comme principe abstrait. Sur ce dernier point, je veux dire d’abord que ce qui échappe aux antisionistes, c’est que s’il y a des marges de pression sur les mouvements du gouvernement israelien à l’heure actuelle, elle sont précisement du coté de ceux qu’en Israel y vivent. Les manifestations qui se sont déroulées en Israël contre les massacres à Gaza sont encourageantes, et forcément plus significatives que celles qui ont eu lieu ailleurs; mais elles restent de toute façon peu de choses, surtout si nous supposons qu’elles relèvent plus d’un élan d’indignation morale ou d’une une pétition de principe que d’autre chose, ainsi qu’il advient généralement pour les mouvements pacifistes actuels. Elles sont le terrain le plus fertile pour la petite bourgeoisie gauchisante et acculturée, avec tous ses bons sentiments (certains se rappellent peut-être les grandes manifestations en Italie contre la guerre en Irak et l’Afghanistan, les drapeaux de la paix pendus aux fenêtres… et comme tout ça s’est terminé). Concrètement, il faudrait une grève générale qui toucherait l’économie israélienne (ou au moins sa ménace) pour remettre le gouvernement israélien provisoirement à sa place. D’autre part, il n’est pas question de s’étonner si ça ne se vérifie pas. Il est vain de lancer appels à la lutte de classe et à la solidarité entre les exploités. La classe ouvrière israélienne et la palestinienne pourront difficilement s’unir dans une quelconque lutte commune, pour la simple raison qu’elles ne vivent pas dans les mêmes conditions. Ce n’est pas une question de «conscience de classe», mais une situation objective: on peut être les meilleurs camarades du monde, mais cela ne change rien si la situation objectivement te favorise. Je cite un passage du livre de Théorie Communiste sur le Moyen-Orient qui me semble particulièrement illustrer cette idée: 

«Les mutations du capital israélien ont aggravé la situation du prolétariat israélien et cette aggravation est profondément liée aux transformations de la gestion des territoires et à l’utilisation de la main-d’oeuvre palestinienne. La disparition dans ces transformations du sionisme historique signifie l’affaiblissement de toutes les entreprises nationales ou du secteur aux mains de la Histadrout. Surtout l’utilisation de la main-d’oeuvre palestinienne expose la classe ouvrière israélienne à la concurrence des bas salaires de celle-ci et de ceux encore plus bas pratiqués au-delà dans les pays arabes voisins. Des pans entiers de travailleurs juifs employés dans le secteur public sont maintenant sous contrat temporaire, principalement les jeunes, les femmes et les nouveau immigrants. Les regroupements de travailleurs précaires ou les nouveau petit syndicats «radicaux» apparaissant lors de grèves comme dans les chemins de fer (2000) ont le plus grand mal à se faire accepter par la Histadrout. L’aggravation de la situation du prolétariat israélien et la quart-mondialisation du prolétariat palestinien appartiennent bien aux mêmes mutations du capitalisme israélien, mais cela ne nous donne pour autant les conditions de la moindre «solidarité» entre les deux, bien au contraire. Pour le prolétaire israélien, le Palestinien au bas salaire est un danger social et de plus en plus physique, pour le prolétaire palestinien les avantages que l’Israélien peut conserver reposent sur son exploitation, sa relégation accrue et l’accaparement des territoires».(Théo Cosme, Le Moyen-Orient, 1945-2002, Senonevero 2002, p. 259-260).

Á bien de regards, la triste réalité est donc que le non à la guerre qui est à la base des manifestations en Israël a été la chose la plus digne, pour autant quel en fut une, dans le fatras actuel. Vice versa, les antisionistes – si ce n’était pour les dégâts qu’ils produisent – suscitent quasiment de la tendresse face à leur bienheureuse ignorance des choses de ce monde. En particulier les «anticapitalistes» : du reste, leur problème est – comme collectionneurs d’anti-ismes – qu’avoir un ennemi absolu signifie qu’on ne peut en avoir qu’un seul à la fois… et contraints à choisir entre capitalisme et Israël, ils choisissent habituellement Israël. Aussi car il est plus commode d’être contre des personnes que contre le rapport social qui détermine leur fonction et position sociale.

Je disais plus haut qu’il faut, de toute façon, remettre la question israélo-palestinienne dans l’histoire. Partons donc d’un fait banal. Prenons la carte géographique de la région et les différentes évolutions territoriales de la fin de la Seconde Guerre mondiale à aujourd’hui: à partir de quelques implantations – situés principalement sur la côte et dans le nord – depuis sa constitution en proto-État en 1946, en 60 ans Israël s’est approprié la quasi-totalité de la Palestine historique. Aux Palestiniens, il en reste bien peu de ce que représentaient Gaza et West Bank encore en 1967 (ces frontières sont revendiquées aujourd’hui par le Hamas). Dans cette situation, la question de déterminer les frontières de ce qui délimiterait un État israélien «légitime» est oiseuse, tant il est simplement impossible: la logique de l’accaparement des territoires apparaît inséparable de son existence en tant qu’État-nation. De ce fait indéniable, les antisionistes décident du caractère illégitime de l’État israélien, ainsi défini comme «sioniste» – comme si cette adjectif disait dejà tout.  Partant de là, cela impliquerait qu’il y aurait des États qui seraient en droit d’exister et d’autres non.  Mais s’interroger dans quelle mesure l’État israélien est plus ou moins «légitime» par rapport à quelque autre État, signifie simplement ignorer comment se constituent les États-nations en tant qu’espaces homogènes. Il suffirait de se pencher sur l’histoire de l’État italien: colonisation intérieure promue par l’ex-règne de Savoie, persécution du «brigandage», italianisation de l’Alto Adige et de l’Istrie sous le fascisme, tensions centrifuges et de «libérations nationale» en Sicile et Sardaigne, etc. Qu’est-ce donc un État légitime?  Et qu’est-ce qu’un État illégitime ? Il en va de même du prétendu «droit à la terre». Qui a «droit» à la terre ? En vertu de quoi  peut-on soutenir que telle ou telle zone géographique «appartient» à telle ou telle population ? En raison du temps qu’elle est passée sur cette zone? Et avant qu’elle s’y était installé, qui y vivait ? C’est le fait accompli qui détermine le «droit», point barre… au moins dans le monde qui est le notre aujourd’hui. Il est totalement vain de participer ou d’alimenter la controverse de savoir «qui est arrivé en premier». De toute évidence, tout raisonnement à cet égard doit avoir recours à une quelque forme de formalisme juridique.  Dans le fait que quelqu’un puisse me chasser de ma maison, le vrai problème réside dans la question de fond,  dans le le fait qu’il y a un mien et un non-mien… et dans le fait que ce qui est mien puisse éventuellement susciter l’appétit d’autrui, à un point tel qu’il sera disposé à recourir à la prévarication pour s’en saisir. Avec un peu de chance et de moyens économiques et militaires adéquats, je réussirai peut-être à reprendre ma maison. Si je dispose de moins de moyens, je perdrais la mise. Dans tous les cas, l’essentiel est que tout ça ne contient aucune dynamique qui va au-delà d’elle même – au-delà de la rancœur et des reproches chargés des torts subis.  Que la raison soit mienne ou pas, c’est un accrochage de nature typiquement militaire: l’action appelle la réaction, et ainsi jusqu’à ce que le plus faible soit anéanti. À vouloir forcement y voir quelque chose de plus, il est nécessaire que l’usurpateur en question représente les intérêts de l’ennemi absolu (les États-Unis, les lobbies, la «finance juive»; nous y reviendrons). De plus, il est simplement stupide de contester – ainsi que le fait, sous l’exemple des juifs ultra-orthodoxes, le ridicule Garaudy dans Les mythes fondateurs de la politique israélienne – le caractère de nation du judaïsme, affirmant que c’est une simple religion: cela consiste à opposer l’Idée à l’histoire, ou à se perdre dans d’inutiles investigations remontant à l’aube des temps pour affirmer l’authenticité, vraie ou supposée, de telle ou telle nationalité. De même, reprocher à Israël – comme le fait par contre le marxistoide juif américain Bertell Ollman dans sa Lettre de démission du peuple juif – d’avoir trahi la tradition universaliste du judaïsme de la diaspora, amène à faire de celui-ci une essence à l’abri du devenir historique. Pour nois, ça suffit de savoir que chacun vit et revit son  passé en fonction de son propre présent. L’expérience du présent sélectionne et réélabore sans arrêt le matériel historique préexistant. Aucune identité nationale ne surgit ex nihilo, du néant; mais la cohérence et les temps d’incubations que cela exige sont moindres de ce qu’on pourrait croire. Dans la mesure où un «sentiment d’appartenance nationale» – pour des raisons que nous pourrions considérer comme plus ou moins bonnes – fait son apparition dans l’histoire et parvient à se cimenter, il devient opératoire dans la réalité. Aucune  nation  n’est  en soi «légitime», sa légitimité dépend simplement de sa capacité à unir, pérenniser et se transformer dans l’histoire sans disparaître. Exactement comme il advient pour les mouvements sociaux, les début sont toujours minoritaires et le cours futur n’est pas tout à fait prévisible. Le PKK – incarnation officielle du mouvement nationaliste kurde, ex-«étatiste» et aujourd’hui promoteur d’un «confédéralisme démocratique» – au moment de sa création au début des années 1970, était constitué d’une poignée d’étudiants à Ankara. Insister sur le caractère exceptionnel de la nature confessionnelle de l’État d’Israël, c’est prendre pour de l’or en barre ce que le Likoud se plaît à raconter sur Israël.

Pour réellement pouvoir y voir clair dans la question, il est nécessaire, en premier lieu, d’abandonner une vision statique de l’histoire, dans laquelle tout le monde reste toujours ce qui est dèjà et là où il est déjà. L’homme, du moins à l’origine, est un nomade, et la démonstration la plus banale est qu’il s’est déployé partout sur la Terre, de la Sibérie à l’Île de Pâque; il a été capable de vivre et de s’établir partout, de l’Arctique (Inuit) au désert (Touareg). Le mode de production capitaliste a intégré et reproduit à sa manière cette propension au déplacement, mitigée par les différents modes de production successifs à la «révolution néolithique», essentiellement agraires: en prenant idéalement comme point de départ les révolutions de 1848, on estime que, en 100 ans qui ont suivi, nous avons assisté aux déplacements obtorto collo de 30 millions d’humains dans toute l’Europe. Juste quelques exemples: 1.000.000 de Grecs d’Anatolie retournés en Grèce pour fuir le pouvoir turc en 1919-1923; échange de populations turco-bulgare (1913) et gréco-bulgare (1919); un million de personnes en fuite de la Russie après la révolution de 1917; décret d’expulsion des Allemands des Sudètes (3 millions de transfuges) et des Hongrois résidents en Tchécoslovaquie en 1945. L’État-nation s’est révélé être l’entité administrative la plus adéquate à la production et à circulation des marchandises. Les zones capitalistes les plus développées ont imposé la forme-État à celles, moins développées, qui en étaient dépourvus ou presque. Si l’on peut considérer relativement stables et définitives les frontières actuelles des iper-centres capitalistes (États-Unis et Europe), on ne peut le prétendre pour le reste du monde, et mêmes les iper-centres peuvent toutefois offrir quelques exceptions. Est-ce que la création de nouvelles frontières, de nouvelles nationalités, ou le déplacement/réinstallation de populations entières sont une chose nouvelle dans l’histoire ou appartiennent à une époque désormais révolue? Dans ce cas, nous devrions probablement en conclure que le démembrement de la Yougoslavie ou la séparation de la République tchèque et de la Slovaquie – juste pour faire parler des exemples récents – n’aient jamais eu lieu. Pensons aussi aux événements actuels en Ukraine. Tant que le capital existera, la dynamique de l’accumulation continuera à fragmenter certaines zones pour en unifier d’autres. Ce qu’il est convenu d’appeler «questions nationale» n’appartient pas à une phase historique particulière du mode de production capitaliste: ce qui s’est modifié, c’est l’appréciation que nous pouvons en donner. Pour ce qui concerne les «nations dominées», dans les années 1920 la IIIème Internationale prônait la subordination des communistes aux organisations nationalistes bourgeoises. L’idée était que dans ces zones – tenant compte de la faiblesse du développement capitaliste – le prolétariat était trop faible, et qu’il fallait d’abord garantir un cadre national permettant son développement, même quantitatif; le courant de Gorter critiqua vigoureusement cette subordination, qui avait déjà eu des issues fatales en Turquie (1919-1921: élimination des communistes par les kémalistes), comme il arriva plus tard en Chine (1925-1927: massacre des communistes par le Kuomintang). On pourrait nous répondre que les grands mouvements de libération du Tiers-Monde étaient encore à venir. Généralement, même ailleurs, les issues ne furent de toute façon pas différentes du cas de la Turquie ou de la Chine. Mais, allant plus au fond, nous devons nous demander si la controverse entre «alliance léniniste» et «autonomie d’action du prolétariat» est encore pertinente. On ne parviendra jamais, dans le contexte du mode de production capitaliste, à une situation suffisamment pure pour exclure à priori que certaines questions nationales ou semi-nationales soient restées «irrésolues» (actuellement c’est le cas des Kanakes en Nouvelle-Calédonie, des indiens du Mexique, etc.) ; tout simplement, ou la révolution communiste résoudra sur ses propres bases la question, éliminant toute ségrégation territoriale, détruisant les États et les frontières; ou bien la contrerévolution le fera à sa manière, parvenant enfin à satisfaire les revendications nationales, ou bien provoquant la dislocation violente ou l’extermination de la population en question:

 

«Il n’y a plus de théorie particulière de la révolution, d’étapes à franchir, de contradictions spécifiques, de conditions nationales de la révolution. Cela ne signifie absolument pas uniformité, mais toutes les diffèrenciations ne se posent plus de façon diachronique mais sont devenues éléments synchroniques d’un système mondial de la lutte de classe. Le problème n’existe plus en termes de chronologie. Il faut mettre fin à toute lecture exotique de la lutte des classes dans les «périphéries». Fini l’exotisme, finis tous les Samir Amin et le capitalisme autocentré, les Guevara et les «focos» préparant le «capitalisme d’État», les Lénine et le développement du capital sous direction prolétarienne, les Vera Zassoulitch et le saut communautaire par dessus les horreurs capitalistes». (Théo Cosme, De la politique en Iran, Ed. Senonevero 2010, p. 119).

Mais, dira-t-on, Israël n’a rien à voir avec tout cela, car, c’est le résultat d’une colonisation. Ce n’est pas tout à fait exact. Israël est le produit d’un mouvement de libération nationale qui, dans l’impossibilité de s’imposer dans sa zone géographique propre (le Yiddishland historique), contenait un élément d’ambiguïté, qui a finalement prévalu.

«Ce contenu d’émancipation nationale est le résultat en même temps de la nature de l’Etat tsariste – Empire multinational, autoritaire et antisémite – et de la situation de la communauté hébraïque: condition de paria caractérisé par la ségrégation, par la discrimination, par les persécutions et les pogroms, concentration territoriale dans les ghettos et le Shetl, unité culturelle et linguistique (le yiddish). […] L’identité juive, qu’on l’accepte ou qu’on la réfuse, est – à partir des terribles pogroms de 1881 – une identité nationale-culturelle et non exclusivement religieuse. A la différence de l’Allemagne, bien peu de juifs de l’Empire tsariste se considéraient comme de simples «citoyens russes de confession israélite».  (Michael Löwy, Redemption et utopie, PUF 1986)

Est-ce le premier et l’unique exemple de mouvement inspiré par une perspective d’ «émancipation» qui a donné lieu à un nouveau système d’oppression et d’exploitation? Si c’est cela qui scandalise, au vu des résultats des révolutions du XIX et XXe siècles, autant s’accommoder de l’ordre existant, comme Bernard Henri-Levy et d’autres partisans de l’idéologie anti-totalitaire. Cela aurait-il en être autrement? La question en soi est futile, mais la réponse serait probablement négative. La Seconde Guerre mondiale laissa un héritage que nous avons du mal à imaginer. L’implantation des juifs en Palestine, déjà en cours, mais de faible importance entre 1880 et 1929 (120.000 émigrés en Palestine, mais 125.000 en Canada, 180.000 en Argentine et 210.000 en Angleterre, selon les chiffes de Nathan Weinstock, Le sionisme contre Israël, Maspero 1969), connaît une augmentation dans les années 1930 et puis un formidable élan dans l’après-guerre; de ce processus naquit Israël. Pourquoi les juifs ne se sont-ils pas dispersés encore une fois à travers le monde? Tout d’abord, pour le même motif pour lequel – à tous les niveaux, de la prison à la grande ville – encore aujourd’hui, les individus se regroupent par communautés nationales ou du moins linguistiques. La contre-révolution en Russie après 1917 avait laissé intacte la question nationale yiddish (cf., entre autres, le pacte Ribbentrop-Molotov et la partition de la Pologne), et la persécution nazie l’a mise en œuvre de facto pour les assimilés d’Europe centrale. Á considérer l’éventail des possibilités qui s’offraient alors aux Juifs d’Europe centrale et orientale, il est évident qu’il n’y avait pas grand choix quant à leur destination: pour les displaced people d’origine juive, la Palestine était, sinon l’unique destination possible, celle de plus loin la plus sure. Avaient-ils le «droit» de s’y implanter ? Ni plus ni moins que n’importe quel «migrant» actuel (à qui certains oppose: «Maître chez soi!»). Si l’on veut s’interroger sur la raison pour laquelle l’implantation massive a pris les traits de l’exclusion et de l’accaparement, la réponse ne pourra qu’être tautologique: dans la mesure où l’implantation accélérait le développement des rapports sociaux spécifiquement capitalistes dans la zone en question, ces mêmes rapports sociaux ont modelé les relations entre les populations en présence. Les Palestiniens ne furent pas les seuls à en payer les conséquences: la normale stratification des classes d’un État capitaliste prit forme en intégrant les déterminations communautaires des Juifs non Européens qui petit à petit bénéficièrent de la Loi du Retour: les Juifs d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient; les Teimanim du Yémen et D’Oman ; les 90.000 Beta Israël ou Falascia d’Éthiopie rejoignant Israël entre 1984 et 1991, etc.) avec les relatives tensions racistes qu’on peut bien imaginer, non différentes – quant à leur nature –  de celles que subirent les «terroni» dans l’Italie des années 1960 ou encore celles qui touchent les travailleurs migrants en Chine de nos jours.

Quel aurait été le destin de la population palestinienne sans l’implantation juive? Celui d’un avenir peut-être moins terrible que celui qu’elle subit actuellement, mais, pas certainement rose: un «développement du sous-développement », probablement par l’industrie extractive, comme ce fut le cas, dans la période des «Trente glorieuses» (1945-1975) pour cette partie du Tiers Monde en mesure de fournir des matières premières à bas prix à l’Occident ; ou bien la voie nationale panarabe au socialisme de Nasser & Co, avec le consentement de l’URSS. Mais le mode de production capitaliste est une totalité, un système de vases communicants : la fortune de l’un est le malheur de l’autre, la pléthore de capital et la misère du prolétariat, et chaque inclusion produit de nouvelles exclusions. C’est la raison même de la possibilité du réformisme dans un cadre national, et son impossibilité à l’échelle mondiale. C’est là que se fonde une position révolutionnaire qui ne soit pas de nature typiquement moralisante. Cela n’équivaut pas à une sorte d’indifférentisme envers les horreurs les plus extrêmes du capitalisme (la guerre, la purification ethnique, etc.), mais à la capacité de saisir leurs connexions avec les aspects moins brutaux (la achat-vente de la force de travail, la forme marchandise du produit), pour sortir d’une vision de «bons» contre «méchants».

La population du Yiddishland était estimée à 11 millions de personnes avant les persécutions nazies.  Au-delà du nombre exact des déportés et des morts, il faut se figurer l’ampleur du phénomène. C’est un fait historique certain que, à la fin de la Deuxième Guerre mondiale, les réfugiés provenant d’Europe occidentale furent généralement rapatriés vers la fin de 1945, alors que pour ceux d’Europe orientale ce fut plus laborieux ou en fait non mis en œuvre. Ceci contribua à accroître l’attrait pour l’implantation en Palestine. En tout cas, quelle qu’elle aurait étée la destination, le déplacement de cette masse d’hommes arriva dans un monde déjà «globalisé» et fortement structuré. Il est bien connu que les nazis (avec l’approbation de Hitler) avaient caressé l’idée de transférer les Juifs européens à Madagascar, et que le mouvement sioniste avait eu de longs débats sur le projet anglais de création d’un foyer national juif en Ouganda. Mais que cela fût de la Palestine, de Madagascar ou de l’Ouganda, les conséquences n’auraient évidemment pu être sans douleur, car aucune des ces trois régions était une «terre sans peuple». Ainsi que – sur une échelle incomparablement plus réduite – le déplacement des Sud-Tyroliens en Franche-Comté, dans l’est de la France, envisagé et non accompli, n’aurait pu se faire sans tensions. Que cela plaise ou non, la fameuse «question juive» est, très banalement, un autre épisode des «questions nationales», bien qu’en Europe occidentale l’assimilation fût indubitablement plus répandue. Le fait que l’État d’Israël fut crée dans la Palestine historique et non dans le Yiddishland, dépende des conditions existantes à la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Cette dernière couronnait, avec un terrorisme encore plus atroce que celui de ’14-’18, la contre-révolution triomphante, rendant plus que jamais impossible l’éventualité de donner à la question nationale yiddish la solution de la simple autonomie culturelle e/o administrative telle qu’elle avait été conçue par le Bund (Union Générale des Travailleurs Yiddish de Lituanie, Pologne et Russie). Dans le climat général d’Union Sacrée, dominé par les fronts nationaux, il est absurde d’exiger des futurs «Israéliens» une conduite différente de celle qui était dominante à l’époque. C’est seulement en Italie, à partir de 1943, qu’il y eut un sursaut de lutte de classe, rapidement dissout dans le front patriotique-résistant et dans la normalisation fonctionèlle au Plan Marshall. Sans un exode de va-nus-pieds (et sans la structure du Kibboutz qui permit de les accueillir en masse) la construction de l’État d’Israël aurait été impossible. Il n’est pas nécessaire de posséder la science pour comprendre que la classe ouvrière, en dehors des périodes révolutionnaires, est une classe non moins conservatrice que les autres. Le prolétariat ne peut pas exister dans les limbes, ne peut se retirer derrière un «cordon sanitaire»: quand la contre-révolution domine, les prolétaires y prennent part. Les prolétaires israéliens n’y font pas exception et ne le pourraient pas. Est-ce une bonne raison pour mettre de côté l’analyse de classe ou pour «répudier» ces prolétaires ? En quoi fau-il espérer alors? Dans les hommes de bonne volonté? Dans les «libres individualités»? Bon courage!

Mais alors – et ici nous arrivons au point le plus douloureux – pourquoi exige-t-on autre chose précisement de ces gens là? Si aujourd’hui se créait un État pour les Roms en Transnystrie ou ailleurs, même au désavantage de la population locale, qui aurait le toupet de dire que les Roms qui se fixeraient (et ensuite les enfants, et les enfants des enfants) sont tous des merdes? L’exemple pourrait paraître invraisemblable, mais il n’est pas permis de l’exclure du champ du possible car, comme on l’a déjà vu – le déplacement de populations entières en territoires qui leur étaient étrangers par culture et tradition, n’est pas un fait nouveau dans l’histoire: c’est une des raisons pour lesquelles les traditions et les cultures se font et se défont sans répit. De plus, la condition actuelle des Roms de plus récente immigration en Europe occidentale peut, d’une certaine façon, donner une idée des conditions misérables du prolétariat yiddish en Europe orientale entre les deux guerres: la condition de derniers parmi les derniers. Dans une lettre à Ehrenfreund, Engels écrivit:

«L’antisémitisme falsifie le véritable état de la chose. Il ne connaît pas du tout ces Juifs contre lesquels il vocifère. Il saurait autrement qu’ici, en Angleterre, en Amérique, grâce aux antisémites d’Europe orientale , et en Turquie, grâce à l ‘Inquisition espagnole, il y a des milliers  et des milliers de prolétaires juifs, et qu’ils sont précisément ceux qui subissent l’exploitation la plus féroce et qui connaissent l’existence la plus misérable. Ici, en Angleterre, il y a eu trois importantes grèves  de travailleurs juifs. Comment peut-on donc parler de l’antisémitisme comme moyen de lutte contre le capital?»

S’il s’agissait effectivement des «derniers parmi les derniers», comment peut-on faire de la morale à propos de leur conduite? Pourquoi exige-t-on des rescapés juifs de l’extermination, de devoir se comporter différemment des milliers de malheureux Anglais, Irlandais, Hollandais réduits à la famine qui émigrèrent aux États-Unis et contribuèrent, activement ou passivement, à chasser les natifs américains, les contraignant sur des territoires de plus en plus réduits, jusqu’à la fameuse «réserve indienne» (on n’échappe pas ici à l’analogie avec la Palestine)?  Pourquoi, d’une population réduite à la plus extrême persécution, au ghetto et à à l’extermination (et n’oublions pas les morts de la Commune de Varsovie), exige-t-on quelque chose de différent?  Peut-être parce qu’ils sont juifs. Alors, appelons les choses par leur nom: antijudaisme.

Certains justifient le Hamas, invoquant le dénuement et le désespoir des Palestiniens: mais ils n’accordent aucune «circonstances atténuante» aux Juifs installés en Palestine après 1945. Quant à la question nationale, elle vaut le même discours : question palestinienne OUI, question yiddish NON. On est dans la logique des deux poids deux mesures, qui renverse, comme dans un miroir, la logique dominante qui veut qu’un mort juif vaille plus qu’un mort palestinien.  Quant à nous, comme nous reconnaissons comme tels les «derniers parmi les derniers» d’hier et ceux d’aujourd’hui, nous ne ferons pas de morale, ni sur les roquettes, ni sur les enlèvements ou les assassinats de colons, ni sur les attentats de Al Quds et d’autres. Néanmoins, nous n’oublierons pas que cela existe; et nous  ne pouvons oublier non plus qu’un rééquilibrage des morts respectifs – comme le souhaite le bouffon Vattimo – ne changera grande chose au sort des Palestinies, si ce n’est à obtenir la création d’un mini-État palestinien. La nature de ce type de contre-violence consiste à scander la continuelle alternance d’affrontements, de de trêves et de négociations, telle fois empêchée et telle autre permise par cette même contre-violence; son seul et unique résultat possible concerne le but vers lequel il tend: la création d’un État palestinien. Cette lointaine éventualité pourra au maximum épargner des vies, ni plus ni moins. Mais si la question est de sauver des vies, quelle différence avec le Darfour, le Sud-Soudan, le Rwanda et d’autres «émergences humanitaires»? Le monde est grand et, partout, chaque jour, on vit et on meurt de façon plus ou moins atroce. Depuis toujours – avec des modalités différentes selon le mode de production historique : la razzia, la guerre de conquête, le colonialisme, l’impérialisme – groupes humains s’affrontent et se tuent pour des raisons qui ont généralement à voir avec l’appropriation ou le contrôle des biens et des ressources. Il ne s’agit pas de «banaliser» ce fait, mais de ne pas absolutiser (extraire de l’histoire)  notre horreur face à cette réalité, qui – comme toute attitude morale – est un produit historique, d’autre part inséparable de l’expansion mondiale du mode de production capitaliste. La prise en considération du sort de ceux qui vivent à de milliers de kilomètres de nous (avec la simple possibilité d’en être informés) est due à cette expansion. Pour le chasseur-cueilleur du paléolithique, la notion d’humanité désignait seulement les composants de son groupe, et l’homicide était la première cause de la mort. Les Bédouins de la Péninsule arabique et les tribus Guayaqui d’Amérique du Sud ignorent l’État, mais la majorité de leur vie est consacrée à la guerre (cf. Pierre Clastres, Archéologie de la violence, L’Aube 1977).

Quant à l’hégémonie du Hamas et du jihadisme en général, nous savons trop bien comment la religion peut être «le soupir de la créature opprimée, le sentiment d’un monde sans cœur» (Karl Marx, Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel). Mais cette généralité vaut en Palestine, en Italie comme partout ailleurs. Dans le Proche et Moyen-Orient, comme dans la plupart des pays arabes du bassin méditerranéen, l’islamisme n’est pas une idéologie tombée du ciel pour pervertir le pauvre prolétariat «bon sauvage» ; dans toutes ses variantes et nuances, cette idéologie est la mise en forme politique  – non définitive, mais cependant dominante – de la lutte des classes dans cette zone, dès qu’elle dépasse la simple revendication économique. Si cela apparaît comme une «justification», il en est alors de toute tentative de rendre intelligible la réalité. Mais la problématique des antisionistes est différente : ils savent qu’il est difficile de promouvoir, du moins en Occident, une solidarité avec la «résistance palestinienne» si, concrètement, «résistance palestinienne» veut dire Hamas et consort. Ils doivent donc continuellement agiter le souvenir de la formalisation politique précédente – le nationalisme arabe –, la mythifier, réperer ses résidus (voir le FPLP : un bien maigre 4,2 % aux législatives de 2006) pour rendre «présentable» l’actuelle qui, en réalité, est la seule à compter.

C’est un problème de politicien ; et disons qu’il n’y a pas à avoir de nostalgie. Les exotismes, dans la lutte des classes, n’ont jamais donné rien de bon: pour Andreas Baader, par exemple, la contradiction dans la «métropole impérialiste» se trouvait au bout de son fusil, ainsi, l’ouvrier turc qui se faisait faire la peau chez Volkswagen, mais ne se rebellait pas «suffisamment» , était un «allié objectif de l’impérialisme, pendant que le médecin et grand propriétaire terrien (et leader de FPLP) George Habash représentait l’avant-garde de la révolution mondiale. Certes, ils peuvent insister sur les fameux «rapports de force», la violence de la répression, sauf à s’empêcher de cette façon de s’élever à une compréhension sociale des défaites passées. Si l’on impute la défaite à la supériorité militaire, technique, économique, communicative de l’ennemi, bah… celle-ci sera toujours… et polariser en elle le cœur du problème ne peut que conduire au militarisme ou à renoncer du départ. Il faut encore dissiper cette conception idyllique de la lutte des classes qui présuppose qu’elle n’a qu’une ligne de front: la décomposition mondiale du capital social dans son ensemble en une multiplicité de capitaux particuliers, le prolétariat dans ses fractions, font que les fronts s’étalent à l’infini, qu’il y a la lutte de classes dans la lutte de classes, et que les conflits internes au prolétariat sont bien autre chose qu’une aberration épisodique.

Sous les aiguillons de la restructuration générale des rapports de classes à partir des années 1970, dans les dernières 40 années, le capital a fait place nette, et il ne reste pas grand-chose de cette histoire. Dans Seconde après-guerre, le «tiers-mondisme» était légitimé, entre autres choses, dans son rôle de fournisseur  de matières premières à bas-coûts du Tiers Monde.  Mais à travers les deux «crises pétrolières» de 1973-74 et 1978-80, la restructuration  déstabilisa la situation précédente : le pris du brut croît comme jamais dans l’histoire, et en Europe on commence à parler de centrale nucléaire. Dans cette situation, plus fondamentalement, agissent la successive intoxication de la rente pétrolière au Moyen-Orient (qui vient remplumer les caisses du Hamas par l’entremise  de l’Arabie Saoudite), la fin du nationalisme arabe et l’ascension de l’islamisme. Parallèlement, même la structure économique et sociale de l’État d’Israël change radicalement. Le sionisme, dans son strict sens, fut la protection et la sauvegarde du  «travail juif», soit pour le capital israélien, contre la concurrence internationale, soit pour la classe ouvrière contre les prolétaires palestiniens: ce fut en somme, un «compromis fordiste» post-1945, d’enracinement d’une fraction du capital dans dans un État-nation. Le sionisme impliquait qu’il donne alors à l’État et à la société civile une marque de «gauche». C’est ce que le Likud a progressivement liquidé, et le réduction radical du rôle du kibbutz le démontre. Pourtant la définition d’Israël comme «État sioniste» résiste, et même dans ce quid pro quo sémantique se manifeste la fragilité de la situation actuelle. Agiter des mots comme «sioniste», «lobby», etc. – consciemment ou pas – sert à chargé l’existence d’Israël d’une aire d’intrigue, de mystère, de conspiration, d’exceptionnalité, dont il n’est pas difficile de saisir le message subliminal: les Israéliens, c’est-à-dire les Juifs, ne sont pas comme les autres. Alors que le seul secret qu’il y a dans toute cette histoire, c’est le secret de Polichinelle du capital:  la concurrence, qui oppose entre eux «ceux d’en haut » et aussi «ceux d’en bas». Quelle différence entre les actions terroristes du futur Mossad dans l’immédiate après-guerre (la bombe à l’ambassade britannique à Rome en 1946, et bien d’autres) et l’action de Septembre Noir à Munich (1972), le piratage du navire Achille Lauro (1985), les attentats sanglants dans les aéroports de Fiumicino et Vienne (1985). Souvent, les États se montrent d’autant plus terroristes qu’ils n’arrrivent pas encore à se constituer comme tels.

Quant à la sainte «solidarité avec le peuple palestinien», concrètement, de quoi s’agit-il? Ses partisans, neuf fois sur dix, se limitent à un verbalisme plein de morgue et inopérant – vu que presque tous les soutiens financiers historiques «de gauche» de la «résistance palestinienne» ont mal fini,  de l’URSS (principal soutien de FPLP) jusqu’à Saddam Hussein –; il ne reste actuellement que le volontariat dans les Territoires, ou à distance de ceux-ci – un volontariat qui est digne de respect, mais la perspective historique et la réelle portée de la «solidarité» possible aujourd’hui, montre le fossé infranchissable entre la période d’or du nationalisme arabe et la situation actuelle. Quand la «solidarité» se réduit à une activité strictement verbale, il est légitime de se demander en quoi ça change la réalité le fait de me prétendre «solidaire» avec les Palestiniens ou pas. La solidarité est devenue un acte libéral, de conscience, qui se déroule entièrement dans le for intérieur de l’individu. Nous aurons tout au plus quelques slogans, une manifestation, peut-être un tract, deux insultes à un flic… et puis tout le monde rentre chez soi. Splendeur et misère du militantisme. Entre temps, la guerre – traditionnelle ou asymétrique – se fait avec les armes, et la bonne question à se poser est la suivante: d’où viennent-elles? Qui les paye? Il fut un temps, les lance-roquettes Katioucha arrivaient avec le «Vent d’Est ». Aujourd’hui, pour les Qassam, il faut dire merci à la Syrie et à l’Iran. Il fut un temps où l’on pouvait croire que la Révolution Palestinienne allait enflammer le Tiers Monde et,  de là, le monde entier. En réalité le sort des Palestiniens se décidait ailleurs, et ils servirent de chair à canon à l’intérieur des équilibres de la Guerre Froide. Réalité et mythe de la «solidarité internationale». Avec la fin du camp socialiste, la révolution au Moyen-Orient est sortie de la scène, il n’est plus question de faire une révolution mais, à la limite, d’éviter un massacre. Les plus extrémistes (et imbéciles) portent leurs espoirs sur l’Iran, ce douteux «rempart de l’anti-impérialisme» (!). C’est un peu comme «attendre Baffone». Mais, on le sait, Baffone est mort sans entreprendre son voyage.

Il est difficile d’imaginer actuellement une quelconque «paix» – vraie, durable – dans la Palestine historique. Si elle se réalisera un jour, il est toujours plus difficile d’imaginer ce que sera dans le monde du capital. Que cela plaise ou non aux antisionistes, cette paix ne pourra venir ni de n’importe quel front «anti-impérialiste» (avec le soutien de l’Iran), ni de quelque géniale alchimie grace à laquelle les Palestiniens, dans les conditions extrêmes qui sont les leurs, pourraient sortir du chapeau; celle-ci ne pourra, en aucun cas, se faire sans l’implication active en son faveur d’une partie importante de la population israélienne et principalement de sa classe ouvrière. Facile de répondre que c’est comme attendre un miracle. D’autre part – comme nous l’avons vu – l’histoire est longue… et seul sur le moyen terme nous pourrons apprécier les conséquences sociales de la crise (et sa future aggravation) et les effets qu’elles auront sur l’économie israélienne. Miracle ou pas, dépeindre «les Israéliens» comme des monstres,  et comme tous également responsables de ce qui se passe à Gaza et dans les Territoires  – de quelle hauteur  de supériorité morale le peut-on? on ne sait pas; qui sait comment se comporteraient ces cœurs de lion s’ils étaient nés en Israël – franchement, je ne vois pas à quoi ça sert, sauf à exaspérer ultérieurement, si possible, les teintes nationanales ou ethniques tout court du conflit. Trop de rackets ont pu prospérer sur le dos des pauvres crucifiés palestiniens – ne serait-ce que pour vendre quelques kéfiés en plus. Que faire alors? Lancer des appels grandiloquents à la révolution, dire «communisme ou barbarie», ou one solution, revolution? Le minimum, je n’ose même pas dire de solidarité, mais de respect pour les prolétaires palestiniens, derniers chez les derniers, nous impose tout d’abord d’être lucides et sans illusions sur la situation actuelle, de ne pas les considérer comme des abrutis qui se feraient embobiner par le Hamas ni comme des saints investi par le Mandat du Ciel Prolétarien. Cherchant – là où l’occasion se présente, par des actes, des mots, des écrits – de faire sauter le dispositif antisioniste, de la même façon que nous cherchons de faire sauter l’antimondialisme (défense du capital national contre le capital mondialisé, ou du capital productif contre le capital financier), du pacifisme (mise en avant de la paix capitaliste contre la guerre) et toutes les propositions de gestion alternative du capital, qui font parties du déroulement ordinaire de la lutte de classe et, en même temps, ne permettent en aucun cas d’être simplement redressées ou radicalisées (il serait alors question, dans le cas qui nous occupe, d’un antisionisme de « classe » ou « révolutionnaire », ce qui constitue tout simplement une contradiction dans les termes). Sans pour cela basculer dans l’illusion immédiatiste de croire qu’on pourrait mettre en avant ce que, dans le jargon politicard, on appelle une alternative crédible. Le communisme n’est pas le fruit d’un choix, c’est un mouvement historique. C’est avec cette approche que j’ai cherché à affronter cette question ici. Il en reste pas moins que désormais – à force de réfléchir a partir de catégories bourgeoises comme « le droit», « la justice» et « le peuple» – il n’est pas seulement difficile d’imaginer une quelconque solution, mais il est devenu quasi impossible de dire des choses sensées à cet égard.

  1. adé
    20/09/2014 à 19:28 | #1

     » Ni plus ni moins que n’importe quel «migrant» actuel (à qui certains oppose: «Maître chez soi!»). »

    Mouais…
    La comparaison est outrancière : comment en effet mettre en parallèle le projet de colonisation de la Palestine par le mouvement sioniste et l’afflux de migrants et de migrantes tentant d’échapper aux conditions régnant dans leurs pays d’origine?
    A ce compte, l’extrême-droite, et plus généralement les pouvoirs en place qui agitent l’épouvantail du « remplacement » de la population européenne, et du projet de colonisation de l’Europe par les migrants-musulmans, ceux qui disent « Maîtres chez soi » sont dans le vrai puisque ces migrants ont pour but de coloniser et de soumettre les populations autochtones, sinon de les anéantir…
    Point trop n’en faut.

  2. adé

%d blogueurs aiment cette page :