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À propos de « À nos amis »

indexun camarade nous a fait parvenir ce texte que nous publions avec plaisir

À propos de « À nos amis »

Dans le texte qui suit nous nous attacherons à la critique de « À nos amis » du Comité Invisible. Nous tenons à prévenir le lecteur qu’une telle critique ne sera absolument pas exhaustive, car le texte mériterait un décryptage encore plus profond que ce que nous pourrons faire ici, dans l’espace de ces quelques pages ; nous nous limiterons donc à examiner certains postulats fondamentaux qui nous semblent structurer son noyau théorique. À nos amis représente un bon exemple de la manière avec laquelle un bricolage conceptuel conservateur peut se déguiser en révolutionnaire, et il est d’autant plus difficile d’en opérer la critique que l’ouvrage est à première vue dense, voire surchargé. Cependant, à la suite d’une lecture attentive, on s’aperçoit que son cœur se résume à quelques faibles propositions qui pourraient aisément passer inaperçues dans le magma à l’intérieur duquel elles flottent.

L’Occident

L’Occident est l’obsession du Comité Invisible : celui-ci concentre, à ses yeux, toutes les horreurs de la civilisation. Il est donc synonyme, tout à la fois, de capitalisme, d’impérialisme, de colonialisme, de destruction de la nature, de volonté de domination de l’autre. etc. Mais l’usage de ce concept nous apparaît suspect, car cette opposition figée entre l’Occident et le Reste ne fait que renverser le point de vue impérialiste ou conservateur qui fait de ce même Occident un absolu. En somme, le Comité Invisible, c’est Spengler (ou Alain de Benoist, si l’on préfère) marchant sur la tête. La genèse effectivement occidentale du mode de production capitaliste, de fait indéniable, se transforme en culpabilité métaphysique. Vice-versa, ce qui est non-occidental en ressort ontologiquement valorisé. La civilisation occidentale moderne est le mal absolu, mais on se demande ce qu’il en est des 20.000 ans précédents de sociétés de classe et d’exploitation de l’homme par l’homme : l’Occident serait-il venu d’une autre planète ? Le Comité, qui adore sûrement les « généalogies » du nietzschéanisme de gauche, ne devrait pas ignorer que :

«Le terme même d’Occident, opposé à celui d’Orient, a été créé pour désigner cette rupture [entre Eglise romaine d’Occident et Eglise romaine d’Orient, ndr] à l’intérieur de la même civilisation et de la même religion». (Georges Corm, Histoire du Moyen-Orient. De l’Antiquité à nos jours, La Découverte 2007)

Mais, ayant désormais posé l’Occident – de la France historiquement colonisatrice à l’Irlande archi-colonisée par l’Angleterre – et le non-Occident comme deux essences, que nous apprend le Comité Invisible au sujet du premier ?

Production et circulation

En matière d’analyse du fonctionnement du capital, la thèse fondamentale du Comité Invisible réside dans l’énormité suivante :

«[…] le processus de valorisation de la marchandise […] coïncide avec le processus de circulation, qui lui-même coïncide avec le processus de production, qui dépend d’ailleurs en temps réel des fluctuations finales du marché». (Comité Invisible, À nos amis, La Fabrique 2014, p. 92)

Soyons brutaux : ce passage ne veut strictement rien dire. En premier lieu, c’est le capital ou la valeur qui se valorisent : la marchandise ne fait rien par elle-même, elle est un support, un moment nécessaire dans le cycle par lequel le capital parvient à se valoriser ; mais lorsque la marchandise apparaît comme telle sur le marché, la plus-value a déjà été produite, il ne reste qu’à la réaliser par la vente. En deuxième lieu, la coïncidence entre processus de production et processus de circulation est une impossibilité logique : la sphère de circulation n’ajoute aucune valeur à la valeur déjà produite ; en outre, elle est toujours séparée dans le temps et l’espace de la sphère de la production, sauf à supposer que le même travailleur – par on ne sait quelle ubiquité – puisse être ouvrier chez Goodyear et simultanément caissier au Franprix. Ramener la production à la circulation ou vice-versa, signifie toujours confondre travail productif et improductif, travail qui s’échange contre capital et travail qui s’échange contre revenu, et donc rester prisonniers du fétiche de la distribution qui dissout la spécificité du travail producteur de plus-value dans la totalité des revenus salariaux. Or, ce qui est encore plus essentiel pour le décodage du texte qui nous occupe, c’est qu’à partir des rapports de distribution, c’est-à-dire à partir de l’indistinction entre travail productif et improductif on peut tout critiquer : la marchandise, l’argent, les inégalités, même l’État – tout, sauf le capital, car seul le travail productif le produit. Il n’est pas question d’essentialiser le travail productif en une quelconque figure mythique, d’autant plus que la production de plus-value ne se limite pas à l’industrie au sens strict (comme les anti-marxistes le supposent) ; le caractère productif ou pas du travail s’établit à l’échelle de l’ouvrier social et combiné, et c’est d’ailleurs ce que Marx ne cesse d’affirmer dans le Capital ainsi que dans les Fondements et dans les Théories sur la plus-value. Cependant, il est important d’avoir des idées claires là-dessus pour distinguer le structurant du structuré, sans pour autant réduire le structuré à un épiphénomène dénué de réalité (c’est un point fondamental).

Des « insurrections qui sont venues », le moins qu’on puisse dire, c’est justement qu’elles ont très peu (pas suffisamment, en tout cas) touché le laboratoire secret de la production, sur le seuil duquel il est écrit No admittance except on business. Le Comité Invisible pense pouvoir contourner cette difficulté, cette limite, de manière purement intellectuelle, en laissant entendre que la production de plus-value serait largement plus diffuse que par la passé. Or, cela est tout simplement faux ou alors cela a toujours été le cas. Comment Marx aurait pu écrire ce qui suit, s’il en était autrement ?

«Par exemple, Milton, l’auteur du Paradis perdu, est un travailleur improductif, alors qu’un écrivain qui fournit à son éditeur un travail de fabrication (Fabrikarbeit) est un travailleur productif. Milton a produit son poème comme un ver à soie produit la soie, en exprimant sa nature par cette activité, En vendant plus tard son produit pour la somme de 5 £, il fut, dans cette mesure, un marchand. En revanche, le littérateur prolétaire de Leipzig qui, sur commande de son éditeur, produit des livres, par exemple des manuels d’économie politique, se rapproche du travailleur productif dans la mesure où sa production est soumise au capital et n’existe qu’en vue de sa valorisation. […] Un enseignant qui fait classe n’est pas un travailleur productif; mais, il devient productif s’il est engagé avec d’autres comme salarié pour valoriser, avec son travail, l’argent de l’entrepreneur d’un établissement qui monnaie le savoir. […]» (Karl Marx, Chapitre VI. Manuscrits de 1863-1867, Ed. Sociales 2010, pp. 216-225)

Cependant, la production de plus-value n’a jamais été et ne sera jamais diffuse et éparpillée dans la société au point de coïncider avec la sphère de la circulation. Bien sûr, la plus-value produite doit être réalisée par la vente sur le marché et, en ce sens, le procès de circulation est essentiel à la reproduction du capital; mais il ne représente que du temps de dévalorisation pour la valeur déjà produite. Le slogan « bloquons tout! », célébré par le Comité, correspond à l’idée selon laquelle il serait possible d’interrompre la production de plus-value de n’importe quel point de la surface de la société. L’exemple qui nous est donné pour légitimer cette idée, est celui du mouvement français contre de la réforme des retraites de 2010, notamment dans son rapport avec le secteur des raffineries. Il nous est dit que celles-ci ont pu être bloquées par n’importe qui, ce qui relève de l’aveuglement ou de la mystification pure et simple : les grèves n’ayant pas été déclenchées par « n’importe qui », les blocages en dehors des sites sont restés un soutien extérieur à celles-ci, et à aucun moment la frontière entre le « dedans » et le « dehors » n’a disparu. Cela nous dit simplement que le mouvement n’a pas fait éclater les séparations et les identités particulières. Mais cette narration bourrée d’exagérations, et la référence à certains secteurs particuliers, caractérisés par une très haute composition organique du capital qui n’a rien d’inexplicable, servent au Comité pour se mettre en valeur comme prophète du blocage, aussi bien que pour apporter sa contribution au consensus postmoderne sur la disparition de classe ouvrière – qui est, on le sait, le terrain sur lequel tout le monde se réconcilie, y compris le Comité Invisible avec Toni Negri et les commoners.

Totalité

D’un point de vue strictement philosophique, le Comité Invisible se veut foucauldien, désirant et fluxiste, et donc – bien sûr – anti-marxiste, anti-dialectique et anti-hégélien; cependant, n’échappe pas à Hegel qui veut. Ce que le Comité Invisible appelle «l’Époque» (c’est-à-dire la période actuelle), n’est rien d’autre que la totalité expressive hégélienne: non hiérarchisée, dépourvue de centre, elle exprime dans chacune de ses parties le même principe simple (chacune de ses parties est pars totalis); son principe simple, c’est une sorte d’Esprit du Monde dépourvu de toute incarnation (contrairement à Hegel, avec ses individus « cosmico-historiques » : Alexandre le Grand, Jules César, etc.) la traversant de part à part, un peu comme la politique chez les grecs ou la religion au Moyen-âge. Pourtant, le Moyen-âge ne pouvait pas vivre du catholicisme, ni Athènes ou Rome de la politique : les conditions économiques d’alors expliquent au contraire pourquoi là le catholicisme et ici la politique jouaient « le rôle principal » (cf. Karl Marx, Le Capital, Ed. Sociales, tome I, p. 93).

De son côté, le Comité Invisible ne cesse d’affirmer la centralité de l’éthique et de ses vérités : ce serait précisément l’éthique (sans blague) le facteur en mesure d’expliquer la montée de l’islamisme dans le monde arabe, la capitalisation politique des printemps par ce même islamisme, aussi bien que les méfaits actuels de Daech. Malgré ce « carnaval permanent de l’intériorité fétichisée » (Lukàcs), notre Comité n’oublie pas de revenir sur terre et de se faire un peu plus matérialiste lorsqu’il s’agit de décrire plus explicitement la stratégie géniale qu’il propose pour d’autres « insurrections » à venir.

Stratégie

 Tant que le «spectre de la pénurie» (p. 95) hantera les soulèvements de la « plèbe », l’État sera toujours en mesure de reprendre le contrôle de la situation. Que faire alors ? La réponse, pour le Comité, n’est pas d’ordre social, mais technique, voire technocratique ; elle ne réside pas dans une rupture, dans un (auto-)dépassement, par lequel la femme de ménage aussi bien que l’éboueur deviennent à même de prendre en main tout ce qui aujourd’hui leur échappe « par le haut », mais dans l’alliance avec les salariés de luxe qui, eux, ont déjà les bonnes compétences:

«Il nous faut aller à la rencontre, dans tous les secteurs, sur tous les territoires où nous habitons, de ceux qui disposent des savoirs techniques stratégiques. […] Ce processus d’accumulation de savoir, d’établissement de complicités en tous domaines, est la condition d’un retour sérieux et massif de la question révolutionnaire». (p. 96)

Ce qui est balayé ici, c’est tout simplement la contrainte dérivant de la séparation radicale des moyens de subsistance et de production – en un mot : le prolétariat. Il y a encore cinquante ans, il s’agissait – pour les intellectuels gauchistes – de s’établir dans la classe ouvrière. Aujourd’hui, la classe moyenne ne se rapporte qu’à elle-même, elle se croit autosuffisante: le diplômé en sciences humaines va à la rencontre de l’ingénieur. Cela permet au Comité de se passer complètement d’une analyse sérieuse et détaillée des segments sociaux actifs dans les émeutes et les soulèvements (gardons le mot « insurrection » pour d’autres occasions) dont il se remplit la bouche, ainsi que des dynamiques socio-économiques sousjacentes; le Comité n’en sait rien et ne veut pas le savoir, et c’est tout à fait bien vu, car les échecs de ce mouvements s’expliquent beaucoup plus par la position (souvent marginale) ou la pratique (souvent faible) des ouvriers dans ceux-ci que par l’absence des cadres savants que le Comité voudrait séduire. Celui-ci ne se prive pas, c’est vrai, d’exprimer son mépris à l’égard la « petite bourgeoisie » et de son « indécision historique » (p. 226). Mais de qui parle-t-on au juste ? Des petits paysans ? Des notaires ? Le sort de la révolution communiste va-t-il dépendre de l’orientation politique des pharmaciens ? À la rigueur, « petite bourgeoisie » équivaut à « petit capital », voire même tout petit, donc détention – aussi dérisoire soit-elle – de moyens de production (ou location de locaux commerciaux), ne fût-ce que pour y employer un ou deux salariés et/ou pour s’exploiter soi-même. Qu’il puisse exister une classe moyenne moderne, salariée, spécifiquement capitaliste, cela fut affirmé il y a 150 ans par Marx, il y a 100 ans par Pannekoek, il y a 50 ans par Bordiga, mais ne semble pas rentrer en compte pour ce grand communiste qu’est le Comité Invisible.

L’entreprise préférée par le Comité Invisible est d’ailleurs la critique de la question elle-même, qui est une vieille tradition de la théorie communiste: « Ce n’est pas seulement dans leurs réponses, mais bien déjà dans les questions elles-mêmes qu’il y avait une mystification » (Karl Marx & Friedrich Engels, L’Idéologie allemande, Éd. Sociales 1976, p. 11). Mais la spécialité du Comité Invisible, c’est d’appliquer cette méthode à tout et n’importe quoi, tout simplement pour éviter que des questions soient posées. Comment pourrait-il y avoir, dans la centralité de la production de la plus-value, une quelconque question, alors que toute frontière entre production et circulation de la valeur – nous dit le Comité – est dissoute ? Comment pourrait-on oser réfléchir à la possibilité, pour l’avenir, d’un conflit militaire majeur entre puissances impérialistes (la vraie sortie de crise du point de vue du capital), alors que toute frontière entre guerre et paix – nous dit le Comité – est désormais caduque ? … Et ainsi de suite, effaçant toute polarité – centre et périphérie, pouvoir politique et « infrastructures » matérielles, couches intermédiaires et prolétariat –, pour enfin pouvoir exclamer : grand est le désordre sous le ciel, la situation est optimale! À ce désordre s’ajoute la confusion du Comité qui voulait mettre de l’ordre dans la confusion (« de l’époque », sans doute) et n’arrive pas à faire mieux qu’affirmer l’indistinction totale: panta rei, tout coule dans le flux.

Quelques lapsus

Cela dit, soyons clairs sur un point: À nos amis ne manque pas de passages pertinents: par exemple la critique de l’humanisme de gauche (p. 33-34), de l’idéologie démocratiste/assembléeiste (p. 62-63), du pacifisme et de la posture radicale (p. 144-145). Mais ces morceaux critiques ne s’attaquent qu’à des idées : ils restent la plupart du temps sur le registre de la démystification édifiante et confortable, opposant simplement le vrai au faux – ce qui est tout à fait logique, car si l’économie comme objectivité, les rapports de production, les places assignées à ses agents, la structure différenciée du mode de production, etc. n’existent pas (ou n’existent plus), toute impasse et toute limite ne peuvent qu’être d’un ordre purement subjectif.

De plus, la critique du milieu radical aux pp. 146-147 serait fort juste, si seulement elle était formulée de manière un tant soit peu auto-critique, ne serait-ce que parce que tous les points abordés – activisme gesticulatoire, culte de la performance, fixation identitaire, etc. – ont été alimentés et entretenus par le passé, de loin ou de près, par le Comité Invisible lui-même, dont nous savons que la modestie n’est pas sa principale qualité.

Enfin, comme on l’a vu, les passages qui ont éveillé notre intérêt se trouvent malheureusement enfouis dans un bavardage irrépressible de propositions, proclamations, réflexions, références explicites ou implicites, citations, etc – toutes plus ou moins discutables, et reliés par un hyper-éclectisme vorace car incapable de trouver son centre aussi bien que le centre du monde qu’il s’efforce de critiquer. Le Comité Invisible passe aisément des « devenirs révolutionnaires » de Deleuze (p. 44) à « la nausée » de Sartre (p. 30), de « l’enfer, c’est les autres » du même (ibid.) à la « destruction créatrice » de Schumpeter (p. 23), de la « crise de la présence » d’Ernesto De Martino (p. 31) à la « guerre sainte » de René Daumal (p. 140), sans oublier Michel Foucault, Marshall Sahlins, Gregory Bateson, Giorgio Cesarano, le mystique anarchiste Gustav Landauer, ainsi que le bon vieux stalinien Gramsci et dieu sait combien d’autres, de façon qu’à peu près tout le monde puisse y trouver son compte… à condition de ne pas gratter sous la surface. On a même eu le droit au « parti dans son acception historique » de la lettre de Marx à Freiligrath, mais seulement pour se moquer de Marx et des « marxistes » (lesquels ?) deux lignes après. Tout cela, d’ailleurs, se passe dans un petit bouquin de 200 pages en format A5, formellement bien écrit, et dans lequel la maîtrise du style péremptoire à la Debord est – bien évidemment – irréprochable. Nos auteurs, on doit le reconnaître, connaissent tellement bien le dossier, qu’ils pourraient se faire embaucher comme ghost writers chez monsieur Agamben. Mais attention, des logiciels peuvent déjà faire ça – ce qui en dit long sur le formalisme qui caractérise ce type de textes.

En guise de conclusion

Prenez un romancier contemporain moyennement doué, demandez lui d’affecter une pose d’auteur maudit et imposez lui un exposé de deux heures sur les dernières tendances en philo, anthropo et sociologie, ensuite mettez-le deux jours devant un ordinateur, revolver pointé sur la tête, avec pour tâche d’écrire un livre de critique sociale « dangereuse », mais qui se vende dans les beaux quartiers de Paris: vous aurez Á nos amis. Il y en a qui apprécieront: à chacun sa came.

Mais pour ceux qui sont à la recherche d’une mise au point sur la période actuelle ou d’une projection sur sa possible issue révolutionnaire (pas exactement à l’ordre du jour), le conseil ne peut qu’être : allez voir ailleurs. Nonobstant la mobilisation d’un vaste outillage verbeux aux prétentions radicales, le Comité Invisible reste prisonnier non seulement d’une vision brouillée de ce qui fait bouger ce monde, mais – qui plus est – d’une compréhension de l’articulation entre luttes immédiates et révolution basée sur l’accumulation de conditions ou d’expériences. Exit les schémas classiques et classistes du prolétariat devenant classe dominante, l’accumulation de forces ou d’expériences, l'(auto-)pédagogie révolutionnaire par la métabolisation des « leçons du passé » etc., inscrites dans l’horizon du mouvement ouvrier du XIX et XX siècle, se muent – dans le discours du Comité – en accumulation de savoirs et de savoirs-faire. Le problème de cette extrapolation est, entre autre, d’être effectuée dans le vide, par un sujet totalement autoréférentiel: nous, les révolutionnaires. Alors que les tenants plus intéressants de la théorie communiste ont essayé, à partir des années 1970, de s’émanciper définitivement des conceptions évolutionnistes et gradualistes héritées de la II et III Internationale (sur ce point, il faut lire La révolution sera communiste ou ne sera pas de 1975, dans l’anthologie Rupture dans la théorie de la révolution. Textes 1965-1975, Senonevero 2003), ces mêmes conceptions – désormais orphelines de leurs incarnations traditionnelles – sont réapparues sous une forme nouvelle, diffuse et surtout a-classiste: alternativisme, citoyennisme, altermondialisme, décroissance, negrisme, « critique de la valeur », anti-industrialisme… Les différences qui distinguent ces courants sont indéniables, l’air de famille qu’ils partagent également – malgré des polémiques parfois virulentes. Bien entendu, le Comité Invisible se situe à l’extrême gauche de toute cette nébuleuse, mais pour la même raison il ne peut pas l’abandonner, du moins par ses propres moyens. À partir de là, la question est moins de savoir ce que le Comité Invisible pourra faire de la révolution communiste que de savoir ce que la révolution communiste pourra faire du Comité Invisible. Pas grande chose, nous craignons… mais on lui souhaite un traitement aussi cordial que possible.

À nos amis et ses auteurs resteront surtout comme un signe, un symptôme, de la divergence historique dans laquelle se débat « notre temps », entre d’un côté un prolétariat qui n’apparaît plus comme porteur d’un projet réformiste ou révolutionnaire face au capitalisme (mais qui, pour la même raison, se manifeste de manière d’autant plus brutale lorsqu’il lutte) et ces mêmes projets réformistes ou révolutionnaires, qui ont beau parler d’homme, de multitude, de peuple, de citoyen, d’individu, mais dont le sort est néanmoins suspendu, de près ou de loin, au caractère qui assumera l’action présente et future du prolétariat dans la crise du capital.

En conclusion, reste à définir ce qui fait le succès, relatif et pourtant international, des livres du Comité Invisible; mises à part les « modes culturelles » et l’exposition médiatique portée par l’affaire Tarnac (que certains inculpés de Tarnac aient ou non commis la brochure L’Insurrection qui vient est absolument sans importance), il est en effet indéniable que les conceptions du Comité ainsi que son style correspondent assez bien au vécu d’un type bien particulier de militant contemporain, concevant son engagement comme étant de nature existentielle, de l’ordre de l’opposition de l’individu et du monde, au-delà de toute détermination spécifique : capital et travail salarié, les classes, prospérité et crise etc. Mais – il faut être clair là-dessus – dire cela, c’est dire une fois de plus l’incontournable persistance de la contre-révolution. Rappelons-nous à quel point, encore dans les années 50 et 60, même les camarades les plus « outillés » et visionnaires (Programme Communiste, SouB, l’I.S., Classe Operaia) étaient tous variablement prisonniers de la situation (« question russe » et Trente Glorieuses, pour résumer). À l’approche d’une nouvelle phase, ils ont éclaté. Une éventuelle reprise révolutionnaire, qui pour l’instant se fait douloureusement attendre et qu’aucun groupe, groupuscule, revue ou autre agrégation n’est à même de susciter, ne pourra que foutre en l’air toute la panoplie théorico-idéologique actuelle… et nous même avec, du moins en tant que critiques de la contre-révolution à l’intérieur de celle-ci. Une pincée de principe de réalité (même au sens freudien du mot) à ce sujet est toujours salutaire. Pourvu que la contradiction de classe soit à la fois motrice de ce qui est et porteuse d’autre chose que ce qui est (et d’autres chose que l’épuisement physique de ses « supports » : espèce humaine et environnement), le seul avantage que nous pouvons avoir par rapport à autrui, c’est de savoir ce qui nous fait parler, d’avoir toujours sous les yeux la source d’où jaillissent les antagonismes et d’entrevoir les possibles points de rupture.

« La génération actuelle ressemble aux Juifs que Moïse conduit à travers le désert. Elle n’a pas seulement un nouveau monde à conquérir, il faut qu’elle périsse pour faire place aux hommes qui seront à la hauteur du nouveau monde ». (Karl Marx, Les luttes de classes en France;  année 1852, rien à voir – s’il en était besoin de le dire – avec Auschwitz, ndr).

                                                                                                               R.F., septembre 2015