Marx e la comune agricola russa: cui prodest?

 

Traduction du texte de décembre 2014 paru sur le blog de nos camarades italiens

illatocattivo

http://illatocattivo.blogspot.fr/2014/12/marx-e-la-comune-agricola-russa-cui.html

Marx et la commune agricole russe: cui prodest?

Il Lato Cattivo

[ décembre 2014 ]

La crise actuelle du mode production capitaliste est, bien compréhensiblement, porteuse d’un nouveau intérêt pour Marx. Dans la profusion des publications – académiques ou non – qui apparaissent un peu partout, aux USA et en Europe mais pas seulement, certains travaux d’un certain intérêt ne tardent pas à percer. Il y a par contre, comme cela advient à chaque fois qu’une étude touche à la «marxologie», le défaut de vouloir découvrir et faire découvrir le vrai Marx, contre les faux Marx d’un passé généralement associé aux méchants souvenir du «socialisme réel». Enfants d’une téléologie qui voit dans l’histoire l’affrontement du Vrai et du Faux, des telles ambitions, bien qu’elles puissent parfois être fécondes, nous disent davantage sur les fantasmes des auteurs en question et sur leur époque que sur Marx lui-même. Chaque génération, comme l’écrivit Karel Kosík dans Dialectique du concret (Maspéro 1970), cherche et découvre dans le texte marxien ce qui est nécessaire pour exercer une prise théorique sur son présent et, par conséquent, met en relief certains aspects de Marx pour en écarter d’autres; chaque génération, en somme, s’abreuve à la source originelle pour la traduire (la trahir) une fois de plus. Le Marx évolutionniste et progressiste de la Seconde Internationale était-il une simple falsification? Ou était-ce plutôt la lecture plus naturelle que l’on pouvait donner de Marx, dans les conditions de la Belle Époque qui précédèrent la Première Guerre mondiale? Engels n’écrivit-il pas que la période des bouleversements violents, au moins pour les pays capitalistes les plus développés, était terminée?

«On peut concevoir que la vieille société pourra évoluer pacifiquement vers la nouvelle dans les pays où la représentation populaire concentre en elle tout le pouvoir, où, selon la constitution, on peut faire ce qu’on veut, du moment qu’on a derrière soi la majorité de la nation; dans des républiques démocratiques comme la France et l’Amérique, dans des monarchies comme l’Angleterre, où le rachat imminent de la dynastie est débattu tous les jours dans la presse, et où cette dynastie est impuissante contre la volonté du peuple». (Friedrich Engels, Critique du programme d’Erfurt).

Quant à Bordiga, qui voulait une «formulation stable des […] principes et aussi des [..] règles d’action [de la classe ouvrière, nda], qui joue le rôle et ait l’efficacité décisive qu’ont eu dans le passé les dogmes, les catéchismes, les tables, les constitutions, les livres-guides tels que les Védas, le Talmud, la Bible, le Coran ou la Déclaration des droits de l’homme» (L’«invariance» historique du marxisme, in «Programme Communiste», n°53, octobre 1971), il ne vit à aucun moment, dans le courant qu’il avait animé, combien peu l’unité du texte sacré parvenait à prévenir la multiplication des hérésies, des sectes, des apostasies, et tant d’autres turpitudes. Tout cela suffit pour dire qu’il n’existe pas d’appropriation ou d’usage de Marx qui ne soient pas médiées: nous ne soutenons pas que nous sommes devant un jeu de miroirs sans fin, dans lequel chaque interprétation renvoie à d’autres interprétations; mais il n’y a pas de «retour à l’original» qui posséderait le privilège d’être exempt de filtres, ne fut-ce que par l’appartenance à un espace ou à un temps déterminés. Ce principe d’appréciation qui est le notre, tout en étant à son tour une interprétation – et une interprétation des interprétations – a quand même le mérite de le savoir et, au moins en cela, il est transparent à lui-même. Ceci dit, toutes les interprétations ne s’équivalent pas: toutes  produites (plus ou moins directement) par un certain stade ou une certaine configuration historique du rapport entre prolétariat et capital, quelques unes – par l’entremise d’une certaine lecture – réussissent à saisir les aspects essentiels d’une période (par exemple, dans les années soixante, la «centralité» du dénommé ouvrier-masse dans les points hauts du développement capitaliste) tandis que d’autres développements passent à coté. Venons-en donc à aujourd’hui.

Il y a un fait qui ne manque pas de piquer notre curiosité: un certain nombre de commentateurs actuels attribuent un intérêt particulier à l’échange épistolaire Marx-Zassoulitch sur l’obscina, la commune agricole russe. Parmi d’autres, le livre récent d’Ettore Cinnella, L’altro Marx (Dellaporta, Cagliari-Pisa 2014) en reconstruit entièrement la genèse. Il y a bien peu de chose à objecter du point de vue documentaire. Mais, comme nous le disions, aucune interprétation n’est innocente, et cela nous incite à réfléchir sur les raisons pour lesquelles cet échantillon de la production théorique marxienne suscite un intérêt pour nos contemporains, et puisse même devenir pour eux une sorte de nouvelle pierre angulaire. En général ce n’est pas difficile de deviner où est-ce qu’on voudrait en venir par-là: totale divergence et extranéité entre Marx et «marxisme»; rejet de l’expérience de l’URSS par constatation de l’infidélité de la politique soviétique dans les campagnes par rapport aux enseignements du Grand Maître; anti-déterminisme de Marx ou sa supposée rupture avec son déterminisme antérieur; anti-eurocentrisme et même écologisme ante-litteram de Marx.

Disons d’abord qu’aucune des thèses énumérées ici n’est tout à fait nouvelle; mais, si dans les années ’60-’70, proclamer l’extranéité réciproque de Marx et du marxisme (Maximilien Rubel) et similia, pouvait avoir une portée profondément conflictuelle à l’intérieur du mouvement ouvrier, ce dernier ayant disparu, ces thèses perdent toute valeur. Ajoutons que les reprises actuelles des ces mêmes «dérives» (fort inégalement fondées) ont en commun une certaine manière, encore plus marquée par l’idéalisme, de concevoir la réalité comme le devenir du concept. Sinon pourquoi autant d’acharnement à vouloir démontrer l’extranéité de Marx aux vicissitudes du «socialisme réel»? Les épigones auraient alors tout simplement «trahi» le maître? Il n’y a jamais eu de catégorie explicative plus idéaliste et plus stupide que celle de la «trahison» dans l’histoire du marxisme. Et si, par contre, Marx avait vraiment théorisé, au moins dans certains fragments, quelques choses de pas trop éloigné du capitalisme d’État soviétique? Le lecteur attentif de la Critique du programme de Gotha (1875) n’hésitera pas à l’admettre: la critique de la revendication du «fruit intégral du travail» n’est pas exempte d’un certain flou sur divers autres points. Mais, car l’histoire n’est pas la réalisation de l’Idée (et encore moins la réalisation de «l’idée» de Marx – vraie ou présumée) le problème ne subsiste pas, ou au moins pas dans ces termes; et c’est un fléchissement propagandiste que de concevoir comme un enjeu idéologique de poids le sauvetage ou «l’absolution» de Marx (ou du marxisme…) par rapport à la débâcle du bloc socialiste: Marx ou non Marx, s’il n’y avait pas au cœur du mode de production actuel une contradiction en mesure de le faire sauter, tous nos efforts en ce sens seraient du donquichottisme. Et cela nous suffit. Qu’ensuite Marx ait fait des miracles pour la comprendre, cette contradiction, et que ces résultats nous soient encore utiles, c’est une autre paire de manche. Viceversa, le livre de Cinnella va dans le même sens que ses précédentes études – réévaluation de l’apport paysan aux révolutions russes de 1905 et 1917, et des forces politiques qui l’exprimèrent (populisme en premier, socialistes révolutionnaires ensuite) – dans l’intention de trouver précisement dans Marx la source autorisée: un Marx «tardif» qui, pour les besoins de la cause, devrait être, par la force des choses, en rupture avec le Marx du Capital. Nous estimerons plus loin la solidité effective de cette périodisation; il suffit de dire ici que, en dehors du désir – très académique – de «vérité historique» en tant que telle, la réévaluation du paysannat a un sens politique, et incarne une certaine façon de répondre (ou de ne pas répondre) à la question de la faillite et de la dissolution presque totale du mouvement ouvrier, c’est-à-dire de «joindre les deux bouts» dans un monde dans lequel la contradiction entre prolétariat et capital a perdu toute simplicité et toute évidence.

Toutes ces réserves posées, il reste l’intérêt philologique qui est toujours quelque chose et fait de L’altro Marx une recherche du moins respectable. Mais pas tous sont fait de la même pâte. Par exemple, un autre fervent admirateur de la correspondance Marx-Zassoulitch, Hosea Jaffe, nous explique – (dans Era necessario il capitalismo?, Jaca Book, Milano 2010) – que la simple affirmation d’une quelconque inéluctabilité du mode de production capitaliste constituerait en soi un préjugé eurocentriste. Prendre acte du fait que le MPC a eu une genèse endogène seulement en Europe occidentale et en même temps voir dans le rapport salarial la «contradiction principale» (l’unique en réalité) de ce mode de production, serait déjà – au moins pour Jaffe – une sorte d’insulte raciste envers les peuples non-européens, présupposés réputés incapables d’enfanter de semblables délices. Corollaire à cette thèse, l’autre selon laquelle le mode de production asiatique, sur ses propres bases, aurait également pu générer le communisme, même mieux que le mode production capitaliste (la seule preuve avancée étant la révolte de Tai’ping, 1851-1864). Pour Jaffe – au-delà de tout doute raisonnable – le communisme ne peut pas ne pas être un mode de production, et donc les luttes «intermodales», c’est-à-dire entre modes de production (l’un en gestation et l’autre en décomposition) ne sont pas encore conclues, parce que le communisme – comme chacun le sait – est encore vivant à Cuba et en Corée du Nord; et même s’il est en retraite stratégique, il ne manquera pas de «reconquérir ses positions», comme dans le Risiko (le jeu). L’idée ne l’effleure pas, même de loin, que les luttes intermodales se concluent ponctuellement par l’affirmation du MPC, et c’est exactement sur cette donnée que l’on peut fonder la possibilité/nécessité du communisme: sur cette donnée, c’est-à-dire sur le fait que la dernière classe exploitée de l’histoire n’a pas une économie à sa propre image, des forces productives qui lui soient propres ou d’autres quincailleries à développer et sur lesquelles s’appuyer, mais des chaînes à briser et un monde à régénéner.

Enfin, pour nous démontrer de façon définitive qu’exhumer aujourd’hui l’obscina ne garantit en rien l’obtention d’un passeport d’une intrinsèque radicalité, il y a même un vieux renard crypto-stalinien et ex-PCI comme Alberto Burgio, lequel avait déjà fait ses preuves en la matière bien avant Cinnella et Jaffé (cf. Strutture et catastrofi. Kant, Hegel, Marx, Editori Riuniti, Roma 2000), sans par ailleurs éprouver de difficultés à les concilier avec «les destins magnifiques et progressifs» (Togliatti) qui lui sont chères.

Pour en venir au contenu effectif du courrier Marx-Zassoulitch, nous exposerons maintenant notre interprétation qui, quoi qu’il en soit, nous paraît la moins aventureuse – bien qu’elle ne soit pas forcément la plus juste. Interpellé par Véra Zassoulitch en regard du destin de la commune russe, Marx écrit quatre brouillons, parmi lesquels trois très longs et un plus concis qui sera grossomodo la lettre effectivement envoyé à Zassoulitch et datée du 8 Mars 1881. Dans sa lettre du 16 février 1881, Zassoulitch interrogeait Marx dans les termes suivants:

«Mieux que quiconque, vous savez avec quelle urgence cette question se pose en Russie et notamment à notre Parti socialiste «russe». Ces derniers temps on a prétendu que la communauté rurale, étant une forme archaïque, était vouée à la ruine par l’histoire. Parmi ceux qui prophétisent une telle issue, certains sont des «marxistes» qui se disent vos disciples… Vous comprenez donc, citoyen, quel grand service vous nous rendriez, si vous nous exposiez votre opinion sur les destins possibles de nos communautés rurales et sur la théorie qui veut que tous les peuples du monde soient contraints, par la nécessité historique, de parcourir toutes les phases de la production sociale». ((Lettres de Marx à Véra Zassoulitch, in «L’Homme et la Société», n. 5, 1967, p. 165).

Voici la réponse de Marx. Premier brouillon:

«En traitant la genèse de la production capitaliste, j’ai dit que […] “la base de toute cette évolution, c’est l’expropriation des cultivateurs. Elle ne s’est encore accomplie d’une manière radicale qu’en Angleterre… Mais tous les autres pays de l’Europe occidentale parcourent le même mouvement.”

«J’ai donc expressément restreint la «fatalité historique» de ce mouvement aux pays de l’Europe occidentale. […] En remontant très haut, on trouve partout dans l’Europe occidentale la propriété commune d’un type plus ou moins archaïque; elle a partout disparu avec le progrès social. Pourquoi saurait-elle échapper au même sort dans la seule Russie? Je réponds: parce que, en Russie, grâce à une combinaison de circonstances unique, la commune rurale, encore établie sur une échelle nationale, peut graduellement se dégager de ses caractères primitifs et se développer directement comme élément de la production collective sur une échelle nationale. C’est justement grâce à la contemporanéité de la production capitaliste qu’elle s’en peut approprier tous les acquêts positifs et sans passer par ses péripéties terribles, affreuses. La Russie ne vit pas isolée du monde moderne; elle n’est pas non plus la proie d’un conquérant étranger à l’instar des Indes Orientales. (l’italique est à nous, nda) […] Une autre circonstance favorable à la conservation de la commune russe (par la voie de développement), c’est qu’elle est non seulement la contemporaine de la production capitaliste, mais qu’elle a survécu à l’époque où ce système social se présentait encore intact, qu’elle le trouve au contraire, dans l’Europe occidentale aussi bien que dans les États-Unis, en lutte et avec la science, et avec les masses populaires, et avec les forces productives mêmes qu’il engendre. […] Elle le trouve en un mot dans une crise qui ne finira que par son élimination, par un retour des sociétés modernes au type «archaïque» de la propriété commune (l’italique est à nous, nda) […] Si la révolution se fait en temps opportun, si elle concentre toutes ses forces pour assurer l’essor libre de la commune rurale, celle-ci se développera bientôt comme élément régénérateur de la société russe et comme élément de supériorité sur les pays asservis par le régime capitaliste». (op. cit., pp. 166-167).

Second brouillon:

«Son histoire [l’histoire de la production capitaliste, nda] n’est plus désormais qu’une histoire d’antagonismes, de crises, de conflits, de désastres. […] Les peuples chez lesquels elle a pris son plus grand essor en Europe et dans (les États-Unis de) l’Amérique n’aspirente qu’à briser ses chaînes […] Si la Russie se trouvait isolée dans le monde, elle devrait élaborer à son propre compte les conquêtes économiques que l’Europe occidentale n’a acquises qu’en parcourant une longue série d’évolution [sic!, nda]. […] La Russie est le seul pays en Europe occidentale ou la propriété commune s’est maintenue à une échelle vaste, nationale mais, simultanément la Russie existe dans un milieu moderne, elle est contemporaine d’une culture supérieure, elle se trouve liée à un marché du monde ou la production capitaliste domine». (op. cit., p. 174-175; les italiques sont à nous, nda).

Troisième brouillon:

«À part toutes les influences malignes venant d’en dehors, la commune porte dans ses propres flancs des éléments délétères. […] l’essentiel, c’est le travail parcellaire comme la source de l’appropriation privée […] Il donne lieu à l’appropriation de biens meubles, bestiaux, par exemple d’argent, et parfois même d’esclaves ou de serfs». (op. cit., p. 177)

Enfin, la lettre effectivement envoyée par Marx à Zassoulitch:

«L’analyse donnée dans le Capital n’offre donc de raisons ni pour ni contre la vitalité de la commune rurale, mais l’étude spéciale que j’en ai faite, et dont j’ai cherché les matériaux dans les sources originales, m’a convaincu que cette commune est le point d’appui de la régénération sociale en Russie; mais afin qu’elle puisse fonctionner comme tel, il faudrait d’abord éliminer les influences délétères qui l’assaillent de tous les côtés et ensuite lui assurer les conditions normales d’un développement spontané». (op. cit., p. 179; les italiques sont à nous, nda)

En somme, on peut y tourner autour autant que l’on veut, ont doit constater que l’inéluctabilité du mode de production capitaliste – même réduite à l’aire européenne – n’est pas remise en cause par Marx pas même un instant, et à juste titre: sans développement capitaliste dans l’aire occidentale, aucune possibilité, même théorique, de sauter cette étape dans l’aire russo-asiatique (le problème ne se poserait pas), ni production théorique capable d’envisager une telle possibilité (Marx); la bifurcation historique possible pour cette aire russo-asiatique (la destruction capitaliste de l’obscina ou sa revitalisation) n’est compréhensible que sur la base de l’unité et de la synergie qui lie les deux aires en un destin mondial – unité objective produite, bien avant la «globalisation», par la première aire et non par la seconde. Enfin, l’élément décisif de cette bifurcation historique ne se trouve pas à l’intérieur de la commune rurale (contenant elle-même une dynamique dissolutive endogène) et non plus en Russie même: c’est  le sommet de la crise du développement du MPC en Europe occidentale, de la crise du marché mondial, du soulèvement des «masses populaires» en Occident. La révolution anti-tsariste ne peut à elle seule sauver l’obscina mais peut être l’étincelle de la révolution en Occident; d’où la question posée par Engels après la disparition de Marx: les rapports avec la terrorisme populiste et l’hypothèse d’un coup de main.

Viceversa, nos «anti-déterministes», écartant l’unité objective, se replient – consciemment ou non – sur une option strictement localiste et nationale, sur la base de laquelle la Russie aurait eu le privilège de pouvoir effectuer et conduire à bonne fin son «saut», indépendamment de tout ce qui pouvait se passer autour.

Cela dit, nous n’avons pas encore répondu à notre questionnement initial: pourquoi aujourd’hui veut-on dépoussiérer l’obscina? La vraie noyau réside dans l’équation suivante (qui est généralement implicite): non-inéluctabilité du MPC = non inéluctabilité du prolétariat. C’est ici la porte d’accès à tous les possibilismes, interclassismes et aclassismes au cas échéant, de ceux plus ou moins traditionnels du style Jaffe (alliance démo-léniniste entre «peuples des périphéries» et «classes ouvrières des centres») jusqu’à la révolution «à titre humain» (ah, quelle merveille l’espèce!) qui ensuite refluent, neuf fois sur dix, dans la plus prosaïque politique d’«ouverture vers les classes moyennes» propre à chaque lutte écologique qui se respecte (Val di Susa, Notre-Dames-des-Landes).

Non, le mode de production capitaliste n’était pas forcément inéluctable historiquement: l’épidémie de peste qui toucha l’Europe à partir de 1348 et les autres crises démographiques du Moyen-Age, auraient pu interrompre la séquence occidentale des modes de production, ou simplement désarticuler de façon irréversible les circuits marchands existants, laissant à elles-mêmes les séquences non-occidentales. Mais cela ne s’est pas produit, et l’histoire ne se fait pas avec des si: le mode de production capitaliste s’est imposé et, même s’il n’était pas historiquement nécessaire dans le sens d’une téléologie hégélienne (dont le processus est déjà inscrit dans les Origines), il était et il est historiquement nécessaire du point de vue du communisme, parce que lui seul pouvait produire la classe de la révolution communiste – révolution radicale produites par des chaînes radicales. Sans cet élément nécessaire pour un renversement total, c’est-à-dire «la formation d’une masse révolutionnaire qui agit de façon révolutionnaire, non seulement contre chacune des conditions de la société jusqu’alors existantes, mais aussi contre la même “production de la vie” comme elle a été jusqu’à ce moment, son “activité totale”» (Karl Marx, L’idéologie allemande), il est tout à fait indifférnt pour le développement pratique que l’idée de ce renversement ait déjà été exprimé mille fois (par les millénariste, Müntzer, Fra’ Dolcino etc.), comme du reste le démontre l’histoire du communisme. Il est donc vain d’extraire du courrier le peu de pages de Marx sur l’obscina comme étant la vérité révélée sur Marx et sur un communisme éco-friendly, déjà tel depuis toujours… sauf à croire que la «vérité» du rapport capitaliste auquel ont à faire les prolétaires aujourd’hui – que ce soit les sidérurgistes de Terni, les ouvriers masse chinois ou les mineurs sud-africains – réside dans la campagne russe pré-capitaliste de 1880.

Quant à l’éventualité que des prolétaires en lutte contre telle ou telle fraction de la classe capitaliste resuscitent des formes d’organisations communautaires ou traditionnelles – que dans un passé pas si lointain faisaient la paire avec des manières différentes de produire et de reproduire la vie matérielle (pour chaque obscina son mir) – il ne faut pas oublier que, si cela se produit, ces prolétaires le font contre la communauté réelle du capital, et non sur la base d’on ne sait quel autre communauté et, en définitif, ils leur confèrent une fonction essentiellement différente de celle que ces mêmes organes pouvaient avoir dans un passé désormais… révolu.

«La tradition de toutes les générations mortes pèse d’un poids très lourd sur le cerveau des vivants. Et même quand ils semblent occupés à se transformer, eux et les choses, à créer quelque chose de tout à fait nouveau, c’est précisément à ces époques de crise révolutionnaire qu’ils évoquent craintivement les esprits du passé, qu’ils leur empruntent leurs noms, leurs mots d’ordre, leurs costumes, pour apparaître sur la nouvelle scène de l’histoire sous ce déguisement respectable et avec ce langage emprunté». (Karl Marx, Le 18 brumaire de Louis Bonaparte).

Contrairement à ce qu’écrivit Marx pour celles du 19e siècle, aucune révolution ne tire sa poésie seul et uniquement du futur; la révolution du XXI siècle ne fera pas exception. Mais, de toute évidence, cela n’a pas grand-chose à voir avec les écrits de Marx sur l’obscina, écrits essentiellement centrés sur les rapports de production et non sur l’histoire de la lutte des classes. Que l’on traite de Marx ou de nos contemporains, pour démontrer qu’une rencontre entre le prolétariat et la commune agricole «aurait été possible», il ne suffit pas d’établir une abstraite «communauté d’intérêt» qui n’existe que dans la tête de celui qui la proclame; il faut aussi être en mesure de démontrer qu’une telle rencontre s’inscrivait dans la pratique des principaux intéressés, ce qui est bien loin d’être une évidence. De toute manière, le «saut» communautaire au-delà des horreurs capitalistes n’est pas advenu, et la correspondance Marx-Zassoulitch n’ajoute rien d’essentiel à la critique de l’économie politique; compte-tenu de ce qui précède nous pouvons donc abandonner cette correspondance, au moins pour le moment, à la «critique rongeuse des souris»… surtout si elle nous dispense de se préoccuper de ce qui est réellement advenu, et de ce qui est possible aujourd’hui sur ces bases.

 traduit par Stive, relecture par l’auteur

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