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« Solitude de la théorie communiste » de Bruno Astarian

Dernier texte mis en liste sur le blog de Bruno Astarian

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Solitude de la théorie communiste

Dans le texte qui suit, je cherche à comprendre la situation d’isolement sévère où se trouve la théorie communiste à notre époque. Il est difficile pour les théoriciens de ne pas voir à quel point le langage qu’ils tiennent, qu’ils doivent tenir, est incompréhensible pour la plupart des prolétaires, même de bonne volonté. Cela est vrai quelles que soient les options théoriques retenues. Parmi les groupes ou individus qui réfléchissent théoriquement à la situation actuelle de la société capitaliste et à son dépassement possible, aucun n’a trouvé le langage et/ou le point de vue qui lui permettraient de sortir d’un petit milieu qui tourne en vase clos. Cette situation remet-elle en question la théorie communiste dans sa spécificité historique ? Ou bien la remet-elle plus simplement à sa place ?

1 – La théorie communiste et la lutte de classes 

Commençons par dire ce que la théorie communiste n’est pas :

La théorie communiste n’est pas l’exposé scientifique de la conjoncture économique, des aléas de l’accumulation du capital. Sans doute la critique de l’économie politique permet-elle de voir plus clair que la plupart des économistes, d’atteindre un degré de connaissance qui va plus profondément qu’eux sous les apparences du marché. Mais même quand elle appréhende le mouvement de l’économie capitaliste comme celui d’une contradiction, la critique de l’économie politique n’a couvert qu’une partie du champ où se définit la théorie communiste. Il ne suffit pas de montrer que le capitalisme est mu par une contradiction, fût-elle mortelle. Il faut montrer où se situe, dans cette contradiction, la possibilité de son dépassement. Et il faut donner sens à cette contradiction.

La théorie communiste n’est pas non plus une arme politique qui permettrait aux révolutionnaires d’abattre plus facilement leur ennemi, quelle que soit la façon dont ils le définissent (l’Etat, les capitalistes, le rapport prolétariat/capital…). Voyant plus clair que les autres dans le mécanisme de la contradiction sociale, les théoriciens peuvent-ils guider le prolétariat, ou lui donner l’exemple, dans le chemin qui mène du capitalisme au communisme ? Non. On verra plus loin pourquoi.

Rien de ce qui est humain ne m’est étranger, disait Marx en reprenant Térence. Visant une transformation absolument complète de la vie, la théorie de la communisation ne laisse rien en dehors de sa critique. L’art, le sport, la science, l’éducation des enfants, etc. tout peut être pour elle un objet d’attaque et de critique, car elle considère toutes les activités des hommes comme historiquement déterminées. En l’occurrence, dans la société actuelle, toute activité est déterminée par son rapport à la contradiction fondamentale du MPC, à savoir le rapport de classes entre prolétariat et capital. Pour autant, la théorie communiste n’est pas une simple philosophie qui, comme toute philosophie, aurait son mot à dire sur tout ce qui est. La théorie communiste ne s’intéresse à ce qui est que pour montrer la possibilité de son abolition et de son dépassement.

Ni commentaire, ni guide politique, ni philosophie générale, comment définir la théorie communiste ? De la façon la plus simple, disons qu’elle est théorie du dépassement du capitalisme, théorie de la révolution. Mais essayons d’être moins général.

La théorie communiste doit être comprise par rapport à son ancrage dans la lutte des classes, car c’est là que se trouve la possibilité du dépassement. Encore faut-il savoir de quoi on parle. La théorie communiste n’est pas un simple commentaire des luttes qui, chaque jour, voient le prolétariat et le capital s’affronter pour le partage de la valeur nouvelle que le prolétariat crée par son travail. Rien d’autre que la lutte de classes ne détermine, en dernière analyse, le partage de la journée de travail. Cette lutte est consubstantielle à l’existence même des classes. Mais son existence ne prouve pas plus la possibilité d’une révolution communiste que les alternances de la conjoncture économique entre prospérité et ralentissement de l’accumulation. La lutte quotidienne qui voit s’affronter prolétaires et capitalistes ne prouve rien d’autre que l’existence de la contradiction entre travail nécessaire et surtravail. Certains pensent que ces luttes quotidiennes sont porteuses d’un dépassement possible si elles s’étendent, se généralisent, deviennent un mouvement de masse permettant de développer une politique révolutionnaire. Il y aurait transcroissance des luttes revendicatives quotidiennes en révolution prolétarienne. D’autres, ne voyant dans la lutte de classes qu’un affrontement quotidien, la rangent au rayon des accessoires de la reproduction du MPC. Pour eux, l’affrontement prolétariat/capital n’est qu’une fonctionnalité du capital, où chaque classe présuppose l’autre, formant un système clos sans possibilité interne de rupture.

Or la rupture dans la présupposition réciproque des classes existe bien, et concrètement, à chaque fois que le prolétariat se soulève en une insurrection. L’insurrection rompt avec le cours quotidien de la lutte de classe. Cela peut intervenir après une série d’échecs revendicatifs, comme en juin 1848, ou en raison d’un événement apparemment détaché de la lutte revendicative, comme la mutinerie des marins de Kiel en 1918. A ce moment-là, le rapport prolétariat/capital change. Le prolétariat ne cherche pas à disputer au capital un surcroît de salaire. Il ne cherche pas à déplacer en sa faveur le curseur qui partage la journée de travail. Quoi qu’elle dise, selon les époques et les pays, l’insurrection prolétarienne crée une socialité nouvelle, fugitive et transitoire, qui échappe à la présupposition réciproque des classes parce qu’elle se construit de façon interne au prolétariat. Le rapport social insurrectionnel se forme quand les insurgés s’emparent, par et pour la lutte, de fragments de capital qui d’abord leur font face comme propriété des capitalistes. Qu’ils occupent ou brûlent des usines, des bâtiments publics ou privés, la rue, les ponts, etc., qu’ils s’emparent de véhicules, d’armes ou de subsistances, les insurgés transforment leur rapport au capital. De présupposition réciproque, le rapport prolétariat/capital devient un pur affrontement. Et dans sa pureté, cet affrontement comporte la possibilité de son dépassement communiste parce que, pour affronter le capital, les insurgés ont formé entre eux un rapport social interindividuel qui n’a pas le travail pour contenu, qui englobe un rapport à une nature extérieure qui n’est pas, comme dans la présupposition réciproque, simple moyen de production. Au contraire, les éléments de capital dont le prolétariat insurgé s’empare sont transformés par l’insurrection. De moyens de production, ils deviennent moyens de lutte, voire de divertissement. L’existence même de ce rapport social insurrectionnel pose pratiquement la question du dépassement du MPC.

C’est dans ce rapport social insurrectionnel que la théorie communiste trouve son ancrage. Elle en est la conscience de soi. Ce qui ne va pas sans problèmes, on va le voir.

2 – Conscience immédiate, conscience abstraite

Dans toute l’histoire des sociétés de classes, on peut distinguer entre la conscience immédiate et la conscience abstraite. La première accompagne normalement toutes les activités humaines. Aucune activité, dans aucune classe sociale, ne peut se dérouler sans un processus conscient qu’on appellera donc immédiat. Qu’il s’agisse de l’opération de travail la plus simple ou de l’organisation complexe d’une entreprise, le processus conscient qui accompagne l’opération est dit immédiat au sens où il est directement adapté et lié à l’activité en cause et ne cherche pas plus loin.

La conscience abstraite ne se situe pas au même niveau. Elle est la conscience de soi du rapport social qui structure la société. Ce rapport social définit la subjectivité humaine, c’est-à-dire le processus par lequel l’homme, se rapportant à lui-même comme à son propre objet, se produit comme histoire, comme devenir. Des origines à nos jours, le processus d’autoproduction des hommes a été structuré par le travail et son exploitation, par le rapport contradictoire entre les classes, fussent-elles embryonnaires. On peut donc dire que la conscience abstraite est la conscience de soi du sujet contradictoire. Prenant la forme de la religion, de la philosophie ou de la théorie communiste, la conscience abstraite rend compte de la contradiction sociale et en projette la résolution. Le péché originel qui chasse Adam et Eve du paradis, avec la promesse d’y retourner après la mort (dans certaines conditions!) est un exemple de cette appréhension par la pensée de la contradiction sociale. D’une façon ou d’une autre, toutes les sociétés produisent une conscience abstraite qui explique la nature contradictoire de la société et projette son dépassement. De plus, la nature contradictoire de la société fait que sa reproduction, son évolution ne répond pas directement à l’action consciente des hommes, mais résulte du jeu de l’affrontement des classes. Par exemple : dans la société féodale les seigneurs se comportent conformément à leur situation de classe, et les serfs font de même. Chaque classe veut pour elle la plus grande partie possible du surproduit. La contradiction que cela met en mouvement va engendrer le capitalisme, qui fait disparaître seigneurs et serfs – ce qui évidemment ne correspond pas à leur intention initiale. En d’autres termes, les hommes ont été impuissants à faire évoluer la société selon leur volonté ou leur conscience, immédiate ou abstraite. De façon générale, la conscience abstraite enregistre cette situation d’aliénation en plaçant dans les cieux le pouvoir suprême sur la vie des hommes.

2.1 – Le cas particulier de la théorie communiste

Dans la société capitaliste, la bourgeoisie est incapable de projeter un dépassement de la contradiction sociale autrement qu’en rhabillant la religion et la philosophie des siècles passés. Le capitalisme n’engendre pas en son sein une nouvelle classe de la propriété, qui serait rivale de la bourgeoisie et supérieure à elle dans sa façon nouvelle d’exploiter le travail, et qui développerait sur cette base une vision nouvelle du devenir de la contradiction sociale. Alors que l’aristocratie était talonnée par la bourgeoisie montante, qui a fini par l’éliminer, la bourgeoisie installée s’occupe elle-même d’améliorer constamment le rendement de l’exploitation du travail. Fondamentalement, la différence vient du fait que le travailleur est maintenant complètement détaché des moyens de production, qui sont dans leur totalité gérés par la bourgeoisie. C’est cette particularité, unique dans l’histoire des sociétés de classes, qui fait que ce n’est pas une (nouvelle) classe de la propriété qui porte la conscience du dépassement de la contradiction, mais la classe du travail, le prolétariat. Cependant, il ne s’agit pas là du prolétariat des luttes quotidiennes, mais de celui des insurrections, de celui qui provoque une rupture dans la présupposition réciproque des classes. La possibilité du dépassement du MPC se forme dans ce rapport social où le prolétariat se manifeste non pas comme classe du travail, classe exploitée, subordonnée au capital, mais comme classe insurgée.

C’est dans l’insurrection prolétarienne que la contradiction des classes éclate ouvertement et appelle à son dépassement pratique, car dans cet éclatement la société dans son ensemble se bloque. Et c’est le prolétariat, non la bourgeoisie, qui est porteur du dépassement, en tant que classe sans réserves, séparée de la totalité des moyens de son existence qui lui font face comme capital. De même que l’insurrection consiste pour le prolétariat à nier l’isolement où il se trouve quand la contradiction capital/travail éclate, de même la conscience de soi du rapport social insurrectionnel consiste à définir la possibilité et la nécessité d’une société où la séparation qui définit le prolétariat est abolie. La théorie communiste est la conscience de soi du rapport insurrectionnel en tant qu’il contient la possibilité de passer du capitalisme au communisme. Avec cette précision que, comme toutes les tentatives révolutionnaires jusqu’à aujourd’hui ont échoué, il faut définir la théorie communiste, telle qu’elle s’est constituée au fil des générations, comme le fruit de l’échec de toutes les tentatives précédentes.

Nous avons dit que l’insurrection est un rapport social spécifique interne au prolétariat, mais également très instable et fugitif, aussi bien en raison de la répression capitaliste qu’en raison du fait que, presque par définition, l’insurrection ne travaille pas, et ne produit donc rien. Sur cette base, les prolétaires insurgés ne produisent pas une conscience abstraite de leur action. Ils n’en ont pas le loisir. La conscience immédiate qu’ils développent de leur activité insurrectionnelle est certes très différente de ce qu’ils pensaient auparavant, lorsqu’ils vivaient dans le cycle métro-boulot-dodo. Sans aller jusqu’à dire que les luttes sont théoriciennes, les insurrections posent ouvertement des questions comme la légitimité de la propriété, la validité de toutes les institutions existantes, la nécessité du travail ou de la famille. Ces questions surgissent non pas de façon livresque, mais pratiquement dans l’activité de l’insurrection et les problèmes qu’elle a à résoudre dans sa lutte contre le capital.

Après la défaite de l’insurrection, après que l’ouverture sur tous les possibles a disparu dans le retour à la routine du travail, la théorie communiste se donne pour tâche de comprendre pourquoi ça a raté. Presque par essence, la théorie communiste se développe post festum, et donc dans la séparation d’avec le rapport social qui est sa source. Si la révolution avait réussi, la théorie aurait disparu dans le dépassement de la séparation entre conscience immédiate et conscience abstraite, dans la production d’une forme de conscience de soi réconciliée avec l’immédiateté de la vie sociale. Mais les révolutions ont échoué, et la théorie communiste doit rendre compte de ces échecs. Elle doit d’une part expliquer ce qui s’est passé en fonction de la situation d’avant l’insurrection, elle doit d’autre part analyser les options prises par les insurgés – qui doivent elles-mêmes être expliquées par le contexte historique – et elle doit enfin tenir compte des objectifs qu’ils s’était donnés, implicitement ou explicitement. La théorie communiste procède de façon itérative entre ces trois moments : analyse du mouvement de la société capitaliste et de sa contradiction fondamentale (critique de l’économie politique, théorie de la valeur, théorie des crises), étude critique des tentatives révolutionnaires du passé (théorie de la révolution), et définition du but communiste qui donne sens aux deux moments précédents (projection du capitalisme aboli). C’est ainsi que la théorie communiste procède à partir de la phase révolutionnaire qui vient d’échouer, qu’elle cherche dans les conditions qui ont présidé à la crise et à l’insurrection l’explication de l’action des insurgés. Elle analyse de façon critique les options qu’ils ont suivies et pose à nouveau le problème pour la prochaine fois. Encore faut-il prouver qu’il y en aura une (critique de l’économie politique, théorie des crises) et définir, de façon critique par rapport aux tentatives précédentes, aussi bien le but communiste que la méthode, politique ou non, organisationnelle ou non, d’y parvenir.

Forte de ces analyses et critiques, la théorie a longtemps pensé être en état de connaître les conditions qui feront réussir la révolution lors du prochain soulèvement prolétarien. Et elle s’est préparée à y intervenir en s’attribuant, implicitement ou explicitement, un rôle de guide, ainbsi qu’en écrivant pour le prolétariat le programme (politique, économique) de la révolution à venir. On peut douter qu’elle ait jamais assumé ce rôle sans perdre sa nature révolutionnaire. Au moment de s’investir dans la pratique, elle est devenue une idéologie politique s’adaptant aux circonstances. Pour faire vivre son programme dans le prolétariat (non insurgé), la théorie s’est adaptée aux circonstances. Elle a voulu parler le langage de la conscience immédiate, et ce d’autant plus qu’elle projetait un communisme ouvrier et travailleur comportant la plupart des catégories du capital. De plus, ses anticipations se sont régulièrement révélées inadaptées dans la mesure où la théorie communiste de chaque époque repose fondamentalement sur des problématiques devenues caduques – celles de l’insurrection précédente. Ce problème se présente de façon aigüe dans la période actuelle.

2.2 – Éloignement de la dernière phase « révolutionnaire »

En effet, dans sa forme actuelle, la théorie communiste trouve son ancrage dans la phase de crise des années 60-70. Cette période est la dernière à avoir connu une série de mouvements prolétariens suffisamment puissants pour faire apparaître une nouvelle forme de la subjectivité révolutionnaire du prolétariat. Cette phase de luttes intenses n’a cependant pas atteint le degré insurrectionnel. Beaucoup d’illusions circulent encore sur l’exemple du Mai 68 français1. De plus, cette période est maintenant si reculée dans le temps qu’elle n’est rien d’autre que de l’histoire pour la jeune génération. Actuellement, la théorie communiste souffre donc d’un double handicap : éloignement de la dernière phase de crise, et faible intensité de cette phase elle-même. Depuis cette époque, l’idée que le prolétariat puisse être une force capable de changer le monde a été réactivée par divers mouvements de protestation relativement puissants, mais qui sont restés – encore plus que dans les années 68 – en-deçà du seuil de la rupture insurrectionnelle. Ces poussées limitées (1995, 2006 en France, 2011-2012 dans le pourtour méditerranéen…) ont eu un effet paradoxal sur la théorie communiste. D’une part, elles ont fait accéder une nouvelle génération de prolétaires au besoin d’une réflexion théorique. D’autre part, cette réflexion a surtout consisté à se réapproprier les formulations antérieures de la théorie, parfois en les orientant dans un sens nouveau pour essayer de coller à la réalité des luttes quotidiennes, notamment celles intervenant en dehors du rapport immédiat entre travail et capital. Car l’éloignement des conditions insurrectionnelles entraîne toujours la recherche d’une autre subjectivité révolutionnaire, par exemple dans le rapport homme/femme. De même, dans le reflux des années 68, on voulait voir la critique de la vie quotidienne comme une forme sociale révolutionnaire nouvelle. Quoi qu’il en soit, dans la période récente, aucune impulsion du mouvement réel n’a donné lieu à une remise en cause du paradigme théorique issu de la période des années 68,et qu’on désigne par le terme de communisation. Abolition immédiate des classes par l’auto-négation du prolétariat, absence de période de transition, dépassement de l’économie et du travail, tels sont certains des concepts clés de ce paradigme. D’où viennent-ils ? On ne peut répondre ici que de façon très résumée.

Au cours des années 60, le modèle fordiste de l’exploitation du travail est venu buter contre les limites que le travail vivant a imposées face à l’accélération des cadences et à la dégradation des conditions de travail. Pendant des années, l’augmentation de la productivité avait été soutenue par l’accélération de la chaîne et des mesures parcellaires d’automatisation, ce qui est une façon peu onéreuse d’améliorer la rentabilité du capital. La révolte des OS a marqué fin de cette période. C’est ce qu’on a appelé l’anti-travail. Et c’est de cette révolte, mêlée bien sûr à d’autres mouvements plus traditionnels, qu’est née la forme théorique caractérisée par le rejet de l’affirmation du travail dans le communisme, par l’affirmation que la révolution est abolition simultanée des deux classes, par le rejet de toute notion de planification de la production communiste, le refus de toute période de transition entre capitalisme et communisme, lui-même défini comme non-économie.

Que de telles avancées théoriques, certaines très abstraites et audacieuses, résultent de la poussée limitée des prolétaires des années 68 peut sembler exagéré. Par exemple, affirmer que le communisme connaîtra la production, mais pas la productivité ni le travail, ou encore affirmer que la révolution commencera directement par la production du communisme et non pas par celle de ses conditions politiques, tout cela parce que parfois les travailleurs ont refusé de reprendre le travail, ou ont préféré casser les moyens de travail plutôt que de négocier salaires et conditions de travail, n’est-ce pas un peu abusif?

Non. Car c’est cela qui, du point de vue de classe, donne sens à toute l’évolution du MPC au cours des cinquante dernières années. Après les révoltes des années 68, les capitalistes ont dû en même temps délocaliser et automatiser massivement pour casser la résistance des prolétaires. Le développement fulgurant des TIC, à partir des années 80-90, a renforcé ce mouvement dont on connait la résultante globale : chômage de masse, démantèlement du fordisme traditionnel dans les pays centraux, mais reproduction de celui-ci dans certains pays du tiers monde, notamment les émergents ; démantèlement du compromis fordiste, et donc attaque des conventions collectives et de la protection sociale ; et partout, précarisation de la force de travail. Et tout cela dans une tension productiviste extrême en raison de la baisse tendancielle du taux de profit. Le post-fordisme n’a pas aboli les conditions de l’anti-travail, il les a aggravées. Mais pour le moment, la pression du chômage maintient un couvercle sur cette bombe à retardement.

Ce très bref résumé des cinquante dernières années n’est qu’une autre façon de dire que le prolétariat a subi une défaite majeure. Bien que n’ayant pas, dans les années 68, combattu au point de remettre en cause le capitalisme, il a suffisamment protesté contre le fordisme pour mettre en mouvement une contre-révolution dont les effets ne sont pas achevés. Défaite ne veut pas dire que les luttes du prolétariat ont cessé. D’une part, dans les pays centraux, de nombreuses luttes de défense ont eu lieu, et ont encore lieu, contre le démantèlement du compromis fordiste ou contre les fermetures d’entreprises, voire pour des augmentations de salaires. Il y a eu aussi des luttes plus radicales et plus massives que le quotidien de la lutte des classes. On pense à la Grèce en décembre 2008, aux émeutes qui se multiplient partout dans le monde pour de multiples raisons (prix du pain, prix des transports, corruption des gouvernants, élections truquées, etc.). D’autre part, une immense classe prolétarienne s’est formée dans les pays émergents et sous-développés, dont la combativité offensive attaque tous les aspects de l’exploitation : salaires directs et indirects, conditions de travail, logement, coût de la vie, etc. Dans ce prolétariat de la périphérie, il faut inclure la vaste population des bidonvilles, qui ne sont exclus qu’en apparence du rapport prolétariat/capital. Défensives ou offensives, victorieuses ou défaites, toutes ces luttes restent en-deçà du point de rupture où la présupposition réciproque des classes est suspendue et où, pour cette raison, la production du communisme devient possible – ce qui ne veut pas dire inéluctable.

2.3 – Quel rapport aux luttes actuelles ?

Pour les théoriciens de la communisation, la question n’est pas de soutenir ou de dédaigner les luttes de ce type. Elles existent. Elles ne sont rien d’autre que la mécanique même de la reproduction de la contradiction entre travail nécessaire et surtravail. Il n’y a pas d’un côté les contradictions « économiques » du capital et d’un autre côté des prolétaires qui en profiteraient pour avancer leurs pions revendicatifs. La reproduction du rapport social capitaliste n’existe que dans un seul et même mouvement, celui de la lutte de classes pour le partage de la journée de travail. Ces luttes ne remettent pas en cause la présupposition réciproque des classes. Les communistes y participent le cas échéant. Ce n’est pas parce qu’ils savent avec certitude que revendiquer une augmentation de salaire n’est pas la révolution, ni une façon de la préparer, qu’ils vont renoncer à en demander une. Mais pour eux, il ne s’agit pas d’entretenir l’illusion qu’on pourrait, de l’extérieur, pousser les luttes quotidiennes dans l’espoir de les faire parvenir à un point où les capitalistes craqueraient, renonceraient à négocier et laisseraient apparaître enfin leur vraie nature répressive et réactionnaire, provoquant ainsi le soulèvement du prolétariat vers la révolution.

Cependant, dans les conditions actuelles, le quotidien de la lutte des classes laisse apparaître des moments plus intenses qui sont pour les communistes les indices de la possibilité d’une rupture plus profonde, et ils y portent la plus grande attention. Quand des ouvriers soumis aux conditions du fordisme chinois renouent avec les comportements sauvages et incontrôlés des ouvriers italiens de 1969, les communisateurs veulent y voir plus qu’une méthode un peu violente de revendiquer des augmentations de salaire. Ils considèrent que le fordisme à la chinoise est en train d’atteindre la même limite que dans les pays centraux dans les années 70, et ils s’interrogent sur ce développement de l’anti-travail, sur sa signification et son potentiel par rapport à une rupture plus profonde qui ne manquera pas d’arriver, en Chine comme ailleurs.

Bien qu’ayant une conscience aigüe des limites de la combativité du prolétariat à notre époque, la théorie communiste affirme que la période est grosse d’une crise majeure et d’un soulèvement massif et profond (mais à quel terme?). Cela résulte de l’analyse de la crise de l’accumulation du capital (qu’il n’a pas été possible de développer ici) et des indications que donnent les luttes partielles actuelles, montrant que la vieille taupe creuse dans le même sens que dans les années 68, celui de l’anti-travail. Le rôle de la théorie n’est pas de commenter le quotidien de la lutte des classes, mais d’y déceler les pointes avancées qui font sens dans le chaos de la dépression longue que nous connaissons actuellement. Toute lutte du prolétariat n’est pas significative de ce point de vue. Si la théorie communiste peut faire le tri et dissiper des illusions, c’est déjà bien.

3 – Problèmes d’une expression communiste aujourd’hui

Dans la période actuelle, donc, la théorie de la communisation est forcément isolée. Le prolétariat mondial, malgré quelques phases de luttes plus intenses, ne provoque pas de rupture de la présupposition réciproque des classes. Il lutte à l’intérieur du système (et c’est ce qui fait que certains ont renoncé à la lutte de classe du prolétariat comme explication du mouvement général du MPC et au prolétariat lui-même comme sujet de la révolution). Dans ces conditions, que faire ? Que dire ?

Les communisateurs ne croient pas qu’il faille – ni qu’on puisse – changer la conscience des gens pour que leurs actions changent. Ce n’est pas la conscience qui dicte ce que les prolétaires font ou ne font pas, disent ou ne disent pas, mais les conditions matérielles de leur existence. Aucune propagande ne peut changer cette détermination fondamentale. On peut aller aux portes des usines en grève et distribuer des tracts disant que l’augmentation de salaire visée sera rapidement bouffée par l’augmentation des cadences et des prix, et que donc la seule solution c’est la révolution, mais on ne sera pas entendu. Aussi longtemps que les conditions matérielles sont celles de la reproduction capitaliste, les luttes prolétariennes tournent autour du marchandage de la force de travail. Inutile de chercher à intervenir de l’extérieur dans les multiples luttes quotidiennes qui se développent inévitablement et de leur proposer un discours maximaliste contre le capitalisme en général, quand la lutte considérée cherche seulement à faire plier un patron particulier. Et ce d’autant plus que le propos que la théorie tient contre le capitalisme en général est aussi, simultanément, un propos pour l’auto-négation du prolétariat. On voit mal comment un tel propos pourrait faire sens pour des prolétaires cherchant à mieux vendre leur force de travail à un capitaliste.

Est-il plus utile à la cause du communisme de se livrer à un travail mémoriel, pour montrer aux prolétaires d’aujourd’hui qu’ils sont les descendants de luttes fameuses qu’ils devraient avoir en mémoire pour profiter des leçons, positives ou négatives, qu’on peut en tirer ? Dans une période sans rupture profonde de la contradiction capitaliste, faut-il rappeler aux prolétaires que de telles ruptures ont eu lieu, afin de les pousser à rompre à leur tour la présupposition réciproque des classes ? La réponse est ici double :

D’une part, on ne pousse pas le prolétariat à se radicaliser, et ce pour la raison que nous avons déjà dite. Quand bien même quelques militants parviendraient à faire changer d’opinion quelques prolétaires, à les convaincre que le prolétariat a été une force historique révolutionnaire et qu’ils peuvent ou doivent le redevenir aujourd’hui, on aurait juste quelques militants de plus. Leur conscience «nouvelle», cependant, ne pourrait rien contre le rouleau compresseur de la routine capitaliste.

D’autre part, si l’on considère le prolétariat mondial dans son immensité, la mémoire des luttes dans le prolétariat n’est pas une affaire de brochures ou de films où la version prolétarienne de l’histoire de la classe serait diffusée parmi les prolétaires, aussi bien pour qu’ils connaissent leur histoire que pour en dénoncer les versions bourgeoises. Ces connaissances historiques se sont intégrées, sous une forme plus ou moins exacte, disons culturelle, dans la conscience immédiate du prolétariat, ou bien elles ne peuvent servir que dans un cadre théorique. Mais, de façon générale, le prolétariat n’a pas besoin de connaissances livresques pour savoir où il en est de son histoire. La mémoire de son histoire existe matériellement dans les conditions concrètes auxquelles il est confronté. Les conditions auxquelles le capital soumet le prolétariat aujourd’hui sont le résultat des luttes d’hier. Le prolétariat n’a pas besoin de connaître ses luttes passées, victorieuses ou défaites, pour se guider dans ses luttes d’aujourd’hui, car les leçons du passé sont là, devant lui, dans les conditions nouvelles qui résultent des luttes passées. Exemple : la révolte des OS a entraîné une importante évolution du fordisme dans les pays centraux. Ce qu’on appelle le post-fordisme est une nouvelle façon de contrôler de façon détaillée chaque geste et chaque moment du travail. Les technologies de l’information jouent ici un rôle majeur, et ce sont elles bien plus que la chaine qui sont le point faible, le nœud à attaquer. Connaître la geste héroïque des ouvriers saboteurs de la chaîne d’autrefois ne fait pas avancer le prolétariat vers la mise en œuvre de nouvelles méthodes de lutte contre la numérisation de leur vie.

Il apparaît donc que dans les conditions d’aujourd’hui, dans la perspective communisatrice, il ne saurait être question pour la théorie de chercher à élargir la conscience immédiate du prolétariat dans ses luttes quotidiennes par l’adjonction de bribes théoriques, historiques ou mémorielles. On a dit plus haut que cette démarche n’avait été possible pour la forme programmatique de la théorie communiste qu’au prix d’une dilution de ses principes dans la politique et l’économie. La démarche programmatique cherchait à s’appuyer sur d’affirmation du prolétariat et du travail dans les luttes quotidiennes et parvenait à un communisme limité, même dans la deuxième phase venant après la période de transition (voir ma critique de la Critique du programme de Gotha de Marx (http://www.hicsalta-communisation.com/valeur/labolition-de-la-valeur-feuilleton-3 ). Aujourd’hui, une telle démarche ne peut être entreprise sans de grandes illusions sur ce qu’est devenu le rapport prolétariat/capital, ainsi que sur l’extrême distance qui se trouve entre la conscience immédiate des luttes quotidiennes et les abstractions nécessaires à la théorie de la communisation.

En fin de compte, demandera-t-on, pourquoi maintenir une activité théorique dans une période comme la nôtre ? Est-ce pour être prêt à prendre la direction du soulèvement le moment venu ? Non. Au nom de sa compréhension théorique de la contradiction sociale, le programmatisme a souvent eu la prétention de diriger, ou au moins de guider, de conseiller les prolétaires insurgés. Elle n’y est parvenue qu’en perdant son point de vue initial sur la révolution et le communisme. Cela doit inciter les théoriciens à la modestie. Les théoriciens doivent admettre qu’ils ne servent pas à grand chose, que la théorie communiste est une forme de conscience dans la séparation extrême d’avec ce dont elle parle, et aujourd’hui plus que jamais. En effet, la révolution qu’annoncent les formes les plus avancées de la dernière période de « semi-crise » sera d’une telle profondeur qu’elle exclut toute forme de dirigisme, d’intervention extérieure. L’auto-négation du prolétariat n’obéit pas à des mots d’ordre, elle se fait comme bouleversement total de tout ce qui existe, ré-invention de la vie. C’est tout à fait différent de la façon dont le programme prolétarien envisageait la révolution. Il projetait le communisme comme l’affirmation du prolétariat dans ses organisations et institutions existantes sous la tutelle d’un État, ouvrier sans doute, mais État quand même. Le programme prolétarien aboutissait ainsi à un communisme vu comme une extrapolation du mouvement ouvrier réel.

Or l’auto-négation du prolétariat n’aura lieu que comme un mouvement impliquant chaque prolétaire individuellement. La révolution du programme prolétarien était envisagée comme menée par des organisations représentatives avec l’appui des masses pour faciliter la prise du pouvoir. Dans la communisation, il n’y a pas de délégation de l’individu à une instance qui le représente. La forme inter-individuelle de l’insurrection se développe, s’approfondit au fur et à mesure qu’elle va vers son succès. Et cet approfondissement s’accompagnera d’une transformation de plus en plus marquée de la conscience immédiate des prolétaires, en parallèle avec la transformation de leur activité. Notamment, la conscience immédiate de l’activité de crise deviendra de plus en plus vraie. Il faut entendre par là que le rapport social insurrectionnel et le rapport social capitaliste que les insurgés cherchent à abattre sera mieux appréhendé pour ce qu’il est, et non pour ce qu’il semble être. Ce n’est pas que les prolétaires accéderont aux vérités de la conscience théorique dans le langage de la théorie, ni qu’ils souhaiteront le faire. Mais leur activité aura une conscience immédiate conforme à leur lutte, conforme à la prise de possession d’éléments du capital (remise en cause de la contrainte au travail résultant du monopole des capitalistes sur les moyens de vie), conforme à la nature interindividuelle du rapport social insurrectionnel (remise en cause de l’individu contingent, démassification). De façon générale, l’activité de crise dévoilera tout le fétichisme du capital, que la conscience immédiate actuelle exprime si spontanément. Elle « saura » de par son contenu et non pas grâce à la théorie, que le mode de production capitaliste n’a rien de naturel, que l’échange de la force de travail n’est pas une fatalité éternelle, qu’on peut produire sans travailler, que la marchandise, l’échange, la valeur ne sont pas les formes nécessaires de toute éternité à la survie de l’espèce, que les séparations dont notre vie est faite sont un facteur de l’exploitation des prolétaires. Toutes les insurrections de l’histoire du MPC ont, provisoirement, modifié la conscience immédiate du prolétariat dans le sens d’une telle radicalisation. Mais l’insurrection d’où sortira la première tentative de communisation ne pourra pas ne pas aller bien au-delà de ce qu’on a déjà vu.

On ne peut pas savoir quelle sera le vocabulaire de cette conscience de plus en plus vraie, sauf qu’il ne sera pas abstrait. C’est à partir de l’activité concrète des insurgés que théorie a produit les concepts de son propre langage abstrait. Mais ce n’est pas à partir de la diffusion dans la classe des abstractions dont la théorie est actuellement faite que se transformera la conscience immédiate du prolétariat insurgé. Sortir le vocabulaire révolutionnaire de l’abstraction, ce n’est pas répandre dans « les masses » des concept abstraits que tout le monde pourrait maintenant comprendre. C’est abolir pratiquement les institutions, formes, rapports, etc. que ces mots abstraits désignent dans la pensée théorique, et par là même créer le vocabulaire nouveau des modalités nouvelles de la vie sociale. Les prolétaires ne nieront-ils eux-mêmes en employant le mot « communisme » ? A l’échelle minuscule de leur présence dans le prolétariat mondial, les théoriciens participeront à cette transformation en renonçant enfin à leur jargon. Ils trouveront dans l’activité de crise des facilités pour ce faire. Leur clairvoyance théorique, si tant est qu’elle existe, sera forcément d’une efficience limitée, bien plus que dans les révolutions passées. Car il n’y aura pas de mouvement de masse à diriger ou à conseiller : il n’y aura pas de masses. Dans le mouvement vers l’individu particulier, les concepts abstraits généraux deviendront moins utiles. L’évolution de la conscience immédiate des prolétaires dans le sens d’une conscience plus vraie est strictement identique à l’approfondissement de l’activité de crise, aux succès remportés dans l’affrontement contre le capital. En tant que telle, elle fait partie des conditions de la communisation. Car celle-ci se fera comme action consciente et vraie, au sens où le résultat d’une action entreprise dans la lutte sera conforme au projet initialement déterminé. C’est la différence avec la conscience fausse, qui croit que le travail a pour but la production d’objets utiles alors qu’il ne se déploie que comme production de valeur nouvelle.

Si la communisation doit avoir lieu, elle se fera donc aux dépens de la théorie, en dépassant la séparation entre conscience immédiate et conscience théorique. Dans le mouvement même où le processus de communisation de la société se développe, l’abolition de toutes les séparations réconciliera pensée et action, supprimera la distance entre la conscience des actions ici et maintenant et celle de leur portée générale dans le temps et dans l’espace. Les insurgés verront de plus en plus clairement la signification générale et l’enjeu de leur luttes pratiques, à la mesure où ils aboliront tout pouvoir et toute économie. Dans ce processus, la théorie communiste disparaîtra en raison de l’inutilité des abstractions qui la constituent.

Si donc la théorie comprend qu’aujourd’hui elle ne sert à rien pour faire évoluer la lutte de classes vers la communisation, et que demain elle sera appelée à disparaître – si tout va bien – pourquoi s’efforce-t-elle de perdurer ? Parce que, tout dérisoire que cela puisse être, il y a des individus qui ne peuvent pas s’empêcher de réfléchir aux conditions du dépassement du MPC. Nous l’avons évoqué plus haut, ils sont le produit des phases de luttes, même non insurrectionnelles, que le prolétariat a connues dans la période récente. Ils forment le petit « milieu » dit radical. Leur influence sur le mouvement réel est nulle. On peut très bien imaginer que la communisation se fasse sans connaître rien de la théorie qui s’écrit depuis des générations. Mais les théoriciens existent, nous existons (un peu). A quoi pouvons nous servir ? Dans la phase actuelle en tout cas, il me semble qu’il s’agit surtout de dissiper quelques illusions favorisées par cet éloignement dont je parlais plus haut entre la théorie et son ancrage. Je pense que cela passe par la défense de quelques principes de base envers et contre tout et surtout contre les apparences, le réalisme, le pragmatisme. Notamment :

  • La lutte de classes comme seul facteur explicatif de l’histoire. L’unicité de la contradiction de classe impose que les conflits divers et nombreux qui minent la société capitaliste soient analysés dans leur relation fondamentale à l’exploitation du travail. Cela inclut des questions comme les genres, les races, mais aussi les problèmes de minorités nationales ou ethniques. L’illusion est ici qu’il existerait un autre sujet de la révolution que le prolétariat dans sa contradiction avec le capital.
  • L’existence de deux niveaux de la lutte de classes (cours quotidien, insurrection). L’importance de ce point se voit notamment par rapport à l’activisme militant en direction des luttes quotidiennes. Il permet aussi de reconnaître le potentiel contre-révolutionnaire du prolétariat : il ne suffit pas qu’il y ait engagement de prolétaires dans une lutte pour que ce soit le début de la révolution. L’illusion ici est qu’il y aurait transcroissance, par accumulation de luttes, entre les luttes quotidiennes et le processus révolutionnaire. Ce dernier se signale nécessairement par une rupture profonde avec le cours quotidien de la lutte de classe.
  • La reconnaissance de l’isolement de la théorie, dont le but n’est pas d’intervenir dans le cours quotidien de la lutte de classes (ni de se préparer à le faire dans les insurrections). L’illusion ici est qu’il resterait un espace pour une forme de politique prolétarienne.
  • L’affirmation qu’il faut tendre à définir la société communiste, et que pour ce faire, il faut assumer l’abstraction et une dose d’utopie. Ce point est important en ce qu’il fournit un « benchmark » pour évaluer la réalité capitaliste à l’aune du communisme. Par exemple, chercher à définir ce que pourrait être l’intégration de la jouissance des sens à l’activité productive aide à critiquer les prétentions de l’art d’aujourd’hui et à penser son dépassement. On peut sans doute appliquer la même méthode à la famille, au sport, au territoire, à la science, etc. L’illusion ici est qu’il resterait quelque chose à sauver dans ce monde.

C’est en particulier sur de telles bases que le point de vue qui est le nôtre peut faire apparaître toutes les institutions, activités, formes sociales, etc. comme historiquement transitoires. Cette critique généralisée inclut bien sûr la critique de l’économie politique, donc l’étude critique de Marx & Co. Mais elle s’élargit aussi à toutes les formes de la contre-révolution qui se mettent en place, telles que le Kurdistan, Palestine, Occupy, etc. (faut-il d’ailleurs appeler cela contre-révolution quand il n’y a pas de révolution?). Et elle englobe enfin la critique de la culture, ce supplément d’âme dont bourgeois et prolétaires décorent la brutalité de leurs actes et la grossièreté de leur pensée. Bien sûr, la défense théorique quelques principes ne changera rien au mouvement réel du rapport de classe. Comment, par exemple, pourrait-elle infléchir le mouvement du capital vers la guerre et du prolétariat vers les revendications identitaires ? Mais elle est notre façon d’affirmer que le mode de production capitaliste est une contradiction en mouvement, et que cette contradiction comporte une possibilité de dépassement. Au final, la théorie communiste aura prouvé la justesse de son point de vue quand son jargon et ses abstractions seront devenus inutiles à la compréhension d’un monde réconcilié avec lui-même.

B.A.

Août 2016

1Pour une analyse des grèves de Mai 1968, voir B. Astarian : Le mouvement des grèves en France en Mai-Juin 1968, http://www.hicsalta-communisation.com/bibliotheque/les-greves-en-france-en-mai-juin-1968

  1. schizosophie
    04/10/2016 à 04:52 | #1

    Le désespoir est une forme supérieure de la critique, pour le moment nous l’appellerons « bonheur ».

  2. adé
    04/10/2016 à 14:09 | #2

    https://www.youtube.com/watch?v=sc6c87KLdF4

    Léo Ferré « la solitude »

    Le désespoir est une forme supérieure de la critique, pour le moment nous l’appellerons « bonheur ».

  3. S
    05/10/2016 à 16:42 | #3

    « Les chants désespérés sont les chants les plus beaux ». C. Nougaro