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La prison, métaphore du monde qui vient

Huit Goya pour Cellule 211, neuf César pour Un prophète. A une semaine d’intervalle, deux films sur l’univers carcéral ont raflé les plus hautes récompenses cinématographiques en Espagne et en France. L’analyse du critique espagnol Angel Quintana.
Les comparaisons sont toujours odieuses – mais, dans le monde du cinéma et de la culture, elles sont inévitables. Surtout quand certains courants souterrains donnent lieu à des concordances thématiques et font que d’étranges liens se tissent entre des cinéastes sans contact direct, entre des filmographies nourries de traditions divergentes.[print_link]
Quand on voit Un prophète de Jacques Audiard, on ne peut que s’interroger sur ce qui unit ou sépare cet implacable polar français des âpres images ibériques de Cellule 211 de Daniel Monzón [encore inédit en France]. Ces deux films [qui ont tous deux raflé cette année dans leurs respectifs pays les principales récompenses cinématographiques] apparaissent, dans les filmographies de leurs auteurs, comme des œuvres qui puisent dans la tradition du film de genre en cherchant à l’actualiser, à l’inscrire dans les rythmes du nouveau millénaire.

Audiard s’interroge sur la manière dont les nouveaux systèmes de pouvoir créent de  nouveaux systèmes délictueux que le cinéma de fiction doit explorer sans concessions, avec une grande prudence. Monzón, quant à lui, ne se réclame d’aucun modèle autochtone. Il se démarque de la tradition de la peinture de mœurs chère au cinéma espagnol pour chercher dans certains modèles du cinéma américain l’inspiration lui permettant de faire des films commerciaux, acceptables pour le public moyen espagnol.

Jacques Audiard et Daniel Monzón suivent, par des chemins différents, une même démarche par rapport au cinéma de leurs pays respectifs. Tous deux veulent prouver au marché que le cinéma d’auteur ne peut prétendre à un certain succès commercial que s’il embrasse le cinéma de genre et que, à l’inverse, le cinéma de genre ne peut acquérir ses lettres de noblesse que s’il accepte un certain regard d’auteur.

Dans Un prophète et Cellule 211, l’univers carcéral est le décor central du récit et fonctionne comme un lieu symbolique, une métaphore des tensions qui régissent le monde extérieur. Leur démarche a aussi à voir avec quelque chose qui est dans l’air du temps. Dans un monde où les multiples images ne cessent de nous dire que tout peut être rendu visible, un certain cinéma de fiction semble vouloir nous rappeler que la visibilité sociale dépend des multiples substrats d’invisibilité qui la rendent possible. Les mondes clandestins jouent un rôle déterminant dans la politique ou l’économie, et opèrent dans l’ombre pour nous prouver que les différentes couches du réel sont nettement plus complexes que nous ne le supposions a priori. La saison dernière, Gomorra de Matteo Garrone creusait ce même sillon, la série télévisée The Wire [Sur écoute] n’a cessé de réfléchir en ce sens et cette année, Un prophète prend la suite.

Dans toute réflexion sur les mondes clandestins, cet espace d’invisibilité par excellence qu’est la prison constitue une métaphore essentielle. La prison est un microcosme où les luttes de pouvoir, les haines raciales et les tensions politiques à l’œuvre dans la société sont ramenées à des épures. Un prophète entend démontrer comment les vieux systèmes de pouvoir s’effondrent quand de nouveaux apparaissent et qu’ils agissent de façon implacable. Nous voyons dans le film comment les Corses règnent en maîtres : ils fixent leurs règles, corrompent la police et recrutent les novices pour en faire leurs nouveaux soldats. Les Corses dominent les musulmans jusqu’à ce que ces derniers, lentement, de façon calculée, finissent par prendre le pouvoir. Mais, pour y arriver, il leur faut un prophète, une figure symbolique capable de détruire l’ennemi.

Cellule 211 est l’histoire d’une révolte. La prison devient une poudrière, un monde dangereux où la seule loi est celle du plus fort. Monzón construit une figure mythique, Malamadre, à qui il confère une dimension surhumaine, mais il fait succomber son pouvoir face à celui du plus faible, face au nouveau prophète qui a effectué une immersion sociale. Malik, le jeune héros arabe d’Un prophète, et Juan Oliver, le maton pris dans la mutinerie de Cellule 211, sont deux êtres que la nécessité de survie oblige à passer par un processus d’apprentissage. Ce processus implique d’accepter l’assassinat comme preuve de confiance et de capacité à maîtriser la situation. Ainsi, les Corses incitent Malik à assassiner un traître et le fantôme de cette mort devient la part d’ombre de sa conscience, le péché originel qui va lui ouvrir les portes de la maîtrise de son univers. Chez Juan Oliver, le processus consiste à renoncer progressivement à son moi pour se transformer en l’autre. Au terme de ce processus, les deux personnages conquièrent d’importantes parcelles de pouvoir.

09.03.2010?|? Angel Quintana?|?La Vanguardia

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  1. Patlotch
    16/03/2010 à 00:21 | #1

    J’ai vu “le prophète”, le film espagnol non. J’ai pas connu la prison. La garde à vue, oui. Mon fils 12 ans aussi, à Montreuil, et la zone dont vient le “héros” de ce film.

    Que montre ce film ? C’est la question qu’on devrait se poser, en cinéphile comme en critique social. Je me suis frité à ce propos avc ma soeur, assistante sociale, qui connaît a priori le milieu dont il est question, et limite avec un “travailleur social” connu pour son engagement dans la lutte sans papiers et proche du courant communsateur.

    Franchement, ya rien dans ce film pour dire la situation des ‘petits’, en prison. Le héros réussit, il devient un caïd. Le dernier plan est clair. Et, de A à Z, ce film ne montre rien du monde dont viennent la majorité de ceux qui croupissent en tôle pour des raisons sociales, ‘politiques’, ou activistes.

    Moi je suis pas de ce milieu, j’ai pas boudé mon plaisir, mais bon, le “matéphore du monde qui vient”,doit dépendre d’où on la formule. DNDF, avec un titre pareil, sans plus de commentaire, et cette critique gnan gnan, risque d’être aussi décalé avec le milieu carcéral qu’avec sa critique sociale.

    Maintenant, qu’on puisse trouver, sans plus de discours critique, un intérêt à ce film, ça me rappelle tellement le jugement de n’importe quel couillon “stalinien” sur telle émission de télé, que j’en préfère encore, à tout prendre, certains excès post-situs.

    Désolé. Je me demande franchement si DNDF ne devrait pas fermer, plutôt que suscister aussi peu de “discussions” (pince à sucre de BL)

  2. pepe
    16/03/2010 à 11:59 | #2

    Le titre de ce “post” est, bien entendu, celui de l’article trouvé sur Courrier International. Il n’est pas de dndf, bien sur, vu le contenu!… Je pensais que cela allait sans dire!
    Cela dit, s’il faut, pour trouver un interêt à une oeuvre quelle qu’elle soit, qu’elle mette en exergue et fasse l’apologie la vie des petits dans leur souffrance exemplaire, voila une véritable critique stalinienne. Les pauvres, pour s’en sortir, deviennent aussi des ordures, dans le capital.
    Si c’était si beau d’être petit, il n’y aurait pas à faire de révolution!!!!
    pepe

  3. Patlotch
    19/03/2010 à 00:10 | #3

    Je trouve simplement symptomatique le succès de ce film, et je me garderais d’en faire un indice positif.

    Ce film n’a aucun recul, aucune distanciation sociale. C’est quand même un problème, non ? Pas besoin d’être stal pour ça. Le même “proche de nous” trouve toutes les vertus à sa fille qu’il accompagne au “salon du mariage”…

    Désolé, mais continuez comme ça, de silences concernant la théorie et son rapport au réel sous les yeux, en relai vaguement positiviste de tout et n’importe quoi comme faisant sens, sauf à pouvoir le montrer… Les totalitéristes de IDT ont quand même mis le doigt sur un sacré gap, à assumer le rapport avec “un groupe de théorie communiste”.

    Maintenant, basta, si c’est pour flatter la beaufferie environnante, je m’en tire comme BL : c’est pas une “discussion”. Mais on viendra pas dire que j’ai pas fait quelque effort. Mon duo de faire-valoir de DNDF avec AD a assez duré à mon goût. De chacun selon ses responsabilités…

    Autant en emporte le vent

  4. pepe
    20/03/2010 à 11:43 | #4

    Ton commentaire arrive à point nommé… Je passe sur le débat autour de la critique cinématographique, sans aucun intérêt tu en conviendras.
    Je m’intéresse plus à la deuxième partie de ton commentaire et à tes diverses tentatives pour appeler à un débat entre personnes qui se situent dans les débats autour de la communisation.
    En fait, depuis quelques temps, dndf pose quelques problèmes à ses concepteurs et animateurs. C’est vrai, l’idée que l’accumulation d’infos, textes et commentaires « fait sens » a une limite et nous l’avons peut être atteinte…Aujourd’hui, cette collection fait plus « tout et n’importe quoi » , fourre tout, que réellement sens. Alors que faire (je sais que l’expression t’es chère !) ?
    Il est bien clair qu’une partie des gens avec qui nous aimerions échanger ne « viennent pas ». Dndf n’est pas assez offensif pour les rebelles, pas assez « théorie lourde » pour d’autres, sans compter ceux qui n’ont pas le temps de nous lire et commenter….
    Cela dit, l’idée était justement de ne pas ressembler à une recension de tous les encagoulés plein de cocktails Molotov, de ne pas accumuler les déclarations péremptoires, définitives, emphatiques, grandiloquentes, boursoufflées, pompeuses, péremptoires, déclamatoires, tonitruantes, vociférantes… L’idée n’était pas non plus de créer un nouveau site théorique. Ceux de Meeting, Senonevero, Théorie Communiste, Aufheben, Trop-loin , etc, etc font cela très bien, et nous n’aurions pas été au niveau !
    Du coup, nous ne sommes pas assez nombreux à animer ce site pour garantir la qualité de ce qui pourrait une « veille théorique » des luttes et en faire une sélection pertinente.
    Nous réfléchissons sérieusement à une refonte du site et de ses objectifs. Plus ramassés ? Plus sélectifs? Plus commentés ?… On verra.
    Ce qui est sur, c’est que nous sommes lus, et ce de façon sélective : l’article « le tout sur le tout » et ses commentaires a été ouvert 784 fois en un mois et demi, détrôné seulement par « Théorie communiste 22 est sorti », ouvert 841 fois et quelques mois ! On ouvre dndf, c’est incontestable mais on ne voit aucune utilité à commenter ou fournir des critiques. C’est comme ça !

  5. A.D.
    20/03/2010 à 19:29 | #5

    “Cela dit, l’idée était justement de ne pas ressembler à une recension de tous les encagoulés plein de cocktails Molotov…” Pépé
    “…sa fille qu’il accompagne au « salon du mariage »…Patlotch
    Impérieusement décider du cocktail : -molotov ou bloody marie-.
    Mauvais ménage, risque d’incendie sur robe blanche…
    ..une « veille théorique »,Pépé : une veillée funèbre, ou/et pleine d’ivresse, et de contes autour de la cheminée ? Veillons autour de la vieille théorie…Non sans plaisanter : de kèz aquo ” veille” théorique ? Comprends pas cette expression genre : “cellule de crise” “vigipirate”, veille théorique… Veiller sur quoi ? à quoi ? et pourquoi veiller ?.
    Voilà ce que je propose : Un côté avec le panneau “Encagoulés plein de cocktails molotov”, et “plein de déclarations péremptoires, définitives, emphatiques, grandiloquentes, boursoufflées, pompeuses, péremptoires, déclamatoires, tonitruantes, vociférantes”.
    : Un autre côté “une veille Théo Ric” et ses thèses très lourdes ( pensez quand même à y inclure quelques discours d’une lucidité critique aveuglante, type : les rebelles et leurs vanités infantiles, pour faire un pont) Non ?

  6. pepe
    21/03/2010 à 10:33 | #6

    veille théorique: essayer de repérer ce qui se fait et s’écrit par-ci par-là sur la planète et qui nous intéresse, pour en être le relai …. Pas plus, pas moins!

  7. Victor
    22/03/2010 à 02:06 | #7

    En tout cas pour moi DNDF ça fait sens. Je ne commente pas, mais je suis attentif.

  8. A.D.
    22/03/2010 à 11:35 | #8

    “En général, le rebelle est dérisoire mais il peut devenir tragique, dans sa forêt bolivienne, au bout de son P38 sur les trottoirs de Paris, Rome ou Berlin, ou quand il arrive à se hisser à la tête d’une révolte qui aboutit…

    Le rebelle est souvent un homme mais, même femme, le rebelle a de grosses couilles. Il parle haut et fort. Il préfèrera toujours celui qui sort son gros calibre à celui qui se soumet.
    Pour lui, le monde se divise en deux, les pleutres et les guerriers, ceux qui rampent et ceux qui brisent leurs chaines, les veules et les révoltés, le barbare et le fonctionnaire, street fighting man contre quidam.

    Le rebelle est au pouvoir ce que la secte est à la religion, un turbulent postulant, un histrion encombrant mais plein d’avenir.”Pepe in” les rebelles”.

    ” ne pas accumuler les déclarations péremptoires, définitives, emphatiques, grandiloquentes, boursoufflées, pompeuses, péremptoires, déclamatoires, tonitruantes, vociférantes… L’idée n’était pas non plus….”Pepe in Mars 2010 (la prison…)
    Faut vraiment être myope, pépé, pour ne pas voir ces tiennes envolées comme des déclarations définitives…etc. Comme disait ma grand-mère, rebelle qui se maria en son temps “par la mairie” et en robe ” bleue électrique” : aucun bossu ne voit sa propre bosse.
    Veille théorique, veille sanitaire, cordon sanitaire, ligne théorique…
    pour voir ce qui se dit ,et cracher sur ce qui se fait sauf…si ce sont de vrais bons ouvriers (ceux qui baissent la tête sûrement).
    Tout Cela est très bien ficelé, bétonné, solide et rigide, et surTout Cela (toute cette lourdeur théorique et ces conclusions pseudo-théoriques, type sur les rebelles, mais pas seulement) permet de se cacher derrière, comme d’autres derrière leur réalisme, leur pragmatisme etc…
    Cette hauteur vous a déjà perdu, trahis par cette posture, la théorie, ligth ou heavy fait l’effet d’un moulin à prière servi par les purs, qui ne mouillent pas au contact de la boue de Romulus.
    C’est beau, c’est grand, c’est fini.
    Finalement un discours impraticable, une faille dans l’articulation, un savoir mort de spécialiste social

  9. pepe
    22/03/2010 à 15:51 | #9

    Bien vu!
    Un article de dndf sur 858 publiés, “le fond de l’air est psychotique” (http://dndf.org/?p=4993) tombe bien sous les coups de la critique interne de ce site!

  10. Patlotch
    27/03/2010 à 23:05 | #10

    Pepe : Ton commentaire arrive à point nommé… Je passe sur le débat autour de la critique cinématographique, sans aucun intérêt tu en conviendras.

    Je ne suis pas qualifié pour une critique cinéphile, mais je pense voir le sens que revêt le succès “populaire” de ce film, et les palmes qui en résultent. D’un certain côté, je suis satisfait de ce succès, comme une confirmation que ce film est adéquat à l’air du temps, une occultation, et nul du point de vue de la critique sociale (bien plus par ex. que Shutter Island, et le livre, et le film). Passons donc sur la déception qu’il puisse séduire de nos amis…

    Pepe En fait, depuis quelques temps, dndf pose quelques problèmes à ses concepteurs et animateurs. C’est vrai, l’idée que l’accumulation d’infos, textes et commentaires « fait sens » a une limite et nous l’avons peut être atteinte…

    J’en sais rien. Moi, sans DNDF, je serais un peu plus perdu, j’aime bien cette série d’infos tous azimuts, qui se prennent pas la tête, mais informent efficacement – de façon ‘sélective’, c’était amical – sur ce qui se passe, matière à alimenter une réflexion, une “veille théorique”, n’en déplaise à certains qui font dans l’ironie anti-théoriciste de façon vaine plus que déplaisante – j’ai pas envie d’y répondre, maladie infantile… Je préfère être de ce point de vue “blindé”, comme disait BL.

    Pepe Aujourd’hui, cette collection fait plus « tout et n’importe quoi » , fourre tout, que réellement sens. Alors que faire (je sais que l’expression t’es chère !) ?
    Il est bien clair qu’une partie des gens avec qui nous aimerions échanger ne « viennent pas ». Dndf n’est pas assez offensif pour les rebelles, pas assez « théorie lourde » pour d’autres, sans compter ceux qui n’ont pas le temps de nous lire et commenter….

    Je suis d’accord avec toi. C’est “comme ça”. C’est juste usant, au bout d’un moment, de faire le singe dans la vitrine.

    Pepe L’idée n’était pas non plus de créer un nouveau site théorique. Ceux de Meeting, Senonevero, Théorie Communiste, Aufheben, Trop-loin , etc, etc font cela très bien, et nous n’aurions pas été au niveau !

    Non, tous ne font pas ça très bien, mais j’ai pas envie de le faire à leur place. ‘Plus loin’ fait mieux et plus modestement que TC, dont le site est calamiteux relativement à la richesse des archives et des positions actuelles.

    Pepe Du coup, nous ne sommes pas assez nombreux à animer ce site pour garantir la qualité de ce qui pourrait une « veille théorique » des luttes et en faire une sélection pertinente.

    Je suis d’accord. Peut-être, à la lumière d’une remarque des IDT (Invitation au débat sur la totalité), le lien entre infos et théorie de référence n’est-il pas assez revendiqué, ‘exploité’ exploitant ce que nous avons sous les yeux. Peut-être les théoriciens doivent-ils prendre quelque risque d’un moins de rigueur pour un peu plus de présence critique au fil de l’actualité, comme pour vérifier ce qui est dit ponctuellement, plus ‘lourdement’ à l’occasion de luttes plus spectaculaires, qui feraient ‘étapes’, alors que tout fait sens, dans le même sens ?

    À part ça, Internet, “c’est comme ça”, DNDF une vitrine de plus, et ça défile au quotidien, on n’y échappe pas. Pas mal de camarades viennent là en consommateurs, moi le premier, c’est pas simple de s’y engager, mais quand même plus facile qu’avec la police, en attendant la fin.

    Un pseudo, c’est comme un voile pour dire sa vérité. Je vote pour le voile intégrable.

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