Revue Montages : « Éléments d’économie politique du fascisme »
« Le texte ci-dessous est la retranscription, légèrement remaniée, d’un entretien entre Romaric Godin et Robert Ferro qui a eu lieu le 11 octobre 2025 au DOC! à l’occasion des 10 ans des éditions La Tempête — qui venaient de publier Industrie et national-socialisme de Sohn Rethel. Un membre de celles-ci en assurait la modération. L’appareil de notes a été rédigé par la rédaction à l’occasion de cette publication. »
https://www.montages.site/elements-deconomie-politique-du-fascisme/


Quelques commentaires à propos des interventions de Ferro et Godin relatives à la présentation du livre de Sohn-Rethel « Industrie et national-socialisme »
L’insistance sur l’unification du capitalisme allemand (le capitalisme italien est moins pris en compte) autour des secteurs les plus « faibles » de l’industrie est un point central et c’est le principal intérêt des interventions de Godin et Ferro. Il est très intéressant de voir se développer une analyse du fascisme qui va à l’encontre d’une certaine vulgate sur « fascisme et grand capital ». Cette unification ne peut s’effectuer que par une intervention massive de l’Etat comme pourvoyeur de profits fictifs et par la fuite en avant que cela induit en tant qu’économie de guerre qui ne peut se résoudre que dans la conquête de sources captives de matières premières à bon marché et de réservoir de main-d’œuvre exploitable à bon compte sous le mode dominant de la plus-value absolue. Cependant, dans cette unification n’est jamais ne serait-ce qu’évoquée la propriété foncière et les velléités de « réforme agraire » en Italie.
Toutes les données économiques de Ferro et Godin sont précieuses, pertinentes et indispensables et invitent à la lecture de Sohn-Rethel, on peut les remercier de leur traduction, mais si elles rendent compte de la base du fascisme, elles ne rendent pas compte de son originalité (si ce n’est de sa spécificité historique) par rapport à ses homologues contemporains du Front populaire en France ou du New deal aux Etats-Unis ou, à la limite, de la planification soviétique. Et, surtout, comment cette « originalité » rétroagit sur sa base. Sans les négliger, loin de là, il faut parfois prendre ses distances, se méfier, de l’apparence de « sérieux » que confèrent les seules références aux données objectives de l’ « économie ».
Il y a, dans cela même qui fait tout l’intérêt de cette présentation de Sohn-Rethel, une conception unilatérale (tronquée) de l’exploitation.
Cette dernière n’est vue que comme une opération comptable, objective, du seul « point de vue » de la classe capitaliste. Comme si l’exploitation de la force de travail était du même ordre que l’utilisation de n’importe quelle autre « matière première », une simple condition objective à satisfaire et non une relation toujours contradictoire dans le MPC et cela pour le capital lui-même. L’exploitation est une relation, un rapport de production, et cela même si nous en restons au simple point de vue unilatéral du pôle capital du rapport. L’exploitation est toujours une relation sociale, un rapport de production structurellement contradictoire. Cette relation qui est finalement la lutte des classes est la chose absente des interventions de Godin et Ferro (mais on ne peut pas tout dire).
On ne peut comprendre le fascisme à partir d’une relation à la force de travail comme s’il s’agissait seulement d’une matière première ordinaire. L’exploitation est une relation réflexive : la présence de l’un dans son autre. L’exploitation est constamment un rapport de production historiquement spécifié et non un « extractivisme ». Quand le fascisme est l’unification du capitalisme national autour des secteurs les plus « faibles », il est alors, dans sa mobilisation de la force de travail, l’envers pervers de l’échec de la révolution programmatique : une affirmation perverse du travail, comme dépendance du capital à ce dernier (plus-value absolue).
Si l’impact des conséquences sociales et idéologiques de la Première Guerre mondiale est souligné, il est surprenant qu’il ne soit jamais fait seulement allusion à la « vague révolutionnaire » qui a balayé l’Allemagne et l’Italie à l’issue de cette guerre. On peut discuter de la nature et de l’ampleur de cette vague, mais pas de son existence et de ses conséquences. Le fascisme est incompréhensible sans en tenir compte. Tim Mason souligne dans son ouvrage sur la politique sociale du IIIèmeReich qu’une des angoisses des dirigeants nazis était la répétition dans une guerre à venir du « coup de poignard dans le dos ». Si l’unification du capitalisme allemand ou italien impliquait une revitalisation de l’extraction de plus-value sous son mode absolue, elle impliquait aussi une préservation et l’octroi de certaines assurances à la classe ouvrière nationale.
En Italie, comment ne pas prendre en compte que Mussolini fut membre du Parti Socialiste et même avec Bordiga de la fraction abstentionniste ? Le terme même de « fascisme » renvoie, bien sûr, à l’antiquité romaine, mais aussi à l’appellation d’une des premières formes d’organisation du prolétariat agricole sicilien et calabrais ainsi que des ouvriers et ouvrières du soufre et des carrières. En Allemagne, il n’est pas innocent que le Parti nazi soit le Parti national-socialiste des ouvriers allemands. Dire que les ouvriers étaient unanimement en-dehors ou contre ce Parti est peut-être exagéré, à moins d’exclure les chômeurs, membres des S.A, de la classe ouvrière (il fallut les éliminer) ou d’ignorer les quelques tentatives de collaboration (il est vrai sans lendemain) entre le KPD et le parti nazi. La glorification du travail n’est pas seulement un « attrape couillons » ou l’idéologie sous laquelle opère l’extraction de plus-value sous son mode absolue.
De même qu’il est impossible de parler du fascisme sans référence à la « vague révolutionnaire », la présentation de Ferro et Godin laisse dans l’ombre la question difficile consistant à définir un « capitalisme national » ; sans pouvoir jamais y répondre de façon totalement satisfaisante, il paraît impossible d’aborder la question du fascisme sans soulever la question.
En ce qui concerne le parallèle possible avec la situation actuelle (soulevé par les questions de l’assistance), on peut relever le même type de manques. Ferro et Godin soutiennent avec raison qu’il faut réserver le terme de « fascisme » à la période de l’entre-deux-guerres et qu’il est faux de qualifier ainsi la période actuelle (le principal « accusé » étant, comme ils le disent, le capitalisme dominant). Il ne pouvait s’agir dans le cadre de cette présentation de développer la question mais on ne peut pas la rejeter sans autre forme de procès. On ne peut ignorer la question : pourquoi ce parallèle est-il aujourd’hui si souvent fait ? L’exploitation est une implication réciproque dans laquelle les termes s’impliquant ne sont pas à égalité, l’un subsume l’autre, d’où la capacité (ou seulement la possibilité) pour le terme subsumant de « préempter » hégémoniquement les modalités d’opposition du terme subsumé, en ce que le subsumant est le terme dans lequel se retrouvent toutes les conditions de la reproduction du rapport (y compris sa contradiction).
De par cette « préemption » possible, les luttes actuelles opèrent massivement sous l’idéologie du capital national et de la citoyenneté, sous l’idée de peuple. On y retrouve, dans cette citoyenneté, la délégitimation de l’Etat des élites, la panne de la « démocratie représentative », « l’injuste partage des richesses ». La citoyenneté populaire revendique un Etat juste, fort et national, sans oublier la montée en force de l’ordre moral et patriarcal qui confère à chacun et chacune place et identité. La distinction riches / pauvres (élite / peuple) qui peut faire penser aux discours fascistes occulte dans les rapports de distribution la substance unique de la richesse comme valeur et plus-value, c’est la réalité efficace du fétichisme sur lequel se fonde la politique.
Entre les rapports de production et les rapports de distribution il ne s’agit pas d’une dialectique du passage dans laquelle les termes s’excluent réciproquement, mais d’une réflexion : médiation avec lui-même grâce à sa négativité propre, rapport à soi seulement en tant que rapport à autre chose que soi. La même chose peut être dite du rapport d’exploitation.
Il est vrai, comme le disent Ferro et Godin que tous les Etats faussement qualifiés de « fascistes » (nous sommes d’accord) ne mènent pas la même politique (Etats-Unis, Argentine, Italie, Hongrie, etc.), certains sont protectionniste (à géométrie variable …) d’autres plus ou moins libre-échangistes. Ce qui fait cependant leur unité c’est que, pour reprendre les termes de Ferro et Godin, chacun cherche à organiser et « unifier » son capitalisme comme national (à constituer ou s’inscrire dans des blocs régionaux) et à tirer un trait sur le « multilatéralisme ». Tous ces État se heurtent à la question de la « réintégration » de la reproduction de la force de travail dans la reproduction propre du capital c’est-à-dire dans les modalités redéfinies de sa valorisation. Ce qui s’effectuera (ou non) au « fil de l’eau » des luttes de classes, elles-mêmes susceptibles de s’intriquer avec les guerres.
https://www.franceinfo.fr/politique/front-national/enquete-si-on-arrive-au-pouvoir-on-aura-une-politique-pro-business-comment-le-rn-tente-de-se-rapprocher-des-grands-patrons_7728604.html