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Théorie Communiste N° 28 est sur les rotatives.

Date de sortie officielle, le 10 février. Disponible en librairie à Paris et Marseille à ce moment là. Ci dessous, la 4° de couverture puis le « Propos d’étape » qui introduit le numéro. dndf

La quatrième de couverture:

La contradiction constitutive du mode de production capitaliste, l’appropriation de surtravail et la plus-value, avec la théorie de la population qui en découle, se diffracte en une multitude de facettes mettant en mouvement et en jeu des classes et des catégories sociales hétérogènes aux frontières et intérêts mouvants se cristallisant dans un jeu politique au niveau des États ou des blocs étatiques qui en retour les formalisent et produisent les idéologies sous lesquelles les contradictions sociales ou de classes, la contradiction de genre, les segmentations raciales opèrent. Les contradictions sociales ou politiques sont toujours des contradictions de classes ou de genre, mais les considérer sans la multitude de médiations qui construisent les secondes en les premières c’est ne pas comprendre ces contradictions de classes elles-mêmes.

 Actuellement, l’agencement des pièces répond à un puissant régisseur : la crise de la mondialisation sous supervision américaine. Quels sont actuellement les « courants absolument différents », les « intérêts de classe hétérogènes », les « tendances politiques opposées », la « richesse de contenu » et les « combinaisons inattendues » qui affectent « ceux d’en bas » et « ceux d’en haut » ?

Ils sont innombrables, intriqués et surtout mondiaux. Quelle contradiction conjoncturellement pourrait focaliser ce faisceau ? Quelle peut être la dynamique de ces conflits ? Il ne faut ni surestimer, ni sous-estimer les vastes mouvements interclassistes qui, depuis 2010, parcourent le monde. Dans ces mouvements coexistent, s’articulent et entrent en conflits les crises économiques, politiques, nationales et internationales. Tout l’avenir tient au type de contradiction, à la classe ou sous-catégorie de classe qui coagule et donne sens conflictuellement à l’ensemble. À moins que la guerre absorbe tout le reste…

Sans ce « Propos d’étape» qui tente de faire une synthèse, dans une même problématique d’éléments divers et disparates, les textes publiés dans ce numéro de Théorie Communiste pourraient apparaître comme une simple suite d’analyses sociales, économiques, géopolitiques, etc., sans  unité. L’objet de ce « Propos  d’étape» est de poser ce qui marque spécifiquement la production théorique : l’affirmation, dans une situation particulière, d’une « perspective révolutionnaire » dans le cours des luttes de classes, dans leur diversité et leurs formes d’apparition. C’est le risque idéologique de la théorie, mais risque sans lequel elle se perdrait misérablement elle-même en se considérant comme se croyant la « meilleure » analyse de ce qui est.

Propos d’étape[1]

(Subjectivité, combinatoire et conjoncture)

 

« Il existe des sphères de pensée dans lesquelles il est impossible de concevoir une vérité absolue existant indépendamment des valeurs et des positions du sujet et sans relation avec le contexte social. […] car ce qui est intelligible en histoire ne peut être formulé qu’en rapport avec le problème et les constructions conceptuelles qui prennent eux-mêmes naissance dans le flux de l’expérience historique. […] Ainsi, l’élément idéologique dans la pensée humaine, considéré sur  ce plan, est toujours lié à la situation vitale actuelle du penseur[2]. »

« Le chercheur qui entreprend les études historiques suggérées ci-dessus, n’a pas à s’occuper du problème de savoir ce qu’est la vérité ultime. Des rapports réciproques sont maintenant devenus apparents, à la fois dans le présent et dans l’histoire, qui autrefois n’auraient pu être analysés aussi complètement. Admettre ce fait dans toutes ses ramifications donne au penseur moderne un immense avantage. Il ne sera plus porté à soulever la question de savoir laquelle des parties en présence à la vérité de son côté ; il dirigera plutôt son attention vers la découverte de la vérité approximative telle qu’elle se présente au cours du développement historique du processus social dans sa complexité[3]. »

La théorie dans sa nécessaire dimension idéologique

Spéculation et téléologie

 

Puisqu’il nous faut abandonner les certitudes, foin de La Sainte Famille et de son : ce que le prolétariat « sera obligé de faire conformément à son être [4]», et  de la « négation de la production capitaliste […] avec la fatalité qui préside aux métamorphoses de la nature. (Le Capital)[5].» Il n’y a de « sens de l’Histoire » et de nécessité du communisme que de par la situation, la pratique et le point de vue d’un acteur particulier qui ne peut faire naître et  exister ce « sens » que par et dans sa pratique.

L’appréhension de la situation actuelle interroge fortement la nature et la validité de la production théorique. Une production théorique est d’autant plus rigoureuse qu’elle est ouverte,  et soumise à des aléas et réfutable (ou, selon cet anglicisme, falsifiable). La théorie ne peut être une science de par l’identité entre son sujet et son objet,  mais elle ne peut se contenter d’avoir pour base le subjectivisme d’un « point de vue de classe », en ce que la conscience de soi du prolétariat ne peut être immédiate, étant pour être conscience de soi, connaissance de la société par la médiation de la contradiction avec la classe antagonique[6]. Dans la mesure où le capital subsume le rapport contradictoire et le fait sien, il n’en est pas de même pour la conscience de soi de la classe capitaliste qui demeure une conscience de soi, c’est-à-dire (sous réserves de nombreuses autres déterminations) une idéologie hégémonique définissant les termes dans lesquels sont formulées les oppositions à elle.

Si, actuellement (c’est-à-dire au-delà de l’inéluctabilité du communisme tel que le programmatisme le produisait), la production théorique est toujours menacée du « délire », c’est qu’elle ne peut, par nature, que viser le communisme dans le mouvement contradictoire du mode de production capitaliste, c’est sa raison d’être, alors que ce même au-delà du programmatisme fait de la révolution une conjoncture, c’est-à-dire une chose par nature aléatoire. Pour le programmatisme, la révolution était nécessaire, dépendant seulement de circonstances et soumises à des conditions subjectives (conscience, politique des partis et des avant-gardes avec leurs possibles bureaucratisation et « trahisons », etc.), l’objectivité, quant à elle était assurée.

Le concept passe-partout de « prolétariat » est le marqueur de la nécessaire dimension idéologique de la théorie (voir plus loin). Si le concept passe-partout de « prolétariat » est le marqueur de la nécessaire dimension idéologique de la théorie (voir plus loin), son identification avec la classe ouvrière, justifiée à la fois sociologiquement et dans la problématique du programmatisme occultait sa dimension idéologique. De même que l’identité ouvrière, dans la première phase de la subsomption réelle du travail sous le capital n’était pas, elle aussi, une donnée objective, mais une pratique ouvrière dans un certain rapport au capital. Elle n’était pas un donné englobant de fait et de soi toute la classe, elle s’était constituée en excluant ou tout au moins dans des rapports complexes et conflictuels d’intégration avec, par exemple, les travailleurs immigrés et  les femmes. L’identité ouvrière était une construction sociale de la classe ouvrière, un mouvement dans lequel elle s’auto-construisait. Sa force résidait dans son apparente adéquation aux rapports de production.

Quelles sont aujourd’hui non pas le « sens des contradictions »  mais nos perspectives  affirmées en elles ?

Dans La Matérielle[7], Christian Charrier présente, de façon critique, deux types d’approche de la question :

* soit, le rapport des luttes actuelles à la révolution est un rapport sélectif. Le « des luttes actuelles à la révolution » se décline alors en un « quelles luttes actuelles pour la révolution ?  : les luttes anti-travail, l’autonomie, etc., chacun fait son marché dans la lutte de classe ».

* soit, dans le cas de TC (comme il le résume justement ), la relation entre les luttes actuelles et la révolution tient à la « contradiction » entre le prolétariat et le capital qu’est l’exploitation comme mouvement du capital, simultanément dans sa reproduction et dans le procès de son abolition : « le capital comme contradiction en procès ». Le capital est virtuellement (en puissance) aboli au niveau du procès contradictoire de la valorisation du capital « dans son concept ». La fin est toujours déjà présupposée.

 Dans tous les cas, la relation repose sur un déjà mais pas encore (le noch nicht hégélien pivot de toute systématicité spéculative), la « fin » est là mais pas encore réellement pour elle-même, c’est-à-dire « effective ».

La critique des théories existantes par Charrier n’est pas  leur critique au nom d’une « autre théorie », elle est, de fait, la critique de toute théorie dans sa nature même qui, sous peine d’un plat positivisme, ne peut échapper à la téléologie et la spéculation. La critique de La Matérielle voit juste, mais si on ne considère pas qu’il s’agit là de déterminations inhérentes à toute production théorique, la seule option est alors le silence.

La production théorique est toujours prise de parti, spéculative et téléologique (le « noch nicht » hégélien, comme le dit Charrier),  c’est son incontournable dimension idéologique. La théorie, quelle qu’elle soit, de la plus « terre à terre » à la plus sophistiquée, optimiste ou pessimiste, est nécessairement téléologique (donc idéologique). Si elle était la Science que parfois elle prétend être, elle ne se serait pas aussi régulièrement trompée sur l’aboutissement des situations historiques analysées.

Conjurer le délire

Malgré sa nature nécessairement spéculative et téléologique, ce qui peut préserver la production théorique du « délire », c’est sa capacité à se produire comme une approximation du processus social qu’elle présuppose comme devant ou pouvant aboutir au communisme. Une théorie approximative est une théorie qui, sur la base d’acquis, construit, de façon ouverte à de possibles remises en cause, le développement historique de la lutte de classes … « jusqu’au communisme ». Ses critères de validation sont donc doubles : d’une part, être susceptible de formuler des acquis, d’autre part, construire la perspective communiste de telle sorte que cette construction soit vulnérable au développement historique. Ce qui implique que cette formulation des acquis soit telle qu’elle autorise la réfutabilité de ce qui est construit sur eux.

            Par exemple : la division de la société en classes, la lutte entre ces classes, le caractère historique du mode de production capitaliste sont, entre autres, des acquis anciens que l’évolution de la société, les crises, ont théoriquement confortés. L’intégration de la défense de la condition prolétarienne avec le passage en subsomption réelle du travail sous le capital, la critique du syndicalisme, de la démocratie, de l’avant-gardisme, des conceptions sociales-démocrates ou bolchéviques de la lutte de classes, les concepts de programmatisme, de cycle de luttes, d’implication réciproque, résultent quant à eux de la dernière crise révolutionnaire des années 1960-1970, avec la critique de l’affirmation de la classe, de l’autogestion, des conseils ouvriers. À partir de là, on formule une théorie de la lutte de classes et de son devenir comme production du communisme, théorie qui doit être cohérente avec ces acquis considérés en quelque sorte comme des faits objectifs que la théorie se doit d’intégrer dans sa réponse à la question essentielle : de la situation actuelle à la révolution. Ce qui, sur la base de ces acquis, se formule aujourd’hui de la façon suivante : comment le prolétariat agissant strictement en tant que classe du mode de production capitaliste peut-il abolir le capital et donc s’abolir lui-même ? C’est à partir de là que l’on peut formuler aujourd’hui une théorie de la lutte de classe et de son devenir.

Si la théorie est produite sur la base d’acquis, il faut considérer qu’il y en aura toujours de nouveaux. En ce sens, par exemple, après l’impossibilité définitive du programmatisme, même en décomposition, comme forme dominante de la lutte de classe, toute théorie se référant à une nature révolutionnaire du prolétariat, à une vision non-historique de la révolution et du communisme, à une essentialisation de l’activité en tant que classe du prolétariat, et ne considérant pas la contradiction « révolutionnaire » entre le prolétariat et le capital comme identique au cours du capital, c’est-à-dire comme étant l’exploitation, aboutit à un « délire », dans la mesure où elle se ferme à sa propre remise en cause, à moins de considérer une nature révolutionnaire du prolétariat inhérente mais variable et historicisée, ce qui est une chimère.

            Considérer la théorie comme une approximation réfutable n’aboutit pas à se laisser bercer au gré des vagues de l’actualité. Pour être réfutable, la théorie doit avoir de solides bases conceptuelles : l’identité entre développement du capital et contradiction prolétariat/capital[8] ; la critique de toute nature révolutionnaire du prolétariat ; le concept de programmatisme ; le communisme comme production historique ; le concept de cycle de luttes. Par exemple, c’est sur la base de ces concepts développés dans TC 2, que nous avons pu passer d’une vision immédiate de la révolution dans la phase de l’époque (1978), à la considération d’une restructuration du rapport entre prolétariat et capital, dont nous avons défini les grandes lignes dès 1979, et sur la définition de laquelle nous avons toujours retravaillé. Cela, à la fois grâce à la cohérence interne du socle théorique, et à l’évolution historique du phénomène. La base théorique développée dans TC 2 nous rendait heureusement vulnérables[9].

C’est cette vulnérabilité qui est importante. Prenons un autre exemple : la différence, pour rendre compte du même phénomène (celui de l’impossibilité de l’affirmation du prolétariat), entre d’une part la critique du programmatisme comme structuration d’une période historique particulière de la lutte de classes et d’autre part la « critique du travail».  Si nous considérons l’acquis essentiel du cycle de luttes s’achevant à la fin des années 1960-début des années 1970, comme « crise du travail », la révolution ne peut être que là et maintenant. Cela peut traîner, patiner, se reconduire sous de faux-semblants, mais au-delà de la remise en cause du travail il n’y a rien que le communisme. La révolution est alors le résultat d’une contradiction qui parcourt l’histoire depuis les « origines ». Le communisme est produit comme le résultat d’une contradiction qui subsume le cours contradictoire du mode de production capitaliste, celui-ci l’illustre et ne peut rien nous apprendre dans son histoire, il ne peut y avoir production de nouveau dans la théorie (c’est la téléologie). Le même « fait » (l’échec du cycle de luttes de la fin des années 1960-début des années 1970), compris comme impossibilité de l’affirmation du prolétariat, comme programmatisme, c’est-à-dire strictement comme forme de la lutte de classe et non crise du travail, demeure ancré dans le cours de cette lutte de classe et admet que la suite des événements soit pratiquement et théoriquement productive. L’acquis théorique n’est pas un « fait » qui s’impose de lui-même, il est le produit d’une théorie dans laquelle il fait système et dont les critères de validité sont la cohérence, la vulnérabilité et l’approximation du cours des luttes actuelles au communisme.

C’est parce que, dès TC 2 (1979), nous avons identifié la contradiction et son développement que nous pouvons dire que le dépassement de la contradiction est identique à son procès. Sur cette base théorique nous étions à la fois solides et réfutables et ainsi dans TC 3 (1980) nous avons commencé à théoriser la restructuration du mode de production capitaliste que nous rejetions dans TC 2.

On peut considérer de la même façon la définition de la contradiction entre prolétariat et capital. Dans TC 2, celle-ci est définie comme exploitation : séparation travail/capital ; implication réciproque ; contradiction pour les rapports sociaux dont elle est le mouvement : « L’implication réciproque est pour chacun d’eux – prolétariat et capital – une contradiction à l’autre et par là à soi-même » (p. 11) ; identité de la contradiction et de son histoire. Cependant une des conclusions de TC 2 était fausse : « Il est identique de dire que le mode de production capitaliste ou que le prolétariat est porteur du communisme » (p. 12).

Dans TC 8 (1987), nous revenons sur la question : « Le communisme résulte du développement de la contradiction de par la situation spécifique du prolétariat dans cette contradiction, ce qui signifie rien d’autre que le prolétariat produit le communisme contre le capital, cependant cela signifie aussi que le sujet de cette production est bien le prolétariat et non la contradiction en général. » (p. 10). L’apport nouveau de TC 8 consiste dans la reconnaissance de l’asymétrie de l’implication réciproque : le rapport d’exploitation est subsomption du travail sous le capital. L’ensemble du rapport contradictoire qu’est l’exploitation est enfin exposé de façon globale et logique dans TC 22 (2009) : « L’exploitation : définition d’une contradiction ».

Dans la perspective de TC 2, le mouvement général de la dynamique comme contradiction subsumait toutes les pratiques particulières du prolétariat qui, en tant que telles, dans leur singularité, apparaissaient chaque fois seulement comme limite, c’est-à-dire obstacles à franchir, en regard d’une norme de la « vraie révolution » dont les critères ne seraient pas remplis.

Mais, le normativisme se reconstitue constamment sur la critique même de la norme précédente, ainsi sa critique n’est jamais achevée. Dans le « Le plancher de verre », texte, issu de TC, sur les émeutes de 2008 en Grèce, publié dans Les émeutes en Grèce[10], les limites du mouvement (sa non extension à la sphère de la production) apparaissent comme intrinsèques, définitoires du mouvement. La limite n’est plus seulement quelque chose qui borde le mouvement, une frontière qu’il n’a pas franchie. Elle est comprise comme définitoire de ce qu’elle borde. Ce texte explique la nature même du mouvement dans sa force par ses limites. C’est par sa limitation que le mouvement a atteint les « sommets » que ce texte même met en valeur : l’attaque de toutes les formes et les instances de la reproduction sociale.

Considérons enfin le concept d’autonégation du prolétariat, fondamental dans la compréhension de la révolution à la suite de la « période 68 » et dans  la problématique de TC 1 (1977). Il est critiqué et abandonné dans TC 7 (1986), au moment où nous abordons, pour la première fois de façon systématique, la définition d’un nouveau cycle de luttes. Ce concept d’autonégation du prolétariat était non seulement lié à l’ancien cycle de luttes, à l’auto-organisation et à l’autonomie (ce n’était qu’en s’opposant à ce qui le définit comme classe du mode de production capitaliste que le prolétariat pouvait être révolutionnaire, en séparant cela de ce qui en fait une classe de la société capitaliste), mais encore en faisant de la dynamique du rapport contradictoire entre les classes une contradiction interne à l’un des termes, il en revenait à conserver une nature révolutionnaire du prolétariat. La défense de la condition ouvrière n’étant plus l’antichambre de la révolution, l’autonégation du prolétariat se contente d’opposer la situation de classe qui définit le prolétariat dans le mode de production capitaliste à sa véritable nature révolutionnaire qui n’existerait et n’apparaîtrait qu’en rupture avec son existence et son action de classe spécifique du mode de production, véritable nature que sa reproduction de classe masquerait (cf. TC 7, p. 6-7).

La crise actuelle, débutée en 2008, nous a contraints d’ouvrir un nouveau chantier, une nouvelle révision. Jusque-là, dans TC, la théorie des crises était celle de la baisse tendancielle du taux de profit, telle que Paul Mattick l’expose dans Marx et Keynes et Crises et théories des crises. Il ne s’agit pas d’introduire un peu de théorie sous-consommationniste dans la théorie de la baisse tendancielle du taux de profit (crise de suraccumulation) mais de montrer que cette théorie menée à son terme est identique au problème de la sous-consommation ouvrière (il ne s’agit pas d’une conséquence). À partir de la théorie de la  suraccumulation  et de la baisse tendancielle du taux de profit, on peut parvenir à une théorie unifiée des crises[11].

De l’objectivité des rapports de production à leur subjectivation

Le déroulement « objectif » du mode de production capitaliste avec les contradictions qui le constituent, les conditions matérielles de vie qui en résultent ne nous disent rien sans leur  processus de subjectivation, c’est-à-dire la façon dont les individus ressentent et se représentent eux-mêmes quotidiennement leur place dans les rapports de production, dans un processus qui est celui de la reproduction des rapports de production. L’individu apparaît toujours comme ce dont on part, le commencement, le donné, le sujet, ce qui « va sans dire », ce qui « tombe sous le sens » (comme le proclame l’Idéologie Allemande). C’est « exact », dans l’Histoire, on voit des individus qui « sont toujours et partout partis d’eux-mêmes[12] » et des rapports de production qui ne seraient que leurs relations interindividuelles, les individus sont alors comme tels les sujets constituant les rapports sociaux. Mais, précisément, loin d’être le point de départ irréfutable, l’individu est le problème. Il faut partir de la structure sociale pour produire et comprendre l’individu et non pas « partir de lui ». Les rapports sociaux construisent et investissent l’individu comme tel. L’acceptation ou non d’un « système », dans son autoprésupposition, est aussi, en plus des contraintes matérielles, régulée par des principes normatifs, des valeurs et des obligations. Il s’agit de se débarrasser du « sens de l’histoire » et du « matérialisme historique ». À notre connaissance cette dernière expression n’existe pas chez Marx, ni chez Engels qui parle de « conception matérialiste de l’histoire ». En outre, entre le mécanisme de Marx dans sa lettre à Annenkov (18 décembre 1846) et la prudence d’Engels dans ses lettres à P. Ernst, C. Schmidt et J. Bloch, toutes datées de 1890, la suite de l’histoire de la théorie a majoritairement opté pour le premier terme, hormis ce qui a été appelé « École de Francfort ». Si bien que quand le « matérialisme historique » devient une doctrine et non « avant tout, une directive pour l’étude[13] », les guesdistes en France et Plekhanov en  Russie n’hésitent pas à le désigner comme « matérialisme économique [14]».

 

En remettant en cause, dans un procès révolutionnaire la « détermination en dernière instance » de l’économie, en étant un nécessaire bouleversement révolutionnaire de la hiérarchie déterminative des instances, le concept de conjoncture approche le problème de la subjectivation des contradictions inhérentes aux rapports de production comme lutte des classes. Des rapports de production à la lutte des classes, il y a la production des individus (voir supra, l’individu comme problème) en sujet, il y a de l’idéologie, un décalage par rapport aux rapports de production.

C’est comme sujets que les individus sont pris dans les structures mêmes, dans les contradictions objectives, dans la lutte des classes. C’est ainsi qu’ils ne veulent pas, selon leur propre situation de sujets, « rester ce qu’ils sont[15] » et « …combien peu eux-mêmes [les prolétaires] veulent rester ce qu’ils étaient [16]».  Entre les individus  comme sujets et leur appartenance de classe il n’y pas de contradiction. Que le sujet soit en tant que tel toujours insatisfait de lui-même, qu’il se sente grugé, est un  effet structurel de l’exploitation, cette insatisfaction est inhérente à l’existence des classes. C’est ainsi que le « mystère » de la subjectivation peut, dans certaines circonstances, résider dans l’appropriation pratique – le faire sien – des contradictions objectives des rapports de production[17].

C’est dans la contradiction interne de l’existence de la classe ouvrière telle que produite dans le cycle de luttes issu de la restructuration des années 19701980 (à la fois appartenance, limite et contradiction à ce à quoi elle appartient et contradiction pour ce qui la définit ‒ toujours nécessaire, toujours de trop) que se trouve le fondement de cette appropriation pratique des conditions objectives et de leurs contradictions. C’est dans le passage de l’objectivité à la contradiction interne à l’objectivité que surgit la subjectivation : il est « impossible » de « rester ce que l’on est ».  Le concept de conjoncture pour ne pas demeurer une dérivée de l’objectivisme doit intégrer en lui-même, dans sa production, la transformation qualitative des contradictions qu’effectue la subjectivation, c’est-à-dire l’apparition du sujet, que nous appelons « prolétariat » avec ses propres déterminations. « Ses propres déterminations », c’est-à-dire celles de sa constitution : professionnelles, morales, genrées, sexuelles, politiques, culturelles, modes de vie, nationales, historiques, etc., qui au travers de toutes les instances de sa constitution, dans la reproduction des rapports de production, le produisent à partir et sur la base des rapports de production.

Les contradictions inhérentes aux rapports de production ne sont pas ipso facto des classes et donc lutte des classes (qui ne sont pas un calque des rapports de production[18]).

La chose est partiellement comprise, mais pas produite, par Korsch dans le Livre des abolitions[19] :

          Thèse I : « Il est de peu d’utilité d’opposer simplement à la doctrine subjectiviste du rôle déterminant de la personnalité dans le processus historique, cette  autre doctrine, toute aussi abstraite, qui met en avant le caractère nécessaire  de ce processus. Il est plus utile d’étudier de la façon la plus précise possible les rapports antagoniques qui surgissent à partir des rapports de production matériels propres à la formation économique de la société, entre les groupes sociaux qui la composent. »

Thèse II : « On éclaire bien mieux l’histoire si, face à la prétendue nécessité du processus historique, on se pose la question : a) quelle nécessité du point de vue de l’action de quelle classe ? b) quelles conséquences découlent de cette nécessité, pour les classes gênées par cette action ? »

Thèse III : « Dans l’analyse des rapports antagoniques qui existent entre les différentes classes et fractions de classe d’une formation économique et sociale donnée, il est souhaitable de considérer outre les formes matérielles, également les formes idéologiques dans lesquelles ces rapports antagoniques se présentent dans la société en objet. »

     Korsch distingue, définit et délimite ce qui appartient aux « contradictions créées par le mode de production capitaliste » et l’abolition de toutes les déterminations du mode de production, c’est-à-dire ce qui appartient à l’action révolutionnaire en propre du prolétariat. Ce qui  ne pouvait qu’échapper à Korsch dans les années 1930, c’est que le prolétariat n’est pas un « donné » (dans l’objectivité des rapports de production) mais un procès, il est lui-même le devenir-sujet, c’est-à-dire la subjectivation de la contradiction incarnée par la classe ouvrière. Contradiction qui bouleverse toutes les classes mais ne redistribue pas les cartes au hasard.

     Cette redistribution, c’est la recomposition toujours historique et conjoncturelle de diverses catégories sociales lorsque la classe ouvrière dans sa lutte se trouve confrontée à et affronte sa propre situation entraînant par là une polarisation sociale qui traverse toutes les catégories dominées de la société avec toutes les confrontations qui peuvent alors advenir. Dans chaque conjoncture historique, le prolétariat se définit lui-même mais sur un fondement objectif. Il est l’ensemble des pratiques dans lesquelles, à partir de sa contradiction avec le capital et sur la base de sa propre contradiction à elle-même que la première contient (la contradiction entre surtravail et travail nécessaire est une contradiction interne du travail nécessaire), la classe ouvrière se remet en cause comme telle.

La subjectivation, le devenir-sujet, est un procès qui s’origine dans les rapports de production et la contradiction inhérente à la pratique de la classe ouvrière entre son appartenance absolue au mode de production et cette appartenance comme la limite de toute sa pratique ; cela ne pouvait qu’être hors de vue dans les  années 1930, ou alors on basculait, comme Korsch lui-même, dans un quasi abandon de la théorie prolétarienne[20].

Contrairement à toutes les constructions « modernistes » qui ont contesté « l’objectivisme », si les classes ne sont pas un calque des  rapports de production, il faut cependant toujours en revenir et insister sur le fait que les rapports de production capitalistes impliquent en eux-mêmes leurs métamorphoses idéologiques et fétichistes (voir, dans TC 27, le texte sur la vie quotidienne, et la critique de Temps libre ). C’est ce qui échappe à l’éclectisme universitaire de Robert Brenner ou d’Ellen Meiksins Wood quand ils abordent la question. Il est toujours valorisant de citer l’une et l’autre alors qu’il faudrait presque s’excuser de citer Althusser dont la production sur l’idéologie, les « superstructures » et le sujet ne se cantonne pas à dire que tout est dans tout et inversement.

« Wood affirme que la restauration de l’enjeu culturel au sein de la théorie marxiste et la compréhension des dimensions extra-économiques pour la critique de l’ordre social passent par d’autres voies que celles empruntées par les théories postmarxistes et post-modernes. […] Toutefois, pour bien appréhender son traitement de la culture, il faut se pencher sur sa critique du modèle base/superstructure, qu’elle interprète comme une métaphore ayant malheureusement acquis un poids théorique qu’elle ne peut supporter. […] Une telle perspective repose sur le fait que pour Wood, il n’y a pas comme le veulent les variantes déterministes du marxisme qui reprennent cette métaphore, l’économie d’un côté, puis les sphères superstructurelles (politique, idéologique, culture, etc.), car la définition même de l’économie doit être sociale et politique. […] Wood a été très influencée par les travaux d’ E. P. Thompson. Cette influence se manifeste aussi dans sa conception des classes sociales, qu’elle aborde de façon relationnelle : les classes  ne peuvent se définir que dans leur rapport aux autres classes, ainsi qu’au regard de leurs traditions culturelles, sociales et institutionnelles. Wood s’oppose en particulier à la déduction de la position des classes à partir du mode de production, une position qu’ont tour à tour adoptée plusieurs variantes du marxisme orthodoxe, mais aussi G. A. Cohen et Perry Anderson. Ainsi  les conflits sociaux ne se résument pas aux seules relations d’exploitation. […] La volonté de Thompson de ne pas réduire la définition des classes aux seules relations “objectives” d’un mode de production mène Wood à souligner l’importance des conflits dans une même classe. […] Cette attention accordée aux conflits politiques qui opposent aussi bien les classes adverses  que différentes factions au sein d’une même classe constitue un élément distinctif du marxisme politique. […] On s’intéresse aux contradictions et conflits qui les traversent et qui se manifestent aussi bien dans  les sphères dites culturelles ou idéologiques que dans  leur dimension matérielle. Ce sont ces contradictions et conflits qui démontrent  que  l’appartenance de classe dépasse l’appartenance à une structure ou des rapports de production[21]. »

Il y a là des éléments, une perspective, des visions que l’on peut utiliser, mais, chez Meiksins Wood, tout est dans tout, pas de structure à dominante mais une « totalité significative » (Althusser), c’est-à-dire sans explication de pourquoi et comment les diverses instances peuvent être produites par la « détermination en dernière instance » comme dominante  en tant que mode d’effectivité de la « dernière instance ».

Tout est exposé comme étant ainsi de fait. C’est, entre autres, un des gros problèmes du « marxisme politique », y compris en ce qui concerne, chez Brenner, la transition entre féodalisme et  capitalisme. Ce qui échappe à toutes ces théories remettant en cause « l’objectivisme mécaniste » c’est tout simplement que les rapports de production sont eux-mêmes le principe (l’origine) de leur métamorphose (ce qui est également absent chez Althusser qui conserve les rapports de production dans une sorte de pureté originelle). Cette absence de la métamorphose inhérente aux rapports de production est également la limite de l’analyse de Stoff (voir dans ce numéro de TC la critique de l’éditorial du premier numéro  de cette revue). On a du mal à suivre le cheminement de Stoff, quand de l’existence des classes et de leur contradiction, le discours ne se veut que celui des « formes de manifestation » (Erscheinungform) qui  alors ne manifesteraient rien. « Toutefois, il faut bien remarquer, il y a toujours ici cette réserve à faire, que nous pouvons au moins penser ces mêmes objets comme choses en soi, quoique nous ne puissions pas les connaître (en tant que tels). Car autrement on arriverait à cette proposition absurde qu’un phénomène (ou apparence) existerait sans qu’il n’y ait rien qui apparaisse [nous soulignons][22]

Parler de « formes d’apparition » ou « de manifestation » (Erscheinungform), suppose l’existence d’un « mouvement réel » dont elles sont les « formes », mais le mouvement réel n’est ni un « au-dessus », ni un « au-delà », ni ailleurs que dans cesdites « formes d’apparition ». Le « mouvement réel » n’est qu’un concept. C’est la réalité même des formes d’apparition dans leur connexion qui les désigne comme telles. Pour chaque forme d’apparition, son existence même implique les autres formes et leur connexion nécessaire. Cette connexion c’est le mouvement réel. C’est alors et seulement alors qu’à partir d’elles-mêmes ces réalités sont des formes d’apparition. Elles se produisent elles-mêmes comme telles dans leur relation (salaire, profit, intérêt, rente, capital industriel, capital commercial, capital financier ou capital fictif, etc.) sans qu’il y ait un « mouvement réel » sous-jacent, immanent ou transcendant.

Le refus légitime de la « réduction » en arrive à évacuer ce dont les « formes de manifestation » sont la manifestation. Couper court à tous les « sens de l’histoire » (ce qui est central dans Stoff et en fait tout l’intérêt) n’implique pas de rejeter aux « poubelles de l’histoire » les classes et leur contradiction définie par l’exploitation, au profit d’une relation pas vraiment définie entre une prolifération des identités et une « tension à la communauté » sur fond d’ « économie », sans relation explicite avec le rapport d’exploitation. Tout cela subsumé dans la catégorie floue des « surnuméraires ».

De question en question, jusqu’à l’épuisement et son aurore

            De critique du programmatisme en critique du programmatisme, cette aurore ce fut la théorie de la communisation. Une telle théorie ne pouvait exister sans théorie de la distinction de genre et de la segmentation raciale du prolétariat. Rien ne sera aboli en conséquence de l’abolition des classes ou de l’exploitation ou par la simple définition de « La Révolution » qui, tautologiquement et  par là-même irréfutable, ne peut être qu’en étant ce qu’elle est. Quand nous avons entrepris le travail sur la théorie de la distinction de genre ou de la segmentation raciale du prolétariat, nous nous  sommes trouvés face à un « analyseur » de notre théorie générale. Il fallait revenir sur la définition des classes et sur cet étrange objet théorique qu’est le « prolétariat ».

On peut, bien sûr, dans chaque « texte révolutionnaire », ajouter un petit couplet sur les femmes, ou sur les travailleurs immigrés et les racisés, ajouter des « e » inclusifs un peu partout ou se complaire dans le « long sanglot de l’homme blanc » succédant à son « lourd fardeau ». Cela ne mange pas de pain, ça fait bien, mais c’est sans intérêt. La difficulté est d’avoir une théorie de la lutte des classes qui soit intrinsèquement (non pas « en conséquence… » ou additionnellement) une théorie de la distinction de genres et de la racialisation et de leur abolition.

Les développements que nous avons apportés sur la distinction de genre et la segmentation raciale ne changent ni la validité de « la question fondatrice de TC » (comment une classe agissant strictement en tant que classe peut abolir les classes ?), ni la réponse positive implicite qu’elle appelle. Ces développements densifient la question et la réponse. La contradiction de genre et les segmentations sont définitoires de la position commune des prolétaires, elles existent de façon interne à l’existence et à la pratique de la classe. Le prolétariat n’existe pas d’abord comme tel et est ensuite traversé par la contradiction de genre et des segmentations (raciale, surtout), comme si le prolétariat était masculin et blanc, ce qui est alors implicitement présupposé. Être une classe n’existant que comme rapport au capital, c’est posséder de façon intérieure toutes les segmentations et contradiction produites par les catégories du mode de production capitaliste. La contradiction entre les femmes et les hommes, la segmentation raciale ne sont pas des « antagonismes englobés dépourvus de dynamique propre » (texte de présentation d’Il lato cattivo sur le site dndf). Les antagonismes auxquels fait référence Il lato cattivo ne sont pas des « antagonismes englobés » dont il faudrait chercher « la dynamique propre », ils sont tout simplement constitutifs de l’exploitation. Comment penser l’exploitation de la force de travail sans la distinction entre les hommes et les femmes ou sans la segmentation raciale, même si nous pensons que cette dernière n’est pas appréhendable au même niveau conceptuel[23].

La conjoncture actuelle des luttes de classes comme crise de la mondialisation sous supervision américaine nous conduit vers de nouvelles aventures théoriques, comme les pièces d’un puzzle à assembler dans la production théorique systémique parce que téléologique, avec d’inévitables risques et périls. La vulnérabilité de Théorie Communiste, sa réfutabilité, est dans sa proposition principielle : l’identité entre la contradiction prolétariat/capital et le développement du capital ou, si l’on préfère la forme développée d’une théorie de l’implication réciproque. Ces nouvelles aventures seront celles que provoquera le cours de la lutte des classes, mais le nouveau ne s’impose théoriquement qu’à une théorie qui a les concepts pour le voir. Beaucoup, même avec une lunette, avaient vu des ombres sur la Lune, mais il ne s’agissait pour eux que de reflets sur une surface lisse et non corrompue, personne n’avait vu de relief, il fallait être nourri de peinture et de perspective, pour y voir des cirques et des montagnes.

            La formulation du concept de programmatisme, conçu avec d’autres, mais, globalement théorisé dans ses déterminations et son histoire par Théorie Communiste, nous avait amenés à la théorie de la restructuration et des cycles de luttes et à la mise au jour qu’il n’y avait d’évidence programmatique de la classe ouvrière et de son avenir que dans sa construction idéologique efficace d’identité ouvrière.

Après la longue période de la théorisation de la relation entre « dynamique » et « limite(s) » (« TC : un chantier permanent », TC 23, 2010)[24], la théorie de l’écart et de l’auto-organisation comme « premier acte de la révolution, la suite s’effectue contre elle » (brochure, 2006), après la lutte en tant que classe comme limite de la lutte de classe, la théorie de la communisation (le terme remis, avec d’autres camarades, au goût du jour, TC 13, 1997), après la contradiction femmes/hommes, la segmentation raciale du prolétariat inhérente au mode de production capitaliste, la théorie de la conjoncture puis de de la vie quotidienne, et enfin l’interrogation sur le concept même de prolétariat (TC 27, critique de Temps libre), il est nécessaire de renouer avec ce qui fut à l’origine de TC, c’est-à-dire une nouvelle problématisation de la lutte des classes[25].

            Toutes ces productions théoriques étaient des extensions de la critique du programmatisme mais la théorisation  de la contradiction femmes/hommes, de la segmentation raciale du prolétariat, de la conjoncture puis de de la vie quotidienne, et l’interrogation sur le concept même de prolétariat annonçaient plus ou moins que nous  en sortions définitivement.

            La critique du programmatisme n’est plus un fondement pertinent de l’analyse de la configuration présente des luttes de classes et de la crise de la mondialisation, ni dans les aires centrales et encore moins dans les anciennes « périphéries » (même si les éléments constituant le programmatisme sont inhérents à la lutte de classe, mais ne faisant plus système)[26].

« Séquence particulière » ou nouvelle configuration de la lutte des classes ?

            Dans une situation actuellement (2025) très confuse où les repères issus de la restructuration des années 1970-1980 sont en train de s’effacer, ce que nous avions qualifié,  peut-être par excès d’optimisme,  de « Séquence particulière » (TC 25, 2016) ne semble pas si « particulière ».

            Il s’agit  de revenir  sur l’analyse de cette « séquence » et de ses principales caractéristiques car c’est de la configuration, se modulant et se particularisant au niveau mondial, des luttes de classes dont il s’agit.

« Des luttes et des mouvements aussi divers que le soulèvement arabe depuis 2011, les mouvements “indignés ” ou “occupy ”, les manifestations turques, brésiliennes ou bosniennes, les émeutes ukrainiennes, le “ mouvement des fourches ” en Italie, les grèves et émeutes ouvrières en Chine, Asie du Sud et du Sud-Est, Afrique du Sud, et même, à une échelle incomparable, les événements de Bretagne, en France, à l’automne 2013 ou l’adhésion populaire aux thèses politiques de l’extrême droite partout en Europe, définissent, à l’intérieur de la crise ouverte en 2007-2008, une séquence particulière de la lutte des classes débutant autour de 2010 et dans laquelle nous nous trouvons actuellement. […] En tant qu’idéologique, la citoyenneté nationale répond au problème réel de son époque : la crise du rapport salarial devenue crise de la société salariale, la crise de l’État dénationalisé, l’opposition irréductible entre les gagnants et les perdants de la mondialisation. Mais le recours à la citoyenneté nationale est alors l’aveu même dans les luttes sur la base et à l’intérieur de la société salariale que ces luttes opèrent sous une idéologie. D’une part, la citoyenneté nationale répond au problème réel de la crise de la société salariale ; d’autre part, elle ne lui correspond pas, car elle la traite de façon “ inauthentique ” comme représentation d’autre chose : la perte des valeurs, la décomposition de la famille, l’identité nationale, la communauté du travail. C’est-à-dire qu’elle ne répond, de façon pertinente, qu’à ses propres questions.

« Au premier abord, cette idéologie est critique, mais seulement dans la mesure où elle est le langage de la revendication dans le miroir que lui tend la logique de la distribution et de la nécessité de l’État. Les pratiques qui opèrent sous cette idéologie sont efficaces parce qu’elles renvoient aux individus une image vraisemblable et une explication crédible de ce qu’ils sont et de ce qu’ils vivent et sont constitutives de la réalité de leurs luttes. La question de la distribution, celle du travail et de l’ “ assistanat ” , de la déshérence des territoires dans “ l’unité nationale ”, des valeurs, de la famille, structurent adéquatement la relation des individus aux enjeux actuels des luttes de classes dans cette séquence de la crise. Il s’agit d’affirmer comment c’est un processus objectif des rapports de production qui se reconstruit à partir de lui-même comme pratiques idéologiques significatives d’une séquence particulière[27]. »

Dans cette « séquence », la nation devient le langage et le formatage, dans la politique, des conflits et revendications économiques. Il s’agit d’équilibre budgétaire, de dette publique, de fiscalité. Sur la santé, l’éducation, l’ensemble des services publics, l’avenir des nouvelles générations, le « pacte » fondant « l’économie morale » est rompu. Nous nous référons ici aux travaux historiques de E.P. Thompson et à son concept d’ « économie morale » (on trouve facilement sur internet les références précises au travail de Thompson). Le concept d’ « économie morale » permet de ne pas s’intéresser seulement aux conditions matérielles objectives, mais aussi au processus de subjectivation, c’est-à-dire la façon dont les individus ressentent eux-mêmes leur place dans les rapports de production. Thompson montre que le système économique est aussi régulé par des principes normatifs, des valeurs et des obligations.

Dans la crise de la société salariale et au fur et à mesure que les rapports de distribution (simple envers des rapports de production) surdéterminent les rapports  de production et l’ensemble de la reproduction, les classes moyennes deviennent les représentantes naturelles de cette rupture du pacte que constitue l’ « économie morale », et la reproduction[28] comme ensemble.

L’exploitation n’est alors plus vécue que comme un partage injuste de la « richesse », il ne s’agit plus que de distribution donc de politique avec ses choix. De cette injustice l’État est la fois le responsable et la solution ; responsable parce que dévoyé par des « élites ». La citoyenneté, qui se module de façons diverses selon les aires nationales, devient l’idéologie sous laquelle sont menées, par la classe capitaliste comme par le prolétariat, les luttes de classes.

La citoyenneté nationale (existante ou revendiquée selon les États) se conjugue majoritairement en « identité populaire authentique ». S’il s’agit d’une construction idéologique, elle répond cependant aux problèmes réels de l’époque : l’État ; la société salariale, la mondialisation avec ses gagnants et ses perdants. Comme toute idéologie, si elle répond aux problèmes réels c’est de façon « « inauthentique », elle ne fait que leur correspondre les traitant comme valeurs métamorphosant, dans leur origine, les antagonismes de classes en conflits culturels. Il s’agit, dans l’opposition entre les riches (du moins, qui ne créent pas d’emplois, nationaux) et les pauvres, de réinstaurer le local (actualisé) et son appartenance, la famille, la « sécurité », une protection sociale « méritée et non dévoyée » et l’authenticité du peuple contre la mondialisation ayant rompu la communauté nationale.  Toutes les conflagrations sociales ont changé de nature, nous ne pouvons plus les comprendre comme la crise du programmatisme et même de sa fin, ni même comme son au-delà pour lequel il demeurerait la référence. La référence est obsolète, même si, dans cette autre configuration de la lutte des classes, nous demeurons évidemment dans un monde où l’accumulation de plus-value demeure le principe. Le paradigme même de l’interclassisme n’est pas vraiment pertinent, s’il fait référence à un être de classe constitué avant le rapport entre les classes et la pratique.

Les luttes de classes ne peuvent être que multidimensionnelles, y compris dans les catastrophes écologiques. Nous allons au-devant de toutes sortes de conflits imbriqués les uns dans les autres avec une définition mouvante des camps et des adversaires, avec des luttes internes et des oppositions très diverses à l’intérieur même des « camps ».

Il y avait toujours, auparavant, la classe ouvrière ramenant tout à l’unité absorbante d’une seule contradiction. Cette contradiction était l’essence de tout, elle avait une forme simple et homogène, comprenait tout, expliquait tout, mais…comme une avalanche emporte tout sur son passage. Tout le reste n’était que phénomènes et accidents, contingences. Auprès de l’économie toutes les autres instances du mode de production capitaliste ne faisaient que de la figuration.

La configuration actuelle des luttes de classes est la résultante de multiples éléments qui se combinent et se hiérarchisent de manières diverses selon les moments et les lieux. Mondialement, la situation est le résultat diversifié d’un faisceau d’éléments selon leur prégnance et leur densité : dictature de la subsomption réelle sur la société, profondeur de la crise dans son identité (suraccumulation et sous-consommation), dénationalisation et délégitimation de l’État, asystémie de la revendication salariale, zonage de la mondialisation, déconnexions de la force de travail, effets possibles d’une surdétermination des rapports de production par les rapports de distribution. Les luttes de classes se jouent dans le « dosage », les modalités spécifiques régionales, nationales, locales, d’articulation et de hiérarchie de ces éléments, parce que la mondialisation est un système à développement inégal de mobilisation et d’exploitation de la force de travail.

 

 

La lutte de classe comme combinatoire

 

            Nous sommes partis de la « critique de la raison théorique » et d’une approche générale de la lutte de classe actuelle dans le passage de l’objectivité des contradictions à leur subjectivation. Il nous faut parvenir à une construction abstraite de cette situation actuelle, c’est-à-dire bâtir un modèle qui permet de construire, à partir de cette situation, la contradiction entre le prolétariat et le capital. Un tel modèle (abstraction) permet de débrouiller l’écheveau du cours immédiat des luttes. Nous allons nous trouver dans le monde des particules élémentaires de la lutte des classes, là où les effets de chaleur, de souffle et de rayonnement s’évanouissent pour laisser place à la valse abstraite des bosons, ou, plus trivialement, à l’infinie combinaison des pièces d’un « Lego ». Dans cette combinatoire d’éléments dans lesquels se constituent les luttes actuelles, il ne s’agit pas de types de luttes divers (bien qu’ils en proviennent), mais d’éléments « purs » ou « abstraits » Il ne s’agit pas non plus d’une convergence attendue entre eux.

  • Crise du rapport salarial et société salariale

Si le rapport salarial est maintenant au cœur de la crise actuelle, c’est que la consommation ouvrière est insuffisante, par rapport à la production croissante. Trop de plus-value a été transformée  en capital constant proportionnellement à sa transformation en force de travail  supplémentaire ou en croissance des revenus, en fin de compte la production de moyens de production ne peut jamais qu’être au service de la consommation finale[29]. Trop de plus-value a été transformée en capital constant parce que le but de la production capitaliste est la production maximale de plus-value et la réduction relative de la consommation ouvrière. Cette réduction bloque alors la reproduction optimale du capital.

Cette même crise du rapport salarial devient crise de la société salariale et de la légitimité de l’État. Le champ de la lutte des classes s’élargit du rapport salarial à la société salariale où les rapports de production capitalistes ne sont vécus que comme des rapports de distribution. Les formes de la distribution s’autonomisent alors comme objet de la lutte de classe. L’injustice de la distribution a un responsable qui a « failli à sa mission » : l’État.

2) Asystémie de la revendication salariale

 

Depuis longtemps la lutte revendicative n’est plus la voie royale de la montée en puissance de la classe ouvrière se renforçant, s’unissant pour devenir « l’avenir du monde », comme ce le fut en Occident, centre du capitalisme mondial. De son côté, pour la classe capitaliste, la grève revendicative n’est plus légitime, systémique dans un processus conflictuel interne et largement national d’accumulation appelé « fordiste », comme elle avait pu l’être. La revendication ne construit plus un rapport au capital comportant la capacité pour le prolétariat de trouver en lui-même sa base, sa propre constitution, sa propre réalité, sur la base d’une identité ouvrière que la reproduction du capital, dans ses modalités historiques, venait confirmer. Avec la crise du « régime fordiste d’accumulation » et son dépassement dans la restructuration du mode de production capitaliste au cours des années 1970-1980, lentement, dans le rapport entre prolétariat et capital, la revendication salariale devient illégitime et même « hors système ». Le « partage des richesses », de question essentiellement conflictuelle dans le mode de production capitaliste est devenu, en outre, tabou, dans les pays du centre, ainsi qu’en Chine et dans les pays périphériques, chacun selon leur configuration dans la mondialisation.

Il y a une erreur à éviter, celle qui consisterait à simplement considérer cette attaque du salaire comme une constante linéaire du capitalisme allant en s’aggravant.  Dans la phase antérieure du mode de production capitaliste, dans les pays centraux cette exploitation produisait ses propres conditions d’effectuation alors optimales du point de vue même de la valorisation du capital.

3) La crise du travailleur libre

  1. a) L’achat global de la force de travail

Mondialement, la classe capitaliste présuppose comme à disposition une totalité de force de travail soit, dans les pays centraux, par son achat global, soit, dans les périphéries, par la destruction toujours à répéter de tout lien entre l’individu et ses moyens de travail et reproduction. À partir des aires centrales, c’est la force de travail mondiale qui est mobilisée, le dispositif de l’achat global s’étend en se différenciant à l’ensemble du monde jusqu’à déterminer ceux qui doivent plus ou moins survivre tout en participant et assurant la mise en valeur des secteurs « formels ».

Dans les pays centraux (surtout), il  tend à y avoir péréquation entre revenus du travail et revenus d’inactivité et institutionnellement contagion entre les deux. La force de travail est présupposée comme propriété du capital en ce que le capital paie sa reproduction individuelle en dehors même de sa consommation immédiate en tant que fraction de la force de travail générale (représentant la totalité du travail nécessaire), fraction du travail nécessaire global.

  1. b) Le caractère très majoritairement contraint des dépenses ouvrières.
  1. c) L’absorption, au travers de la régulation de la consommation par toutes les formes d’endettement et de fonds, de la petite circulation dans la grande circulation. Est-ce que nous n’en sommes pas à la possibilité de « s’emparer directement du travail d’autrui » et à la remise en cause de cet échange libre que Marx considère comme une « formalité essentielle », quand les formes socialisées du salaire assurent plus ou moins (le « moins » actuel est une forme de la généralisation du « plus ») une liaison entre le travailleur et la subsistance (exemple, : RSA, ASS, en France ; impôt négatif, revenu garanti …) ?

4) La question des surnuméraires et son idéologie

Pour Marx  il existe plusieurs catégories de surnuméraires. L’accumulation demande des bras,  mais elle augmente dans le même temps l’offre en fabriquant des surnuméraires. Les « surnuméraires »  ne forment pas un bloc indifférencié : a) le nombre d’ouvriers exploités augmente mais baisse relativement à l’échelle de la production ; b) existe alors une surpopulation à l’état flottant dans les campagnes qui se convertit en urbaine (ce qui n’est plus valable que dans des pays de la périphérie) ; c) la catégorie stagnante devient la base de branches d’exploitation spéciales : temps de travail au maximum et salaire minimum ; d) enfin : l’enfer du paupérisme (faux-frais de la production capitaliste)[30].

« Mais plus cette armée de réserve grossit comparativement à l’armée active du travail, plus grossit la surpopulation consolidée, excédent de population, dont la misère est inversement proportionnelle aux tourments de son travail. Plus s’accroît enfin cette couche de Lazare de la classe salariée, plus s’accroît aussi le paupérisme officiel. Voilà la loi absolue, générale, de l’accumulation capitaliste. L’action de cette loi, comme tout autre, est naturellement modifiée par des circonstances particulières [nous soulignons cette importante nuance]. » (« La loi générale de l’accumulation capitaliste[31]. »

Dans un système mondial d’exploitation  où l’emploi salarié est largement organisé comme précaire et en rotation sur des masses parfois énormes, le capital libère une masse de travail disponible supérieure à celle qu’il absorbe productivement, c’est à la fois la condition de ces nouvelles modalités d’exploitation et un réel problème de « régulation ». En Occident, l’emploi précaire progresse fortement, mais reste minoritaire. Ailleurs, c’est plus important voire majoritaire. Partout, il s’agit plus souvent des conditions de travail qui se dégradent, et en Occident une flexibilisation dans diverses variantes. La question de la « surnuméralité » de la force de travail disponible est toujours relative, elle n’a de sens comme configuration des contradictions du MPC et de la lutte des classes que contextuellement et localement.

Mais toute une théorie fonctionne sur une humanité qui, dans son ensemble, serait plus ou moins réduite à des surnuméraires réels ou potentiels regardant passer l’accumulation infinie du capital et des marchandises (voir dans ce numéro, la critique de la  revue Stoff). Quand les « surnuméraires » deviennent la définition du prolétariat, l’exploitation comme contradiction de classes est alors invisibilisée.

5) Interclassisme

« C’était la première révolution [la Commune] dans laquelle la classe ouvrière était ouvertement reconnue comme la seule qui fût encore capable d’initiative sociale même par la grande masse de la classe moyenne de Paris – boutiquiers, commerçants, négociants –  les riches capitalistes étant seuls exceptés. La Commune l’avait sauvée, en réglant sagement cette cause perpétuelle de différends à l’intérieur même de la classe moyenne : la question des créances et des débiteurs. Cette même partie de la classe moyenne avait participé à l’écrasement de l’insurrection ouvrière en juin 1848 ; et elle avait été sur l’heure sacrifiée sans cérémonie à ses créanciers par l’Assemblée constituante[32]. » Il faut aussi lire la suite où il est question du paysan parcellaire. Bien sûr, de nos jours, les mesures ne seraient pas celles de 1871, mais le processus est le même à la différence que l’affirmation du prolétariat comme seule classe « capable d’initiative sociale » est dans son « initiative » son abolition (ce qui n’était pas le cas en 1871).

C’est dans les années 1920, c’est-à-dire quand se confirme le passage du mode de production en subsomption réelle du travail sous le capital, que les questions qui jusque-là étaient posées comme celles relatives aux « alliances » ou aux « compromis » commencent à être posées de façon négative comme « interclassisme ».

            Le terme d’ « interclassisme » présuppose une théorie. Question épistémologique : il faut distinguer ce que l’on appelle un « fait » (encore faut-il le délimiter en tant que tel), c’est-à-dire la coprésence de salariés ouvriers, de salariés employés, avec des statuts différents (plus ou moins précaires), toute une segmentation, des artisans, des petits patrons, et la construction théorique de cette coprésence sous le concept d’interclassisme.

L’interclassisme découle évidemment de certaines caractéristiques de la crise ouverte en 2008 : l’injustice sociale via le fisc dont le responsable est l’État, identité crise de suraccumulation et crise de sous-consommation, détermination du salaire comme rapport de production par le salaire comme rapport de distribution et, couronnant tout cela, le peuple et le « populisme », le local, les élites, les riches et les pauvres, le territoire et le local, le peuple avec sa culture et sa « common decency ».

C’est pourtant bien à partir de ses intérêts propres que chaque composante se retrouve dans un mouvement interclassiste, mais l’interclassisme est alors pour chacun de façon interne, le cours de son action propre. L’interclassisme n’est pas une addition, mais la résultante de ces intérêts propres intérieurement affectés par leur coexistence ; se fondant dans une revendication commune, les conflits apparaissant sur la base de cette pratique et de cette revendication communes. Toutes les classes et segments de classes présents dans un mouvement interclassiste ne se contentent pas de se côtoyer, ils agissent ensemble et les uns sur les autres, pratiquement et politiquement, que ce soit pour s’exclure, pour s’allier, pour nier leur propre existence ou celle de l’autre, pour s’affronter ou simplement se caractériser eux-mêmes.

6) Le débordement[33]

À la suite de la crise de 2008 qui, avec les subprimes, met au grand jour la  déconnexion entre la valorisation au niveau mondial du capital  et la reproduction de la force de travail à la fois enfermée localement ou nationalement et engagée dans une concurrence mondialisée, les « conditions de vie indignes » et les inégalités deviennent insupportables, comme les « réformes » des retraites, des assurances chômage et du code du travail. Ce sont tous les ressorts qui des rapports de production mènent à l’autoprésupposition du capital avec tout ce qu’elle comporte de légitimité qui se défont. La « légitimité » c’est le nœud du conflit entre des gouvernements qui en sont dépourvus et les luttes et mouvements contestataires, dans leur diversité de formes, d’objectifs et de composition sociale. Du côté de l’État, de tous ses appareils et de la classe dominante, la « légitimité reconnue » a été perdue. Pour ces luttes, leur puissance, partout dans le monde, réside dans leur faculté à mobiliser de la légitimité, ce dont manque cruellement les États qui leur font face et les firmes multinationales, ou non. Cette légitimité a été perdue de par la tripartition zonale de la mondialisation et sa répétition à toutes les échelles, perdue dans le découplage entre la reproduction du capital et la reproduction de la force de travail, perdue dans la dénationalisation de l’État. C’est le gouvernement (l’État) qui, lui, se veut incontrôlable.

Il n’y a jamais eu, dans tous les pays centraux et dans toutes les « périphéries », autant de manifs sauvages, de blocages, de « cortèges de tête », etc. On peut avec raison considérer avec méfiance et suspicion la diversité de composition sociale de tous ces mouvements, il n’empêche que tous manifestent (jusqu’à la « génération Z », la « GenZ ») une délégitimation de tous les organes qui, des rapports  de production à l’État, en passant par la société civile, la représentation politique et les «appareils d’État » construisent l’autoprésupposition du capital ou plutôt en sont produits comme les organes. Il n’y a plus de formation politique pour capter la force des luttes, simultanément, les leaders syndicaux de terrain se radicalisent. Vouloir a priori séparer le bon grain de l’ivraie, c’est ne pas comprendre que c’est dans le maelström que les différentes classes et fractions, selon leur place dans les rapports de production, produisent, dans la lutte, les vraies distinctions et objectifs au-delà des statistiques socio-professionnelles de l’Insee[34].

 

C’est la figure, apparue en France en 1995, des « mouvements sociaux » qui est débordée. On pourrait écrire une généalogie française de ce « débordement » (Kokoreff) depuis la fin des années 1970 :

  • en 1979, les sidérurgistes lorrains rencontrent « l’autonomie parisienne » dans la manifestation du 23 mars ;
  • en 1986-1987, la longue grève des cheminots, dans un milieu très syndiqué, voit l’apparition des coordinations ;
  • de 1988 à 1991, ce sont les coordinations infirmières qui dirigent la lutte ;
  • en 1991, les mobilisations contre le CIP (Contrat d’insertion professionnelle) n’entrent dans aucun cadre institutionnel ;
  • l’émergence dans les « quartiers populaires » de formes d’action et de mobilisation collectives inédites, s’autonomisant, parfois durement vis-à-vis de leurs « soutiens ».
  • les ZAD apparaissent dans les années 2010 (Sivens). À Notre-Dame-des-Landes, la scission entre « négociateurs » et « ingouvernables » qui refusent de créer des formes d’organisation témoigne de la période ;
  • l’irruption en 2018 des Gilets jaunes, venus d’une France imprévisible, s’insurgeant contre la vie chère et les fins de mois difficiles, les injustices sociales et fiscales, le mépris des gouvernants et des puissants.

Cheminots, infirmières, banlieues, Gilets jaunes, écolos radicaux ou étudiants, ce sont de nouvelles formes d’action loin des pratiques syndicales usuelles qui apparaissent. Les grands mouvements de 1995 contre le plan Juppé (la dernière victoire d’une lutte avec celle contre le CPE de 2006[35]) sont eux-mêmes traversés, comme en 2003, d’une prise en charge « basique » inhabituelle, comme le mouvement contre la réforme des retraites de 2010. Dans ce même milieu des années 1990, émergent de nouveaux acteurs : DAL, 1991 ; AC, 1994 ; Attac, 1998 ; Act Up,  1989 ; sans-papiers avec Saint-Bernard en 1996.

Il ne s’agit pas de construire l’image d’une opposition radicale entre les formes autrefois usuelles des conflits sociaux ou entre classes, toujours produites et reproduites dans les conditions nécessaires de l’autoprésupposition du capital, et leurs contestation et remise en cause. La particularité des luttes actuelles, construites dans un cycle de luttes dont l’unité – quelles qu’en soient les formes – est de faire de la lutte en tant que classe (et de toute autre lutte) sa propre limite. Entre les « formes usuelles » et leur remise en cause ou contestation, le plus important pour saisir le moment présent c’est la circulation et la porosité des formes d’action dans le procès d’une même lutte.

Il arrive que dans ces conjonctions émerge un élément ne se réduisant pas à la simple addition et juxtaposition de ses origines. En 2016, en France, dans la simultanéité des « manifestations classiques », de leurs débordements rejoints par une grande partie des manifestants « ordinaires », et  des « Nuits debout » a émergé, dans la conscience que dans sa totalité le mouvement pouvait avoir de lui-même, l’illégitimité, l’asystémie de toute revendication vis-à-vis du capital.

Kokoreff écrit : « On observe une double polarisation : d’un côté un pôle qui vise à revitaliser la démocratie et à favoriser l’accès à la citoyenneté du plus grand nombre par l’expérimentation de dispositifs “participationnistes” ; de l’autre, un pôle qui en appelle à des formes d’action et de vie, sinon marquées par la radicalité, du moins plus adéquates à leurs aspirations à l’autonomie ; ou encore un pôle qui tourne autour de l’écologie politique et de la désobéissance civile et un autre inspiré par les courants révolutionnaires maintenant le communisme comme expérience de vie, plus que comme idéal[36]. »

            D’où des tensions au niveau des stratégies pour trouver ou non des débouchés aux mouvements et aux luttes. Deux stratégies alors s’affrontent qui ne recouvrent pas exactement des appartenances de classe selon les critères socio-professionnels : celle de la radicalité, de la désertion du champ politico-syndical, du débordement, de l’insurrection ; celle du « recentrage » par l’alliance entre militants radicaux et syndicalistes dans la mouvance de Solidaires.

7) Société civile

Par société civile nous entendons l’ensemble des instances, associations, organisations, institutions, dispositifs de négociation et de traduction des conflits, par lesquels les rapports de production du mode de production capitaliste existent, dans leur histoire spécifique sur une aire nationale, en tant que représentation et articulation de leur reproduction vis-à-vis du pouvoir politique et des appareils directement étatiques. L’État pose lui-même en tant qu’élément du procès de production et de reproduction du capital la transformation des rapports sociaux, qui se définissent dans ce procès, en rapports sociaux existant par rapport à lui, l’État. Le résultat de cette transformation c’est la « société civile », en tant que médiation de l’État aux rapports de production. La société civile est la forme nécessaire que prennent les rapports de classes en ce qu’ils impliquent l’existence de l’État qui s’en sépare et est une abstraction par rapport à eux.

 

8) Crise de la représentation politique

            L’État c’est le gourdin, de l’ASE au LBD. C’est une machine qui transforme la violence réciproque parcourant toutes les facettes de la lutte des classes en seule violence légitime, celle de la reproduction du mode de production capitaliste. Avec la désagrégation du « mouvement ouvrier », de ses instances et institutions, la démocratie représentative s’effondre en même temps que la politique qui est le rapport réciproque de l’État à la société civile (transcription en termes étatiques des rapports de production). La représentation, pacifiée en « volonté générale », d’une société reconnue comme nécessairement conflictuelle (c’est là toute la force de la démocratie) est un travail et non un reflet. C’est-à-dire que dans le fonctionnement démocratique de l’État, la réification et le fétichisme sont des activités, c’est la politique comme partis, débats, délibérations, accords et programmes électoraux, rapports de force dans la sphère spécifique de la société civile, décisions. Tout cela s’est décomposé et n’a plus guère d’efficience. Même si, dans certains pays périphériques, une société civile cherche à se constituer ou à exister véritablement, à l’occasion de luttes de grande ampleur. Le problème de la démocratie est actuellement de ne plus connaître qu’une seule particularité de la totalité sociale apte à concourir, la disparition de l’identité ouvrière et de sa représentation a entraîné toutes les autres dans son naufrage. La reconnaissance de la classe ouvrière avait été historiquement au cœur de la construction de la démocratie, elle en fut même le moteur et le critère.

9) Démocratisme radical

Ce que nous entendons par démocratisme radical ne désigne pas seulement une idéologie (« le citoyennisme »), c’est une pratique dont le contenu consiste à formaliser et entériner les limites des luttes actuelles dans leur spécificité. Ce qui est la dynamique révolutionnaire de ce cycle de luttes en est simultanément sa limite intrinsèque. Le prolétariat produit tout ce qu’il est, toute son existence dans les catégories du capital, c’est pour cela qu’il peut en être l’abolition ; mais c’est aussi toute la limite des luttes de cette période que formalise le démocratisme radical : entériner l’existence de la classe dans le capital. Pour le démocratisme radical la critique du mode de production capitaliste se limite à la nécessité pour le prolétariat de maîtriser ses conditions d’existence : la démocratie revendiquée comme radicale (et sociale, voire écologique), le prolétaire est remplacé par le citoyen (impliqué), la révolution par l’alternative[37]. Si le démocratisme radical a connu son apogée au début des années 2000, il n’est pas évident qu’il ne soit plus présent et actif dans les actes et la formalisation idéologique des luttes  actuelles.

10) La citoyenneté comme luttes

Si la nation, la citoyenneté, le peuple sont le langage des luttes actuelles c’est une « préemption » bien fragile des luttes qu’effectuent ainsi les classes dominantes. Du côté des prolétaires, la nation contient suffisamment de failles et de contradictions pour remettre en cause ce dans quoi ils s’étaient définis[38]. La crise de 2008 a révélé l’identité entre crise de suraccumulation et crise de sous-consommation. Avec la crise du rapport salarial qui en a résulté, l’État est devenu le responsable et la cible de l’injuste répartition. La citoyenneté devient alors l’idéologie sous laquelle est menée la lutte des classes.

 

11)  La contradiction femmes/hommes : un tournant ?

Existe-t-il depuis MeToo un « tournant institutionnel du féminisme » qui fait d’une contradiction structurelle une somme de comportements déviants ? Il est vrai que tous les comportements sont constitutifs de la structure mais, pris en eux-mêmes, ils ne sont plus qu’une affaire de comportement et de morale. On constate cependant que dans le cours des luttes existe une tension entre la confirmation du rôle traditionnel (Gilets jaunes) et la remise en cause inhérente à cette confirmation.

      Même si nous pouvons ramener la définition des femmes et leur appropriation, à la population, ce n’est pas là le seul objet de luttes[39]. Tout ramener immédiatement à la population, c’est ne pas voir comment la contradiction entre les femmes et les hommes existe et se construit ; il ne s’agit plus alors que d’un mode de production très abstrait dans lequel les hommes ne sont plus que des figures « théoriques » et transparentes. La lutte contre la naturalisation de l’assignation se déroule à tous les niveaux, car la catégorie naturelle est éternisée pour justifier tout le reste (les boulots, les enfants). Dans tous les moments, les caractéristiques féminines sont produites naturalisées. Sans le care et la « valorisation des autres » pas d’«amour maternel ». Sans soumission des femmes  aux hommes, pas de rapports sexuels. Chaque moment rend possible la naturalisation de la définition par la reproduction biologique. Sans tous ces moments, « ça ne marche pas ».

12) Luttes dans les « pays émergents »

La dissociation territoriale et fonctionnelle, élément de la mondialisation sous supervision américaine, qui travaille le prolétariat des « pays émergents » bloque la formation d’identités nationales ou ouvrières qui réclament de se stabiliser dans un système de reproduction nationalement cohérent, et ouvre la voie à des luttes interclassistes comme en témoignent les soulèvements politiques qui parcourent depuis deux ans l’Asie du Sud et du Sud-Est. Le prolétariat des pays « émergents » ne peut affronter les conditions qui lui sont faites comme des conditions particulières sur lesquelles il pourrait avoir le moindre contrôle. Ses propres conditions sont inséparables  de celles des paysans, des diverses catégories de précaires et de populations flottantes, et des classes moyennes traditionnelles.  Ils en viennent et y retournent souvent, y trouvent en partie une base de leur reproduction. Voir les luttes en Thaïlande entre les royalistes (les chemises jaunes) et les partisans et surtout partisanes de l’ancien Premier ministre (les chemises rouges). Idem en Indonésie, au Mexique, etc. En Égypte, en 2011, les ouvrières en lutte de Mahallah ou de Mansoura (les grands centres textiles du Delta) travaillent souvent pour leur dot et retournent à la campagne ou dans des quartiers du Caire, d’Alexandrie ou de Suez, véritables extensions urbaines du village. Nous avons là le marais de l’interclassisme, la source d’affrontements violents, mais aussi la possibilité que les intérêts propres du prolétariat deviennent ceux de la « société » et s’abolissent, dans leur défense, comme intérêts propres. Devenir les intérêts de la société, cela signifie la capacité dans les mesures prises (la communisation) d’absorber toutes les classes ou couches opprimées en lutte, ce qui est le processus même  du prolétariat s’abolissant comme classe dans la lutte concrète contre la reproduction du capital. « Faire valoir son intérêt particulier comme intérêt général (universel) », la pratique même de toutes les classes dominantes, c’est très spécial pour le prolétariat : c’est sa propre abolition.

C’est par facilité de langage que nous avons utilisé jusqu’ici les termes de « centre » et de « périphérie ». Dans la mondialisation issue de la restructuration des années 1970-1980, on ne peut plus découper la reproduction du mode de production capitaliste en centre et périphéries, termes qui renvoient à une stricte et rigide différenciation dans des rôles fixes. La mondialisation définit des positions dominantes et des positions subalternes dans l’espace à la fois hiérarchisé et continu des « chaînes de valeur » et globalement dans la reproduction de chaque capital particulier ou de chaque capitalisme national. Elle a aboli cette division et établi une continuité productive entre  « centre» et « périphéries » intégrant l’ex prolétariat périphérique dans la segmentation générale de la force de travail.

Polarisation et diffusion du capital ne sont pas exclusives l’une de l’autre en tant que transformations de la plus-value en capital additionnel. Le rapport d’exploitation est susceptible de faire sien et d’articuler toute disparité locale et historique. Toute la classe ouvrière, mondialement, dans la continuité de son existence, de sa  reproduction et de son élargissement, doit faire face en tant que telle à tout le capital. N’importe quel surproduit doit pouvoir trouver n’importe où son marché, n’importe quelle plus-value doit pouvoir trouver n’importe où la possibilité d’opérer comme capital additionnel, c’est-à-dire se transformer en moyens de production et force de travail, sans qu’une formalisation du cycle international ne prédétermine cette transformation. La fin de la dichotomie entre centre et périphéries ne signifie pas la fin de la polarisation de l’accumulation. Le système monétaire et financier coiffe et rend cohérent l’ensemble, ramenant à un commun dénominateur les disparités productives et représente en chaque capital particulier la contrainte à la mondialisation.

Si nous trouvons à la racine de la mondialisation la déconnexion entre la valorisation du capital et la reproduction de la force de travail, cette déconnexion était un zonage géographique du mode de production capitaliste : des hypercentres capitalistes regroupant les fonctions hautes dans la hiérarchie de l’organisation des firmes  (finance, haute technologie, centres de recherche…) ; des zones secondes avec des activités nécessitant des technologies intermédiaires, zones à la limitation floue consacrées aux activités de montage souvent en sous-traitance, et regroupant la logistique et la diffusion commerciale ; enfin, des zones de crises perpétuelles soumises de temps à autre à quelques expéditions sécuritaires préventives, dans lesquelles prospère toute  une économie plus ou moins informelle sur des produits légaux ou non, à côté de quelques enclaves  ou entreprises  plus formelles (comme souvent en Afrique subsaharienne : grandes plantations, mines, exploitation d’hydrocarbures ; téléphonie mobile, banques par smartphone), économie qui le plus souvent s’articule avec les autres niveaux de la valorisation du capital et de la reproduction de la force de travail employée par ailleurs.

Si la valorisation du capital est unifiée au travers de ce zonage, il n’en est pas de même de la reproduction de la force de travail. Chacune de ces zones a des modalités de reproduction spécifique. Ce zonage se doit d’être une mise en abyme : chaque niveau d’échelle, du monde au quartier, reproduit cette tripartition. La disjonction est totale entre la valorisation mondiale unifiée du capital et la reproduction de la force de travail adéquate à cette valorisation. Entre les deux, la relation réciproque de stricte équivalence entre production de masse et modalités de la reproduction de la force de travail, qui définissait le fordisme, a disparu.

Ce zonage est entré en crise dans la crise actuelle. Il tend à devenir contre-productif. L’identité, dans celle-ci, entre crise de suraccumulation et crise de sous-consommation signifie que la déconnexion entre valorisation du capital et reproduction de la force de travail est devenue un problème. Dans cette identité de la crise, la déconnexion qui était fonctionnelle à une phase du mode de production devient contradictoire à sa propre poursuite. Cela tant au niveau de l’architecture mondiale de la réalisation faisant des États-Unis le consommateur en dernier ressort, qu’au niveau, tout aussi important et peut-être plus pour la suite, du développement « national » des « capitalismes émergents ». On ne reviendra pas en arrière, mais la mondialisation peut prendre un autre tour indéfinissable actuellement et qui ne pourrait être qu’une fonction de nouvelles modalités de la valorisation et du rapport d’exploitation.

Cette déconnexion était un système mondial. La Chine, l’Inde, le Brésil, etc. y avaient leur place à la fois comme puissances économiques autonomes montantes et pièces de cette structure mondiale.

  Toute la géographie de la reproduction mondiale du capital et son zonage en abyme se délite. Cependant, si le rapport contradictoire entre le prolétariat et le capital n’est mis en œuvre, n’existe que comme cycle mondial, l’analyse de ce rapport contradictoire ne peut en rester au stade d’une abstraction générale considérant comme immanent à chaque lutte, le caractère mondial de cette contradiction en dehors des spécificités inhérentes qu’elle produit.

Le prolétariat des pays « émergents » ne porte probablement pas l’avenir de la « révolution communiste mondiale », mais il y participera dans la même dynamique, celle de la propre remise en cause du prolétariat dans son affrontement avec le capital, et cela à partir de ses propres conditions[40].

13) Jonction entre les luttes dans la production et dans la reproduction

Deux citations de Hegel pour poser correctement la question :

« Les  expressions : unité du sujet et de l’objet, du fini et de l’infini, de l’être  et de la pensée, etc., présentent cet inconvénient que les termes d’objet et de sujet, etc. désignent ce qu’ils sont en dehors de leur unité ; dans leur unité ils n’ont donc plus le sens que leur expression énonce ; c’est justement ainsi que le faux n’est plus comme faux, un moment de la vérité[41]. »

Dans la Science de la logique : « Les opposés sont avant la synthèse quelque chose de tout autre qu’après la synthèse, ils sont des opposés et rien de plus, l’un est, ce que l’autre n’est pas, et l’autre ce que l’un n’est pas[42]. » Est-ce qu’avec Hegel, nous pouvons reconnaître que « l’être-autre complet » (l’être qui a intégré son autre dans son propre développement : « le concept ») est nécessaire pour constituer la synthèse (voir plus loin) ?

La construction actuelle des luttes de classes est une vaste et instable combinatoire. Poser la question en termes de jonction relève peut-être encore d’une conception substantialiste des classes (voir  TC 27).

Si le point de départ, le fondement, de la définition des classes est une situation objective donnée comme une place dans une structure, parce que cela signifie une reproduction conflictuelle et donc la mobilisation de l’ensemble du mode de production, cela implique une multitude de rapports qui ne sont pas strictement économiques dans lesquels les individus vivent cette situation objective, se l’approprient et s’autoconstruisent comme classe dans la lutte avec une autre classe. « Les individus isolés ne forment une classe que pour autant qu’ils doivent mener une lutte commune contre une autre classe ; pour le reste, ils se retrouvent ennemis dans la concurrence[43] .»

Alors qu’à l’apogée du cycle de luttes précédent (en Occident), à la fin des années 1960, les luttes emblématiques se déroulaient chez General Motors, à Renault Billancourt ou à la Fiat, aujourd’hui les luttes emblématiques se fixent sur l’ensemble de la reproduction. Soit, nous estimons qu’il s’agit d’attendre que les rapports de production remettent tout le monde en place, soit, sachant que le « rappel à l’ordre » des rapports de production ne s’effectue que dans leurs formes d’apparition constituant la vie quotidienne (voir ci-dessous), c’est ce chaos que sont les luttes de classes dans chaque aire nationale ou régionale et au niveau mondial qu’il s’agit de décrypter.

Aujourd’hui c’est la conjonction des contradictions à tous les niveaux et dans toutes les instances de la reproduction qui constitue la lutte de classe immédiatement au niveau de la reproduction comme ensemble du rapport entre prolétariat et capital. Si nous pouvons apercevoir des annonces de ces « débordements » (cf. le point 6), au Chili, au Soudan, en Biélorussie (où le mouvement démocratique a été largement ouvrier jusqu’à l’investissement des usines par les polices et autres milices), en Indonésie, ou au Liban dans le cours des grèves des travailleurs migrants (mai 2020), c’est l’énorme insurrection ouvrière en Birmanie/au Myanmar (2021) suite au coup d’État militaire (voir ci-dessous, dans l’ « Annexe ») qui pourrait nous en fournir actuellement le meilleur exemple.

 

Les luttes dans les entreprises, celles qu’on peut qualifier comme se déroulant dans le procès de production immédiat, là où les choses paraissent encore simples en ce que le rapport d’exploitation paraît très compréhensible et impossible à méconnaître[44] font partie de la vie quotidienne. La lutte de classe dans son existence la plus triviale, dans le cadre du travail à l’intérieur du procès de production immédiat[45] existe dans les « illusions de la distribution » et les conforte. Les luttes en entreprises, sur les lieux de travail et de production (ou de circulation, etc.), s’inscrivent dans la vie quotidienne en ce qu’elles participent et sont au fondement des  métamorphoses des rapports de production

Dans la contradiction entre le prolétariat et le capital, il existe un hiatus entre le « plancher de verre » que constitue la production pour les mouvements sociaux actuels se constituant au niveau de la reproduction et, pour les luttes revendicatives, aussi violentes qu’elles puissent être, un « plafond de verre » que constitue la reproduction. Pour une lutte revendicative, se dépasser en tant que telle, c’est situer la contradiction entre les classes au niveau de sa reproduction. Il est vrai que le principal résultat du procès de production c’est le renouvellement de la séparation du travail et du capital, mais cela ne va pas sans inclure l’existence de la circulation et de l’échange et l’activité de toutes les instances du mode de production, dont l’État. Les luttes actuelles se fixent dans un hiatus rarement et très partiellement franchi[46].

Pour prendre l’exemple de la France, Gilets jaunes, manifestants contre la réforme des retraites, écolos radicaux de Sainte-Soline, adolescents (souvent) racisés des « quartiers populaires », tout cela ne se rencontrera pas, ne « convergera » pas tant que chacun restera ce qu’il est. Cette classe étrange que l’on nomme « prolétariat » ne se constitue que dans la remise en cause par tous et toutes les opprimé.e.s / exploité.e.s de ce qui les définit et non dans leurs revendications en tant que tels et telles.

14) L’espace

Dans les luttes en Argentine au début des années 2000, au Bangladesh (2024), en Birmanie (2021) et ailleurs, et avant, comme en France à la fin des années 1960 (« Le joint Français », à Saint-Brieuc, en Bretagne ou « Lip », à Besançon,  dans le Doubs), c’est en se territorialisant (à partir  de sources diverses et nécessairement interclassistes) que les luttes annoncent les conditions d’une possible fusion de la production et de la reproduction. Il est remarquable que le « réacteur » d’une telle jonction territoriale se conjugue et se construit souvent dans l’activité des femmes à l’intérieur des luttes[47]. La contradiction entre les femmes et les hommes est, sans vision irénique, le moteur possible de la jonction au niveau du territoire et de l’espace. Bien que les conditions actuelles soient radicalement différentes, l’importance de la pratique des femmes dans la jonction des luttes et leur spatialisation est évidente dans la  Barcelone (et ailleurs)  des années 1920 et 1930[48].

 

15) Luttes de classes et restructuration possible

Une restructuration du mode de production serait une gigantesque transformation des modes de vie : la mobilisation de la force de travail et ses modalités d’exploitation (organisationnelles, techniques et disciplinaires) bien sûr, mais aussi, de façon intriquée, l’aménagement du territoire, les communications, les transports, les modes de consommation, d’alimentation et de loisirs, le logement, l’éducation, la santé, le couple et la famille, l’individu, etc. Une « suppression de la vie quotidienne », c’est-à-dire une absorption de celle-ci par le travail est un enjeu hautement conflictuel aussi bien comme luttes des classes que pour le mode de production lui-même (les deux aspects n’étant pas étrangers l’un à l’autre).

Contrairement aux analyses de quelques auteurs enfermés dans l’actualité[49], le libertarianisme n’est globalement que la caricature du « néolibéralisme », ce n’est pas la matrice de la prochaine restructuration (si elle a lieu), même s’il peut en fournir quelques éléments.

Toutes les crises structurelles rythmant le mode de production capitaliste ont toujours, dans un premier temps, exacerbé les tendances antérieures. Même Adam Smith réservait à l’État l’armée, la police, la justice, et considérait l’agrégation des intérêts individuels comme la meilleure façon de produire un intérêt général formalisé par des lois émanant d’individus souverains. Tout cela a disparu de l’idéologie libertarienne et des quelques pratiques qu’elle inspire (ou dont elle est seulement la mise en forme). « Le néolibéralisme de Hayek, Friedman ou Mises rapatriait le bien commun dans le champ économique, mais continuait d’en faire un horizon de la doctrine économique[50] .» La nécessaire institutionnalisation du procès de reproduction des rapports de production fait du discours libertarien actuel (2025) l’idéologie (avec des pratiques qui prennent bien garde de conserver les soutiens et commandes étatiques) accompagnant la crise de la mondialisation sous supervision américaine.

Formant un tout avec cette institutionnalisation nécessaire, Hirsch écrit qu’« Une des fonctions de l’État est de mettre des “biens publics” à disposition, ou en d’autres termes une infrastructure matérielle, parce que le procès capitaliste de valorisation et de marché a besoin d’une instance extérieure à lui-même qui soit capable de garantir les conditions générales de production [nous soulignons] qui ne peuvent être instaurées par le capital lui-même[51]. »

À l’encontre de cette « mise à disposition des biens publics », si le libertarianisme n’est pas la matrice d’une éventuelle future restructuration, il accélère cependant des tendances structurelles du mode de production capitaliste.

            Dans un passage des Grundrisse, Marx développe la thèse selon laquelle on juge le développement du capitalisme à sa prise en charge des infrastructures nécessaires (les « conditions générales de production[52] »). « Le détachement des travaux publics [en français dans le texte] de l’État et leur passage dans le domaine des travaux entrepris par le capital lui-même indique le degré auquel la communauté réelle s’est constituée sous la forme du capital[53]. » « Le capital atteint son développement maximum lorsque les conditions générales du procès de production social ne  sont pas créées par prélèvement du revenu social, par les impôts d’État – situation où c’est le revenu, non le capital qui apparaît comme fonds de travail et où l’ouvrier bien qu’il soit travailleur libre comme tous les autres, se trouve néanmoins dans un autre rapport économique – mais à partir du capital en tant que capital[54]. »

            On constate, depuis la fin des années 1980 que tendanciellement l’infrastructure matérielle (chemins de fer, aéroports, autoroutes, réseau électrique, réseau téléphonique et internet, etc. – mais pas toute, ex.  : réseau routier et ponts, rarement « rentables »…) devient le champ de capitaux privés et d’entreprises choisies par l’État et plus ou moins en concurrence (mais qu’il soumet souvent à des « missions de service public », et dont il conserve parfois une part du capital pour « défendre les intérêts nationaux » ; sans compter qu’il abreuve certaines d’ « aides  financières ») . Il en est de même du crédit, du système bancaire et des circuits financiers dérégulés, ainsi que des dettes souveraines avec, en France, la fin du « circuit du Trésor ».

Les monnaies nationales elles-mêmes se voient, selon leur statut, fragilisées  au travers des cryptomonnaies par des émissions privées des entreprises (des stablecoins). Enfin, l’armée, la défense nationale, c’est-à-dire le domaine régalien par excellence et définition se trouve de plus en plus  soumise à sa prise en charge privée : « La croissance du groupe [Rheinmetall, un “géant de l’armement”], en contraste flagrant avec l’enlisement des projets franco-allemands d’avion (FCAS) et de char (MGCS), lancés il y a huit ans, semble soutenir l’idée que les économies d’échelle dans l’armement se feront moins par des projets décidés politiquement que par les groupes industriels, guidés par les profits à venir[55]. » « Cette capture des infrastructures critiques de l’État se manifeste dans cinq domaines stratégiques : les données personnelles, la monnaie, la défense, les communications par satellite et l’énergie[56]. »

Le libertarianisme avec son fondement dans la « Tech » et l’Intelligence Artificielle peut devenir l’outil boostant des gains de productivité dans l’industrie en général. L’IA investissant tous les actes de la vie quotidienne en fait des sources de marchés, mais surtout elle peut réduire les « faux frais de la production » que représentent la masse numérique et les salaires de la classe moyenne salariée improductive (libérant ainsi une masse énorme de plus-value actuellement stérilisée) et, enfin, permettre une mondialisation fractionnée en zones plus ou moins autonomes intégrant des zones blanches (ou seulement pillées) de la mondialisation actuelle. Il s’agirait alors de reconnecter, dans une nouvelle configuration de la mondialisation en aires concurrentielles avec leurs nécessités et modalités de reproduction propres dans une mondialisation fractionnée, la valorisation du capital et la reproduction de la force de travail. L’IA n’impose rien, elle répond comme outil technologique à une logique profonde, comme disait de Gaulle à propos de l’intendance : « la  technologie suivra ».

La question est de savoir si nous avons là l’exacerbation de ladite phase « néolibérale » du capitalisme ou les prémisses, les linéaments, d’une restructuration de la configuration mondiale de l’exploitation. La question qui s’ensuit alors est celle de la nature et des acteurs des luttes de classes au travers desquelles cette restructuration fraierait sa voie. Les restructurations du mode de production capitaliste s’effectuent toujours non selon un plan mais au fil de l’eau des luttes. Comme à la fin du XIXe siècle, comme dans les années 1920, puis à la fin des années 1930, comme enfin dans les années 1960-1970, c’est la pratique ouvrière (et prolétarienne) qui dans la crise rend obsolète un régime d’exploitation qui ne faisait que s’exacerber. S’ouvre alors une période à l’aboutissement et au contenu incertains que l’on nomme restructuration ou révolution.

De la combinatoire à la conjoncture

Rapports de production/rapports de distribution : une dialectique actuelle

Poser la configuration actuelle de la lutte de classe comme une combinaison plus ou moins aléatoire, c’est prendre le risque de problématiques hasardeuses. Que se passe-t-il en  Afrique, en Amérique latine, en Asie du Sud et du Sud-Est, qu’est-ce que le djihadisme, que signifient les aléas du positionnement mondial des États-Unis, la résurgence des affrontements nationaux, la volonté d’affirmation mondiale de la Chine ? Qu’est-ce qu’un capitalisme national ? Repenser la politique et l’interclassisme, la contradiction entre femmes et hommes, la question relative à l’intégration de la « nature » dans le capital. Existe-t-il un rapport du capitalisme à la nature ou la « nature » n’existe-t-elle que comme rapport du capitalisme à lui-même ?

            Il s’agit de reconsidérer, à nouveaux frais,  quelques points théoriques généraux de ce cycle de luttes, comme la contradiction au niveau de la reproduction, le fait de lutter en tant que classe comme la limite de la lutte de classe, etc. Ne plus les comprendre et les poser comme la disparition du programmatisme mais les considérer dans l’immédiateté des circonstances du moment.

Dans la conjoncture actuelle, au-delà d’une naïve et apparemment « sérieuse » vision géopolitique (utile néanmoins), le fondement même de cette crise de cette deuxième phase de la subsomption réelle réside dans la double déconnexion entre valorisation du capital et reproduction de la force de travail (voir, dans ce numéro, la « Réponse à Brassier »). Elle se manifeste (donc existe) dans la réflexion d’un type de rapports dans l’autre entre les rapports de production et les rapports de distribution. C’est dans un jeu entre les deux, que  spécifiquement, dans la situation actuelle, peuvent avoir un impact toutes sortes de circonstances aléatoires de la reproduction des rapports de production, selon les circonstances locales, politiques, électorales, nationales et/ou mondiales. Le jeu n’est pas le même selon la position sociale des acteurs, selon la segmentation de chaque classe et les relations conflictuelles entre ces segments. Pour le prolétariat, c’est aussi la tension à l’unité qui existe dans cette « réflexion ».

 

      Quand Marx écrit que les rapports de distribution ne sont que l’envers des rapports de production, il nous faut alors considérer que chacun de ces types de rapports n’est lui-même qu’en se réfléchissant dans l’autre, qu’il est intégralement constitué dans son rapport à l’autre, son « envers ». Il y a cependant une difficulté, si ce n’est un piège, dans cette réflexion : ne pas considérer l’ « autre » comme « l’autre de soi-même », et confondre « son autre » avec soi ; la réflexion de chaque type de rapports n’est pas une réflexion dans soi pour chacun. C’est dans la reproduction des rapports de classes (le double moulinet de la reproduction) qu’est surmonté le « piège » de la réflexion, piège  théorique, mais aussi piège réel dans lequel se débattent les luttes actuelles et l’identification des deux types de rapports dans leur réflexion. Dans le mouvement de la reproduction, la réflexion perd sa fixité et devient effective, agissante, réelle. « C’est seulement ce rapport se reconstituant ou la réflexion en soi-même dans l’être autre qui est le vrai et non une unité originaire comme telle, ou une unité immédiate comme telle[57]. » L’ultime résultat du procès de production social est l’apparition de la société elle-même[58]  : « Si dans le système bourgeois achevé [la traduction de Dangeville donne : « société bourgeoise achevée » ; la MEW  écrit « vollendeten bürgerlichen System »[59]], chaque rapport économique présuppose l’autre dans sa forme économique-bourgeoise et qu’ainsi chaque terme posé est en même temps présupposition d’un autre, il en va de même pour tout système organique. En tant que totalité, ce système organique lui-même a aussi ses présuppositions, et son développement en une totalité consiste précisément à se subordonner tous les éléments de la société [Gesellschaft], ou à se créer à partir d’elle les organes qui lui font encore défaut. C’est ainsi qu’il devient totalité historiquement[60]. » On peut considérer que ce que Marx présente ici comme la constitution de la société bourgeoise en système achevé à partir des présuppositions antérieures est un processus continu de la société bourgeoise créant à partir d’elle-même les organes qui lui font toujours défaut. On peut cependant la considérer comme achevée dans la mesure ou c’est à partir d’elle-même et de ses propres nécessités qu’elle crée les « organes qui lui font défaut » (par exemple la Sécurité sociale ou le FMI). Considérer la société comme « l’ultime résultat du procès de production », c’est prendre en compte les différences qui expriment les relations sociales et les moments de la reproduction : « la société n’est pas constituée d’individus, mais exprime la somme des rapports où ces individus se situent les uns par rapport aux autres[61]. »

     C’est dans la société comme « ultime résultat » qu’il faut alors considérer le jeu entre rapports de production et rapports de distribution dans leur réflexion et leur différence. C’est ainsi que la société apparaît comme un « universel concret » : universelle en tant qu’unité de tous ses rapports constitutifs et des nouveaux organes à produire, concrète en tant qu’elle est une totalité unique. On peut dire de la société ce qu’Hegel dit du logique : « …quelque chose qui n’est pas seulement abstraitement universel ; mais comme l’universel qui saisit en soi la richesse du particulier[62]. »

 

Mais, pour suivre Hegel dans les méandres de La  Science de la Logique, la « réflexion » n’est pas encore le « concept ».

« L’essence est le concept comme concept posé, les déterminations sont dans l’essence, des déterminations seulement relatives, elles ne sont pas encore comme réfléchies [nous soulignons] absolument en elles-mêmes ; c’est pourquoi le concept n’est pas encore comme un pour-soi[63] .»

            « Concept posé » », cela signifie qu’il est déployé en ses moments constitutifs (en ce qui nous concerne : les deux types de rapports) dans l’élément de la différence. « Cette position du concept n’est donc pas sa position comme concept, comme identité (concrète) de l’identité et de la différence. En d’autres termes, l’essence n’est pas encore le pour-soi vrai du concept. En elle, les déterminations indiquent bien, dans leur contenu même (dans leur identité à soi), les autres déterminations (leur différence), mais elles les indiquent précisément comme déterminations  autres ; elles sont donc en elles-mêmes relatives, elles se réfléchissent les unes dans les autres, mais, dans les autres, ne se réfléchissent pas comme dans elles-mêmes. Dans l’essence, par conséquent le Soi (l’identité infinie, concrète, de l’être à lui-même) n’est pas encore accompli ; l’essence est la réflexion inachevée [nous soulignons], c’est-à-dire pour Hegel, la réflexion elle-même comme telle, car, en son achèvement, elle se nie en tant que simple réflexion et se dépasse dans l’identité de la réflexion et de l’irréfléchi, de la médiation et de l’immédiateté, c’est-à-dire dans le concept proprement dit[64]. »

            Ce dépassement, dans  le cours d’une conjoncture de luttes relevant encore de la réflexion entre types de rapports, nous pouvons le désigner comme « unité de rupture » qui est l’identité de toutes les médiations, de toutes les réflexions et de l’immédiateté en ce que chaque conflit se réfléchit en lui-même dans les autres.

            Convergence et autonomie des luttes ne sont pas des moments diachroniques. Une « conjoncture révolutionnaire » n’est pas une « convergence », c’est chaque particulier qui, à partir de lui-même,  se surpassant dans son rapport aux autres particuliers, devient global et non une somme de particuliers qui s’additionnant constitueraient le « global ». Le global, en tant qu’ « unité de rupture » n’est pas une somme, une « convergence » bien qu’il suppose une multiplicité de luttes et en résulte.

L’importance de l’effet possible des rapports de distribution sur les rapports de production est bien spécifique à la crise actuelle : crise du rapport salarial, double déconnexion entre la reproduction de la force de travail et la valorisation du capital, crise du zonage mondial et de sa mise en abyme, identité entre crise de suraccumulation et crise de sous-consommation, asystémie de la revendication salariale. Et l’on retrouve la pauvreté[65]. Parce que l’on a une dynamique dans la limite (agir en tant que classe), parce que l’on a des distinctions fondées on peut inversement appeler un chat un chat et avoir une intransigeance théorique totale face aux mouvements qui formalisent les limites et s’en tiennent là.

Dans la  configuration actuelle (2025) des luttes de classes tout  se joue dans l’intrication toujours changeante entre rapports de production et rapports de distribution.  Ce jeu entre rapports de production et rapports de distribution est  susceptible de dynamique à partir du moment où on ne considère pas les termes comme ceux d’une alternative (soit l’un, soit l’autre). Si les circonstances impactent cette relation, lui donnent forme c’est que  cette relation est spécifiquement déterminante dans la crise actuelle et que par là c’est elle-même qui définit la possibilité d’efficacité des circonstances sur elle. Ce que nous appelons une conjoncture et en elle la coagulation des contradictions, antagonismes et conflits en unité de rupture[66].

Une conjoncture est cette situation propre aux périodes de crise où le capital comme contradiction en procès ne s’impose plus comme le sens toujours déjà là de chacune de ses propres formes d’apparition. Les contradictions se recomposent, s’unissent en une unité de rupture. La pratique révolutionnaire, les mesures communisatrices, bouleversent la hiérarchie des instances du mode de production par laquelle sa reproduction était le sens immanent de chacune. Toutes les contradictions qui opposent « ceux d’en bas » à la reproduction de l’état de choses existant se conjuguent, fusionnent, en une conjoncture qui devient (ou non) une unité de rupture.

Une conjoncture est constituée de contradictions multiples et inégales. S’il est possible de remonter au capital comme contradiction en procès en tant qu’unité dynamique de la contradiction entre les classes et de la contradiction entre les genres, c’est-à-dire de remonter à un procès contradictoire simple comme à la détermination fondamentale de cette multiplicité et de ces inégalités, ce n’est pas pour autant que l’on peut réduire la multiplicité à la simplicité comme à une origine produisant les autres contradictions comme ses phénomènes. En effet, ce procès contradictoire simple lui-même existe toujours déjà dans la multiplicité sans laquelle il n’existerait pas lui-même. On ne peut pas réduire la complexité et la multiplicité à la simplicité et à l’unité, comme on réduit à une origine, ou comme on réduit des apparences à leur vérité (nous sommes ici complètement à l’opposé du développement hégélien : il n’y a pas d’unité originaire simple). La conjoncture a toujours une dominante (politique, économique, idéologique, polarisation des contradictions sur telle ou telle lutte de telle ou telle fractions du prolétariat,…) par laquelle elle a pour unité sa complexité et sa multiplicité même. Au cours de la lutte, selon les résultats momentanés et à dépasser qui apparaissent, selon les aspects changeants des rapports de force, les points ou les « acquis » où se sclérose la communisation, cette dominante change, les contradictions permutent de place dans la totalité[67]. C’est alors là, sur ce qui est peut être momentanément le point nodal, qu’il faut tirer pour continuer à démembrer l’ordre existant. Mais si les dominantes permutent, jamais la conjoncture n’est un pluralisme de déterminations s’additionnant et indifférentes entre elles.

 « C’est “l’économisme” (le mécanisme), et non la véritable tradition marxiste, qui met une fois pour toutes en place la hiérarchie des instances, fixe à chacune son essence et son rôle, et définit le sens univoque de leurs rapports ; c’est lui qui identifie à jamais les rôles et les acteurs ne concevant pas que la nécessité du processus consiste dans l’échange des rôles “selon les circonstances” ; c’est l’économisme qui identifie d’avance et à jamais la contradiction-déterminante-en-dernière-instance avec le rôle de contradiction dominante, qui assimile à jamais tel ou tel “aspect” (forces de production, économie, pratique…) avec le rôle principal, et tel autre “aspect” (rapports de production, politique, idéologie, théorie…) avec le rôle secondaire, – alors que la détermination en dernière instance par l’économie s’exerce justement, dans l’histoire réelle, dans les permutations de premier rôle entre l’économie, la politique, et la théorie, etc. [68]»

Existe-il une unité de ce cycle de luttes à travers ses moments ?

On ne peut concevoir la combinaison des éléments constituant la configuration actuelle de la lutte de classe comme une conjoncture pouvant devenir « unité de rupture », sans soulever la question de l’unité historique du cours de ce cycle de luttes au travers de ses différentes phases et fluctuations. En effet « conjoncture » et « unité de rupture » sont dépendantes de la définition essentielle de ce cycle de luttes : lutter en tant que classe devenu la limite de la lutte de classe. Il s’agit de poser la question de la possibilité de construire une histoire raisonnée de ce cycle comme modulation d’un même principe : la lutte de classe comme limite d’elle-même.

Cette configuration est liée à la contradiction entre prolétariat et capital se nouant, à la suite de la restructuration des années 1970-1980, au niveau de la reproduction. Est-il possible de dire que cette configuration se module différemment tout au long du cycle de luttes qu’elle définit : de la crise et effondrement du programmatisme et du mouvement ouvrier dans l’après 68 (années 1970) au démocratisme radical qui entérine la contradiction dans la reproduction de la classe et du mode de production capitaliste, avec son alter ego, l’activisme. Le démocratisme radical est effacé par la crise de 2008, ce sont alors les pratiques d’écart (cf. TC 20) qui deviennent l’existence de la contradiction fondatrice de ce cycle de luttes jusqu’au passage à la « Séquence particulière » (cf. TC 25). Cette séquence particulière résulte toujours de la même contradiction de la lutte de classe comme limite d’elle-même. Dans le bouillon de culture que deviennent les luttes, la vie quotidienne (cf. TC 27) devient le lieu de l’ambigüité et de la confusion dont on ne sait ce qui peut en sortir. L’appellation de « Séquence particulière » sous-entendait un retour à la simple conflictualité de classes pure et visible. En fait la « Séquence » dure comme un nouveau moment  de la contradiction interne de la lutte de classe constituant ce cycle. Cela, il est vrai, avec des caractéristiques nouvelles car dans des circonstances nouvelles : la crise de la société salariale.

La conjoncture et son « régisseur »

Définir le prolétariat au niveau des trois moments de l’exploitation, du caractère jamais acquis du troisième moment[69], au niveau de la reproduction et des métamorphoses des rapports de production jusqu’aux formes les plus médiatisées de la vie quotidienne, c’est encore rester dans le cadre des catégories données du mode de production dans leur dynamique. Le concept de conjoncture amène à revenir sur le point de bascule où ces déterminations se retournent contre elles-mêmes, mais alors ce sont toutes les déterminations préalables qui, à partir d’elles-mêmes sont bousculées, bouleversées. Le prolétariat est le résultat de ce bouleversement, il est la classe définie par les pratiques immergées dans ce bouleversement. Ce n’est pas forcément la « révolution », c’est un moment toujours existant à l’intérieur de la lutte de classe.

 

      La contradiction constitutive du mode de production capitaliste (l’appropriation de surtravail et la plus-value) se diffracte en une multitude de facettes mettant en mouvement et en jeu des classes et des catégories sociales hétérogènes aux frontières et intérêts mouvants se cristallisant dans un jeu politique au niveau des États ou des blocs étatiques qui en retour les formalisent et produisent les idéologies sous lesquelles les contradictions sociales ou de classes opèrent. Les contradictions sociales ou politiques sont toujours des contradictions de classes mais les considérer sans la multitude de médiations qui construisent les secondes en les premières c’est ne pas comprendre ces contradictions de classes elles-mêmes.

Cependant, pour en revenir à la combinatoire, il apparaît que l’agencement des pièces répond à un « puissant régisseur » : la crise de la mondialisation sous supervision américaine.

Avec cette crise, nous nous retrouvons dans une nouvelle figure du postulat[70] de Lénine : « Pour que la révolution ait lieu, il ne suffit pas que les masses exploitées et opprimées prennent conscience de l’impossibilité de vivre comme autrefois et réclament des changements. Pour que la révolution ait lieu, il faut que les exploiteurs ne puissent pas vivre et gouverner comme autrefois. C’est seulement lorsque “ceux d’en bas” ne veulent plus vivre et “ceux d’en haut” ne peuvent plus continuer à vivre à l’ancienne manière, c’est alors seulement que la révolution peut triompher… [71]»

            La maladie infantile… est un texte qui, avec raison, n’a pas bonne presse dans « notre milieu », cependant  dans la veine du même postulat, considérons des textes assurant moins la suprématie bureaucratique, nationale et internationale, de l’État soviétique, les Thèses d’Avril et les Lettres de loin…, en général tous les textes de Lénine entre février et octobre 1917. Même à un leader de la contre-révolution bolchevique comme Lénine, on peut reconnaître d’être un génie de l’analyse de la dynamique dialectique d’une conjoncture (qui aurait parié, en 1914, un kopeck sur la prise du pouvoir par les bolchéviks trois ans après ?). Le génie de Lénine consiste à cerner et désigner, dans un faisceau de contradictions, le lieu (économique, social, politique ou idéologique) particulier qui, dans un plus ou moins bref moment, peut nouer tous les autres et qu’il faut saisir (voir les textes de Lénine sur la Logique de Hegel).

« Ni la nature, ni l’histoire ne connaissent de miracles ; mais chaque tournant brusque de l’histoire, et notamment chaque révolution, offre une telle richesse de contenu, met en jeu des combinaisons si inattendues et si originales de formes de lutte et de rapports entre les forces en présence que, pour un esprit vulgaire, bien des choses doivent paraître  miraculeuses [72]

            « …en raison d’une situation historique d’une extrême originalité, des courants absolument différents, des intérêts de classe absolument hétérogènes, des tendances politiques et sociales absolument opposées se sont fondus avec une “cohésion” remarquable[73]. »

            « La première révolution [1905] a profondément ameubli le terrain, déraciné des préjugés séculaires, éveillé à la vie politique et à la lutte politique des millions d’ouvriers et des dizaines de millions de paysans, révélé les unes aux autres et au monde entier toutes les classes (et les principaux partis) de la société russe quant à leur nature réelle, quant au rapport réel de leurs intérêts, de leurs forces, de leurs moyens d’action, de leurs buts immédiats et lointains » (Lénine, ibid).

            Marx : « Avec la proclamation de la République sur la base du suffrage universel s’effaçait jusqu’au souvenir des mobiles et des objectifs limités qui avaient précipité la bourgeoisie dans la révolution de Février. Au lieu de quelques rares fractions de la bourgeoisie, c’était toutes les classes de la société française qui étaient soudain projetées dans l’orbite du pouvoir politique, contraintes de délaisser les loges, le parterre, et la galerie pour jouer en personne sur la scène révolutionnaire ![74] »

Encore faut-il pour précipiter toutes les classes sur la scène révolutionnaire qu’existe comme l’écrit Lénine (Lettre de loin 1) un « puissant régisseur » : « Cette révolution de 8 jours [la révolution de février 1917] a été jouée, s’il est permis de se servir d’une métaphore, comme après une dizaines de répétitions générales et partielles ; les “acteurs” se connaissaient, savaient leurs rôles, leurs places et tout le décor en long et en large, […] Il a fallu encore un grand, un vigoureux, un tout-puissant “régisseur” capable, d’une part, d’accélérer énormément la marche de l’histoire universelle et, d’autre part, d’engendrer des crises mondiales économiques, politiques, nationales et internationales d’une intensité sans précédent [nous soulignons]. » Si la « Grande Guerre » fut le « régisseur » évoqué par Lénine, il se pourrait que la politique présente (2025) des États-Unis et ses conséquence mondiales en soient un nouveau.

            « Croire que la révolution sociale soit concevable sans insurrections des petites nations dans les colonies et en Europe, sans explosions révolutionnaires d’une partie de la petite bourgeoisie avec tous ses préjugés, sans mouvement des masses prolétariennes et semi-prolétariennes politiquement inconscientes contre le joug seigneurial, clérical, monarchique, national, etc., – c’est répudier la révolution sociale. C’est s’imaginer qu’une armée prendra position en un lieu donné et dira : “Nous sommes pour le socialisme”, et qu’une autre, en un autre lieu, dira : “Nous sommes pour l’impérialisme”, et que ce sera alors la révolution sociale ! […] Quiconque attend une révolution sociale “pure” ne vivra jamais assez longtemps pour la voir. Il n’est qu’un révolutionnaire en paroles qui ne comprend rien à ce qu’est une véritable révolution. […] La révolution socialiste en Europe ne peut pas être autre chose que l’explosion de la lutte de masse des opprimés et mécontents de toute espèce. Des éléments de la petite bourgeoisie et des ouvriers arriérés y participeront inévitablement – sans cette participation, la lutte de masse n’est pas possible, aucune révolution n’est possible – et, tout aussi inévitablement, ils apporteront au mouvement leurs préjugés, leurs fantaisies réactionnaires, leurs faiblesses et leurs erreurs. Mais, objectivement, ils s’attaqueront au capital, et l’avant-garde consciente de la révolution, le prolétariat avancé, qui exprimera cette vérité objective d’une lutte de masse disparate, discordante, bigarrée, à première vue sans unité, pourra l’unir et l’orienter, conquérir le pouvoir, …[75] » Bien sûr, le texte de Lénine est politiquement daté et se poursuit sur les mesures programmatiques de la prise du pouvoir et de l’affirmation du prolétariat, sous la ferme direction du Parti ; il n’empêche que, moyennant quelques mises à jour des termes, on peut dire maintenant que c’est en se nouant dans la vie quotidienne, de par les spécificités de la subsomption réelle du travail sous le capital, de la restructuration des années 1970-1980 et de la crise actuelle, que les contradictions de ce cycle de luttes bouleversent, pour le meilleur et parfois le pire la « détermination en dernière instance » et qu’une révolution sociale, comme le dirait Lénine, est une lutte « disparate » « discordante » et « bigarrée ».

Quels sont actuellement ces « courants absolument différents », ces « intérêts de classe hétérogènes », ces « tendances politiques opposées », cette « richesse de contenu » et ces « combinaisons inattendues » qui affectent « ceux d’en bas » et « ceux d’en haut » ?

Ils sont innombrables, encore plus nombreux, intriqués et surtout plus mondiaux et universels que ce que Lénine pouvait alors imaginer. Trump, le « puissant régisseur », va peut-être soulever les bidonvilles de Nairobi, les fermiers du Middle West, les ouvriers de Cleveland, les « exploitants agricoles » français, le sous-traitant vietnamien de Nike, les ouvrières du Bangladesh, l’émergente classe moyenne chinoise aussi bien que les travailleurs migrants internes, le kleptocrate africain ou l’oligarque  russe, etc. Quelle contradiction momentanément peut focaliser ce faisceau ? Quelle peut être la dynamique de ces conflits ? Il ne faut ni surestimer, ni sous-estimer les vastes mouvements interclassistes qui, depuis 2010, parcourent le monde. Dans ces mouvements coexistent, s’articulent et entrent en conflits les crises économiques, politiques, nationales et internationales dont parlait Lénine. Tout l’avenir tient au type de contradiction, à la classe ou sous-catégorie de classe qui coagule et donne sens à l’ensemble. Lénine n’a pas inventé ou produit le moment où éphémèrement le prolétariat très minoritaire mais très concentré des grands centres urbains russes a focalisé les contradictions, il a « seulement » saisi le moment. Pour le pire et surtout pour le meilleur, il nous faut espérer qu’il n’y ait pas de Lénine. Mais espérons que dans ce nœud de contradictions et de vipères apparaissent une lutte prolétarienne (une lutte de classe où la lutte en tant que classe devienne la contradiction et la limite même de la lutte) s’universalisant en organisant et donnant sens, comme totalité, à la somme des contradictions.

Il est sûr qu’à la racine de tout nous trouvons l’extorsion générale de plus-value et l’appropriation conflictuelle des profits par les diverses classes dominantes nationales et entre les fractions qui les composent. C’est dans la combinaison et l’unité de cette double contradiction que la « dernière instance » s’impose. Mais, si nous pouvons déduire une telle possibilité de l’appréhension des fondements de la situation comme conjoncture, cette même conception comme conjoncture fait de cette possibilité un événement nécessairement aléatoire. Un événement est ce qui outrepasse ses causes.

 Le lieu de la combinatoire : pourquoi la Vie Quotidienne maintenant ? (TC 27)

Deux préalables : comment  un tel lieu est-il possible ?

  • Les classes

C’est dans tout un processus que se constituent les classes telles qu’engendrées par les rapports de production, mais qui ne peuvent en être un calque du fait de toutes les instances au travers desquelles la production est nécessairement reproduction, qui n’est pas une répétition.

Dans cette reproduction, les fonctions économiques qui ne sont que la matière première des classes sont retravaillées, hachées, recomposées pour constituer ce produit que sont les classes.

Dans la constitution des classes on ne peut pas séparer d’une part, l’historique, le conjoncturel, les aléas sociologiques, géopolitiques, culturels et, d’autre part, le structurel (ou alors seulement comme la nécessité proprement intellectuelle de cette construction des classes). C’est le structurel lui-même qui produit, se reproduit, n’existe que dans ses manifestations par lesquelles seulement il se reproduit dans la lutte des classes. Mais si être une classe est une situation objective donnée comme une place dans une structure, parce que cela signifie une reproduction conflictuelle et donc la mobilisation de l’ensemble du mode de production, cela implique une multitude de rapports, qui ne sont pas strictement économiques, dans lesquels les individus vivent cette situation objective, se l’approprient et s’auto-construisent comme classe.

 

  • Le prolétariat

Le prolétariat est la classe constituée par le travail productif en tant que contradiction pour lui-même, mais il n’est pas la classe des seuls travailleurs productifs. Toutes les utilisations du concept de prolétariat ne sont qu’une fonction, une détermination, d’une « théorie de la révolution ». Le prolétariat n’est pas une forme historiquement ultime dont on doit espérer et attendre l’apparition, il est une fonction présente dans la lutte de classe de la classe ouvrière[76]. C’est d’un processus social dont il s’agit, un processus de rupture dans la lutte de classe, l’autotransformation d’un sujet qui abolit ce qui le définit. Le prolétariat comme sujet de la révolution s’abolit parce qu’il s’abolit comme classe ouvrière[77]. Le concept de prolétariat est toujours un concept qui n’est nécessaire qu’à l’intérieur de la production théorique dans la mesure où cette dernière pose le mode de production capitaliste comme transitoire et le communisme comme « le mouvement d’abolition des conditions existantes ». En cela, le prolétariat est un concept et une réalité qui ne peut appartenir qu’à une compréhension du mode de production capitaliste le concevant dans le procès de son abolition. Le prolétariat est un concept politique.

On peut considérer, avec raison, les contradictions du mode de production capitaliste comme portant leur dépassement, mais alors cette énonciation signifie immédiatement un positionnement particulier, social et politique, dans ces contradictions et non leur seule et simple reconnaissance. C’est en cela que le concept a toujours été intuitivement utilisé et qu’il n’est pas le simple synonyme de classe ouvrière, quelles que soient les définitions, réserves, précisions ou élargissement apportés à ce dernier terme : d’un type d’emploi, à la seule présence dans l’industrie et la fabrication, un niveau de revenu, une conscience et une organisation politique et syndicale, les salariés de « l’usine diffuse », etc.

Le prolétariat c’est, dans un premier temps encore objectif, la classe ouvrière se retournant contre elle-même comme catégorie économique dans sa contradiction de catégorie économique avec le capital  (cela tout en entraînant et absorbant d’autres couches sociales en lutte ). Mais alors elle devient autre, le prolétariat n’est pas un simple moment d’une théodicée nécessaire de la classe ouvrière. Toutes les contradictions objectives (économiques) du mode de production capitaliste sont là et elles sont déterminantes, mais les classes acquièrent, de par ces bases objectives mêmes dans leur existence et métamorphoses propres, une existence qui ne se confond pas avec ces catégories de l’économie politique et leurs contradictions. Le prolétariat se définit lui-même, il est pratiquement sa propre production, il excède toutes ses définitions parce que toutes les définitions deviennent des pratiques convoquant les individus et les re-définissant comme sujets.

C’est là que le concept de prolétariat peut tomber sous la critique de la spéculation et de la téléologie (comme l’expose Charrier dans La Matérielle – voir plus haut).

 

Production et existence d’un tel lieu

Nous appelons vie quotidienne l’ensemble des activités par lesquelles le travailleur se met en relation, de façon régulière et prévisible, avec ses conditions aussi bien de travail (les moyens de production) que de consommation, à partir du moment où elles ne sont plus présupposées par l’appartenance préalable du travailleur à une communauté. Cette routine de la mise en relation s’effectue dans l’ensemble des formes d’apparition des rapports de production constitué comme vécu par l’activité d’un sujet. Une telle définition suppose trois termes problématiques : « formes d’apparition » ; « vécu » ; « sujet » (cf. TC 27).

On peut schématiquement représenter le mouvement général de la façon suivante : La vie quotidienne c’est : rapports de production => reproduction qui n’est pas répétition => rapports de distribution => autoprésupposition du capital =>  toutes les formes d’apparition => les formes s’autonomisent => rapport aux rapports de production => idéologie => sujet (phénoménologie) => vie quotidienne.

Le concept de vie quotidienne est nécessaire à la théorie de la communisation non seulement parce qu’il qualifie la situation actuelle, mais aussi parce qu’il est le point de départ (« dépassement produit »), point d’ancrage, du concept de conjoncture. C’est dans la caractérisation présente des contradictions comme contradictions dans la vie quotidienne qu’il peut y avoir ce bouleversement chaotique de la hiérarchie déterminative des instances qui définit une conjoncture, c’est-à-dire le renversement de l’économie comme détermination ultime, par quoi seulement la communisation devient possible. C’est la poursuite d’un même chemin théorique qui de la révolution comme communisation nous mène au concept de conjoncture et ensuite à celui de vie quotidienne comme la matrice de la conjoncture.

            La restructuration des années 1970-1980 fit passer la contradiction entre le prolétariat et le capital au niveau de sa propre reproduction. En tant que crise de cette relation, la crise de 2008, à son tour, a posé la surdétermination des rapports de distribution sur les rapports de production. Il s’en est suivi que l’exploitation et la production de valeur qui sont le cœur du mode de production  capitaliste déterminent et existent dans la reproduction d’ensemble, globale qu’est la vie quotidienne dans son fétichisme, ses idéologies et ses mythes mais aussi et par là-même dans sa capacité à remettre en cause toutes les instances du mode de production et avant tout l’économie comme détermination en dernière instance. Sans cette ultime remise en cause tout mouvement révolutionnaire implique une restructuration du capital comme sa défaite.

Le collectif Ahou ahou ahou, souligne dès les premières lignes de leur livre, La révolte des Gilets jaunes, histoire d’une lutte de classes : « Dans le monde capitaliste en crise depuis 2008, on ne compte plus les soulèvements. Après les révoltes dites “arabes”, la fin des années 2010 a vu la paix sociale à nouveau battue en brèche dans de nombreux pays du globe : Algérie, Irak, Soudan, Chili, Liban, Iran, Hong Kong, Équateur, Catalogne, etc. Partout des manifestations, des émeutes, des occupations de l’espace urbain. Partout des mouvements sans représentants ni encadrement, où se mêlent des revendications de dignité sociale et une contestation des systèmes politiques. Partout des prolétaires et des classes moyennes en voie de marginalisation qui se côtoient derrière une volonté commune de “dégager” des dirigeants que l’on regarde comme coupés du “peuple”. La révolte des Gilets jaunes participe de ce mouvement mondial[78]. »  Ajoutons la Turquie, le Mexique avec Oaxaca, La Réunion en 2012, le Brésil en 2013, la Guyane en 2017, la Birmanie/le Myanmar en 2021, le Pérou en 2023, etc. Si des mouvements de nature différente sont amalgamés, ce sont les contradictions actuelles des luttes des classes, dont « l’interclassisme » n’est qu’un symptôme, qui les amalgament.

La vie quotidienne est devenue le lieu où se nouent toutes les instances de la reproduction, mais aussi le lieu où toutes ces instances ne se présentent pas dans leur hiérarchie déterminative entre la « base économique » et les « superstructures ». Il est certain qu’avant les années 1970, les conditions de vie jouaient leur rôle dans les luttes ouvrières, mais elles n’étaient qu’une excroissance de l’usine, ce qui pouvait alors en être la limite.

La vie quotidienne devient réellement le problème, c’est-à-dire se contredisant dans la liberté du sujet comme prolétaire. C’est la racine de la possible communisation, c’est-à-dire le bouleversement de toutes les relations renversant la hiérarchie des instances (avec et contre l’économie comme toujours « inévitable » dernière instance). Rien ne se règle alors par voie de conséquence. Cette contradiction dans la vie quotidienne, c’est la « crise du travailleur libre », celui assigné à prendre en charge librement sa reproduction comme tel. C’est la transformation de la mobilisation, de l’exploitation et de la reproduction de la force de travail : un « réencastrement » pervers du travail, non pas dans la « société » mais dans la vie quotidienne.

 

En conclusion : foire d’empoigne dans la crise de la mondialisation sous supervision américaine.

Ce numéro de Théorie Communiste est loin d’aborder toutes ces questions, il faut le considérer comme un puzzle dont les pièces sont encore en vrac dans la boite et dont certaines sont même manquantes.

Cependant, il apparaît que l’agencement des pièces répond à un puissant régisseur : la crise de la mondialisation sous supervision américaine.

La politique américaine sous l’administration Trump fonctionne dans une énorme ambigüité : d’une part elle entérine la fin de l’unipolarité américaine et, d’autre part elle affirme l’existence des États-Unis comme la seule grande puissance à vocation mondiale dans la mesure où ils sont seuls à pouvoir imposer une série de négociations bilatérales. Endiguer la Chine, la maintenir dans un rang subalterne (bien que second) de la mondialisation, au risque de « séparer », comme le dit Musk, des « économies siamoises » (Chine et États-Unis). Reconnaître à la Russie un statut légitime de puissance régionale mais subordonnée aux intérêts américains en matière de production et d’exportation d’hydrocarbures ainsi que sur un éventuel « partage » des ressources ukrainiennes. Affaiblir, désunir et vassaliser l’UE. Considérer les pays du deuxième et troisième cercle de la tripartition zonale de la mondialisation américaine comme des sous-traitants ou des fournisseurs occasionnels et substituables du capitalisme national américain ne pouvant qu’implorer une « clémence douanière », et, pour ceux du troisième cercle, en renforçant les kleptocraties rivales, en encourageant les guerres intestines de prédations et, avec la fin de l’USAID, en menaçant de mettre à mal toute mécanique de reproduction locale.

            Dans cette foire d’empoigne orchestrée par les États-Unis de Trump, il s’agit pour ce pays d’imposer à chaque espace défini et convenu comme national, au travers de la division du travail et des échanges, par des moyens économiques, financiers ou militaires une relation de dépendance spécifique avec le capitalisme national américain.

À l’expression de « capital national », nous préférons celle de capitalisme national. Nous appelons capitalisme national la reproduction, sur un territoire tel que nationalement délimité par un pouvoir d’État, des rapports sociaux de production capitalistes au travers de taux de profit nationaux seulement tendanciellement égalisés (voir dans ce numéro : « État/États »). La propre organisation mondiale des « chaînes de valeur » travaille à la différenciation des taux de profit tels que définissant des espaces nationaux (et tels que les États les organisent). Les chaînes de valeur ne sont pas une simple et neutre division du travail, elles sont hiérarchisées comme création et drainage de surprofits. Mais attention, ce ne sont pas les États qui sont à l’origine, la cause première, de ces différenciations, ce sont au contraire ces différenciations elles-mêmes, qui, nécessaires, se formalisent dans des États qui alors, par toutes les actions en leur pouvoir (recherche, subventions, infrastructures, fiscalité, politique financière, éducation et formation, protection sociale, fixation des normes, « sécurité », capacités d’intervention militaire, etc.) en assurent plus ou moins la pérennité et la protection.

La reconnexion entre valorisation du capital et reproduction de la force de travail que vise la politique actuelle des États-Unis (Trump, 2025) passe par la réorganisation, à leur profit, de la hiérarchie mondiale actuelle en crise, en exacerbant les fondements de leur domination tout en reconnaissant les changements survenus, engendrés par cette domination même, à laquelle la Chine a su s’articuler pour sa propre politique de développement. De là, son énorme point faible : elle ne peut alors n’être qu’une reconnexion très fragile, non seulement au niveau mondial, mais encore, dans son objectif et dans sa limitation même au territoire du capitalisme national américain.

 

            Dans ce contexte qui surdétermine mondialement toutes les luttes de classes, pris individuellement, on peut dire qu’aucun des éléments énoncés se combinant dans le cours des luttes actuelles n’est nouveau. Ce qui importe et donne leur spécificité à ces luttes ce sont les diverses conjonctions, la coagulation possible de ces éléments. C’est dans leur coexistence et les contradictions  existantes entre eux que peut se produire la conjoncture et l’unité de rupture que nous nommons communisation. La communisation est une lutte dans toutes les instances du mode de production et simultanément le bouleversement de leur hiérarchie. Les mesures communisatrices englobent, dans la pratique du prolétariat, toutes les classes ou couches dominées en lutte, les dissolvent dans le mouvement même où le prolétariat, contre le capital, s’abolit comme classe.

Annexe : sur les luttes au  Bangladesh, etc.

Au Bangladesh le soulèvement qui démarre en juillet 2024 est d’abord « politique », mobilisant les étudiants contre l’instauration de  quotas pour accéder aux emplois publics. Les bâtiments officiels sont attaqués, la répression provoque environ 500 morts. Les manifestations dépassent largement le milieu étudiant : la plupart des morts étaient des ouvriers, des employés, ou des travailleurs journaliers.

            Dans les jours qui suivent, des usines de confection textile sont incendiées. De nombreuses usines ferment, donnant congé aux travailleurs. Les ouvriers déterminés à poursuivre le travail exigent  que les usines restent ouvertes et attaquent celles fermées, mais aussi des usines restées ouvertes où les ouvriers ont repris le travail. De violents affrontements ont lieu entre les ouvriers des usines fermées et ceux des usines ouvertes qui veulent travailler. Début août 2024, le chef de l’armée annonce la démission de la Première ministre ; un économiste, surnommé « le banquier des pauvres » (il a créé la première banque de microcrédit), et prix Nobel de la paix, Muhammad Yunus, prend la tête du gouvernement intérimaire.

Les syndicats réclament l’arrêt des poursuites et la libération des manifestants emprisonnés. La présidente d’un des syndicats réclame en outre un congé de maternité payé, de 6 mois, et la mise en place d’unités chargées des plaintes contre le harcèlement sexuel, des droits au  logement, à la santé, à l’éducation et un salaire minimum de 80 $ pour mettre fin au recours systématique des ouvriers (essentiellement des ouvrières) aux prêts.

Les grèves et les manifestations reprennent sur les conditions de travail et les retards de paiement de salaires. Le nouveau gouvernement dénonce un « comportement violent et destructeur des travailleurs dans les usines de la ceinture industrielle ». L’organisation patronale souligne de son côté que « Les dirigeants syndicaux nous ont appris que les manifestations actuelles ne sont pas assorties d’un ensemble clair de revendications, ce qui laisse même les dirigeants perplexes.»

Les luttes se complexifient, après les affrontements entre ouvriers d’usines fermées et d’usines ouvertes, ce sont les chômeurs qui réclamant des emplois : 35 usines de la confection annoncent leur fermeture suite aux manifestations de chômeurs. Ceux-ci  bloquent les routes et les accès aux zones industrielles. Une nouvelle composante intervient lorsque les chômeurs réclament la parité à l’embauche dans les usines de confection entre hommes et femmes. Les tensions sont intenses entre ouvriers et ouvrières, les hommes dénonçant une discrimination à l’embauche. Le nombre de femmes travaillant dans le secteur de l’habillement au Bangladesh n’a cessé de diminuer au fil des ans. Selon des données récentes, les femmes représentaient 80 % de la main-d’œuvre du secteur en 1980, la proportion est tombée à 53,7 % en 2021 puis à 52,28 % en 2024.

En septembre, des usines sont attaquées par une « Association de jeunes chômeurs ». Ce sont principalement les ouvriers licenciés (ceux et celles sur liste noire : refus d’accès à un emploi) qui mènent les manifs. À la suite des manifs pour les salaires de juillet-août, environ 100 000 travailleurs ont été licenciés. Mais les ouvriers qui demeurent en poste ne veulent pas que leur usine soit fermée. La fin septembre voit de nombreux affrontements entre ouvriers d’usines différentes : ouvriers employés / chômeurs / licenciés / hommes / femmes. Les ouvriers des usines fermées attaquent les usines qui fonctionnent.

Fin septembre, un accord est conclu entre les syndicats et les organisations patronales sur la « mise en œuvre d’un salaire minimum », le règlement des salaires impayés et un congé de maternité de 120 jours. Mais certains patrons ne mettent pas en œuvre les accords, il s’ensuit, en octobre et novembre 2024, une reprise des manifestations et des grèves spontanées en réaction au  non-paiement des arriérés de salaires et à la poursuite des licenciements. À  la suite de ces grèves et manifestations, les affrontements reprennent entre ouvriers exigeant la réouverture de leur usine et ouvriers d’usines rouvertes, affrontements auxquels se mêlent les habitants de chaque quartier. En mars 2025, ce type d’affrontement reprend quand, à la suite de la mort d’une ouvrière, une usine est vandalisée et que ses ouvriers se rendent dans certaines usines et tentent d’y entrer  de force pour inclure les autres ouvriers à leur manifestation.

La  crise économique qui touche le Bangladesh se répète dans les pays du « Sud » : au  Kenya où des émeutes ont éclaté pour annuler la hausse des impôts exigée par le  FMI ; au Pakistan, où le gouvernement s’est tourné pour la septième fois vers le FMI pour obtenir des fonds ; en Égypte, qui est au bord du défaut de paiement ; au Nigeria, où règne la faim ; en Argentine, etc. Toute cette accumulation de situations plus ou moins identiques témoigne de la crise de la mondialisation sous supervision américaine (là où la tripartition zonale pouvait faire système unifié, ce n’est plus le cas).  Mais surtout cela témoigne  de l’extrême complexité de la configuration actuelle des luttes de classes où toutes sortes de contradictions, d’antagonismes  et de conflits sont intriqués et se combinent, désignant dans le cours des luttes des dominantes rapidement changeantes et faisant du prolétariat un kaléidoscope où les cristaux s’entrechoquent en images mouvantes.

Ces luttes de classes au Bangladesh nous amènent à rappeler les soulèvements birmans de 2021[79]. Dans un immense mouvement de « désobéissance civile » (les services et les banques sont bloqués, l’armée doit investir les hôpitaux pour briser la résistance des personnels et empêcher les soins aux blessés), les ouvriers, principalement du secteur textile tenu par des entreprises chinoises et les conglomérats économiques de l’armée, se mettent massivement en grève. Des dizaines d’usines sont incendiées : « À chaque mort une usine brûle », tel est le mot d’ordre des ouvriers (à 80 % des ouvrières). L’insurrection débute en mars 2021, en avril on compte plus de 600 morts. C’est tout un système de reproduction sociale y compris politique qui est attaqué. Nombre de travailleurs ne pouvant plus payer leur loyer (comme dans l’immense bidonville Hlaing Tar Yar[80], regroupant 700 000 personnes, essentiellement des migrant.e.s. intérieur.e.s), il s’ensuit un exode massif depuis les centres industriels vers les villages. Ce qu’il s’est passé au printemps 2021 en Birmanie/Myanmar est certainement une des luttes les plus emblématiques de notre période.

C’est la question, abordée dans ce « Propos d’étape », de la « jonction » qui est mise en jeu par ces luttes fragmentées et diverses. La Chine, l’Asie du Sud (jusqu’au Népal) et du Sud-Est, l’Amérique latine concentrent au mieux les ingrédients d’une fusion : importance des luttes ouvrières prises entre l’asystémie de la revendication salariale et son caractère intenable ; ampleur des mouvements sociopolitiques, situation charnière pour faire basculer et rendre totalement inopérante le zonage de la mondialisation, importance des mouvements de la petite paysannerie, étranglement des classes moyennes suite à un bref moment d’euphorie pour elles.

 

[1] On trouvera dans ce « Propos d’étape» quelques reprises de fragments de numéros antérieurs de Théorie Communiste et même des répétitions intérieures aux textes de ce numéro même. Cela ne saurait étonner tout lecteur assidu de TC. Mais la répétition de fragments théoriques n’est jamais vraiment identique et tout change selon la problématique dans laquelle ils s’inscrivent et qui devient leur définition.

[2]Karl Mannheim, Idéologie et utopie, Librairie  Marcel Rivière, 1956, p 78-79 [Première édition, Londres 1936].

[3] Ibid, p. 85.

[4]Marx, Éd. Sociales, p. 48.

[5]Marx, Le Capital, t. 3, Éd. Sociales, 1962, p. 205.

[6] C’est là également toute la limite de la théorie dans la mesure où le « point de vue général » qu’elle implique trouve la plupart de ses producteurs et de ses porteurs  chez des intellectuels dissidents issus des classes moyennes, mais aussi chez des « bonzes » syndicaux ou associatifs, qui découvrent le « sens général de l’Histoire et de l’Humanité ». Sens dont les prolétaires, toujours soit trop impétueux, soit temporisateurs et timorés, et généralement tenus pour peu capables de perspectives globales et à long terme, sont les acteurs, voire les « idiots utiles » de son accomplissement.

[7]Christian Charrier, Éd. Senonevero/Entremonde, 2018.

[8] C’est le fondement de tout le parcours de Théorie Communiste. Fondement qui évacue toute norme, qui serait désuète avant même d’être formulée. C’est en intégrant toutes les vagues, les courants et les vents qu’un navire fixe son cap.

[9]Voir, dans ce numéro, « Contradiction P/K + dvpt K ».

[10]Éd. Senonevero, 2009.

[11]Voir, dans TC 22, « Too Much Monkey  Businesss », 2009.

[12] Marx, Idéologie allemande, Éd. Sociales, 1968, p. 108.

[13] Engels, Lettre à Schmidt, 5 août 1890.

[14] Voir Bensussan et Labica, Dictionnaire critique du marxisme, entrée « Matérialisme historique », Éd. PUF, 1982.

[15] Marx et Engels, L’Idéologie allemande, Éd. Sociales, 1968, p. 525.

[16] Ibid., p. 242.

[17] Sur cette question qui mobilise et entrelace un grand nombre de problèmes théoriques, on peut voir, pour une approche plus « terre-à-terre », le chapitre « La contradiction dans la vie quotidienne » du texte « Vie quotidienne et lutte des classes » (TC 27, p. 91).

[18]Voir TC 27.

[19] Éd. L’Asymétrie, 2024, traduit et présenté par Robert Ferro [Il latto cativo]. Les trois thèses citées se trouvent dans « Thèses sur le matérialisme activiste », p. 139-140.

[20] Korsch, thèses 1, 2 et 10, in « Dix thèses sur le marxisme aujourd’hui » [1950], in Marxisme et philosophie, Éd. de Minuit, 1964, p. 185 à 187.

[21] Nancy Turgeon, Marxisme anglo-saxon, figures contemporaines, s /dir. Jonathan Martineau, Éd. Lux, 2013,  p. 291 à 294.

[22] Kant, Préface à la seconde édition de Critique de la raison pure, Éd. PUF, 1950, p. 22-23.

[23] La distinction et l’appropriation des femmes sont intrinsèques au concept même de Capital en tant qu’exploitation du travail. Les segmentations raciales dans leur perpétuation et leur variabilité appartiennent au développement historique du Capital.

[24] La dynamique est un produit de la limite, elle est alors une différence à l’intérieur de la limite. C’est la limite (agir en tant que classe contre le capital en n’existant comme classe que dans son rapport au capital) qui, dans ce cycle de luttes est amenée à se différencier à l’intérieur d’elle-même et qui par là seulement pose (médie) la dynamique en même temps que par là même elle se définit comme limite. C’est la dynamique qui est une auto-détermination de la limite. Cela n’est pas sans importance quant au positionnement général vis-à-vis des luttes et à la participation personnelle à l’occasion. Il n’existe pas a priori des éléments dynamiques qu’il faudrait pousser, valoriser dans une perspective révolutionnaire, mais, quand la chose se présente (et cela se voit, se sent rapidement) nous sommes embarqués par l’écart que la limite crée à l’intérieur d’elle-même. Nous restons à l’intérieur de la limite, telle ou telle lutte de la classe, mais c’est elle-même, à partir d’elle-même qui se différencie. La limite qui se différencie à l’intérieur d’elle-même, ce sont des actions, des activités particulières.

[25]Dans cet inventaire, nous n’oublions pas les belles aventures de Meeting et de Sic.

[26]Voir critique de la postface d’ILC dans ce numéro.

[27] TC 25, p. 38 à 42.

[28] Les rapports de distribution, c’est la relation fétichiste des revenus à leur source comme facteur autonome, cette relation est inhérente au mode de production et aux rapports de production. Relation fétichiste en ce qu’elle lie le travail à une certaine fraction de la valeur produite, alors que le travail (producteur de valeur, substance de la valeur) crée tout autant les autres fractions de la valeur distribuée (profit, intérêt, rente). Qu’est-ce que le travail salarié comme rapport de production ? Ce n’est pas en tant qu’échangistes que prolétaires et capitalistes se font face, mais en tant que pôles d’un rapport social, en tant que classes (Marx, Chapitre inédit, Éd. 10/18, p. 262-263). Si on relie, comme cela se passe dans les rapports de distribution, le travail au salaire, il est alors tout aussi légitime de lier capital et profit ou intérêt, terre et rente.

[29] « … la production de capital constant ne se fait jamais pour elle-même, mais uniquement parce qu’il s’en utilise davantage dans les sphères de production qui produisent pour la consommation individuelle. » (Marx, Le Capital,  Éd. Sociale, t. 6, p. 314).

[30] Sur ces différentes catégories de « surnuméraires : Marx, Le Capital, Éd. Sociales, L. 1, t. 3, p. 83.

[31]Ibid., p. 87.

[32]Marx, La guerre civile en France, Éd. Sociales, 1963, p. 69.

[33]Voir Michel Kokoreff, La Diagonale de la rage, Une histoire de la contestation sociale en France des années 1970 à nos jours, Éd. Divergences, 2021.

[34] Il faut reconnaître que, momentanément, les textes appélistes ont collé à la situation. Si l’on en revient aux textes critiques de leurs thèses publiés dans la revue Meeting, on constate que si ces critiques sont absolument justes, le problème est qu’elles ne « collent » pas à la situation que couvrent les textes appélistes. Ce qui leur manque c’est dans la critique même de donner un sens à ce que l’on critique, et non de dénoncer des « erreurs ». Il faut que la critique donne un sens dans sa critique à ce que l’Appel donne un sens. La critique ne dit pas en quoi l’Appel « a raison ». Ce qu’il faut expliquer ce sont les 100 000 exemplaires vendus de « l’Insurrection qui vient » et non seulement les erreurs théoriques du texte. Il faut attendre le début des années 2000 pour qu’une production théorique (en dehors du gauchisme de la répétition) renoue la liaison entre l’analyse de la situation et « ce qu’il faut faire » (ce qui était évident et allait de soi dans toutes les variantes du programmatisme, et qui s’était perdu). Si l’appélisme reprend quasiment toutes les problématiques de l’IS, l’IS n’avait jamais dit ce qu’il fallait faire (sauf, peut-être, dans un texte débile de Trocchi dans le n° 8, critiqué avec beaucoup de gêne dans le n° 9, il est amusant de relever que le texte de Trocchi n’est pas très éloigné des communes tarnaciennes) dans la mesure où les situationnistes s’imaginaient que ce qu’ils écrivaient rendait compte adéquatement et parfaitement de ce qui était en train de se faire, sans avoir à donner de consignes.

[35]La « victoire » de cette dernière est incompréhensible sans sa liaison avec les émeutes de banlieues de la fin de 2005.

[36]Kokoreff, op. cit., p. 268.

[37]Voir : Roland Simon, Le démocratisme radical, Éd. Senonevero, 2001 et TC 17.

[38]Voir, dans ce numéro, « Européennes 2024 ».

[39] Partir de la reproduction (biologique) et de la place spécifique des femmes dans cette reproduction c’est présupposer comme donné ce qui est le résultat d’un processus social. Le point de départ est ce qui rend cette place spécifique comme construction et différenciation sociale : les modes de production jusqu’à aujourd’hui. Jusqu’au capital inclus où la chose devient contradictoire, la source principale de ce surtravail est bien sûr le travail, ce qui signifie la population. La population comme principale force productive n’est pas plus un rapport naturel que n’importe quel autre rapport de production. Posséder un utérus ne signifie pas « faire des enfants », pour passer de l’un à l’autre il faut tout un dispositif social d’appropriation et de mise en situation (de mise en fonction) de « faire des enfants », dispositif par lequel les femmes existent et qui est le fondement de toutes les appropriations et assignations. Posséder un utérus est une caractéristique anatomique et non déjà une distinction, mais « faire des enfants » est une distinction sociale qui fait de la caractéristique anatomique son fondement « naturel ». Il est dans l’ordre de cette construction sociale, de ce dispositif de contrainte, de toujours renvoyer ce qui est socialement construit, les femmes, à la biologie. La nécessaire appropriation du surtravail, phénomène purement social (le surtravail ne tient pas à une supposée surproductivité du travail) qui suppose le travail et la population crée les genres et la pertinence sociale de leur distinction sur un mode sexuel et naturalisé.

[40] Nous plaçons en annexe de ce « Propos d’étape», une brève présentation plus ou moins événementielle des affrontements récents (2024) au Bangladesh, etc.

[41]Hegel, Préface à la Phénoménologie de l’Esprit, t. 1, Éd. Aubier-Montaigne, p. 35.

[42]Hegel, Encyclopédie des sciences philosophiques. La science de la logique, Éd. Vrin, « L’Être », § 61.

[43]Marx et Engels, L’Idéologie allemande, Éd. Sociales, 1968, p. 93.

[44]Marx, Théories sur la plus-value, Éd. Sociales, t. 3, p. 568-569.

[45] Dans ce que Marx désigne ainsi comme unité du procès de travail et du procès de valorisation il n’est pas sans importance de souligner l’adjectif « immédiat ».

[46] Les Gilets jaunes ont parlé de la production, mais à leur façon (TC 27, « Gilets Jaunes » : « La revendication salariale hors de l’entreprise », p. 185).

[47]Voir « Camarades mais femmes », TC 23, p. 126.

[48]Voir : Myrtille, giménologue, Les chemins du communisme libertaire en Espagne, 1868-1937 (trois volumes), Éd. Divergences, 2017.

[49] Marlène Benquet, Théo Bourgeron, La finance autoritaire, vers la fin du néolibéralisme, Éd. Raisons d’agir, 2021  ; Marlène Benquet,  « Vers une droitisation de la finance ? Les nouveaux soutiens financiers de  l’extrême droite » in Extrême droite : la résistible ascension, s/dir. Ugo Palheta, Éd. Amsterdam, 2024  ; Laurent Mauduit, Collaborations, enquête sur l’extrême droite et les milieux d’affaires, Éd. La Découverte, 2025  ; Quinn Slobodian, Le capitalisme de l’apocalypse, ou le rêve d’un monde sans démocratie, Éd. Le Seuil, 2025.

[50] Marlène Benquet, Théo Bourgeron, La Finance autoritaire, vers la fin du néolibéralisme, Éd. Raisons d’agir, 2021,  p. 116.

[51] Joachim Hirsch, La théorie matérialiste de l’État [2005],  Éd. Syllepse, 2025, p. 63.

[52] Éd. Sociales, t. 2, p. 16 à 26 ; Éd.  Anthropos, t. 2, p. 14 à 26.

[53] Grundrisse, Éd. Sociales, t. 2, p. 23.

[54] Ibid,  p. 25.

[55] Le Monde, 29 octobre 2025.

[56] Francesca Bria, « Le coup d’État de la tech autoritaire », in Le Monde diplomatique, novembre 2025.

[57] Hegel, Préface à La Phénoménologie de l’Esprit, Éd. Aubier-Montaigne, 1966, t. 1, p. 18.

[58] Marx, Grundrisse, Éd. Sociales, t. 1, p. 200.

[59] Respectivement : traduction de Roger Dangeville, in Fondements, Éd. Anthropos, 1968, t. 1, p. 226 ; MEW, t. 42, p. 203.

[60] Marx, Grundrisse, Éd. Sociales, 1980, t. 1, p. 219-220.

[61] Ibid., p. 205.

[62] Hegel, Science de la logique, t. 1- L’Être, Éd. Aubier, 1998, p. 31.

[63] Hegel, Encyclopédie des sciences philosophiques , La science de la logique, Éd. Vrin, 1994, traduction de B. Bourgeois,  p. 371, § 112. La théorie du concept constitue la 3° section de la  Science de la Logique.

[64]Note de B. Bourgeois, op. cit., p. 371.

[65] « D’après les lois de l’économie bourgeoise, la plus grande partie du produit n’appartient pas aux travailleurs qui l’ont créé. Si nous disons alors : c’est injuste, ce ne doit pas être, cela n’a rien à voir avec l’économie, nous disons seulement que ce fait économique est en contradiction avec notre sentiment moral. C’est pourquoi Marx n’a jamais fondé là-dessus ses revendications communistes, mais bien sur la ruine nécessaire, qui se consomme sous nos yeux, tous les jours et de plus en plus, du mode de production capitaliste. Il se contente de dire que la plus-value se compose de travail non payé : c’est un fait pur et simple. Mais ce qui peut être formellement faux au point de vue économique, peut être encore exact au point de vue de l’histoire universelle. Si le sentiment moral de la masse regarde un fait économique, autrefois l’esclavage et le servage, comme injuste, cela prouve que ce fait lui-même est une survivance ; que d’autres faits économiques se sont produits grâce auxquels le premier est devenu insupportable, insoutenable. Derrière l’inexactitude économique formelle peut donc se cacher un contenu économique très réel [souligné par nous]. » (Engels, Préface à la première édition allemande [1884], in Misère de la philosophie, Éd. Sociales, 1968, p. 29). C’est ainsi que le sentiment moral de la masse regarde l’inégale répartition (exponentiellement croissante) des richesses et la pauvreté.

[66]Voir TC 22.

[67] Même s’il ne s’agit pas de « communisation », les luttes de 2024 au Bangladesh témoignent de cette variation des dominantes (voir l’ « Annexe » ci-dessous).

[68]Althusser, « Contradiction et surdétermination », in Pour Marx, Éd. Maspero, 1965, p. 219.

[69] L’exploitation c’est la succession de trois moments :

– le face-à-face de la force de travail et du capital  en soi et l’achat-vente de la force de travail,

– l’absorption du travail vivant par le travail objectivé dans le procès de production immédiat où se forme la plus-value,

– la transformation de la plus-value en capital additionnel.

« La possibilité de la crise gît au cœur  même du rapport s’autoprésupposant ainsi que la pratique déterminée des acteurs de cette crise qui n’est pas crise « économique » mais lutte de classes. La transformation de la plus-value en profit et donc le processus de la baisse du taux de profit est le mouvement et le risque de l’autoprésupposition. En outre, et c’est fondamental, le caractère “jamais acquis” du renouvellement  des trois moments constitutifs de l’exploitation se confond avec le mouvement de particularisation des termes contradictoires de la totalité. […] C’est donc le caractère intrinsèquement non acquis de la transformation de la plus-value en capital additionnel qui fonde la différenciation et l’activité propre des sujets de la contradiction, qui fait de celle-ci non pas en elle-même un procès automatique mais l’activité réelle de ses termes. […] La reproduction du mode de production capitaliste n’est jamais en soi un processus automatique, se particularisant nécessairement, elle est toujours activité des pôles de la contradiction dont l’autoprésupposition du capital est la dynamique de reproduction ; le capital ayant par rapport à la totalité une position différente de celle du prolétariat, position qui résulte du contenu même de l’exploitation : il est l’agent de la reproduction générale. » (TC 8, p. 7).

[70] « Point de départ indémontrable mais  tenu pour incontestable » (Le Robert)

[71]Lénine, La maladie infantile du communisme, Œuvres, t. 31, p. 80-81.

[72]Lénine, Lettre de loin 1, 7 mars 1917, Œuvres, t. 23, p. 325.

[73]Ibid., p. 330.

[74] Marx, Les luttes de classes en France, Éd. la Pléiade, Œuvres politiques, t. 1.

[75] Lénine, Bilan d’une discussion sur le droit des nations à disposer d’elles-mêmes [juillet 1916], Œuvres, Éd. Sociales, 1976, t. 22, p. 383-384.

[76]Voir, supra, à propos de la « subjectivation ».

[77] Sur tous ces points, voir « Théorie de l’écart » (TC 20) ; L’auto-organisation est le premier acte de la révolution, la suite s’effectue contre elle (brochure TC, 2006),  « La révolution comme conjoncture » (TC 24).

[78]Collectif Ahou, ahou, ahou, La révolte des Gilets jaunes, histoire d’une lutte de classes, niet!éditions, 2020, p. 5.

[79]Voir TC 27, p. 36-37.

[80]Dans la commune de Yanlong, en banlieue de Rangoun.

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