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« Crack Capitalism. 33 thèses contre le capital »

Parution du livre « Crack Capitalism. 33 thèses contre le capital », de John Holloway

Préface de cet ouvrage de John Holloway, auteur au début des années 2000 du fameux ouvrage « Changer le monde sans prendre le pouvoir » . L’ouvrage est paru aux éditions Libertalia.

(recension extraite du site “critique de la valeur”)

“Nouvelles mélodies des luttes, nouvelles perspectives théoriques.

C’est avec beaucoup de plaisir, et même une jubilation indéniable, que nous présentons ce livre qui se trouve à présent entre les mains des lecteurs francophones. Nous sommes persuadés qu’il constituera une proposition théorique enthousiasmante pour nombre d’entre eux, car il détient un fort potentiel émancipateur. Dans le même temps, il sera perçu comme une proposition dérangeante pour les routines intellectuelles et politiques. Si l’on veut bien considérer la théorie comme une pratique plus cruciale que jamais pour donner leur sens et leur efficacité aux autres pratiques, et en particulier aux luttes de toutes sortes qui jaillissent contre le capitalisme, ce livre qui s’appuie sur de nombreuses expériences et une recherche conceptuelle approfondie ouvre en lui-même une brèche salutaire dans notre paysage intellectuel, qu’il soit sociologique, philosophique, politique ou social.

John Holloway reste un auteur relativement méconnu dans l’Hexagone, malgré le retentissement international de ses textes[1]. De manière plus générale, c’est la constellation intellectuelle dans laquelle s’inscrit ce chercheur qui est ici négligée. Quelles que soient les dénominations qui leur sont données – marxisme ouvert, critique de la valeur, théorie critique – ces approches sont animées par une critique profonde du capitalisme, cherchant à déborder les cadres conventionnels du « marxisme traditionnel », mais aussi les catégories classiques de la pensée elle-même. Aborder ce livre, c’est donc d’abord se confronter à des présupposés négatifs : le capitalisme est une catastrophe, engagée dans des logiques de mort et de destructions inévitables. Ce présupposé pratique et indiscutable en amène un second : le désastre capitaliste appelle l’urgence nécessaire de s’en débarrasser, alors que toutes les méthodes anticapitalistes classiques, aussi bien « révolutionnaires » que « réformistes », apparaissent historiquement condamnées.

Cette première piste fut développée par John Holloway dans Changer le monde sans prendre le pouvoir, le sens de la révolution aujourd’hui[2] au début des années 2000, livre qui lança un débat mondial parmi les intellectuels critiques et les multiples composantes du mouvement altermondialiste. Dans l’Hexagone, Changer le monde sans prendre le pouvoir fut davantage commenté – et plutôt condamné – par les théoriciens et les journalistes de gauche que partagé par le mouvement social. L’auteur y expliquait que l’État ne fonctionne que comme un nœud dans le tissu des relations sociales capitalistes ; qu’il n’est pas une entité à part dont le contrôle permettrait de changer radicalement les rapports sociaux. En avançant que « ce n’est pas par l’État que l’on peut changer le monde », il mettait en cause toutes les stratégies visant à accéder au pouvoir ou à prendre le pouvoir. De façon corollaire, il contestait la validité des démarches visant à construire et à faire vivre des partis dans ce but ultime qui l’emporte sur tout le reste : prendre le pouvoir d’État d’une façon ou d’une autre. Car dans une telle perspective, les partis dissolvent les aspirations émancipatrices en leur sein et autour d’eux. In fine, à la tête d’un État, ils s’avèrent inévitablement répressifs et sourds aux aspirations des gens.

En argumentant ainsi en substance, John Holloway s’attirait l’hostilité de nombreux intellectuels radicaux attachés et marqués par une conception traditionnelle de la politique ; une tradition où il convient de laisser le soin aux dirigeants et aux militants professionnels d’éclairer les masses et de leur apporter ainsi une émancipation prédéfinie. Face à sa critique radicale, certains préférèrent ne la considérer que comme une expression théorique exotique liée au zapatisme. Elle traduisait, selon eux, l’égarement désolant mais passager d’un mouvement altermondialiste en quête d’orientation.

En fait, et notamment à partir de l’exemple du soulèvement zapatiste de 1994, John Holloway – qui enseigne lui-même au Mexique – nous invitait à entendre les nouvelles mélodies des luttes, leurs potentialités nécessairement inédites, leurs contradictions et leurs attachements partagés à la critique du pouvoir et de l’État. Dans cette optique, l’espoir d’un changement radical du monde ne résidait plus (ou pas) dans la conscientisation des masses, mais dans les révoltes quotidiennes des gens ordinaires et dans l’autodétermination de leurs activités.

John Holloway nous présente Crack Capitalism comme étant la fille de ce précédent livre, une fille qui, selon nous, assume fièrement ses origines mais qui mène sa propre vie en toute liberté. C’est bien la suite autonome de l’argumentation de Changer le monde sans prendre le pouvoir que livre l’auteur. Il ne s’agit plus de démontrer l’invalidité du pouvoir d’État et sa nature intrinsèquement répressive. À contre-pied de nombre d’approches révolutionnaires prônant la destruction du capitalisme pour permettre l’avènement d’un monde meilleur, dans un avenir lointain, John Holloway propose une lecture mettant en évidence l’actualité, ici et maintenant, de penser et d’agir pour faire advenir un tel monde. Il pointe un système au bord de l’explosion, fissuré de toutes parts, se raidissant pour tenter de se maintenir. C’est dans ces brèches, leurs espaces et leurs temporalités, que l’auteur théorise la possibilité de changer le monde. Dans la logique positive du capital, nous sommes des forces inadaptées et négatives à la recherche d’activités nécessaires, désirables et autodéterminées.

Ce renversement de l’angle d’analyse est essentiel et stimulant. Il permet d’aborder la crise économique avant tout comme une crise sociale de la domination, comme une période où le capital dit à chacun d’entre nous : « Tu n’es pas encore assez corvéable, tu ne me permets pas d’accumuler assez de profit. Il m’en faut toujours plus et toujours plus vite. » D’où, en ce moment, les rhétoriques gouvernementales angoissées sur la nécessité de nous sacrifier pour payer la dette de l’État. À quoi nous pouvons répondre audacieusement, en nous appuyant sur l’argumentation de John Holloway : « Nous sommes la crise et nous en sommes fiers. Nous ne voulons pas nous conformer aux exigences du capital. Nous voulons briser toutes ses barrières et ses frontières, et, qui plus est, nous avons les moyens de créer un monde différent. »

Ces renversements sont cruciaux aujourd’hui, non seulement pour décrypter la crise du capital et les mouvements sociaux qui se développent, mais aussi dans un même mouvement, pour étayer nos perspectives théoriques et pratiques. Car ce sont l’ensemble des notions que John Holloway renverse et réarticule dans la perspective d’un changement radical du monde-tel-qu’il-va : le travail, l’argent, le temps, le genre, le langage, la nature, les masques sociaux, etc. Autant de questions qu’esquivent, ou pire que rigidifient, les théories traditionnelles. Le point d’appui essentiel de la critique est en effet de ne pas considérer le capitalisme de façon réductrice et réifiée, comme une machinerie qui nous serait extérieure. La crise n’est pas une chose dont nous pourrions obliger les capitalistes à payer le prix. « Le capital est un rapport social médiatisé par des choses », écrivait Marx ; ce sont toutes les modalités du capitalisme qui doivent être envisagées comme des relations sociales instables et contradictoires.

Pour opérer ce renversement, John Holloway construit une argumentation claire, étayée d’exemples, qui l’amène à mobiliser des concepts et des théories que l’académisme et les dogmes politiques taisent, maltraitent ou abordent de manière élitiste. Ce faisant, l’auteur nous rappelle qu’on ne peut dissocier théorie et pratique ; les idées étant des choses bien trop sérieuses pour n’être laissées qu’aux intellectuels reconnus, et l’organisation d’un changement radical bien trop urgente pour n’être confiée qu’aux partis politiques et à leurs militants. Pour autant, on aura compris d’emblée que l’analyse proposée dans ce livre est exigeante. Elle est étrangère aux facilités d’un spontanéisme superficiel prétendant pourvoir à tout par ses slogans, ses dénonciations et un activisme convenu qui n’évite pas, en définitive, d’être encore une forme d’avant-gardisme se substituant à l’action des gens ordinaires que nous sommes toutes et tous.

Avec beaucoup d’allant, le lecteur est ainsi invité à aborder de façon renouvelée des textes fondamentaux de Karl Marx. Il se retrouve alors plongé dans des questionnements théoriques profonds qui n’ont d’autres réponses que de nouvelles questions, toujours plus préoccupantes, toujours plus subversives. Les concepts articulés au fil de l’argumentation du livre s’offrent à notre compréhension et à notre analyse critique dans la perspective d’en finir avec le capitalisme. Ce que nous découvrions il y a presque vingt ans à l’occasion du soulèvement des zapatistes au Chiapas, dans leurs expériences et les textes admirablement poétiques du sous-commandant Marcos, nous l’approchons ici à nouveau de manière théorique et non moins vivante. C’est ainsi que John Holloway nous confronte aux questions des identités et du « non-identique » développées par la première génération de l’école de Francfort[3] et reprises par certains penseurs à l’écart des marxismes prétendant à l’orthodoxie. John Holloway met particulièrement en relief l’importance du faire contre le travail, le travail abstrait qui produit le capital. Sa notion du faire est à la fois passionnante, foisonnante, et on pourra éventuellement la considérer comme problématique de par son extension et ses ramifications. Elle stimulera sans nul doute des réflexions et de nouvelles analyses sur cette question. C’est ici l’occasion de nous réjouir de pouvoir désormais reprendre et confronter de façon extrêmement fructueuse ce livre de John Holloway à quelques autres contributions essentielles disponibles en français, à savoir Critique du travail de Jean-Marie Vincent, L’Espace public oppositionnel d’Oskar Negt, Temps, travail et domination sociale de Moishe Postone, Crédit à mort d’Anselm Jappe et Conscience de casse d’Alexander Neumann[4]. La différence des approches ne doit pas masquer ce qui est l’objectif commun des analyses critiques de la valeur, du travail, du salariat et de la marchandise, à savoir de dévoiler et de dissoudre inlassablement à leur niveau tous les processus d’abstraction et, en particulier, ceux qui risquent en permanence d’affecter les armes même de la critique et donc la perception des acteurs qui fabriquent le capitalisme, mais qui peuvent donc aussi le briser.

Nos cultures politiques sont bousculées par l’approche proposée par Crack Capitalism, et ce sont véritablement de nouvelles mélodies de lutte que nous apprenons à entendre et dont nous découvrons les harmonieuses dissonances. Existe-t-il une hiérarchie des luttes anticapitalistes ? Existe-t-il des formules révolutionnaires plus efficaces que d’autres ? Faut-il attaquer le travail ou défendre l’emploi ? Faut-il critiquer l’argent ou défendre le pouvoir d’achat ? Quelles places pour l’autorité et l’identité dans le mouvement social ? Voilà quelques-unes des questions pressantes que nous pose ce livre, en nous invitant à penser, à faire différemment, pour arrêter de reproduire le capitalisme. Ce faisant, Crack Capitalism nous incite à fixer notre propre agenda des luttes et à ne pas nous conformer à celui établi par le capitalisme, celui où il nous attend pour nous défaire, par ses manœuvres et sa violence. Imagination, créativité, effet de surprise, c’est sur ce terrain-là que nos luttes peuvent défaire le capitalisme. L’argumentation de John Holloway résonnera amplement parmi les Indignados, les insoumis et réfractaires de partout, les révoltés de toutes conditions, toutes celles et ceux qui ressentent l’urgence de se débarrasser du capitalisme, sans avoir pour autant de certitudes et de réponse unilatérale. Sur le chemin que nous invite à parcourir Crack Capitalism, ce sont les brèches dans le capital, notre simple dignité, nos altérités, nos inadaptations, notre implication quotidienne dans un tissu social que nous rejetons, que nous souhaitons différent et meilleur, qui rendent possible et actuel l’effondrement du capitalisme. Il n’y a pas de guides ni de parcours préétablis. Mais sur ce chemin, John Holloway nous propose, à l’instar des zapatistes et de bien d’autres personnes dans le monde, de marcher en nous interrogeant (« asking-we-walk »), de toujours refuser et créer, ici et maintenant.”

Julien Bordier et José Chatroussat

[1] On peut néanmoins retrouver bon nombre de textes inédits de l’auteur dans Variations, revue internationale de théorie critique (www.variations.revues.org) et notamment l’épilogue de son précédent livre.

[2] John Holloway, Changer le monde sans prendre le pouvoir, Montréal/Paris, Lux/Syllepse, 2007.

[3] Voir notamment, Max Horkheimer et Theodor W. Adorno, La Dialectique de la raison, 1974, Paris, Gallimard, et Theodor W. Adorno, Dialectique négative, 2003 Paris, Payot.

[4] Jean-Marie Vincent, Critique du travail, le faire et l’agir, 1987, Paris, PUF, et à paraître sur http://theoriecritique.free.fr/4emegeneration.html. Oskar Negt,

L’Espace public oppositionnel, 2007, Paris, Payot. Moishe Postone, Temps, travail et domination sociale, 2009, Paris, Mille et une nuits. Anselm Jappe, Crédit à mort, 2011, Fécamp, Lignes. Alexander Neumann, Conscience de casse, la sociologie critique de l’École de Francfort, 2010, Paris, La 4e Génération, http://theoriecritique. free.fr/4emegeneration.htm

La source

  1. leo
    13/06/2012 à 18:22 | #1

    En fait, le texte ci-dessus, qui d’ailleurs est repris sur plusieurs sites ou blog, figure en introduction du livre. De ses deux rédacteurs, l’un est l’éditeur et l’autre le traducteur.

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