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Blog Carbure « Du radicalisme médiatique considéré comme un repas de famille »

Publié sur la page facebook https://blogs.mediapart.fr/carbure

On s’est récemment agacé, dans les milieux d’extrême-gauche, d’entendre critiquer les Branco, Lordon, Ruffin et autres radicaux-médiatiques, en imputant à ces critiques un supposé élitisme qui serait responsable du fait que nos idées – les idées communistes et anarchistes, en gros – ne “passent” pas dans la population et ne sont discutées que dans des petits cercles. Mais il faut le dire clairement : si ces gens-là occupent le haut de l’affiche médiatique, c’est précisément parce qu’ils ne sont pas révolutionnaires. Ce n’est pas que, bien que pas très radicaux, ils sont tout de même accessibles, et aident “les gens” à réfléchir, ce qui devrait amener “les gens” vers des idées plus radicales : dès qu’ils sont présents, la question révolutionnaire est écartée d’emblée, le pas-très-radical est la condition de l’accès au débat public.

Il n’y a là nul complot, nul frein mis à la diffusion des idées révolutionnaires. Outre que la possibilité concrète de la révolution ne sera évidemment jamais discutée à la télévision, ils sont aussi la manifestation du fait que des masses de gens ne veulent pas de la révolution, ou sont mêmes incapables de la penser, non par manque d’imagination, par bêtise ou par lâcheté, mais parce que la lutte des classes telle qu’elle existe n’est jamais, dans ses manifestations les plus courantes, que la défense des divers intérêts de classe tels qu’ils existent dans le capital. C’est-à-dire que la lutte des classes, dans la période post-programmatique où nous sommes, s’exprime toujours d’abord dans la langue de ce qu’on va appeler le réformisme, pour faire simple. On peut “adapter” les discours tant qu’on veut, on ne met pas dans la tête des gens des idées dont ils ne veulent pas. Si les intellectuels radicaux-médiatiques sont écoutés, c’est qu’ils traduisent la critique de cette société dans le langage même de cette société. La révolution n’est pas une idée, une opinion à laquelle il faudrait rallier le plus grand nombre, mais un dépassement, une rupture. Et à cette rupture, personne n’est prêt : on renoncera plutôt aux énergies fossiles qu’à la division de la société en classes (et plus probablement à aucun des deux).

Les intellectuels et politiques radicaux-médiatiques manifestent la limite de toutes les luttes, la limite est leur environnement naturel, c’est là qu’ils habitent et prospèrent en bons petits parasites des luttes qui ne-sont-qu’un-début-continuons-le-combat, ou qu’un débat-continuons-le-début, comme ils aiment à fredonner plaisamment. D’ailleurs ils adorent les luttes, ils ne seraient rien sans elles. Une usine qui ferme, bingo, c’est Ruffin qui fait un film. Pourvu que ça dure. Ils excellent à se savoir du bon côté et à donner à tout le monde cette satisfaction d’être du bon côté, celui des pauvres et des opprimés. Et en prime, il y a l’allant de la révolte, le pied de nez aux institutions, et le plaisir du pavé lancé dans le potage du grand repas de famille qu’est l’opinion publique. On s’engueule, mais au bout du compte on est toujours d’accord sur l’essentiel : l’Etat, la démocratie, le travail et le salaire qui est son juste prix, les riches-mais-pas-trop, la propriété évidemment, la famille sous une forme ou une autre. Café, pousse-café, bisous, à dimanche prochain.

Pour nous, les luttes ne sont pas un environnement douillet, une toile de fond destinée à mettre nos idées en valeur, elles sont le problème. Et si nous n’y sommes jamais complètement chez nous, même quand nous y participons, c’est que dans cette société il n’y a pas de place pour le communisme. Les questions que nous posons aux luttes telles qu’elles sont, nous les posons du point de vue du dépassement et de la rupture, du point de vue de ce qui craque, du point de vue des tensions et des déchirements, et ça n’est jamais confortable. Mais nous les posons aussi du point de vue de la situation telle qu’elle est, et des rapports tels qu’ils sont, c’est-à-dire d’une situation et de rapports de merde. Parce qu’en toute lutte nous savons avoir à faire à la société capitaliste. Pour le dire pompeusement, l’ennemi est en nous, il nous reproduit autant que nous le reproduisons. La critique que nous pratiquons ne construit pas des fronts unis, mais dévoile l’éclatement en une multiplicité de fronts et de conflits tels qu’ils apparaissent dans les sociétés de classes, précisément parce qu’elles sont des sociétés de classes, qui divisent les individus pour les réassembler selon leurs propres critères. Nous n’avons rien à valoriser qui soit déjà présent et tout à perdre de ce que nous possédons. Nous n’emballons pas nos productions théoriques dans le joli papier argenté des justes colères et des lendemains qui chantent pour aller les porter au marché des idées émancipatrices. Si nos idées ne sont pas à vendre, ce n’est ni par élitisme ni par fierté, mais parce que simplement, il n’y a ni marché ni acheteurs pour elles.

Mais son caractère public et accessible au plus grand nombre n’est pas le critère de jugement absolu et définitif pour ce qui est d’une production théorique : postulons avec un peu d’optimisme que son adéquation à la situation, et la capacité de la saisir au plus près, dans toutes ses contradictions, est le critère qui importe avant tout. Et postulons aussi que ceux qui voudraient véritablement en faire usage, autrement que pour vendre des livres ou aller sur les plateaux télés, sauront en trouver la véritable utilité. Et n’oublions pas que les théories meurent avec les révolutions, comme tout le reste

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  1. Anonyme
    10/05/2019 à 12:48 | #1

    Texte très divertissant et stimulant, au petit déjeuner, mais qui retombe dans les travers de la personnalisation qu’il dénonce. Il faut faire une analyse matérialiste des conditions de production et de diffusion du travail intellectuel en France. On comprendra ainsi que c’est la compatibilité des Branco-Lordon-Ruffin avec les autres catégories de travailleurs intellectuels, plus ou moins marginalisés, qui est le problème, pas leur compatibilité avec le “système”.

  2. pepe
    10/05/2019 à 21:38 | #2

    @Anonyme
    En lisant ce commentaire, je comprends mieux ce qui me venait en lisant ce texte: pourquoi ces gens deviendraient-ils nos cibles? Personne ici ou là dans nos sites divers ou variés, ne songerait à faire une critique ad hominem du personnel politique. On s’en tape, ils font clairement partie du camp ennemi, on ne se sent aucunement partie prenante et/ ou impliqué(e)s par leurs dires, écrits ou actes individuels. Alors pourquoi critiquer ceux là? Comme si on les considéraient plus proches de nous… donc à mettre en question… Ruffin, Lordon, Branco et autres font entièrement partie du spectacle politicien. Point

  3. olivier
    10/07/2019 à 11:41 | #3

    “Pour nous, les luttes ne sont pas un environnement douillet”
    Dis celui qui écrit de chez lui sur un ordinateur pour le net, qui critique un Ruffin qui se bouge a faire des films, se faire élire pour chercher à travailler le réél.

  4. olivier
    10/07/2019 à 11:48 | #4

    Marat était journaliste, il écrivait à la révolution, on aurait pu dire la même chose de lui : “si ces gens-là occupent le haut de l’affiche médiatique, c’est précisément parce qu’ils ne sont pas révolutionnaires”.
    M’enfin dire qu’ils sont en haut de l’affiche ? C’est faux, qui les connaissent Lordon, Branco ?
    1% de la population ? C’est ça le haut de l’affiche ? Ruffin est élu est un peu plus connu, mais qui est capable de citer ces actions ses votes à l’assemblée, quasiment personne !

  5. pepe
    25/07/2019 à 22:22 | #5

    [….]
    Mais, pour les prolétaires qui se laissent amuser par des promenades ridicules dans les rues, par des plantations d’arbres de la liberté, par des phrases sonores d’avocat, il y aura de l’eau bénite d’abord, des injures ensuite, enfin de la mitraille, de la misère toujours.

    [….]
    Quel écueil menace la révolution de demain ?
    L’écueil où s’est brisée celle d’hier : la déplorable popularité de bourgeois déguisés en tribuns. Ledru-Rollin, Louis Blanc, Crémieux, Lamartine, Garnier-Pagès, Dupont de l’Eure, Flocon, Albert, Arago, Marrast ! Liste funèbre! Noms sinistres, écrits en caractères sanglants sur tous les pavés de l’Europe démocratique. C’est le gouvernement provisoire qui a tué la Révolution. C’est sur sa tête que doit retomber la responsabilité de tous les désastres, le sang de tant de milliers de victimes. [….]
    (Le toast de Londres, Auguste Blanqui – 1851)

    On s’y croirait, non??

  6. Stive
    26/07/2019 à 18:05 | #6

    Oui, on s’y croirait ! Ne voit-on pas ces tribuns, Ruffin, Branco, Mélenchon, et bien d’autres tenter de chevaucher, guider, conseiller, diriger un mouvement social dès le début rétif à toute représentation intérieur ou étrangère au mouvement ? Mais quelle différence de stature entre la litanie de Blanqui et les nains de jardin de notre époque.