EN PASSANT PAR LA CHRONIQUE
EN PASSANT PAR LA CHRONIQUE
Chronique no 9, 11 avril 2026
HÉLAS ALICE
une nouvelle inédite de Stanislas Brown, gentleman nouvellisateur
Une camarade croit avoir retrouvé Alice, l’héroïne, à Créteil 25 ans après
Lidl : voici le salaire net réel d’un caissier en 2026 et les conditions de travail qui vont avec
Un ami nous lit, dndf et moi, depuis toujours. Appelons-le Stanislas Brown, SB si vous préférez, ça fait plus ”milieu”, il est par excellence un anonyme. En ce temps-là, vers 2004, nous sortions ensemble d’une parenthèse démocrate radicale que nous voulions croire communiste, jusqu’à découvrir les écrits de Théorie Communiste, d’Astarian et Cie. À ses heures perdues pour son patron, ou qu’il lui volait, il écrivait. Des nouvelles. Récemment regroupées en volume, Les banlieues érogènes. Il a bien voulu que nous en publiions une dans ces chroniques. Une pause dans la théorie. Un morceau de vie quotidienne. C’était encore un temps sans smartphones. Ce qui a bien changé depuis. Changé sans changer, hélas, indice
HÉLAS ALICE
En seconde classe, elle tire sa vie fadasse
Alice est lasse
Elle danse en rêve au Palace
Dans le métro, entre ses cuisses, des yeux qui glissent
Hélas Alice, métro-police
Rimmel raté, ça cloche, les cils au fond des poches
Alice est moche
La lampe de soixante watts éclairait l’évier et les murs blancs, blanc et jaunis, de la cuisine. Sans fard. Blafard. Elle regardait sa cuisinière déglinguée qui fuyait d’un souffle surgelé. Lasagnes d’hier réchauffées dans la barquette encore givrée. Dans la pièce à côté ça sentait la télé, et là, sur ses cheveux brillantine ça sentait le métro parfumé. Elle avait une mèche noire entre les yeux rimmel rafistolés. En ce soir ordinaire. Elle remontait son sous-tif sous le pull lycra qui colle. Alice est lasse, elle danse en rêve au Palace. Mégot mort sur les pelures de pommes de terre dans le sac-poubelle au pied de l’évier. Trace de rouge à lèvres sur le filtre, comme un baiser raté trop longtemps appuyé et qui a dérapé.
Dans la pièce à côté il y avait la pub à la télé. Elle, elle venait de rentrer après sa caissière de journée, par le métro comme une automate, et les types qui matent. Entre les cuisses sous les bas fumés, les jambes d’Alice sont fracturées. Hélas Alice. Elle rejette la mèche noire sur le front, geste des doigts qui remontent sur la peau trop blanche. Elle n’a plus rien au fond des yeux qu’un peu de poussière de banlieue. Sous les rides précoces, les cils au fond des poches, Alice est moche.
Cela faisait cinq ans – depuis le CAP – qu’elle fourguait sa vie à coups de radio réveil, pour aller turbiner comme caissière à l’hypermarché de Créteil Soleil. Et ce matin-là, comme tous les matins, le réveil avait vibré jusqu’au creux du matelas, stridence habituelle qui lui plaquait l’oreille au fond de l’oreiller. Station silence dans la chambre sombre, encore allongée, puis sortant du lit à chaton-tâtons pour aller défroisser son corps de vingt ans sous la douche, immobile, avec la peau qui dormait encore sous la flotte javellisée. Sèche-cheveux agité en souffle tiède comme un avant-goût de vent du métro, elle regardait ses petits seins blancs dans le miroir au-dessus du lavabo. Mini-jupe noire, coton Tati, pin-up de zone urbaine, elle bâclait un maquillage bon marché en écoutant passer le goutte-à-goutte du café. Ses talons claquaient dans l’escalier intérieur vers les étages inférieurs. Elle ne prenait plus l’ascenseur, il y avait trop d’odeurs.
Il était tôt. Dehors sur la pelouse dévastée devant l’immeuble, un type en pyjama et robe de chambre usée faisait pisser son berger allemand. Un Africain passait dans la diagonale du parking dans un manteau gris de nuit, entre les peintures taggués sur les murs d’un relais EDF et l’esplanade vers le RER. Elle marchait sur l’allée qui longeait les HLM. Il y avait des poubelles oubliées, quelques autoradios brisés, des caddies renversés, des crottes de chien séchées et des chiures de pigeon sur les marches écaillées des portes d’entrée. Dans le passage entre le Leader Price et le Planning Familial, un adolescent avait crié à la « bombe » les signes de son désespoir – Fatima je t’aime mais ton père est un enculé. Elle passait sous les réverbères des marches qui montaient vers le panneau bleu et blanc de la gare RER. Le kiosque à journaux venait juste d’ouvrir. C’était l’heure incertaine entre la nuit et la journée où la ville défèque ses poubelles dans le gyrophare des camions-benne, purge ses caniveaux à coups de lavements de jets d’eau et aspire ses comédons dans le potin des moto-crottes.
Station debout devant le kiosque à journaux, elle feuilletait un truc glamour-photo-glacées en face du type à l’intérieur qui dénouait les paquets de la NMPP (1). Un regard, télé-star. Et une plaquette de chewing-gum. Deux euros cinquante. Le premier chewing-gum mâchonné dans l’urgence. C’est ça, l’effet « kiss cool ». Elle était sur le quai et tournait les pages du magazine télé, Les yeux scrutant les révélations en quadrichromie – Tiffany se bat pour son amour perdu – Katy Holmes a touché cinq millions de dollars pour son dernier téléfilm – Charlie Sheen vient de s’acheter une nouvelle villa à Beverly Hills – Astralement vôtre. Ça grinçait au bout du quai, la rame arrivait, pointant les grands yeux blancs de ses phares dans la grisaille. Soupir d’air comprimé, les portes s’ouvrirent sur l’odeur du revêtement de caoutchouc bleu marine. Elle monta sans lever le nez de son magazine télé. Chuintement d’air pulsé, les portes se refermaient.
Elle était assise au bord de l’allée, dans une voiture à-demi vide, balancée en roulis sur le siège quand la rame craquait entre les aiguillages. Des visages fermés lui faisaient face dans le wagon – une femme en imper clair, pas très âgée, mais la peau déjà ridée au bas du cou, et qui ne devait plus se regarder le matin dans le miroir, sauf pour étaler dans une plainte muette un fond de teint insistant sur les premiers plis de sa vie inexpliquée – un homme les yeux fermés dans sa nuit pas finie, cravate kaki pipi sous le pull de laine torsadée et le parka chiffonné. Rien que des gens seuls. On voyage toujours seul dans les métros du matin blême. Elle feuilletait toujours ses « stars-à-la-télé » – Mardi 18h40, les Feux de l’Amour, Ashley apprend que Tracy est enceinte et s’inquiète de la réaction de Brad – Mercredi 19h05, Los Angeles Police Judiciaire, le premier suspect est Robert Forester l’ex-mari de la victime – Jeudi 13h25, Ghost Whisperer, Melinda donne naissance à un petit garçon. Et ce matin-là – 7h15, RER A – un type monte à une station et s’assoit face à Alice qui reste plongée dans son Télé-Star. La rame repart.
Le type se tenait raide, le dos très droit contre le siège, visage regardant fixement devant lui, doigts croisés sur un mystérieux étui fin, long et cylindrique. Un étui pour flûte traversière ? Drôle d’objet. Le type aussi était bizarre. C’était un grand mec dans les trente-cinq ans, un visage de banlieue encore empreint de sommeil, des lèvres fines et pâles et des yeux gris sous les sourcils d’un roux pâle. Il portait un blouson de popeline bleu clair. Sa tête oscillait très légèrement au rythme des bogies, sous le frottement des rails. Elle n’avait pas levé le visage. Elle ne lui avait prêté aucune attention, plongée dans la tiédeur aigre-douce du plastique et du métal de la voiture, concentrée – hors du train – sur ses photos de stars papier fluo. Le RER crissait sous terre quand les yeux gris du type s’accrochèrent soudain sur elle.
Il la fixait, d’un regard impassible, impavide, figé dans sa raideur. Les paupières lui tombaient à-demi, lourdes et bombées sur l’iris délavé entre les cils couleur de paille. Un regard lisse qui glissait sur Alice, un regard gris et sans lumière. Un regard qui, lentement, s’étalait sur sa peau comme de l’huile. Un regard qui lui léchait le corps, sans émotion, la dénudant comme un objet. Un regard qui suintait sur la peau blanche d’Alice, qui rampait comme un mollusque sur le front lisse, puis descendait, visqueux, le long du cou. Un regard qui suivait en silence la courbe de la gorge, puis descendait, baveux, à la naissance des seins sous le décolleté, soupesant les courbes, examinant la peau et la chair, s’insinuant à travers le tissu. Un regard qui se lovait, gluant, sous le vêtement et descendait encore, sur le ventre, puis plus bas sur les genoux d’Alice, rampant et s’enfonçant en couleuvre sous le voile du collant, larvaire entre les cuisses, glaireux au creux de l’aine.
Elle releva brusquement les yeux, comme alertée par la violence, et croisa en répulsion ce regard vide qui la palpait comme un boucher triture la viande. Les yeux gris soutenaient son regard à elle, sans ciller. Il afficha un sourire satisfait, un instant plus tard, lorsqu’il détourna enfin son visage. Elle fut prise d’un haut-le-cœur, d’une envie de vomir sur les pylônes et les potences électriques noires qui passaient contre la vitre dans le bruit des rails. Elle alla simplement s’asseoir en silence deux rangées de sièges plus loin. Il tourna le visage pour la suivre, reniflant à plein nez son odeur et son parfum pas cher, dans une dernière tentative de viol.
Quarante minutes plus tard, elle patientait avec la horde molle des banlieusards agglutinés au pied de l’escalier mécanique, dans une station de la ligne 8 quelque part à Créteil. Elle était là, serrée dans l’entonnoir compact de la foule au bas de la montée – un pas avant – une seconde sur place – un pas – une seconde. Une procession. Tête baissée ou regard perdu sur les carreaux de faïence blanche aux murs, chacun suffoquait de l’odeur des autres et évaluait en silence la distance qui restait avant d’atteindre l’escalateur libérateur. Elle posa le pied sur la marche de fer qui se dépliait à la chaîne. Elle montait immobile, la main posée sur la rampe de caoutchouc qui montait avec elle, bien calée sur le côté droit de l’escalier roulant, laissant libre la partie gauche, obéissant ainsi comme chaque passager, à une coutume implicite absente des règlements de la RATP : côté droit file lente, côté gauche pour les gens pressés. Une convention tacite pour le stress à deux vitesses. Un homme passa près d’elle sur la gauche, grimpant quatre à quatre les marches. Peur du retard par peur du chef. En vis-à-vis, un escalier jumeau glissait en descente, charriant ses passagers anonymes vers le ventre de la ville.
Air libre enfin, fraîcheur piquante, pour un court instant avant sa journée de caissière à l’hypermarché. La masse de l’hyper se cachait juste là, derrière les panneaux de publicité géants du centre commercial – Avec Carrefour je positive. Elle poussa une porte de service contrôlée par un gardien de nuit, doberman-muselière au pied et talkie-walkie à la ceinture. Couloir, puis vestiaire pour dames – Salut Alice – Salut Christelle – Bonjour madame Andréa – madame Andréa était plus âgée, elle était mariée et mère de deux enfants, elle n’osait pas la tutoyer. Blouses bleues rayées de blanc, uniformes de caissières, on se préparait en silence dans le vestiaire. Il était 8h10, ça ouvrirait dans une vingtaine de minutes. Le temps de sortir derrière l’entrepôt fumer une cigarette éphémère.
Elle avait comme une miette de pain dans la gorge, un morceau d’angoisse qui venait chaque matin avant le turbin. Elle n’avait jamais su pourquoi. Peut-être l’idée du temps immense et désertique, l’image de la caisse bientôt devant elle, le tabouret réglable sur lequel elle s’assoira pour six heures non-stop, à peine le droit d’aller aux toilettes. Peut-être l’idée du premier client, du premier code-barres, celui qui marquera le top-départ. Six heures à s’esquinter à tirer les boîtes de conserve et les paquets de nouilles. Presque une tonne par journée. Derrière la caisse et devant les dix-mille mètres carrés de l’hyper. En ligne de front avec cinquante autres caisses.
Elle fit tourner la clé dans la serrure, appuya sur l’interrupteur, puis pressa la grosse touche « connect » sur le clavier de la machine. La caisse se mit à ronronner doucement. Dans le brouhaha de la journée, ça ne s’entendait bien sûr pas, mais là, dans le grand hyper encore vide ça vibrait et ça vivait d’un inquiétant murmure électrique. Il y eut quelques signes qui passèrent furtivement sur la console digitale où s’affichaient les prix et les codes-articles. Chaque fois qu’elle allumait la caisse, ça faisait des chiffres, des lettres à l’envers, des étoiles et des trucs. Puis les signes étranges disparaissaient. On lui avait dit – un jour – que c’était normal, que c’était la liaison avec l’ordinateur qui gérait les stocks – un jour. C’était lors d’une « formation » de quelques heures, pour les nouvelles caisses que l’hyper venait d’acheter (avec les caisses d’avant c’était moins pratique, on ne calculait pas les stocks assez vite, avait dit le type de la « formation »). Elle, ça lui faisait surtout peur, ces nouvelles caisses. Si jamais elle faisait une fausse manœuvre sans le faire exprès ? Si jamais elle déréglait l’ordinateur ? Ce serait peut-être une faute professionnelle… Elle avait tenté d’exprimer ses craintes à la chef, mais elle s’était mélangée les mots et n’avait pas pu terminer son explication. Et elle avait simplement fait un geste rageur du menton, vers la saloperie de caisse, recroquevillant sa peur dans une dure coquille de rancune. Elle n’avait plus su quoi dire. Elle n’avait jamais appris à parler. On ne lui avait jamais appris à savoir. La chef l’avait toisée de la tête aux pieds, et lui avait aboyé dans le dos tandis qu’elle retournait à son poste –Mademoiselle, contentez-vous d’appliquer les consignes d’utilisation qui sont détaillées noir sur blanc dans le tiroir de votre terminal de saisie ! Terminal de saisie. C’était comme ça que disait la chef, au lieu de dire la caisse. La putain de caisse.
C’était l’heure. Elle les entendait arriver. Un bruit sourd, imperceptible pour une autre oreille, mais elle, elle aurait pu distinguer ce petit bruit au milieu du plus grand des vacarmes. Un léger roulement, un frottement de plastique et l’écho des semelles sur le carrelage. Les clients et leurs caddies. Le surveillant-chef venait d’ouvrir la grille de métal à l’entrée de l’hyper, et la marée humaine faisait irruption, prolongée en un même corps androïde par les roulettes trépidantes des chariots à marchandises. Elle sentait la petite miette d’angoisse pincer un peu plus fort. Il en était entré une centaine d’un seul coup, la première fournée du matin. Le plus souvent il s’agissait de personnes âgées, des retraités, dans leurs chemises fermées jusqu’au dernier bouton sur la peau tremblante du cou, dans leurs châles et leurs bonnets enfoncés jusqu’aux yeux, dans leur chaussures fourrées à mi mollets. Ils allaient à pas glissant derrière le caddie nickel-chrome, lourd comme un camion, ils allaient au plus pressé, en valse-hésitation entre les rayons, rabougris de vie derrière le chariot géant. Il y avait aussi des plus jeunes, regards vidés par le chômage, des femmes fagotées dans des robes à quinze euros, des types en pantalons de survêt’, voûtés dans leurs tee-shirts froissés, mal rasés ou pas du tout. Pas la peine pour une simple course à l’hyper. C’était la première fournée du matin, les lève-tôt de l’hyper. Tous ceux-là faisaient des provisions calculées au plus juste, sans superflu, une consommation de survie au centime – du café-chicorée – des côtes de porc sous vide du vin au litre – des boites de pâté en promo. Rien à voir avec les boulimiques du début de soirée qui tiraient leurs caddies-jumbos bourrés à craquer de pizzas surgelées, de sorbets, de kleenex parfumés et de whisky ou de vodka à déguster plus tard devant le feuilleton télé.
Là-haut, la musique d’ambiance rassurante avait commencé sa ritournelle et les premières annonces promotionnelles valsaient déjà aux quatre coins de l’hyper, ensevelissant les oreilles dans la consommation – Avec Carrefour je positive. Derrière la vitre de la caisse centrale, la caissière-chef veillait au mirador. Le premier chariot glissa vers elle – un pack de six laits – laser code-barres – quatre soupes en sachet – laser code-barres. Laser code-barres. Le départ était pris, elle était prête à déchiffrer tous les articles du monde. Laser code-barres.
Elle sortit vers quinze heures. Rien à faire, personne à voir. Il n’y avait rien que le temps à tuer, à mâcher comme un chewing-gum jusqu’à demain. Elle avait fait son dû. 8h30-14h30 – à la pioche derrière la caisse, sans bouger durant six heures, au milieu des packs de bière, des barils de lessive, des couches culottes et des boîtes de « Kitekat ». Chaque jour rabâché, à 8h30, elle plongeait en apnée dans un monde où la chose qui importait était de faire marcher la pompe à fric, la caisse à toute vitesse pour ne pas faire s’impatienter les clients dans la queue – Pas de temps à perdre, pas de temps à perdre, serinait la rombière de la caisse centrale. De 8h30 à 14h30 six jours par semaine, sans compter les veilles de fête, elle était là à se presser la tête, à se touiller les doigts dans le clavier, à s’aveugler sur les étiquettes des articles. Pour faire tourner la caisse et livrer de la valeur d’usage contre paiement. À la fin de son poste, elle classait les chèques, les reçus de carte de crédit et signait le livre de comptes, derniers gestes fatigués dans la lumière blanche des néons de l’hyper, devant l’enfilade des rayons comme des avenues de bouffe. Dans cet un infarctus de fête triste, dans cette embolie de cirque sinistre, chaque jour.
Puis à 14h30, ça s’arrêtait net, comme une machine qu’on débranche et qui arrête de piocher, jusqu’au lendemain matin. On lui avait dit que c’était ça la liberté, qu’elle était libre de faire tout ce qui lui plaisait. Et donc, forcément, elle était libre. Rien à faire, personne à voir.
Du temps encombrant comme un paquet-cadeau trop volumineux. Un emballage sans le cadeau. Elle avait vingt ans dans cette existence de nuit polaire – elle avait cent ans de désarroi inconnu dans sa mini-jupe noire et son maillot lycra, avec son rimmel, son rimmel étalé sur son reste d’enfance, avec ses petits seins ronds qui ne lui servaient à rien. Elle était sortie du vestiaire et arrivait dans l’allée principale du centre commercial. Barbes à papa et odeurs de pizzas. La plupart du temps elle restait là à regarder passer les heures dans le centre commercial, avant de s’engouffrer à nouveau dans les boyaux du métro. Elle flânait dans les allées, devant les devantures des magasins, à faire du lèche-vie dans les vitrines de la non-vie. Elle ne s’imaginait pas aller voir ailleurs. Aller voir quoi ? Et ailleurs, où ? Rien à faire, personne à voir. De temps à autre, en début de mois, elle allait au Macumba avec sa copine Muriel qui était fille de salle à l’hôpital de Villejuif. Elles partaient avec le frère de Muriel en voiture, une Ford retapée « tuning » avec un volant sport. Elle bécotait un peu dans les lasers et les gin-fizz, après une piste ou deux, à-demi allongée sur les fauteuils techno. Rien que du provisoire, du pour ce soir, c’était ça la vraie liberté moderne, on n’est plus au Moyen-Âge se disait-elle. Et puis autour d’elle, dans les vestiaires de l’hyper ou bien à la télé on disait aussi que c’était ça la liberté. Alors. Alors elle se frottillait en boite de nuit une fois par mois, avec de temps en temps une coucherie à la clé. Puis, c’était le retour dans la voiture du frère de Muriel, en silence dans une dernière giclée d’autoradio. On la déposait au pied de chez elle – Bonne nuit Alice – bonne nuit Muriel – bonne nuit Jean-François. Et aujourd’hui, elle déambulait entre les vitrines, comme presque tous les jours. Rien à faire, personne à voir.
Elle faisait station-jugeote devant un magasin de mode branché cool et pas cher, un ice-cream à la main, évaluant un blouson de skaï rouge en devanture entre les jeans taille basse et les tee-shirts fluo. Elle avait déjà un blouson, mais c’était un blanc, pas un rouge. Celui-là était plus flashant. Il y avait aussi le même pour mec. Un jour elle avait rencontré un type qui en portait un comme ça, un jour où elle était allée voir un concert de Dance Music à Bercy avec Muriel et son frère. Elle avait laissé repartir son amie en voiture et elle était restée avec le type dans un café. Il lui avait parlé longtemps – elle ne comprenait pas ce qu’il voulait. Elle attendait qu’il lui fasse une soirée normale, léchouille vite fait, sans mal et sans danger. Mais le type ne semblait pas vouloir se décider. Il demandait ce qu’elle aimait comme musique et comme livres, si elle voulait des enfants ou pas, si elle était déjà allée en Bretagne, si elle préférait la cuisine japonaise ou la cuisine antillaise, si elle était heureuse et ce qu’elle attendait de cette vie. Elle répondait comme ça avec deux mots ou trois, en se grattant la cuisse devant son coca, – Oui – non – j’sais pas. Elle disait – j’sais pas. Elle ne savait pas quoi dire, elle n’avait jamais appris à parler. On ne lui avait jamais appris à savoir – Oui – non – j’sais pas. Le type ne collait pas. Elle lui avait dit qu’elle était crevée et qu’elle allait rentrer. Elle avait pris le dernier bus et le dernier RER vide. Seule dans la rame, elle avait eu peur. Et maintenant, elle regardait le blouson en skaï rouge qui lui rappelait le type bizarre, pas normal pour une soirée vite fait mal fait, le type de cette autre fois là. Le vêtement ne lui faisait pas trop envie, finalement. Et puis ce n’était pas le début de mois et c’aurait donc été trop cher.
Elle avait fini par atterrir dans un McDonald’s à l’angle de deux allées du centre commercial. Il y avait des tables dehors dans l’allée, une terrasse reproduite avec soin sous le ciel de béton. Ambiance « McDo festival-tropical », c’était l’animation de la semaine : des mini palmiers en plastique, des orangers en caoutchouc et aux feuilles de ripolin chlorophylle, et même, en peinture sur le sol, une plage avec des baigneurs. C’était chouette. Elle aspirait un soda en tétant la paille plantée dans la boite en carton protégée par son couvercle hermétique, et trouvait que c’était bien comme truc, ça ne pouvait pas se renverser, et puis l’hygiène c’est mieux avec un couvercle, pensait-elle. Elle avait allongé les jambes sous la table, sur la plage acrylique, les pieds posés sur une dune de carrelage. Le temps formait un nuage immobile. Elle allumait une cigarette en regardant sa collation, le soda était terminé, et les frites elle en avait assez. Elle avait repoussé le cornet à-demi vide. Il y avait les silhouettes des gens qui passaient, sans questions. Un œil à la montre, bientôt six heures du soir, il était temps de rentrer. Elle se leva et vida le plateau-repas dans la poubelle à côté des palmiers. Ça puait un peu, juste là, ici, avec cette poubelle. Petite moue et grimace tandis qu’elle s’essuyait précautionneusement les doigts.
18h07 à l’horloge de la station du métro ligne 8 de ce matin. Il y avait foule à cette heure-ci, on se pressait les uns sur les autres, on se marchait sur les pieds, on se collait en masse compacte sur le quai, à quelques centimètres des rails luisant plus bas. Ballottée avec les autres, elle tenait son télé-star du matin dans les starting-blocks, parée pour le chemin du retour. La masse humaine indifférenciée gardait ses enveloppes protectrices. C’était une multitude fœtale isolée dans ses placentas barbelés, interdits aux autres. Certains se concentraient de façon acrobatique sur leur quotidien d’information plié en huit, se regardant dans le miroir du papier, d’autres se retranchaient dans la musique de leur baladeur en boules quies sur l’extérieur. Surtout, surtout ne pas regarder, surtout ne pas se parler, on ne savait jamais… Surtout ne pas exister. Des gens plongés dans rien, et des gens plongés dans tout – les dettes ou le chômage, l’alcoolisme et le chagrin. Le bonheur aussi peut-être pour certains, mais dans la promiscuité de la foule ça ne se voit pas très bien. Et de partout sur le quai, ça montait en un cocktail de parfum urbain fait des effluves de méthane et de l’odeur aigre de la sueur des fins de journée.
Le métro arriva et le troupeau fut englouti. Coincée debout à l’angle de la porte, entre une grande femme revêche et un maghrébin poids plume qui oscillait dangereusement à chaque secousse de la rame, elle n’avait pas pu déplier son télé-star. Après quelques stations pourtant, la voiture bondée avait vomi trois ou quatre passagers, et elle avait rapidement déplié le siège d’un strapontin, vite avant que quelqu’un d’autre s’en empare. Enfin assise, elle pouvait ouvrir son magazine. Mais il y avait dans l’air une sensation de gêne, quelque chose qui l’empêchait de plonger le nez dans ses rêves de papier. Un œil à droite, à gauche, furtif sous le cil d’ébène, aux aguets. Non, il n’y avait rien, rien de particulier ou d’anormal. Pourtant il y avait quelque chose de gluant, là dans ce compartiment. Elle tenta d’oublier, posant bien ouverte la revue sur les genoux, lissant du plat de la main les pages devant elle, et se concentrant le front plissé sur les lignes sirupeuses des textes au-dessous des photos en couleur. Mais la gêne persistait, c’était une sorte de caresse molle au creux de la nuque, un souffle tiède et lourd. Elle releva la tête. Rien. Elle tourna le cou, pivotant sur son siège. Rien. Elle allait se replonger dans son technicolor, quand soudain elle aperçut au milieu de la voiture, à deux mètres entre les corps coincés, une main qui serrait la barre de maintien, une main au bout de la manche bleue d’un blouson de popeline – une main qui tenait un long étui fin pour flûte traversière – une main couverte d’un duvet blondroux sur les phalanges – une main qu’elle avait déjà vu ce matin. Le voyeur, le violeur au regard vide, l’ordure de limace baveuse.
Elle se releva d’un bond, et se plaqua à la paroi du train, dos contre la vitre. Le type lui présentait son profil rougeaud miné de taches de rousseur, il ne l’avait pas vu. Comme ce matin, les yeux gris et gonflés sous les paupières bombées coulaient et bavaient sur le corpsobjet d’une femme assise non loin. Ce regard. Ce regard fixe qui disséquait en secret la chair après l’avoir décapitée de son âme. Elle se faufila au fond du compartiment, entre les passagers comprimés, se cachant le visage derrière les mèches noires sur les joues, guettant le type à travers la longue frange brune sur son front. Le type tanguait au fil des rails grinçants, immobile, laissant ramper son regard sur les corps exhibés à leur insu. Elle devait absolument sortir de ce métro, pour vomir.
Signal, arrêt de la rame. Elle bondit dehors dès l’ouverture des portes, haletante, agitée de hoquets. Elle se retourna. Et perçut avec effroi l’homme à la popeline bleue et à l’étui de flûte qui émergeait lui aussi hors du train, raide et tout en lenteur. Il avait dû la voir, il avait feint d’ignorer sa présence tout à l’heure dans la voiture, mais il avait dû la voir. Et là il sortait pour la traquer. Elle pressa le pas, glissant entre les gens, scrutant derrière elle par instants, pour surveiller. Elle marchait presque seule maintenant, dans le dernier couloir de faïence avant les escaliers et la sortie. Encore un regard tandis qu’elle gravissait les marches. Sa bouche se déforma en rictus. La popeline bleue était là, au pied des marches, le long étui fin s’était encore allongé, au bout de la main, battant le sol dans des reflets de métal menaçants. Il avançait lentement, reniflant l’air à plein nez devant lui, et rythmant sa marche de cliquetis secs sur le couloir en ciment.
L’objet résonnait en battant comme un métronome au bout du bras sous la lumière crue qui se mirait sur les murs de faïence, raclant en demi-cercles le sol et le bas des marches. Écarquillant les yeux, elle reconnut soudain la cause de sa panique montante. Une canned’aveugle…
Tout ce qu’elle avait de rancune et de rejet trimballés depuis toujours au fond de la coquille dure du ventre s’effrita et fondit lentement dans un gémissement. Elle eut une larme soudaine comme on a ses premières règles à l’adolescence, avec un mélange de révolte et d’espoir. Il y eut un vertige, un éblouissement qui brisait tout – une farandole qui faisait danser les murs de la banlieue, qui faisait éclater les caisses alignées de l’hypermarché, qui soufflait d’un coup le visage acariâtre de la chef, qui effaçait les devantures des McDonald’s. Elle descendit de quelques pas, tendant la main. Elle dit – Monsieur, attendez, il y a des marches, là. Il ne répondit pas, il agitait sa canne devant lui. Elle ne savait pas quoi dire, elle n’avait jamais appris à parler, on ne lui avait jamais appris à savoir. Elle répéta simplement – Monsieur. Et elle lui prit le poignet. Alors, ensemble, prudents et étonnés, ils gravirent les marches à pas lents. Arrivés en haut, il dit – Merci… Depuis ce matin votre parfum m’enivre de ses courbes. Vous êtes sûrement très belle. Et il caressait les contours de son visage, à l’odeur, inspirant largement.
La lampe de soixante watts éclairait l’évier et les murs blancs, jaunis, de la cuisine. Sans fard. Blafard. Elle regardait sa cuisinière déglinguée qui fuyait d’un souffle surgelé. Lasagnes d’hier réchauffées dans la barquette encore givrée. Dans la pièce à côté ça sentait la télé, et là, sur ses cheveux brillantine ça sentait le métro parfumé. Elle avait une mèche noire entre les yeux rimmel rafistolés. En ce soir ordinaire. Elle remontait son sous-tif sous le pull lycra qui colle. Alice est lasse, elle danse en rêve au Palace. Mégot mort sur les pelures de pommes de terre dans le sac-poubelle au pied de l’évier. Trace de rouge à lèvres sur le filtre, comme un baiser raté trop longtemps appuyé et qui a dérapé. Dans la pièce à côté il y avait la pub à la télé. Elle, elle venait de rentrer après sa caissière de journée, par le métro comme une automate. Et cette rencontre révélée.
Elle était malheureuse pour la première fois. Parce qu’elle s’ouvrait à la vie pour la première fois. Et elle regardait cette vie comme une enfant regarde un habit de carnaval, découvrant soudain qu’il n’y a ni perles ni satin. Rien que du papier crépon. On n’est pas heureuse quand on a vingt ans et qu’on découvre d’un bloc qu’au final on ne fait que se shooter au radio réveil pour aller à l’hyper piocher sur une caisse sept heures par jour et six jours par semaine. Quand on découvre que même les heures supp’ sont au rabais. Comme toute la vie. Au rabais. On est malheureuse quand on regarde pour la première fois sa misère nue et le spectacle désolé du temps passé en solitude à attendre l’heure de la télé. On est mal dans sa peau quand on comprend qu’on vous baise la jeunesse à grands coups de magazines en quadrichromies, dans un leurre à deux euros contre les coups de gueule de la chef et les coups de reins du métro. Elle ne savait pas encore que tout cela était organisé, planifié, contrôlé et distillé. Elle était simplement malheureuse et révoltée. Elle avait vu, ce soir, en révélation, le reflet de son existence dans les yeux morts de l’homme à qui elleavait offert son bras et qui l’avait complimentée. C’était de l’amour.
Le lendemain passa – un mercredi. Et le jour suivant passa aussi. Puis, le vendredi matin elle quitta le lit un peu plus tôt, un quart d’heure plus tôt. Elle prit le RER avant l’heure. Elle descendit à une station peu après, une station nulle part, dans l’immensité de la banlieue, une station où les yeux vides avaient pris le train, l’autre matin. Elle attendait un bruit de canne. Bientôt ça vibra dans les escaliers, un cliquetis de métal régulier. La popeline bleu clair descendait. Elle fit un pas. L’homme s’assit sur un banc de plastique rouge. Elle avança encore et prit place de même. Elle attendit, puis entrouvrit les lèvres. Il ne lui restait plus qu’à apprendre à parler. Pour être libre. L’homme tourna la tête, aux aguets, le nez en éveil. Il cherchait l’odeur proche.
Hélas Alice, tu avais changé de parfum ce matin-là. La popeline bleue se leva et s’éloigna. Tes fragrances nouvelles lui étaient étrangères, Alice.
1 NMPP : Nouvelles Messageries de la Presse Parisienne
Stanislas Brown, Les banlieues érogènes, nouvelles
*
Arthur H, La caissière du Super
*****************************************************************************************Chronique no 8, 4 avril 2026
ABÉCÉDAIRE DE LA COMMUNISATION, 1
à l’usage des mondialistes francophones
Première livraison, A B C
« Hâtons-nous de rendre la philosophie populaire. Si nous voulons que les philosophes marchent en avant, approchons le peuple du point où en sont les philosophes. » Denis Diderot dit DD, De l’interprétation de la nature, 175
”Glossaire : j’y serre mes gloses”. Michel Leiris, La Révolution surréaliste, no 3, avril 1925, p. 6-7
« Moi si j’y tenais mal mon rôle
C’était de n’y comprendre rien »
Aragon, Est-ce ainsi que les hommes vivent, 1956
Présentation
Plus qu’un recueil de définitions, ce sont des extraits de textes où trouver les mots en contexte : un minimum de langage philosophique pour les non-familiers, du marxisme théorique parce qu’incontournable, des concepts de Théorie Communiste, des figures et groupes théoriques près de chez nous. Il est certain qu’un mot est mieux défini par ses usages puisque ceux-ci précèdent sa définition ; le langage n’est-il pas au demeurant antérieur à tout dictionnaire ? Dans le cas d’une théorie ”actualiste” (voir le mot actuel), ni normative ni essentialiste, telle que veut la produire TC, il est probable que seuls les usages datés sont définitoires et seulement à ce moment daté. Quoi qu’il en soit, l’idée de l’abécédaire est de faciliter une compréhension articulée pour qui bute sur un terme ou son acception particulière dans la théorie de la communisation, et, car c’est insuffisant, de proposer des liens vers des textes plus complets, une sorte de guide de lecture. En maîtrisant cette centaine de mots, nul, n’étant curieux, appliqué et impliqué, ne pourra plus dire « c’est difficile »
« Théorie communiste peut parfois sembler difficile à lire, c’est la rançon à payer pour qu’il n’y ait jamais rien de caché des présupposés, ni rien faisant semblant d’aller de soi. »
« La difficulté de TC réside dans le caractère absolument non normatif (la révolution ou la
vraie lutte ce serait ceci ou cela) et absolument non essentialiste quant à la définition des classes. » Franchir le pas, TC 23, 2010
Comme l’écrit Marx dans la Préface à la première édition du Capital en 1867, « À part ce qui regarde la forme de la valeur, la lecture de ce livre ne présentera pas de difficultés. Je suppose naturellement des lecteurs qui veulent apprendre quelque chose de neuf et par conséquent aussi penser par eux-mêmes. »…
… et Althusser dans son Avertissement aux lecteurs du livre 1 du Capital en 1969 : « il y a bel et bien une difficulté à la lecture du Capital qui est une difficulté théorique. Elle tient à la nature abstraite et systématique des concepts de base de la théorie, ou de l’analyse théorique. Il faut savoir que c’est une difficulté réelle, objective, qu’on ne peut surmonter que par un apprentissage de l’abstraction et de la rigueur scientifiques. Il faut savoir que cet apprentissage ne se fait pas en un jour. » Passons sur l’idée que la ”rigueur” ne serait que ”scientifique”, la science nécessairement rigoureuse, et la théorie une science : « Si elle était la Science que parfois elle prétend être, elle ne se serait pas aussi régulièrement trompée sur l’aboutissement des situations historiques analysées. » TC 28, Propos d’étape
On me reprochera à raison un dico TéCéiste, plus que de la communisation au sens large. Mais ce ”sens large” n’existe pas plus qu’il n’aurait d’intérêt. Présenter dans un ouvrage complet les variantes théoriques et leurs différences prendrait des années pour des milliers de pages incompatibles avec la forme de ces chroniques et la ligne générale de dndf qui les accueille. Choisir, c’est renoncer
L’abécédaire sera livré en plusieurs chroniques pour des raisons de taille. Après commentaires et critiques, pour autant que l’exercice s’avérerait utile, des versions ultérieures permettraient de l’améliorer, de le compléter et de le mettre à jour. Dans cette chronique :
Abolition / Activisme / Actuel / Autonomie / Auto-organisation / Bernard Lyon / Bruno Astarian / Camarade / Capital / Christian Charrier / Chuang / Citoyenneté / Citoyennisme / Classes / CLN / Communisation / Communisme / Concept / Concret / Conjoncture / Contradiction / Crise / Cycle de luttes
A
Abolition ou dépassement
- Lucien Sève : « Quand on lit Marx dans les traductions françaises existantes, on y rencontre souvent le mot abolition – exemple type : le ”Manifeste” évoque à plusieurs reprises « l’abolition des rapports sociaux » existants – devenu de longue date un identificateur majeur du discours communiste : il faut abolir la propriété des moyens de production, abolir le capitalisme… Or, dans la plupart des cas, le terme dont se sert Marx est le fameux Aufhebung qui, dans la langue allemande courante, veut dire en effet abolition, suppression, abrogation, mais qui, dans la langue théorique de Hegel, et de Marx à sa suite, a expressément, comme le veut son étymologie un sens beaucoup plus dialectique : à la fois suppression, conservation et élévation, autrement dit passage à une forme supérieure, ce que les traductions actuelles de Hegel rendent par le néologisme sursomption [contraire de subsomption] et dont le français courant donne une idée assez correcte en parlant de dépassement ». Commencer par les fins. 1999, pp 95-96
- La valeur et son abolition. Entretien avec Bruno Astarian, DDT21, septembre 2017
- « Dans le cours de la lutte révolutionnaire, l’abolition de l’État, de l’échange, de la division du travail, de toute forme de propriété, l’extension de la gratuité comme unification de l’activité humaine, c’est-à-dire l’abolition des classes, des sphères privées et publiques, des catégories d’hommes et de femmes, sont des « mesures » abolissant le capital, imposées par les nécessités mêmes de la lutte contre la classe capitaliste, dans un cycle de luttes* spécifiquement défini. La révolution est communisation, elle n’a pas le communisme comme projet et résultat. On n’abolit pas le capital pour le communisme mais par le communisme, plus précisément par sa production. » Simon, Histoire critique de l’ultragauche, 2e édition, 2015, p. 9
- « L’abolition du capital, c’est-à-dire la révolution et la production du communisme, est immédiatement abolition des classes et donc du prolétariat, dans la communisationde la société, c’est-à-dire la production de relations immédiates entre individus dans leur singularité. Individus qui ne sont plus chacun l’incarnation d’une catégorie sociale, y compris les catégories supposées naturelles comme les sexes sociaux de femme et d’homme.
[…]
La révolution est à partir de ce cycle de luttes un dépassement produit par celui-ci. Il ne peut y avoir transcroissance des luttes actuelles à la révolution pour la simple raison que celle-ci est abolition des classes. Ce dépassement, cette rupture, c’est le moment où, dans la lutte des classes, l’appartenance de classe, la distinction de genre, deviennent elles-mêmes une contrainte extérieure imposée par le capital, c’est un procès contradictoire interne au mode de production capitaliste. » Théorie communiste », un piqûre de rappel… dndf, septembre 2025
Activisme
L’activisme est un immédiatisme révolutionnaire qui nie la nécessité d’une ”médiation temporelle” entre le présent de la lutte des classes telle qu’elle est et la conjoncture* révolutionnaire qui produit la communisation
- « L’intervention que suppose ’Accords et divergences’ (Denis) n’est en aucune façon programmatique, elle ne cherche nullement l’établissement d’une quelconque organisation de classe ou d’un quelconque « débouché politique » mais elle est intrinsèquement immédiatiste, pour avoir une certaine « force de frappe » elle s’adresse à un milieu globalement alternativiste qui a souvent une propension à opposer sa « radicalité » ou la conflictualité de son mode vie avec le capital (explicitement ou implicitement) à une soumission de fait des salariés au capital.» Désaccords et convergences, Bernard Lyon, Meeting 4, 2008
- Fin de Meeting, TC 23, p. 129 à 162. Cette revue reposait sur la coélaboration bien comprise de deux ensembles de personnes, l’un autour de Théorie Communiste comme pourvoyeur d’une théorie qui intéressait l’autre groupe comme guide pour leur activités, leur activisme privilégiant l’action directe, cad leur pratique de luttes immédiatistes pour le communisme. TC trouvait avec eux un vecteur de promotion de ses idées dans le milieu anarchiste de gauche et anticitoyenniste, le tout avec un ennemi commun, le démocratisme radical*
- « La médiation temporelle ce n’est pas fondamentalement une question de chronologie mais de déroulement réel et de compréhension de la contradiction entre le prolétariat et le capital, nous en revenons toujours là. Soit on a l’identité entre ce qui fait du prolétariat une classe de ce mode de production et une classe révolutionnaire et on a alors une contradiction dont le déroulement de par cette identité est soumis à sa propre histoire comme cours du mode de production capitaliste. Soit ce que tu appelles “la possibilité du changement révolutionnaire sans conditions préalables” est une simple opposition parce que le prolétariat possède dans ce qu’il est, de façon interne, son “aptitude révolutionnaire”. À ce moment-là il faut dire clairement que la révolution communiste est possible tout le temps et ne pas biaiser avec “l’immédiateté d’une potentialité” ou d’un “projet”. » TC 18 cité dans Fin de Meeting, p.134
- De la théorie à la pratique : les mésaventures de l’activisme, dans La tentation insurrectionniste, Wajnsztejn et C. Gravier, 2012. Appelisme, immédiatisme, insurrectionalisme, tiqqun…
Actuel
« Rien n’est permanent sauf le changement. » Héraclite
Le mot ’actuel’, équivalent de ’présent’, traduit la prise en compte du mouvement de l’histoire, il signifie que quelque chose se passe maintenant, qui est produit, apparaît, advient, émerge… quelque chose qui ne se passait pas avant et ne se reproduira plus identiquement à l’avenir, voué à disparaître, s’effacer, à être détruit, dépassé ou aboli
- Exemples : Le moment actuel, RS, Sic numéro 1, TC, Un chantier permanent, TC 23, 2010. Pour Théorie Communiste, la théorie, « approximation du processus social qu’elle présuppose comme devant ou pouvant aboutir au communisme » est en permanence à actualiser. Elle doit « d’une part, être susceptible de formuler des acquis, d’autre part, construire la perspective communiste de telle sorte que cette construction soit vulnérableau développement historique. Ce qui implique que cette formulation des acquis soit telle qu’elle autorise la réfutabilité de ce qui est construit sur eux. » TC 28, Propos d’étape, 2026
- D’après Christian Charrier, ”La théorie postprolétarienne de la révolution” se divise en deux grands courants. Le courant universaliste dont le livre de B. Astarian : ”Le Travail et son dépassement” est l’expression la plus systématique, et le courant actualiste représenté par Théorie Communiste, construit, à partir de 1977, contre le courant universaliste.’ La Matérielle, Concept préliminaire, p.20, 2002. Charrier se définit lui-même comme «actualiste radical».
Autonomie/Auto-organisation
- « L’autonomie, comme perspective révolutionnaire se réalisant au travers de l’auto-organisation, est paradoxalement inséparable d’une classe ouvrière stable, bien repérable à la surface même de la reproduction du capital, confortée dans ses limites et sa définition par cette reproduction et reconnue en elle comme un interlocuteur légitime. Elle est la pratique, la théorie et le projet révolutionnaires de l’époque du « fordisme ». Son sujet est l’ouvrier et elle suppose que la révolution communiste soit sa libération, celle du travail* productif. Elle suppose que les luttes revendicatives* sont le marchepied de la révolution et qu’à l’intérieur du rapport d’exploitation* le capital reproduise et confirme une identité ouvrière*. Tout cela a perdu tout fondement. Bien au contraire, dans chacune de ses luttes, le prolétariat* voit son existence comme classe* s’objectiver dans la reproduction* du capital comme quelque chose qui lui est étranger et que dans sa lutte il peut être amené à remettre en cause. Dans l’activité du prolétariat, être une classe devient une contrainte extérieure objectivée dans le capital. Être une classe devient l’obstacle que sa lutte en tant que classe doit franchir, cet obstacle possède une réalité claire et facilement repérable, c’est l’auto-organisation et l’autonomie. » L’auto-organisation est le premier acte de la révolution, la suite s’effectue contre elle – R.S., juin 2005 paru dans Meeting 3
B
Bernard Lyon, dit BL
Membre de TC venu de l’ORA, Organisation révolutionnaire anarchiste, puis de l’OCL, vulgarisateur hors pair, débatteur redoutable, champion de la palabre, «préviseur» aléatoire, sa disparition en 2023 a laissé un vide à la place du choc des idées que provoquaient sans faillir ses interventions. Textes en ligne
Bruno Astarian dit BA
Théoricien de la communisation, voir son site Hic Salta – communisation, Ses livres. Écouter : Histoire des résistances au travail et de « l’anti-travail » depuis l’industrialisation, Sortir du capitalisme, 16 décembre 2016
C
Camarade
C’est un joli nom, camarade… mais femme, une autre version
Capital
- « […] une première définition par Marx du capital comme « valeur en procès » : le capital est la valeur qui non seulement se conserve mais encore s’accroît comme valeur, en passant de la forme argent à la forme marchandise et réciproquement, en un procès indéfiniment recommencé. » Alain Bihr, Le concept de Capital chez Marx, Ucaq, 2009
- Karl Marx n’utilise quasiment pas le mot «capitalisme» dans son œuvre. Il parle surtout de «mode de production capitaliste» (MPC), «société bourgeoise», «capital» (notamment dans Le Capital). Pour lui, le concept central est le capital, pas «le capitalisme» comme terme abstrait. L’expression «société capitaliste» (kapitalistische Gesellschaft en allemand), n’existe que ponctuellement dans ses écrits
- « L’exploitation comme rapport entre le prolétariat et le capital est une contradiction en ce qu’elle est un procès en contradiction avec sa propre reproduction (baisse du taux de profit), totalité dont chaque élément n’existe que dans sa relation à l’autre et se définissant dans cette relation comme contradiction à l’autre et par là à soi même, tel que le rapport le définit (travail productif et accumulation du capital ; surtravail et travail nécessaire ; valorisation et travail immédiat). Le capital est une contradiction en procès, ce qui signifie que le mouvement qu’est l’exploitation est une contradiction pour les rapports sociaux de production dont elle est le contenu et le mouvement. En ce sens, c’est un jeu qui peut amener à l’abolition de sa règle, nous n’avons plus affaire au processus du « capital seulement », mais à la lutte des classes. Elle est, comme contradiction entre le prolétariat et le capital, le procès de la signification historique du mode de production capitaliste ; elle définit l’accumulation du capital comme « contradiction en procès » ; elle définit l’accumulation du capital comme sa nécrologie.» De la contradiction entre le prolétariat et le capital à la production du communisme, S. mais 2007
Charrier Christian
Voir son site La Matérielle, dont a été tiré un livre éponyme Texte intégral pdf. Lire dans TC27, pp 318-326 de la revue papier, La critique du concept de ”prolétariat” dans La Matérielle
Groupe de théoriciens chinois et nom de leur revue
- « Chuǎng publiera une revue analysant le développement continu du capitalisme en Chine, ses origines historiques et les révoltes de ceux qui en sont écrasés [sortira en septembre 2026 chez Senonevero]. Chuǎng est également un blog qui retrace ces développements sous une forme plus courte et immédiate, publie des traductions, rapports et commentaires sur l’actualité chinoise pour ceux qui souhaitent franchir les limites de l’abattoir appelé capitalisme.»
Citoyenneté
- « La citoyenneté comme luttes : Si la nation*, la citoyenneté, le peuple sont le langage des luttes actuelles c’est une « préemption » bien fragile des luttes qu’effectuent ainsi les classes dominantes. Du côté des prolétaires, la nation contient suffisamment de failles et de contradictions pour remettre en cause ce dans quoi ils s’étaient définis [voir le texte Européennes 2024*]. La crise de 2008 a révélé l’identité entre crise de suraccumulation et crise de sous-consommation. Avec la crise du rapport salarial qui en a résulté, l’État est devenu le responsable et la cible de l’injuste répartition. La citoyenneté devient alors l’idéologie sous laquelle est menée la lutte des » TC 28, Propos d’étape, p. 34. 2026
* « La citoyenneté, c’est l’appartenance à la communauté nationale jusqu’à et y compris la « préférence nationale, Si nous revenons en arrière seulement d’une vingtaine d’années, la “préférence nationale” était la construction d’un groupe “racial” à partir de critères qui ne le sont pas, il s’agissait d’une résistance à la relégation sociale contre ceux qui en étaient désignés comme les symboles et les fourriers. C’était ainsi que la défense de la “respectabilité ouvrière” devenait “préférence nationale” qui se construisait à partir des critères de la respectabilité ouvrière comme délimitation d’un groupe “racial” à combattre, et non comme affirmation d’un “nous” comme “la France”, “la patrie”, “la chrétienté”. “L’identité nationale” ne se substituait pas à l’identité ouvrière, c’était l’identité ouvrière qui faisait de la “résistance” sous la forme de l’identité nationale qui avait toujours été une de ses déterminations. “Résistance” mais il ne s’agissait pas d’un anachronisme, elle avait totalement changé de contenu en retravaillant certaines de ses déterminations : de volonté de libération du travail du salariat, elle était devenue l’affirmation, menacée en tant qu’ordre social, du travail salarié tel qu’idéalement existant dans le mode de production capitaliste. S’affirmer citoyen national, démocrate et républicain, c’était conjurer l’anxiété de basculer dans la précarité, l’inquiétude pour l’avenir, et affirmer comme inhérent à la citoyenneté le “droit” menacé à la promotion sociale »
Citoyennisme
- Critique du démocratisme radical, Roland Simon, 200 ?
Le citoyennisme d’État/ Le citoyennisme critique/ Le dispositif ”citoyen”/ Le citoyennisme comme expression des limites du mouvement et comme offensive idéologique du capital/ L’impasse citoyenniste
- « Par citoyennisme, nous entendons d’abord une idéologie dont les traits principaux sont 1°) la croyance en la démocratie comme pouvant s’opposer au capitalisme 2°) le projet d’un renforcement de l’État (des États) pour mettre en place cette politique 3°) les citoyens comme base active de cette politique.
Le but avoué du citoyennisme est d’humaniser le capitalisme, de le rendre plus juste, de lui donner, en quelque sorte, un supplément d’âme. La lutte des classes est ici remplacée par la participation politique des citoyens, qui doivent non seulement élire des représentants, mais agir constamment pour faire pression sur eux afin qu’ils appliquent ce pour quoi ils sont élus. Les citoyens ne doivent naturellement en aucun cas se substituer aux pouvoirs publics. Ils peuvent de temps en temps pratiquer la « désobéissance civique », pour contraindre les pouvoirs publics à changer de politique. » L’impasse citoyenniste, 2001
Classes
« Les individus isolés ne constituent une classe que pour autant qu’ils ont à soutenir une lutte commune contre une autre classe ; pour le reste, ils s’affrontent en ennemis dans la concurrence. » Karl Marx, L’idéologie allemande, 1845
- « Le travail productif est le point de départ impérieux et incontournable de la définition des classes, mais il est seulement un point de départ. C’est dans tout un processus que se constituent les classes telles qu’engendrées par les rapports de production, mais qui ne peuvent en être un calquedu fait de toutes les instances au travers desquelles la production est nécessairement reproduction, qui n’est pas une répétition. » Avant-propos de TC27, mars 2023
- « Dans la constitution des classes on ne peut pas séparer d’une part, l’historique, le conjoncturel, les aléas sociologiques, géopolitiques, culturels et, d’autre part, le structurel (ou alors seulement comme la nécessité proprement intellectuellede cette construction des classes). C’est le structurel lui-même qui produit, se reproduit, n’existe que dans ses manifestations par lesquelles seulement il se reproduit dans la lutte des classes. Mais si être une classe est une situation objective donnée comme une place dans une structure, parce que cela signifie une reproduction conflictuelle et donc la mobilisation de l’ensemble du mode de production, cela implique une multitude de rapports, qui ne sont pas strictement économiques, dans lesquels les individus vivent cette situation objective, se l’approprient et s’auto-construisent comme classe. » Avant-propos de TC28, février 2026
CLN
Christian Le Nivelleur, infatigable pourvoyeur en articles et textes via son réseau mondialiste. Anime son blog Les oiseaux de la tempête depuis 2017. S’exprime sur Facebook sous le pseudonyme de Christian Broutchoux
Communisation
- La communisation est le processus d’abolition immédiate*, par le prolétariat, des rapports sociaux capitalistes, notamment de l’État, du salariat, de la valeur et de l’économie, des classes sociales dont le prolétariat-même par lui-même. Elle s’oppose aux conceptions marxistes traditionnelles envisageant une phase de transition vers le socialisme puis le communisme comme pouvoir du prolétariat, étatique, conseilliste ou autogestionnaire, relevant toute du cycle de luttes* historique que fut le mouvement ouvrier avec son programme politique
* « Immédiat, ça ne veut pas dire « tout de suite », comme on le croit souvent. Le mot vient du latin ’medium’, qui signifie milieu, moyen. Im-médiatement veut donc dire sans moyen terme, sans médiation, sans intermédiaire.» Lumni, 2026
- Sur la communisation, S., Meeting 1, 2004
Communisme
- « Le communisme n’est pour nous ni un état qui doit être créé, ni un idéal d’après lequel la réalité devra se régler. Nous appelons communisme le mouvement réel qui abolit l’état actuel. Les conditions de ce mouvement résultent des prémisses actuellement existantes. » Marx-Engels, L’Idéologie allemande. Éd. Sociales, 1968, 64
- « S’il fallait répondre théoriquement en deux mots à la question ”qu’est-ce que le communisme aujourd’hui ?”, la seule réponse à donner serait quelque chose du genre : « Le communisme c’est la lutte révolutionnaire contre la reproduction des rapports sociaux capitalistes, telle qu’elle est nécessité et permise par la crise de ces rapports ». C’est déjà énorme et pas gagné. » TC 25, 2016, Communisation/Communisme/Valeur, etc. P.169
Concept
En philosophie, le concept est l’idée abstraite et générale, la représentation mentale, en un mot, des caractères communs ou des différentes formes d’objets, d’êtres ou de phénomènes apparentés. « L’idée du cercle n’est pas un cercle, le concept de chien n’aboie pas, bref, il ne faut pas confondre le réel et son concept. » Louis Althusser, Soutenance d’Amiens, 1975
Concret / Concret réel / Concret de pensée
« Rappelons l’essentiel des considérations méthodologiques exposées dans la troisième partie de l’Introduction de 1857 (CEP, 164 sq.). Marx y distingue deux démarches, ou «méthodes», qu’auraient suivies selon lui les doctrines économiques depuis le XVII. La première partait du « réel et du concret », soit par exemple de la catégorie de population, et elle parvint à en dégager analytiquement des notions abstraites fondamentales : division du travail, argent, valeur. La seconde, à l’inverse, prit pour point de départ les catégories les plus abstraites fixées par les analyses antérieures, pour « s’élever» ensuite, d’étape en étape, jusqu’aux catégories les plus concrètes. C’est cette dernière méthode qui constitue selon Marx la méthode scientifique correcte. Nous rassemblons ici les traits qui la caractérisent :
1) Elle part des notions les plus abstraites, dites également notions simples (ex. :
travail, division du travail, besoin, valeur d’échange), et progresse ensuite selon un axe de concrétisation croissante jusqu’à des catégories comme l’État, l’échange entre nations, le marché mondial.
2) Le concret que cette méthode produit comme son résultat est un concret-pensé, « synthèse de multiples déterminations, donc unité de la diversité » (CEP, 165).
3) Cette démarche est une forme spécifique d’appropriation du concret, caractéristique de la pensée, la seule qui lui soit possible (cf. CEP, 166).
4) La genèse de l’intelligibilité du concret ne se confond pas avec la genèse du concret lui-même (cf. CEP, 165).
5) L’ordre d’exposé des catégories est par conséquent indépendant de l’ordre d’apparition des contenus empiriques qui leur correspondent (cf. CEP, 171). » La logique du concret : idéalisme et matérialiste, Catherine Colliot-Thélène, p. 17. Étudier Marx, sous la direction de Georges Labica, 1985
Le concept, dit Marx dans l’Introduction de 1857, est élaboré « à partir de la vue immédiate et de la représentation », mais « la totalité concrète en tant que totalité pensée, en tant que représentation mentale du concret, est en fait un produit de la pensée, de la conception »
Conjoncture, concept de TC
- « Le capital comme contradiction en procès c’est une multitude de formes d’actions et de luttes à tous les niveaux du mode de production. Son dépassement est une conjoncture, c’est-à-dire l’unité d’une multitude de contradictions à tous les niveaux du mode de production devenant une unité de rupture. […] Une conjoncture est à la fois une rencontre et une défaisance. Elle est défaisance de la totalité sociale qui jusque-là unissait toutes les instances d’une formation sociale (politique, économique, sociale, culturelle, idéologique) ; elle est défaisance de la reproduction des contradictions formant l’unité de cette totalité. Il y a de l’aléatoire, de la rencontre, des choses de l’ordre de l’événement dans une conjoncture : un dénouement qui se produit et se reconnaît dans l’accidentel de telle ou telle pratique. Ainsi une conjoncture se présente comme ce qui arrive dans la mesure où « ce qui arrive » forme la condition particulière de ne pas savoir « ce qui peut arriver », elle est le moment où peut s’exercer la puissance de faire de « ce qui est » plus que ce qu’il contient, de créer en dehors des enchaînements mécanistes de la causalité ou de la téléologie du finalisme.
Une conjoncture est aussi une rencontre de contradictions qui avaient leur propre cours et leur propre temporalité, n’entretenaient entre elles que des relations d’interactions : luttes ouvrières, luttes étudiantes, luttes des femmes, conflits politiques à l’intérieur de l’État, conflits dans la classe capitaliste, cours mondial du capital, reproduction de ce cours dans une aire nationale, idéologies dans lesquelles les individus menaient leurs luttes. La conjoncture est le moment de ce carambolage des contradictions, mais ce carambolage prend forme selon la détermination dominante que désigne la crise qui se déroule dans les rapports de production, dans les modalités de l’exploitation…» TC 24, Conjoncture, décembre 2012, Tel quel, le moment révolutionnaire comme conjoncture, pp 13-14
Contradiction
- « La notion de contradiction dialectique trouve ses racines dans la philosophie antique, en particulier dans les problématiques abordées par Héraclite et Platon. Héraclite, au Vie siècle avant notre ère, a mis en avant l’idée que le monde est en perpétuel changement et que l’opposition des contraires – chaud et froid, sec et humide – est au cœur du devenir. Cependant, c’est surtout avec la dialectique platonicienne puis hégélienne que la contradiction acquiert une dimension structurante et dynamique pour la pensée. Platon utilisait la dialectique comme méthode de discussion et d’ascension vers la connaissance, valorisant l’examen critique des idées opposées afin de parvenir à une compréhension supérieure. Chez Hegel, la contradiction devient le moteur du développement historique des idées : chaque concept contient en lui-même sa propre négation, ce qui engendre un dépassement ou « Aufhebung » dans une synthèse supérieure.
Dans la philosophie moderne et contemporaine, la contradiction dialectique s’est trouvée au centre des réflexions marxistes, notamment avec Karl Marx et Friedrich Engels, qui l’appliquèrent à la compréhension de la société et du changement social. Selon eux, toute réalité sociale, économique ou naturelle est traversée d’oppositions internes, dont la résolution fait naître de nouveaux états, structures ou organisations. En intégrant la contradiction au cœur de la méthode d’analyse, ils entendaient rendre compte de la dynamique du réel, loin de toute vision statique des phénomènes. Ce cadre théorique a eu un impact considérable, non seulement en philosophie, mais aussi dans des disciplines comme la sociologie, la biologie ou encore la physique, où la notion de tension entre éléments opposés aide à penser l’évolution des systèmes.» Futura, Qu’est-ce que la contradiction dialectique ? Août 2025
- L’évolution du concept de contradiction dans l’œuvre de Karl Marx (1845-1867), Christophe Gagnon-Richard, Université de Montréal, 2022
- « […] nous avons entrepris un travail de redéfinition théorique de la contradiction entre le prolétariat et le capital. Il fallait dans un premier temps redéfinir la contradiction de telle sorte qu’elle fut simultanément contradiction portant le communisme comme sa résolution, et contradiction reproductrice et dynamique du capital. Il fallait produire l’identité du prolétariat comme classe du mode de production capitaliste et classe révolutionnaire, ce qui impliquait de ne plus concevoir cette « révolutionnarité » comme une nature de la classe se modulant, disparaissant, renaissant, selon les circonstances et les conditions. Cette contradiction c’est l’exploitation. Avec l’exploitation comme contradiction entre les classes nous tenions leur particularisation comme particularisation de la communauté, donc comme étant simultanément leur implication réciproque. Ce qui signifie que nous tenions : l’impossibilité de l’affirmation du prolétariat ; la contradiction entre prolétariat et capital comme histoire ; la critique de toute nature révolutionnaire du prolétariat comme une essence définitoire enfouie ou masquée par la reproduction d’ensemble (l’autoprésupposition du capital). Nous avions historicisée la contradiction et donc la révolution et le communisme et pas seulement leurs circonstances. Ce que sont la révolution et le communisme se produisent historiquement à travers les cycles de luttes* qui scandent le développement de la contradiction. La contradiction entre le prolétariat et le capital était réellement désobjectivée, sans prendre l’économie pour un leurre. La baisse tendancielle du taux de profit devenait immédiatement une contradiction entre des classes et non ce qui la déclenche, comme cela reste toujours le cas chez Mattick dont pourtant la théorie des crises ouvre la voie au dépassement de l’objectivisme.» Théorie Communiste, Qui sommes-nous ?
Crise
- Too Much Monkey Business, TC22, 2009, Chuck Berry, live in London, 1972
- Crises et théorie des crises, R.S., dndf, 19/08/2009
« La distorsion entre la masse de la production (en valeur) à réaliser et la capacité de consommation de la société est réellement une distorsion, dans la mesure où, si la production ne peut être réalisée, c’est-à-dire si elle ne peut fonctionner comme capital additionnel (transformé en c et en v) au taux de profit requis, la raison en est dans la sous-consommation ouvrière, c’est-à-dire dans la réduction relative et / ou absolue de v (capital variable) par rapport à c (capital constant). Le même phénomène, qui est l’augmentation de la composition organique du capital, est d’un côté baisse du taux de profit, et de l’autre réduction structurelle nécessaire de la consommation ouvrière. Cette dernière, c’est-à-dire les rapports de distribution capitaliste, la loi du salaire, est définitoire de la loi de l’augmentation de la composition organique. Sous-consommation ouvrière (par rapport à la valeur produite) et baisse du taux de profit sont absolument identiques. Sous-consommation ouvrière, cela signifie nécessité d’accroître la part de la production nécessaire à l’accumulation sous la forme de capital constant et réduction du capital variable, c’est-à-dire que le mécanisme même de l’accumulation capitaliste est par définition distorsion entre la capacité de consommation de la société et croissance de la production. C’est-à-dire (autrement dit) que la baisse tendancielle du taux de profit est substantiellement identique à la sous-consommation ouvrière relativement à la croissance de la production selon les lois du capital.
[…]
La raison ultime de toute véritable crise demeure toujours la pauvreté et la limitation de la consommation des masses qui n’est que la la baisse du taux de profit quand la croissance du taux de plus-value ne contrecarre plus cette baisse.
La production de cette unité de la théorie des crises est fondamentale pour définir la crise actuelle. La crise actuelle est une crise du rapport salarial, tant comme capacité de valorisation du capital, que comme capacité de reproduction de la classe ouvrière en tant que telle. C’est une crise de la réalisation, une crise existant comme sous-consommation (existant et non se manifestant comme). Trois raisons à cela : faiblesse de la productivité ; faiblesse des investissements ; modalités d’exploitation de la force de travail. Ce dernier point résume les autres en ce qu’il est la synthèse de toutes les caractéristiques du capitalisme restructuré. Car c’est bien le capitalisme restructuré qui est spécifiquement entré en crise. Que l’on considère les transformations du marché du travail, les modalités d’exploitation de la force de travail dans le procès immédiat, la reproduction sociale et collective de cette force de travail, la mondialisation financière du capital, la transformation de la plus-value en capital additionnel, les contradictions et les limites qui explosent actuellement sont celles-là mêmes qui avaient constitué la dynamique du système et en avaient défini les conditions de développement. Considérer cette crise comme le lent aboutissement de celle du début des années 1970 néglige la restructuration du capital qui a eu lieu, c’est-à-dire le changement de cycle de luttes. »
Cycle de luttes, concept de TC
- Le concept de cycle de luttes – Roland Simon, 9 juin 2008
« On appelle cycle de luttes l’ensemble des luttes, des organisations et des théories qui constitue une pratique du prolétariat historiquement définie dans l’implication réciproque entre les deux termes de l’exploitation qui est la contradiction dynamique du mode de production capitaliste. Ensemble de pratiques et de luttes par lequel cette contradiction, dans chaque phase spécifique de son développement historique, porte la révolution et le communisme comme son dépassement.
[…]
Le concept de cycle de luttes contient la relation entre luttes immédiates et révolution à l’intérieur de chaque cycle de luttes, il constitue en sujet chaque terme de la contradiction en leur conférant leur autonomie à l’intérieur de leur implication réciproque (et par elle). Dans ce cours quotidien, il importe de définir ce qui en fait un processus dynamique appelant son dépassement, de dégager dans les luttes quotidiennes pourquoi elles butent sur leur propre contenu constitué alors en limites dans l’opposition au capital. Conférer activité, vitalité, autonomie à chaque terme de la contradiction, établir une liaison entre luttes quotidiennes et révolution, définir la production de la révolution et du communisme comme historique, imposent de comprendre le mouvement comme succession de cycles de luttes et de distinguer dans ceux-ci, même si tous les éléments forment une totalité, ce qui appelle le dépassement, de ce qui est retournement dans le capital, de ce qui établit le contenu de ces luttes quotidiennes en limites en le stabilisant. »
Prochaines entrées
Domination / Domination masculine / Dynamique / Écart / Économie politique / Endnotes / Essence / Exploitation / État / Femmes / Fétichisme / Force de travail / Formes d’apparition / Général / Généralité / Genre / Gilles Dauvé / Humanisme / Idéologie / Identité ouvrière / Immédiat / Immédiatisme / Individu / Interclassisme / Jusqu’au bout / Karl Marx / Limite / Luttes / Médiation temporelle / Meeting / Milieu théorique / Mondialisation / Mouvement réel / MPC / Nation / État-Nation / Nature / Ouvrière (classe) / Particulier / Particularité / Pepe / Plus-value / Pratique / Procès / Production / Programmatisme / Prolétariat / Qualité / Quantité / Racisé.e / Rapports sociaux / Restructuration / Reproduction / Révolution / Rupture / Salaire / Schizophrène / Segmentation du prolétariat / Singulier / Roland Simon / Singularité / Société civile / Subjectivité / Subjectivation / Subjectivisme / Subsomption/Subordination / Surdétermination / Surnuméraires / Syndicalisme / Taux de profit / Théorie / Théorie Communiste / Totalité / Transition / Travail / Tristan Leoni / Ultra-Gauche / Universel / Valeur / Vie quotidienne / Zonage
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ABbey linColn
« Je ne suis pas une chanteuse de jazz. Jazz est une injure. C’est pour moi un mot obscène, injurieux. Je suis une artiste noire. Mon nom est Abbey Lincoln. Rien d’autre. […] Et j’en ai assez qu’ils parlent des « femmes dans la musique », comme si c’était nouveau. Les femmes ont toujours été présentes dans cette musique. Mais ce sont les hommes qui en ont été les figures de proue. »
Throw it away (musique et paroles de Abbey Lincoln). Festival de Nice, 1995
Marc Cary, piano, Michael Bowie bass, and Alvester Garnett dms
Nous revenons dans un quart d’heure
Patlotch, extrait de Jazzitude, Poétique pour la multitude. Art, éthique, politique, 2002
« On a rallumé la lumière dans la salle.
Elle est descendue de la scène pour se glisser dans le public entre les tables. Il y a des personnes, on ne sait jamais si elles marchent, si elles dansent. Elle est comme ça.
Elle rejoint des amis et s’assied juste devant moi. Je pourrais lui tirer les tresses. Elle ne fait pas son âge. Il y a des personnes qui ont toujours dix ans, ou mille. Elle est comme ça.
Elle parle en français avec un accent et des fautes. Elle n’est pas du genre à faire exprès, ou à parler pour ne rien dire. Il y a des personnes, on ne sait jamais bien si elles parlent, si elles chantent. Elle est comme ça.
Elle est dans une discussion sérieuse. Mais pas triste. Elle rit. Il y a des personnes incapables de rire sans larmes, ou de pleurer sans rire. Elle est comme ça.
Elle a un beau visage. Rempli de vie. De souvenirs pris dans les plis. Des histoires dégueulasses et autant de plaisirs. Il y a des personnes, on ne saura jamais si la beauté leur vient contre souffrir ou par amour. Elle est comme ça. »
(Écrit d’après un concert à Paris, La Villette, 1991)
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CAPITALISME, LA DOMINATION MASCULINE NÉCESSAIRE
Le masculinisme n’est pas le contraire du féminisme, mais la partie visible de l’iceberg du genre
La domination masculine de Pierre Bourdieu, 1998, ouvrage sévèrement critiqué par des féministes comme typique d’un privilège masculin sur la sociologie, est illustré en édition de poche par le tableau de Manet, Le déjeuner sur l’herbe, 1863
Le capitalisme c’est doublement et en même temps, en son sein «non sexuellement neutre»*, l’exploitation de classe du prolétariat et la domination masculine de genre. * TC, brochure Soulèvement arabe, classes/genre, 2014, p. 71. En annexe 1 je m’explique de ce titre et je discute la formulation de «double contradiction» et le concept d’«abolition des hommes et des femmes»
Sommaire :
Avertissement : l’émancipation des femmes sera l’œuvre des femmes elles-mêmes
1/ La thèse de Théorie Communiste sur le genre, domination masculine nécessaire à la reproduction capitaliste, genèse et critiques
2/ Le masculinisme n’est pas le contraire du féminisme, mais la partie visible de l’iceberg du genre comme domination masculine
Annexe 1 : l’abolition des hommes et des femmes : incompréhension ou désaccord ?
Annexe 2 : exemples d’exploitation directe des femmes par les hommes, Procès de production et formes de surtravail dans les sociétés rurales africaines
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Avertissement
”L’émancipation des femmes sera l’œuvre des femmes elles-mêmes”, ainsi pourrait-on détourner le mot d’ordre de l’AIT* concernant les ”travailleurs”. * Association internationale des travailleurs, 1864
S’il en est ainsi, de quoi se mêle un homme puisqu’il appartient au genre masculin, dominant dans le capitalisme en tant que celui-ci implique, dixit TC, la domination genrée par laquelle « tous les hommes s’approprient toutes les femmes » ? De ce point de vue, l’”homme féministe” ou l’”homme déconstruit” deviennent des oxymores, et la posture s’en revendiquant problématique même en l’absence d’un machisme ostensible. On lira à ce sujet, reçu du Mexique par CLN, L’homme déconstruit…
« La critique développée par divers courants du féminisme noir est particulièrement éclairante à cet égard. Dans cette perspective, la question n’a jamais été simplement le comportement individuel des hommes, mais la structure du pouvoir qui détermine et occupe le centre du discours politique. Tout au long de l’histoire des mouvements émancipateurs, les féministes noires ont souligné que même dans les espaces critiques, des dynamiques peuvent se reproduire où les hommes, même lorsqu’ils se déclarent alliés, continuent d’occuper des positions d’autorité interprétative ou de leadership symbolique.
En ce sens, la figure de l’allié peut reproduire un paradoxe : l’homme qui dénonce le patriarcat mais reste le sujet autorisé à en parler. »
Cela porte à interroger ma propre légitimité pour écrire cette chronique. Alors je rappelle (cf chronique 3) que, la théorie n’étant pas pour nous un guide de l’action, elle ne devrait pas avoir, écrite par un ’homme mais camarade’, un caractère de mansplaining. Cela dit, si une camarade veut prendre ma place, je lui cède volontiers, et dndf remplacera mon texte par le sien. En attendant, je fais mon job en considérant cette dimension comme indissociable du corpus d’ensemble des thèses communisatrices, idéalement non genrées
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1/ La thèse de Théorie Communiste sur le genre, domination masculine nécessaire à la reproduction capitaliste, genèse et critiques
Russie : le ministère de la santé veut envoyer les femmes sans enfant chez le psychologue pour relancer la natalité, Le Monde, 19 mars 2026
« Face à une natalité en chute libre, Moscou mise sur le suivi psychologique des femmes sans enfant ”dans l’objectif de former une attitude positive à l’égard de la maternité”, tandis que les hommes ne sont concernés que par des bilans de santé physique. […] Ces dernières années, Moscou a durci la législation sur l’avortement et adopté des lois rendant illégale la soi-disant « propagande child-free ». Les familles nombreuses sont glorifiées dans les médias et bénéficient d’une multitude d’avantages financiers et sociaux accordés par l’Etat. » Voir aussi la politique nataliste du gouvernement français
Théorie Communiste soutient depuis 2008 que le mode de production capitaliste repose sur deux contradictions enchâssées l’une dans l’autre, entre capital et prolétariat, entre hommes et femmes ; tenant au fait que la population est la première force productive pour l’accumulation du capital dont le surtravail est la source, donc partant de la fonction assignée comme ”naturelle” aux femmes de ”faire des enfants” et de s’en occuper dans la sphère privée, comme de toutes tâches domestiques, définissant ainsi ce travail comme féminin, et déterminant la reproduction de la force de travail des hommes, des femmes, et celle du capitalisme même
Pour tout connaître de cette théorisation, voir Distinction de genre, programmatisme et communisation, TC 23, 2010, p.99
« Le rapport entre hommes et femmes est consubstantiel à l’existence même de l’exploitation et du surtravail. Le surtravail est le concept structurant les deux divisions sans les confondre (prolétaires/capitalistes ; hommes/femmes). […] L’appropriation de la principale force productive et source du surtravail est effectuée par tous les hommes de par la simple distinction genrée de la société. Mais tous les hommes n’en tirent pas profit de façon identique (en quantité et en qualité) et dans la même mesure selon leur place dans la division entre travailleur et non-travailleur. » p.103
« Le surtravail ne tient pas à une supposée surproductivité du travail, son existence est un phénomène purement social, elle suppose le travail et la population [ principale force productive], crée la distinction de genre et la pertinence sociale de cette distinction sur un mode sexuel et ‘naturalisé’ » 68, Année théorique, p.87
(Je discute certains aspects de cette théorisation en annexe 1, en relation avec d’autres critiques, avec liens et citations de TC pour qui n’a pas les numéros concernés de la revue depuis 2010. Cette partie en est réduite à l’essentiel)
Sur la genèse : Aux racines de la domination masculine. Le féminisme matérialiste de Paola Tabet, dndf 2025 « à partir de travaux de l’anthropologue et féministe matérialiste Paola Tabet rassemblés dans Les doigts coupés. Une anthropologie féministe (La Dispute, 2018) – avec Leila Ouitis, autrice de plusieurs articles sur l’Algérie et une approche matérialiste de la question raciale, et Lise Kayser, doctorante en sociologie du travail et du genre. »
Paola Tabet : « Comme dans un tour de prestidigitation, le travail accaparé des femmes disparaît ; ce qui est occulté, c’est l’expropriation des ressources et des moyens de production qu’elles subissent et, par un renversement idéologique de la réalité, la domination et l’exploitation apparaissent comme des faits d’évidence, découlant de la « nature » différente des deux sexes.» La grande arnaque : Sexualité des femmes et échange économico-sexuel, L’Harmattan, 2004
Une approche dans le champ de la communisation, mais critique : Abjection et abstraction, Maya Gonzales et Jeanne Néton, épistémè, 2021 : « D’après nous, cependant, la théorisation proposée par TC pose problème. TC pose l’existence de « deux contradictions » : l’une opposant les pôles antagoniques que sont le prolétariat et le capital et l’autre mettant aux prises les catégories d’homme et de femme. Chez TC, la classe (première contradiction) et le genre (seconde contradiction) sont analysés sur un mode transhistorique, car la relation entre ces deux contradictions est située dans un mode de production plus ancien, antérieur au capitalisme. Cette analyse est, toujours selon nous, profondément insatisfaisante, car nous considérons que la division genrée du travail sous le capitalisme — et notamment celle qui existe au-delà du marché — est distincte de celle qu’on peut rencontrer dans tout autre mode de production. Nous pensons qu’ il faut déplacer le cadre du débat pour le resituer dans la forme de reproduction historiquement spécifique au capitalisme, elle-même contradictoire, et qui a été théorisée par Marx, dans son ouvrage de critique de l’économie politique, Le Capital. Notre texte, « La logique du genre », est par ailleurs le résultat d’un développement théorique collectif au sein d’Endnotes. »
Quelle est la pertinence de cette critique quand le fond de l’analyse de TC repose sur le rapport surtravail/travail et la population comme première force productive, deux éléments, pris ensemble, on ne peut plus spécifiques et définitoires du mode de production capitaliste ? À l’inverse sont précieux, dans La logique du genre, les approfondissements historisés du concept de genre et de la différence sexe/genre
Prolétaire, mais femme
Il faut en permanence avoir en tête, d’une part la double lutte des femmes contre le capital (exploitation) et contre les hommes de toutes classes (dit sans ambages, la lutte des femmes contre le so called ”patriarcat” est trivialement et concrètement une lutte quotidienne contre les hommes), d’autre part les interactions entre ces deux dimensions, que veut traduire la formule « Camarade, mais femme ». Cf le texte de Bernard Lyon pour Sic en 2011, Communisation vs Sphères. Mais plutôt qu’au sein des ”camarades”, un inconcevable ”parti communisateur”, car cette question n’est posée au sein de TC qu’à l’arrivée d’unE camarade en 2007, la véritable question ne se situe-t-elle pas au sein de la classe, et donc : « Prolétaire, mais femme » ? Il est normal que l’articulation classes/genre provoque des frictions entre hommes et femmes dans un groupe théorique, des difficultés de présentation entre primat au féminisme ou au ’classisme’ du fait de l’histoire duale de cette théorisation, mais franchement on s’en fout car l’échelle du milieu théorique ne reflète en rien le mouvement réel de ces contradictions dans la vie quotidienne ni la problématique révolutionnaire sous-tendue
les camarades et le parti pris du prolétariat
Cette formule, après «les pieds dans le plat» (BL) d’une féministe chez ces ”communisateurs”, trahit de leur part une réaction excessivement autoréférentielle, et de façon récurrente l’ambiguïté du concept de ”camarades” évoquant qu’on le veuille ou non une organisation de communistes, et posant la question de son rapport avec le prolétariat comme sujet. L’utilisation du terme de ”camarades” n’est ni anodine ni incontournable, car elle structure une identité supposée révolutionnaire et fonctionne comme un lapsus révélateur, un retour du refoulé du parti. Cela va faire une quinzaine d’années que je soulève ce problème, auquel je n’ai pas moi-même de solution
*
2/ Le masculinisme n’est pas le contraire du féminisme, mais la partie visible de l’iceberg du genre comme domination masculine
« Là où dans la sphère publique règne une «économie du temps», dans le privé prévaut une «logique de la dépense du temps». Affection, amour, éducation des enfants, etc., ne peuvent jamais être rationalisés à l’instar du processus de production et de valorisation, car il y subsiste toujours une priorité au sensible, lequel au contraire est dans l’économie réduit au minimum. […] L’univers masculin, économique, politique, scientifique tend bien sûr à la domination absolue, il ne sait que faire de ce qui est en dehors de lui. Cependant, sa réalisation complète serait immédiatement identique au néant. […] Cette dépendance de son contraire et de la honte qu’elle inspire, qui se transforme aisément en mépris et en haine, s’articule dans des actes violents contre des femmes réelles, sous forme de harcèlement, de violence domestique, de viol, etc., et conditionne aussi l’identité féminine dans la soumission, la passivité, la sensibilité, etc. « Ce rapport entre sphère privée et sphère publique explique aussi l’existence de “bandes de mâles” se fondant sur le ressentiment contre le “féminin”. De ce fait, l’État et toute la politique sont, depuis le XVIIIe siècle, constitués comme “bandes de mâles” à travers les principes de “liberté, égalité, fraternité”» (Roswitha Scholz, Das Geschlecht des Kapitalismus, op. cit., p. 114).» «Masculinité» et «féminité» comme piliers de la modernité, le côté obscur du capital. Johannes Vogele, dndf 2011
J’ai choisi ce point de vue du masculinisme pour son actualité, particulièrement chez les adolescents et les jeunes hommes à travers leur usage des réseaux sociaux et en relation avec la montée des idées d’extrême-droite. Pour ma génération d’hommes poussés dès les années 1970 à tenir compte du discours féministe en général, c’est une évolution idéologique relativement massive des plus effrayantes. Dans un premier temps, quelques articles pour prendre la mesure du problème, dans un second, quelques pistes d’analyse en cohérence avec notre critique de la domination masculine dans le capitalisme contemporain
Propulsé par les médias sociaux, le masculinisme sort de l’ombre et trouve un écho dans la sphère publique, Lea Clermont-Dion, The Conversation, 19 février 2026
Des « mecs bien » aux masculinistes : anatomie du patriarcat, Sarah Andres, Lisbeth, 15 octobre 2025. Dans cet article, Lisbeth décrypte les différents courants masculinistes, interroge le continuum des violences patriarcales sur lequel ceux-ci se développent.
Les masculinistes ont d’une certaine façon bien intégré, sinon compris dans sa dimension historique et idéologique, que la domination des femmes par les hommes était menacée à terme d’être vaincue
Il ne faut donc pas réduire le masculinisme à ses tendances les plus extrêmes, réactionnaires et potentiellement violentes, mais le comprendre comme forme exacerbée,- ’extension du domaine de la lutte’ pour sauver la domination masculine -, du machisme y compris soft ou masqué, à l’image des hommes en costards du tableau de Manet, dont on voit sans peine les équivalents aujourd’hui, l’«affaire Epstein» par exemple dans les hautes sphères sociales de l’économie, de la politique et de la culture (”L’affaire Epstein révèle une classe au- dessus des lois… une classe pornopulente”, Dahlia Namian, The Conversation, 24 février 2026 / « Dans une tribune au « Monde » du 13 mars, le sociologue Éric Fassin décrit l’affaire Epstein comme « un pouvoir masculin qui se referme contre la politique féministe ». Dans l’exercice de cette domination violente, l’argent, la sexualité, le savoir et les relations sont des capitaux interchangeables. »
La condamnation relativement large du masculinisme, y compris par l’État*, n’est qu’un cache-sexe, sic, de l’idéologie mâlement genrée de la société capitaliste, la partie visible de l’iceberg capitaliste de la domination masculine. C’est un peu comme la critique du fascisme au nom de la démocratie (voir chronique 4) * cf au Sénat, Réactions de l’État face à la montée des mouvements masculinistes, 12 février 2026, Haut conseil à l’égalité… bla bla bla
Apparu comme offensive/défensive antiféminine dans le contexte d’une montée en puissance de la sensibilité féministe en général et de sa visibilité sociale et médiatique, boostée par le mouvement #metoo, l’affaire Pelicot… le masculinisme pourrait présager d’affrontements plus étendus entre hommes et femmes dans le mouvement historique de l’émancipation de celles-ci au sein des luttes révolutionnaires. C’est pourquoi il nous intéresse comme phénomène de la vie quotidienne, lieu actuel de l’affrontement de classe et de genre
Enfin, ne soyons pas sexistes en ”invisibilisant” les femmes masculinistes, car elles existent ! Là encore, c’est le contraire qui serait surprenant, puisque s’il y a domination masculine, elle ne peut qu’être hégémonique et sans frontière de genre, partie prenante de l’idéologie dominante de la classe dominante. Cela passe ”naturellement” par ”faire des enfants”, plein de petits fachos en puissance comme Madame Thorez voulait que les femmes (des) prolétaires produisent des bataillons de bébés communistes
La «trad wife», un idéal féminin extrêmement conservateur : « Un discours aux relents volontairement fascistes, masculinistes et racistes, où la maternité devient un devoir civique… Derrière leur image proprette, les « femmes traditionnelles » prônent un retour aux valeurs de la femme au foyer dévouée et silencieuse. » Cathy Remy, Le Monde, 17 mars
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Annexe 1
« La diversité et les oppositions internes, sans parler des conflits, au sein de ce courant de communisation définissent son existence et doivent être prises en compte.» Adresse de Meeting, 2003
Sur «la contradiction entre les hommes et les femmes» et «l’abolition du genre» : incompréhension ou désaccord ?
Pour TC le dépassement, dans le processus révolutionnaire, de la domination masculine conduit à envisager l’abolition de la distinction de genre entre hommes et femmes, autrement dit la fin de toutes distinctions sociales entre eux, et pour eux la disparition des hommes et des femmes. Pour d’autres féministes comme Silvia Federici, abolir la domination et la hiérarchie ne nécessite pas d’en venir à cet effacement de toutes les différences*. C’est aussi mon point de vue. Avant de l’affirmer comme désaccord, c’est d’abord pour moi un problème de compréhension
* Silvia Federici : « Ainsi, le fait de réaliser des tâches différentes n’implique pas automatiquement des degrés de pouvoir différents. La question est : quelles valeurs sont associées à ces différences ? Nous avons eu beaucoup de débats dans le mouvement féministe sur le type de société que nous voulions. Souhaitons-nous une société où l’on n’utilise plus les catégories d’homme ou de femme ? Ou voulons-nous une société où existerait encore d’une certaine manière, non pas une spécialisation, mais bien une différenciation puisque les femmes ont la capacité d’avoir des enfants ? Selon moi, les différences ne sont pas un problème, le problème c’est leur hiérarchisation. Cette dernière fait que les différences deviennent une source de discrimination, de dévaluation et de subordination. Il n’est pas nécessaire de construire une société où il n’y aurait pas de différences, nous pourrions peut-être même dire que certains différences sont bonnes.» La voie du jaguar, En lucha, juin 2012
Un problème de construction/exposition théorique
1.
En effet, sans remettre en cause l’explication par le surtravail, je ne comprends pas pourquoi les camarades de TC ont traduit leur théorisation dans les termes d’une « contradiction entre les hommes et les femmes », c’est-à-dire d’un antagonisme appelant la suppression des deux termes. À l’occasion d’échanges avec Bernard Lyon dans leur période d’élaboration (en 2008 sauf erreur), j’ai compris qu’ils avaient un problème de modélisation, de formulation dialectique, de construction abstraite articulée, pour rendre compte de la domination de genre dans la contradiction définitoire du capitalisme, et réciproquement. Je me demande s’ils ne cherchaient pas une symétrie avec la contradiction antagonique capital/prolétariat, dont l’abolition aboutit à la destruction des deux. Ainsi, par analogie, l’abolition de la domination masculine est logiquement traduite par l’abolition du genre, dans le sens de la fin historique des femmes et des hommes sociaux, la différenciation sexuelle n’étant ni appelée à disparaître ni à générer des différences sociales, sauf manipulations de masse ou révolution génétique*
* Henri Atlan, biologiste et philosophe, L’Utérus artificiel [il sera forcément intelligent, UIA ou IAU, guidé tel un bombardier larguant des mômes], 2005 : « Outre la dissociation entre sexualité et procréation, c’est une asymétrie immémoriale qui disparaîtra dès lors que les hommes et les femmes seront égaux devant les contraintes qu’impose la reproduction de l’espèce. » De quoi seront faites alors les relations entre hommes et femmes ? « De nouvelles identités féminines et masculines émergeront. Des rapports nouveaux, jamais vus nulle part, s’établiront entre celles et ceux que l’on continuera – peut-être – d’appeler hommes et femmes. (…) La parenté sera de plus en plus sociale, de moins en moins biologique. Mais rien n’est définitivement joué. » On respire, le meilleur des mondes n’est pas inéluctable…
Cette construction/exposition de TC présente un autre inconvénient. Malgré les explications qui la sous-tendent, ce qui est mis avant, pour faire simple, c’est la contradiction du capital et celle du genre, leurs articulations, et non pas d’emblée deux contradictions dans le capital. Ça sent encore son ”capitalisme + patriarcat”, peut-être sous l’influence des féministes matérialistes ?* C’est pourquoi j’ai choisi ce titre, ”capitalisme, la domination masculine nécessaire”. Ainsi, la contradiction de genre se trouve présentée au même niveau que la contradiction de l’exploitation, connue comme définissant le capitalisme, mais directement dans celui-ci comme tout subsumant. Il est évident que la structure du corpus TéCéiste antérieure à l’introduction du genre rend mal aisée la présentation concomitante sur un même niveau de ce qui est conçu comme deux contradictions
* Pour Endnotes 3, Éditorial : « Dans leur tentative de concilier une approche féministe duale avec leur théorie précédemment élaborée, TC s’est perdue dans un débat interne sur le nombre de contradictions inhérentes à la société moderne. Pour nous, parler de contradiction entre travailleurs et capital n’a pas plus de sens que d’en parler entre hommes et femmes. En réalité, la seule « contradiction entre » est celle par laquelle Marx ouvre le livre I du Capital, à savoir la contradiction entre valeur d’usage et valeur d’échange*. En définitive, les rapports sociaux capitalistes sont contradictoires car ils reposent sur l’échange de valeurs équivalentes — mesurées par le temps de travail socialement nécessaire à leur production — et, en même temps, ils sapent ce fondement, puisqu’ils tendent à écarter le travail humain du processus de production. » * note 3 : « […] On ne trouve aucune mention, dans l’œuvre de Marx, d’une contradiction entre ”capital et travail” ou ”capitalistes et ouvriers”. » Je pense qu’il peut y avoir dans l’usage du concept de ”contradiction” des raccourcis qui ne trahissent ni Marx ni la réalité du capital comme « contradiction en procès »*, mais celle entre hommes et femmes est d’une autre nature, si j’ose dire.* « Le capital est une contradiction en procès : d’une part, il pousse à la réduction du temps de travail à un minimum, et d’autre part il pose le temps de travail comme la seule source et la seule mesure de la richesse. » Marx, Grundrisse, Anthropos, 1967, tome 2, p. 222. Contrairement à ce qu’affirme Endnotes, cette contradiction ne porte pas sur valeur d’usage vs valeur d’échange…
Mais attention, il ne s’agit pas de revenir à la vision programmatiste considérant que la question féminine serait à régler dans la société socialiste : le capitalisme, c’est doublement et en même temps l’exploitation de classe et la domination masculine de genre
TC est plus ou moins conscient du problème même s’il ne le pose pas en ces termes. Voir TC 26, p. 316-318, Le sexe sans excès : « On peut se demander si, à de rares exceptions près, l’angle d’attaque synthétique est possible. Est-ce que l’existence d’une telle conceptualisation n’est pas rendue impossible par cela même dont elle devrait rendre compte ? C’est-à-dire : rendre compte de ’deux’ contradictions. » Il ne s’agit pas d’une ”synthèse” car ces deux ”contradictions” constituent une unité structurelle dans le mouvement réel. C’est leur reconstruction après les avoir séparées qui oblige à exposer une interrelation qui n’existe pas dans la réalité d’une même contradiction complexe à quatre pôles, le capital, le prolétariat, les femmes, les hommes, et non pas deux, genre et classes
En résumé on a une difficulté de modélisation entre dialectique des contradictions, toujours conçues comme binaires, à deux termes, deux contraires, deux pôles – on se demande bien pourquoi après 20 ans d’articulation théorique d’émergence, complexité et dialectique -, une difficulté de représentation topologique des inclusions réciproques défiant le sens commun de la représentation spatiale, voire, en mouvement, spatio-temporelle. Et cette difficulté à s’appuyer sur une logique dialectique complexe explique en partie celle à parler du genre dans les luttes autant que de la contradiction de l’exploitation, du fait qu’on est coincé par la modélisation théorique antérieure comme grille de lecture, quand « la formulation des acquis » n’a pas été « telle qu’elle autorise la réfutabilité de ce qui est construit sur eux. » TC28, p. 9, ou mieux dit, que la formulation de certains acquis construits sur une seule contradiction mérite d’être revue, puisqu’elle empêche de penser les ”deux contradictions” comme ayant le même poids, ce dont aucune contorsion justificative à la limite du lisible ne peut donner le change. C’est là tout sauf un problème de difficulté de lecture de TC. On ne peut pas faire passer un ravalement pour une construction neuve
2)
Dans 68 Année théorique, p. 90, c’est « «être femme» [qui] est apparu comme une contradiction », qu’il importe de citer en entier, j’y renvoie (c’est vers la fin de la brochure). L’explication est claire, mais à moins d’un raccourci, l’emploi du mot de « contradiction » est discutable : faire des hommes et des femmes des contraires trouble ma connaissance de la dialectique
- 91-92 « Si l’abolition de la distinction de genre est une nécessité du point de vue de la « réussite » de la communisation, ce n’est pas au nom de l’abolition de toutes les médiations, ce n’est pas parce que la révolution serait « suspendue » à la nécessité de cette abolition. Prendre les choses ainsi relève d’une démarche téléologique et normative. C’est dans son caractère concret, immédiat, que cette contradiction entre hommes et femmes s’impose dans la réussite de la communisation contre ce que ce rapport implique de violence, d’invisibilisation, d’assignation à une place de subordination. Si l’abolition de la distinction de genre s’impose comme une nécessité de la communisation, c’est que la contradiction qui définit les femmes existe dans la vie courante, et c’est de cette situation, de cette contradiction, dont nous partons pour parler de la nécessité de l’abolition des genres. Travail domestique, place dans la division du travail, modalités d’insertion dans le procès immédiat de production, formes « atypiques » du salariat, violence quotidienne dans la conjugalité, famille, négation et appropriation de la sexualité féminine, le viol et / ou sa menace, sont les divers fronts où se jouent la contradiction entre les hommes et les femmes, contradiction qui a pour contenu leur définition et assignation contrainte (aucun de ces éléments n’est fortuit). Tous ces fronts sont les lieux d’une lutte permanente opposant deux catégories de la société formées comme naturelles et déconstruites comme telles par les femmes dans leur lutte.
L’abolition du genre c’est l’abolition de la capacité reproductive comme distinction naturalisée. Il y aura effectivement des individus qui tomberont enceinte et des individus qui ne tomberont pas enceinte (bien qu’on peut supposer que la sexualité à risque de grossesse en aura pris un bon coup au passage), des gens qui porteront des enfants et d’autres pas (ce qui pourrait bien être différent de tomber enceinte), mais en aucun cas cette diversité ne peut engendrer une ’distinction’ si la contradiction hommes/femmes n’est plus et si, en conséquence, il n’existe plus ni hommes ni femmes. C’est-à-dire si la reproduction n’a plus un statut d’instance déterminante de classification. Cette hétérogénéité de situation ne recouvrant plus aucun enjeu du côté de la population et de la reproduction de l’organisation sociale, ne portera donc aucune distinction entre certains et d’autres sur cette base. Si l’on considère la partition de l’humanité sur la base de la reproduction comme une pure construction sociale (les catégories de population et de travail sont des catégories économiques historiques), les caractéristiques anatomiques sexuelles deviennent des caractéristiques physiques que seul un rapport social unifie comme sexe et auxquelles seul il donne un sens de distinction et de partition. »
Quoi qu’il en soit, cette exposition n’apporte pas à mes yeux une preuve satisfaisante de son exigence radicalissime – « en aucun cas cette diversité ne peut engendrer une ’distinction’ si la contradiction hommes/femmes n’est plus et si, en conséquence, il n’existe plus ni hommes ni femmes » -. Pas surprenant vu sa genèse TéCéiste que cette formulation n’ait pu faire l’objet d’un consensus au sein des théoricien.ne.s de la communisation participant ou non à la revue internationale SIC, et ce fut même une des causes de la rupture mettant fin à cette revue, comme l’explique TC25, Comme un marasme, 2015, p.15 :
« En simplifiant les choses à la limite de la caricature, on peut dire que sur cette question le collectif Sic se fractionna en trois tendances.
- Les « classiques » : le rapport entre les hommes et les femmes est un moment de la lutte de classe. Il ne fallait pas toucher à l’unicité de la contradiction entre le prolétariat et le capital. On pouvait voir dans cette position se rejouer la fin du programmatisme, l’introduction d’une contradiction entre les hommes et les femmes constituant, avec la contradiction entre prolétariat et capital, le capital comme contradiction en procès, était un insupportable coup de grâce porté au prolétariat.
- Les tenants du principe unique abstrait-logique se diffusant en une infinité d’antagonismes et de « malheurs » (principalement les camarades anglaises, cf. supra [La logique du genre]). La relation hommes / femmes n’étant qu’une manifestation de la distinction entre des activités médiatisées par le marché et d’autres non-médiatisées par le marché. Encore faudrait-il expliquer pourquoi les premières sont le fait d’individus à prostate et les secondes d’individus à utérus.
- La théorie de deux contradictions (prolétaires / capital ; femmes / hommes) le devenant l’une par l’autre, les deux procédant du travail et du surtravail, de la force de travail comme principale force productive dans tous les modes de production (capital compris) naturalisant une distinction sociale. C’était la position de TC (cf. TC 23 et TC 24 et pour un exposé rapide la brochure ”68 année théorique”, pp.85 à 92) »
Caricature ou mauvaise foi ? Comme on l’a vu, mieux vaut écouter chaque partie exposer ses désaccords. Quoi qu’il en soit je ne me reconnais pas dans cette tripartition, et je me félicite d’avoir eu le nez creux en me gardant bien, au feeling, de participer à l’aventure Sic, une auberge espagnole annoncée d’où chacun repartirait avec ses plats préparés
Par ailleurs une recherche internet à contradiction entre les hommes et les femmes n’aboutit pour l’essentiel qu’aux textes de TC, et aucune critique féministe matérialiste, marxiste ou radicale ne semble utiliser ou reprendre une telle formule pourtant connue depuis bientôt 20 ans, ce sur quoi je suis prêt à convenir de mon ignorance. Je ne m’ôte pas de l’esprit une part de bricolage dans la vision futuriste de TC, a minima dans l’exposition pour la faire tenir debout. De plus, celui, et pourquoi pas celle, qui exprimerait un désaccord se verrait renvoy.é. e, si ce n’est à son acceptation des misères faites aux femmes par les hommes, à son incapacité d’abandonner son statut actuel, soit de dominant, soit de dominée. Discussion biaisée dès lors : « t’es dans quel camp, toi ?! », j’ai connu ça chez les Stals, et l’on m’a sans modération traité de «masculiniste» dans un commentaire de dndf : je refuserais de perdre mon Y, cqfd ! Tu parles Charles, l’heure de mon dernier chromosome aura sonné depuis longtemps
Bref, pour moi, TC n’a pas résolu le problème, il l’a réglé à moindres frais théoriques pour les ”acquis” intouchables (”irréfutables”?) de son corpus, dans une surenchère conceptualiste bancale. Le temps viendra d’une réflexion sereine sur les différences entre les catégories de femmes et hommes une fois abolie la domination masculine, et notamment les implications sociales, dans la vie quotidienne sous le ”communisme”*, d’avoir un corps de femme, des implications physiques, physiologiques et psychologiques dans leurs relations et leurs activités bien au-delà de celles de la maternité, déni qui pourrait leur être plutôt nocif, c’est un comble. Les hommes qui théorisent aujourd’hui la disparition des femmes ne seront pas les payeurs, les femmes non plus au demeurant. *Ceci ”dans la mesure où il faudrait en dire quelque chose, dans les limites inhérentes à l’utopie”, comme écrit TC28 en note p.361
Reste l’hypothèse où je n’aurais rien compris au concept de genre comme distinction socialement et historiquement construite du rapport entre hommes et femmes, ou à sa lecture par TC ce qui est plus probable, et par suite à la nécessité de l’abolition du genre comme étant cette distinction même, une incompréhension en boucle tautologique ?
Quoi qu’il en soit, si c’est un désaccord, il n’a aucune incidence sur la compréhension des luttes actuelles des femmes dans celles du prolétariat et réciproquement, supposées conduire à ce moment historique, qui sont la seule base actuelle pour mesurer les limites qu’il faudrait dépasser afin d’y parvenir. On en est loin, à preuve les développements de TC concernant la présence des femmes dans les luttes, tant chez les Gilets Jaunes, TC27, 2023 p.149 à 240, que dans le Soulèvement arabe, cf la brochure sous-titrée Classes / Genre, 2014 (« ”Voici les femmes !” Quelques interrogations générales sur le privé et le public », etc.). Pour moi, ce désaccord ne méritait pas plus qu’une annexe, elle est bien trop longue
*
Annexe 2
En vérité j’ai trouvé un cas où il est question de « contradiction entre les hommes et les femmes », liée au « surtravail ». Il s’agit, décrites en 1988, de sociétés rurales africaines traditionnelles où « l’organisation de la production repose sur une contradiction identique : les femmes sont réduites à leur force de travail et assurent l’essentiel des tâches productives, tandis que les hommes contrôlent le procès de production et accaparent le surplus. » C’est une exploitation directe des femmes par les hommes, un peu, dit de façon déshistorisée, comme s’ils étaient les ”capitalistes” et les femmes les ”prolétaires”. Mais du moins est-ce intéressant, montrant que toutes les situations de domination ne se ramènent pas, même aujourd’hui, au schéma de la double contradiction dans le capitalisme. Je donne le résumé, le texte entier est en ligne
Procès de production et formes de surtravail dans les sociétés rurales africaines, exemple du Congo par Yves Guillermou, sociologue, Paris, Cah. Sci. Hum. 24 (4) 1988 : 471-485
RÉSUMÉ
« Le débat et les recherches engagés dans les années 60 sur les rapports de production dans les sociétés rurales africaines ont mis en lumière l’importance et la diversité des formes de surtravail et d’exploitation au sein de ces sociétés. L’intérêt de ce thème est d’ordre non seulement théorique mais pratique, notamment par rapport aux multiples projets de développement qui, tout en visant une amélioration « générale » des revenus et du bien-être des ruraux, risquent en fait dans bien des cas de contribuer au renforcement des inégalités et de l’exploitation, par manque d’une connaissance précise des structures sociales locales.
L’une des formes d’exploitation interne les plus importantes – bien que fréquemment sous-estimée – dans les campagnes africaines est l’exploitation de la force de travail féminine, même si ses conditions et manisfestations concrètes varient considérablement d’une société à l’autre. Ce problème est ici examiné dans le cas de trois sociétés du Congo : les Nzabi et les Beembé (sud-ouest) et les Kukuya (centre-nord).
Chez les Nzabi, les femmes travaillent en général individuellement sur des champs mis à leur disposition par leurs époux (et au profit de ceux-ci) : elles sont séparées techniquement et socialement de leurs moyens de production. Mais le système nzabi, fondé sur des règles rigides et peu adapté à un environnement en pleine mutation, est en proie à une crise profonde.
Le système Beembé au contraire fait preuve d’une remarquable capacité d’adaptation aux contraintes extérieures. Mais son efficacité économique repose sur une exploitation impitoyable du travail féminin : les femmes travaillent dans le cadre de groupes étroitement contrôlés par les hommes et la commercialisation des produits est entièrement contrôlée par les hommes.
Le système de production Kukuya se caractérise par une division fondamentale en deux secteurs : le secteur vivrier entièrement confié aux femmes, et le secteur marchand exclusivement contrôlé par les hommes. Mais tandis que les hommes n’interviennent aucunement dans le premier secteur (respectant ainsi l’organisation « autonome » des femmes), le deuxième secteur implique un apport important de travail féminin gratuit, sous le contrôle et au bénéfice exclusif des hommes.
Dans chacun de ces trois cas, si importantes soient les différences, l’organisation de la production repose sur une contradiction identique : les femmes sont réduites à leur force de travail et assurent l’essentiel des tâches productives, tandis que les hommes contrôlent le procès de production et accaparent le surplus. Certes, la situation concrète n’est en aucun cas aussi rigide, et de nombreux facteurs contribuent à la faire évoluer : mais un changement radical est d’autant plus difficile qu’il met en cause l’ensemble de l’ordre social traditionnel. »
*
Comme illustration musicale, d’abord un coup de gueule d’Anne Paceo, batteuse de jazz, contre le machisme de ce milieu jusque-là épargné par #metoo, puis deux orchestres entièrement féminins, un Big Band de 1940 avec «les meilleures musiciennes», ce qui laisse entendre qu’elles ne sont pas comparables aux hommes*, et un trio féminin d’exceptions en 2013 (vidéo). Non-mixité, autonomie et auto-organisation ?
* même schéma quand on parle des « écrivains noirs américains », par exemple
Anne Pacéo brise les codes sexistes du jazz, février 2026
Quand les musiciennes de jazz s’insurgent contre le sexisme, The Conversation, 18 janvier 2018
The International Sweethearts of Rhythm 1940, « le premier groupe entièrement féminin et racialement intégré des États-Unis » Wikipedia
Unconditional Love, Geri Allen – piano, composition, Esperanza Spalding – contrebasse et chant, Terri Lyne Carrington – batterie, Marciac, 2013
« Ma profession s’exerce dans un monde d’hommes. Je n’ai pas d’objection à en parler, à condition qu’on me parle d’abord de musique. » T. L. Carrington, with Roberta Flack and Angela Davis, Compared to what, Remix 1970/2024, beau document sur la période Black Panthers
PS : je désespère de retrouver mon travail de 2013, ‘LA’ FEMME EST L’AVENIR DU JAZZ (Female Jazz Instrumentalists)
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CAPITALISME, MARXISME, ET INTELLIGENCE ARTIFICIELLE
Repères factuels et réflexions théoriques pour un futur mal annoncé
Suscitée par une discussion ici, cette chronique est longue et j’en suis navré pour les petits lecteurs, c’est de l’écriture exclusive. Le sujet complexe et tentaculaire de l’IA, une pieuvre idéologique, n’étant à ce jour que peu ou partiellement abordé dans notre sphère théorique, il fallait en présenter une critique sous les différents points de vue, du capital comme économie politique, des exploité.e.s qui la font tourner, et de la nature qui ne fait rien… qu’en être comme jamais pressurée
Un avant-propos distingue l’IA de l’intelligence humaine, interroge l’IA et la conscience, suivi de 6 parties : 1. La fonction objective de l’IA dans la production et l’économie. 2. La critique de l’IA dans celle du capital. 3. L’IA, sa bulle, et la crise. 4. Les esclaves de l’IA de bas en haut de l’échelle sociale et du genre. 5. L’exploitation de la nature via l’IA. 6. D’autres critiques ”marxistes” de l’IA / Mon tout avec un accompagnement musical aux antipodes de l’IA, Boom boom, ou le blues minimaliste d’un illettré, John Lee Hooker
« L’IA est la plus grande menace existentielle pour l’humanité. » Elon Musk (il est jouissif de citer un éminent dirigeant capitaliste à l’appui d’idées communistes)
« D’ailleurs, Patlotch, faites gaffe chez vos associés, ça commence à parler GPT dans les commentaires, de cette manière d’« intelligence » animée au gré des machines qui fait tant de bruit. » Schizosophie, 7 mars 2026
*
avant-propos
« Les machines seront peut-être capables un jour de penser, mais elles seront toujours incapables de rêver. » Walter Lippmann, écrivain (1889-1974)
« Je pense que la grande différence entre un chercheur et un ordinateur réside dans le fait que le chercheur invente des questions. » Jean Piaget, Mes Idées, 1977. Comme quoi la confusion est antérieure à l’arrivée de l’IA proprement dite, et même à celle de l’ordinateur, voir L’histoire de l’IA par IBM, « Depuis l’Antiquité, les humains rêvent de créer des machines pensantes…»
Il faut l’affirmer fort et haut : l’intelligence artificielle n’est pas l’intelligence humaine, elles ne sont en concurrence que pour qui, les confondant, les mesure l’une à l’autre. Ce qu’explique David W. Bates dans le cerveau n’est pas un ordinateur, Le Monde du 26 février 2026 :
« Cette façon de conceptualiser l’intelligence [l’« intelligence artificielle » envisagée comme une simulation de l’intelligence humaine] aboutit à une sorte de crise philosophique. D’abord parce que les humains qui utilisent les plateformes et les infrastructures numériques « intelligentes » voient leur pensée de plus en plus soumise à une forme néfaste d’automatisation. Mais aussi parce que nous penser nous-mêmes comme des ordinateurs gouvernés par des processus automatiques, à l’heure où les capacités de l’IA excèdent désormais les nôtres, est très dangereux : les humains sont dès lors amenés à se considérer comme inférieurs aux machines. Cela contribue à alimenter l’idée qu’une intelligence artificielle générale finira par advenir et prendra toutes nos décisions à notre place. » C’est la croyance des transhumanistes, qui « pensent que les humains sont inférieurs aux machines, et que les machines vont devenir si puissantes que, pour rester à la hauteur, les humains devront fusionner avec la technologie pour devenir quelque chose d’autre, plus qu’humain. Ce fantasme dangereux…»
« Or, si ce que nous appelons les « intelligences artificielles », dont l’IA générative est une variante, sont désormais en mesure de faire des choses qu’aucun esprit humain ne sera jamais capable de faire – comme analyser simultanément des millions et des millions de paramètres de données –, elles restent des machines à prédire, à faire des pronostics. Et cela est très différent de ce que les humains peuvent élaborer avec leur propre intelligence lorsqu’ils utilisent les technologies : inventer des futurs qui ne sont pas prévisibles mais qui sont les produits de notre propre imagination, de nos désirs, de notre intelligence collective. »
L’auteur s’est « penché sur l’histoire de cette comparaison » pour « reconstituer cette tradition philosophique qui définit l’intelligence humaine par la création et l’utilisation d’outils technologiques.»
« Si la technologie en général n’atrophie pas l’intelligence « naturelle », celles de l’« ère digitale » diffèrent fortement des technologies primitives ou industrielles. Elles permettent l’automatisation de processus qui ne l’avaient jamais été auparavant. Or l’histoire de l’industrialisation nous a montré les effets néfastes que l’automatisation peut avoir sur les individus : elle les habitue à être privés de leur capacité de décision, à être moins inventifs, moins créatifs. »
Conscience, imagination, désirs, intelligence collective, intuition, créativité,… toutes qualités sans lesquelles il est exclu d’envisager que les hommes et les femmes puissent faire « leur propre histoire, non pas arbitrairement, dans les conditions choisies par eux, mais dans des conditions directement données et héritées du passé. » Marx, Le 18 brumaire de Louis Bonaparte, 1851, et même s’« il faut se débarrasser de ce ”concept” de ”conscience de classe”, que personne (Marx y compris) n’a jamais pu définir sauf comme étant toujours ce qu’il manque » (TC 28 sur Ray Brassier, p. 317), quoi qu’il en soit, « il ne peut y avoir de révolution que là où il y a conscience. » Jean Jaurès, discours à la Chambre, 28 juin 1904
Faute de quoi, chères et chers, la chronique pourrait en rester là, et votre intelligence sensible comme votre intelligence du cœur faire leurs adieux aux armes de la critique
C’est donc en tant qu’outil prolongeant l’intelligence humaine, ou interaction entre elles en tandem dont l’humain tiendrait le guidon*, que je considérerai ci-après l’IA. Mais, s’il est vrai que l’idéologie dominante est celle de la classe dominante**, jusqu’à preuve du contraire, l’IA est foncièrement un outil de et au service de la classe capitaliste
* « Il ne s’agit donc pas d’opposer l’IA à l’utilisateur humain comme deux entités séparées : ce qui compte, c’est l’entrelacement de relations qui implique personnes, algorithmes, infrastructures matérielles, logiques économiques et dispositifs politico-sociaux. C’est dans cet espace qu’émergent les dynamiques décisives pour comprendre comment l’IA agit et subit l’action. » Comment survivre à l’intelligence artificielle, Giorgio Griziotti, LundiMatin#502, 30 décembre 2025
** « À toute époque, les idées de la classe dominante sont les idées dominantes ; autrement dit, la classe qui est la puissance matérielle dominante de la société est en même temps la puissance spirituelle dominante. La classe qui dispose des moyens de la production matérielle [l’IA en est un, ndr] dispose en même temps, de ce fait, des moyens de la production intellectuelle [même remarque], si bien qu’en général, elle exerce son pouvoir sur les idées de ceux à qui ces moyens font défaut. » Marx, L’idéologie allemande, 1845
On distingue aisément en matière d’IA ceux qui disposent des moyens et ceux à qui ils font défaut, entre, d’un côté, le concepteur ou propriétaire d’une IA achetée par des entreprises comme moyen de production mis en œuvre par des agents professionnels salariés, ubérisés ou auto-entrepreneurs outillés de versions avancées ; et de l’autre côté les utilisateurs/consommateurs individuels n’ayant accès qu’aux usages limités d’une IA de faible niveau, omniportabilisée 24/7 par le smartphone, ce fabuleux vecteur d’auto-aliénation quotidienne (cf 2 et 4)
Telle une crue submergeant des terres jusque-là préservées, une vieille histoire de lutte des classes qui nous remonte comme un signe et engloutit le vécu quotidien…
l’IA, la mort sur l’inconscience
« Sapience n’entre pas en âme malveillante, et science sans conscience n’est que ruine de l’âme.» Rabelais, Pantagruel, 1532. Sapience : intelligence, sagesse, savoir
Avant d’entrer dans une critique communiste multidimensionnelle de l’IA, je veux boucler cet avant-propos sur un aspect primordial. Sans excès d’”humanisme communisateur” (encore que…), mais certes d’un point de vue éthique ou moral, rejetant l’anticipation dystopique et fantaisiste de robots devenus autonomes se retournant contre l’humanité, voyons bien que l’IA est d’ores et déjà un moyen de destruction humaine par son utilisation militaire, avec le risque, ou le cynisme, de lui déléguer la décision de tuer, visant des cibles incertaines comme à Gaza ou en Iran ”par erreur” une école de filles. Même si l’histoire et l’actualité regorgent de situations où les êtres humains sont capables, en conscience, de pareils choix, ce cas extrême d’utilisation de l’IA est emblématique du fait qu’elle n’en a pas, de conscience : « Même les meilleurs algorithmes ne peuvent ni penser, ni ressentir, ni faire preuve d’une quelconque forme de conscience de soi, ni exercer leur libre arbitre.» John Paul Mueller et Luca Massaron, Machine Learning For Dummies, 2016. Cette dimension éthique imbibe les caractéristiques capitalistes intrinsèquement nuisibles de l’IA abordées ci-après, et c’est un résultat des plus alarmants que ce dessaisissement, volontaire ou non mais irresponsable, de la maîtrise de ce qui n’est qu’un outil, menaçant d’être développé et utilisé en marteau sans maître si « Nous subissons la loi corruptrice du Borgne » (René Char, 1934)
*
- La fonction objective de l’IA dans la production et l’économie
(rédigé par Chat Gpt, ou l’IA critique de l’IA)
« L’humanité ne pose à Chapgpt que les questions qu’elle peut résoudre » (en attendant…), RS, dndf, 17 mars
« L’IA joue plusieurs rôles importants dans le capitalisme :
- Augmenter la productivité, les gains de productivité
L’IA permet d’automatiser de nombreuses tâches (analyse de données, gestion logistique, production industrielle). Cela aide les entreprises à produire plus rapidement, à moindre coût et avec moins d’erreurs par l’optimisation des chaînes d’approvisionnement, l’automatisation de tâches administratives, les robots industriels…
- Réduire les coûts de travail
Dans certains secteurs, l’IA remplace ou transforme des emplois humains, réduit donc les coûts salariaux ou réorganise le travail, avec un enjeu important de transformation du marché du travail, la disparition ou création de nouveaux métiers
- Améliorer la prise de décision économique
L’IA analyse d’immenses volumes de données pour aider à prévoir la demande, fixer les prix, optimiser les investissements, détecter les fraudes. Dans la finance, participe au trading algorithmique
- Créer de nouveaux marchés et secteurs
L’IA est aussi un moteur d’innovation. Elle crée de nouveaux produits et industries, assistants numériques, véhicules autonomes, médecine personnalisée, services basés sur les données… ce qui, générant de nouvelles opportunités de profit, attire des investissements
- Renforcer le pouvoir des grandes entreprises
Les entreprises possédant beaucoup de données, de capital et d’infrastructures informatiques ont un avantage énorme dans l’IA. Cela peut favoriser la concentration économique autour de grandes firmes technologiques comme OpenAI, Google, Microsoft ou Amazon
En résumé, dans le capitalisme, l’IA agit principalement comme un outil d’augmentation de la productivité, un moyen d’optimisation des profits, un moteur d’innovation et de nouveaux marchés, mais aussi un facteur de transformation du travail et de concentration du capital. » ChatGpt, sur ma requête le 14 mars
Fin du recours à l’IA caractérisant, formellement sans dialectique, sa fonction générale pour le capital, et place au naturel’ intellect des camarades théoriciens
*
2) La critique de l’IA dans celle du capital
Pour Théorie Communiste, dans TC27 p. 144, « Quels que soient les modèles et les stratégies mis en place : « L’IA accélère la robotisation et l’automatisation des économies industrielles et fait apparaître une géorobotique autour de cinq pays : la Chine, la Corée du Sud, le Japon, l’Allemagne et les Etats-Unis. […] Il s’agit fondamentalement de fusionner les systèmes de production et d’information pour former un ’système cyberphysique de production’ permettant la coordination de l’ensemble. A l’image d’un avion en pilotage automatique qui ajuste en permanence ses paramètres de vol, les usines de nouvelle génération doivent pouvoir s’autoréguler sans cesse. Pour fonctionner, elles s’appuient sur des plateformes de services destinées à gérer en temps réel leurs équipements. Placées dans le cloud par des géants comme Amazon Web Services ou Microsoft Azure, elles offrent une puissance de calcul capable de redimensionner en direct un appareil de production en fonction du volume de la demande. » (Thomas Gomart, Guerres invisibles, pp.170-171). Nous pouvons ajouter : « Une grande partie de la valeur industrielle se déplace donc vers ces plateformes, au risque de provoquer de nouvelles formes d’hyperconcentration et de placer l’industriel en situation de sous-traitant d’une ou plusieurs plateformes. » (Kohler et Weisz, Transformation numérique de l’industrie : l’enjeu franco-allemand, Notes du Cerfa, décembre 2018). »
- 142, « Dans ”Uberizacão do trabalho : subsunção real da viração” (Ubérisation du travail : subsomption réelle de la débrouille, cité dans Travail et révolte dans l’impasse du Brésil, dndf 2022), Ludmila Abilio souligne que les technologies qui permettent d’effectuer le contrôle du travail informel représentent une nouvelle étape de la subsomption du travail sous le capital [le livre ”Inhuman power : artificial intelligence and the future of capitalism” parle d’«hyper-subsomption», voire recension en 6]. Grâce aux gains d’économie d’échelle, à la rationalisation et à la centralisation, la gestion algorithmique du viração (débrouille, informalité) porte la productivité à des sommets inconnus. En un sens, caractériser l’«ubérisation» comme un strict processus de flexibilisation est insuffisant. Ce que les entreprises d’applications ont fait, c’est accélérer la création de connexions de plus en plus directes et rationalisées entre cette activité informe et les circuits d’accumulation. Rassemblant les fonctions de loisir, de travail, de socialisation et de contrôle au sein d’un même appareil, les smartphones matérialisent l’absence contemporaine de distinction entre temps libre et travail [le smartphone est par excellence, parce qu’individuel, l’outil d’aliénation de la vie quotidienne comme totalité englobant l’activité de travail concentrée ou diffuse, ndr]. Grâce à des algorithmes qui traitent de grandes quantités de données en temps réel, les applications qui connectent une multitude de personnes au même serveur ont permis au capital d’incorporer et d’organiser directement ce travail informel qui est une partie constitutive de l’économie brésilienne. La fameuse ubérisation du travail signifie une sorte de subsomption réelle du viração »
Quand le principal auteur de TC laisse parler son cœur, ça ne se refuse pas, p. 146 : « Mais quelle machine pourra reproduire les souffrances et les joies de Swann, les deux entremêlées, la satisfaction et la déception face à la certitude, qu’il voulait être sienne, de la trahison d’Odette et dont il veut se persuader et se soulager devant les fenêtres éclairées ou non de son appartement ? [du côté de chez Proust]
« C’est une nouvelle connexion entre la reproduction sociale et la valorisation du capital qui émerge dans laquelle la vie quotidienne est absorbée, réencastrée dans la valorisation. Alors que dans la restructuration des années 1970-1980, il ne s’agissait que du procès de travail, c’est maintenant la totalité de la reproduction sociale, l’individu dans la totalité de sa vie, qui est absorbée adéquatement dans la valorisation du capital (tout n’est pas valorisation mais tout y concourt). Nous avons là le chemin possible d’une restructuration au travers d’une énorme conflictualité mondiale : conflictualité de classes (y compris la segmentation raciale et sexuelle du prolétariat) et conflictualité d’Etats entremêlées.
« Il se peut que tout cela n’ait finalement qu’un faible impact sur la productivité, les profits et l’accumulation, il n’empêche que, pour notre sujet, les milliards de connexions quotidiennes qui, de par le monde, des bidonvilles africains aux tours de Shanghai, innervent notre vie quotidienne, sont, de même que le travail vivant dans le capital fixe, adéquatement absorbées dans les formes matérielles du rapport capitaliste en parfait accord avec la tendance à tous devenir petit entrepreneur de soi, dans tous les éléments de la vie. »
C’est ainsi que « La liberté d’auto-entreprendre génère celle de s’auto-exploiter. » Patlotch le Vieux, ici dans l’Eure
*
3) l’IA, sa bulle, et la crise
En parlant d’une bulle on attend qu’elle éclate
Alors s’ouvre un temps de concours,
Qui l’annoncera en premier ?
Voir les actualités de la bulle de l’IA
- L’«économiste marxiste» (sic) Michael Roberts, depuis 40 ans le regard noyé dans la bulle de cristal de ses courbes et graphiques, n’est jamais le dernier scientiste à compétitionner mais rarement sur le podium, et l’on devrait d’ailleurs admettre la faiblesse prédictive des théoriciens communistes, sauf à long terme, peut-être… La bulle de l’IA et l’économie étatsunienne, Contretemps, 27 janvier 2026
- La bulle de l’IA n’a rien de nouveau, Marx en a expliqué les mécanismes il y a près de 150 ans, Elliot Goodell Ugalde, The Conversation, 12 janvier 2026
L’auteur se réfère à la théorie marxiste des crises, il affirme que les investissements technologiques masquent la faiblesse économique, explique comment l’IA est devenue le dernier palliatif, avec le coût du capital spéculatif, la spéculation comme moteur de la croissance, et les droits de douane [qui] resserrent l’étau sur la croissance
« La suraccumulation produit des excédents de travail, de capacités productives et de capital financier, qui ne peuvent être absorbés sans pertes. Ces excédents sont alors redirigés vers des projets de long terme, ce qui repousse les crises vers de nouveaux espaces et ouvre de nouvelles possibilités d’extraction.
Le boom de l’IA fonctionne à la fois comme un correctif temporel et un correctif spatial. Sur le plan temporel, il offre aux investisseurs des droits sur une rentabilité future qui pourrait ne jamais se matérialiser – ce que Marx appelait le « capital fictif ». Il s’agit d’une richesse qui apparaît dans les bilans alors qu’elle repose peu sur l’économie réelle, ancrée dans la production de biens.
Sur le plan spatial, l’extension des centres de données, des sites de fabrication de puces et des zones d’extraction minière nécessite des investissements matériels considérables. Ces projets absorbent du capital tout en dépendant de nouveaux territoires, de nouveaux marchés du travail et de nouvelles frontières de ressources. »
- Un crash annoncé / Le boom boursier des actions IA, Ernst Lohoff, Palim-Psao, 18 décembre 2025
Ce texte est une bonne antidote à la suraccumulation de bêtises en ligne, véritable bulle idéologique pas près d’éclater. Il se termine sur ce pronostic : « L’éclatement de la bulle IA n’affecterait pas seulement un secteur économique, mais déclencherait une crise générale. Cela vaut bien sûr en premier lieu pour le berceau des géants de la technologie. À l’ère du capitalisme axé sur la dynamique des marchés financiers, les États-Unis ont déjà été à l’origine de deux crises qui ont secoué l’économie mondiale : l’éclatement de la bulle Internet et la grande crise financière de 2008. À chaque fois, la récession a été surmontée grâce à l’apparition de nouvelles bulles encore plus importantes aux États-Unis, qui ont permis à l’économie mondiale de renouer avec la croissance. Cependant, l’éclatement de la bulle de l’IA pourrait bien signifier la fin du rôle des États-Unis en tant que berceau de toutes les bulles mondiales. »…
… autrement dit un énorme ratage de la tentative inespérée pour les États-Unis de sortir par le haut de la crise de la mondialisation américain
TC comme en écho, dans Brève histoire de la mondialisation sous supervision américaine et de sa sénescence, TC 28 p. 183, ou chez dndf la fin du ”Propos d’étape, Foire d’empoigne dans la crise…” : « La reconnexion entre valorisation du capital et reproduction de la force de travail que vise la politique actuelle des États-Unis (Trump, 2025) passe par la réorganisation, à leur profit, de la hiérarchie mondiale actuelle en crise, en exacerbant les fondements de leur domination tout en reconnaissant les changements survenus, engendrés par cette domination même, à laquelle la Chine a su s’articuler pour sa propre politique de développement. De là, son énorme point faible : elle ne peut alors n’être qu’une reconnexion très fragile, non seulement au niveau mondial, mais encore, dans son objectif et dans sa limitation même au territoire du capitalisme national américain. »
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4) Les esclave.e.s de l’IA de bas en haut de l’échelle sociale genrée
« Comment [ce maître] oserait-il vous assaillir, s’il n’était d’intelligence avec vous ? » La Boétie, Discours de la servitude volontaire, 1574
Des petites mains aux ingénieurs et ingénieuses, des crève-la-faim aux entrepreneurs d’eux-mêmes, hommes et femmes plus encore, tous embringués dans la fuite en avant de l’intelligence du capital, où tel est pris épris qui croyait prendre
4.1. Les annotateurs de données essentiels, in ”Esclavage moderne : derrière l’essor de l’IA générative, une main d’œuvre invisible et précaire, Charente Libre, 28 octobre 2025, « Tant qu’elle reste basée sur l’apprentissage automatique », l’IA a toujours besoin de vérification humaine, résume Antonio Casilli, professeur de sociologie à l’Institut Polytechnique de Paris qui a enquêté dans plus de 30 pays sur ce qu’il appelle le « travail du clic ». Il faut des humains en amont pour mettre en état les données qui abreuvent les modèles, mais aussi en aval pour évaluer la pertinence des réponses.
Les annotateurs de données ont souvent entre 18 et 30 ans et sont faiblement rémunérés malgré un haut niveau d’études. Ils viennent majoritairement de pays à faible revenu, même si cette activité progresse aussi aux États-Unis ou en Europe où les rémunérations sont beaucoup plus élevées.
Au Kenya, Remotasks, autre filiale de Scale AI, paye ses annotateurs de données environ 0,01 dollar pour une tâche pouvant prendre plusieurs heures, d’après Ephantus Kanyugi qui dénonce « de l’esclavage moderne ». « Les gens développent des problèmes de vue, de dos, ils souffrent d’anxiété et de dépression à force de travailler jusqu’à 20 heures par jour ou six jours par semaine pour une paie dérisoire et parfois pas de paie du tout » »
Reportage ARTE : les petites mains de l’IA. Vidéo 24 mn, 22 septembre 2025
4.2. Plus de travail… disponibilité permanente… intensification des cadences…
L’IA rend plus productif, plus rapide, tenant la promesse longtemps vantée des géants de la tech, mais elle ne réduit pas le travail, elle l’intensifie, alerte une étude, BFM Tech, 13 février 2025 :
« La frontière entre le travail et le temps libre n’a pas disparu, mais elle est devenue plus facile à franchir.
Dans le détail, la Harvard Business Review a constaté trois formes d’intensification du travail. Pour commencer, les employés se sont mis à effectuer davantage de tâches, assumant de plus en plus de responsabilités qui incombaient à d’autres auparavant. Des designers ont écrit du code, des chercheurs ont fait le travail des ingénieurs et d’autres salariés ont effectué des tâches qu’ils auraient en temps normal externalisées, reportées ou évitées.
Pour nombre de ces employés, l’utilisation de l’IA s’est avérée être un coup de pouce cognitif stimulant, en leur permettant d’essayer des choses hors de leur domaine d’expertise. Ils sont devenus moins dépendants les uns des autres grâce à ces outils, qui offraient aussi directement des retours et des corrections.
Les effets n’étaient malheureusement pas que positifs. Parce qu’ils n’étaient plus les seuls à s’occuper de la programmation informatique, des ingénieurs ont par exemple passé plus de temps à guider, examiner et corriger le code écrit par leurs collègues avec l’aide de ces outils ou entièrement par ces derniers, devenant des coachs pour ces amateurs de vibe coding.
Ce travail s’est ensuite intensifié en s’immiscant petit à petit pendant les pauses des employés. Ils se sont mis à utiliser l’IA lors du déjeuner, lors de réunions ou encore juste avant de quitter leur bureau, pour qu’elle travaille pendant leur absence.
Et pourtant, les salariés n’avaient pas l’impression, au début, de travailler davantage. Au contraire, ces actions ont permis de réduire les pauses naturelles au cours d’une journée de travail. Leurs interactions avec l’IA s’apparentaient par ailleurs plus à une conversation qu’à du travail, facilitant les débordements involontaires sur les matinées ou soirées. Et évidemment, leurs pauses sont devenues moins reposantes.
« Vous penseriez peut-être que, grâce à l’IA, vous seriez plus productif, que vous gagneriez du temps et que vous pourriez travailler moins. Mais en réalité, vous ne travaillez pas moins. Vous travaillez autant, voire plus », a résumé un ingénieur.
De 9 heures à 21 heures, six jours par semaine : le rythme de travail « 996 » de plus en plus valorisé dans les start-up françaises, Gabrielle Meulle, Le Monde, 9 mars 2026
« Portées par la course à l’IA, certaines entreprises valorisent l’engagement total de leurs salariés et la disponibilité permanente comme conditions de réussite, malgré la loi. »
4.3. IA générative : les femmes plus exposées que les hommes, OIT, 5 mars 2026 : « Un nouveau rapport de l’OIT révèle que les femmes sont davantage exposées aux risques professionnels, car elles sont concentrées dans des tâches plus susceptibles d’être automatisées et restent sous-représentées dans les secteurs technologiques et scientifiques.»
4.4. Ajoutons que l’IA fait de chaque utilisateur un esclave potentiel, s’il ne parvient pas à se déprendre de sa mainmise, une servitude volontaire smartphonisée, auto-aliénation quotidienne. Voir en 2) Ludmila Abilio : « les smartphones matérialisent l’absence contemporaine de distinction entre temps libre et travail. » Lire l’enquête très documentée de Brice Costa, Plutôt que les réseaux sociaux, inter-disons le smartphone, LundiMatin#510, 24 février 2026
4.5. Invitation…
… à guetter comment cette perniciosité de l’IA contre les individus au travail pourraient provoquer des résistances dans la vie quotidienne ou des formes d’apparition nouvelles des luttes, traduisant un tournant dans le mouvement réel des contradictions de classes
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5) L’exploitation de la nature via l’IA
Si l’on considère le capitalisme comme double exploitation de l’humain et de la nature, bien qu’en un sens différent, l’IA bat en la matière tous les records
« Si bien que la production capitaliste ne développe la technique et la combinaison du procès de production social qu’en ruinant dans le même temps les sources vives de toute richesse : la terre et le travailleur. » Marx, Le Capital, livre I, p. 566. Cité par Alain Bihr, L’écocide capitaliste, tome 1, p. 32, Syllepse 2026
« C’est seulement avec lui [le capital] que la nature devient un pur objet pour l’homme, une pure affaire d’utilité ; qu’elle cesse d’être reconnue comme une puissance pour soi ; et même la connaissance théorique de ses lois autonomes n’apparaît elle-même que comme une ruse visant à la soumettre aux besoins humains, soit comme objet de consommation, soit comme moyen de production*. » Marx, Manuscrits de 1857-1858 (Grundrisse), Éd. sociales, 1980, tome I, p. 349, cité par Jean-Marie Harribey, Marx, productiviste ou précurseur de l’écologie ? 2018, et par A. Bihr, id. tome 2, La nature réifiée, p. 341
* voir en avant-propos, l’IA comme ”moyen de production matérielle et intellectuelle” en référence à L’idéologie allemande
- Thèses pour une critique écosocialiste de l’intelligence artificielle, Daniel Tanuro, Alencontre, 11 février 2026
« L’IA accélère la catastrophe sociale-écologique, climatique en particulier. Son développement précipite le franchissement de « points de bascule ».
« Les data centers étasuniens consommaient, en 2023, 17 milliards de litres d’eau, et ce chiffre devrait plus que doubler d’ici 2028. Au niveau mondial, les 8000 data centers consommaient en 2024 460 TWh d’électricité/an, auxquels devraient s’ajouter en 2026 de 160 à 590 TWh (par rapport à 2022) – soit respectivement la consommation annuelle de la Suède et de l’Allemagne. Les émissions de CO2 dues à ces infrastructures tripleront entre 2020 et 2035, selon l’AIE (Agence internationale de l’énergie). L’extraction des terres rares nécessaires à l’IA engendre globalement 13 milliards de tonnes de déchets/an, et certaines études en projettent plus de cent fois plus en 2050. Les pauvres des pays pauvres sont touché.e.s le plus durement par ces effets, soit directement par l’exploitation minière et l’épuisement des ressources hydriques pompées par les centres de données délocalisés, soit indirectement par la perte de biodiversité et les événements climatiques extrêmes.»
- L’IA générative a le potentiel de détruire la planète (mais pas comme vous le pensez), Emma Bougerol, Basta ! 2 avril 2025
« Le risque premier avec l’intelligence artificielle n’est pas qu’elle s’attaque aux humains comme dans un scénario de science-fiction. Mais plutôt qu’elle participe à détruire notre environnement en contribuant au réchauffement climatique.»
- L’insoutenable coût écologique du boom de l’IA, Nastasia Hadjadji, Reporterre, 24 février 2024
« L’intelligence artificielle est très gourmande en énergie et en matières premières. Sans remettre en cause leur activité, ses promoteurs s’en remettent à une version améliorée de l’IA, supposément plus ”verte” et plus ”sobre”. »
« IA ne rime pas avec climat. Le boom actuel du secteur de l’intelligence artificielle (IA) met notamment en péril les plans « net zéro » des grandes entreprises technologiques. Un récent graphique tiré du bilan trimestriel de Microsoft montre qu’à mesure que ses investissements dans l’IA explosent, le géant technologique s’éloigne de la neutralisation de ses émissions carbone d’ici 2030.»
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6) D’autres critiques ”marxistes” de l’IA
La plupart des critiques marxistes de l’IA sont le fait de théoriciens héritiers du programmatisme ouvrier (voir chronique 3), dans le sens où ils promeuvent une transition socialiste au communisme. À lire donc avec un filtre communisateur concernant l’IA et le post-capitalisme
Au demeurant s’opposent ceux qui voient l’IA favoriser* ou non le communisme. Ce critère ne nuit pas nécessairement à la pertinence de leurs critiques de l’IA pour le capital
* je n’examine pas cette éventualité dont on trouvera des exemples à IA et communisme, relevant parfois d’utopies technologiques rappelant le Situationnisme, genre ’le communisme c’est les soviets plus l’automation’. Débat nécessaire mais qui sort de mon sujet
- « Pouvoir inhumain ». Intelligence artificielle, capitalisme et lutte pour le communisme, Juan Duarte, Révolution permanente, 12 février 2025, traduit de l’espagnol
Sur le livre de Nick Dyer-Witherford*, Mikkola Attle Kjosen et James Steinhoff, Inhuman Power. Inteligencia artificial y el futuro del capitalismo, Prometeo, 2024. * Auteur en 2015 de Cyber proletariat
Qu’il y a-t-il « d’intelligent » dans l’Intelligence Artificielle ? Dans quelle mesure peut-elle transformer le capitalisme et quelle place peut-elle trouver dans un projet communiste et révolutionnaire ? Recension d’un livre clé pour examiner la promesse prométhéenne des barons du capitalisme de la Silicon Valley.
« Nous lisons l’IA et le marxisme – écrivent les auteurs – l’un à travers l’autre. L’IA à travers le marxisme, parce que l’analyse marxienne du capitalisme représente l’étude critique la plus approfondie de l’amalgame entre la marchandisation et la technologie qui conduit aujourd’hui le développement de la première. Marx à la lumière de l’IA, parce que l’IA problématise l’exceptionnalisme humain, l’agentivité et le travail d’une manière qui remet profondément en question les hypothèses marxistes et exige donc un examen minutieux de la part de ceux qui partagent l’aspiration marxienne à une révolution et au-delà du capital. »
« La thèse générale du livre est que l’IA pourrait devenir une « condition générale de la production capitaliste », comme le transport ferroviaire ou maritime et aujourd’hui l’électricité, et provoquer un saut vers l’IA véritable, l’IA générale ou la super IA. L’ouvrage est divisé en trois chapitres qui développent cette thèse générale : 1) les moyens de cognition et la possibilité de l’IA comme « condition générale de la production » ; 2) l’automatisation de l’usine sociale et les changements dans le travail ; et 3) la perspective de l’IA générale et ses implications stratégiques pour le communisme.»
La recension comporte une critique particulièrement intéressante de ce livre, sur deux points, le rapport entre IA et intelligence humaine (voir avant-propos), « le second axe problématique concerne la lecture de Marx que propose les auteurs, qui soulève au moins deux interrogations. La première touche au fait que les concepts de travail et de classe sociale incluent la possibilité pour cette classe de subvertir consciemment l’ordre capitaliste. En d’autres termes, le concept de travail – et de classe sociale et de lutte des classes – va bien au-delà de ce qu’une machine peut accomplir grâce à ses capacités, mais demeure liée à la totalité du capitalisme et du processus d’accumulation.[…] Le deuxième problème concerne l’extension du concept d’intelligence aux machines, que les auteurs présentent comme une manière de contrebalancer l’anthropocentrisme supposé de Marx. Comme nous l’avons vu, ils définissent l’intelligence d’un point de vue cognitiviste réductionniste et anhistorique. Lorsqu’il s’agit de rendre compte de ce prétendu anthropocentrisme, ils citent Marx lui-même tout en se contredisant (ce qui n’est pas surprenant) »
- Penser politiquement les mutations du capitalisme à l’ère de l’intelligence artificielle, Maxime Ouellet, Nouveaux Cahiers du Socialisme – No.31 – Hiver 2024.
Les sous-titres : . Une forme de technologie spécifiquement capitaliste
. Intelligence artificielle et transformations institutionnelles du capitalisme avancé
. La dissolution de la société dans la régulation algorithmique du social
. Penser un monde postcapitaliste et postnumérique :
« Pour penser politiquement une sortie du capitalisme à l’ère numérique, il faut se défaire de la conception fallacieuse selon laquelle il suffirait de mettre en place des règles éthiques afin d’encadrer l’usage de l’intelligence artificielle afin que l’innovation technologique soit plus équitable, plus représentative de la diversité et plus inclusive. L’intelligence artificielle est une technologie spécifiquement capitaliste en ce qu’elle est le produit du « national-security, techno-financial, entertainment-surveillance complex ». L’intelligence artificielle correspond à l’aboutissement de la logique d’abstraction et de quantification de l’activité humaine qu’on retrouve au fondement de la domination dépersonnalisée du capitalisme. Comme la marchandise, la technique moderne agit comme un fétiche, c’est-à-dire qu’elle fait écran. L’intelligence artificielle masque les immenses flux d’énergie humaine et naturelle nécessaires à son fonctionnement, elle fait donc écran sur le fait que son « usage » est prédéterminé par des impératifs productivistes et destructeur de l’environnement.»
- Marx va avoir raison (IA et lutte des classes), Frédéric Lordon, Le Monde diplomatique, 2 mars 2026 :
« L’explosion des capacités de l’IA, l’ampleur du déclassement qui va s’en suivre, vont révolutionner le paysage de classes comme aucun marxisme arrêté sur « la classe ouvrière sujet de l’histoire » n’aurait pu l’imaginer. » Aucune sympathie pour l’horripilant préducateur des Nuits Debout, mais il met ici le doigt sur quelque chose qui rappellerait le devenir de l’interclassisme selon Théorie Communiste, si n’était l’autoglorification de son rôle de guide des « légumes politiques » de la classe moyenne supérieure, la sienne et des lecteurs du Diplo, menacés d’être remplacés par les machines, auxquels « Il va falloir parler — pas comme ça, sans doute. Mais il va falloir leur parler — pour les sortir de leur état de légumes politiques. Il paraît qu’il faut parler aux plantes, ça les aide à grandir – enfin, c’est ce qu’on dit. » Détournant le Cardinal de Retz, « ce qui est méprisable n’est pas toujours à mépriser », Debord disait « ce qui est méprisable mérite le mépris. » Comme dans la chanson de Marseille, les légumes entreront dans la soupe des luttes et nos enfants dans la carrière, quand les Lordon n’y seront plus
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Sans conclure, je livre cette sentence à vos méditations : « Dans la société de connexion, il n’y a pas de lutte des classes.», Manifeste du parti grumeliste, LundiMatin #512, 16 mars 2026
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John Lee Hooker, Boom boom, 1969, Festival d’Antibes
Hooker – gtr vcl ; Sunnyland Slim – pno ;
Willie Dixon – bass ; Johnny Shines – gtr ; Clifton James – drums
J’ai choisi, comme accompagnement musical, ce qui me semblait le plus loin d’une intelligence artificielle, le blues, à travers une de ses figures historiques, John Lee Hooker, avec une concession, puisqu’il joue ici d’une guitare électrique qui, comme l’écrit Flaubert dans son Dictionnaire des idées reçues, n’a pas le ”naturel” d’une guitare acoustique. Mais, pour citer Lénine « Le communisme, c’est le pouvoir* des Soviets plus l’électricité. » 1920, ici. * J’ignore si en russe il a dit ”pouvoir” ou ”gouvernement” ; dans les deux cas, que Dieu me pardonne, ça reste en deçà de l’auto-abolition du prolétariat…
« Je n’étais jamais à l’heure [pour le concert] ; j’arrivais toujours en retard. Et elle [la barmaid Willa] n’arrêtait pas de dire : « Boum boum – encore en retard ! » Tous les soirs : « Boum, boum – encore en retard ! » Je me suis dit : « Hmm, ça pourrait être une chanson ! »… Je l’ai composée, j’ai trouvé les paroles, je l’ai répétée, et je l’ai jouée sur place, et le public était en délire.»
« Probablement né entre le 17 et le 22 août 1917 près de Clarksdale dans l’État du Mississippi, John Lee Hooker est le dernier d’une famille pauvre de onze enfants. Durant sa prime enfance, il n’est exposé à la musique que sous la forme de chants religieux tels que le gospel, seule forme musicale que son père, pasteur, autorise à sa famille. Il ne se familiarise avec le blues qu’après la séparation de ses parents en 1921 et le remariage de sa mère avec Willie Moore, ouvrier agricole et bluesman à ses heures, qui lui apprend des rudiments de guitare. Toute sa vie, John Lee Hooker rend hommage à son beau-père, qu’il considère à l’origine de son style très personnel. En 1923, son père meurt. À l’âge de 15 ans, John Lee fuit son foyer. Il ne revoit jamais ni sa mère ni son beau-père.
Après diverses péripéties sur lesquelles les sources diffèrent, il s’installe en 1943 à Détroit, alors capitale de l’industrie automobile, dans l’intention d’y exercer un travail d’ouvrier. Dans le même temps, il tente de trouver des engagements de musicien dans les bars et les bordels de Hasting Street, le quartier des plaisirs de la ville. Il y connaît des débuts difficiles dus au manque de puissance sonore de son instrument : il faut parvenir à couvrir le bruit des consommateurs, voire des orchestres concurrents. Il adopte donc très tôt les premières guitares électriques, qui permettent de jouer plus fort, et développe un style agressif et hypnotique, en exploitant au mieux les nouvelles possibilités des amplificateurs à lampes : la distorsion naturelle des lampes saturées et le trémolo (un des premier effet électronique). Les meilleurs exemples sont les albums Jack O’ Diamonds (1949) et Don’t turn me from your door (1953) . En 1948, il enregistre son premier disque, Boogie Chillen , dans un style rudimentaire, très proche de la parole, qui devient sa marque de fabrique. En février 1949, le titre se classe no 1 dans les charts R&B du Billboard magazine.
Les musiciens noirs étant très mal payés à cette époque, Hooker, malgré le succès de ses disques, est contraint de courir les studios et les contrats, enregistrant parfois plusieurs fois le même morceau, avec des variations minimes, sous des pseudonymes tels que « John Lee Booker », « Johnny Hooker » ou « John Cooker ». Sa musique, très libre sur le plan rythmique, supportant mal l’accompagnement, il est le plus souvent enregistré seul, marquant le rythme à l’aide d’une planchette de contreplaqué fixée sous sa chaussure. En novembre 1951, I’m in the Mood se classe no 1 des charts R&B du Billboard, pendant quatre semaines de suite.
À la fin des années 1950, les temps sont durs pour les musiciens de blues américains comme John Lee Hooker : une partie du public noir se désintéresse de leur musique au profit du rhythm and blues, plus entraînant et dansant. Quant au public blanc, le marché très compartimenté de la musique aux États-Unis à cette époque-là, allié à la ségrégation, empêche son accès au blues [et sa musique est le rock & roll, sans que les Blancs sachent ce qu’il doit au blues, ndr]. Durant cette période, de nombreux bluesmen, ne parvenant plus à survivre de leur art, sont contraints de redevenir ouvriers ou métayers. John Lee Hooker parvient tant bien que mal à se maintenir à flot, mais sa carrière stagne.
Fin 1961, il enregistre Boom Boom, qui rencontre le succès dès sa parution l’année suivante, se classant 16e du Hot R&B et 60e du Billboard Hot 100… » Wikipedia
J’ai assisté en 1977 à un concert de John Lee Hooker à Mantes-la-Jolie, et je crois me souvenir qu’il joua en solo, sans accompagnateur, mais j’ai un doute et n’en trouve aucune trace. En 2024, après un concert du bluesman Cisco Herzhaft chez Zabu à Tourneville, j’ai dîner à sa table, blablas entre guitareux… en 68, il avait accompagné John Lee Hooker, une gageure et une galère de musicos selon lui, car Hooker était réputé ne pas respecter un nombre de mesures fixes, tel que 12 dans le blues, sauf dans Boom boom justement, ce qui explique peut-être sa fréquente reprise par les rockeurs, de The Animals en 1965 à Bruce Springsteen, 1988 live in Berlin, RDA
D’après Cisco, Hooker ne savait lire ni écrire, qu’aurait-il fait de l’IA, qu’aurait-elle fait de lui ?
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CHRONIQUE DE LA MISÈRE
Pauvreté, genre, ’race’, et luttes dans le cours de l’économie politique
« Ah ! La faim ! La faim ! Ce mot-là, ou plutôt cette chose-là, a fait des révolutions ; elle en fera bien d’autres !» Gustave Flaubert, Agonies, 1838, « Pensées sceptiques, bizarres, incorrectes comme l’âme, elles sont l’expression de son cœur et de son cerveau. » Il a 17 ans, ignore tout de l’intelligence artificielle, le pauvre…
« Enfin la loi, qui toujours équilibre le progrès de l’accumulation et celui de la surpopulation relative, rive le travailleur au capital plus solidement que les coins de Vulcain ne rivaient Prométhée à son rocher. C’est cette loi qui établit une corrélation fatale entre l’accumulation du capital et l’accumulation de la misère, de telle sorte qu’accumulation de richesse à un pôle, c’est égale accumulation de pauvreté, de souffrance, d’ignorance, d’abrutissement, de dégradation morale, d’esclavage, au pôle opposé, du côté de la classe qui produit le Capital même. » Marx, Le Capital I VII XXV IV, Formes d’existence de la surpopulation relative… 1867
« Si tu fais la queue pour pointer,/ La misère ne disparaît pas pour autant,/ Oui, pauvre homme, qui t’as licencié là-haut ?» La chanson du pointage, Hanns Eisler, 1932. Cité dans Hanns Eisler, Musique et politique, Albrecht Betz, 1976 trad. 1982, p. 85
« Salauds de pauvres ! » Jean Gabin, Bourvil, La traversée de Paris, Claude Autant-Lara, 1956
« Madame la misère écoutez le tumulte / Qui monte des bas-fonds comme un dernier convoi » Léo Ferré, 1969
« C’étaient des gens qui ne pouvaient pas payer leur note de gaz ni d’électricité, ni d’eau. Ils vivaient dans une grande pauvreté. Et un jour, un homme est venu pour couper l’eau dans la gare qu’ils habitaient. Il a vu la femme, silencieuse. Le mari n’était pas là. La femme un peu arriérée avec un enfant de quatre ans et un petit enfant d’un an et demi. L’employé était un homme apparemment comme tous les hommes. » Marguerite Duras, La vie matérielle, p.101, 1987
« En réalité, le système économique moderne est unique dans l’histoire : aucun mode de production antérieur n’a jamais produit une telle masse de misères comparables à celles dont souffrent aujourd’hui les deux tiers de l’humanité » M. Rahnema & J. Robert, La puissance des pauvres, 2008, p.39
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Successivement : Introduction, l’exploitation capitaliste, c’est aussi la pauvreté qu’elle produit. 1. Les surnuméraires sont-ils un sujet révolutionnaire ? (Parenthèse intelligente ?) 2. De ”la population sensibilisée à la pauvreté” par l’État aux émeutes des pauvres contre l’État (‘race’ et classe). 3. La pauvreté des femmes à la croisée de l’exploitation capitaliste et de la domination masculine. 4. Pour conclure rapidement. / Comme accompagnement, la musique, rejouée par le trio de jazz contemporain ”Das Kapital”, d’un compositeur marxiste « fils d’un philosophe et d’une ouvrière qui savait ce qu’était la pauvreté et la lutte »… cherchez pas, ça ne s’invente plus
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introduction
En 2013 dndf avait repris en Une mon commentaire L’EXPLOITATION CAPITALISTE, c’est aussi la pauvreté qu’elle produit, une série de liens vers des articles et des organismes donnant des statistiques françaises ou mondiales sur le sujet, tel, en 2025, Comment évolue la pauvreté en France ? Observatoire des inégalités. Voici ce texte :
« En tant que communistes, nous ne considérons pas le monde divisé essentiellement en «riches» et «pauvres». Pour autant cette réalité est bien une motivation de notre combat. Tout le monde reconnaît que les riches se trouvent plutôt dans la classe capitaliste, les pauvres dans le prolétariat, bien que cela ne les définisse pas comme classes antagonistes.
Mais la compassion, voire la nécessaire «charité» quand elle n’a pas pour fin d’entériner l’exploitation, ne sont pas les seules raisons de s’y intéresser.
La pauvreté, son degré, son étendue, ses évolutions, sont une donnée importante pour connaître l’état du monde capitaliste. Si tous les pauvres ne se révoltent pas, c’est néanmoins massivement sur la base de leurs conditions matérielles de vie qu’ils le font, pour les améliorer ou en changer.
Aujourd’hui, c’est de plus une donnée théorique incontournable, autrement nommée «paupérisation», comme phénomène social d’appauvrissement de telle population, jusqu’à menacer sa reproduction, donc son utilité comme force productive pour le capital.
Comme le dit la théorie, le capital a un problème avec la population, parce qu’il lui faut l’entretenir comme force de travail exploitable tout en évitant qu’elle lui coûte trop. Se débarrasser des «inutiles» est donc une condition du maintien du taux de profit, comme faire la guerre pour se débarrasser des armes et relancer leur production, la concurrence entre capitalistes…
L’exploitation est donc aussi une guerre du capital contre les pauvres. Une guerre qui lui est d’autant plus nécessaire dans la crise. Une guerre organisée par la faim et la maladie, la police et la pollution.
Concrètement, la crédibilité d’un discours théorique passe aussi par sa capacité à prendre en compte la pauvreté, de même que l’efficacité des luttes communisatrices, comme toute lutte ouvrière, passera par la prise en charge des masses de pauvres que produira la crise ouverte de reproduction du système capitaliste, par leur intégration dans le camp communisateur.
Pour toutes ces raisons, il ne faut pas faire comme si parler de la pauvreté relevait d’une évidence, un fond de commerce communiste, comme si nous le savions bien sans avoir à le dire, ou le dédaigner comme étant de la morale compassionnelle. »
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13 ans après je cherche le rapport entre la pauvreté et les luttes, ou comment se théorise aujourd’hui leur relation
1) les surnuméraires sont-ils un sujet révolutionnaire ?
Dans MISÈRE ET CRISE/Actualité de la théorie critique, Endnotes 2024, le mot misère n’apparaît qu’une fois, en sous-titre page 103. La ”paupérisation” y est liée à la ”désindustrialisation” en référence à Marx, ”misère” est sous sa plume : « C’est la raison pour laquelle, dans une société capitaliste « l’accumulation de richesse à un pôle », celui du capital, est nécessairement « accumulation de misère » pour les travailleurs. », Le Capital, livre I
« Misère et dette » est cité en note, tiré du recueil Endnotes, Histoire de la séparation, Vie et mort du mouvement ouvrier, Sans soleil, 2024. Martin B. en fait une recension pour (Re)bonds :
« Le second chapitre, intitulé « Misère et dette » s’intéresse à la théorie de la paupérisation de Marx en lien avec sa théorie des crises du capitalisme, et plus particulièrement à la crise de la reproduction du rapport capital-travail. Ce chapitre insiste sur le discrédit subi, durant les Trente Glorieuses, par cette théorie de la paupérisation et des crises chez Marx, et en quoi la situation actuelle éclaire ces théories sous un jour nouveau. Cet article s’interroge aussi sur la réalité des reprises économiques succédant aux crises, et en particulier leur capacité à générer de l’emploi et non du chômage de masse. La notion de « surpopulation relative », déjà abordée dans le chapitre précédant, est donc à nouveau abordée ici. Cette notion désigne les travailleur.ses expulsé.es d’une branche d’industrie du fait des gains de productivité mais qui ne trouvent pas de travail dans une autre, iels deviennent donc « superflu.e.s » au regard du travail disponible, excédentaires uniquement par rapport à l’accumulation du capital. Tout le chapitre cherche à démontrer que malgré l’alternance de phases d’expansions et de récessions du capital, la tendance générale est à la hausse de cette population. Le chapitre se conclut sur une réponse aux objections classiques et consensuelles faites à cette analyse et prenant pour exemple la Chine. »
On le voit, notre milieu théorique est théoriquement sensible à la misère, ça ne mange pas de pain (sic) et pas question de perdre son âme communiste, même si le premier réflexe n’est pas de participer aux luttes qu’elle provoque, trop loin, ou peut-être parce qu’aujourd’hui les théoriciens ne souffrent de la faim que mentalement… « Ma femme est malade, la petite Jenny est malade, Léni a une sorte de fièvre nerveuse. Je ne peux et je ne pouvais appeler le médecin, faute d’argent pour les médicaments. Depuis huit jours, je nourris la famille avec du pain et des pommes de terre, mais je me demande si je pourrai encore me les procurer aujourd’hui » Lettre de Marx à Engels, 4 septembre 1852. Son fils Edgar meurt de sous-alimentation à 9 ans, en 1855
On comprend que si les « superflu.e.s » ou « surnuméraires » peuvent être un sujet théorique, les miséreux, les pauvres comme tels non, puisqu’ils ne sont dans un rapport théorique au capital qu’en tant que travailleurs exploités, ou justement sans-travail, de trop. Pauvre ”pauvre”, t’es même pas un concept !
TC fait toutefois cette remarque que « le terme de ”pauvre” [ne fait pas] disparaître l’organisation de classe de la société. » 68, année théorique, suppl. à TC24, 2015, p.100. Encore faut-il saisir la société comme organisation de classes… Pour paraphraser la citation en exergue du blog troploin, chaque fois qu’à la place d’exploités, je lis ”pauvres”, je me demande quel mauvais coup on prépare contre les exploités *
* J’ai proposé ici comment distinguer les usages de ”classe exploitée” en ”classe ouvrière” ou ”prolétariat” selon le contexte d’exploitation ou de lutte contre elle
Pour Robert Castel en 1995 dans Les métamorphoses de la question sociale, une chronique du salariat, « Les surnuméraires ne sont même pas exploités car, pour l’être, il faut posséder des compétences convertibles en valeur sociale. Ils sont superfétatoires… S’ils ne sont plus au sens propre du mot des acteurs, parce qu’ils ne font rien de socialement utile, comment pourraientils exister socialement ? », ils sont « inutiles au monde » comme on disait déjà à la fin du Moyen-âge. Pour TC qui ne le prend pas pour une collection d’individus singuliers particularisés comme travaillant ou non (précaires, chômeurs, et donc surnuméraires), le prolétariat est exploité comme un tout faisant, en tant que classe, face au capital en subsomption réelle de la société : pas d’échappatoire, tu bosses ou tu crèves, mais en ’prolétaire’
Cela dit, à mettre autant les surnuméraires au cœur de la théorie, ne l’éloigne-t-on pas de l’exploitation dans la production/reproduction quotidienne, au risque de déplacer la contradiction de classes et la définition d’un sujet révolutionnaire ? *
* Pour TC28, 2026, Sur Stoff, p. 281 : « Les surnuméraires ne définissent pas le prolétariat [sinon l’exploitation comme contradiction de classes est alors invisibilisée, p.280], ils existent dans la contradiction qu’est l’exploitation, c’est-à-dire dans la relation contradictoire fondamentale entre travail nécessaire et surtravail, l’un et l’autre n’existant qu’en supprimant son opposé nécessaire. »
Ce sont deux choses différentes que, 1. de la part de TC affirmer que l’exploitation s’est déplacée dans l’ensemble de la vie quotidienne (TC27), y compris le temps concentré ou diffus de travail, ou 2. comme ambiguïté chez Endnotes et dérive chez Stoff, de prêter à croire que le sujet révolutionnaire ne serait plus le prolétariat comme classe ouvrière réellement exploitée dans la production/reproduction*. Autre problème, la misère des surnuméraires peut en faire basculer une partie dans le Lumpen Prolétariat selon Marx, comme sujet… de la contre-révolution
* Endnotes toutefois s’en défend dans les L.A. Theses de 2015. Thèse 5 : « Pour nous, la population excédentaire n’est pas un nouveau sujet révolutionnaire. Il s’agit plutôt d’une situation structurelle dans laquelle aucune fraction de classe ne peut se présenter comme le sujet révolutionnaire. [mais, Thèse 6 : « Dans ces conditions, l’unification du prolétariat n’est plus possible. Cela peut sembler une conclusion pessimiste, mais il a une implication inverse qui est plus optimiste : aujourd’hui, le problème de l’unification est un problème révolutionnaire. […] Nous décrivons ce problème comme le problème de la composition : des fractions prolétariennes diverses doivent s’unifier, mais ne trouvent pas une unité faite dans les termes de cette société déréglée. »
Cette explication ne me semble pas compatible avec les derniers développements de Théorie Communiste sur l’interclassisme (je cite en substance) « objet de la lutte produit à un moment donné, dans une conjoncture, par les contradictions du mode de production. […] l’interclassisme n’est pas a priori la composition considérée comme une addition de classes et couches. L’objet de la lutte c’est un faisceau de contradictions qui, selon coagulant définit l’interclassisme. » TC 27, p. 314-315, ou TC 28 p. 28-29. Bref, la problématique de l’unité de rupture révolutionnaire n’est pas le sempiternel ”problème de la composition” de classe ou du prolétariat clos sur lui-même et figé dans le temps, ni strictement celui de ”l’unité des fractions prolétariennes”, sans quoi le concept de conjoncture serait inutile comme celui de dépassement à produire : comment une classe qui n’en finirait plus d’avoir à se (re)composer pourrait-elle s’auto-abolir ?
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Parenthèse intelligente ?
« Chaque époque du capitalisme reconfigure la pauvreté en fonction de ses besoins d’accumulation. Les « trente glorieuses » ont temporairement atténué la misère dans certains pays centraux grâce à un compromis social fondé sur la croissance industrielle et l’État social. Mais ce compromis n’a jamais aboli les rapports d’exploitation : il les a seulement stabilisés. Avec la mondialisation et la financiarisation, le capital a restauré sa mobilité et affaibli le pouvoir du travail, fragmentant l’emploi et externalisant les risques vers les travailleurs.
La précarité contemporaine s’inscrit dans cette logique. Les plateformes et la gestion algorithmique intensifient la subordination tout en la dissimulant sous l’apparence d’autonomie. Le travail à la tâche, les contrats intermittents et l’évaluation permanente constituent une nouvelle forme de discipline du travail, où le contrôle s’exerce par la donnée et la notation.
L’intelligence artificielle accentue cette dynamique. Elle permet d’automatiser certaines tâches, de surveiller les performances en temps réel et de mettre les travailleurs en concurrence globale. L’« armée industrielle de réserve », décrite par Marx, s’élargit ainsi à une masse de travailleurs intermittents, remplaçables et dispersés. Le pauvre moderne devient invisible parce que l’exploitation elle-même se décompose en micro-tâches, distribuées et gouvernées par des algorithmes au service de l’accumulation du capital. » ChatGpt, extrait d’une réponse à ma demande d’une collaboration intelligemment naturo-artificielle. En fait, pertinemment interrogée, l’IA générativerait une meilleure chronique que moi, dès lors menacé de licenciement théorique au moindre faux pas. Faut pas ! Car rassurez-vous, la prochaine chronique traitera de CAPITALISME, MARXISME, ET INTELLIGENCE ARTIFICIELLE
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2) de ”la population sensibilisée à la pauvreté” par l’État aux émeutes des pauvres contre l’État (‘race’ et classe)
« Quand les riches volent les pauvres, on appelle ça les affaires. Quand les pauvres se défendent, on appelle ça de la violence.» Mark Twain
Il existe une Journée mondiale du refus de la misère 2025 dûment décrite sur les sites des Ministères du travail et de la santé (car Le travail, c’est la santé) : « Cette journée est l’occasion de réaffirmer l’urgence d’agir collectivement en sensibilisant la population à la lutte contre la pauvreté.» Le mot « lutte » n’a pas le même sens pour le Ministère et nous, intéressés, plus qu’à la charité, aux luttes que la pauvreté génère, souvent sous forme d’émeutes. Ici, pas plus de critique moralisatrice de la pauvreté, que de la guerre en chronique 2
En 1844, Marx va prendre les émeutes de la misère comme objet théorique à part entière. Le livre d’Engels, La Situation de la classe ouvrière en Angleterre en 1844 et surtout la révolte des tisserands silésiens seront les déclencheurs de sa théorisation des luttes prolétariennes, engagée avec les Gloses critiques marginales à l’article « Le roi de prusse et la réforme sociale…», à lire pour ses précieuses remarques sur « la misère sociale et l’intelligence politique », Vorwärts 64, 10 août 1844
À propos des émeutes en France en 2023 dans Le monde du 12 octobre, Emeutes : des banlieues aux villes moyennes, une étude souligne le facteur déterminant de la pauvreté : «74 % des villes concernées par les émeutes ont un quartier prioritaire de la ville ! De plus, avoir un quartier prioritaire de la politique de la ville multiplie par sept les chances de connaître des émeutes plutôt que de ne pas en connaître.» L’auteur en pétard répondait aux dénégations gouvernementales. Or le facteur déclencheur de ces émeutes n’était pas la pauvreté mais la mort de Nahel, franco-algérien de 17 ans tué par un policier à Nanterre
Moralité : si les quartiers sont ”racisés”, c’est d’abord dans et par la pauvreté ; la ‘race’ en question, comme Marx parlait en son temps de « la race des travailleurs »*, c’est la ’race des pauvres’ * Salaires, prix et profits / la force de travail, 1865
C’était aussi la conviction de Guy Debord après les Émeutes de Watts en 1965 : « Il n’y a pas eu ici de conflit racial : les Noirs n’ont pas attaqué les Blancs qui étaient sur leur chemin, mais seulement les policiers blancs ; et de même la communauté noire ne s’est pas étendue aux propriétaires noirs de magasins, ni même aux automobilistes noirs. Luther King lui-même a dû admettre que les limites de sa spécialité étaient franchies, en déclarant que « ce n’étaient pas des émeutes de race, mais de classe » Le déclin et la chute de l’économie spectaculaire-marchande, IS 10, mars 1966
Et celle de Roland Simon dans Ballade en novembre, novembre 2005, Meeting 3, juin 2006 : « Si l’immense majorité des émeutiers sont issus de l’immigration maghrébine, noire, turque…, l’émeute n’a jamais été une émeute arabe, noire ou turque au sens où l’ennemi aurait été le « blanc », le « français », le « gaulois » et durant laquelle on se serait battu en tant qu’Arabes, Noirs, Turcs…. La revendication de l’intégration à la française ou communautariste avait fait long feu avant même d’exister. […] On peut soutenir que les émeutiers de novembre revendiquaient d’être traités en « prolétaires ordinaires », mais la généralité du mouvement, son intégration et son dépassement en interne (comme émeutes des banlieues) de la racialisation de la force de travail et de la distinction entre actifs, chômeurs, précaires, étaient, de fait, l’aveu même qu’ils étaient le prolétariat ordinaire dont les « autres » ne sont qu’un segment particulier. »
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3) la pauvreté des femmes à la croisée de l’exploitation capitaliste et de la domination masculine
« Les hommes auraient palabré jusqu’à la fin du monde, les femmes ne se demandaient pas si une chose était possible mais si elle était utile, alors on réussissait à l’accomplir. » Louise Michel, La Commune, Histoire et souvenirs, 1898
En dehors du sexe proprement dit, il n’y a pas plus ”genré” que la pauvreté et la misère. Les femmes les subissent de plein fouet à un degré plus grave que les hommes, y compris dans les couples, en raison du supplément de charge, pas seulement ”mentale”, pour l’élevage* des enfants
* je sais, il faudrait dire « éducation », mais apporter les soins et la nourriture quand t’as plus rien à manger, c’est quoi l’éducation : « – Essuie ta bouche ! » ?
Pauvreté des femmes en France, les chiffres parlent d’eux-mêmes ! Grève féministe du 8 mars, 27 février 2026
Les personnes les plus pauvres dans le monde sont majoritairement des femmes : ”salaires plus faibles, emplois précaires, travail domestique non payé, journée de travail plus longue”, Oxfam international. Une femme sur 10 dans le monde vit dans l’extrême pauvreté. « Les femmes âgées de 25 à 34 ans sont 25 % plus susceptibles de vivre dans des ménages extrêmement pauvres que les hommes de la même tranche d’âge. » Source ONU oct. 2024. Autres recherches à Féminisation de la pauvreté ou si vous préférez à Paupérisation des femmes
Aussi pourriez-vous de par le monde observer contre la pauvreté des manifestations de femmes exclusivement (notre photo), moins d’hommes seulement, ou sous des formes ne pointant pas explicitement ce fléau de la malnutrition*
* « Selon un rapport de l’ONU, la faim dans le monde continue d’augmenter : 821 millions de personnes souffrent à présent de la faim et plus de 150 millions d’enfants accusent des retards de croissance, menaçant ainsi l’objectif ’Faim Zéro’ » Source Unicef 2018. L’année de la pandémie a été marquée par une nouvelle hausse. Selon le rapport 2024 des Nations Unies sur l’état de la sécurité alimentaire et de la nutrition dans le monde, « Les progrès dans la lutte contre la faim ont reculé de 15 ans […] une personne sur 11, 1 sur 5 en Afrique a souffert de la faim en 2023. » Avec le dérèglement climatique, les guerres et les déplacements de populations qu’ils engendrent, les perspectives à court et moyen termes sont encore plus sombres, j’y reviendrai dans une autre chronique
En France, on peut aussi bien constater cette différence genrée dans le mauvais paiement des pensions alimentaires à verser par les hommes dans le cadre des divorces et séparations (près de 20% de pensions totalement ou partiellement impayées, enquête rare, de 2014)
Ainsi, la pauvreté des femmes ne trouve pas sa cause uniquement dans les rapports de classes, les femmes comme ’prolétaires’, mais au sein même de la classe exploitée comme contradiction entre hommes et femmes et dans leur vie privée
« Sur 63 500 appels au 3919, la ligne d’écoute des femmes victimes de violences […], 23% concernent des violences économiques – interdiction de travailler, subtilisation des moyens de paiement -, destinées à rendre la femme dépendante de son partenaire. » France Info, 5 mars 2026
« L’homme le plus opprimé peut opprimer un être, qui est sa femme ; [la femme] est la prolétaire du prolétaire même » Flora Tristan, Union Ouvrière, 2ème édition, 1843
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4) pour conclure rapidement
Du point de vue de l’économie et des crises, le lien entre pauvreté et sous-consommation, intuitivement évident, demeure depuis Marx un fondement essentiel de la théorie communiste : « La raison ultime de toute véritable crise demeure toujours la pauvreté et la limitation de la consommation des masses, en face de la tendance de la production capitaliste à développer les forces productives comme si elles n’avaient pour limite que la capacité de consommation absolue de la société. » Le Capital, cité dans Crise et théories des crises, R.S. dndf, 2009
La pauvreté, en ce qu’elle traduit la sous-consommation dans la vie quotidienne, est immédiatement cause des luttes qui s’adressent à l’État comme principal responsable, une caractéristique de la période actuelle sous le plafond de verre de l’exploitation et de la domination masculine, les deux contradictions au cœur du système capitaliste et de sa reproduction
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Das Kapital n’est plus seulement un mode de production et un livre, mais aussi depuis 2002 un trio de jazz contemporain
Un saxophoniste allemand, un batteur-percussionniste français et un guitariste danois pour redécouvrir Hanns Eisler, compositeur allemand juif et communiste exilé aux Etats-Unis en 1933, expulsé par le maccarthisme en 1949, et qui de retour à Berlin-Est devient en RDA une icône de «l’art communiste», surnommé le «Schubert rouge». Ses compositions oscillent alors entre leaders, musiques populaires, hymnes et chants de lutte. Le trio Das Kapital crée un pont entre ce répertoire et l’improvisation (leur dernier CD s’intitule Vive la France !)
Hanns Eisler, élève d’Arnold Schönberg avec qui il rompt, est plus proche de Bertold Brecht que Kurt Weill, mieux connu (L’opéra de quat’ sous…), liant avec lui musique et politique de leur point de vue communiste (sa sœur Ruth Fischer dirige l’aile gauche du KPD). Ainsi, en 1929, dix ans après la révolution spartakiste, six après la République de Weimar, Eisler se propose d’infiltrer le milieu ouvrier révolutionnaire par une musique nouvelle qu’il proclame libérée des scléroses bourgeoises, sacré programme !
Chronique no 4, samedi 7 mars 2026
VOUS AVEZ DIT ANTI-FASCISME ?
Ou pourquoi et comment peut-on être contre ce qui ne vient pas
introduction
Hé bien non, ni dndf ni votre chroniqueur préféré ne se sont joints à l’« initiative inédite dans l’histoire de la presse. Cinq rédactions [StreetPress, Blast, Radio Nova, Les Inrockuptibles, L’Humanité] ont choisi de s’unir pour faire front commun face à un danger politique majeur : la possibilité, désormais crédible, de voir l’extrême-droite arriver au pouvoir. […] Ce hors-série se veut un outil pour celles et ceux qui ne se résignent pas à voir la France basculer dans le fascisme. » Édito du hors-série Combat ! FRONT COMMUN CONTRE L’EXTRÊME-DROITE, février 2026.
Si Mathieu Dejean écrit pour Mediapart le 2 mars que ”Dans la tourmente l’antifascisme fait l’union sacrée”, c’est bien plutôt l’anti-mélenchonisme qui la réalise largement de droites à gauches, et cet antifascisme-là pourrait traduire un regain décadent et marginal du ”démocratisme radical” vingt ans après son déclin dans la crise de 2008. Pour l’appréhender comme forme d’apparition idéologique dans la vie quotidienne, voir les actualités de l’antifascisme
À contre-courant, nous ne nous résignons pas à voir le communisme basculer dans l’antifascisme. En pleine hystérie électorale médiatique et politicienne, nous assumons de ne pas nous définir contre le fascisme, mais pour le communisme, c’est-à-dire l’abolition du capitalisme, domination de genre, exploitation de l’humanité et de la nature
Cette longue chronique déroule une problématique rouverte par notre discussion ici. Considérant que la situation n’est plus celle du début de siècle, j’ai voulu présenter une relative amplitude de points de vue critiques de l’antifascisme, parfois opposés, pour élargir le débat sans le figer autour de nos vieilles formules anti-antifascistes. Celles et ceux d’entre nous qui interviennent au sein des luttes dans les conditions actuelles sont de fait convié.e.s à faire preuve de discernement et de clarté dans leurs prises de positions, et ce n’est pas simple. Je me suis laissé entendre dire que même certain.e.s proches par leurs idées s’interrogeaient quant à la nécessité de s’inscrire sur les listes électorales, de quoi faire jazzer dans notre petit milieu… Pour s’y retrouver, nombreuses citations et références, et liens pour les fouinards et fureteuses. Et, comme tout finit par des chansons, un chef-d’œuvre musical impérissable et réellement de circonstance
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1) les fascismes et antifascismes historiques
« Le fascisme est le capitalisme en décomposition. » Lénine, sans source précise
« L’antifascisme est illusoire et fragile, qui se borne à la défensive et ne vise pas à abattre le capitalisme lui-même. » Daniel Guérin, Fascisme et grand capital, 1936
« Le fascisme n’est pas le contraire de la démocratie mais son évolution par temps de crise. » attribué à Bertolt Brecht, source introuvable
Mon propos n’est pas une bataille de mots pour qualifier, relativement aux fascismes d’hier, les régimes politiques autoritaires d’aujourd’hui ou demain, illibéraux, dictatoriaux, liberticides et répressifs, ”États policiers”*, mettant en cause ”l’État de droit”, la démocratie politique, les ”valeurs républicaines”…
*Quel État ne serait pas policier, puisque c’est dans l’essence de l’État de l’être ? Considérez toutes les so called ”républiques” et ”démocraties” ayant existé depuis deux siècles et leur usage de la police, voire de l’armée comme police, et revenez me parler sérieusement d’un ”État non policier” réel ou seulement possible
Les fascismes d’État historiques ont fait l’objet d’études qui sont justement, par leurs qualités et dans leurs limites idéologiques, des travaux d’historiens ’du fascisme’ (Robert Paxton, Robert Soucy, Pierre Milza, Annie Lacroix-Ruiz…). Quant au rapport historique entre ”fascisme et grand capital”, étudié il y a près d’un siècle par Daniel Guérin, théoricien du communisme libertaire, il donne lieu à de vivifiants échanges entre Robert Ferro et Romaric Godin dans Éléments d’économie politique du fascisme,- à propos de ”Industrie et national-socialisme” d’Alfred Sohn-Rethel, site Montages, décembre 2025 -, sans oublier les commentaires critiques de R.S. le 10 janvier ici
La confusion entre passé et présent du fascisme et de l’antifascisme fait l’objet d’une mise au point de Temps Critiques le 24 février chez LundiMatin, Quelques notes à propos du fascisme qui viendrait, au demeurant recadrée par une note de la rédaction pour qui « la fascisation en cours ne peut être rabattue sur les opérations de propagande plus ou moins ouvertes et assumées des entrepreneurs plus ou moins fascistes. C’est la situation générale qui se fachise… », conformément à la ligne générale de LundiMatin à travers les textes de Giorgio Agamben, Alain Brossat, Jacques Fradin, Frédéric Neyrat, Alberto Toscano…
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2) être ou ne pas être ”anti”… fasciste
D’un strict point de vue logique, ce n’est pas parce qu’on n’est pas contre qu’on est pour, entendez par là que si nous ne considérons pas le fascisme d’État comme une menace actuelle, ou que le danger politique ne peut être ainsi nommé parce qu’il n’en a pas les caractéristiques historiques, alors nous sommes légitimes à dire comme Bernard Lyon en 2005 : « Nous ne sommes pas anti… fascistes »
Cependant B.L. voulait lui surtout mettre l’accent sur notre combat primordial pour la communisation, c’est-à-dire contre le capitalisme jusqu’au bout, par son abolition. Nous sommes évidemment de surcroît contre ces caractères du fascisme que sont le racisme, le masculinisme, le nationalisme, etc. mais en tant qu’ils sont produits par le capitalisme comme nécessaires à sa reproduction dans les conditions toujours historiques de la lutte des classes, incluant la domination de genre soutenue par l’État, et plus encore un État d’extrême-droite
On pourrait d’ailleurs ajouter que nous sommes aussi contre la démocratie* en tant que régime politique puisque nous considérons l’État et la politique comme des formes liées aux modes d’exploitation et de domination des êtres humains et de la nature. C’est du reste le fondement de notre non-antifascisme
* cf le pamphlet Mort à la démocratie, de Léon de Mattis en 2007, alors qu’il était par ailleurs un partisan notoire de la communisation dans Meeting, pamphlet qui aurait justement pu lui attirer des ennuis de la part des antifas de l’époque, Ras l’front, Scalp-Reflex…
l’antifascisme actuel
« Ceux qui ne sont pas prêts à tenir un discours critique sur le capitalisme devraient se taire sur le fascisme.» Slavoj Zizek, Le Nouvel Obs’ , janvier 2015
En 2007 Gilles Dauvé et Karl Nesic répondaient à un questionnaire de Révolution Times, un groupe de Lübeck. Question : « La question fascisme/antifascisme est fondamentale, et donne lieu à polémique. Ceux qui comme nous critiquent fortement l’idéologie antifasciste se voient reprocher de saboter l’activité antifasciste, et de relativiser les atrocités nazies, puisque nous dénonçons et combattons les horreurs de la démocratie et de toute l’histoire du mode de production capitaliste (…). Que pensez-vous de ces reproches et quelle est votre expérience à ce sujet ? Certains bordiguistes disent que l’antifascisme est le pire produit du fascisme. Que pensez-vous d’une telle affirmation ? »
Extrait de leur réponse : « l’antifascisme, ce n’est pas le simple fait de lutter contre le fascisme. C’est une façon particulière de mener cette lutte, en lui donnant une priorité absolue sur toutes les autres, notamment sur la lutte contre les autres formes de domination politique bourgeoise, et d’abord les formes démocratiques. […] L’antifascisme, c’est la subordination de tout à la destruction d’un ennemi absolu devant lequel toute autre cible devient secondaire, d’un ennemi si extraordinaire qu’il transforme en amis, ou en alliés provisoires, tous les autres ennemis, y compris ceux que l’on croyait jusque-là être les pires.* »
*On le vérifie aujourd’hui chez Jean-Luc Mélenchon : « Le front antifasciste doit rallier les Français de toutes origines, de tous genres, et même j’ajoute de toutes convictions politiques.», Meeting à Perpignan, 1er mars 2026
« L’antifasciste ne cesse de voir le fascisme réincarné en multiples avatars, du RPF gaulliste de 1947 au populisme « alpin » dans la Suisse et l’Autriche actuelles, en passant par l’apartheid sud-africain, les colonels grecs, les tortionnaires argentins, la purification ethnique au Kosovo, les exactions policières de Gênes en 2001, et il en vient à appeler fasciste n’importe quel comportement agressivement répressif, raciste ou discriminant. Ainsi, il y aurait du ”fascisme” chez Bush comme chez Ahmadinejad. Le dilemme de l’antifasciste n’est pas la pénurie d’ennemis mais une surabondance qui les rend de moins en moins crédibles. […] Dans le pire des cas, l’antifascisme contemporain relève du discours, de la fausse conscience. Dans le meilleur des cas, il mystifie la résistance justifiée et nécessaire, par la violence s’il le faut, contre des groupes qui s’en prennent en priorité aux prolétaires, de préférence aux plus vulnérables comme les immigrés, et se font les porteurs de valeurs et de comportements oppressifs et asservissants…» troploin, La ligne générale
Notre milieu théorique n’est cependant pas unanime. En 2022, Agitations autonomes édite en brochure une traduction d’un texte du magazine américain Commune en 2018, ”Anti-Anti-Antifa”, qui critique la position de Bordiga et Dauvé, mais aussi celle de Bernard Lyon de Théorie Communiste évoquée plus haut. Pour eux, il s’agit « d’envisager la question de l’opposition au fascisme tout en conservant une optique prolétarienne et révolutionnaire. La résurgence de la menace fasciste, particulièrement visible aux États-Unis, n’épargne pas les pays européens, notamment la France.» Pour l’auteur, A.M. Gittlitz, « Une critique révolutionnaire de l’antifascisme aujourd’hui devrait reconnaître que les dangers du fascisme contemporain sont réels, offrir une analyse solide du phénomène et proposer des moyens de le surmonter correctement. » Son texte est un bon document sur l’antifascisme aux États-Unis
Lire aussi la position anarcho-syndicaliste assez comparable de la CNT-AIT : Notre antifascisme est radical !
antifas vs fachos dans la vie quotidienne
Quant aux groupes dits ”antifas” tels que La Jeune Garde, sollicitée en 2023 comme service d’ordre et de sécurité par le parti mélenchonien LFI, leur action ne les définit pas comme opposés à un régime fasciste imaginaire, mais à des groupes symétriques d’ultradroite liés historiquement et structurellement aux partis français d’extrême-droite, le FN et Reconquête. Tous ces groupuscules à la limite de la légalité n’existent que dans le sillage de la politique légale, citoyenne, et ne font que la conforter en justifiant leur interdiction par le gouvernement
« Ainsi, comme on a pu le voir pendant le mouvement des Gilets jaunes, les groupes antifas ont souvent donné l’impression de ne se préoccuper que de leurs petites affaires avec la bande d’en face. […] Quand la rhétorique antifasciste passe par une certaine coopération avec des groupes antifas comme LFI avec la Jeune Garde, il y a alors contradiction chez cette dernière entre d’une part, une activité de terrain proche de celle de LFI en direction des populations « racisées » pour un antifascisme de masse permettant de sortir du ghetto culturel punk/skin/hooligan et de travailler avec la gauche électorale et les syndicats ; et d’autre part le maintien des pratiques opportunistes de baston plus ou moins affinitaires.» Temps Critiques, LundiMatin#510, 24 février 2026
langage tangage
« ou ce que les mots me disent », Michel Leiris, 1995
Qui a connu mai 68, son avant son après, se souvient qu’il venait très vite à la bouche de traiter son interlocuteur de ”facho” dès qu’il manifestait un rejet de positions qualifiées de ”gauchos”, ”cocos” ou ”stals”, noms d’oiseaux qui n’ont jamais été, dans leur acception et leur usage commun, le mètre étalon d’une rigueur de langage. Cet usage militant a fait, après la guerre de 39-45 jusqu’en 68 et depuis sans discontinuer, le bonheur pour certains d’insulter sans fin, sans autre fin que d’insulter, violence verbale et parfois physique
Car l’insulte « facho », pertinente ou pas selon sa cible, n’a pas depuis 68 visé une réelle menace de fascisme d’État, tel qu’il existait encore en Espagne ou au Portugal. Entre caractériser des individus et groupes, ou des États et politiques, on est dans des registres de langages et de concepts différents, même s’ils peuvent se recouper
C’est pourquoi l’on pourrait dire que anti-fascistes et anti-fascisme ne renvoient pas tout-à-fait à la même chose, ou bien qu’il existe des fascistes, mais pas de fascisme, parce que ces fascistes-là n’ont pas les moyens de parvenir au pouvoir d’État dans un moment où ni les contradictions économiques ni l’intérêt de la classe capitaliste n’en posent en ces termes la nécessité politique. C’est ce que je me propose d’éclaircir ci-après
*
3) la véritable scission entre notre théorie et la critique politique actuelle antifasciste
« Toutes les formes de fascismes m’ennuient. Tous les gens pratiquants m’ennuient, me font peur surtout. Les gens qui croient, qui sont derrière un drapeau. J’ai un peu peur car il faut élaguer pour arriver sur la montagne où l’on va planter son drapeau.» Pierre Desproges… en petits morceaux, 2009
La question essentielle est selon nous de comprendre la fonction actuelle de ces formes d’États, de ’gouvernance’ comme on dit, comme adéquate et nécessaire aux capitalismes nationaux dans le contexte de la mondialisation comme concurrence entre capitaux transnationaux jusqu’à la guerre économique et militaire
Dans le journal Combat ! cité en exergue, Emilio Meslet de L’Humanité aligne « 10 arguments pour contrer l’idée que ”le RN, on n’a jamais essayé” ». Il est « 1. Pétainiste 2. Autocratique 3. Antisocial 4. Probusiness 5. Illibéral 6. Trumpiste 7. Tyrannique 8. Héritier du FN 9. Inégalitaire 10. Sans retour »
Avec une telle absence de profondeur critique, l’antifascisme revendiqué au premier plan de leur propagande par des partis en concurrence électorale nous apparaît comme révélateur, a minima de leur incompréhension de la nécessité pour le capital national d’une gouvernance adéquate à la crise, et surtout de leur impuissance, de par leur existence de parti politique même, à s’inscrire dans une perspective d’abolition du capitalisme et de l’État. Autrement dit, leur antifascisme tapageur n’est qu’un faux-nez justifiant leur limite intrinsèque, être et demeurer des partis de la gauche (anti)capitaliste
les repères historiques qui importent depuis 25 ans
R.S. Européennes 2024, dndf 15 juin 2024, repris dans TC28 pp 139 à 175
Il m’est arrivé de renvoyer à ce texte depuis sa parution et durant l’année 2025, parce qu’il expliquait bien selon moi ”l’embarquement” de la classe exploitée (de préférence ici à prolétariat, cf chronique 3) et de ceux d’en-bas dans le vote RN (ou équivalents en Europe), et comment le grand patronat pouvait se faire à cette éventualité sans douleur de classe. Je le cite longuement – c’est relatif avec R.S. –, j’ajoute quelques inserts et souligne en gras, italiques de l’auteur perdues, désolé. En enlevant l’ossature de la critique, le lien avec les contradictions de l’économie en crise, on obtient une critique sociale et politique
« actuellement, en Europe, comme en Amérique latine et Amérique du Nord, comme en Chine, Inde ou Japon, le nationalisme ancré à droite retrouve, dans un tout autre contexte, le caractère social qu’il avait perdu dans l’entre-deux-guerres et qui s’était évanoui après la Seconde guerre (hormis dans les mouvements dits de « libération nationale » qui n’avaient pour la plupart aucune « nation » à se mettre sous les dents). Face à la crise de toutes les déterminations de la restructuration des années 1970-1980, le « caractère social » s’inscrit à nouveau dans le nationalisme quand la mondialisation qui était la forme développée de cette restructuration apparaît dans sa crise comme l’origine et le vécu (« formes d’apparition », « vie quotidienne ») de toutes les misères. »
« Si nous revenons en arrière seulement d’une vingtaine d’années, [c’est l’époque, dans TC18 en 2003, du texte Monsieur Le Pen et la disparition de l’identité ouvrière, ndr] la « préférence nationale » était la construction d’un groupe « racial » à partir de critères qui ne le sont pas, il s’agissait d’une résistance à la relégation sociale contre ceux qui en étaient désignés comme les symboles et les fourriers. C’était ainsi que la défense de la « respectabilité ouvrière » devenait « préférence nationale » qui se construisait à partir des critères de la respectabilité ouvrière comme délimitation d’un groupe « racial » à combattre, et non comme affirmation d’un « nous » comme « la France », « la patrie », « la chrétienté ». L’« identité nationale » ne se substituait pas à l’identité ouvrière, c’était l’identité ouvrière qui faisait de la « résistance » sous la forme de l’identité nationale qui avait toujours été une de ses déterminations. « Résistance » mais il ne s’agissait pas d’un anachronisme, elle avait totalement changé de contenu en retravaillant certaines de ses déterminations : de volonté de libération du travail du salariat, elle était devenue l’affirmation, menacée en tant qu’ordre social, du travail salarié tel qu’idéalement existant dans le mode de production capitaliste. S’affirmer citoyen national, démocrate et républicain, c’était conjurer l’anxiété de basculer dans la précarité, l’inquiétude pour l’avenir, et affirmer comme inhérent à la citoyenneté le « droit » menacé à la promotion sociale.»
« Dans l’adhésion à l’extrême droite, c’est l’affirmation d’être une classe qui se donne dans toutes les caractéristiques du fonctionnement du mode de production capitaliste, sans que cette affirmation soit la médiation d’un quelconque au-delà. Mais cette adhésion populaire d’une large fraction de la classe ouvrière et des petits employés contenait déjà un paradoxe : en assumant d’un côté toutes les déterminations, clivages, etc. de leur reproduction et de leur exploitation, elle était, de l’autre, une protestation contre ce même fonctionnement qui leur interdisait une représentation sociale et politique légitime.»
« En Europe comme aux Etats-Unis, la grande bourgeoisie et la haute structure techno-politique d’Etat […] est prête, après avoir promu et avalisé tous ses thèmes, à laisser les clés de la boutique à l’extrême droite qui sait qu’elle ne peut prendre les clés qu’avec l’aval d’une partie de la droite conservatrice « classique ». Déjà les gouvernements danois, suédois, néerlandais, finlandais, hongrois, slovaque, autrichien, italien ont acté la chose et en France la relation de Bardella et Ciotti nous l’annonce. Une relation et un accord défendus par Yves Thréard, éditorialiste du Figaro le 13/6/24 avec la bénédiction de Bolloré, de C.News, et autres. Pour la classe dominante, en France, Macron n’est plus l’homme de la situation. […] LR est in fine le dernier des Mohicans, continuant à s’astreindre scrupuleusement aux préceptes du “cordon sanitaire”, là où la gauche de gouvernement, décomplexée, n’hésite pas à s’allier, pour des motifs d’efficience électorale, avec des formations dont le degré de diabolisation dans l’espace public est beaucoup plus élevé que celui du RN. [diabolisation de LFI et désalliance à gauche tout aussi électoraliste, dont on observe l’accélération à la veille des municipales de mars 2026, tous éléments évoqués ici ayant suivi une évolution logique conforme à cette analyse, sur fond d’instrumentalisation de l’antifascisme supposé de toute la classe politique d’hier contre le FN, contre l’antifascisme revendiqué de Mélenchon. Un retournement politico-hystérique de leurs « valeurs républicaines », ndr]
« Le RN allié à une partie de la droite conservatrice et économiquement libérale (comme Meloni et Forza Italia en Italie) est le premier choix (c’est la stratégie la plus pertinente, celle de Marion Maréchal, qui l’emporte) ; le « Front populaire » (style Ruffin-Glucksmann) pourrait, à la rigueur, aussi convenir. »
On le vérifie donc, rien ici ne fait référence à une menace qualifiée de fascisme d’État, car rien ne le justifie du point de vue de la critique communisatrice du capital et de l’État. Tout au plus pourrait-on souhaiter que soient soulignés davantage, dans nos interventions évoquant les droites extrêmes, les dangers que porte leur arrivée au pouvoir pour les immigré.e.s, les ’racisé.e.s’, les femmes, les trans, etc.
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Charlie Haden, Libération Music Orchestra, 1970
El Quinto Regimiento (The Fifth Regiment) / Los Cuatro Generales (The Four Generals) / Viva La Quince Brigada (Long Live The Fifteenth Brigade), traditionnel, argmt Carla Bley
Le Liberation Music Orchestra, fondé par Charlie Haden, représente en jazz la quintessence d’une époque, d’un lieu et d’un esprit
une époque : 1969, année de révolte
Nous sommes en 1969, année de contestation et de bouleversements politiques. Le contrebassiste, ancien compagnon de Ornette Coleman et figure majeure du free jazz, s’engage activement pour les droits civiques et contre la guerre du Viêt Nam. L’heure est aux idéaux hippies, à la non-violence et à la lutte contre toutes les formes de dictature
En 1971, lors d’un concert au Portugal dédié aux opposants au régime de Salazar, il interprète Song for Che, ce qui lui vaut d’être arrêté puis interrogé par la police secrète portugaise
un lieu : l’Espagne de la guerre civile
Le lieu qui nourrit l’imaginaire du projet est l’Espagne de la guerre civile (1936–1939), celle des Républicains opposés aux franquistes et au fascisme. Profondément bouleversé par le film Mourir à Madrid de Frédéric Rossif, Charlie Haden puise dans les chants républicains de l’époque
À partir de ces mélodies, enrichies d’archives sonores, il compose une vaste fresque musicale, une symphonie libre et fougueuse, portée par une énergie incandescente. Il s’entoure alors de figures majeures du jazz d’avant-garde : Paul Motian, Gato Barbieri, Dewey Redman, Don Cherry, ainsi que Carla Bley, au cœur d’une écriture lyrique et d’arrangements d’une puissance et d’une beauté rares
les chants et leur portée historique
Quatre des chants interprétés sont directement liés aux Brigades internationales engagées pour la défense de la démocratie durant la guerre civile espagnole :
« Song of the United Front », chant de travail composé sur un texte de Bertolt Brecht ;
« El Quinto Regimiento », qui condense deux airs folkloriques, dont l’un inspira John Coltrane pour son album Olé Coltrane ;
« Los Cuatro Generales » ;
« Viva la Quince Brigada »,
réinterprétés avec des paroles chargées de mémoire et d’histoire… antifasciste
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Chronique 3, samedi 28 février 2026
LE COMMUNISME, AUTREMENT DIT
Reformulations téméraires d’après Théorie Communiste nos 27 et 28

« T’es encore communiste, toi ? » une connaissance, au printemps 2005
Avertissement
Il n’est pas précisé dans le texte comment chaque proposition est extrapolée des développements théoriques de la vie quotidienne dans TC27 ou du Propos d’étape de TC28, dans une lecture en diagonale je l’avoue. Pas de citations donc, à chacun.e d’y faire son marché. Cet exercice difficile* et risqué de reformulations et au-delà n’engage pas Théorie Communiste et peut s’en écarter ou révéler des désaccords assumés ou involontaires. Il n’est pas écrit dans le langage quasi philosophique de cette intellec’théorie, comme je la nomme sans péjoration. Je ne le maîtrise pas et préfère m’exprimer au niveau de ma propre compréhension. Trois objectifs : ouvrir à nos idées des personnes qui les ignorent, susciter réflexions et débats, me situer pour les prochaines chroniques, plus légères c’est promis
* cette chronique, 10 pages, TC 27 et 28, plus de 700…
Pourquoi reprendre les formules du passé, ou répéter l’unique formulation censée juste aujourd’hui ? Il nous faut en inventer d’absolument actuelles en langue de chaque jour, au besoin contre les vérités d’évangiles marxistes ou anarchistes. Pouvoir passer de la théorie au langage commun et la sortir de son ghetto, ”notre milieu”. On ne cultive pas la critique en pot, il faut qu’elle dépote radicalement !
Le communisme c’est un truc de vieux, pour ne pas dire de vieux cons. La preuve, on n’en parle jamais sur tik-tok
Qu’importe, puisque le communisme n’est pas dans son nom. Il n’est pas dans ce qu’il serait, ou sera, mais dans ce qu’il ferait, ou fera. Le communisme est une performance, au sens d’une action en train de se produire dans « l’immédiateté de son pouvoir signifiant »
(j’ai même entendu un théoricien communiste émérite affirmer : « Le communisme, on s’en fout, ce qui compte c’est la lutte des classes. Et ça tu es dedans…»)
*
nous sommes des sans-parti contre la politique
Pour nous, le parti pris du communisme, c’est de n’en avoir pas, de parti. Le communisme n’est pas un mouvement politique. C’est une pratique de chambardement des rapports sociaux capitalistes
Il n’y a pas de parti politique dit capitaliste parce que, ça va sans dire, ils le sont tous : ils veulent le peuple et la nation, les citoyens et la politique, les élections et la représentation, l’État et le pouvoir d’État, la police et l’armée, et certains les Églises de surcroît. Nous ne voulons pas du pouvoir politique*, ni pour nous-mêmes ni pour la classe ouvrière ni pour personne. Nous pensons que les contradictions entre classes structurent encore et toujours la société actuelle. Nous voulons, dans leur réciprocité absolue, l’abolition du capital et de l’État, et l’autodestruction du prolétariat comme étant l’autre du capital en son sein, celui-ci n’existant que par son mode de production, l’exploitationnisme, avec l’État pour gardien, garant, gargouille menaçante telle une caméra de surveillance du haut de la cathédrale nationale
* Corollaire : n’ayant pas un but politique et ne formant pas une organisation militante, nous sommes opposés en France aux positions de la gauche radicale de LFI-à-Mélenchon, de l’extrême gauche du NPA, Nouveau parti anticapitaliste, de Révolution permanente (sic) ou de Lutte Ouvrière…, dont les programmes ne portent malgré leurs certitudes ni rupture avec l’État ni avec le capitalisme. Au mieux leur anticapitalisme s’éternise-t-il dans l’obsolescence théorique des transitions socialistes formulées de Marx à Trotsky, un reste abâtardi et désuet de programme ouvrier (voir plus loin)
*
vouloir ne pas… rester ce qu’on est
« I would prefer not to » Herman Melville, Bartelby, 1853
Le pouvoir d’un être exploité et dominé, c’est un oxymore, une contradiction dans les termes. Si tu veux la disparition de l’exploitation et de la domination, tu ne peux que vouloir celle de l’être exploité lui-même en tant que tel. Si les exploités luttent contre le fait de l’être, c’est en tant qu’ils le sont, et tant qu’ils le seront comme classe du capitalisme. Au-delà, limite à franchir, dépassement à produire, révolution, communisation, ils se seront affranchis du capitalisme et de leur existence en classe d’exploités, de femmes en genre dominé, etc. C’est donc cette limite qui définit la dynamique pour la franchir, et c’est le mouvement vers et de ce franchissement, cette traversée, ce grand écart enfin ce saut, que nous appelons communisme. Si les prolétaires en sont les sujets, les auteurs, les acteurs, c’est en voulant ne plus être une classe affrontant celle de son exploitation car pour eux, abolir la classe capitaliste, c’est en même temps s’abolir comme classe exploitée de/par la production, et abolir de surcroît les autres classes qui n’ont d’existence que par leur situation entre les deux0
récréation : les classes moyennes le cul entre deux chaises, plaisante illustration patinée sous le poids des lustres
« Le cadre dit toujours « d’un côté ; de l’autre côté », parce qu’il se sait malheureux en tant que travailleur, mais veut se croire heureux en tant que consommateur. Il croit d’une manière fervente à la consommation, justement parce qu’il est assez payé pour consommer un peu plus que les autres, mais la même marchandise de série [..] Le cadre est le consommateur par excellence, [le bienheureux de la distribution, ndr], c’est-à-dire le spectateur par excellence. Le cadre est donc, toujours incertain et toujours déçu, au centre de la fausse conscience moderne et de l’aliénation sociale. Contrairement au bourgeois, à l’ouvrier, au serf, au féodal, le cadre ne se sent jamais à sa place [je souligne]. Il aspire toujours à plus qu’il n’est et qu’il ne peut être. Il prétend, et en même temps il doute. Il est l’homme du malaise, jamais sûr de lui, mais le dissimulant. Il est l’homme absolument dépendant, qui croit devoir revendiquer la liberté même, idéalisée dans sa consommation semi-abondante [..] Il arrive en retard, et en masse, à tout, voulant être unique et le premier. Bref, selon la révélatrice acception nouvelle d’un vieux mot argotique, le cadre est en même temps le plouc. » Guy Debord, La Véritable Scission dans l’Internationale situationniste, avec Gianfranco Sanguinetti, Champ libre, 1972
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le prolétariat nouveau est arrivé
Cette théorie, résultat sans relâche métissé de ses acquis et du nouveau qui émerge, a quitté les vieux habits des anciennes conceptions communistes, adéquates aux époques historiques antérieures des révolutions de 1848 à 1968, en phase avec les périodes du mode de production capitaliste et les progrès de l’industrie galvanisant la productivité du travail et transformant son organisation comme son management. Cette théorie sort aujourd’hui le concept de prolétariat de son ambiguïté, dans son rapport à la classe ouvrière, pour le redéfinir comme sujet historique de la lutte communiste, mais ceci par déduction, rétroprojection de ce qu’il ferait dans la révolution, sur ce qu’il fait actuellement qui fait qu’il la fera. Du fait de cette projection dans un futur qui n’est pas écrit, c’est nécessairement l’idéologie qui prime sur une sociologie définissant le prolétariat comme classe ouvrière, productive notamment (cf controverse entre Temps libre et Théorie communiste). Idéologie théologique et son risque inhérent de sombrer dans la foi des croyants
Il en résulte qu’appartient au prolétariat qui agit pour faire la révolution, quelle que soit sa classe définie marxistement correct par sa place dans les rapports de production, car dans une conjoncture révolutionnaire, celle de notre projection futuriste qui a défini le prolétariat comme sujet, se produit une désubjectivation/resubjectivation, un déclassement/reclassement dans un prolétariat devenant hégémonique en s’élargissant à ceux/celles qui luttent en communistes dans la crise finale de reproduction, dont l’appartenance de classe se dissout au quotidien de luttes contraintes de prendre des mesures communistes d’abolitions sous peine d’être défaites. Dans ce basculement, on peut même parler, mieux que de prolétariat, de classe communiste ou classe communisatrice
Avec cette redéfinition, on le voit, le prolétariat n’est pas révolutionnaire par essence, parce qu’il ne préexiste pas à sa potentielle activité révolutionnaire future, d’où et dont la théorie le présuppose comme sujet
Problèmes : est-ce dû à ma compréhension de cette définition par TC, ou de la pousser à l’extrême, ou à défaut de dialectique temporelle ?, elle rend difficile l’usage du mot prolétariat au présent, comme sujet de luttes actuelles, puisque tant qu’il n’a pas d’activité révolutionnaire il n’existerait que dans sa projection idéologique, son devenir présupposé, et non comme sujet permanent de la lutte des classes depuis l’origine du capitalisme. Ici, il n’en devient alors qu’un produit historique, et n’émerge réellement comme sujet révolutionnaire concret qu’au terme de celle-là, dans une conjoncture de crise finale de reproduction du capitalisme. D’une part, cela risque de réveiller le vieux débat sur la ‘composition de classe du prolétariat révolutionnaire’, avec retour au sociologisme. D’autre part si le prolétariat n’existe pas encore (noch nicht), on ne peut en parler en termes de relations interclassistes dans les luttes actuelles. Il est clair que l’on abandonne alors les définitions marxistes et même des acceptions chez Marx du mot prolétariat, comme ”classe sociale des travailleurs ne possédant pour vivre que leur force de travail”, un état, pas encore une lutte. Un sacré bond culturel pour quitter nos habitudes de langage ”marxiste”, où d’aucuns verront une fuite en avant. Mais pour être cohérente, la théorie de la communisation, dans sa rupture avec les conceptions précédentes de la révolution, a-t-elle le choix ?
Qui fait la révolution est communiste, le prolétariat est communiste ou il n’est pas
’Le prolétaire’ n’est pas un donné sociologique à définir individuellement. À titre personnel, aujourd’hui en l’absence de luttes communistes conséquentes, difficile de se dire communiste ou révolutionnaire, tout au plus pour le communisme, ou pour la révolution comme communisation. Le même théoricien émérite disait : « Je ne sais pas si je suis communiste… » J’avoue être irrité par des formules comme « nos vies, nos luttes…», de la part de groupes militants identitaires se prenant pour le sujet révolutionnaire même, son embryon à promouvoir et faire grandir
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la pratique du prolétariat comme théorie en actes vs intellect’théorie
la seule « idée qui s’empare des masses » est celle que produit leur vie matérielle
Le prolétariat n’est donc défini que par le mouvement de sa lutte vers, pour, et par la révolution communiste. Théoriquement. Idéologiquement. Téléologiquement. La théorie propre au prolétariat, c’est pour lui de savoir ce qu’il fait, pourquoi, comment, vers quoi, pour quoi faire. Ce n’est pas une théorie de théoricien, c’est sa pratique théorisée parce qu’autothéorisante. C’est pourquoi le prolétariat n’a pas besoin de théoriciens communistes : à quoi bon quelqu’un pour lui dire ce qu’il fait ou, pire, que faire ? La théorie du théoricien sert à qui ne sait pas ce que fait le prolétariat : moi, vous, les lecteurs de LundiMatin…
Mais cette intellec’théorie,- que TC nomme ‘théorie au sens restreint’ -, n’a pas à descendre dans la rue édifier et guider le prolétariat dans son action. En d’autres termes il n’y a pas de dialectique aller-retour entre cette théorie-là et la pratique du prolétariat, car celle-ci est d’emblée théorie en actes, et ses paroles auto-performatrices : cf en intro le communisme comme performance. Pour éviter la confusion entre ces deux sens différents, il faudrait deux mots distincts, et savoir que l’intellect’théorie est toujours en retard d’une lutte sur la pratique/théorie du prolétariat. Bref, c’est l’opposée d’une avant-garde
Ainsi et de même, pour les théoriciens chinois de la revue Chuang,
« La façon dont le prolétariat se connaît lui-même dans la lutte est en fin de compte la seule chose qui compte, et ce que nous faisons en termes d’écriture et de discussion avec d’autres personnes n’est qu’une partie très mineure de cela, et sera toujours une partie très mineure de cela.
Nous sommes des théoriciens parce que nous nous intéressons aux théories, mais dans un autre sens, nous ne sommes pas des théoriciens parce que nous ne pensons pas que nos théories naissent en nous. Nous pensons que la conscience et la théorie sont vivantes et réelles et qu’elles existent entre les gens – qu’elles existent dans la lutte et sont produites par la lutte, n’est-ce pas ? » Cité par CLN dans ‘Les oiseaux de la tempête’
*
communisation, un mot nouveau ? à époque nouvelle, conception nouvelle et vivante
Nous disons communisation comme forme à venir de la révolution communiste, pour la distinguer de ses conceptions antérieures, prise de pouvoir par le prolétariat et sa dictature d’État, autogestion par ses conseils ouvriers, avec des étapes, une transition du socialisme au communisme comme état, société. Formes antérieures du communisme définies comme ’programmatisme ouvrier’, conceptions, organisations et pratiques de luttes anéanties depuis un demi-siècle par la restructuration mondiale du capitalisme, la so called ’mondialisation’ qui connaît aujourd’hui sa crise structurelle et systémique, dans laquelle les États-Unis tentent agressivement, par la menace économique et militaire, de relancer leur leadership fragilisé en décidant de tout pour tout le monde, Trump tel Charles Quint : « En mi imperio, no se pone nunca el sol / The Sun never sets on My America Great Empire Again »
Ce qui est mort il y a 50 ans ne peut plus être pour l’intellec’théorie communiste le point de départ actuel de projections révolutionnaires. Les partisans de la communisation ne peuvent plus se permettre de ressasser, en anciens combattants des années 68-70, leurs hauts faits d’armes théoriques post-ultragauche (au sens historique du conseillisme ouvrier, pas de la police à Nunez). On ne peut élaborer une telle prospective qu’en partant de ce qui ce qui se passe actuellement (cf Chronique 1) au fil de la crise systémique du capitalisme, conflits au sein des États-Nations, États dénationalisés par le capitalisme mondialisé transnational, conflits dans la géopolitique de leurs relations internationales contrariées que détermine une concurrence intercapitaliste féroce présageant la guerre. Cf chronique 2
*
pour une compréhension classiste actualisable de la vie quotidienne
Car il s’en est passé depuis, des choses, dans l’économie de la production à la consommation, la science et la technologie numérique, le réchauffement climatique et les rapports à la nature, la géopolitique et les guerres robotisées à l’IA, les relations entre hommes et femmes et autres, les luttes métissées, panachées, embrouillées, divisées, conflictuelles, interclassistes… – et par-dessus tout la succession des générations d’individus avec chacun.e la perception subjectivée de sa vie quotidienne* -, il s’est produit trop de bouleversements dans le cours de la restructuration mondiale et son tournant par la crise de 2008, pour que les nouvelles générations les saisissent comme les moins jeunes d’entre nous leurs années 1970, – sans précarité définissant le travail ni leur imprégnation de la vie quotidienne, sans internet ni portables ni réseaux sociaux, sans IA bouleversant tant le rapport à la connaissance que la production de marchandises matérielles et/ou numériques et culturelles…
* on peut théoriser « la vie quotidienne » comme catégorie ou concept général, mais elle est vécue par chaque individu comme la sienne propre, avec des particularités, d’âge, de classe, genre et ’races’, nationalités, cultures, travail, famille, patrie…
Imaginez : 50 ans avant 1970, c’était 1920, au sortir de la guerre, de la révolution de 17, la fondation du PCF… mais sans le Front Populaire, ni les fascismes, World War II, la fin du colonialisme et le néocolonialisme, les 30 Glorieuses… et c’est avec ça que nous aurions pu comprendre 68 et après ? Non bien sûr. Aujourd’hui c’est pareil, on ne peut expliquer le moment présent du capitalisme par l’effondrement du mouvement ouvrier il y a un demi-siècle, avec la vision trouble d’un vieillard bégayant sa jeunesse radicale empêtrée dans ses pattes d’éléphant
On ne met jamais deux fois le pied dans le même fleuve
on ne mène jamais deux fois la même lutte de classe contre le même capital
La critique du programmatisme a fait son temps à travers les luttes qui l’ont intrinsèquement portée sans toujours le savoir, dans leurs différences avec celles de la période précédente, quand la lutte des classes, dans l’hégémonie d’une identité ouvrière renvoyée par le capital, embarquait toute revendication particulière dans son idéologie à programme socialo-communiste ou anarcho-syndicaliste, quitte à repousser à plus tard la résolution des questions féministes, raciales et écologiques ; formes de luttes à directions politiques et syndicales affaiblies, dépassées, remises en cause par trente ans de luttes revendicatives aux formes successives de coordinations, mouvements sociaux, réseaux sociaux…; de luttes politiques citoyennistes démocrates radicales avec leurs forums mondiaux, leurs frères ennemis l’activisme autonome et les black blocs ; explosion des quartiers pauvres racisés, émeutes de la misère partout ; immigré.e.s sans papiers, sans droits, sans toits ; manifs avec cortèges de têtes et débordements ; gilets jaunes méchamment défaits ; luttes identitaires décoloniales, lgbt++ et féminisme metoo ; agriculteurs d’en bas crevant de leur industrialisation forcée ou écologistes radicaux diabolisés… Avec le fantasme de ”convergence des luttes”, l’intersectionnalité voudrait réunir des luttes séparées, mais en tant que séparées. C’est l’alternative interclassiste par excellence, désarmée pour saisir la structure de classes au fondement de toutes les contradictions sociales qui justifient chacune de ces luttes
Comme une symphonie de luttes polyphoniques et polyrythmiques ne produisant jusque-là aucune unité de rupture sous le plafond de fer de l’exploitation et les cieux de la menace écologique globale
Progressivement depuis 20 ans, ces mouvements peu ou prou revendiqués ou soutenus à gauche ont été submergés partout dans le monde par des manifestations et votes majoritairement populistes, nationalistes, anti-immigration, qu’on ne saurait pourtant qualifier de ”fascisme qui vient”*. En France s’annonce ainsi la probable gouvernance politique de droite extrême, qui, aux yeux de ceux d’en-bas, relégitime l’État, un État fort, l’État… de ceux d’en-haut pour la gestion du même, le même toujours recommencé
* Voir de Temps Critiques, LundiMatin 23 février, Notes à propos du fascisme qui viendrait
Cette véritable critique en actes des luttes ouvrières politiques et syndicales traditionnelles n’était pas communiste, comme notre théorisation après coup, elle était tournant historique concret changeant la donne des rapports sociaux et à la nature, tout en masquant la perception subjective de l’exploitation objective des hommes, femmes et de la nature, au cœur de la production/reproduction capitaliste, avec un temps-de-travail passant de continu/concentré,- la journée-de-travail en un lieu -, à éclaté/diffus dans la vie quotidienne…
… prémisses sur lesquelles surgiraient, surgissent, surgiront d’autres luttes
*
« (Laissons les morts enterrer les morts…) Notre sort est d’être les premiers à entrer vivants dans la vie nouvelle. »
Cet extrait d’une lettre de Karl Marx à Arnold Ruge en 1843, citée par Guy Debord et Asger Jorn dans Mémoires Structures Portantes en 1957, figure au dos de la pochette de l’album du concert de Michel Portal et son Unit à Chateauvallon en 1972, auquel j’étais présent
Cette vidéo ici donc en hommage à Michel Portal, formidable et merveilleux multiinstrumentiste touche-à-tout (clarinettes, saxophones, bandonéon, composition, improvisation… classique, jazz, contemporain, balloche…), qui nous a quitté le 12 février dernier
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(Les chroniques précédentes ci-dessous)
LA GUERRE, PLUS LOIN… PLUS PRÈS…, d’une inexpérience personnelle à la menace qui vient
« La forme fatale d’une société, c’est d’être une patrie, plus ou moins large. Un civilisé montre son amour de la civilisation en adhérant à tout le contenu de cette proposition, en adhérant à l’état de guerre permanent. Si l’on accepte l’idée de patrie, on accepte la guerre. Car point de patrie sans guerre et pas de guerre sans patrie. Qui aime la patrie aime la guerre. » Pierre Drieu la Rochelle, La Comédie de Charleroi, 1934, recueil de nouvelles dont l’une intitulée Le déserteur. (Je cite cet écrivain maudit pour faire enrager presque tout le monde, des nationalo-populos de droite à gauche aux antifas bornés ;-)
« La défense ! C’est la première raison d’être de l’État. Il n’y saurait manquer sans se détruire lui-même. » De Gaulle, 1952 à Bayeux
« Je vends des canons, des courts et des longs, des grands et des petits, j’en ai à tous les prix, ya toujours amateur pour ces délicats instruments, je suis marchand d’canons, venez me voir pour vos enfants / Canons à vendre ! » Boris Vian, Le petit commerce, 1956
« Même la guerre est quotidienne. » Marguerite Duras, La douleur, 1985
Que signifie la guerre pour un Français de 75 ans qui ne l’a pas connue ”chez nous”, aucun proche tué aux deux ”guerres mondiales” ni d’Algérie, de sa vie n’ayant tiré au fusil que cibles de papier, “dispensé de port d’arme au-delà de cinq minutes” au service militaire 1971, prétendu rhumatisme articulaire enfumant l’aboyeur sergent-chef… car le fusil nuit grave aux mains du guitariste. Ah ! guitare, quand tu nous tiens et qu’on dansait, et plus, la même année de nos 20 ans, sur Machine Gun de Jimi Hendrix, avec au cœur à corps l’injonction prêtée à Marcuse Make love not war !
Mes grands-pères ont connu certes les tranchées de la ”der des der”, l’un malade à vie des gaz de combat, mais pas les drones de nos guerres modernes, absolument modernes, robotisées à l’IA*. Seul souvenir concret de la guerre d’Algérie, l’arrestation par la police française d’un ”fellaga” réfugié dans le poulailler de mes grands-parents.
* Pauvre Paul Vaillant-Couturier soutenant, en octobre 1936 devant le Comité central du PCF, dans un texte intitulé sans rire Au service de l’esprit, pour la convocation des États généraux de l’intelligence française, que « L’intelligence défend la paix. L’intelligence a horreur de la guerre.» Vous me direz qu’IA et intelligence humaine, ça fait deux.
Car les désastres de la guerre*, quand on ne les vit pas dans sa chair, comment pourrait-on, nonobstant moult reportages du front ukrainien, en être saisi à corps et de raison, être touché à vif par ce déluge de feu à la Barbusse, révulsé par cette irréfrénable déshumanisation**, bouleversé par ces populations civiles ciblées, criblées, crevées jour après jour à trois heures d’avion de Paris ? C’est pourtant cette proximité européenne, et blanche, mais loin d’autres conflits en cours dans le monde, qui frappe les esprits et les cœurs français, réveillant au demeurant moins de consciences que de peurs enfouies. S’en empare avec à-propos, en première ligne du front idéologique, politique et industriel, la propagande d’État sous la gouvernance autosatisfaite du présideur Macron aux destinées militairisées de chairs à canon fraîches et tricolores. Tradition française (plus que marseillaise, camarades ;-) : du sang des autres L’étendard sanglant est lavé
* Les désastres de la guerre, 22 gravures de Goya entre 1810 et 1815
** Encore que, si l’humanisation multimillénaire du monde avait été pacifique, ce serait dans les livres d’histoire. La connotation positive du mot ”humain” – comme bon, compatissant, sensible -, s’effondre dans la guerre humaine trop humaine, quand il faut tuer pour vivre et vivre pour tuer.
Alors donc, le 12 janvier dernier s’est ouverte la campagne de recrutement de 3000 jeunes pour le nouveau Service militaire national volontaire. Engagez-vous rengagez-vous qu’ils disaient… sur fond de réarmement accéléré à coups de milliards d’euros pour les contribuables français, alors que l’industrie de l’armement européenne, forcée par le trumpisme, soutenue par l’OTAN, la Commission européenne et les grandes puissances du continent, se présente désormais comme un espoir de relance économique, cad du taux de profit moyen. Budget de la défense : quelles étapes pour le porter à 5% du PIB en 2035 ?
Qu’en pense notre so called ”classe ouvrière productive” ? (merci CLN pour cet aperçu)
- Renault fabricant de drones, une activité qui divise ses salariés, Manuel Sanson, Mediapart, 16 février
« J’ai été embauché pour fabriquer des voitures, pas des armes », souffle Valentin, salarié de l’usine Renault de Cléon (Seine-Maritime), avant de s’engouffrer à travers les grands portiques qui gardent l’entrée du site automobile. Sébastien, plus de trente années de maison en CDI, ne partage pas cet avis : « Je n’ai aucun problème. On ne sera pas les seuls et on ne sera pas les derniers à produire du matériel pour l’armée. Tant qu’il y a du travail, c’est le principal. »
- Drones militaires à l’usine Renault du Mans : “Drones ou véhicules, ça ne change rien”, rencontre avec des volontaires, Julien Penot, France Bleu, Pays de la Loire, 16 février
« Cette nouvelle activité tournée vers la Défense est vue d’un bon œil par la majorité des salariés que nous avons pu interviewer et ceux sondés par les syndicats. “Ça amène du travail et pour la défense du pays, il faut bien en construire”, lance un ouvrier, bleu de travail siglé Renault sur les épaules. “Si ce n’est pas nous, ça sera d’autres, alors autant y aller”, renchérit un autre.
La guerre qui vient, on aimerait ne pas y croire, mais les puissants nous y préparent. Sans excès de prospectivisme puisqu’éternel recommencement pour le capitalisme, la critique de l’économie politique suggère qu’il est à celui-ci nécessaire de détruire toute cette ferraille accumulée à grands profits des marchands de canons, pour que reprenne l’inlassable et incessant cycle assassin de la production et de la destruction des êtres et des choses de la vie et de la nature. Des mots pour le dire ? C’est un art consommé de la guerre.
« La guerre, rendue inévitable par tout le cours des événements antérieurs, ne pouvait pas ne pas exercer une formidable influence sur la vie économique mondiale. Au sein de chaque pays et dans les rapports de force entre pays, dans les économies nationales et dans l’économie mondiale, elle a opéré une véritable révolution. Entraînant la dilapidation barbare des forces productives, la destruction des moyens matériels de production et de la main-d’œuvre humaine, saignant à blanc l’économie par des dépenses phénoménales, funestes au point de vue social, la guerre, telle une crise gigantesque, a en outre aggravé les tendances fondamentales du développement capitaliste, en accélérant à un degré inouï, le développement des éléments financiers capitalistes et la centralisation du capital à l’échelle mondiale. Le caractère centralisateur (selon la méthode impérialiste) de la guerre actuelle ne fait pas de doute. » N.I. Boukharine, L’économie mondiale et l’impérialisme, 1915, chap. XIII, La guerre et l’évolution économique, p. 99
C’est en même temps que la France de Macron&PatronsAssociés s’est inquiétée de son taux de natalité, car à l’heure sans euphémisme de ’France-Travail’ elle sait que la population est la première force productive du capitalisme :
« Pas de surtravail sans travail, pas de travail sans population comme principale force productive. Là où nous avons exploitation, nous avons la création des catégories femme et homme, leur ’naturalisation’ inhérente à l’objet même de leur construction, et par là l’appropriation de toutes les femmes par tous les hommes. » TC24, 2012
Aussi Macron parlait-il en 2024 d’un nécessaire « réarmement démographique », avec l’envoi récent à toutes personnes de 29 ans d’une lettre alertant sur « l’infertilité », une forme de martiale injonction aux Françaises de faire des enfants, et pourquoi pas de futur.e.s soldat.e.s ? Sus aux Russes ! Au boulot l’utérus !
Faire ainsi commerce en alternance de la vie de la mort, c’est de ça qu’il s’agit, comme chantait Boris Vian dans Le petit commerce :
« Je vendais des canons dans les rues de la terre / Mais mon commerce a trop marché / J’ai fait faire des affaires à tous les fabricants d’cimetières ».
En version d’État à État :
« Le 12 février 2026, le Conseil d’acquisition de la défense a donné son feu vert à l’achat [par l’Inde] de 114 avions Rafale pour un montant de 3.25 milliards de roupies (30.2 Md€). Une très grosse commande qui était attendue pour remplacer le [russe] Mig-21 […] L’Elysée a salué cette annonce comme un « jalon très important », vers un contrat « historique ». […] la commande indienne sera la plus importante jamais enregistrée par l’avionneur français [Dassault] surpassant les 80 Rafale commandés par les Emirats arabes unis…» Source Air&Cosmos
Pour Giorgio Agemben l’an passé dans L’Etat et la guerre,
« Ce que nous appelons l’État est, en dernière analyse, une machine destinée à faire la guerre, et tôt ou tard cette vocation constitutive finit par se manifester au-delà de tous les objectifs plus ou moins édifiants qu’il peut se donner pour justifier son existence. »
Que faire ? Le pacifisme dans l’histoire n’a jamais empêché la guerre, à peine su l’arrêter plus tôt. C’est pourquoi, en attendant mieux, tant d’un point de vue individuel que collectif, la désertion* apparaît comme la plus censée des décisions (« Ma décision est prise, je m’en vais déserter », dit Boris Vian dans Le déserteur), et sans doute en masse la plus efficace, comme action de classe.
Malencontreusement, et ce n’est pas d’hier, les conseilleurs de loin ne sont pas les payeurs de près.
* Lire de Tristan Leoni chez DDT21: ’Adieu la vie, adieu l’amour… Ukraine, guerre et auto-organisation’, mai 2022, L’Ukraine et ses déserteurs, Partie I novembre 2024, II février 2025
*
Jimi Hendrix, Machine Gun, Filmore East, 1er janvier 1970. Album Band of Gypsis
Un des tous meilleurs solos de Jimi Hendrix, et de la guitare au 20e siècle. Pour les effets il utilise les pédales wah-wah, Arbiter Fuzz Face, Univibe et Octavia, ainsi qu’un important larsen
Bass: Billy Cox, Drums: Buddy Miles
Les paroles en français
Introduction parlée : « Bonne année tout d’abord. J’espère qu’on en aura un million ou deux millions de plus… Si on arrive à passer cet été, hé hé hé. Bon, j’aimerais dédier celle-ci à la scène drag qui se déroule, à tous les soldats qui se battent à Chicago, Milwaukee et New York… Oh oui, et à tous les soldats qui se battent au Vietnam. Ils aiment faire un truc appelé “mitrailleuse”. »
Mitrailleuse Déchirant mon corps Mitrailleuse Déchirant mon corps Homme méchant me pousse à te tuer Homme méchant me pousse à te tuer Homme méchant me pousse à te tuer Même si nous ne sommes que des familles séparées
Je prends ma hache et je me bats comme un fermier maintenant….. (Tu vois ce que je veux dire) Hé hé hé et tes balles n’arrêtent pas de me mettre à terre Je prends ma hache et je me bats comme un fermier maintenant… Ouais mais tu me fais toujours tomber au sol De la même manière que tu me tires dessus bébé Tu finiras de la même façon Trois fois plus de douleur Et c’est de ta faute
Hé mitrailleuse Oooooooooo Je n’ai plus peur de tes bêtises, bébé, je n’ai plus peur. Au bout d’un moment, tes paroles en l’air ne me font plus de mal. Alors laisse tes balles voler comme la pluie, car je sais que tu as toujours tort, bébé. Et tu finiras de la même façon.
Ouais, mitrailleuse. Déchirant ma famille. Ouais, ouais, d’accord. Déchirant ma famille. Ne lui tire pas dessus. Il est sur le point de partir. Ne lui tire pas dessus. Il doit rester ici. Il ne va nulle part. Il a été abattu. Oh, là où il ne peut pas survivre, non, non.
Ouais, c’est ce qu’on ne veut plus entendre, d’accord. Pas de balles. Du moins ici, hein hein. Pas d’armes, pas de bombes. Hein hein. Rien du tout, vivons tous ensemble. Tu sais, au lieu de tuer.
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Chronique numéro 1, le 15 février 2026
MON QUOTIDIEN EST THÉORIQUE
« L’époque ne demande plus seulement de répondre vaguement à la question « Que faire ? » II s’agit maintenant, si l’on veut rester dans le courant, de répondre, presque chaque semaine, à la question : « Que se passe-t-il ? » » Guy Debord, Lettre à Eduardo Rothe, 21 février 1974 En théorie, ces chroniques ne seront pas théoriques. En pratique un peu. Portant sur tout sauf n’importe quoi, elles tiendront leur unité d’une contrainte, soit partir d’une considération théorique soit y aboutir, ou les deux en boucle. Cette obligation sera leur fil rouge, fil d’un rapport avec la théorie donc, et parce que communiste rouge, invariance historique sans excès de connotation théorique.
« En passant par la chronique », ou chroniques passant par la théorie, Un passant étant le pseudo sous lequel je commente depuis quelques années dans le blog dndf, après avoir laissé aux souris songeuses celui de Patlotch, en 2022, année hérétique.
C’est un défi que je me lance sans trop savoir comment diantre j’y parviendrai. Je veux le faire parce que c’est un problème qui se pose à moi, et je veux croire à d’autres, de pouvoir faire le lien entre ma vie quotidienne, ma perception de « ce qui se passe, presque chaque semaine », et la théorie communiste, dans le sens où celle-ci est inséparablement analyse du mouvement présent du capitalisme comme mode de production et de sa reproduction comme lutte entre classes sociales, et, en même temps, projection téléologique sur la perspective de son dépassement historique, abolition révolutionnaire présupposée. (Voir La théorie dans sa nécessaire dimension idéologique en début du Propos d’étape de TC 28, https://dndf.org/theorie-communiste-n-28-est-sur-les-rotatives/).
Il est assurément plus facile de se laisser porter par ce qu’on retient et pense immédiatement, sans même y penser, de ce qu’on vit, de ce qu’on lit, de ce qu’on apprend par « les actualités » quel qu’en soit le support médiatique. Mais il ne suffit pas d’être « bien informé » sans fake news. Encore faut-il comprendre les faits reçus, supposés vrais, par un effort volontaire de la pensée, les comprendre dans les termes, ou du moins dans l’esprit, avec lesquels la théorie nous donne, par ses acquis comme par ses questions ouvertes, des clés d’interprétation et d’hypothèses à vérifier au fil du temps des événements. En d’autres termes, c’est tenter de penser les choses, même modestement car on ne l’est pas, « en théoricien », formule de Roland Simon pour distinguer une façon singulière de participer aux luttes, et sans doute de percevoir toutes choses de la vie quotidienne.
Pour ma part je chercherai ici des formes plus simples de reformulation, en situations diverses et variées, d’éléments d’analyse théorique à l’exposition complexe, rigueur oblige, en assumant le risque d’une certaine approximation si ce n’est d’erreurs de par les limites de l’exercice et les miennes propres. Mais des commentaires avisés seront toujours possibles…
Je veux le faire parce que d’un côté je ne peux pas, je ne sais plus, en rester à l’information brute, sans parler de sa présentation inévitablement idéologique même sous des formes critiques (notamment de gauche radicale, d’extrême ou d’ultra-gauche dinosauriennes), et de l’autre côté parce que je n’imagine pas que la théorie communiste, ce que j’en partage peu ou prou sans masquer mes désaccords, ne (me) serve à rien. La théorie n’est certes pas un guide pour la pratique des luttes du prolétariat, mais qui en est amateur individuel n’est pas interdit de s’en servir, et d’en user en l’agitant. Valeur d’usage, quand tu nous tiens…
Si le regretté Bernard Lyon, de Théorie Communiste, n’avait pas tort de considérer que nous étions un tantinet « schizophrènes », tenus de vivre normalement malgré notre « idéal », je veux croire possible sinon de vivre, du moins de penser selon mes convictions, et de les faire partager, ou non, en les rendant accessibles et pourquoi pas stimulantes pour d’éventuels échanges ici, ou ailleurs.





Merci pour cette première publication. Relevons que les soutiers de dndf restent fidèles à la tradition, d’origine léninienne, des « samedis et dimanches communistes”.
https://www.persee.fr/doc/russe_1161-0557_2013_num_41_1_2595
À propos de l’image d’illustration de la rubrique, il s’agit d’un transfert sur toile de 1993. Le texte transféré en boucle est la phrase de Lautréamont, « La poésie doit être faite par tous, non par un. »
Dans ce contexte on peut y voir une métonymie de l’idée que ’la théorie est faite par tous, non par un’, à travers les luttes et leur auto-compréhension. L’œil communiste du théoricien, rouge par excellence, tente de percer les différentes couches du réel entre formes d’apparition jusqu’aux profondeurs structurelles du mouvement des rapports sociaux.
C’est une époque où mon temps de travail était traversé de non-travail ’artistique’, avec l’usage immodéré de la photocopieuse du ministère aux différents agrandissements, transférés ensuite sur la toile par collage puis élimination du papier par frottement, ne restant que l’encre pris dans la trame.
Nous sommes convenus avec dndf d’une publication hebdomadaire, le samedimatin. Honi soit qui mal y pense.
Je peux vous annoncer les deux prochaines chroniques :
– samedi 21 février
LA GUERRE, PLUS LOIN… PLUS PRÈS…
d’une inexpérience personnelle à la menace qui vient
– samedi 28 février
LE COMMUNISME, AUTREMENT DIT
reformulations anarchiques et intempestives
La deuxième chronique sur la guerre, par ses références et sa tonalité, est globalement plus proche de la tradition anarchiste que d’une critique communisatrice.
Ses références théoriques : Boukharine, TC, Tristan Leoni… De toute manière, sur un texte aussi court, il est difficile de faire de grandes différences entre l’antimilitarisme anarchiste et la critique de la guerre de la « communisation », ou même entre ces deux formes d’opposition à la guerre et celles portées par l’aile gauche de la social-démocratie devenue mouvement communiste autoproclamé après 1917. Les écarts qui séparent les communistes historiques, les anarchistes et les « communisateurs » sont-ils sur certains points moins grands qu’il n’y paraît ? La chronique a tout au moins le mérite de ne pas tomber dans la moraline pacifiste. Vive la désertion !
A propos de la chronique sur la guerre, une petite lueur…
« Alors que les économistes parlent d’« économie de guerre », les membres de base du syndicat IG Metall se révoltent. »
extraits en traduc google
« C’est un événement marquant : fin janvier, les délégués syndicaux du syndicat IG Metall de l’usine Ford de Cologne ont adopté une déclaration sans équivoque : « Non à une économie de guerre ! Nous ne sacrifierons pas nos enfants pour la guerre ! » La résolution s’oppose à la conversion de l’industrie civile à la production d’armements…
Dans leur déclaration, les délégués syndicaux de Cologne dressent le tableau d’une accélération du réarmement mondial. Ils mettent en garde contre l’exploitation des craintes existentielles au sein de l’ industrie automobile pour présenter la conversion à la production d’armements comme une prétendue garantie d’emploi. Le réarmement n’assure pas la paix, mais prépare le terrain à la guerre. De plus, ils soulignent les restrictions potentielles du droit de grève et des obligations professionnelles en cas d’« état d’urgence » déclaré par l’État, ainsi que le service obligatoire au titre de la loi sur la sécurité de l’emploi en cas de « guerre ».
Les délégués syndicaux critiquent les profits exorbitants de l’industrie de l’armement et considèrent le débat sur une possible réactivation de la conscription comme une évolution dangereuse. Ils affirment que le réarmement et une économie de guerre contredisent les intérêts des travailleurs ainsi que les objectifs du syndicat, à savoir la paix, le désarmement et la compréhension internationale. »
https://www.berliner-zeitung.de/politik-gesellschaft/geopolitik/ig-metall-kriegswirtschaft-ruestungsboom-li.10020847
Voici les 3 chroniques parues et les 2 à venir :
5) 14 mars
CHRONIQUE DE LA MISÈRE
Courte balade de la pauvreté aux luttes dans le cours de l’économie politique
4) 7 mars
VOUS AVEZ DIT ANTI-FASCISME ?
Ou pourquoi et comment l’on peut être contre ce qui ne vient pas
3) 28 février
LE COMMUNISME, AUTREMENT DIT
Reformulations téméraires d’après Théorie Communiste nos 27 et 28
2) 21 février
LA GUERRE, PLUS LOIN… PLUS PRÈS…
D’une inexpérience personnelle à la menace qui vient
1) 14 février
MON QUOTIDIEN EST THÉORIQUE
Présentation de mes intentions
Dans LE COMMUNISME, AUTREMENT DIT, Chronique 4, j’ai perçu une difficulté dans l’usage du mot-concept de « prolétariat”, selon la situation et l’activité en question. Je me cite avant d’y revenir dessous
« Problèmes : est-ce dû à ma compréhension de cette définition par TC, ou de la pousser à l’extrême, ou à défaut de dialectique temporelle ?, elle rend difficile l’usage du mot prolétariat au présent, comme sujet de luttes actuelles, puisque tant qu’il n’a pas d’activité révolutionnaire il n’existerait que dans sa projection idéologique, son devenir présupposé, et non comme sujet permanent de la lutte des classes depuis l’origine du capitalisme. Ici, il n’en devient alors qu’un produit historique, et n’émerge réellement comme sujet révolutionnaire concret qu’au terme de celle-là, dans une conjoncture de crise finale de reproduction du capitalisme.
D’une part, cela risque de réveiller le vieux débat sur la ‘composition de classe du prolétariat révolutionnaire’, avec retour au sociologisme. D’autre part si le prolétariat n’existe pas encore (noch nicht), on ne peut en parler en termes de relations interclassistes dans les luttes actuelles. Il est clair que l’on abandonne alors les définitions marxistes et même des acceptions chez Marx du mot prolétariat, comme ”classe sociale des travailleurs ne possédant pour vivre que leur force de travail”, un état, pas encore une lutte.
Un sacré bond culturel pour quitter nos habitudes de langage ”marxiste”, où d’aucuns verront une fuite en avant. Mais pour être cohérente, la théorie de la communisation, dans sa rupture avec les conceptions précédentes de la révolution, a-t-elle le choix ? »
Je pose un problème pratique, peut-être davantage un problème de formulation que de compréhension, mais ”Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement”. Quelques pistes de reformulation :
Il s’agit de pouvoir utiliser le terme de prolétariat quand et seulement quand il correspond à la nouvelle définition comme sujet de la lutte des classes, voire sujet devenant révolutionnaire
Les éléments de la distinction sont dans TC27, p. 283 et suivantes :
– « Le prolétariat n’est pas une forme historiquement ultime dont on doit attendre l’apparition, il est une fonction présente dans la lutte de classe de la classe ouvrière. C’est d’un processus social dont il s’agit, un processus de rupture dans la lutte de classe, l’autotransformation d’un sujet qui abolition ce qui le définit. Le prolétariat comme sujet de la révolution s’abolit parce qu’il s’abolit comme classe ouvrière. » p. 287
Remarque : et si la ”fonction présente” ne se manifeste pas, il n’y a pas (encore) de prolétariat ?
– « Le prolétariat est un concept politique… Il n’est pas le simple synonyme de classe ouvrière. » P. 288
« c’est la classe ouvrière en contradiction avec sa propre existence… le terme de prolétariat signifie que l’on considère les contradictions du mode de production capitaliste non seulement en tant que telles mais comme produisant leur dépassement.» P. 295
Peut-on dire que la classe ouvrière (productive si on veut) c’est la classe exploitée ’dans la production et la reproduction’, et le prolétariat la classe exploitée ’dans la lutte des classes’.
La classe ouvrière, c’est la classe exploitée ’pour’ le capital, dans son activité de travail et de reproduction de sa force de travail. Le prolétariat c’est la classe exploitée pour elle-même, dans sa lutte ’pour’ son abolition en tant que classe ouvrière. À prendre comme des facettes qui peuvent être simultanées, non comme une stricte alternative, sauf dans le moment révolutionnaire…
Alors que faire des luttes ne manifestant pas d’écarts, luttes défensives, luttes revendicatives, luttes syndicales, pour déplacer le curseur de l’exploitation sans le faire sauter ? Peut-on parler de ”prolétariat réformiste” quand ses luttes ne manifestent pas de remise en cause de l’appartenance de classe ?
Il y a quelque chose de plus statique dans la classe ouvrière, si elle ne lutte pas elle reste ce qu’elle est. De plus dynamique dans le prolétariat qui, par définition, est toujours déjà en lutte
À vrai dire je ne suis pas complètement satisfait de la chute de 1) les surnuméraires sont-ils un sujet révolutionnaire ?, opposant Endnotes ”le problème de la composition : des fractions prolétariennes diverses doivent s’unifier” et TC, ”l’interclassisme n’est pas a priori la composition considérée comme une addition de classes et couches”, la composition interne au prolétariat n’étant pas interclassiste,
mais l’essentiel réside dans la suite : ”L’objet de la lutte c’est un faisceau de contradictions qui, selon coagulant définit l’interclassisme”. Le faisceau de contradictions concerne aussi la classe prolétarienne, compte tenu justement de sa segmentation dont parle Endnotes. Dans le mouvement contradictoire des luttes, la problématique de « l’unité de rupture » dépasse celle de l’unité du prolétariat défini strictement comme classe ouvrière, sans quoi « aucune révolution n’est possible »
On est en présence d’un melting pot, d’un brassage, d’une hybridation, tels qu’exposés par R.S. citant Lénine : « La révolution socialiste en Europe ne peut pas être autre chose que l’explosion de la lutte de masse des opprimés et mécontents de toute espèce. Des éléments de la petite bourgeoisie et des ouvriers arriérés y participeront inévitablement – sans cette participation, la lutte de masse n’est pas possible, aucune révolution n’est possible – et, tout aussi inévitablement, ils apporteront au mouvement leurs préjugés, leurs fantaisies réactionnaires, leurs faiblesses et leurs erreurs. Mais, objectivement, ils s’attaqueront au capital, et l’avant-garde consciente de la révolution, le prolétariat avancé, qui exprimera cette vérité objective d’une lutte de masse disparate, discordante, bigarrée, à première vue sans unité, pourra l’unir et l’orienter, conquérir le pouvoir, …» (Lénine, Bilan d’une discussion sur le droit des nations à disposer d’elles-mêmes, juillet 1916)
https://dndf.org/temps-libre-retour-sur-une-fuite-en-avant-theorie-communiste-face-a-la-question-des-classes-sociales/#comment-685984
Si quelqu’un trouve une citation de TC plus pertinente…
Dans la CHRONIQUE DE LA MISÈRE, la photo d’illustration vient du Sénégal. Pour en obtenir d’équivalentes, cliquer sur l’image et « Chercher dans l’image avec Google Lens”, vous en obtiendrez d’autres images de luttes de femmes contre la faim et la misère, du Kenya, de Zambie, du Congo, du Mali, de Gambie, Côte d’Ivoire, Guinée, Tchad, Niger, Togo, Tchad, Soudan, Liberia, Burkina, Centre Afrique, Mayotte…
Suite à la chronique 3 sur L’ANTIFASCISME, l’entonnoir idéologique et politicard se révèle dans toute sa splendeur à la veille du premier tour des municipales.
https://www.lemonde.fr/societe/article/2026/03/14/plusieurs-manifestations-contre-le-racisme-organisees-en-france-a-la-veille-du-premier-tour-des-elections-municipales_6671209_3224.html
« « Stop au fascisme ! Stop au racisme ! Stop aux violences policières ! Stop à l’islamophobie ! » A l’appel de nombreuses associations, quelque 85 manifestations et rassemblements sont organisés en France, samedi 14 mars, à la veille du premier tour des élections municipales, aux résultats très incertains.
« On est venu dire qu’on ne reculera pas face aux fascistes. Il faut résister, la tâche est immense, mais il y a de l’espoir si l’on se réunit tous ensemble », a exhorté Mathieu Pastor, membre de La Marche des solidarités, jeudi lors d’une conférence de presse.
« Plusieurs dizaines de communes » pourraient élire un maire issu du Rassemblement national, selon le président du parti, Jordan Bardella. Ce scrutin local a valeur de test à un an de l’élection présidentielle de 2027, notamment pour l’extrême droite, qui espère ainis confirmer sa dynamique.»
Premiers signataires : Attac, CGT, Femmes Egalité, FSU, Gisti (Groupe d’information et de soutien des immigré·es), LDH (Ligue des droits de l’Homme), Mémorial98, Mrap, Solidaires, SOS Racisme.
Signataires : Association Accueil des demandeurs d’asile de Mulhouse, Association d’Aide et de défense des mineurs isolés étrangers (Aadmie), Association nationale des Pieds-Noirs progressistes et leurs ami.e.s, Association pour la reconnaissance et la défense des droits des immigrés en Bocage (ARDDIB), CRID (Centre de recherche et d’information pour le développement), Emmaüs France, Itinérance Sud Manche, La Croisée des chemins, Reseau d’action contre l’antisémitisme et tous les racismes (Raar), Union nationale des étudiants de France (Unef). »
Il est remarquable que les partis politiques ne soient pas partie prenante en tant que tel, et que CGT et FSU signent un appel strictement dépourvu de contenu social revendicatif, un comble du syndicalisme.
Le ”front antifasciste” de Mélenchon a pris la relève du ”front républicain” dans un degré zéro de la politique ainsi purgée de l’affrontement de classe. Sur cette base il ne faut faut pas s’attendre à un réveil anti-FN du prolétariat.
L’auteur de la Chronique de la misère nous rappelle que pour les marxistes, la contradiction de classe entre prolétariat et capitalistes n’est pas l’opposition entre pauvres et riches. Très bien. Mais dans son texte, il ne pose pas la question décisive de savoir pourquoi les individus entre en lutte en tant que pauvres ou en tant que prolétaires. C’est pourtant ce qu’on observe dans tous les cas où la confrontation reste plombée sous le plafond de verre de l’exploitation, le mouvement des Gilets jaunes par exemple. De même pour les luttes de racisé.e.s ou celles des femmes africaines mises en avant, il n’est pas souligné que ces dernières ne luttent pas ici comme femmes contre la domination masculine, demeurant sous le plafond de verre du capital comme contradiction de genre. Ce sont les limites les plus marquantes des luttes contemporaines. Le texte n’est pas construit sur cette dynamique.
@Charles
Bonne remarque, Charles, ma chronique ne s’est pas construite comme ça, et dans ma manière improvisée, avec un plan aléatoire, j’ai raté ce qui est dans les luttes au cœur du rapport entre pauvreté et exploitation, malgré mon sous-titre : ”Pauvreté, genre, ’race’, et luttes dans le cours de l’économie politique”
Je saisis l’occasion pour préciser que les développements théoriques relatifs à ce passage : « [pour TC] le prolétariat est exploité comme un tout faisant, en tant que classe, face au capital en subsomption réelle de la société » figurent dans TC 27, LA CRISE DU TRAVAILLEUR LIBRE, p. 175 du pdf (attention, la pagination du document en ligne n’est pas celle de la revue imprimée qui est bien celle du sommaire, mais TC veut-il être lu ?)
https://theoriecommuniste.org/IMG/pdf/tc_27.pdf
« Nous avons vu que dans l’achat global de la force de travail,
cette dernière est présupposée comme propriété du capital, non
seulement formellement (le travailleur a toujours appartenu à toute
la classe capitaliste avant de se vendre à tel ou tel capitaliste)…» pdf p. 180
p. 188 « La force de travail qui fait face au capital, qui lui est « matière
exploitable », est, avec la grande industrie, globale, universelle,
massifiée, présupposée, définie, produite et reproduite par le
capital, elle lui appartient avant même qu’elle soit « librement
vendue » par son « possesseur ». Durant toute la première phase
de la subsomption réelle, cette massification a d’abord été une
dynamique et dans la lutte de classe la limite de l’expansion
capitaliste. La restructuration des années 1970-1980 est le résultat
de cette lutte des classes. Il a fallu tout le procès historique de la
première phase de la subsomption réelle pour que le capital ait
créé les conditions sociales et technologiques de cette
appropriation qui est la tendance inhérente au machinisme et à la
grande industrie, pour qu’il puisse réaliser organisationnellement
et efficacement, rendre réel quotidiennement et pour chaque force
de travail individuelle, qu’elle est déjà sa propriété : soit, parce
qu’elle est réellement déjà payée avant d’entrer dans le procès de
production, par fractions temporelles d’une même force de travail
individuelle ou fractions de la force de travail globale à un moment
donné ; soit, parce que livrée à la misère et/ou à la guerre ; soit par
la mobilisation contrainte ; soit par la rotation organisée de cette
main-d’œuvre comme dans les maquiladoras86. Elle est, de toute
façon, séparée de ses conditions de reproduction, donc matière
exploitable. L’achat primordial ou la simple mise à disposition ont
déjà eu lieu, l’acte de propriété a déjà été signé. Tout ceci a pour
condition le plein développement des conditions spécifiques de
l’extraction de plus-value relative (c’est-à-dire la période antérieure
aux années 70). »
p. 191 : « Il y a maintenant crise de « l’ouvrier libre ». La crise de
« l’ouvrier libre », c’est le terrain de l’appartenance de classe
comme contrainte extérieure, et cette contrainte extérieure de
l’appartenance de classe existe comme lutte dans ce qui est la vie
quotidienne. Il est étonnant de retrouver, dans la situation de
l’ouvrier précaire contraint au travail par une organisation
coercitive étrangère, pour un salaire toujours identique et peu
éloigné de ce qu’il touche en dehors de ses périodes d’activités, des
déterminations qui, toutes proportions gardées, peuvent évoquer
celles de l’esclavage. L’ouvrier est-il toujours « propriétaire de sa
force de travail »? En socialisant l’échange de la force de travail et
sa consommation productive, le capital ne met-il pas en crise son
fondement, l’existence du travailleur libre ? »
A propos de la « chronique » sur l’antifa. Je ne sais sais pas si « ça » ne vient pas, mais je pense que quelque chose d’apparenté -parfois de près, parfois de plus loin- est déjà là. La répression sur ces groupes s’est accentuée en Europe, en Hongrie où les groupes nazis-fascistes-identitaires-suprématistes paradent annuellement sponsorisés par Orban et l’argent de l’UE, une personne a été condamnée à huit ans de taule pour une bagarre qui n’a causé que quelques contusions à ceux d’en face. Ici , en France,on voit la réaction après la mort de ce jeune Quentin, la minute de silence à l’Assemblée et le toutime. En Allemagne la situation n’est guère plus détendue dans le sillage de la guerre à Gaza avec la criminalisation des mouvements hostiles à l’état d’israël, milieux qui se chevauchent largement. Aux USA « antifa » est « classé » par Trump, comme « organisation terroriste domestique » l’aspect flou permet de cibler un éventail d’opposant-e-s potentiellement infini.Avec cela, la militarisation en plein essor ici et globalement, l’horizon belliqueux qui ne recule pas lorsqu’on avance.Sans oublier la composante raciste consubstantielle aux régimes historiquement fascistes-nazis, actualisée en Europe contre les populations « musulmanes » africaines ou Roms, aux US contre les » Mexicains » et à tous les pas-assez-Blancs du Sud (Global?)Il est certain que l’accession au pouvoir de leaders d’extrême-droite a généré et génèrera une aggravation des conditions sociales d’existence directement contre les minorités ethniques et/ou religieuses ainsi que contre un large spectre d’opposant-e-s ou de personnes taxées de déviances sexuelles, une répression accrue et un déploiement policier et militaire toujours croissant, une surveillance exponentielle. Il est douteux que la vie matérielle des « peuples » ainsi administrés s’en trouve amélioré, cependant les nationalismes réussissent à s’imposer dans la crise de la »globalisation états-unienne » car ils accompagnent ce mouvement de « désarticulation » de cette globalisation depuis les crises de 2008.La militarisation et la remise en ordre morale, intellectuelle, raciale, ou genrée sont spécifiques de l’idéologie nationale militariste, axe des régimes historiquement fascistes nazis et assimilés (Franco, Salazar…), or ces tendances lourdes se retrouvent aujourd’hui en Europe et aux US (sans rien dire d’Israël, ou de la Russie).L’État du Capital depuis son avènement jusqu’à « nos » jours repose sur la dictature de la classe dominante, les moyens de conduire et d’assurer cette prééminence varient selon les crises induites par l’économie politique, les luttes de classes, les conflits inter-nationaux ou géopolitiques, voire idéologiques. En cela si Trump, n’est pas Hitler, si Bardela ou Le Pen ne sont pas des fascistes version originale, leur accession au pouvoir implique néanmoins de sérieuses et funestes conséquences pour nous tous et nous toutes.Il est remarquable que l’affaiblissement des régimes politiques parlementaires face au pouvoir exécutif (leaders) s’inscrit dans le sillage de la remise en cause de la légitimé revendicative, corollaire dans la sphère politique de l’épuisement de la forme de gestion démocratique avec reconnaissance d’intérêts opposés, pour une forme de gestion autoritaire et répressive.
@duende
Il se trouve que Temps Critiques, dont j’ai cité https://lundi.am/Quelques-notes-a-propos-du-fascisme-qui-viendrait, en prend pour son grade hier chez LundiMatin de la part de Serge Quadruppani, https://lundi.am/Le-Quentinisme-a-la-conquete-du-monde, et ceci au nom d’une critique de « ceux qui s’y connaissent, [leurs] leçons d’Histoire basées sur leur propre kit théorique », et de leur « position au-dessus de la mêlée, fut-ce au nom de la défense de concepts, « société capitalisée », « Etat en réseau » qu’on présente comme des nouveautés décisives »
Sans défendre la théorie de Temps Critiques d’une « révolution à titre humain”, si les thèses communisatrices, et particulièrement celles de TC, étaient par hasard publiées chez LundiMatin, il faut rêver, il est certain que nous aurions droit aux mêmes accusations, contre les explications théoriques que R.S. donne à la montée du FN puis du RN depuis 25 ans, extraites du texte sur les Européennes de 2024, qui sont l’essentiel de ma chronique, pour ne pas dire sa motivation face à l’enlisement idéologique de la politique en France
Tous les cas que tu cites d’arrivée au pouvoir d’État d’une « forme de gestion autoritaire et répressive » sont le produit d’élections démocratiques, aucun d’un coup d’État. Il a fallu deux conditions politiques pour que ça advienne, la faveur des grands patrons nationaux et l’entraînement d’une forte part de ceux d’en-bas dans l’aventure populo-nationaliste
Voir en France les rapprochements du patronat et de l’extrême-droite dont la presse est pleine, fin 2025, avec le livre de Laurent Mauduit ”Collaborations”
https://www.google.com/search?q=patronat+extr%C3%AAme-droite&oq=patronat+extr%C3%AAme-droite&gs_lcrp=EgZjaHJvbWUyBggAEEUYOdIBCTQ5ODMzajBqN6gCFLACAfEF4IRGBN_L89HxBeCERgTfy_PR&client=tablet-android-samsung-ss&sourceid=chrome-mobile&ie=UTF-8
Ma chronique est sortie en pleine campagne électoraliste, et nous devrons attendre l’issue de cet épisode politique pour mesurer d’un côté les progrès des abandons de la droite et du centre face à l’extrême-droite, les glissements des Républicains ”derniers des Mohicans” (R.S.), et de l’autre l’efficacité du discours antifasciste dans l’électorat populaire. Les petits arrangements post-premier tour en fournissent une idée tant à gauche qu’à droite
Car bien sûr on pourrait humainement préférer le retour la bonne vieille démocratie pas trop méchante avec les immigrés, du temps où l’identité ouvrière les englobait par besoin de la production capitaliste nationale (souligné), mais est-ce qu’un tel vœu a la moindre chance d’être réalisé ? Mais la nostalgie n’est plus ce qu’elle était, car nonobstant notre supposé théoricisme ”au-dessus de la mêlée”, nous faisons de la real politique, dans le sens de partir de ce qui se passe nécessairement, cad qui ne pourrait se passer autrement et contre quoi la morale antifasciste reste impuissante, sans parler des gesticulations d’antifas croyant mener la guerre civile qui vaincra le racisme
Ceux d’en-bas, fatigués de subir la démocratie politique antisociale tellement appréciée de la classe moyenne et de sa représentation politique de droite ou de gauche, veulent faire l’expérience de ce qui n’a pas été essayé et qui à leurs yeux pourrait marcher, et je crains que l’histoire ne doive en passer par là avant de sortir de cette ”séquence particulière” qui ne l’est pas tant que ça, puisqu’elle va déterminer, à coup de gourdins si nécessaire, la restructuration du capitalisme mondial tentant d’éviter sa crise finale. Gage que ce n’est pas la question du fascisme ou de quelque nom qu’on le nomme qui déterminera l’issue de cette séquence
Depuis l’école primaire on m’a expliqué que pour résoudre un problème et éviter ses conséquences, il fallait s’en prendre à ses causes. Or on connaissait celles des fascismes historiques, et l’on a pu vérifier que les combattre comme tels n’avait rien produit de grandiose contre le capital qui les avaient portés et soutenus au pouvoir, puisque le « ventre fécond d’où était sortie la bête immonde” n’était autre que le capitalisme
« Le fascisme n’est pas le contraire de la démocratie mais son évolution par temps de crise. » Bertolt Brecht
Je sens comme un risque d’élongation schizophrénique chez les camarades qui ne savent plus s’ils doivent être ou ne pas être antifascistes. Je les rassure, c’est dans la nature du communisationnisme que de provoquer cette sorte de grand écart déchirant entre rêver son idéal et vivre en restant normal, en luttant normal, et même en baisant normal en attendant les abolitions. Contrairement aux apparences, les amis de dndf sont très tolérants à l’égard des autres parce qu’ils se savent tout sauf exemplaires, ils ne voudraient conduire personne au suicide face à l’insurmontabilité immédiate de nos tâches révolutionnaires.
L’image qui illustre la chronique 6 sur l’IA provient de
”Capitalisme cybernétique : la machine qui dévore le monde”, Timothy Erik Ström, 18 mars 2025, Le vent se lève
https://lvsl.fr/capitalisme-cybernetique-la-machine-qui-devore-le-monde/
Dans la chronique 6 sur l’IA, en écho à ”l’IA, la mort sur l’inconscience”, dans Courrier International, 20 mars
Dessin ”To kill or not to kill ?” se demande un drone
Comment l’IA a accéléré les frappes américaines en Iran
https://www.courrierinternational.com/article/intelligence-artificielle-comment-l-ia-a-accelere-les-frappes-americaines-en-iran_241674
« Les quatre premiers jours du conflit, près de 2 000 cibles iraniennes ont été touchées par le Pentagone. Ce rythme effréné est l’effet le plus visible du recours inédit aux outils d’intelligence artificielle par l’armée américaine. Peut-on laisser les IA de Palantir ou d’Anthropic décider des cibles, au risque de se tromper, s’interroge le “Financial Times” ?
L’intelligence artificielle (IA) transforme en profondeur la façon dont l’armée américaine prend des décisions en temps de guerre, comme l’illustre le conflit en Iran : le Pentagone affirme avoir frappé plus de 2 000 cibles en l’espace d’à peine quatre jours [les premiers jours du conflit].
Ce rythme sans précédent s’explique en partie par l’utilisation de systèmes d’IA qui analysent une masse de renseignements provenant des drones, des satellites et d’autres capteurs, puis suggèrent des cibles potentielles bien plus vite que la planification humaine conventionnelle. […] »
Guerre en Iran : l’usage militaire de l’IA pose des questions morales inédites
https://www.telerama.fr/debats-reportages/guerre-en-iran-l-usage-militaire-de-l-ia-pose-des-questions-morales-inedites-0521-7030169.php
« Depuis le 28 février, les États-Unis et Israël bombardent l’Iran, aidés par des systèmes d’intelligence artificielle opaques. Cette nouvelle donne “technomilitaire” interroge : quand la décision de tuer est déléguée à une machine, qui répond des morts ? »
Mais Les Échos ont trouvé un expert qui nous rassure : « L’IA n’est pas une arme, c’est un facilitateur. »
https://www.lesechos.fr/tech-medias/intelligence-artificielle/guerre-en-iran-lia-nest-pas-une-arme-cest-un-facilitateur-2219853
Voilà, je dirais même plus, « un faciliteur de fin de vie ». C’est Lola qui va être contente de pouvoir « Mourir sans entraves » grâce à ChatGpt, ou quelqu’un des siens
Concernant le montage théorique de TC qui pose deux contradictions et les motifs pratiques qui demeurent pour moi au cœur de ce montage il y a :
1) Le fait que l’abolition des hommes et des femmes est la seule réponse théorique solide et adéquate face à des réalités de luttes et de quotidiens où la naturalisation des femmes (et du coup des hommes) et la conservation de la bipartition est au cœur de dispositifs, de pratiques et de discours qui visent à toujours remettre chacun.e à sa place au nom d’une évidence naturelle qui est toujours de façon très pratique et banale un argument qui n’a que pour but de rappeler les femmes à leur « nature » et donc de les différencier par des traits qui par définition leur échapperaient, donc de les inférioriser.
2) Le fait que pour les femmes du prolétariat, leurs luttes sont toujours soit des luttes de femmes et leur caractère de classe disparaît, soit des luttes de classe qui du coup apparaissent comme avec les mêmes déterminants que si elles étaient des hommes, alors que toujours les deux déterminations sont indissolublement liées. C’est bien là le sens du « camarade mais femmes », en référence aux luttes de chômeurs/euses en Argentine dans les années 2000, où les hommes mettent la pression à leurs femmes pour qu’elles abandonnent la mobilisation et restent à la maison, préférant, au prix de la lutte de classes, ne pas déstabiliser les rapports de genre au sein de la famille.
3) Cette liaison a des effets qui sont d’invisibiliser les femmes dans les luttes, soit directement par la violence ou l’intimidation (Cf Oaxaca, Argentine …), soit par des récits qui omettent complètement la spécificité des enjeux de lutte liés à leur condition de femmes. C’est là que l’on peut voir que les femmes, au nom de cette naturalisation et du simple fait qu’on sait et qu’on « tient à savoir » ce qu’est une femme rien qu’en la voyant, sont toujours immédiatement en conflit et avec leur appartenant de classe et avec leur appartenance de genre. C’est ce qui explique l’ambivalence voire l’opposition des hommes à leur égard lorsqu’elles s’engagent dans la sphère publique, pour y travailler et y lutter par exemple.
Or, pour reconnaître la récurrence de cela et le piège insoluble en l’état dans lequel elles sont prises (se revendiquer et se remettre en cause), je crois que, sur un plan théorique, seule l’articulation d’une autre contradiction peut en rendre compte. Il ne s’agit pas simplement d’une domination ou d’une suprématie, mais d’une situation construite dans un mode de production qui se conjugue à la contradiction de classe. Ces deux contradictions, qui ne le deviennent que l’une par l’autre, peuvent rendre compte, en chacune, de la dynamique contradictoire totale qui seule permet de ne pas couper artificiellement appartenance de classe et appartenance de genre. En général, on voit bien les problèmes concernant l’une (la classe) avec l’autre (le genre), mais, de façon plus ou moins subtile, l’appartenance de genre est dissoute dans l’appartenance de classe. Or, sans l’articulation des deux contradictions on voit bien que ce sont les modalités d’appropriation et d’exploitation des femmes qui restent, de façon structurelle, intactes car invisibilisées par leur caractère privé et « naturel-naturalisé ». Du même coup, l’appartenance de classe des femmes est conçue et promue sur un mode programmatique, c’est-à-dire fonctionnant sur la base de l’exclusion pratique et théorique des femmes dans la détermination du rapport entre travail nécessaire et surtravail, qui pourtant repose de façon nécessaire sur la séparation préalable des sphères publiques et privées qui définit la naturalité des femmes.
Du coup, je ne vois pas bien pour quoi il faudrait tout le temps, à tous prix préserver de la critique théorique la bi-partition naturalisée hommes/ femmes alors qu’à tous les coins de rue on voit bien cette naturalisation nous fait face de façon incontournable et massive !
Tout a fait d’accord avec le commentaire ci dessus de Tarona,qui resitue clairement les positions de TC sur les deux contradictions consubstancielles. Une précision, Patloch: les débats à l’intérieur de TC sur les questions de genre ont précédé de plusieurs années l’arrivée de la camarade que tu cites. Au moins trois personnes à l’intérne ferralllaient pour amener ces débats sur le devant de la revue. L’arrivée de la dite camarade a servi de catalyseur, de précipité qui a fait éclater le déni et a obligé la revue a se mettre à niveau.
J’ai lu vos explications
@Tarona
Sur annexe 1 de la chronique ”Capitalisme, la domination masculine nécessaire”
Tarona a peut-être mis le doigt sur ce qui est à la racine de mon ”incompréhension” donc mon ”désaccord” de fait. C’est celle de ce qu’est le genre comme naturalisation des catégories femmes et hommes, cette « bi-partition naturalisée ». J’ai toujours eu tendance à ne voir le genre qu’en tant que domination masculine, ou comme elle dit « suprématie ». J’ai sans doute été un peu aidé par un raccourci de Bernard Lyon, ici, en 2013 : « le genre (c’est à dire la domination masculine) » https://dndf.org/une-photo/#comment-13284
Cela pousse à voir la résolution du problème dans la poursuite de « l’égalité », la suppression des hiérarchies à la manière de Silvia Federici. Cela dit, et si ça rappelle le ”programmatisme” je ne vois pas ce ne serait que ça plus que l’abolition du genre qui peut aussi bien devenir un programme, communisateur ou pas puisqu’il est fréquent que les deux abolitions ne soient pas reliées chez les féministes radicales
Je pense que cela tient, davantage qu’à une incompréhension de TC même, à ma méconnaissance en amont des positions féministes matérialistes ou radicales sur la nécessaire abolition du genre :
« La thèse de l’abolition du genre occupe dans la réception des théories féministes matérialistes et radicales une place paradoxale. Comme l’écrit Christine Delphy, « le but du féminisme radical » est « un monde où les classes de sexe n’existeraient plus ». Le combat féministe vise ainsi non seulement l’égalité entre les hommes et les femmes, mais aussi l’abolition complète des différences de genre. C. Delphy avance même, non sans ironie, que si de nombreuses féministes reconnaissent le lien intrinsèque entre la différence de genre et l’oppression de femmes, seules les féministes matérialistes admettent la possibilité qu’on ne se défasse pas de la seconde sans perdre aussi la première. » https://www.lecre.umontreal.ca/abolition-du-genre-et-prefigurations-feministes/
Peut-être qu’il y a, à cet égard, et peut-être plus encore aujourd’hui, un très gros problème entre féminismes. Cf ”Le tabou de l’abstraction dans le féminisme. Comment on oublie l’universel du patriarcat producteur de marchandises”, par Roswitha Scholz, 26 août 2021, https://www.palim-psao.fr/2021/03/le-tabou-de-l-abstraction-dans-le-feminisme.comment-on-oublie-l-universel-du-patriarcat-producteur-de-marchandises-par-roswitha-scho
Quant au montage théorique de la double contradiction chez TC, je maintiens mon insatisfaction intellectuelle, mais elle se trouve relativisée par ce qui précède, et quoi qu’il en soit, que mettre à la place ?
Enfin, sur ”Camarades, mais femmes”, je le conçois mieux dans les exemples de luttes que donne Tarona, luttes qui ne sont pas que théoriques, qu’à l’intérieur d’un groupe théorique qui n’est pas en lutte, sauf contre lui-même. Peut-être que TC est réfutable, mais seulement par lui-même ?
Bon. Je disais pas programmatique au sens d’un programme politique, comme tu le sais , mais, au risque de leur « servir la soupe » (!), au sens de TC. Parce que la remise en cause et l’attaque de l’appartenance de classe et de l’auto-organisation du prolétariat, si elle tient pour acquis et maintient le déni du caractère social de sa reproduction comme « race des travailleurs » – donc de la reproduction en chair et en os (qui comprend de ne pas mourir de chaud à 3 ans dans une voiture en été) et donc de la mise en forme des rapports de genre qui fait de la population la principale force productive – squizze de fait tout le procès de production des genres mais aussi des classes, dans la détermination du travail nécessaire (qui contient un en dehors de la valeur grâce au naturel). Avec un prolétariat fondamentalement envisagé comme masculin qui, défendant bec et ongles son existence comme tel, ne peut que viser son affirmation et pourquoi pas sa montée en puissance… Donc adieu l’abolition des classes !
Je m’en fout