EN PASSANT PAR LA CHRONIQUE
EN PASSANT PAR LA CHRONIQUE
Chronique no 4, samedi 7 mars 2026
VOUS AVEZ DIT ANTI-FASCISME ?
Ou pourquoi et comment peut-on être contre ce qui ne vient pas
introduction
Hé bien non, ni dndf ni votre chroniqueur préféré ne se sont joints à l’« initiative inédite dans l’histoire de la presse. Cinq rédactions [StreetPress, Blast, Radio Nova, Les Inrockuptibles, L’Humanité] ont choisi de s’unir pour faire front commun face à un danger politique majeur : la possibilité, désormais crédible, de voir l’extrême-droite arriver au pouvoir. […] Ce hors-série se veut un outil pour celles et ceux qui ne se résignent pas à voir la France basculer dans le fascisme. » Édito du hors-série Combat ! FRONT COMMUN CONTRE L’EXTRÊME-DROITE, février 2026.
Si Mathieu Dejean écrit pour Mediapart le 2 mars que ”Dans la tourmente l’antifascisme fait l’union sacrée”, c’est bien plutôt l’anti-mélenchonisme qui la réalise largement de droites à gauches, et cet antifascisme-là pourrait traduire un regain décadent et marginal du ”démocratisme radical” vingt ans après son déclin dans la crise de 2008. Pour l’appréhender comme forme d’apparition idéologique dans la vie quotidienne, voir les actualités de l’antifascisme
À contre-courant, nous ne nous résignons pas à voir le communisme basculer dans l’antifascisme. En pleine hystérie électorale médiatique et politicienne, nous assumons de ne pas nous définir contre le fascisme, mais pour le communisme, c’est-à-dire l’abolition du capitalisme, domination de genre, exploitation de l’humanité et de la nature
Cette longue chronique déroule une problématique rouverte par notre discussion ici. Considérant que la situation n’est plus celle du début de siècle, j’ai voulu présenter une relative amplitude de points de vue critiques de l’antifascisme, parfois opposés, pour élargir le débat sans le figer autour de nos vieilles formules anti-antifascistes. Celles et ceux d’entre nous qui interviennent au sein des luttes dans les conditions actuelles sont de fait convié.e.s à faire preuve de discernement et de clarté dans leurs prises de positions, et ce n’est pas simple. Je me suis laissé entendre dire que même certain.e.s proches par leurs idées s’interrogeaient quant à la nécessité de s’inscrire sur les listes électorales, de quoi faire jazzer dans notre petit milieu… Pour s’y retrouver, nombreuses citations et références, et liens pour les fouinards et fureteuses. Et, comme tout finit par des chansons, un chef-d’œuvre musical impérissable et réellement de circonstance
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1) les fascismes et antifascismes historiques
« Le fascisme est le capitalisme en décomposition. » Lénine, sans source précise
« L’antifascisme est illusoire et fragile, qui se borne à la défensive et ne vise pas à abattre le capitalisme lui-même. » Daniel Guérin, Fascisme et grand capital, 1936
« Le fascisme n’est pas le contraire de la démocratie mais son évolution par temps de crise. » attribué à Bertolt Brecht, source introuvable
Mon propos n’est pas une bataille de mots pour qualifier, relativement aux fascismes d’hier, les régimes politiques autoritaires d’aujourd’hui ou demain, illibéraux, dictatoriaux, liberticides et répressifs, ”États policiers”*, mettant en cause ”l’État de droit”, la démocratie politique, les ”valeurs républicaines”…
*Quel État ne serait pas policier, puisque c’est dans l’essence de l’État de l’être ? Considérez toutes les so called ”républiques” et ”démocraties” ayant existé depuis deux siècles et leur usage de la police, voire de l’armée comme police, et revenez me parler sérieusement d’un ”État non policier” réel ou seulement possible
Les fascismes d’État historiques ont fait l’objet d’études qui sont justement, par leurs qualités et dans leurs limites idéologiques, des travaux d’historiens ’du fascisme’ (Robert Paxton, Robert Soucy, Pierre Milza, Annie Lacroix-Ruiz…). Quant au rapport historique entre ”fascisme et grand capital”, étudié il y a près d’un siècle par Daniel Guérin, théoricien du communisme libertaire, il donne lieu à de vivifiants échanges entre Robert Ferro et Romaric Godin dans Éléments d’économie politique du fascisme,- à propos de ”Industrie et national-socialisme” d’Alfred Sohn-Rethel, site Montages, décembre 2025 -, sans oublier les commentaires critiques de R.S. le 10 janvier ici
La confusion entre passé et présent du fascisme et de l’antifascisme fait l’objet d’une mise au point de Temps Critiques le 24 février chez LundiMatin, Quelques notes à propos du fascisme qui viendrait, au demeurant recadrée par une note de la rédaction pour qui « la fascisation en cours ne peut être rabattue sur les opérations de propagande plus ou moins ouvertes et assumées des entrepreneurs plus ou moins fascistes. C’est la situation générale qui se fachise… », conformément à la ligne générale de LundiMatin à travers les textes de Giorgio Agamben, Alain Brossat, Jacques Fradin, Frédéric Neyrat, Alberto Toscano…
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2) être ou ne pas être ”anti”… fasciste
D’un strict point de vue logique, ce n’est pas parce qu’on n’est pas contre qu’on est pour, entendez par là que si nous ne considérons pas le fascisme d’État comme une menace actuelle, ou que le danger politique ne peut être ainsi nommé parce qu’il n’en a pas les caractéristiques historiques, alors nous sommes légitimes à dire comme Bernard Lyon en 2005 : « Nous ne sommes pas anti… fascistes »
Cependant B.L. voulait lui surtout mettre l’accent sur notre combat primordial pour la communisation, c’est-à-dire contre le capitalisme jusqu’au bout, par son abolition. Nous sommes évidemment de surcroît contre ces caractères du fascisme que sont le racisme, le masculinisme, le nationalisme, etc. mais en tant qu’ils sont produits par le capitalisme comme nécessaires à sa reproduction dans les conditions toujours historiques de la lutte des classes, incluant la domination de genre soutenue par l’État, et plus encore un État d’extrême-droite
On pourrait d’ailleurs ajouter que nous sommes aussi contre la démocratie* en tant que régime politique puisque nous considérons l’État et la politique comme des formes liées aux modes d’exploitation et de domination des êtres humains et de la nature. C’est du reste le fondement de notre non-antifascisme
* cf le pamphlet Mort à la démocratie, de Léon de Mattis en 2007, alors qu’il était par ailleurs un partisan notoire de la communisation dans Meeting, pamphlet qui aurait justement pu lui attirer des ennuis de la part des antifas de l’époque, Ras l’front, Scalp-Reflex…
l’antifascisme actuel
« Ceux qui ne sont pas prêts à tenir un discours critique sur le capitalisme devraient se taire sur le fascisme.» Slavoj Zizek, Le Nouvel Obs’ , janvier 2015
En 2007 Gilles Dauvé et Karl Nesic répondaient à un questionnaire de Révolution Times, un groupe de Lübeck. Question : « La question fascisme/antifascisme est fondamentale, et donne lieu à polémique. Ceux qui comme nous critiquent fortement l’idéologie antifasciste se voient reprocher de saboter l’activité antifasciste, et de relativiser les atrocités nazies, puisque nous dénonçons et combattons les horreurs de la démocratie et de toute l’histoire du mode de production capitaliste (…). Que pensez-vous de ces reproches et quelle est votre expérience à ce sujet ? Certains bordiguistes disent que l’antifascisme est le pire produit du fascisme. Que pensez-vous d’une telle affirmation ? »
Extrait de leur réponse : « l’antifascisme, ce n’est pas le simple fait de lutter contre le fascisme. C’est une façon particulière de mener cette lutte, en lui donnant une priorité absolue sur toutes les autres, notamment sur la lutte contre les autres formes de domination politique bourgeoise, et d’abord les formes démocratiques. […] L’antifascisme, c’est la subordination de tout à la destruction d’un ennemi absolu devant lequel toute autre cible devient secondaire, d’un ennemi si extraordinaire qu’il transforme en amis, ou en alliés provisoires, tous les autres ennemis, y compris ceux que l’on croyait jusque-là être les pires.* »
*On le vérifie aujourd’hui chez Jean-Luc Mélenchon : « Le front antifasciste doit rallier les Français de toutes origines, de tous genres, et même j’ajoute de toutes convictions politiques.», Meeting à Perpignan, 1er mars 2026
« L’antifasciste ne cesse de voir le fascisme réincarné en multiples avatars, du RPF gaulliste de 1947 au populisme « alpin » dans la Suisse et l’Autriche actuelles, en passant par l’apartheid sud-africain, les colonels grecs, les tortionnaires argentins, la purification ethnique au Kosovo, les exactions policières de Gênes en 2001, et il en vient à appeler fasciste n’importe quel comportement agressivement répressif, raciste ou discriminant. Ainsi, il y aurait du ”fascisme” chez Bush comme chez Ahmadinejad. Le dilemme de l’antifasciste n’est pas la pénurie d’ennemis mais une surabondance qui les rend de moins en moins crédibles. […] Dans le pire des cas, l’antifascisme contemporain relève du discours, de la fausse conscience. Dans le meilleur des cas, il mystifie la résistance justifiée et nécessaire, par la violence s’il le faut, contre des groupes qui s’en prennent en priorité aux prolétaires, de préférence aux plus vulnérables comme les immigrés, et se font les porteurs de valeurs et de comportements oppressifs et asservissants…» troploin, La ligne générale
Notre milieu théorique n’est cependant pas unanime. En 2022, Agitations autonomes édite en brochure une traduction d’un texte du magazine américain Commune en 2018, ”Anti-Anti-Antifa”, qui critique la position de Bordiga et Dauvé, mais aussi celle de Bernard Lyon de Théorie Communiste évoquée plus haut. Pour eux, il s’agit « d’envisager la question de l’opposition au fascisme tout en conservant une optique prolétarienne et révolutionnaire. La résurgence de la menace fasciste, particulièrement visible aux États-Unis, n’épargne pas les pays européens, notamment la France.» Pour l’auteur, A.M. Gittlitz, « Une critique révolutionnaire de l’antifascisme aujourd’hui devrait reconnaître que les dangers du fascisme contemporain sont réels, offrir une analyse solide du phénomène et proposer des moyens de le surmonter correctement. » Son texte est un bon document sur l’antifascisme aux États-Unis
Lire aussi la position anarcho-syndicaliste assez comparable de la CNT-AIT : Notre antifascisme est radical !
antifas vs fachos dans la vie quotidienne
Quant aux groupes dits ”antifas” tels que La Jeune Garde, sollicitée en 2023 comme service d’ordre et de sécurité par le parti mélenchonien LFI, leur action ne les définit pas comme opposés à un régime fasciste imaginaire, mais à des groupes symétriques d’ultradroite liés historiquement et structurellement aux partis français d’extrême-droite, le FN et Reconquête. Tous ces groupuscules à la limite de la légalité n’existent que dans le sillage de la politique légale, citoyenne, et ne font que la conforter en justifiant leur interdiction par le gouvernement
« Ainsi, comme on a pu le voir pendant le mouvement des Gilets jaunes, les groupes antifas ont souvent donné l’impression de ne se préoccuper que de leurs petites affaires avec la bande d’en face. […] Quand la rhétorique antifasciste passe par une certaine coopération avec des groupes antifas comme LFI avec la Jeune Garde, il y a alors contradiction chez cette dernière entre d’une part, une activité de terrain proche de celle de LFI en direction des populations « racisées » pour un antifascisme de masse permettant de sortir du ghetto culturel punk/skin/hooligan et de travailler avec la gauche électorale et les syndicats ; et d’autre part le maintien des pratiques opportunistes de baston plus ou moins affinitaires.» Temps Critiques, LundiMatin#510, 24 février 2026
langage tangage
« ou ce que les mots me disent », Michel Leiris, 1995
Qui a connu mai 68, son avant son après, se souvient qu’il venait très vite à la bouche de traiter son interlocuteur de ”facho” dès qu’il manifestait un rejet de positions qualifiées de ”gauchos”, ”cocos” ou ”stals”, noms d’oiseaux qui n’ont jamais été, dans leur acception et leur usage commun, le mètre étalon d’une rigueur de langage. Cet usage militant a fait, après la guerre de 39-45 jusqu’en 68 et depuis sans discontinuer, le bonheur pour certains d’insulter sans fin, sans autre fin que d’insulter, violence verbale et parfois physique
Car l’insulte « facho », pertinente ou pas selon sa cible, n’a pas depuis 68 visé une réelle menace de fascisme d’État, tel qu’il existait encore en Espagne ou au Portugal. Entre caractériser des individus et groupes, ou des États et politiques, on est dans des registres de langages et de concepts différents, même s’ils peuvent se recouper
C’est pourquoi l’on pourrait dire que anti-fascistes et anti-fascisme ne renvoient pas tout-à-fait à la même chose, ou bien qu’il existe des fascistes, mais pas de fascisme, parce que ces fascistes-là n’ont pas les moyens de parvenir au pouvoir d’État dans un moment où ni les contradictions économiques ni l’intérêt de la classe capitaliste n’en posent en ces termes la nécessité politique. C’est ce que je me propose d’éclaircir ci-après
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3) la véritable scission entre notre théorie et la critique politique actuelle antifasciste
« Toutes les formes de fascismes m’ennuient. Tous les gens pratiquants m’ennuient, me font peur surtout. Les gens qui croient, qui sont derrière un drapeau. J’ai un peu peur car il faut élaguer pour arriver sur la montagne où l’on va planter son drapeau.» Pierre Desproges… en petits morceaux, 2009
La question essentielle est selon nous de comprendre la fonction actuelle de ces formes d’États, de ’gouvernance’ comme on dit, comme adéquate et nécessaire aux capitalismes nationaux dans le contexte de la mondialisation comme concurrence entre capitaux transnationaux jusqu’à la guerre économique et militaire
Dans le journal Combat ! cité en exergue, Emilio Meslet de L’Humanité aligne « 10 arguments pour contrer l’idée que ”le RN, on n’a jamais essayé” ». Il est « 1. Pétainiste 2. Autocratique 3. Antisocial 4. Probusiness 5. Illibéral 6. Trumpiste 7. Tyrannique 8. Héritier du FN 9. Inégalitaire 10. Sans retour »
Avec une telle absence de profondeur critique, l’antifascisme revendiqué au premier plan de leur propagande par des partis en concurrence électorale nous apparaît comme révélateur, a minima de leur incompréhension de la nécessité pour le capital national d’une gouvernance adéquate à la crise, et surtout de leur impuissance, de par leur existence de parti politique même, à s’inscrire dans une perspective d’abolition du capitalisme et de l’État. Autrement dit, leur antifascisme tapageur n’est qu’un faux-nez justifiant leur limite intrinsèque, être et demeurer des partis de la gauche (anti)capitaliste
les repères historiques qui importent depuis 25 ans
R.S. Européennes 2024, dndf 15 juin 2024, repris dans TC28 pp 139 à 175
Il m’est arrivé de renvoyer à ce texte depuis sa parution et durant l’année 2025, parce qu’il expliquait bien selon moi ”l’embarquement” de la classe exploitée (de préférence ici à prolétariat, cf chronique 3) et de ceux d’en-bas dans le vote RN (ou équivalents en Europe), et comment le grand patronat pouvait se faire à cette éventualité sans douleur de classe. Je le cite longuement – c’est relatif avec R.S. –, j’ajoute quelques inserts et souligne en gras, italiques de l’auteur perdues, désolé. En enlevant l’ossature de la critique, le lien avec les contradictions de l’économie en crise, on obtient une critique sociale et politique
« actuellement, en Europe, comme en Amérique latine et Amérique du Nord, comme en Chine, Inde ou Japon, le nationalisme ancré à droite retrouve, dans un tout autre contexte, le caractère social qu’il avait perdu dans l’entre-deux-guerres et qui s’était évanoui après la Seconde guerre (hormis dans les mouvements dits de « libération nationale » qui n’avaient pour la plupart aucune « nation » à se mettre sous les dents). Face à la crise de toutes les déterminations de la restructuration des années 1970-1980, le « caractère social » s’inscrit à nouveau dans le nationalisme quand la mondialisation qui était la forme développée de cette restructuration apparaît dans sa crise comme l’origine et le vécu (« formes d’apparition », « vie quotidienne ») de toutes les misères. »
« Si nous revenons en arrière seulement d’une vingtaine d’années, [c’est l’époque, dans TC18 en 2003, du texte Monsieur Le Pen et la disparition de l’identité ouvrière, ndr] la « préférence nationale » était la construction d’un groupe « racial » à partir de critères qui ne le sont pas, il s’agissait d’une résistance à la relégation sociale contre ceux qui en étaient désignés comme les symboles et les fourriers. C’était ainsi que la défense de la « respectabilité ouvrière » devenait « préférence nationale » qui se construisait à partir des critères de la respectabilité ouvrière comme délimitation d’un groupe « racial » à combattre, et non comme affirmation d’un « nous » comme « la France », « la patrie », « la chrétienté ». L’« identité nationale » ne se substituait pas à l’identité ouvrière, c’était l’identité ouvrière qui faisait de la « résistance » sous la forme de l’identité nationale qui avait toujours été une de ses déterminations. « Résistance » mais il ne s’agissait pas d’un anachronisme, elle avait totalement changé de contenu en retravaillant certaines de ses déterminations : de volonté de libération du travail du salariat, elle était devenue l’affirmation, menacée en tant qu’ordre social, du travail salarié tel qu’idéalement existant dans le mode de production capitaliste. S’affirmer citoyen national, démocrate et républicain, c’était conjurer l’anxiété de basculer dans la précarité, l’inquiétude pour l’avenir, et affirmer comme inhérent à la citoyenneté le « droit » menacé à la promotion sociale.»
« Dans l’adhésion à l’extrême droite, c’est l’affirmation d’être une classe qui se donne dans toutes les caractéristiques du fonctionnement du mode de production capitaliste, sans que cette affirmation soit la médiation d’un quelconque au-delà. Mais cette adhésion populaire d’une large fraction de la classe ouvrière et des petits employés contenait déjà un paradoxe : en assumant d’un côté toutes les déterminations, clivages, etc. de leur reproduction et de leur exploitation, elle était, de l’autre, une protestation contre ce même fonctionnement qui leur interdisait une représentation sociale et politique légitime.»
« En Europe comme aux Etats-Unis, la grande bourgeoisie et la haute structure techno-politique d’Etat […] est prête, après avoir promu et avalisé tous ses thèmes, à laisser les clés de la boutique à l’extrême droite qui sait qu’elle ne peut prendre les clés qu’avec l’aval d’une partie de la droite conservatrice « classique ». Déjà les gouvernements danois, suédois, néerlandais, finlandais, hongrois, slovaque, autrichien, italien ont acté la chose et en France la relation de Bardella et Ciotti nous l’annonce. Une relation et un accord défendus par Yves Thréard, éditorialiste du Figaro le 13/6/24 avec la bénédiction de Bolloré, de C.News, et autres. Pour la classe dominante, en France, Macron n’est plus l’homme de la situation. […] LR est in fine le dernier des Mohicans, continuant à s’astreindre scrupuleusement aux préceptes du “cordon sanitaire”, là où la gauche de gouvernement, décomplexée, n’hésite pas à s’allier, pour des motifs d’efficience électorale, avec des formations dont le degré de diabolisation dans l’espace public est beaucoup plus élevé que celui du RN. [diabolisation de LFI et désalliance à gauche tout aussi électoraliste, dont on observe l’accélération à la veille des municipales de mars 2026, tous éléments évoqués ici ayant suivi une évolution logique conforme à cette analyse, sur fond d’instrumentalisation de l’antifascisme supposé de toute la classe politique d’hier contre le FN, contre l’antifascisme revendiqué de Mélenchon. Un retournement politico-hystérique de leurs « valeurs républicaines », ndr]
« Le RN allié à une partie de la droite conservatrice et économiquement libérale (comme Meloni et Forza Italia en Italie) est le premier choix (c’est la stratégie la plus pertinente, celle de Marion Maréchal, qui l’emporte) ; le « Front populaire » (style Ruffin-Glucksmann) pourrait, à la rigueur, aussi convenir. »
On le vérifie donc, rien ici ne fait référence à une menace qualifiée de fascisme d’État, car rien ne le justifie du point de vue de la critique communisatrice du capital et de l’État. Tout au plus pourrait-on souhaiter que soient soulignés davantage, dans nos interventions évoquant les droites extrêmes, les dangers que porte leur arrivée au pouvoir pour les immigré.e.s, les ’racisé.e.s’, les femmes, les trans, etc.
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Charlie Haden, Libération Music Orchestra, 1970
El Quinto Regimiento (The Fifth Regiment) / Los Cuatro Generales (The Four Generals) / Viva La Quince Brigada (Long Live The Fifteenth Brigade), traditionnel, argmt Carla Bley
Le Liberation Music Orchestra, fondé par Charlie Haden, représente en jazz la quintessence d’une époque, d’un lieu et d’un esprit
une époque : 1969, année de révolte
Nous sommes en 1969, année de contestation et de bouleversements politiques. Le contrebassiste, ancien compagnon de Ornette Coleman et figure majeure du free jazz, s’engage activement pour les droits civiques et contre la guerre du Viêt Nam. L’heure est aux idéaux hippies, à la non-violence et à la lutte contre toutes les formes de dictature
En 1971, lors d’un concert au Portugal dédié aux opposants au régime de Salazar, il interprète Song for Che, ce qui lui vaut d’être arrêté puis interrogé par la police secrète portugaise
un lieu : l’Espagne de la guerre civile
Le lieu qui nourrit l’imaginaire du projet est l’Espagne de la guerre civile (1936–1939), celle des Républicains opposés aux franquistes et au fascisme. Profondément bouleversé par le film Mourir à Madrid de Frédéric Rossif, Charlie Haden puise dans les chants républicains de l’époque
À partir de ces mélodies, enrichies d’archives sonores, il compose une vaste fresque musicale, une symphonie libre et fougueuse, portée par une énergie incandescente. Il s’entoure alors de figures majeures du jazz d’avant-garde : Paul Motian, Gato Barbieri, Dewey Redman, Don Cherry, ainsi que Carla Bley, au cœur d’une écriture lyrique et d’arrangements d’une puissance et d’une beauté rares
les chants et leur portée historique
Quatre des chants interprétés sont directement liés aux Brigades internationales engagées pour la défense de la démocratie durant la guerre civile espagnole :
« Song of the United Front », chant de travail composé sur un texte de Bertolt Brecht ;
« El Quinto Regimiento », qui condense deux airs folkloriques, dont l’un inspira John Coltrane pour son album Olé Coltrane ;
« Los Cuatro Generales » ;
« Viva la Quince Brigada »,
réinterprétés avec des paroles chargées de mémoire et d’histoire… antifasciste
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Chronique 3, samedi 28 février 2026
LE COMMUNISME, AUTREMENT DIT
Reformulations téméraires d’après Théorie Communiste nos 27 et 28

« T’es encore communiste, toi ? » une connaissance, au printemps 2005
Avertissement
Il n’est pas précisé dans le texte comment chaque proposition est extrapolée des développements théoriques de la vie quotidienne dans TC27 ou du Propos d’étape de TC28, dans une lecture en diagonale je l’avoue. Pas de citations donc, à chacun.e d’y faire son marché. Cet exercice difficile* et risqué de reformulations et au-delà n’engage pas Théorie Communiste et peut s’en écarter ou révéler des désaccords assumés ou involontaires. Il n’est pas écrit dans le langage quasi philosophique de cette intellec’théorie, comme je la nomme sans péjoration. Je ne le maîtrise pas et préfère m’exprimer au niveau de ma propre compréhension. Trois objectifs : ouvrir à nos idées des personnes qui les ignorent, susciter réflexions et débats, me situer pour les prochaines chroniques, plus légères c’est promis
* cette chronique, 10 pages, TC 27 et 28, plus de 700…
Pourquoi reprendre les formules du passé, ou répéter l’unique formulation censée juste aujourd’hui ? Il nous faut en inventer d’absolument actuelles en langue de chaque jour, au besoin contre les vérités d’évangiles marxistes ou anarchistes. Pouvoir passer de la théorie au langage commun et la sortir de son ghetto, ”notre milieu”. On ne cultive pas la critique en pot, il faut qu’elle dépote radicalement !
Le communisme c’est un truc de vieux, pour ne pas dire de vieux cons. La preuve, on n’en parle jamais sur tik-tok
Qu’importe, puisque le communisme n’est pas dans son nom. Il n’est pas dans ce qu’il serait, ou sera, mais dans ce qu’il ferait, ou fera. Le communisme est une performance, au sens d’une action en train de se produire dans « l’immédiateté de son pouvoir signifiant »
(j’ai même entendu un théoricien communiste émérite affirmer : « Le communisme, on s’en fout, ce qui compte c’est la lutte des classes. Et ça tu es dedans…»)
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nous sommes des sans-parti contre la politique
Pour nous, le parti pris du communisme, c’est de n’en avoir pas, de parti. Le communisme n’est pas un mouvement politique. C’est une pratique de chambardement des rapports sociaux capitalistes
Il n’y a pas de parti politique dit capitaliste parce que, ça va sans dire, ils le sont tous : ils veulent le peuple et la nation, les citoyens et la politique, les élections et la représentation, l’État et le pouvoir d’État, la police et l’armée, et certains les Églises de surcroît. Nous ne voulons pas du pouvoir politique*, ni pour nous-mêmes ni pour la classe ouvrière ni pour personne. Nous pensons que les contradictions entre classes structurent encore et toujours la société actuelle. Nous voulons, dans leur réciprocité absolue, l’abolition du capital et de l’État, et l’autodestruction du prolétariat comme étant l’autre du capital en son sein, celui-ci n’existant que par son mode de production, l’exploitationnisme, avec l’État pour gardien, garant, gargouille menaçante telle une caméra de surveillance du haut de la cathédrale nationale
* Corollaire : n’ayant pas un but politique et ne formant pas une organisation militante, nous sommes opposés en France aux positions de la gauche radicale de LFI-à-Mélenchon, de l’extrême gauche du NPA, Nouveau parti anticapitaliste, de Révolution permanente (sic) ou de Lutte Ouvrière…, dont les programmes ne portent malgré leurs certitudes ni rupture avec l’État ni avec le capitalisme. Au mieux leur anticapitalisme s’éternise-t-il dans l’obsolescence théorique des transitions socialistes formulées de Marx à Trotsky, un reste abâtardi et désuet de programme ouvrier (voir plus loin)
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vouloir ne pas… rester ce qu’on est
« I would prefer not to » Herman Melville, Bartelby, 1853
Le pouvoir d’un être exploité et dominé, c’est un oxymore, une contradiction dans les termes. Si tu veux la disparition de l’exploitation et de la domination, tu ne peux que vouloir celle de l’être exploité lui-même en tant que tel. Si les exploités luttent contre le fait de l’être, c’est en tant qu’ils le sont, et tant qu’ils le seront comme classe du capitalisme. Au-delà, limite à franchir, dépassement à produire, révolution, communisation, ils se seront affranchis du capitalisme et de leur existence en classe d’exploités, de femmes en genre dominé, etc. C’est donc cette limite qui définit la dynamique pour la franchir, et c’est le mouvement vers et de ce franchissement, cette traversée, ce grand écart enfin ce saut, que nous appelons communisme. Si les prolétaires en sont les sujets, les auteurs, les acteurs, c’est en voulant ne plus être une classe affrontant celle de son exploitation car pour eux, abolir la classe capitaliste, c’est en même temps s’abolir comme classe exploitée de/par la production, et abolir de surcroît les autres classes qui n’ont d’existence que par leur situation entre les deux0
récréation : les classes moyennes le cul entre deux chaises, plaisante illustration patinée sous le poids des lustres
« Le cadre dit toujours « d’un côté ; de l’autre côté », parce qu’il se sait malheureux en tant que travailleur, mais veut se croire heureux en tant que consommateur. Il croit d’une manière fervente à la consommation, justement parce qu’il est assez payé pour consommer un peu plus que les autres, mais la même marchandise de série [..] Le cadre est le consommateur par excellence, [le bienheureux de la distribution, ndr], c’est-à-dire le spectateur par excellence. Le cadre est donc, toujours incertain et toujours déçu, au centre de la fausse conscience moderne et de l’aliénation sociale. Contrairement au bourgeois, à l’ouvrier, au serf, au féodal, le cadre ne se sent jamais à sa place [je souligne]. Il aspire toujours à plus qu’il n’est et qu’il ne peut être. Il prétend, et en même temps il doute. Il est l’homme du malaise, jamais sûr de lui, mais le dissimulant. Il est l’homme absolument dépendant, qui croit devoir revendiquer la liberté même, idéalisée dans sa consommation semi-abondante [..] Il arrive en retard, et en masse, à tout, voulant être unique et le premier. Bref, selon la révélatrice acception nouvelle d’un vieux mot argotique, le cadre est en même temps le plouc. » Guy Debord, La Véritable Scission dans l’Internationale situationniste, avec Gianfranco Sanguinetti, Champ libre, 1972
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le prolétariat nouveau est arrivé
Cette théorie, résultat sans relâche métissé de ses acquis et du nouveau qui émerge, a quitté les vieux habits des anciennes conceptions communistes, adéquates aux époques historiques antérieures des révolutions de 1848 à 1968, en phase avec les périodes du mode de production capitaliste et les progrès de l’industrie galvanisant la productivité du travail et transformant son organisation comme son management. Cette théorie sort aujourd’hui le concept de prolétariat de son ambiguïté, dans son rapport à la classe ouvrière, pour le redéfinir comme sujet historique de la lutte communiste, mais ceci par déduction, rétroprojection de ce qu’il ferait dans la révolution, sur ce qu’il fait actuellement qui fait qu’il la fera. Du fait de cette projection dans un futur qui n’est pas écrit, c’est nécessairement l’idéologie qui prime sur une sociologie définissant le prolétariat comme classe ouvrière, productive notamment (cf controverse entre Temps libre et Théorie communiste). Idéologie théologique et son risque inhérent de sombrer dans la foi des croyants
Il en résulte qu’appartient au prolétariat qui agit pour faire la révolution, quelle que soit sa classe définie marxistement correct par sa place dans les rapports de production, car dans une conjoncture révolutionnaire, celle de notre projection futuriste qui a défini le prolétariat comme sujet, se produit une désubjectivation/resubjectivation, un déclassement/reclassement dans un prolétariat devenant hégémonique en s’élargissant à ceux/celles qui luttent en communistes dans la crise finale de reproduction, dont l’appartenance de classe se dissout au quotidien de luttes contraintes de prendre des mesures communistes d’abolitions sous peine d’être défaites. Dans ce basculement, on peut même parler, mieux que de prolétariat, de classe communiste ou classe communisatrice
Avec cette redéfinition, on le voit, le prolétariat n’est pas révolutionnaire par essence, parce qu’il ne préexiste pas à sa potentielle activité révolutionnaire future, d’où et dont la théorie le présuppose comme sujet
Problèmes : est-ce dû à ma compréhension de cette définition par TC, ou de la pousser à l’extrême, ou à défaut de dialectique temporelle ?, elle rend difficile l’usage du mot prolétariat au présent, comme sujet de luttes actuelles, puisque tant qu’il n’a pas d’activité révolutionnaire il n’existerait que dans sa projection idéologique, son devenir présupposé, et non comme sujet permanent de la lutte des classes depuis l’origine du capitalisme. Ici, il n’en devient alors qu’un produit historique, et n’émerge réellement comme sujet révolutionnaire concret qu’au terme de celle-là, dans une conjoncture de crise finale de reproduction du capitalisme. D’une part, cela risque de réveiller le vieux débat sur la ‘composition de classe du prolétariat révolutionnaire’, avec retour au sociologisme. D’autre part si le prolétariat n’existe pas encore (noch nicht), on ne peut en parler en termes de relations interclassistes dans les luttes actuelles. Il est clair que l’on abandonne alors les définitions marxistes et même des acceptions chez Marx du mot prolétariat, comme ”classe sociale des travailleurs ne possédant pour vivre que leur force de travail”, un état, pas encore une lutte. Un sacré bond culturel pour quitter nos habitudes de langage ”marxiste”, où d’aucuns verront une fuite en avant. Mais pour être cohérente, la théorie de la communisation, dans sa rupture avec les conceptions précédentes de la révolution, a-t-elle le choix ?
Qui fait la révolution est communiste, le prolétariat est communiste ou il n’est pas
’Le prolétaire’ n’est pas un donné sociologique à définir individuellement. À titre personnel, aujourd’hui en l’absence de luttes communistes conséquentes, difficile de se dire communiste ou révolutionnaire, tout au plus pour le communisme, ou pour la révolution comme communisation. Le même théoricien émérite disait : « Je ne sais pas si je suis communiste… » J’avoue être irrité par des formules comme « nos vies, nos luttes…», de la part de groupes militants identitaires se prenant pour le sujet révolutionnaire même, son embryon à promouvoir et faire grandir
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la pratique du prolétariat comme théorie en actes vs intellect’théorie
la seule « idée qui s’empare des masses » est celle que produit leur vie matérielle
Le prolétariat n’est donc défini que par le mouvement de sa lutte vers, pour, et par la révolution communiste. Théoriquement. Idéologiquement. Téléologiquement. La théorie propre au prolétariat, c’est pour lui de savoir ce qu’il fait, pourquoi, comment, vers quoi, pour quoi faire. Ce n’est pas une théorie de théoricien, c’est sa pratique théorisée parce qu’autothéorisante. C’est pourquoi le prolétariat n’a pas besoin de théoriciens communistes : à quoi bon quelqu’un pour lui dire ce qu’il fait ou, pire, que faire ? La théorie du théoricien sert à qui ne sait pas ce que fait le prolétariat : moi, vous, les lecteurs de LundiMatin…
Mais cette intellec’théorie,- que TC nomme ‘théorie au sens restreint’ -, n’a pas à descendre dans la rue édifier et guider le prolétariat dans son action. En d’autres termes il n’y a pas de dialectique aller-retour entre cette théorie-là et la pratique du prolétariat, car celle-ci est d’emblée théorie en actes, et ses paroles auto-performatrices : cf en intro le communisme comme performance. Pour éviter la confusion entre ces deux sens différents, il faudrait deux mots distincts, et savoir que l’intellect’théorie est toujours en retard d’une lutte sur la pratique/théorie du prolétariat. Bref, c’est l’opposée d’une avant-garde
Ainsi et de même, pour les théoriciens chinois de la revue Chuang,
« La façon dont le prolétariat se connaît lui-même dans la lutte est en fin de compte la seule chose qui compte, et ce que nous faisons en termes d’écriture et de discussion avec d’autres personnes n’est qu’une partie très mineure de cela, et sera toujours une partie très mineure de cela.
Nous sommes des théoriciens parce que nous nous intéressons aux théories, mais dans un autre sens, nous ne sommes pas des théoriciens parce que nous ne pensons pas que nos théories naissent en nous. Nous pensons que la conscience et la théorie sont vivantes et réelles et qu’elles existent entre les gens – qu’elles existent dans la lutte et sont produites par la lutte, n’est-ce pas ? » Cité par CLN dans ‘Les oiseaux de la tempête’
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communisation, un mot nouveau ? à époque nouvelle, conception nouvelle et vivante
Nous disons communisation comme forme à venir de la révolution communiste, pour la distinguer de ses conceptions antérieures, prise de pouvoir par le prolétariat et sa dictature d’État, autogestion par ses conseils ouvriers, avec des étapes, une transition du socialisme au communisme comme état, société. Formes antérieures du communisme définies comme ’programmatisme ouvrier’, conceptions, organisations et pratiques de luttes anéanties depuis un demi-siècle par la restructuration mondiale du capitalisme, la so called ’mondialisation’ qui connaît aujourd’hui sa crise structurelle et systémique, dans laquelle les États-Unis tentent agressivement, par la menace économique et militaire, de relancer leur leadership fragilisé en décidant de tout pour tout le monde, Trump tel Charles Quint : « En mi imperio, no se pone nunca el sol / The Sun never sets on My America Great Empire Again »
Ce qui est mort il y a 50 ans ne peut plus être pour l’intellec’théorie communiste le point de départ actuel de projections révolutionnaires. Les partisans de la communisation ne peuvent plus se permettre de ressasser, en anciens combattants des années 68-70, leurs hauts faits d’armes théoriques post-ultragauche (au sens historique du conseillisme ouvrier, pas de la police à Nunez). On ne peut élaborer une telle prospective qu’en partant de ce qui ce qui se passe actuellement (cf Chronique 1) au fil de la crise systémique du capitalisme, conflits au sein des États-Nations, États dénationalisés par le capitalisme mondialisé transnational, conflits dans la géopolitique de leurs relations internationales contrariées que détermine une concurrence intercapitaliste féroce présageant la guerre. Cf chronique 2
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pour une compréhension classiste actualisable de la vie quotidienne
Car il s’en est passé depuis, des choses, dans l’économie de la production à la consommation, la science et la technologie numérique, le réchauffement climatique et les rapports à la nature, la géopolitique et les guerres robotisées à l’IA, les relations entre hommes et femmes et autres, les luttes métissées, panachées, embrouillées, divisées, conflictuelles, interclassistes… – et par-dessus tout la succession des générations d’individus avec chacun.e la perception subjectivée de sa vie quotidienne* -, il s’est produit trop de bouleversements dans le cours de la restructuration mondiale et son tournant par la crise de 2008, pour que les nouvelles générations les saisissent comme les moins jeunes d’entre nous leurs années 1970, – sans précarité définissant le travail ni leur imprégnation de la vie quotidienne, sans internet ni portables ni réseaux sociaux, sans IA bouleversant tant le rapport à la connaissance que la production de marchandises matérielles et/ou numériques et culturelles…
* on peut théoriser « la vie quotidienne » comme catégorie ou concept général, mais elle est vécue par chaque individu comme la sienne propre, avec des particularités, d’âge, de classe, genre et ’races’, nationalités, cultures, travail, famille, patrie…
Imaginez : 50 ans avant 1970, c’était 1920, au sortir de la guerre, de la révolution de 17, la fondation du PCF… mais sans le Front Populaire, ni les fascismes, World War II, la fin du colonialisme et le néocolonialisme, les 30 Glorieuses… et c’est avec ça que nous aurions pu comprendre 68 et après ? Non bien sûr. Aujourd’hui c’est pareil, on ne peut expliquer le moment présent du capitalisme par l’effondrement du mouvement ouvrier il y a un demi-siècle, avec la vision trouble d’un vieillard bégayant sa jeunesse radicale empêtrée dans ses pattes d’éléphant
On ne met jamais deux fois le pied dans le même fleuve
on ne mène jamais deux fois la même lutte de classe contre le même capital
La critique du programmatisme a fait son temps à travers les luttes qui l’ont intrinsèquement portée sans toujours le savoir, dans leurs différences avec celles de la période précédente, quand la lutte des classes, dans l’hégémonie d’une identité ouvrière renvoyée par le capital, embarquait toute revendication particulière dans son idéologie à programme socialo-communiste ou anarcho-syndicaliste, quitte à repousser à plus tard la résolution des questions féministes, raciales et écologiques ; formes de luttes à directions politiques et syndicales affaiblies, dépassées, remises en cause par trente ans de luttes revendicatives aux formes successives de coordinations, mouvements sociaux, réseaux sociaux…; de luttes politiques citoyennistes démocrates radicales avec leurs forums mondiaux, leurs frères ennemis l’activisme autonome et les black blocs ; explosion des quartiers pauvres racisés, émeutes de la misère partout ; immigré.e.s sans papiers, sans droits, sans toits ; manifs avec cortèges de têtes et débordements ; gilets jaunes méchamment défaits ; luttes identitaires décoloniales, lgbt++ et féminisme metoo ; agriculteurs d’en bas crevant de leur industrialisation forcée ou écologistes radicaux diabolisés… Avec le fantasme de ”convergence des luttes”, l’intersectionnalité voudrait réunir des luttes séparées, mais en tant que séparées. C’est l’alternative interclassiste par excellence, désarmée pour saisir la structure de classes au fondement de toutes les contradictions sociales qui justifient chacune de ces luttes
Comme une symphonie de luttes polyphoniques et polyrythmiques ne produisant jusque-là aucune unité de rupture sous le plafond de fer de l’exploitation et les cieux de la menace écologique globale
Progressivement depuis 20 ans, ces mouvements peu ou prou revendiqués ou soutenus à gauche ont été submergés partout dans le monde par des manifestations et votes majoritairement populistes, nationalistes, anti-immigration, qu’on ne saurait pourtant qualifier de ”fascisme qui vient”*. En France s’annonce ainsi la probable gouvernance politique de droite extrême, qui, aux yeux de ceux d’en-bas, relégitime l’État, un État fort, l’État… de ceux d’en-haut pour la gestion du même, le même toujours recommencé
* Voir de Temps Critiques, LundiMatin 23 février, Notes à propos du fascisme qui viendrait
Cette véritable critique en actes des luttes ouvrières politiques et syndicales traditionnelles n’était pas communiste, comme notre théorisation après coup, elle était tournant historique concret changeant la donne des rapports sociaux et à la nature, tout en masquant la perception subjective de l’exploitation objective des hommes, femmes et de la nature, au cœur de la production/reproduction capitaliste, avec un temps-de-travail passant de continu/concentré,- la journée-de-travail en un lieu -, à éclaté/diffus dans la vie quotidienne…
… prémisses sur lesquelles surgiraient, surgissent, surgiront d’autres luttes
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« (Laissons les morts enterrer les morts…) Notre sort est d’être les premiers à entrer vivants dans la vie nouvelle. »
Cet extrait d’une lettre de Karl Marx à Arnold Ruge en 1843, citée par Guy Debord et Asger Jorn dans Mémoires Structures Portantes en 1957, figure au dos de la pochette de l’album du concert de Michel Portal et son Unit à Chateauvallon en 1972, auquel j’étais présent
Cette vidéo ici donc en hommage à Michel Portal, formidable et merveilleux multiinstrumentiste touche-à-tout (clarinettes, saxophones, bandonéon, composition, improvisation… classique, jazz, contemporain, balloche…), qui nous a quitté le 12 février dernier
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(Les chroniques précédentes ci-dessous)
LA GUERRE, PLUS LOIN… PLUS PRÈS…, d’une inexpérience personnelle à la menace qui vient
« La forme fatale d’une société, c’est d’être une patrie, plus ou moins large. Un civilisé montre son amour de la civilisation en adhérant à tout le contenu de cette proposition, en adhérant à l’état de guerre permanent. Si l’on accepte l’idée de patrie, on accepte la guerre. Car point de patrie sans guerre et pas de guerre sans patrie. Qui aime la patrie aime la guerre. » Pierre Drieu la Rochelle, La Comédie de Charleroi, 1934, recueil de nouvelles dont l’une intitulée Le déserteur. (Je cite cet écrivain maudit pour faire enrager presque tout le monde, des nationalo-populos de droite à gauche aux antifas bornés ;-)
« La défense ! C’est la première raison d’être de l’État. Il n’y saurait manquer sans se détruire lui-même. » De Gaulle, 1952 à Bayeux
« Je vends des canons, des courts et des longs, des grands et des petits, j’en ai à tous les prix, ya toujours amateur pour ces délicats instruments, je suis marchand d’canons, venez me voir pour vos enfants / Canons à vendre ! » Boris Vian, Le petit commerce, 1956
« Même la guerre est quotidienne. » Marguerite Duras, La douleur, 1985
Que signifie la guerre pour un Français de 75 ans qui ne l’a pas connue ”chez nous”, aucun proche tué aux deux ”guerres mondiales” ni d’Algérie, de sa vie n’ayant tiré au fusil que cibles de papier, “dispensé de port d’arme au-delà de cinq minutes” au service militaire 1971, prétendu rhumatisme articulaire enfumant l’aboyeur sergent-chef… car le fusil nuit grave aux mains du guitariste. Ah ! guitare, quand tu nous tiens et qu’on dansait, et plus, la même année de nos 20 ans, sur Machine Gun de Jimi Hendrix, avec au cœur à corps l’injonction prêtée à Marcuse Make love not war !
Mes grands-pères ont connu certes les tranchées de la ”der des der”, l’un malade à vie des gaz de combat, mais pas les drones de nos guerres modernes, absolument modernes, robotisées à l’IA*. Seul souvenir concret de la guerre d’Algérie, l’arrestation par la police française d’un ”fellaga” réfugié dans le poulailler de mes grands-parents.
* Pauvre Paul Vaillant-Couturier soutenant, en octobre 1936 devant le Comité central du PCF, dans un texte intitulé sans rire Au service de l’esprit, pour la convocation des États généraux de l’intelligence française, que « L’intelligence défend la paix. L’intelligence a horreur de la guerre.» Vous me direz qu’IA et intelligence humaine, ça fait deux.
Car les désastres de la guerre*, quand on ne les vit pas dans sa chair, comment pourrait-on, nonobstant moult reportages du front ukrainien, en être saisi à corps et de raison, être touché à vif par ce déluge de feu à la Barbusse, révulsé par cette irréfrénable déshumanisation**, bouleversé par ces populations civiles ciblées, criblées, crevées jour après jour à trois heures d’avion de Paris ? C’est pourtant cette proximité européenne, et blanche, mais loin d’autres conflits en cours dans le monde, qui frappe les esprits et les cœurs français, réveillant au demeurant moins de consciences que de peurs enfouies. S’en empare avec à-propos, en première ligne du front idéologique, politique et industriel, la propagande d’État sous la gouvernance autosatisfaite du présideur Macron aux destinées militairisées de chairs à canon fraîches et tricolores. Tradition française (plus que marseillaise, camarades ;-) : du sang des autres L’étendard sanglant est lavé
* Les désastres de la guerre, 22 gravures de Goya entre 1810 et 1815
** Encore que, si l’humanisation multimillénaire du monde avait été pacifique, ce serait dans les livres d’histoire. La connotation positive du mot ”humain” – comme bon, compatissant, sensible -, s’effondre dans la guerre humaine trop humaine, quand il faut tuer pour vivre et vivre pour tuer.
Alors donc, le 12 janvier dernier s’est ouverte la campagne de recrutement de 3000 jeunes pour le nouveau Service militaire national volontaire. Engagez-vous rengagez-vous qu’ils disaient… sur fond de réarmement accéléré à coups de milliards d’euros pour les contribuables français, alors que l’industrie de l’armement européenne, forcée par le trumpisme, soutenue par l’OTAN, la Commission européenne et les grandes puissances du continent, se présente désormais comme un espoir de relance économique, cad du taux de profit moyen. Budget de la défense : quelles étapes pour le porter à 5% du PIB en 2035 ?
Qu’en pense notre so called ”classe ouvrière productive” ? (merci CLN pour cet aperçu)
- Renault fabricant de drones, une activité qui divise ses salariés, Manuel Sanson, Mediapart, 16 février
« J’ai été embauché pour fabriquer des voitures, pas des armes », souffle Valentin, salarié de l’usine Renault de Cléon (Seine-Maritime), avant de s’engouffrer à travers les grands portiques qui gardent l’entrée du site automobile. Sébastien, plus de trente années de maison en CDI, ne partage pas cet avis : « Je n’ai aucun problème. On ne sera pas les seuls et on ne sera pas les derniers à produire du matériel pour l’armée. Tant qu’il y a du travail, c’est le principal. »
- Drones militaires à l’usine Renault du Mans : “Drones ou véhicules, ça ne change rien”, rencontre avec des volontaires, Julien Penot, France Bleu, Pays de la Loire, 16 février
« Cette nouvelle activité tournée vers la Défense est vue d’un bon œil par la majorité des salariés que nous avons pu interviewer et ceux sondés par les syndicats. “Ça amène du travail et pour la défense du pays, il faut bien en construire”, lance un ouvrier, bleu de travail siglé Renault sur les épaules. “Si ce n’est pas nous, ça sera d’autres, alors autant y aller”, renchérit un autre.
La guerre qui vient, on aimerait ne pas y croire, mais les puissants nous y préparent. Sans excès de prospectivisme puisqu’éternel recommencement pour le capitalisme, la critique de l’économie politique suggère qu’il est à celui-ci nécessaire de détruire toute cette ferraille accumulée à grands profits des marchands de canons, pour que reprenne l’inlassable et incessant cycle assassin de la production et de la destruction des êtres et des choses de la vie et de la nature. Des mots pour le dire ? C’est un art consommé de la guerre.
« La guerre, rendue inévitable par tout le cours des événements antérieurs, ne pouvait pas ne pas exercer une formidable influence sur la vie économique mondiale. Au sein de chaque pays et dans les rapports de force entre pays, dans les économies nationales et dans l’économie mondiale, elle a opéré une véritable révolution. Entraînant la dilapidation barbare des forces productives, la destruction des moyens matériels de production et de la main-d’œuvre humaine, saignant à blanc l’économie par des dépenses phénoménales, funestes au point de vue social, la guerre, telle une crise gigantesque, a en outre aggravé les tendances fondamentales du développement capitaliste, en accélérant à un degré inouï, le développement des éléments financiers capitalistes et la centralisation du capital à l’échelle mondiale. Le caractère centralisateur (selon la méthode impérialiste) de la guerre actuelle ne fait pas de doute. » N.I. Boukharine, L’économie mondiale et l’impérialisme, 1915, chap. XIII, La guerre et l’évolution économique, p. 99
C’est en même temps que la France de Macron&PatronsAssociés s’est inquiétée de son taux de natalité, car à l’heure sans euphémisme de ’France-Travail’ elle sait que la population est la première force productive du capitalisme :
« Pas de surtravail sans travail, pas de travail sans population comme principale force productive. Là où nous avons exploitation, nous avons la création des catégories femme et homme, leur ’naturalisation’ inhérente à l’objet même de leur construction, et par là l’appropriation de toutes les femmes par tous les hommes. » TC24, 2012
Aussi Macron parlait-il en 2024 d’un nécessaire « réarmement démographique », avec l’envoi récent à toutes personnes de 29 ans d’une lettre alertant sur « l’infertilité », une forme de martiale injonction aux Françaises de faire des enfants, et pourquoi pas de futur.e.s soldat.e.s ? Sus aux Russes ! Au boulot l’utérus !
Faire ainsi commerce en alternance de la vie de la mort, c’est de ça qu’il s’agit, comme chantait Boris Vian dans Le petit commerce :
« Je vendais des canons dans les rues de la terre / Mais mon commerce a trop marché / J’ai fait faire des affaires à tous les fabricants d’cimetières ».
En version d’État à État :
« Le 12 février 2026, le Conseil d’acquisition de la défense a donné son feu vert à l’achat [par l’Inde] de 114 avions Rafale pour un montant de 3.25 milliards de roupies (30.2 Md€). Une très grosse commande qui était attendue pour remplacer le [russe] Mig-21 […] L’Elysée a salué cette annonce comme un « jalon très important », vers un contrat « historique ». […] la commande indienne sera la plus importante jamais enregistrée par l’avionneur français [Dassault] surpassant les 80 Rafale commandés par les Emirats arabes unis…» Source Air&Cosmos
Pour Giorgio Agemben l’an passé dans L’Etat et la guerre,
« Ce que nous appelons l’État est, en dernière analyse, une machine destinée à faire la guerre, et tôt ou tard cette vocation constitutive finit par se manifester au-delà de tous les objectifs plus ou moins édifiants qu’il peut se donner pour justifier son existence. »
Que faire ? Le pacifisme dans l’histoire n’a jamais empêché la guerre, à peine su l’arrêter plus tôt. C’est pourquoi, en attendant mieux, tant d’un point de vue individuel que collectif, la désertion* apparaît comme la plus censée des décisions (« Ma décision est prise, je m’en vais déserter », dit Boris Vian dans Le déserteur), et sans doute en masse la plus efficace, comme action de classe.
Malencontreusement, et ce n’est pas d’hier, les conseilleurs de loin ne sont pas les payeurs de près.
* Lire de Tristan Leoni chez DDT21: ’Adieu la vie, adieu l’amour… Ukraine, guerre et auto-organisation’, mai 2022, L’Ukraine et ses déserteurs, Partie I novembre 2024, II février 2025
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Jimi Hendrix, Machine Gun, Filmore East, 1er janvier 1970. Album Band of Gypsis
Un des tous meilleurs solos de Jimi Hendrix, et de la guitare au 20e siècle. Pour les effets il utilise les pédales wah-wah, Arbiter Fuzz Face, Univibe et Octavia, ainsi qu’un important larsen
Bass: Billy Cox, Drums: Buddy Miles
Les paroles en français
Introduction parlée : « Bonne année tout d’abord. J’espère qu’on en aura un million ou deux millions de plus… Si on arrive à passer cet été, hé hé hé. Bon, j’aimerais dédier celle-ci à la scène drag qui se déroule, à tous les soldats qui se battent à Chicago, Milwaukee et New York… Oh oui, et à tous les soldats qui se battent au Vietnam. Ils aiment faire un truc appelé “mitrailleuse”. »
Mitrailleuse Déchirant mon corps Mitrailleuse Déchirant mon corps Homme méchant me pousse à te tuer Homme méchant me pousse à te tuer Homme méchant me pousse à te tuer Même si nous ne sommes que des familles séparées
Je prends ma hache et je me bats comme un fermier maintenant….. (Tu vois ce que je veux dire) Hé hé hé et tes balles n’arrêtent pas de me mettre à terre Je prends ma hache et je me bats comme un fermier maintenant… Ouais mais tu me fais toujours tomber au sol De la même manière que tu me tires dessus bébé Tu finiras de la même façon Trois fois plus de douleur Et c’est de ta faute
Hé mitrailleuse Oooooooooo Je n’ai plus peur de tes bêtises, bébé, je n’ai plus peur. Au bout d’un moment, tes paroles en l’air ne me font plus de mal. Alors laisse tes balles voler comme la pluie, car je sais que tu as toujours tort, bébé. Et tu finiras de la même façon.
Ouais, mitrailleuse. Déchirant ma famille. Ouais, ouais, d’accord. Déchirant ma famille. Ne lui tire pas dessus. Il est sur le point de partir. Ne lui tire pas dessus. Il doit rester ici. Il ne va nulle part. Il a été abattu. Oh, là où il ne peut pas survivre, non, non.
Ouais, c’est ce qu’on ne veut plus entendre, d’accord. Pas de balles. Du moins ici, hein hein. Pas d’armes, pas de bombes. Hein hein. Rien du tout, vivons tous ensemble. Tu sais, au lieu de tuer.
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Chronique numéro 1, le 15 février 2026
MON QUOTIDIEN EST THÉORIQUE
« L’époque ne demande plus seulement de répondre vaguement à la question « Que faire ? » II s’agit maintenant, si l’on veut rester dans le courant, de répondre, presque chaque semaine, à la question : « Que se passe-t-il ? » » Guy Debord, Lettre à Eduardo Rothe, 21 février 1974 En théorie, ces chroniques ne seront pas théoriques. En pratique un peu. Portant sur tout sauf n’importe quoi, elles tiendront leur unité d’une contrainte, soit partir d’une considération théorique soit y aboutir, ou les deux en boucle. Cette obligation sera leur fil rouge, fil d’un rapport avec la théorie donc, et parce que communiste rouge, invariance historique sans excès de connotation théorique.
« En passant par la chronique », ou chroniques passant par la théorie, Un passant étant le pseudo sous lequel je commente depuis quelques années dans le blog dndf, après avoir laissé aux souris songeuses celui de Patlotch, en 2022, année hérétique.
C’est un défi que je me lance sans trop savoir comment diantre j’y parviendrai. Je veux le faire parce que c’est un problème qui se pose à moi, et je veux croire à d’autres, de pouvoir faire le lien entre ma vie quotidienne, ma perception de « ce qui se passe, presque chaque semaine », et la théorie communiste, dans le sens où celle-ci est inséparablement analyse du mouvement présent du capitalisme comme mode de production et de sa reproduction comme lutte entre classes sociales, et, en même temps, projection téléologique sur la perspective de son dépassement historique, abolition révolutionnaire présupposée. (Voir La théorie dans sa nécessaire dimension idéologique en début du Propos d’étape de TC 28, https://dndf.org/theorie-communiste-n-28-est-sur-les-rotatives/).
Il est assurément plus facile de se laisser porter par ce qu’on retient et pense immédiatement, sans même y penser, de ce qu’on vit, de ce qu’on lit, de ce qu’on apprend par « les actualités » quel qu’en soit le support médiatique. Mais il ne suffit pas d’être « bien informé » sans fake news. Encore faut-il comprendre les faits reçus, supposés vrais, par un effort volontaire de la pensée, les comprendre dans les termes, ou du moins dans l’esprit, avec lesquels la théorie nous donne, par ses acquis comme par ses questions ouvertes, des clés d’interprétation et d’hypothèses à vérifier au fil du temps des événements. En d’autres termes, c’est tenter de penser les choses, même modestement car on ne l’est pas, « en théoricien », formule de Roland Simon pour distinguer une façon singulière de participer aux luttes, et sans doute de percevoir toutes choses de la vie quotidienne.
Pour ma part je chercherai ici des formes plus simples de reformulation, en situations diverses et variées, d’éléments d’analyse théorique à l’exposition complexe, rigueur oblige, en assumant le risque d’une certaine approximation si ce n’est d’erreurs de par les limites de l’exercice et les miennes propres. Mais des commentaires avisés seront toujours possibles…
Je veux le faire parce que d’un côté je ne peux pas, je ne sais plus, en rester à l’information brute, sans parler de sa présentation inévitablement idéologique même sous des formes critiques (notamment de gauche radicale, d’extrême ou d’ultra-gauche dinosauriennes), et de l’autre côté parce que je n’imagine pas que la théorie communiste, ce que j’en partage peu ou prou sans masquer mes désaccords, ne (me) serve à rien. La théorie n’est certes pas un guide pour la pratique des luttes du prolétariat, mais qui en est amateur individuel n’est pas interdit de s’en servir, et d’en user en l’agitant. Valeur d’usage, quand tu nous tiens…
Si le regretté Bernard Lyon, de Théorie Communiste, n’avait pas tort de considérer que nous étions un tantinet « schizophrènes », tenus de vivre normalement malgré notre « idéal », je veux croire possible sinon de vivre, du moins de penser selon mes convictions, et de les faire partager, ou non, en les rendant accessibles et pourquoi pas stimulantes pour d’éventuels échanges ici, ou ailleurs.


Merci pour cette première publication. Relevons que les soutiers de dndf restent fidèles à la tradition, d’origine léninienne, des « samedis et dimanches communistes”.
https://www.persee.fr/doc/russe_1161-0557_2013_num_41_1_2595
À propos de l’image d’illustration de la rubrique, il s’agit d’un transfert sur toile de 1993. Le texte transféré en boucle est la phrase de Lautréamont, « La poésie doit être faite par tous, non par un. »
Dans ce contexte on peut y voir une métonymie de l’idée que ’la théorie est faite par tous, non par un’, à travers les luttes et leur auto-compréhension. L’œil communiste du théoricien, rouge par excellence, tente de percer les différentes couches du réel entre formes d’apparition jusqu’aux profondeurs structurelles du mouvement des rapports sociaux.
C’est une époque où mon temps de travail était traversé de non-travail ’artistique’, avec l’usage immodéré de la photocopieuse du ministère aux différents agrandissements, transférés ensuite sur la toile par collage puis élimination du papier par frottement, ne restant que l’encre pris dans la trame.
Nous sommes convenus avec dndf d’une publication hebdomadaire, le samedimatin. Honi soit qui mal y pense.
Je peux vous annoncer les deux prochaines chroniques :
– samedi 21 février
LA GUERRE, PLUS LOIN… PLUS PRÈS…
d’une inexpérience personnelle à la menace qui vient
– samedi 28 février
LE COMMUNISME, AUTREMENT DIT
reformulations anarchiques et intempestives
La deuxième chronique sur la guerre, par ses références et sa tonalité, est globalement plus proche de la tradition anarchiste que d’une critique communisatrice.
Ses références théoriques : Boukharine, TC, Tristan Leoni… De toute manière, sur un texte aussi court, il est difficile de faire de grandes différences entre l’antimilitarisme anarchiste et la critique de la guerre de la « communisation », ou même entre ces deux formes d’opposition à la guerre et celles portées par l’aile gauche de la social-démocratie devenue mouvement communiste autoproclamé après 1917. Les écarts qui séparent les communistes historiques, les anarchistes et les « communisateurs » sont-ils sur certains points moins grands qu’il n’y paraît ? La chronique a tout au moins le mérite de ne pas tomber dans la moraline pacifiste. Vive la désertion !
A propos de la chronique sur la guerre, une petite lueur…
« Alors que les économistes parlent d’« économie de guerre », les membres de base du syndicat IG Metall se révoltent. »
extraits en traduc google
« C’est un événement marquant : fin janvier, les délégués syndicaux du syndicat IG Metall de l’usine Ford de Cologne ont adopté une déclaration sans équivoque : « Non à une économie de guerre ! Nous ne sacrifierons pas nos enfants pour la guerre ! » La résolution s’oppose à la conversion de l’industrie civile à la production d’armements…
Dans leur déclaration, les délégués syndicaux de Cologne dressent le tableau d’une accélération du réarmement mondial. Ils mettent en garde contre l’exploitation des craintes existentielles au sein de l’ industrie automobile pour présenter la conversion à la production d’armements comme une prétendue garantie d’emploi. Le réarmement n’assure pas la paix, mais prépare le terrain à la guerre. De plus, ils soulignent les restrictions potentielles du droit de grève et des obligations professionnelles en cas d’« état d’urgence » déclaré par l’État, ainsi que le service obligatoire au titre de la loi sur la sécurité de l’emploi en cas de « guerre ».
Les délégués syndicaux critiquent les profits exorbitants de l’industrie de l’armement et considèrent le débat sur une possible réactivation de la conscription comme une évolution dangereuse. Ils affirment que le réarmement et une économie de guerre contredisent les intérêts des travailleurs ainsi que les objectifs du syndicat, à savoir la paix, le désarmement et la compréhension internationale. »
https://www.berliner-zeitung.de/politik-gesellschaft/geopolitik/ig-metall-kriegswirtschaft-ruestungsboom-li.10020847
Voici les 3 chroniques parues et les 2 à venir :
5) 14 mars
CHRONIQUE DE LA MISÈRE
Courte balade de la pauvreté aux luttes dans le cours de l’économie politique
4) 7 mars
VOUS AVEZ DIT ANTI-FASCISME ?
Ou pourquoi et comment l’on peut être contre ce qui ne vient pas
3) 28 février
LE COMMUNISME, AUTREMENT DIT
Reformulations téméraires d’après Théorie Communiste nos 27 et 28
2) 21 février
LA GUERRE, PLUS LOIN… PLUS PRÈS…
D’une inexpérience personnelle à la menace qui vient
1) 14 février
MON QUOTIDIEN EST THÉORIQUE
Présentation de mes intentions
Dans LE COMMUNISME, AUTREMENT DIT, Chronique 4, j’ai perçu une difficulté dans l’usage du mot-concept de « prolétariat”, selon la situation et l’activité en question. Je me cite avant d’y revenir dessous
« Problèmes : est-ce dû à ma compréhension de cette définition par TC, ou de la pousser à l’extrême, ou à défaut de dialectique temporelle ?, elle rend difficile l’usage du mot prolétariat au présent, comme sujet de luttes actuelles, puisque tant qu’il n’a pas d’activité révolutionnaire il n’existerait que dans sa projection idéologique, son devenir présupposé, et non comme sujet permanent de la lutte des classes depuis l’origine du capitalisme. Ici, il n’en devient alors qu’un produit historique, et n’émerge réellement comme sujet révolutionnaire concret qu’au terme de celle-là, dans une conjoncture de crise finale de reproduction du capitalisme.
D’une part, cela risque de réveiller le vieux débat sur la ‘composition de classe du prolétariat révolutionnaire’, avec retour au sociologisme. D’autre part si le prolétariat n’existe pas encore (noch nicht), on ne peut en parler en termes de relations interclassistes dans les luttes actuelles. Il est clair que l’on abandonne alors les définitions marxistes et même des acceptions chez Marx du mot prolétariat, comme ”classe sociale des travailleurs ne possédant pour vivre que leur force de travail”, un état, pas encore une lutte.
Un sacré bond culturel pour quitter nos habitudes de langage ”marxiste”, où d’aucuns verront une fuite en avant. Mais pour être cohérente, la théorie de la communisation, dans sa rupture avec les conceptions précédentes de la révolution, a-t-elle le choix ? »
Je pose un problème pratique, peut-être davantage un problème de formulation que de compréhension, mais ”Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement”. Quelques pistes de reformulation :
Il s’agit de pouvoir utiliser le terme de prolétariat quand et seulement quand il correspond à la nouvelle définition comme sujet de la lutte des classes, voire sujet devenant révolutionnaire
Les éléments de la distinction sont dans TC27, p. 283 et suivantes :
– « Le prolétariat n’est pas une forme historiquement ultime dont on doit attendre l’apparition, il est une fonction présente dans la lutte de classe de la classe ouvrière. C’est d’un processus social dont il s’agit, un processus de rupture dans la lutte de classe, l’autotransformation d’un sujet qui abolition ce qui le définit. Le prolétariat comme sujet de la révolution s’abolit parce qu’il s’abolit comme classe ouvrière. » p. 287
Remarque : et si la ”fonction présente” ne se manifeste pas, il n’y a pas (encore) de prolétariat ?
– « Le prolétariat est un concept politique… Il n’est pas le simple synonyme de classe ouvrière. » P. 288
« c’est la classe ouvrière en contradiction avec sa propre existence… le terme de prolétariat signifie que l’on considère les contradictions du mode de production capitaliste non seulement en tant que telles mais comme produisant leur dépassement.» P. 295
Peut-on dire que la classe ouvrière (productive si on veut) c’est la classe exploitée ’dans la production et la reproduction’, et le prolétariat la classe exploitée ’dans la lutte des classes’.
La classe ouvrière, c’est la classe exploitée ’pour’ le capital, dans son activité de travail et de reproduction de sa force de travail. Le prolétariat c’est la classe exploitée pour elle-même, dans sa lutte ’pour’ son abolition en tant que classe ouvrière. À prendre comme des facettes qui peuvent être simultanées, non comme une stricte alternative, sauf dans le moment révolutionnaire…
Alors que faire des luttes ne manifestant pas d’écarts, luttes défensives, luttes revendicatives, luttes syndicales, pour déplacer le curseur de l’exploitation sans le faire sauter ? Peut-on parler de ”prolétariat réformiste” quand ses luttes ne manifestent pas de remise en cause de l’appartenance de classe ?
Il y a quelque chose de plus statique dans la classe ouvrière, si elle ne lutte pas elle reste ce qu’elle est. De plus dynamique dans le prolétariat qui, par définition, est toujours déjà en lutte