Iran 2026

04/03/2026

Un texte « à chaud » de RS, sur lequel il faudra surement revenir….dndf

Iran 2026

« Que la politique puisse être mal orientée, et se faire le meilleur serviteur des ambitions, des intérêts particuliers ou  de la vanité des dirigeants, cela ne nous regarde pas pour le moment. »

(Clausewitz, De la guerre, éd. De Minuit, p.705)

L’État en Iran : un Etat immergé

Comprendre ce qu’il se passe en dehors de son horreur.

            Est ce que l’État islamique iranien est au bout de son existence d’ « Etat non-séparé » de par la situation intérieure et aussi (les deux se conjuguent) de sa faiblesse extérieure ? Israël (Etats-Unis) lui ont coupé les ailes. Qu’est-ce que cela signifie globalement dans la crise présente à l’échelle du Moyen-Orient ? Ailleurs, dans d’autre pays, dans d’autres situations de violences, d’autres configurations politiques, et étatiques, après avoir tué plus ou moins  de personnes, la classe dominante peut se distinguer de son Etat et lui déléguer la suite des événements et la réorganisation des rapports d’exploitation et de domination (à tous les niveaux, y compris régionaux). L’Etat iranien ne possède pas cet espace, cette marge de manœuvre il est piégé et, de par sa propre nature, il doit toujours monter aux extrêmes. La République islamique est au bout de son existence, aussi bien dans les configurations de classes iraniennes, dans la configuration propre de la classe dominante et, last but non least, dans son insertion mondiale.

            Actuellement, est-ce que la perspective d’une possible rupture à l’intérieur des « Gardiens de la Révolution » voulant devenir une vraie classe capitaliste est envisageable ? La situation internationale leur à coupé l’herbe sous les pieds. Les moments nécessaires de l’histoire du capitalisme (au niveau mondial)  arrivent, en Iran, toujours à contre-temps.  La révolte actuelle sera anéantie parce qu’elle devra (et va) trop loin. L’Etat est face à elle dans une impasse de par la spécificité de son organisation intrinsèque de la classe dominante. De même, cette situation, doit (semble-t-il maintenant) amener la lutte (malheureusement ?) à des extrémités de conflits plus ou moins au-delà de la « politique » (à la différence de 2009 ou de « Femmes,vie liberté »). Les luttes arrivent à l’os, mais l’os est toujours « politique », quand il ne l’est plus il doit le redevenir pour les protagonistes. Ce qui signifie que même tous les affrontements sur le terrain de l’exploitation se définissent et se comprennent in fine au travers de toutes les médiations tenant à une structure sociale spécifique. Mais ce qu’il se passe actuellement en Iran est une image de ce que pourront être ailleurs les luttes à venir.

            Les bases fondatrices de la République islamique volent en éclats mais définissent encore les termes des luttes dans un contexte géopolitique nouveau. Ce contexte ne doit pas être compris comme une détermination extérieure (comme « ingérence » ou « intervention ») dans la mesure où ce sont les contradictions internes qui déterminent l’existence et l’impact de l’ « extérieur ».

            Toutes les luttes et les crises en Iran tiennent à la nature de l’Etat. Sa confusion avec la société civile et les rapports de productions (populisme). Confusion qui tient tant que l’illusion dure (l’illusion est toujours une réalité matérielle).

            L’Etat iranien est un « Béhémot », jusqu’à ce que les éléments du « Béhémot » explosent perdant leur conjonction, les « trustees » du pétrole gardent leurs dollars (voir plus loin), le Bazar ne peut plus importer et vendre. Toute la lutte de classe des « pauvres » est prise dans son intrication génétique dans la forme politique du pouvoir et de l’Etat. En cela elle ne peut se résoudre que politiquement. Encore que : dans les cours des événements, dans les pratiques, une autonomisation des actions populaires et ouvrières peut émerger quand les oppositions telles qu’initialement déterminées  et les « solutions » convenues se bloquent.

            Quand Béhémot explose, les éléments les plus capitalistes cherchent une sortie (Pasdarans, institutions religieuses, offices internes à l’Etat sur les importations / exportations, entreprises publiques, etc.). Devenir une classe capitaliste ordinaire, non tributaire asservie à l’Etat comme garant de son identité capitaliste devient l’ambition des plus ardents défenseurs du régime existant (à condition qu’il change).

            Toutes  les classes et fractions  de classes, y compris parmi celles qui sont au pouvoir (mais où est le pouvoir présentement en Iran?) recherchent une ouverture dans ce sens : un capitalisme « libre », y compris les ouvriers qui alors pourraient être non seulement payés, mais encore payés régulièrement dans une vraie monnaie. La classe ouvrière existante, les pauvres, une fraction de la paysannerie peuvent dans cette configuration s’autonomiser et le compromis avec une fractions de la bourgeoisie « libérée » être un enjeu conflictuel, à condition et dans la mesure où alors ce « peuple » trouve une idéologie.

            L’illusion originelle (fondatrice) de la République islamique, la confusion de l’Etat  et de la société, et mieux de l’Etat  et des rapports de productions, de la reproduction des classes  donne un sens à cette suite d’émeutes et de sanglantes répression depuis les années 1980, telles qu’aucun autre pays n’en a connues. Les crises, les émeutes, les répressions suivent une certaine logique de décomposition de l’identité Etat / société ; selon  une succession de cristallisations d’enjeux  divers. Il serait important de montrer la logique de cette succession, de cet enchaînement. Vue la nature de l’Etat, dans son identité réelle ou de plus en plus fantasmée avec la société, il n’y a pas de compromis possible : face à l’Etat la société n’existe pas, n’a pas droit à l’existence, puisqu’il est la  société.

            Il y a eu, ces temps-ci, dans de nombreux pays des révoltes sanglantes et quelque fois  amenant à des changements politiques. L’originalité de l’Iran réside dans le caractère récurrent de ces révoltes sur plusieurs décennies et dans, chaque fois, l’absence de débouché, changement ou compromis. L’originalité du régime iranien tient à sa théocratie. Mais si la théocratie est cette originalité, c’est qu’elle était en 1979 la résultante de forces contradictoires à ce moment là. Ce qui depuis fait l’originalité de l’Iran (la théocratie de 1979 comprise),  c’est que l’Iran a capitalisquement évolué et été adéquat au procès général du capital avec toujours un temps de retard.. L’Iran n’a jamais, même depuis les réformes du Shah dans les années 1960-1970, été à l’heure. La société est alors bloquée et le  contexte géopolitique est alors toujours contraire.

            A propos de l’Iran, dans son Bilan économique et social de l’année 1978 (un an avant la « Révolution »), le Monde parle d’un « développement qui bouleverse toute une société qui ne peut l’intégrer » : analphabétisme, exode rural, absence d’infrastructures, importations de produits agricoles, projets stoppés restés dans les cartons. Contrairement au schéma canonique des forces productives et des rapports de production, … c’est la société qui l’a emporté. Ce fut le rendez-vous manqué de l’Iran avec la mondialisation du mode de production capitaliste. Quand, boostées par le choc pétrolier de 1973, toutes les conditions semblent réunies pour réaliser l’arrimage, patatras, l’économie mondiale en pleine récession et même en crise n’admet plus ce type d’arrimage relevant d’une internationalisation du capital, alors que le modèle de la mondialisation financière est tout juste en gestation.

            Après des débuts chaotiques, dans les années 1980, au cours de la guerre avec l’Irak, la République islamique s’est finalement stabilisée mais à la manière d’un funambule quintuplement schizophrène[1]. Il lui fallait gérer simultanément cinq contraintes, cinq vies, qui ne pouvaient s’articuler entre elles en une totalité organique. Préserver une ouverture extérieure du fait de l’origine de la quasi totalité de ses revenus (hydrocarbures) ; promouvoir un développement économique intérieur peu intégré mondialement ; gérer une reproduction de la force de travail déconnectée de la valorisation effective résultant de son exploitation et comprenant une grande masse d’individus soit au chômage, soit survivant dans l’économie informelle ; accélérer la modernisation de l’agriculture visant l’autosuffisance sans rendre l’exode rural incontrôlable ; contrôler une économie étatisée sans s’aliéner la bourgeoisie en lui offrant des opportunités d’enrichissement.

            On trouve bien sûr, à la base de ces « incohérences », toutes les contraintes auxquelles est soumise une économie rentière, mais, même si on retrouve toujours ces mêmes contraintes, tous les pays rentiers ne les traitent pas de façon identique (les Pays-Bas ont eu à faire face à ce type de contraintes sans devenir une « République évangélique »). La singularité iranienne est dans ce qui fut le résultat du rendez-vous manqué des années 1970, c’est-à-dire la République islamique : une forme politique devenue rapport de production. En Iran, la République islamique n’est pas la représentation politique (l’expression) du rapport de production capitaliste, elle est le rapport de production capitaliste, elle n’est pas en tant qu’Etat « au-dessus des classes », mais le lieu politique du rapport entre les classes, traversé par la lutte des classes et par la lutte de toutes les fractions de la bourgeoisie, il ne se construit pas au-dessus d’elles. Cela tient bien sûr au contrôle quasi total de l’économie, mais pas seulement. Le contrôle total de l’économie par l’Etat, en URSS par exemple, n’impliquait pas qu’il fût lui-même le rapport de production capitaliste et qu’il fût traversé par la lutte des classes. L’Etat soviétique était l’Etat de la classe capitaliste au-dessus des classes et de cette classe capitaliste même, et il menait de façon aussi cohérente que possible la politique de cette classe. En Iran, parce que l’Etat est une forme politique devenue rapport de production, l’incohérence est structurelle, définitoire de la chose, ce n’est plus alors une incohérence mais une structure incohérente qui se définit et se reproduit par elle, qui fait de cette incohérence sa raison d’être.

La synthèse en continuelle instabilité de tout cela ce fut la construction d’un Etat immergé dans la société, traversé par toutes ces luttes et contradictions, ce fut le  populisme.

Le populisme se définit essentiellement comme la volonté d’abolition, dans la politique, de la distinction entre les mouvements sociaux et l’action politique, volonté d’abolition de la séparation entre l’État et la société, l’État et la lutte des classes.

            La République islamique est la confusion des niveaux économique, politique et idéologique. Dans un État populiste, immergé dans la société, la seule indépendance vis-à-vis de la société qu’il peut produire pour lui-même, sa seule confirmation comme abstraction, est l’affirmation dans la politique même d’une transcendance autre que politique : transcendance garante de « l’indépendance de l’État ». Le credo de la République est le même depuis sa fondation : la suprématie du velayat-e-faquih.

            Le velayat-e-faquih consacre cette contradiction de l’État avec lui-même qu’est le populisme :  lÉtat non-séparé. Non séparé de la société et de la lutte des classes. État non séparé signifie également : classe capitaliste non libre.

            L’État ne doit pas simplement être séparé de la société, mais séparé de la lutte des classes. Il en est séparé puisqu’il est fait pour ça. On ne peut imaginer un instrument utilisé par la classe dominante et qui ne serait pas séparé de la lutte des classes, il risquerait d’éclater entre ses mains à tout instant. N’ayant aucun recul, aucune « profondeur stratégique » vis-à-vis de la lutte des classes, l’État iranien, immédiatement menacé par toute contestation, n’a comme recours que le massacre.

            Ce à quoi nous avons affaire en Iran c’est à l’illusion supposée de l’unité de l’État politique avec la société. Mais, tant que l’État et la société sont d’accord en fait et s’entendent, l’illusion de leur unité essentielle (le populisme) est une illusion réelle, donc efficace. Dans le cas contraire, quand elle (cette unité) devrait mettre sa vérité en pratique, elle devient une fausseté consciente, elle devient ridicule. Un ridicule qui, en Iran actuellement, tue.

            L’illusion peut fonctionner. Dans les années 1980, l’inflation devient galopante (jusqu’à 53 % en un an sur les produits alimentaires en 1980 avec le début de la guerre avec l’Irak), le déficit budgétaire est énorme, la production pétrolière est à l’arrêt, l’État est au bord de la banqueroute d’autant plus que les avoirs iraniens dans les banques américaines ont été bloqués. En 1981, toutes les entreprises étrangères sont nationalisées, l’État et donc l’ensemble de l’économie ne fonctionnent que grâce à la planche à billets. En mai 1982, c’est au tour de l’ensemble du commerce extérieur d’être nationalisé tandis qu’un rationnement strict encadre la consommation. N’ayant plus aucun crédit, obligé de payer comptant, l’industrie nationalisée fonctionnant à perte, totalement isolé sur le plan économique et politique, l’Iran accorde des rabais pour exporter son pétrole et en fait, a contrario de tous les discours nationalistes, se dessaisit de la maîtrise de ses revenus en négociant des accords avec les grandes compagnies.

En 1994, avec l’inflation qui s’envole (seul le prix du pain, subventionné, reste alorss stable), les quartiers populaires manifestent contre le régime islamique (le revenu par habitant a chuté de moitié depuis 1979) ; à Téhéran les manifestations étudiantes deviennent continuelles, et dans le nord ouest du pays les paysans se révoltent contre la restitution à leurs anciens propriétaires des terres confisquées au lendemain de la révolution. Pour un temps en 1993, le jeu de bascule jusqu’à aujourd’hui inhérent à la République islamique entre « réforme » et « intégrisme » paraît bloqué. Le peuple se soulève contre l’ouverture, l’inflation et la vie chère ; les étudiants contre les contraintes qui enserrent la vie sociale, contre « l’intégrisme » mais aussi la stagnation du niveau de vie de la classe moyenne ; les paysans, contre le retour des anciens propriétaires, souvent des religieux, contre l’encadrement strict des prix agricoles, mais sans soutenir « l’ouverture », synonyme de modernisation accélérée de l’agriculture et de concurrence étrangère. De son côté, la banque Markazi (fondée en 1960, dirigée par le gouvernement, possédant le monopole de l’émission) en tant que Banque centrale publie un communiqué dans lequel elle souhaite une « économie normale » avec un seul taux de change, un État qui cesse d’épuiser ses ressources en subventions, qui privatise les entreprises, et enfin une ouverture aux investissements étrangers. Tout ce que la République islamique ne peut alors ni être, ni faire.

            Les années 1994-1995 : les conservateurs tiendront souvent un discours réformateur et l’appliqueront en trompe-l’œil renforçant en fait le contrôle de l’État sur l’économie ou plutôt de l’économie et de la société dans l’État. La survie de la République islamique est suspendue à son immersion dans la société, au fait d’être un État non-séparé, un État traversé par la lutte des classes et des fractions de la classe capitaliste.

            Jusqu’à maintenant (soulèvement de 2026), toutes les luttes, les contradictions, qu’elles soient de classes, entre fractions de la classe dominante, qu’elles soient politiques et/ou idéologiques, toutes se construisent, se déroulent et se résument comme crise de l’État, comme éclatement et recomposition de la classe capitaliste, ce conglomérat que la République islamique avait constitué et représenté en tant qu’idéologie.

            La lutte politique demeure le lieu de l’équivoque, dans la mesure où elle ne saurait déterminer par elle-même les significations qui se structurent en son sein. La « Démocratie laïque » aurait été la meilleure forme de cette équivoque, la forme de gouvernement la plus adaptée à la coalition des diverses fractions de la bourgeoisie iranienne (y compris, peut-être, la direction des Pasdarans travaillant à devenir de « vrais bourgeois », c’est-à-dire en tant qu’individus – parce que du capital on passe toujours aux capitaux particuliers, il enfante toujours l’individu capitaliste) qui peuvent pactiser entre elles et obtenir en même temps (maintenant ?) une large adhésion populaire.

            Actuellement, en Iran, ce dépassement de la lutte politique s’enracinerait encore (s’il advient) dans la lutte politique en ce que l’hypertrophie de l’État en Iran, son contrôle quasi absolu de la vie économique au travers de la rente pétrolière, des entreprises publique, des fondations (bonyands) et du corps des pasdarans en a fait non seulement l’institution séparée qu’il est par définition, mais simultanément une force de production totale, mais, par là, immergée dans la vie économique et l’organisant de part en part. Tous les États du monde ont cette puissance de force productive, mais pas en tant que quanta de capitaux particuliers, quand cela arrive ce n’est pas définitoire, mais accessoire et contingent, en outre les États rentiers n’impulse pas l’activité économique mais l’intoxique : le profit est un présupposé redistribué ; il vaut mieux importer que produire.

La révolte contre la République islamique peut changer de nature, mais voir s’affirmer, dans l’interclassisme, un « leadership » ouvrier (ou prolétaire) ce ne sera pas un cours linéaire. il ne suffit pas d’espérer que la révolte passe à autre chose, qu’il y ait rupture, il faut définir la situation qui pourrait être dépassée, parce que le dépassement se prépare dans cette situation et n’est pas indifférent à ce qu’il dépasse. Dans la dynamique actuelle, la lutte économique du prolétariat ne peut plus, comme encore dans les années 2010, se comprendre elle-même et se mener, dans la conscience qu’elle avait d’elle-même, conscience tout à fait pratique et efficace, comme encore une lutte politique contre une certaine forme d’État. Elle était alors encore une lutte trouvant sa limite dans les formes de représentation auxquelles la classe capitaliste pouvait donner un sens en s’appropriant la révolte populaire[2] comme réforme de l’État, comme réaffirmation (contre le populisme) de l’hétéronomie de l’économie et de la politique pour refonder l’État comme librement capitaliste. Car pour la classe capitaliste iranienne en recomposition violente, le contenu de cette recomposition, son sens, c’était l’élaboration, l’édification, d’un État spécifiquement capitaliste, c’est-à-dire libre, c’est-à-dire séparé de la société . Cette perspective a sombré dans la crise de mondialisation sous supervision américaine et, plus trivialement, dans le contexte géopolitique ayant suivi l’élimination de tous les « proxis » iraniens par les interventions américano-israéliennes depuis 2022. Si la classe capitaliste iranienne veut mettre fin à son existence « collective », si une fraction des Pasdarans se verrait bien  en capitalistes autonomes et privés, c’est maintenant en  classe compradore dans un État colonisé qu’il pourront, avec profit, accomplir leur projet. Pour cela il s’agirait de s’entendre avec les Etats-Unis pour l’élimination de « l’unité supérieure » autour de « Guide »[3].

La République islamique est demeurée ce qu’elle était, c’est-à-dire une forme politique devenue rapport de production, mais elle a produit paradoxalement un développement capitaliste de l’économie et des rapports sociaux qui ne peuvent plus s’accommoder de ce rapport de production politique, un développement pour lequel l’État doit être au-dessus des classes. Un développement pour lequel l’intégration dans la mondialisation du capital devient une nécessité au moment où celle-ci entre en crise ne laissant à la classe dominante ou à certaines de ses fractions d’autres perspectives que la subordination.

La classe ouvrière ou « prolétariat » en  Iran

Le prolétariat, quant à lui, tragiquement divisé entre des fractions engagées dans des industries articulées au processus mondial du capital ; une foule d’individus survivant dans l’économie informelle et sensibles à la fibre populaire du chiisme ; des jeunes sans emploi pour lesquels l’action des bassidjis est une révolte contre l’affairisme et la morgue des beaux quartiers ; les petits employés de l’État prêts à supporter la dégradation de leur salaire pourvu que la pléthore administrative continue à être la garantie de leur emploi (ils ne sont que 2 % dans les arrestations de 2026) ; une masse de chômeurs structurels prête au pillage et à l’émeute mais aussi à ne voir de solution que dans leur allégeance aux fondations religieuses ; les employés des services (40 % de la population active) eux-mêmes divisés entre leur dépendance envers le bazar et la vision de leur avenir dans l’ouverture et la libéralisation de tous les échanges ; des entreprises qui ne doivent leur survie qu’à la perpétuation d’une économie vivant de subventions versées discrétionnairement et donc intrinsèquement attachées au nationalisme économique. Tout cela en dehors même des divisions « ethniques » entre Perses, Arabes[4], Kurdes et tribus nomades.

            Mais, même les luttes sur le salaire se retrouvent renvoyées à une reproduction de la force de travail désarticulée entre le salaire, une couverture sociale nationale, une assistance des Fondations, la solidarité familiale, la liaison perdurant avec la campagne, les activités du secteur informel, le cumul d’emplois.

            D’un côté, tout ce qui touche au secteur des hydrocarbures, de l’autre, tout le reste. Dans une économie alimentée par la rente pétrolière c’est la fonction économique du salaire qui est profondément pervertie. Les entreprises hors hydrocarbures fonctionnent pour le marché intérieur (tapis, pistaches et safran viennent compléter les exportations iraniennes). La solvabilité de ce marché intérieur est assurée par la distribution d’une importante partie de la rente sous forme de subventions, si bien que la fonction des salaires dans l’équilibre général entre les sections de la production est en partie niée (en janvier 2026, les subventions sont supprimées, voir plus loin). Il en résulte que le partage de la journée de travail entre travail nécessaire et surtravail n’obéit plus à aucune loi : ni celle de l’équilibre entre les sections de la production, ni même celle de la reproduction de la force de travail. Cette dernière peut être renvoyée, sans risques majeurs immédiats, aux subventions, à l’assistance, aux solidarités traditionnelles qui subsistent bien que ravagées par les rapports capitalistes. Non seulement chaque capitaliste individuel, mais l’ensemble de la classe capitaliste agissant dans ce secteur peut tenir le salaire comme une simple variable d’ajustement de ses comptes. Tendanciellement le taux de plus-value n’a pas de limite. Mais si la concurrence ne joue (quand elle joue) que sur l’écrasement des salaires (jusqu’à leur suppression), cela signifie que la croissance de la productivité et la compétitivité de ces entreprises sont quant à elles tendanciellement nulles. Les conséquences sur les luttes ouvrières sont à la fois dévastatrices et explosives. Dévastatrices quant au pouvoir de négociation, aux rapports de forces ; explosives quant à la négation de sa propre définition comme classe que le prolétariat trouve dans son rapport au capital.

            La négation de sa propre définition comme classe que le prolétariat trouve dans son rapport au capital le renvoie à une pure situation de pauvre qui sous le vocable de « déshérités » (quelle que soit l’idéologie qu’un tel terme contient) est encore une identité cristallisée et reconnue dans la reproduction capitaliste iranienne. Que l’Iran ait manqué son rendez-vous avec la restructuration du mode de production capitaliste dans les années 1970 ne va pas sans conséquences sur la lutte de classe.

            « Le mouvement ouvrier iranien a été considérablement affaibli et fragmenté dès  l’instauration de la République islamique et jusqu’à nos jours. La République islamique a introduit des changements structurels et juridiques fondamentaux concernant le monde du travail, bloquant quasiment toute possibilité d’organisations des travailleurs. Par exemple la main-d’oeuvre a été dispersée entre de nombreux sous-traitants afin d’empêcher  toute action collective d’envergure. Le  droit  du travail a été modifié de telle sorte que plus de 90 % des travailleurs  iraniens sont employés sans contrat formel, engendrant une précarité extrême de l’emploi. Parallèlement les  salaires sont si bas que les travailleurs sont contraints d’occuper plusieurs emplois pour subvenir à leurs besoins, ce qui les prive de leur temps et les empêche de préparer ou de soutenir des actions dans les usines. De plus, une large partie de la classe ouvrière s’est retrouvée au chômage ou dans l’économie informelle. En conséquence, les mouvements sociaux sur les lieux de travail sont, dans la plupart des cas, restés non structurés et limités aux  revendications de salaires impayés. (…) Par  une libéralisation massive  des prix et la gestion des taux de change, l’État a transformé la main-d’oeuvre iranienne en une marchandise quasi gratuite pour tout investisseur. » (Leila Hosseinzadeh, entretien dans l’Humanité du 16 janvier 2026).

            Il faut partir de la contradiction globale, celle qui colore et donne sens à toutes les autres et à tous les affrontements, dans cette contradiction globale (globalisante) les luttes ouvrières sont prises dans un piège. On pouvait trouver très positif que la lutte de cette classe ouvrière formelle du pétrole qui tient les leviers du pouvoir soit,  lors des grèves  de juin 2021, sortie de son corporatisme strictement revendicatif, cependant quand les grèves se sont étendues en juillet la relance est provenue de la sous-traitance dans le secteur. Son passage au politique est celui de la lutte contre une certaine forme d’Etat qui trouve sa solution dans une « réforme de l’Etat ». En outre, cette réforme ne pouvait que signifier sa coupure (peut-être violente) avec l’immense masse du prolétariat informel  qui peut, après être descendu dans la rue, redevenir des bataillons de la « contre-révolution ». Quand cette infime fraction formelle de la classe ouvrière entre dans le mouvement (sous la forme de la grève, impossible pour l’immense majorité du prolétariat en Iran) avec ses revendications matérielles propres, exprimées en termes immédiatement politiques, il y avait fort à craindre, dans les caractéristiques d’alors du soulèvement, que celles-ci soient englobées, retravaillées, traduites dans les termes de l’enjeu politique dans lequel les contradictions sociales se sont construites en Iran et dont le « parti idéologique » détenait la clé.

            Il existe une grande partie de la population iranienne dont on ne parle jamais, sans le soutien (même passif) de laquelle le renversement du shah n’aurait pas été possible  et sans lequel le renversement de la République islamique ne l’est pas : la petite paysannerie (les exploitations de moins de 10 ha sont omniprésentes en Iran). La simple pression de cette masse paysanne, en dehors même de son éventuelle activité directe dans le soulèvement joue sur son devenir d’un double point de vue : exode rural et surpopulation ; solidarités et constitution d’une identité de pauvre non purement capitaliste. Son soutien à la République islamique est chancelant mais la fin de celle-ci serait pour elle son arrêt de mort.

            « Pour les paysans, comme pour de nombreux « déshérités » urbains, modernisation et démocratie riment avec disparités grandissantes entre les classes, avec la fin de tout ce que pouvait représenter de protection la préservation même largement artificielle des valeurs traditionnelles. Là s’enracine un rejet culturel du réformisme « hypocrite » et « occidentalisé ». La dynamique démocratique, dans des catégories sociales encore fortement imprégnées de l’holisme rural, est une insupportable dépossession sociale et culturelle, d’autant plus qu’elle s’accompagne du rôle croissant des femmes dans la société rurale. » (p.135). Toute perspective de lutte en Iran, même strictement urbaine et ouvrière est tributaire du poids de cet environnement, la question paysanne est posée à l’intérieur même des luttes ouvrières.

            Tout le discours démocratique et culturel sonne maintenant (2026) de plus en plus creux aux oreilles de cette population.

            Cette composition  de la classe ouvrière se révèle être aujourd’hui le fondement de l’impasse de tout projet issu des classes moyennes écrivant à sa manière le « projet ouvrier » (voir plus loin)

Fin du « Parti idéologique »[5]

            En 2022, à la suite du meurtre de Masha (mal voilée) par la police, le mouvement pouvait difficilement aller plus loin que la perspective d’un Etat laïc, un Etat bourgeois conventionnel. Sans remonter aux origines de la République islamique, il faut considérer depuis le début des années 1990, les innombrables révoltes, émeutes, grèves, manifestations, comme un unique mouvement dont la nature politique des rapports de classes en Iran donne l’unité. Unique mouvement dans la mesure où tout se résout toujours dans les contradictions et les blocages inhérents, pour chaque classe ou fractions de classe (chacune pouvant, tour à tour y trouver des privilèges), à la nature de cet Etat immergé dans la société et devenu lui-même la conjonction des rapports de production qui le traversent. C’est sa faiblesse, il peut être attaqué de toutes parts, mais aussi sa force : attaquer d’un côté, il trouve un soutien de l’autre.

            La nouveauté de 2022 par rapport à 2009 ou à 2019, c’est que toutes les classes (y compris des fractions des classes dominantes  et même au niveau des instances dirigeantes la lutte doit être à couteaux tirés), fractions et couches  sont mise simultanément en mouvement. Il faut également tenir compte dans toutes les insurrections iraniennes de la composante régionale, ainsi que la grande violence de la répression dans ces zones. Considérer le soulèvement de 2022 comme purement culturel (les femmes et le voile) serait une erreur. Au fondement il y avait déjà l’extrême misère pécuniaire, alimentaire, sanitaire (le Covid avait fait des ravages) dans laquelle était plus ou moins, plongée l’immense majorité de la population. En mai 2022, le gouvernement mettait fin aux subventions sur le prix du pain, les manifestants attaquent des bases des milices islamiques bassidji (5 morts), au même moment l’effondrement d’une tour à Abadan (19 morts) provoque de nouvelles émeutes contre le régime et la corruption. A partir de juin les manifestations qui ont trait à la survie sont quotidiennes à Téhéran. C’est dans ce contexte qu’il faut situer ce qu’il se passe à la suite du meurtre de Mahsa. L’Etat ne contrôlait plus rien sur les prix à l’exportation, sur ses importations, ses subventions aux produits, son budget, ses crédits, ses emprunts. Tout le système fonctionnant comme économie rentière était bloqué, là où toute activité pouvait devenir rente la manne  ne circulait plus. Déjà les émeutes de 2019 sur les tarifs des carburants avaient vu les attaques des banques et des institutions religieuses et la classe ouvrière y participer de façon diluée et dispersée dans le « peuple ». Puis le Corona est arrivé, l’inflation explose et la monnaie s’effondre, dans les manifestations qui en juillet 2020 suivent la confirmation de la condamnation à mort de trois personnes suite aux émeutes de 2019, les personnes les plus susceptibles d’être touchées n’avaient rien à perdre. En Août 2020, sur 80 millions d’habitants, 60 millions avaient besoin d’aide pour survivre surtout dans les villes du Sud (on estime en 2022 à 14 millions de personnes ceux qui vivent à la périphérie des villes, c’est incontournable quand on parle de la classe ouvrière et / ou du prolétariat en Iran).

            Tout cela demeurerait de pures généralités si ce n’était pas investi et mis en forme par ce qui a mis le feu à toute la plaine et donné son sens à cette « convergence » qui n’est pas nécessairement une unité (si un soulèvement devient global, ce n’est pas en étant une somme).  La contradiction de genre était alors apparue comme la cristallisation de ce « général », mais sous la forme d’une substantialisation naturelle des femmes : « la femme c’est la vie ».

            Une globalisation n’est pas une « convergence », elle n’est pas une somme, mais la présence dans chaque lutte des autres et de leur raison d’être spécifique dans une sorte de « causalité structurelle » (causalité dans une structure ou pour reprendre l’expression de Marx dans une « totalité organique », ou « l’éther qui donne sens à toutes les déterminations », c’est une question théorique essentielle difficile à cerner). Tous les éléments d’une société se tiennent, mais tous ne sont pas également habités par la dynamique du mode de production et corollairement par la contradiction portant son dépassement à moins de tout subsumer sous une « théorie générale » de l’aliénation ou de l’exploitation. Le problème réside dans le fait que si la logique sous-jacente, essentielle, des rapports de production finit toujours par faire valoir sa cause déterminante, ce n’est jamais dans ses propres termes (et c’est normal de par les métamorphoses nécessaires des rapports de production)

            Pour que la contradiction de genre soit la cristallisation de toutes les contradictions (à un moment), il faudrait que la situation des femmes en Iran ne soit pas l’opposition à une situation spécifique (« archaïque ») représentée par le voile. C’est-à-dire devienne autre chose, à partir d’elle, que la lutte contre la République islamique, que la lutte féminine ne porte pas sur une forme particulière d’oppression (le voile, une série d’interdictions et de confinements) mais sur ce qui fait que des personnes sont désignées et assignées comme « femmes ». Ce qui ne peut pas aller à l’intérieur même d’une insurrection contre l’exploitation sans un conflit entre les hommes et les femmes (tous les comptes, un jour ou l’autre se règleront). Le pouvoir islamique n’est qu’une forme particulière de l’oppression des femmes qui comme particularité s’oppose à la généralité actuelle de cette oppression qui est la forme occidentale vécue, à raison, comme celle de l’individu isolé, libre, responsable de lui-même, etc. On ne peut que soutenir le rejet de cette forme particulière, mais c’est la « forme occidentale » qui s’impose à toutes les contestations à partir des situations dites « archaïques » et même, en « Occident », comme la référence idéale à atteindre.

            La situation des femmes était la pierre de touche du « parti idéologique » centré sur les classes moyennes mais qui en raison de la nature même de l’Etat en Iran était susceptible de structurer toutes les oppositions y compris ouvrières (il ne faut pas oublier toutes les fractures internes de cette classe ouvrière d’ores et déjà divisée quant à sa « participation » à ce « parti »).

            « Le parti idéologique de la liberté qu’il serait insuffisant de ramener aux intérêts immédiats des classes moyennes a des bases solides dans les transformations survenues dans la société iranienne. Cela signifie que momentanément il peut se présenter comme l’expression générale des intérêts de la société renvoyant tous les autres intérêts de classe à un statut d’intérêt strictement particulier sans autre perspective que cette particularité (nous soulignons maintenant). » (Théo Cosme, De la politique en Iran, éd. Senonevero 2010, p.140). Admettons qu’en 2022 comme en  2026, c’est « toute la société qui est dans le soulèvement », mais qui tient la possible expression de la totalité et en quels termes ?

            « La condition du succès de ce parti idéologique réside, aux deux extrêmes, d’une part, dans sa capacité à représenter une alternative crédible pour une partie de la bourgeoisie, ce qui est fort possible, tant les divisions de la classe bourgeoise sont fortes, la possibilité même d’entraîner une partie de la bourgeoisie qui ne tient sa fonction bourgeoise non individuellement mais de son appartenance à une bureaucratie d’Etat ou semi-étatique et dont les éléments se rêvent en « vrais bourgeois » est également un processus envisageable ; d’autre part, dans sa capacité à mobiliser la classe ouvrière en la coupant des « déshérités » et de tous ceux qui survivent à la marge. Il est très probable que dans une période où les grèves ouvrières se multiplient contre des patrons (privés ou non) qui ne remplissent plus leur fonction, une « économie ouverte », « libérée des favoritismes » et qui ne « dilapident pas l’argent de la rente pétrolière » puisse exprimer avec succès les limites de ces luttes ouvrières sur le salaire et l’emploi. » (idem,  pp.146-147). Il faut faire attention de ne pas réduire la lutte des femmes à une simple nécessité du « parti idéologique », c’est aussi une lutte qui a sa signification, ses intérêts, motivations propres.

            Dans la plupart des analyses et commentaires sur le soulèvement de janvier 2026 et sa répression, on trouve une sorte de regret sur « le manque d’organisation pour unifier le mouvement autour de revendications économiques  et politiques claires » (L’Humanité, 16 janvier 2026, « Entretien avec Leila Hosseinzadeh»). Avant de  regretter, il faut s’interroger sur les raisons de ce manque. La même Leila Hosseinzadeh rappelle que dans les manifestations étudiantes de décembre 2017 et janvier 2018 est apparu le slogan devenu central : « Réformistes, radicaux, c’est fini ! ». « Notre problème fondamental réside dans l’absence d’une force organisée capable de renverser le régime de la République islamique. (…) Notre peuple aurait pu renverser le régime s’il avait existé une force directrice et hégémonique » (idem). Armin Messager (Iran. Cartographie d’un soulèvement, Sur le site Orient XXI) se livre au même diagnostic : « Entre 54 et 65 % des slogans relèvent d’une opposition frontale  au régime et à la figure du Guide Khamenei (Mort à Khamenei ; Mort à la dictature), sans qu’un projet politique structuré n’émerge pour autant [laissons à Armin Messsager le soin d’évaluer les slogans en pourcentage]. Cette configuration ne traduit pas seulement un rejet radical de l’ordre existant,mais relève aussi une impasse, marquée  par la répétition de slogans anciens  et par l’absence de propositions politiques alternatives. Ce vide politique contribue à expliquer la place croissante occupée par les slogans monarchistes … ».

            Dans un article publié sur le site « Grand Continent » (22 février 2026), Paola Rivetti expose « Les faiblesses du contre-projet démocratique » :

« Depuis sa fondation il y a quarante-sept ans, la République islamique a traversé différentes phases, au cours desquelles son degré de tolérance à l’égard de la dissidence politique a évolué. L’expérience visant à consolider deux pôles dans la classe politique nationale, l’un conservateur et l’autre réformiste, ayant échoué, le champ politique s’est nettement déplacé vers la droite. La régression autoritaire du régime a été consolidée par plusieurs facteurs, économiques et policiers. D’une part, les politiques économiques néolibérales ont restreint l’accès aux droits et aux moyens de subsistance par le biais de privatisations, de coupes dans les dépenses sociales et de déréglementation ; d’autre part, la répression toujours plus forte de toute expérience démocratique et de toute forme d’organisation qui, à partir de la base, revendiquait des droits économiques, sociaux ou politiques, a sapé l’émergence d’une forme d’opposition intégrale pour le régime.

            Il n’est pas surprenant, à ce titre, que les caractéristiques de spontanéité et d’impulsivité des manifestations actuelles soient souvent mises en avant : sans structures politiques consolidées, celles-ci n’ont pas de plateforme sur laquelle converger en termes d’organisation et d’idéologie. Cette situation, principalement due à la répression de l’État, qui a en fait empêché le développement de telles structures, affaiblit les mouvements et leur capacité à s’imposer. »

            Ce qui a disparu en Iran c’est le fondement même donnant un sens au « Parti idéologique » et à la perspective  de la « Démocratie  laïque et sociale ». L’existence d’une classe ouvrière servant de référence à ce  projet en était le fondement.Même fantasmée  car déjà profondément déstructurée cette « classe ouvrière » pouvait être la référence idéale pour le Parti idéologique tant qu’une perspective capitaliste nationale pouvait être un objectif plus ou moins « réaliste ». Cette perspective s’est effondrée depuis 2022 laissant le « Parti idéologique » flotter dans le vide.

            Si ce sont toujours les classes moyennes qui sont propulsées comme acteur central des soulèvements, elles ne peuvent plus constituer  un parti idéologique. Parti dont le programme sous les mots de liberté, de démocratie, de féminisme, etc., aurait été l’intégration mondiale du pays : un État libre et une classe capitaliste libre. Cela aurait impliqué une recomposition de la bourgeoisie qui n’aurait pas hésité à sacrifier certains de ses membres, mais cela aurait signifié aussi des licenciements en masse et la fin de la politique redistributive rentière.

            Le parti idéologique de la liberté qu’il serait insuffisant de ramener aux intérêts immédiats des classes moyennes avait des bases solides dans les transformations survenues dans la société iranienne. Il pouvait se présenter comme l’expression générale des intérêts de la société renvoyant tous les autres intérêts de classe à un statut d’intérêt strictement particulier sans autre perspective que cette particularité.

            Les classes moyennes désiraient la séparation du politique et du religieux dont la confusion freinait leur ascension sociale et entravait la « simple reconnaissance des compétences », elles étaient pour un système moins bureaucratique et une vraie libéralisation de la législation relative aux investissements étrangers, une loi identique pour tous en matière de change, de fiscalité et d’accession au crédit, la fin de la fuite à l’étranger des cerveaux, l’intégration sociale de la jeunesse.

            Il est bien évident que la moitié de la population qui a moins de 25 ans n’appartient pas en totalité à ces classes moyennes, cependant ses difficultés d’intégration face au chômage et dans une société culturellement bloquée la rapproche des frustrations des classes moyennes. Le pouvoir se retrouve face à une « armée » de trente à quarante millions de jeunes « rebelles » sans avenir et qu’il est très difficile de contrôler. Des jeunes qui rejettent sur leurs parents la responsabilité d’une révolution dont ils paient eux-mêmes le prix. Dans leur imaginaire, ils en arrivent à penser que la période impériale était l’âge d’or de l’Iran.

            La condition du succès de ce parti idéologique résidait aux deux extrêmes, d’une part, dans sa capacité à représenter une alternative crédible pour une partie de la bourgeoisie, ce qui était fort possible, tant les divisions de la classe bourgeoise sont fortes, la possibilité même d’entraîner une partie de la bourgeoisie qui ne tient sa fonction bourgeoise non individuellement mais de son appartenance à une bureaucratie d’État ou semi-étatique et dont les éléments se rêvent en « vrais bourgeois » était également un processus envisageable ; d’autre part, dans sa capacité à mobiliser la classe ouvrière en la coupant des « déshérités » et de tous ceux qui survivent à la marge. Il est très probable que dans une période où les grèves ouvrières se multiplient contre des patrons (privés on non) qui ne remplissent plus leur fonction, une « économie ouverte », « libérée des favoritismes » et qui ne « dilapident pas l’argent de la rente pétrolière » puisse exprimer avec succès les limites de ces luttes ouvrières sur le salaire et l’emploi. La surdétermination géopolitique et la crise de la mondialisation sous supervision américaine ont bouleversé cette perspective.

            Toutes les analyses et déclarations sur l’absence d’organisation ou simplement d’une idéologie, d’un projet donnant une perspective au soulèvement reposent sur le souvenir d’une époque maintenant révolue. Dans les périodes antérieures servant de références, c’est le projet « socialiste et démocratique » ouvrier qui était la base de toute organisation ou vision d’ensemble de la contestation. Si « les révoltes et les soulèvements que nous observons en Iran comme en Europe n’ont pas de vision d’avenir susceptible de proposer une alternative à l’existant » (Paola Rivetti), c’est que la « classe ouvrière » ne leur fournira plus ni la base, ni le matériau de leur  propre perspective ou projet politique. Selon Armin Messager (Iran. Cartographie d’un soulèvement, sur le site Orient XXI) : « Les banlieues populaires de Téhéran, actives dans les manifestations de 2019, ne se sont pas mobilisées en masse ».

            Ce projet « socialiste et démocratique ouvrier »,  au fondement de tout, était pris  en charge, retravaillé, redéfini par une fraction de la bourgeoisie, des classes moyennes émergentes, porteuses  de perspectives sociales et nationales, voire nationalistes. Ces classes ou fractions de classes sont maintenant orphelines  de ce qui impulsait leur propre matière revendicative spécifique, orphelines du matériau qu’elles pouvaient mettre en œuvre et en forme. Il n’y a plus pour « l’organisation-donnant-sens-à-la-révolte » de matière à se mettre sous la dent. Le prolétariat n’a plus de projet et la politique s’en trouve bien démunie. Les alternatives sont mortes, plus  de « Parti idéologique », plus pour l’Iran de capitalisme national articulé au mondial. Dans sa contradiction avec le capital, le travail n’offre plus la base, le contenu d’une « alternative à l’existant », c’est l’existant iranien qui se sclérose et cherche en lui-même sens et arrangements (voir les conflits internes aux  Pasdarans quant à leur devenir et leur attitude face au Guide :  l’unité supérieure collective  des clans).

            La classe ouvrière (prolétariat?) n’est plus le moteur des transformations bourgeoises (capitalistes), nous entrons dans le domaine de l’événement, de l’aléatoire. Une action, une pratique, un emparement peuvent se mettre à cristalliser la révolte et soudainement lui donner un sens. L’organisation peut alors naître, elle naît de l’action, d’un court-circuit dans les chaîne causales.

            Dans une situation où les inégalités en matière de distribution n’ont fait que croître, principalement dans les zones urbaines, les ouvriers dont le pouvoir d’achat a été réduit hésitent à entrer en masse dans le soulèvement dont le succès dépend en définitive d’eux. Ils ont toutes sortes préventions tout autant à l’encontre des Pasdarans que des  « réformateurs » libéraux qu’ils ont vu à l’œuvre., ainsi que des tenants de la « Démocratie laïque ». Maintenant le choix n’est plus entre deux tendances de la République islamique, ni même la perspective de la « Démocratie laïque ». Leurs revendications matérielles propres ne peuvent plus être englobées, retravaillées, traduites dans les termes des enjeux politiques dans lesquels les contradictions sociales étaient jusqu’à maintenant construites.

            L’alliance du régime actuel avec la petite paysannerie est chancelante, mais une élite des Pasdarans, autonomisée de la tutelle centrale (l’unité supérieure) pourra tenter d’avoir recours à cette masse des petits paysans pour qui, en revanche, la fin de la République islamique est de façon certaine sont arrêt de mort. Pour les paysans, comme pour de nombreux « déshérités » urbains, modernisation et démocratie riment avec disparités grandissantes entre les classes, avec la fin de tout ce que pouvait représenter de protection la préservation même largement artificielle des valeurs traditionnelles. Là s’enracine un rejet culturel du réformisme « hypocrite » et « occidentalisé ». La dynamique démocratique, dans des catégories sociales encore fortement imprégnées de l’holisme rural, est une insupportable dépossession sociale et culturelle, d’autant plus qu’elle s’accompagne du rôle croissant des femmes dans la société rurale et urbaine.

            Même pour des catégories sociales comme la petite paysannerie, la République islamique est devenue un régime caduc soit parce qu’elle ne peut plus tenir ses promesses soit qu’elle ne le veut plus, mais le discours démocratiques réformateurs des classes moyennes et des élites, le discours culturel et politique par lequel elles se fédèrent, sonne creux aux oreilles de cette population. Le soulèvement de janvier 2026 n’est plus une lutte pouvant se résorber dans le soutien aux vieux chevaux de retour réformateurs de la République islamique, la mobilisation s’étend au-delà des classes moyennes mais, dans ces « masses populaires », ne semble pas dépassé le thème de la « justice sociale contre les profiteurs ». Si les thèmes de liberté et de démocratie peuvent resurgir, ils n’ont maintenant aucun avenir.

Sur les Pasdarans : de la classe capitaliste collective à la bourgeoisie

            « L’Iran compterait entre 120 000 et 150 000 pasdaran au sens strict. Mais la tutelle du Corps des gardiens est beaucoup plus large : avec les administrateurs : les affidés de son tentaculaire réseau et les miliciens du Bassidj, placés sous son contrôle, l’organisation disposerait d’environ 600 000 personnes sous ses ordres. (…) Ils sont aussi à la tête d’un vaste empire  économique avec des actifs (parfois des monopoles) dans les secteurs de l’armement, des travaux publics, de l’énergie, de l’agriculture, des télécommunications, des banques, des assurances, de la culture,du sport … » (site Web de Libération, 17 janvier 2026).

            La réalité du pouvoir oppose plusieurs factions politiques, tirant chacune leur puissance d’une économie de rente. L’impasse structurelle du régime est complète. Fragilisé par le clientélisme, le pouvoir qu’il tire des rentes du pétrole est également ce qui le sape.

            Depuis 1979, l’économie iranienne repose en effet sur un système de rente politico-militaire, centré sur les hydrocarbures et dominé par l’État et les Gardiens de la Révolution. Au fil des décennies, des réseaux idéologiques et sécuritaires ont progressivement capturé l’appareil économique, marginalisant le secteur privé, affaiblissant la classe moyenne et transformant l’économie en instrument de domination et de survie du régime. Les sanctions internationales n’ont pas corrigé ces dérives : elles les ont au contraire renforcées, en consolidant une économie grise et opaque dont les principaux bénéficiaires sont les cercles du pouvoir.

            Au cœur de ce dispositif figurent les bonyads, fondations révolutionnaires créées après 1979. Officiellement caritatives, elles constituent en réalité l’un des piliers de l’économie politique du régime. Hors budget de l’État, exemptées d’impôts et échappant à tout contrôle parlementaire, elles contrôleraient, selon les estimations, entre 20 % et 40 % de l’économie iranienne, avec des actifs évalués en dizaines, voire en centaines de milliards de dollars. Des entités comme Bonyad Mostazafan ou Astan Quds Razavi dominent des secteurs clefs — immobilier, industrie, agriculture, commerce — et sont placées sous l’autorité directe du Guide suprême, en étroite connexion avec le Corps des Gardiens de la Révolution.

            Les conséquences de ce modèle sont profondes et durables : désindustrialisation progressive, fuite massive des capitaux et des talents, effondrement de la confiance économique et appauvrissement généralisé. À long terme, cette dynamique a produit une société dépendante de l’État et de la répression, incapable de générer une croissance stable, inclusive et orientée vers le développement.

            Le système de rente iranien a également institutionnalisé une corruption massive. Selon l’Indice de perception de la corruption 2024 de Transparency International, l’Iran se classe parmi les pays les plus corrompus au monde — 151e sur 180. Des scandales récurrents — comme le détournement de plus de trois milliards de dollars lors de l’affaire bancaire de 2011 ou les malversations liées aux entreprises contrôlées par les Pasdaran — illustrent l’ampleur du pillage. La captation des ressources par les élites politico-militaires a fait de la corruption non plus juste une dérive mais bien un mode de gouvernance à part entière.

            Un tel fonctionnement clientéliste, au fondement du régime iranien, en est aussi la faille essentielle : divisant le personnel politique en réseaux d’intérêts, il sape l’unité de commandement — préparant le morcellement de l’État.

            Derrière une unité de façade se cache aujourd’hui en Iran une réalité politique fragmentée. À Téhéran, le système politique ressemble davantage à un réseau de blocs de pouvoir concurrents fonctionnant moins comme des partis politiques que comme des structures mafieuses.

          Dans cette classe dominante « collective » dont le « Guide suprême » représente « l’unité supérieure »[6]  politiquement transcendante en assurant la représentation et l’unité, se dessinent des concurrences  et des factions. Une classe capitaliste, par nature, ne peut demeurer  collective. Actuellement, « l’unité supérieure », en tant qu’ « unité » est devenue  un clan particulier.

          Dans Le Figaro (31 janvier 2026), Georges  Malbrunot relate les aventures et mésaventures exemplaires de Ali Ansari « un des oligarques au service du clan Khamenei. Grâce à un vaste réseau de sociétés écrans aux ramifications mondiales, l’homme d’affaires participe au financement occulte du régime. Un de ses relais [du régime] qui, grâce à des myriades de sociétés écrans à travers le monde, se joue des sanctions imposées à l’Iran pour ses ambitions nucléaires, grâce à de savants montages qui engraissent le sommet du pouvoir, autour du guide suprême, Ali Khamenei, et de son fils Mojtaba. En Iran, une dizaine d’oligarques posséderaient sa surface financière – plusieurs dizaines de milliards de dollars – et une centaine, de moindre envergure, pèseraient entre un et dix milliards. Son empire va de l’immobilier à la construction en passant par la pétrochimie, des compagnies d’assurances à l’export en tout genre. (…) S’il est difficile de savoir combien d’entreprises il détient réellement, de nombreux Iraniens, en revanche, n’ignorent plus son rôle de pompe à finances du régime, depuis qu’en octobre un député ultraconservateur, Amir-Hossein Sabeti, poussa la justice à s’intéresser à la déconfiture de la banque Ayandeh. »

          L’ « unité supérieure » se défend contre l’atomisation et  la privatisation des  factions  et des clans, même quand  celles-ci atteignent la  représentation charnelle de cette « unité ». Comme les « deux corps du roi » l’unité nécessaire transcende son incarnation contingente. Début  janvier, des rumeurs très insistantes circulaient  même, parmi les proches du régime iranien (notamment les parlementaires), prétendant que le coup d’envoi des protestations par des éléments du Bazar le 31 décembre était donné par une des ailes du pouvoir.

            Thierry Coville (spécialiste  de l’Iran) déclarait sur France Inter  (janvier 2026): « Le rial s’est effondré, une chute  historique, jusqu’à 1,4 million de rials pour un dollar. Il était à 770 000 pour un dollar il y a un an ». Ce décrochage renchérit mécaniquement le coût des  importations, asphyxiant une population dont la moitié vit désormais  dans la précarité la plus totale (pour le secteur alimentaire  la hausse  des prix était de l’ordre de 75 % en moins d’un an, 250 % pour le pain). Selon Coville, la raison principale de ce différentiel  serait le fait que les  « trustees » (personnes de confiance liées au régime, étroitement liées aux responsables au pouvoir souvent par des liens familiaux) du régime ont arrêté de restituer le produit de leur vente à l’Iran,il s’agirait d’un encours de 70  à 75 milliards de dollars. En octobre 2025, J.Hurley, responsable des « sanctions » au Trésor américain était présent dans la région pour pister et bloquer les capitaux iraniens à Dubai, en Turquie, Malaisie, Hongkong.  Capitaux détenus par les « trustees ». Depuis la « révolution » de 1979, c’est souvent une troisième génération des « révolutionnaires » de 79 qui se trouvent à la tête des sociétés « privées » en charge de percevoir et de gérer les revenus des produits exportés et d’investir sur le marché international, génération pour laquelle la tutelle centrale est devenue pesante. Coville poursuit :  « Leur fonction était de vendre les produits exportés sur les marchés disponibles et de restituer 20 à 30 % du montant directement à l’Iran tout en investissant le restant à l’étranger. « Ce circuit a été constitué essentiellement sous la présidence d’Ahmadinejad pour contourner les sanctions américaines et européennes.

Le scandale du système a éclaté au moment de l’arrestation de Babak Zanjani en 2013, un des trustees du régime qui travaillait essentiellement avec la Malaisie. Il était présenté comme “le plus grand marchand du pétrole de l’Iran”, quasiment comme “un héros de la lutte contre les sanctions économiques”. (voir Le Monde, 11 novembre 2013). Il avait acquis  cette position à cause de sa proximité avec le Président Ahmadinejad. Grâce à ses activités, il était devenu milliardaire, mais avec cette particularité qu’il restituait une grande partie de ses capitaux sous forme d’investissement en Iran [je souligne]. Il se définissait carrément comme “homme d’affaires bassidji”.

            « Tout semblait fonctionner à merveille pour Babak Zandjani, dont le capital est estimé à 25 000 milliards de tomans (6 milliards d’euros), mais avec l’élection du président modéré Hassan Rohani en juin, le vent a commencé à tourner. En septembre, le ministre du pétrole, Bijan Zanganeh, a déclaré que M. Zandjani devait deux milliards de dollars à son ministère. L’homme d’affaires a nié, assurant que l’argent en cause était « sur le compte d’une société liée au ministère à l’étranger » mais que les sanctions empêchaient de transférer cet argent en Iran. » (Le Monde, 11 novembre 2013).

            En fait, il avait inauguré un système de détournement qui a parfaitement fonctionné pendant plus d’une dizaine d’années. Il a créé des sociétés quasi provisoirement, qui tous les 6 mois changent de nom, d’immatriculation et des circuits commerciaux pour ne pas être détectées. Une pratique qui s’est conservée et généralisée depuis.

Au moment de son arrestation il avait précisé que « ma seule erreur était d’avoir amené l’argent du pétrole en Iran, à cause de ça, ma vie a été complètement ruinée. »

En effet, il avait pas mal investi en Iran en achetant des complexes hôteliers, des compagnies de transport, etc. Il a été condamné à la pendaison en 2014, mais en 2024 justement quand l’État avait de nouveau besoin de ses services et surtout de son carnet d’adresses et de ses compagnies à l’étranger (plus de 60) a modifié la sentence à 20 ans de prison dont 11 ans était déjà écoulés. Apparemment après avoir restitué des sommes détournées (ou une partie), il a été libéré et on lui a même de nouveau confié le marché du pétrole.

            « Apparemment aujourd’hui ses suiveurs trustees ont bien compris la leçon et ont décidé de coopérer avec le gouvernement américain (je souligne). On ne connaît pas les détails des négociations entre l’envoyé américain et ces personnes.  Quoi qu’il en soit, l’argent n’a pas été restitué.

            « Bien sûr, comme tout en Iran, ces trustees n’échappent pas au conflit interne du pouvoir en Iran. Ceux qui appartiennent   au secteur étatique (Q.G du commandement de l’Imam (Setad), les Bonyad, divers groupements appartenant aux Gardiens de la Révolution, etc…) qui échappent à tout contrôle, ne paient pas d’impôts et ne rendent compte à aucune institution,  les mêmes qui ont fait sortir massivement les capitaux de l’Iran, en prévision de leur chute éventuelle (voir Les Echos, 18 janvier 2026) et ceux  qui représentaient les grandes compagnies et autres conglomérats industriels. »

            Depuis le début des années 1980, le gouvernement subventionnait les produits de première nécessité ainsi que les médicaments et les accessoires médicaux par une allocation de ressources avec des tarifs « privilégiés » de dollar . Mais ce système, à la longue et pour les mêmes raisons d’attribution aux intermédiaires liés et proches du pouvoir, a créé des rentes et pas mal de détournements. Les représentants au parlement iranien ne cessaient de réclamer les dollars disparus accordés aux importateurs. Grâce aux pratiques de fausse facturation ou de substitution des produits autorisés (par exemple acheter des produits esthétiques à la place des médicaments …) ils arrivaient à détourner une grande partie de ces subventions et les vendre sur le marché libre aux prix internationaux. Autrement dit, ils touchaient des dollars à 28 500 tomans et les vendaient  (sous forme de devise ou de marchandise) à 145 000 tomans.

C’est pour empêcher ce mécanisme que le gouvernement Pezechkian (dit « libéral ») a procédé à sa « chirurgie économique »[7] mais en fait, ceci n’a abouti qu’à tripler le prix des produits de premières nécessités (voir la Tribune du 13 janvier 2026).

            Au cours de la dernière décennie, les rivalités entre factions se sont intensifiées au point que les élites s’accusent désormais mutuellement par fuites organisées sur les réseaux sociaux, révélant de profondes fractures internes au régime.

            Avant la guerre de douze jours entre Israël et l’Iran en juin 2025, plusieurs factions pouvaient être distinguées au sein du régime. Outre des cercles contrôlant des segments économiques spécifiques, on pouvait distinguer un réseau issu du Corps des Gardiens, originaire d’Ispahan, dont la figure la plus influente — le commandant en chef, le général Salami — a été éliminée par Israël et, d’autre part, un groupe à dominante khuzestanaise (sud-ouest), associé à Ali Shamkhani. À ces deux groupes s’opposait un troisième, composé de factions liées à la ville de Mecched, pour la plupart liées au conservateur Saïd Jalili qui se présentait comme le chef d’un gouvernement parallèle

            « L’État iranien hypertrophié asphyxie toute initiative privée. Le  secteur public et parapublic, contrôlé par les dignitaires du régime occupe tous les espaces : des milliers d’entreprise appartiennent au Gardiens de la Révolution ou à des fondations religieuses géantes (les bonyads), organe d’un même corps prédateur. Les Gardiens, armée idéologiques du régime, s’est mué en conglomérat tentaculaire : ils contrôleraient entre un tiers et la moitié de l’économie iranienne en incluant les secteurs  informels. Via son bras économique  Khatam al-Anbiya, ils raflent sans appel d’offres d’innombrables marchés publics (BTP,  hydrocarbures, télécoms …), grâce à quoi ils s’emparent de centaines de milliards de dollars de projets. » (Lucas Moulard, Le Point 19  février 2026)

            Les Pasdarans devenant une vraie bourgeoisie émancipée de la tutelle de « l’unité supérieure » du « Guide » comme assurance mais aussi contrainte à la collectivité de l’exploitation et de la prédation  est peut-être déjà une option obsolète. Dans l’articulation des contradictions internes (« nationales ») en Iran et de leur surdétermination géopolitique, l’option la plus vraisemblable est celle d’une fraction des Pasdarans et des « hommes d’affaires » (les « trustees »  qui déjà gardent pour eux les revenus en devises du pétrole ou les échanges au marché noir) qui leur sont liés deviennent, en conservant la « collégialité », la classe dominante compradore iranienne en accord plus ou moins contraint avec les Etats-Unis. Il serait faux de considérer les  négociations ayant précédé les frappes  comme seulement un « leurre » les préparant : les deux s’articulent. Clausewitz écrit quelque part (De la guerre) que la suprématie de la politique sur la guerre consiste, entre autres, en l’existence chez l’ennemi d’une volonté politique semblable.

            « Le ministre iranien des Affaires étrangères a quitté Téhéran dimanche 15 février pour se rendre à Genève pour un second round de négociations avec les États-Unis sous l »égide d »Oman pour éviter des frappes américaines. L »Iran ⁠cherche à conclure un accord nucléaire avec les États-Unis apportant des bénéfices économiques aux deux parties, a déclaré dimanche un diplomate iranien. Les responsables iraniens ont multiplié les gestes en direction des États-Unis pour faciliter un accord et faire baisser les tensions, rapporte notre correspondant à Téhéran, Siavosh Ghazi. L’Iran a mis sur la table un paquet de contrats avec des compagnies américaines dans les secteurs pétrolier, gazier et minier, mais aussi l’achat d’avions commerciaux. Lors de l’accord nucléaire de 2015, les États-Unis n’ont tiré aucun bénéfice, cette fois-ci nous leur proposons des contrats avec des bénéfices immédiats et non à long terme, a déclaré le vice-ministre des Affaires étrangères chargé des questions économiques. Dans une interview accordée à la BBC à Téhéran, Majid Takht-Ravanchi, vice-ministre iranien des Affaires étrangères, a déclaré que c »était « à l »Amérique de prouver qu »elle voulait conclure un accord », ajoutant : « S »ils sont sincères, je suis sûr que nous serons sur la voie d »un accord ».

« Pour assurer la pérennité d »un accord, il est essentiel que les États-Unis bénéficient également dans des domaines à rendement économique élevé et ⁠rapide », a également déclaré Hamid Ghanbari, directeur adjoint de la diplomatie économique au ministère iranien des Affaires étrangères, selon l »agence de presse Fars. « Les intérêts communs dans les secteurs pétrolier et gazier, les champs conjoints, les investissements miniers, et même les achats d’avions sont inclus dans les ⁠négociations », a indiqué Hamid Ghanbari, estimant que l’accord nucléaire de 2015 avec les grandes puissances n »avait pas garanti les intérêts économiques américains. L’Iran possède d’importantes réserves de pétrole et de gaz, qui pourraient intéresser les États-Unis. » (Radio France International).

            La voie bourgeoise compradore semble ouverte. Les frappes américano-israélienne commencées le 28 février ne feront qu’accélérer un processus interne en cours et resserre l’éventail des « choix ». Même si momentanément  elles provoquent un resserrement nationaliste autour du coeur du régime.

            « Les pays du Golfe pourraient avoir un intérêt à conserver la République islamique telle qu’elle existe aujourd’hui, c’est-à-dire affaiblie et plombée par les sanctions internationales, analyse Arnaud Depierrefeu, avocat d’affaires au sein du cabinet LPA Law. Si l’Iran retrouvait la stabilité, la liberté économique et l’ouverture vers le monde extérieur, ce serait un bouleversement majeur dans l’équilibre de la région, un véritable game changer. » Un retournement qui se ferait au détriment des monarchies pétrolières. Sans parler d’un Iran démocratisé devenant une menace politique pour elles. Enfin, dans leurs calculs géostratégiques, les pays arabes aussi bien que la Turquie ne veulent pas laisser le champ libre aux visées hégémoniques d’Israël dans la région si le contrepoids iranien disparaissait. « Pour eux, le facteur de déstabilisation régional, ce n’est pas l’Iran, mais l’Etat hébreu », remarque Didier Billion, de l’Iris. Bref, mieux vaut s’accommoder du « diable iranien », qu’ils connaissent parfaitement, plutôt que de risquer un saut dans l’inconnu qui pourrait leur réserver de bien mauvaises surprises, en cas de guerre ou d’effondrement de la République islamique. »

(Christian Chesnot, Challenges, 1é février 2026).

            Dans d’autres circonstances, comme lors du mouvement  vert en 2009, si le pouvoir iranien  était confronté à de graves contradictions et oppositions internes, il s’imposait alors comme une puissance régionale. « L’axe  de la résistance » s’étendait de Bagdad à Damas  en incluant Beyrouth, Gaza et bientôt Sanaa.

            La crise de la mondialisation américaine : cette crise se fixe au niveau mondial sur deux kystes principaux : la Russie et la Chine et, sur un troisième, au niveau régional : l’Iran. Il faut remarquer que dans ces trois cas, l’Etat domine l’économie et n’a pas accédé à l’existence d’Etat séparé. Dans l’affrontement Etats-Unis (Occident) / Russie mais aussi Iran, Turquie, etc. ; Chine, encore à un autre niveau, se jouent les solutions possibles à la reconfiguration mondiale de l’exploitation. Aucun Etat (aucun protagoniste) ne représente un seul terme mais en chacun un terme joue le rôle de dominante de la relation.

 C’est la contradiction de la mondialisation comme totalité qui produit la particularisation nationale de ses termes. Les termes de l’affrontement ne sont pas sui generis, c’est par la nature de la totalité que les termes sont particularisés

Pour l’Iran, il s’agissait, jusqu’à l’effondrement de sa projection militaire sur  « l’axe de la résistance » d’être un terme face à l’Occident de la cristallisation des pôles de la contradiction dans laquelle s’est enlisée la mondialisation et par là, au travers de toutes les alliances possibles, se ressourcer en jouant dans le grand jeu de la reconfiguration mondiale de l’accumulation capitaliste.

La crise de la mondialisation se mue partout (centre et périphérie) en crise politique mais, si la « restructuration » ne peut passer que par la lutte des classes, les classes dominantes dans des pays comme l’Iran (à condition de se recomposer) ont la capacité de préempter sous la forme nation (souveraineté, populisme, citoyenneté), la « politique » du prolétariat et des classes moyennes qui leur est opposée, malgré – et au travers – tous les conflits.

            Les fractures à l’intérieur  du régime sont manifestes, le coeur du régime s’attaque aux personnalités qui se sont opposées à la réponse sanglante apportée aux manifestations. Au moins sept membres du mouvement réformiste iranien, qui vise à transformer la République islamique de l’intérieur, ont été appréhendés ces derniers jours. Les membres du Front des réformateurs, un mouvement qui regroupe les partis réformistes et qui a largement soutenu Masoud Pezeshkian lors de la dernière élection présidentielle, ont récemment rompu avec la ligne officielle du gouvernement selon laquelle ces meurtres étaient l’œuvre d’émeutiers et de terroristes, et ont condamné ces assassinats.

            « Nous exprimons notre dégoût et notre colère envers ceux qui ont, impitoyablement et sans scrupules, fait couler le sang et sali la jeunesse de ce pays », a déclaré, sur Telegram, Azar Mansouri, la leader du Front des réformateurs, qui est devenue de plus en plus critique à l’égard des dirigeants iraniens ces dernières années. « Aucun pouvoir, aucune justification ni même le temps ne pourront effacer cette grande tragédie. » Dans un autre message publié au début du mois, elle a estimé que les initiatives visant à réformer le régime de l’intérieur avaient échoué.

Quelques jours plus tard, le 8 février, elle a été arrêtée par des membres des services de renseignement du Corps des gardiens de la révolution islamique (Pasdarans), selon le Front des réformateurs.

            « Ces déclarations sont importantes en raison de leur provenance », souligne Omid Memarian, spécialiste de l’Iran au sein de DAWN, un groupe de recherche et de défense basé à Washington. « Il s’agit de membres du gouvernement, de personnes proches du président. » La répression contre les réformistes prive le gouvernement de voix capables de modérer le comportement de ses dirigeants les plus radicaux. Cela pourrait rendre plus difficile de sortir de la crise actuelle.

            Certains responsables politiques plus proches du centre commencent également à remettre ouvertement en cause les fondements du régime dirigé par les religieux chiites depuis près d’un demi-siècle. Hossein Marashi, qui dirige une faction pragmatique qui se concentre généralement sur les réformes économiques et la diplomatie pour stabiliser le système iranien, a déclaré dans une récente interview accordée à l’agence de presse réformiste KhabarOnline que la République islamique devait préserver son identité républicaine, mais qu’elle ne devait pas nécessairement être fondée sur l’islam.

Dans cette interview, M. Marashi a appelé à une réduction de l’infuence des Pasdarans dans les affaires gouvernementales et a déclaré qu’il fallait remédier aux frustrations liées au contrôle de l’Etat sur les médias, au chômage des jeunes et à l’isolement international de l’Iran. Il n’a pas été arrêté.[8]

 

Une classe capitaliste à bout de souffle

            Durant les deux mandats de Khatami (1997-2005), les pasdarans s’engagent contre les velléités de réformes « libérales » du président et, dans le même temps, ils contrôlent le tiers des importations iraniennes (secteur clé dans une économie de rente pétrolière) à partir d’une soixantaine de quais construits sur les rives du Golfe et d’une dizaine d’aéroports, ainsi que de vingt-cinq quais de dédouanement sur l’aéroport international de Mehrabad.

Le principal résultat de la privatisation des entreprises publiques et de la libéralisation du commerce extérieur mises en œuvre lentement à partir de 1990 sous Rafsandjani a été la création d’une bourgeoisie vivant et s’enrichissant sous la tutelle de l’État. La plupart du temps les bénéficiaires de ces « transferts de propriété » (cédés « à des prix de complaisance » selon un rapport même du Parlement iranien en 1994) sont les dirigeants de ces sociétés autrefois publiques.

            Le cas des bazaris (grands commerçants) est significatif. Ce groupe a amplement profité du système économique mis en place depuis vingt ans. La rente pétrolière a, en effet, surtout servi à importer des biens de consommation et d’équipement. Par ailleurs, les bazaris, pouvant exercer un lobbying efficace auprès du gouvernement, ont su obtenir licences d’importation et allocations de change à taux subventionnés, ce qui a permis de constituer d’immenses fortunes. Des réformes privilégiant l’offre productive, une unification du système de change, une libéralisation du commerce extérieur et la mise en place d’un véritable système fiscal constitueraient des attaques directes contre ces grands commerçants.

Mais cela ne fonctionne plus.

Autre bastion rentier, les fondations religieuses ne paient pas d’impôts, ne sont pas auditées par le gouvernement et bénéficient de subventions à volonté (financements bancaires gratuits, allocations de change à des taux préférentiels). Ces fondations sont plutôt dominées par des conservateurs, mais le gouvernement actuel est semble-t-il parvenu à s’adjoindre la plus importante, la « Fondation des déshérités » (à l’origine de 10 % de la production industrielle). Enfin, de nombreux réseaux proches de l’État iranien (dont certains responsables d’entreprises publiques ou des hauts fonctionnaires) attendaient que les privatisations futures leur profitent d’abord à eux, alors qu’une véritable privatisation irait à l’encontre de leurs intérêts. »

En 2000, les « réformateurs » qui tiennent déjà la présidence obtiennent une victoire écrasante aux législatives ; en 2001 Khatami est réélu président. Bien que, dans l’imbroglio de la Constitution iranienne, toute réforme doit être avalisée par le Conseil des gardiens tenu par les « conservateurs », entre 2001 et 2003 le rythme des réformes s’accélère : libéralisation des échanges ; réduction des subventions publiques ; unification des taux de change ; nouvelle loi sur les investissements étrangers ; autorisation des banques et assurances privées ; Iran Khodro passe un accord de licence avec PSA Peugeot Citroën pour l’assemblage et le montage de la 206 et de la 307 ; Renault fonde une société conjointe avec Iran Khodro et Saipa ; Volkswagen s’installe dans la zone économique d’Arg-e-Jadid à proximité de la ville de Bam ; retour en grâce de Shell, Elf et Total ; des zones franches sont créées pour accueillir les entreprises étrangères. Si bien qu’en 2001 et 2002, l’Iran obtient les félicitations du FMI pour sa politique économique et les investisseurs occidentaux répondent favorablement à une émission obligataire en Euros. L’Iran est en passe d’être réintégré dans l’économie et les marchés financiers mondiaux.

            Patatras et badaboum. A partir de 2003, s’ouvre la période qui nous conduit jusqu’à aujourd’hui : déroute des « réformateurs » aux municipales de 2003, victoire des « conservateurs » aux législatives de 2004, élection à la présidence d’Ahmadinejad en 2005 et toujours le même « Guide suprême ».

La République islamique devient une immense accumulation de paradoxes, un rapport de production caduc, dont aucune classe sociale, aucune fraction de classe, aucune alliance de classes n’est jusqu’à maintenant capable de prononcer la caducité. Cependant, la production et la proclamation de sa caducité peut être intérieure à la République islamique même.

            C’est tout le dilemme dans lequel se trouvait la classe dominante iranienne, devenir une « vraie bourgeoisie » : passer du « collectif » à l’individuel. La nouveauté c’est que ces contradictions internes pourraient se résoudre dans la guerre où ne pourraient se résoudre que dans la guerre quand la puissance  dominante mondiale ne peut plus attendre  les tergiversations internes.

 

Concluons et résumons

            Toutes les luttes et les crises en Iran tiennent à la nature de l’Etat. Sa confusion avec la société civile et les rapports de productions (populisme). Confusion qui tient tant que l’illusion dure (l’illusion est toujours une réalité matérielle).

            L’Etat iranien est un « Béhémot », jusqu’à ce que les éléments du « Béhémot » explosent perdant leur conjonction (le pétrole se reproduit lui-même, garde ses dollars), le bazar ne peut plus importer et vendre.

            Toute la lutte de classe des « pauvres » est prise dans son intrication génétique dans la forme politique du pouvoir et de l’Etat. En cela elle ne peut se résoudre que politiquement. Encore que : dans les cours des événements, dans les pratiques, une autonomisation des actions populaires et ouvrières peut émerger quand les oppositions telles qu’initialement déterminées  et les « solutions » convenues se bloquent.

Quand Béhémot explose, les éléments les plus capitalistes cherchent une sortie (pasdarans, institutions religieuses, offices internes à l’Etat sur les importations / exportations, entreprises publiques, etc.). Devenir une classe capitaliste ordinaire, non tributaire asservie  à l’Etat comme garant de son identité capitaliste devient l’ambition des plus ardents défenseurs du régime précédent.

            Toutes  les classes et fractions  de classes, y compris parmi celles qui sont au pouvoir (mais où est le pouvoir présentement en Iran???) recherchent une ouverture dans ce sens : un capitalisme « libre », y compris les ouvriers qui alors pourraient être non seulement payés, mais encore payés dans une vraie monnaie.

            Les manoeuvres  du Shah n’ont de sens que dans le contexte géopolitique, mais aussi et surtout dans le caractère des contradictions se cristallisant politiquement dans l’Etat. Mais, la recristallisation des « solutions » dans l’Etat sous forme politique est actuellement beaucoup moins évidente (Béhémot est en voie d’éclatement), elle sera très difficile. La classe ouvrière existante, les pauvres, une fraction de la paysannerie peut dans cette configuration s’autonomiser et le compromis avec une fractions de la bourgeoisie « libérée » être un enjeu conflictuel, à condition et dans la mesure où alors ce « peuple » trouve un leader.

            Les crises, les émeutes, les répressions suivent une certaine logique  de décomposition de l’identité Etat/ société ; selon  une succession de cristallisations d’enjeux  divers. Vue la nature de l’Etat, dans son identité réelle ou de plus en plus fantasmée avec la société, il n’y a pas de compromis possible : face à l’Etat la société n’existe pas, n’a pas droit à l’existence

            Les contradictions essentielles inhérentes à l’existence même de la République islamique et les luttes qu’elle implique et qui s’y déroulent sont maintenant surdéterminées par la crise de la mondialisation sous supervision américaine, c’est-à-dire le contexte géopolitique : atrophie  et impuissance de « l’axe de la résistance » ; montée en puissance du conflit entre l’Arabie Saoudite et les Emirats Arabes Unis. La surdétermination ne fait que « mettre en forme », rendre « réelles » et « effectives », les impasses dans lesquelles existaient, étaient enfermées les luttes contre la République islamique de par sa nature même.

            De cette surdétermination découlent trois éléments absolument liés :

1) Fin du « Parti idéologique » ; caducité de la perspective « Démocratie laïque »

2) La transformation de la classe capitaliste « collective » (sous supervision d’une « unité centrale et supérieure » : le Guide suprême) en bourgeoisie  privée individuelle est également caduque, caducité liée à  celle de la perspective précédente. MAIS …

3) L’existence plus ou moins « collective » des Pasdarans comme classe capitaliste dominante (contrôlant quelques milliardaires « indépendants ») est à bout de souffle. Comme toute classe capitaliste collective (ce qui est arrivé selon les hasards de l’histoire), les déterminations mêmes du capital contraignent cette « classe collective » à l’individualisation (le capital est par nécessité plusieurs capitaux). En conséquence, la lutte interne entamée à l’intérieur des Pasdarans s’organise sur trois perspectives :

  1. a) passage à une bourgeoisie privée classique
  2. b) arrangements internes avec préservation de « l’unité centrale » (le « Guide »)
  3. c) devenir une bourgeoisie compradore.

Les frappes américano-israéliennes réduisent l’éventail des choix en accélérant les processus internes en cours.

            Le fondement de la crise sociale, éconoique, idéologique et en synthèse politique du régime est d’avoir impulsé un développement capitaliste du pays sans alliance sociopolitique avec les milieux industriels et la classe ouvrière, si ce n’est une alliance maffieuse avec les premiers et clientéliste avec la seconde. L’impasse du populisme, tant dans sa forme la plus visible des politiques « populaires » de redistribution et de subventions que de façon plus générale sous la forme de l’immersion de l’État dans la société, est la forme spécifique de cette crise. Cette dernière, précipitée par la crise internationale, amène à la formation de camps qui ne sont pas purement et simplement des classes et à un affrontement qui est loin d’être un pur affrontement de classes pures.

Crise mondiale et crise iranienne

Les modalités de l’exploitation et de la reproduction de la classe ouvrière minent cette structure politique qui se veut rapport de production, cette désagrégation apparaît au niveau de la structure politique comme l’insoutenabilité des subventions et de la reproduction des entreprises nationales. Le populisme ce n’est pas les subventions (la  moitié du budget) c’est l’ensemble de l’immersion de l’État dans la société qui le traverse, mais l’absorption-représentation du prolétariat est le problème et au niveau même de l’État, de la structure de l’État comme rapport de production. A partir de 2008, la crise économique mondiale est venue tout précipiter pour produire la conjoncture actuelle de crise économique et sociale dans la politique. La place et le rôle de la crise mondiale dans cette conjoncture semblent, au premier abord, relever du paradoxe. En effet, l’économie iranienne reste peu intégrée dans l’économie mondiale depuis l’insertion manquée des années  1970, vendant aujourd’hui son pétrole au rabais à l’Inde et à la Chine. Cette insertion manquée a fait de l’Iran la polarisation des oppositions politiques et sociales à toutes les conséquences, les bouleversements, de l’insertion de la région dans les formes développées de la mondialisation durant les années 1980 jusqu’à aujourd’hui. L’État d’Israël, fer de lance du mode de production capitaliste dans la zone sous toutes ses formes successsives et à toutes les époques représente exactement le pôle opposé.

            La politique économique et la gestion des rapports sociaux auxquels correspond la République islamique n’est plus tenable, mais si ses adversaires du parti de la liberté, de la démocratie, de la transparence, de l’ouverture au monde, si le parti de la révolution culturelle l’avait emporté la cure d’austérité et de misère qu’aurait enduré la population iranienne, en dehors des catégories sociales qui se seraient insérées dans l’économie mondiale, est difficilement imaginable malgré la relance de l’économie informelle qui aurait accompagné une telle insertion. Mais ce parti est lui-même devenu obsolète, la création d’un État séparé et le passage d’une bourgeoisie collective à une bourgeoisie privée est maintenant aux mains des Pasdarans ou d’une fraction d’entre eux.

            Le résultat pour le moins paradoxal de la République islamique est d’avoir créé en Iran une société spécifiquement capitaliste pour laquelle elle est devenue un rapport de production caduc. Avec les sanctions internationales, les États-Unis et l’Europe signifient au pouvoir politique iranien qu’il n’a pas joué le jeu que lui signifiait le propre développement de la société qui se déroulait sous lui. Les sanctions, ce sont la sanction de son inadéquation.

 Si la crise actuelle est politique c’est non seulement parce que l’État est toujours l’enjeu central de toute lutte importante (ne serait-ce que pour le détruire) mais aussi, spécifiquement, parce qu’en Iran il est le lieu de la lutte des classes. Au mieux, l’enjeu actuel qui mobilise la population de façon interclassiste serait qu’il ne le soit plus.

Dans l’hypothèse d’un effondrement ou d’un affaiblissement décisif du pouvoir central, l’appareil sécuritaire — et en particulier le Corps des Gardiens de la Révolution islamique — se trouverait à un tournant stratégique ; son positionnement sera déterminant pour la nature de la transition. Cet effondrement offrirait encore le choix entre plusieurs scénarios : fragmentation interne, tentative de reconversion institutionnelle ou préservation partielle de ses intérêts économiques et sécuritaires dans un nouvel ordre politique.

Ces trois scénarios peuvent être successifs et non opposés dans un même moment ou alors partiellement comme leur dynamique commune.

Aujourd’hui (et encore plus à la suite des frappes américano-israéliennes et l’élimination de Khamenei), l’incertitude ne porte plus sur la possibilité d’un changement politique, mais sur la forme que celui-ci prendra, qu’il s’agisse d’une transition négociée sous pression interne et internationale, d’une rupture violente accélérée par une confrontation militaire — ou d’une instabilité prolongée dans un contexte de sanctions, de vulnérabilités sécuritaires accrues et de menaces extérieures persistantes.

Dans tous les cas, la crise actuelle marque la fin d’un cycle : celui d’un régime qui ne parvient ni à gouverner, ni à se réformer, ni à se protéger durablement.

Epilogue

Encore une fois il faudrait se référer aus textes de Lénine entre mars  et octobre1917. La seule perspective la plus « optimiste » est que cette construction bizarre de la classe ouvrière en prolérariat en Iran s’autonomise des classes moyennes dont la situation actuelle marque l’obsolescence de son projet et de son hégémonie dans la contestation du régime (hormis grèves et émeutes ouvrières sporadiques marquant fondamentalemdent les limites de ce régime, mais sans « projet ». Cela, sans cependant rompre avec elle (ni avec la peitte paysannerie), mais en marquant pratiquement la caducité de son « projet » et existence politique. La guerre et les connivences que l’on peut supposer avec la politique étatsuniennes redistribuent les cartes, marquent cette caducité, mais aucune lutte ne peut se passer avec importance sans inclure cette classe dans son manque d’avenir.

R.S

2 mars 2026

[1]Nous ne développerons pas ici l’imbroglio des luttes  sanglantes entre les fractions de la bourgeoisie nationale alliées au clergé, les marxistes-léninistes, les islamo-marxistes.

[2]J’emploie sciemment trois termes : ouvrier, prolétaire, populaire.

[3]En toute modestie, je suis obligé de dire que cette phrase a été écrite avant le 28 février 2026.

[4] En 2004, des manifestations parmi les populations arabes (souvent très pauvres et constituées de travailleurs saisonniers) ont été brutalement réprimées (50 morts), ces populations ont le « malheur » d’habiter dans des régions de gisements pétroliers.

[5]« Parti » est employé ici dans une acception que l’on pourrait, seulement par analogie, éclairer par l’expression de « parti historique » utilisé par Marx dans sa lettre du 29 février 1860 à Freiligrath : « Je remarque d’abord : après que sur ma demande, la « Ligue » a été dissoute en novembre 1852, je n’ai appartenu – ni appartiens –  à aucune organisation secrète ou publique ; donc le parti, dans le sens tout à fait éphémère du terme, a cessé d’exister pour moi depuis huit ans. (…) J’entends le terme parti dans sa large acception historique… »

[6] L’expression d’ « unité supérieure » est reprise par simple facilité et  analogie aux  théories du « mode  de production asiatique »

[7]Le gouvernement a éliminé les subventions en prétendant les « rendre directement à la population » à travers des bons-marchandises de 1 million de tomans par personne (6 Euros). Le montant était tellement ridicule qu’il a fallu déclarer que 4 mois seraient versés d’un seul coup  (courant janvier ces montants étaient bien inscrits sur les cartes d’achat des familles, mais n’étaient pas  disponibles)  En même temps la TVA passait de 10 à 12 %.

[8]Les infos  sur la lutte entre « durs » et modérés » pproviennent du site « L’opinion », 16 février  2026

Les commentaires sont fermés.