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De débordements en imbordements jusqu’à l’épuisement

(sur les manifs, les casseurs et les « Nuits debout »)

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Les « débordements » de « manifestations revendicatrices » sont devenus leur cours même, la violence n’est plus une question, un extérieur ou un après, le « débordement » est la nature même du mouvement, le débord entre dans la chose même jusqu’à en être la nature connue, attendue, un « imbordement » pourrait-on dire. La question de la violence est absente, elle est, de fait, évacuée comme question. Il n’y a plus que les journaux de la télévision pour dire « les manifestants » et les « casseurs », même les flics et leurs porte-parole ne s’expriment plus ainsi.

« Ni loi, ni travail ». Une chose relie les manifestations contre la « loi travail » et les « Nuits debout » : l’illégitimité de la revendication salariale. Si elle les travaille de façon différente, c’est simplement parce que cette illégitimité travaille de façon différente l’ensemble de la société et cela ne peut pas aller sans conflits. La « convergence » ne se décrète pas, elle n’est même pas un objectif, la segmentation de la force de travail, les clivages raciaux et de genre ne se surajoutent pas à l’appartenance de classe, c’est la façon même dont celle-ci est concrètement vécue et, sur une même situation, les divergences ne sont pas que de point de vue, elles peuvent être réellement antagoniques. Il est impossible de faire l’économie des conflits réels et de la multiplicité des contradictions par leur pure reconnaissance et addition.

S’il était depuis quelque temps évident que, pour la classe capitaliste, les revendications, les manifestations, les négociations, n’étaient plus légitimes (systémiques pourrait-on dire) dans un processus conflictuel interne d’accumulation. Il n’était pas aussi évident que le prolétariat reconnaisse cette situation comme sienne et pas seulement comme subie, c’est-à-dire reconnaisse le capital comme sa raison d’être, son existence face à lui-même, comme la seule nécessité de sa propre existence. Le mouvement qui actuellement balbutie en France n’arrive pas à se définir, à se comprendre lui-même, car il est, ici, le premier à sentir qu’il est constitué par le changement structurel dans le mode d’accumulation et de reproduction du capitalisme qui est entré en crise en 2008. L’illégitimité de la revendication dans la période du mode de production capitaliste qui est entrée en crise est en train de l’infiltrer par tous ses pores et il le sait et il le revendique. Pour le meilleur et pour le moins bon. Du refus assumé de la revendication et de la négociation, à l’alternative d’une « Communauté » qui se perd dans son propre formalisme.

« Nuits debout » est l’écume sociale de cette situation. Le « Nous ne revendiquons rien » de Frédéric Lordon peut être autant politicard que l’on veut et vouloir nous faire écrire une nouvelle constitution du « tous ensemble », il ne reprend pas moins étrangement un vieux slogan de la radicalité et dit que « revendiquer » c’est établir soi-même la légitimité du pouvoir auquel on s’adresse. Les nombreuses palinodies des « Nuits debout » sont ce qu’elles sont, l’expression d’une classe sociale dont la conscience est de se considérer comme étant l’abstraction générale même de la société, mais les expressions de cette classe ne furent pas toujours ainsi. Mais, si aujourd’hui elles sont marquées par la situation générale de la lutte des classes, le souverainisme national, le « bon capital productif », « l’Etat protecteur » et la « vraie démocratie » sont toujours le penchant naturel de cette classe et certaines dérives funestes ne sont pas inimaginables. Les « Nuits debout » ne se limitent pas à cette classe, mais elle y est dominante et, pour les autres, dans cette coloration générale, avec la conscience de la fin de la revendication, quand on pédale au-dessus du vide le formalisme creux sert de parachute.

Depuis 2010 (la loi sur les retraites) quelque chose de fondamental a basculé. Une circonstance que les « matérialistes » auraient tort de négliger a accéléré ce basculement : une profonde crise morale dans laquelle vit actuellement la France. L’Etat n’est plus reconnu comme tel, l’immense machine qui transforme par tous ses rouages, institutions, instances, forces de répression, l’intérêt particulier d’une classe de la société en intérêt général, n’est plus reconnu comme tel parce que ça ne fonctionne plus. Une atmosphère de fin de règne. C’est parce que la machine est grippée que de « Luxleaks » en « Panama papers », plus personne ne croit en un pouvoir qui fait le contraire de ce qu’il avait annoncé. Sarkozy déclenchait de la haine, Hollande provoque rire et mépris. La violence sans phrase est la réponse de celui qui est méprisé, elle a été depuis le début immédiate et sans fioritures. Quand la machine qui transforme le particulier en universel est grippée, ne reste que ce qui était toujours tapi derrière cet universel : le gourdin.

Dans les débordements systématiques et normaux, attendus, acceptés et définitoires des manifestations, dans les « Nuits debout » et même les parties les plus syndicales des défilé bloquées par les flics, pour la première fois en France (semble-t-il ?) l’illégitimité de la revendication salariale est non seulement le « niet » de la classe dominante et de son Etat, mais aussi l’essence reconnue par elle-même de la lutte. C’est là l’essentiel. L’identité ouvrière n’est pas, comme en 2010, revécue de façon fantasmatique, l’illégitimité est en passe d’être intériorisée et non subie, elle est prise en charge, « revendiquée », constitutive. Tout cela est très limité, marginal même, en ce qu’il est évident que cela a du mal à devenir un mouvement massif tant dans son versant manifs et débordements que sous versant assemblées « Nuits debout ». S’il est normal que cette lutte ne sache trop quoi faire d’elle même, c’est parce qu’il n’y a aucun autre contenu au-delà ou en-deçà de celui-ci et que celui-ci le constitue comme cette marge. En l’absence d’une affirmation pratique de la multiplicité des contradictions qui constituent le prolétariat et d’une reconnaissance de la production comme la matrice des classes sociales, reconnaissance qui ne peut être qu’une pratique à ce niveau (pratique actuellement cruellement absente), pour l’heure, ce contenu flotte comme une conscience s’émancipant de ses limites, comme si l’appartenance de classe comme contrainte extérieure devançait dans la constitution d’une Communauté auto-référentielle la lutte de classe qui est sa production. Cela n’est pas sans effets sur cette conscience elle-même et les pratiques qu’elle met en œuvre en son nom. Les débordements vont alors à l’épuisement et la Communauté des « Nuits debout » à une suite de déclamations parfois plus ou moins ridicules.

R.S

  1. salle des machines
    03/05/2016 à 08:16 | #1

    Et sur le site https://paris-luttes.info/quelques-considerations-5496

    Quelques considérations

    Plus d’un mois de marche, d’occupation et d’assemblée, rassemble une foule hétéroclite, autant contre une loi, de plus ou de trop, que pour faire face au présent. Un simple mouvement social, dans l’ennui et l’étouffement actuel, rappelle d’abord que tout est possible. Succinctement, quelques considérations
    extrait

    « Ces mobilisations ne pourront faire l’économie de la question du conflit de classes. C’est quand les classes sociales, subdivisées par la sociologie, reléguées dans les banlieues, abandonnées dans le chômage et la misère sociale, claquemurées dans quelques bastions ouvriers, perdues dans la débrouille et le trafic, étouffées par l’ennui, culpabilisées par les images de la réussite… Quand ces catégories s’identifient, quand ces classes se retrouvent et se comprennent, redeviennent dangereuses, se mettent à faire mouvement. Il paraît possible de dépasser et de détruire toutes les catégories et ainsi de rendre inefficient le rapport social capitaliste. Et d’avoir alors un monde et un avenir à prendre. »

  2. salle des machines
    06/05/2016 à 14:55 | #2

    et sur la toile

    http://sortirducapitalisme.fr/151-une-analyse-communisatrice-du-mouvement-actuel-avec-leon-de-mattis-03-05-2016

    Une analyse communisatrice du mouvement actuel – avec Léon de Mattis – 03-05-2016

    Une émission d’analyse du mouvement actuel, en lien avec des mouvements passés (Mai 68, mouvement des chômeurs de 1998, mouvement anti-CPE de 2006, mouvement anti-réforme des retraites de 2010), complétée d’une analyse des changements structurels du capitalisme depuis 40 ans et ses effets sur « l’identité ouvrière », d’une auto-présentation de la communisation et d’un exposé de ce qu’il appelle appelle « mesures communistes » – avec Léon de Mattis (auteur-militant).

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  3. RS
  4. salle des machines
    18/05/2016 à 09:20 | #4

    ça promet !

    http://www.lemonde.fr/police-justice/article/2016/05/18/les-policiers-dans-la-rue-contre-la-haine-et-pour-plus-de-fermete_4921132_1653578.html

    Les policiers veulent avoir les coudées franches pour faire face aux « casseurs » et demandent plus de fermeté dans les dispositifs de maintien de l’ordre.

    Tous réclament des moyens d’intervention plus lourds
    et regrettent qu’à Paris, la préfecture de police rechigne à employer des canons à eau ou des lanceurs de balle de défense.

    Un cadre de la police parisienne évoque un « syndrome Malik Oussekine », l’étudiant mort lors des manifestations de 1986 après avoir été frappé par des policiers. « Il faut éviter qu’il y ait un martyr », assène-t-il.

  5. salle des machines
    20/05/2016 à 20:35 | #5
  6. salle des machines
    21/05/2016 à 08:34 | #6

    un bon article sur médiapart , en clair sur le blog du NPA

    Le blocage s’ancre au Havre

    « Aujourd’hui, on sent l’insurrection monter, Et on a du mal à canaliser, les gens sont à saturation. »

    https://www.mediapart.fr/journal/economie/190516/le-blocage-sancre-au-havre
    http://tendanceclaire.org/breve.php?id=18876