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« Guerre Mondiale ou communisation? »

Le dernier texte de François Danel. dndf

GUERRE MONDIALE OU COMMUNISATION ?

 Dans le moment actuel de la crise de l’économie capitaliste, alors que les luttes des prolétaires ne s’écartent en général pas, du moins au centre pleinement développé du système, de la simple défense de la condition prolétarienne et qu’une nouvelle grande guerre s’annonce à partir des deux zones déjà en guerre d’Ukraine et du Moyen-Orient, on peut se demander si la théorie de la communisation reste « crédible ». Mais il ne s’agit pas de croire en la communisation ; il s’agit de comprendre dans quel maëlstrom nous sommes à présent tous et toutes entraînés, comme prolétaires et communistes, avec et contre la classe qui nous exploite et domine. Je ne reviens pas ici sur la question du rapport entre exploitation et domination, reproduction du capital total et reproduction de son idéologie, la seconde, fondée sur la première, naturalisant le processus qui la fonde. Je pose une autre question, aussi importante mais plus brûlante : celle de savoir où va la lutte de classe du prolétariat qui est à la fois la dynamique de la reproduction et celle de la destruction du capitalisme. Car à lire les analyses qui circulent en ce moment dans notre milieu, on ne dirait pas qu’une troisième guerre mondiale risque d’écraser toutes nos luttes ; la menace y est traitée au mieux sous la formule, pas fausse mais rituelle : la guerre, c’est la paix sociale pour le capital. Dans ce texte, par contre, la menace est traitée comme le problème actuel de la communisation. Il s’agit d’abord de dégager la perspective de la communisation de l’analyse du cycle actuel du capitalisme, celui de la mondialisation de l’exploitation ; ensuite de montrer que la crise de ce cycle a engendré une nouvelle dynamique de guerre mondiale ; puis d’examiner comment cette dynamique s’organise dans les mesures prises par les fractions concurrentes de la classe capitaliste globale ; enfin, d’analyser les limites de l’embarquement du prolétariat dans la fuite en avant guerrière des grandes puissances capitalistes.

1 – Crise de la communisation ? Avant d’entrer dans le vif du problème, je tiens à dire qui parle ici et à qui. De fait, tous mes textes publiés depuis la présentation de l’anthologie Rupture dans la théorie de la révolution, en 2001, participent à mon explication publique avec le groupe Théorie Communiste. Pour autant, je ne confonds nullement la théorie de la communisation avec celle produite par TC. D’une part, je n’ai pas repris sans critiques les concepts de TC, à commencer par celui de courant communisateur, et j’ai même mis en doute la possibilité d’explorer efficacement les voies de la communisation dans un ou des collectifs à la fois tournés vers et critiques de l’activisme, comme le furent successivement Meeting et Sic. D’autre part, je me suis toujours adressé à l’ensemble des individus actifs dans nos débats et luttes, qu’ils ou elles soient ou non membres d’un groupe constitué, sans jamais opposer les théoriciens aux militants, parce qu’une telle opposition n’a aucun sens dans le mouvement des luttes qui mobilise indissociablement les uns et les autres.

La communisation n’est pas la réalisation d’un ultime programme révolutionnaire, venant remplacer le défunt programme de l’affirmation du prolétariat ; et ce n’est donc pas son impossible autonégation. C’est la destruction immédiate, sans transition historique, du rapport d’exploitation capitaliste comme aboutissement déterminable de la succession déterminée des cycles historiques du capitalisme, cycles d’accumulation pour le capital, cycles de luttes pour le prolétariat. L’accumulation n’est pas pour autant le cours objectif de la communisation, car la production historique de la révolution s’effectue dans chaque cycle contre ce cours objectif, sous la forme d’une pratique spécifique du prolétariat dans sa lutte contre la pratique spécifique de la classe capitaliste. Et ceci jusqu’au cycle actuel de la mondialisation du rapport d’exploitation, où la contradiction de l’exploitation entre surtravail et travail nécessaire devient contradiction pour le prolétariat lui-même. En effet, tel qu’il a été recomposé par la crise-restructuration des années 1970 et 1980, qui a détruit sa capacité à se poser pour soi face au capital comme classe de la libération du travail productif de valeur, le prolétariat n’existe plus que dans toutes les limites inhérentes à ses luttes : développement inégal de la production capitaliste d’une zone d’accumulation à l’autre comme à l’intérieur de chaque zone ; réorganisation conti­nue de la division mondiale du travail ; dénationalisation partielle de l’État dans le cadre duquel il se reproduit comme classe ; division de genre et racisation toujours remodelées dans la restructuration continue de l’exploitation.

Mais qu’est-ce qui a été restructuré ? Certaines modalités de l’ancienne configuration de l’exploitation ou l’exploitation elle-même en sa configuration historique déterminée ? Si l’on considère théoriquement, càd de manière à la fois objective et partisane, ce qui s’est produit dans les années 1970 et 1980, c’est l’exploitation elle-même. En effet, tout ce qui faisait obstacle à l’autoprésupposition du rapport d’exploitation a été supprimé avec la confirmation par la classe capitaliste d’une identité ouvrière dans l’autoprésuppo- sition du rapport. Toutes les spécifications, normes légales, et limitations de l’exploitation qui paraissaient acquises ont été supprimées, Ainsi le double mouvement du capital, qui toujours rejette le travailleur sur le marché comme vendeur de sa force de travail et toujours transforme son produit en moyen d’achat pour le capital, a été fluidifié. Mais par cette fluidification, la restructuration du rapport d’exploitation a engendré une double déconnexion : la reproduction du travail a été déconnectée de la valorisation du capital (par le zonage en abîme de l’économie) ; et la consommation ouvrière a été déconnectée du salaire (par l’extension massive du crédit à la consommation, au centre économiquement développé du système). Et c’est par cette double déconnexion, càd par une transformation qualitative du rapport d’exploitation, que le capital est devenu global, non par simple extension d’un rapport qualitativement inchangé. Dans un système d’exploitation restructuré qui partout pose toujours plus le travail comme de trop, mais toujours de façon inégale à l’intérieur de chaque zone d’accumulation comme d’une zone à l’autre, le proléta­riat ne peut que défendre ses conditions d’existence, fraction par fraction, contre chacune des attaques particulières qu’il subit. Et cette défense même détermine toutes ses luttes comme luttes en tant que classe, ne tendant donc immédiatement qu’à sa reproduction dans le système.

Durant tout le cycle actuel, la restructuration sans fin de l’exploitation a été organisée par la superpuissance américaine, imposant les exigences de la reproduction élargie de son propre capital aux puissances concurrentes et, par là même, déconnectant la valorisation du capital de la reproduction du prolétariat au niveau mondial. Mais par la concentration des contra­dictions du capitalisme dans une crise de la mondialisation améri­caine ouverte par la crise financière survenue en 2008 et du fait de l’exacerbation brutale des exigences de l’exploitation qu’elle implique, une rupture dans les luttes des prolétaires avec la simple défense de la condition prolétarienne n’est pas impensable dans un avenir proche. Ce qui peut se produire alors n’est pas une convergence extérieure des luttes, comme l’imaginent les partisans d’une « vraie démocratie » qui partagerait idéalement le travail et les richesses. C’est leur fusion dans un mouvement communisateur, s’attaquant simultanément à tous les rapports sociaux capitalistes mais en traitant chacun de ces rapports au niveau de son articulation à la totalisté à détruire, l’économie, càd la société du capital. C’est alors la fin de l’insupportable « vie » quotidienne dans la suppression du travail salarié, qui nous réunit tous et toutes comme séparés, la suppression des médiations de classe, de genre, ou de « race » qui nous définissent comme appartenant tous et toutes, chacun à sa place, à cette société. Mais la commu­nisation, tout en étant fusion de toutes nos luttes et d’abord sur une base territoriale, ne se fera sans doute pas sans règlements de comptes à l’intérieur du mouvement, du fait de la division de genre entre hommes et femmes. En effet, si la racisation de la population humaine est aussi et même d’abord racisation du prolétariat et si donc le mouvement communisateur devra aussi la combattre, elle n’est pas constitutive des deux contradictions qui définissent conjointement le rapport d’exploitation, celle qui oppose les prolétaires aux capitalistes et celle qui oppose les femmes aux hommes.

En tant qu’elle produit des rapports non aliénés entre individus à tous les niveaux de la vie sociale humaine, la destruction du capitalisme ne peut évidemment pas s’effectuer dans une guerre mondiale entre puissances capitalistes. Mais si  l’on persiste à penser la communisation comme aboutissement possible du cycle de luttes actuel, la grande guerre qui s’annonce est un problème indissociablement théorique et pratique. Il ne s’agit bien sûr pas ici de présenter un schéma des étapes à franchir des luttes actuelles à la révolution, car il n’y a plus de conditions préalables à la révolution ; ni de fournir des recettes pour lutter contre la généralisation de la guerre, car il n’y a pas de recettes pour radicaliser les luttes. Il s’agit de ne pas séparer la compréhension des luttes nécessaires contre la guerre de la compréhension des luttes non moins nécessaires sur le salaire et toutes les conditions de l’exploitation, donc d’analyser la guerre dans sa conjoncture, la crise de la mondialisation américaine. Depuis 2008, cette crise a été brutalement aggravée par la réaction même qu’elle a produite dans la classe capitaliste américaine : sa tentative de conserver le commandement de la mondialisation, tout en reconnaissant à la Chine la place importante mais subordonnée qu’elle y a conquise. Et dans ces conditions qui sont indissociablement celles de la lutte des classes et celles de la reproduction chaotique du capitalisme, l’enjeu de nos luttes est dès maintenant d’empêcher la généralisation de la guerre. Dans cette problématique de la communisation, quelques points de méthode sont à préciser.

Tout d’abord, quand je dis nous et nos luttes, je désigne en général l’ensemble théoriquement construit que Marx nommait en 1848 « prolétaires et communistes ». Une telle construction fait certes problème de son époque à la nôtre, parce que le prolétariat est une classe révolutionnaire éminemment problématique ne pouvant s’unifier que dans la suppression de toutes les classes, donc aussi bien d’elle-même ; et parce que dans le programme de son affirmation, son devenir révolutionnaire est présupposé comme un devoir-être. Mais elle est nécessaire même au-delà de la critique du programme prolétarien, dans le chaos des luttes actuelles, pour penser le processus révolutionnaire jusqu’au moment où la rupture communisatrice se produit dans les luttes, supprimant ainsi le devoir-être. C’est donc seulement quand je parle de « communisateurs » que je désigne le petit courant révolutionnaire international qui s’est formé entre 1999 et 2001 lors des mobilisations anti-sommets de Seattle à Gênes. Bien sûr, cette définition du courant communi­sateur dans le mouvement d’ensemble des luttes contre le capital ne résout pas le pro­blème de la communisation. Mais elle permet de le reformuler : quand les travailleurs plus ou moins stables et les chômeurs plus ou moins exclus du marché du travail, tout en continuant à lutter par la grève ou l’émeute pour la défense de leurs conditions d’existence, ne s’écartent guère de cette défense, que devient la perspective de la communisation dans le mouvement d’ensemble des luttes ?

Ensuite, dans le cycle actuel du capitalisme, les luttes porteuses d’une destruction révolutionnaire du système ne sont plus des luttes strictement ouvrières, au sens qu’avait le terme à l’époque du fordisme, désignant les luttes de « l’ouvrier-masse » des pays économiquement développés. Dans la mesure où l’exploitation mondialisée ne se reproduit pas sans que se reproduisent en même temps la division de genre entre hommes et femmes et la racisation de la population humaine entre blancs et non blancs, ce sont aussi bien des luttes de femmes et de groupes humains racisés que des luttes ouvrières dans les anciens et nouveaux pays industriels. C’est pourquoi il vaut mieux maintenant raisonner en termes de luttes contre le capital, même si les luttes ne désignent pas l’ennemi comme la classe capitaliste globale, et alors même que la classe ouvrière globale très segmentée issue de la restructuration précédente reste la seule classe autour de laquelle peut se former un mouvement communisateur. De même, il vaut mieux parler de prolétariat que de classe ouvrière car le concept marxien de prolétariat désigne la classe ouvrière en tant qu’elle devient révolutionnaire, même si ce devenir n’a rien d’une irrésistible montée en puis­sance, comme l’a théorisée Marx en posant la révolution communiste comme expropriation des expropriateurs (Capital, I, 32), càd en fait comme réappropriation proléta­rienne des forces productives de capital, puisque l’expropriation ne peut pas être alors conçue comme abolition immédiate du travail salarié et du capital. De plus, il faut préciser la composition du prolétariat, qui est désormais, comme force de travail employable, autant une classe de travailleurs nécessaires à la reproduction de l’économie mais improductifs de capital qu’une classe de travailleurs productifs ; et qui inclut même, comme exclus, une masse énorme d’individus inemployables, différenciés selon des clivages de genre et de « race » mais tous réduits à la condition terrible de sous-prolétaires parias, à laisser ou faire crever au plus vite.

Enfin, la suppression de l’exploitation et des classes n’est pas présupposée dans la définition préliminaire du mode de production capitaliste comme contradiction en procès entre surtravail et travail nécessaire, càd entre prolétariat et capital. Ce qui est présupposé dans cette définition, c’est, d’une part, le prolétariat comme classe révolutionnaire en tant que classe du mode capitaliste de production et non comme horde barbare campant autour des citadelles du capital et n’attendant plus que l’ordre du chef pour les détruire. Et, d’autre part, la contre-révolution permanente que devient sous la domination réelle du capital la reproduction du mode de production. La communisation ne peut donc être que le résultat final de la lutte historique entre prolétariat et capital, quand toutes les luttes fusionnent dans un mouvement communisateur. Et c’est ce moment de rupture qu’il faut saisir en pensée dans le jeu actuel entre les limites, la dynamique, et l’écart qui se produit – ou pas – dans les luttes.

Il ne suffit en tout cas pas de dire, comme le font avec raison les camarades de Chuang, que seule importe la manière dont le prolétariat se connaît lui-même dans ses luttes. En effet, la manière dont il peut se connaître dans le moment de la rupture communisatrice, comme classe contre toutes les classes, diffère totalement de celle dont il se connaît au quotidien de ses luttes, comme simple masse de travailleurs toujours plus précaires qui ne veulent que vivre un peu moins mal ou de chômeurs qui ne veulent qu’éviter leur exclusion définitive du marché du travail. Aujourd’hui, partout dans le monde, les fractions du prolétariat en lutte contre le capital n’en sont pas à se connaître comme classe contre toutes les classes, càd comme prolétariat communisateur. Mais elles se heurtent constamment à l’impossibilité d’une simple défense de leurs conditions d’existence, face à une classe capitaliste qui ne cesse de les attaquer sans avoir commencé à réintroduire au moins partiellement la reproduction du travail globalement nécessaire dans la valorisation du capital global – ce qui serait nécessaire à une restructuration supérieure du système mais s’annonce difficile pour le capital.

En partant du double constat de la difficile rupture des prolétaires et de tous ceux d’en bas avec la simple défense de leurs conditions d’existence et de la difficile restructuration supérieure du système pour ceux d’en haut, il s’agit donc d’abord d’analyser la crise de la mondialisation américaine dans son rapport à la guerre. Car si la rupture communisatrice est prise dans la gestion capitaliste de la crise, à l’inverse la gestion capitaliste de la crise est prise dans la résistance de ceux d’en bas, encore trop faible pour forcer la classe capitaliste à restructurer le système mais assez forte pour se faire sentir à elle jusque dans sa préparation à la guerre.

2 – Crise de la mondialisation américaine : Les dirigeants capitalistes peuvent-ils gérer la crise du système en se contentant d’aggraver la déconnexion de la reproduction du prolétariat de la valorisation du capital ? Ma thèse est qu’ils ont en fait continué, depuis 2008, à déconnecter la reproduction du prolétariat de la valorisation du capital mais que, ce faisant, ils ont produit une dynamique de guerre mondiale. Et que la tendance actuelle à la généralisation de la guerre – mais non la guerre généralisée – peut être, pour détourner la formule de Lénine en mars 1917, le « puissant régisseur » de la communisation. Je n’écarte donc pas a priori l’hypothèse contraire d’une guerre ouvrant la voie à une restructuration supérieure du capitalisme, comme le font maintenant les camarades de TC dans le dernier numéro (28) de leur revue, en rejetant cette hypothèse dans une formule suspensive : « à moins que la guerre absorbe tout le reste … ». (Énorme « reste » par eux défini comme, d’une part, l’ensemble des crises nationales et internationales manifestant la crise de reproduction du système du côté du capital et, d’autre part, comme l’ensemble des mouvements ouvriers ou interclassistes manifestant cette même crise du côté du prolétariat.)

Ma thèse est certes contraire à la doxa « réaliste » qui semble maintenant s’installer dans la production théorique et ne peut être soutenue qu’en articulant plusieurs analyses, à commencer par celle du moment actuel de la mondialisation. En effet, la reproduction du rapport d’exploitation, élargi à toutes les zones de la planète où il peut l’être, implique non seulement des interventions militaires à répétition des États-Unis contre les États qui se sont engagés sur une voie de développement national sans parvenir à en créer les bases – une accumulation endogène de capital permettant de reproduire un prolétariat endogène – comme en Irak ou en Iran. Elle implique aussi des conflits entre les États-Unis et les autres puissances capitalistes sur l’appropriation des moyens de production, des matières premières, et de la force de travail dans toutes les zones où l’État organise un développement national totale­ment inséré dans l’accumulation mondiale, comme en Ukraine. Ainsi la globalisation de l’exploitation consolide maintenant l’ancienne division de l’économie en pôles inégalement développés, qui ne peuvent tous ensemble se reproduire à peu près pacifiquement que si la domination du pôle globalisant n’est pas contestée. Or ce n’est plus le cas, du fait de la montée en puissance économique de la Chine face aux États-Unis et de la contre-offensive russe à l’élargissement de la domination américaine.

La mondialisation de l’économie est le stade actuel du capitalisme où n’importe quelle fraction du capital doit pouvoir acheter et consommer productivement n’importe quelle fraction de la force de travail, sans se soucier de sa repro­duction dans un cadre nécessairement territorial. Sur cette base, le désordre c’est l’ordre, jusqu’au moment où la régulation militaire du désordre ne régule plus rien. Et nous y sommes : l’offensive globalisante des États-Unis atteint ses limites dans la contre-offensive russe en Ukraine et, par la guerre américano-israélienne contre l’Iran, dans l’embrasement du Moyen-Orient, qui pourrait bien se traduire par un nouveau choc pétrolier précipitant cette fois une dévalorisation massive du capital, fictif et réel. Dans ces conditions, les luttes porteuses d’une destruction révolutionnaire du système sont prises dans la fuite en avant de la classe capitaliste, unifiée contre le prolétariat par les conflits même qui la divisent. Dans les pays développés, l’inefficacité manifeste des luttes bien encadrées par les syndicats pousse des masses de travailleurs à chercher un secours du côté des partis pouvant accéder au pouvoir (celui de l’ultra-libéral Trump aux États-Unis, ceux des Meloni et autres néo-fascistes convertis au libéralisme en Europe), tandis que la masse des autres se tiennent à l’écart du jeu politicard sans pour autant s’organiser pour mieux défendre leurs intérêts immédiats. Dans les pays émergents, où les travailleurs sont à la fois surexploités et mal encadrés politiquement et la masse des jeunes qui étudient sans avenir professionnel, les révoltes sont au contraire massives et multiples. Enfin, dans les pays pauvres en capital mais riches en matières premières, les révoltes des forçats de la faim sont prises dans les grandes manœuvres conjointes des entreprises multinationales, des cliques dirigeantes locales, et de toutes sortes de mafias armées.

Tel qu’il apparaît dans la reproduction globale de ses conditions, le développement de l’exploitation capitaliste est donc infini. Mais ce processus infini est une pure possibi­lité qui ne peut pas devenir effective, en raison de son caractère contradictoire. Concrète­ment, cela signifie que la reproduction par la classe capitaliste des conditions de l’exploi- tation fait toujours obstacle à la poursuite de l’exploitation. Ou, ce qui revient au même, que ce qui est reproduit à tous les niveaux, du monde au quartier, est une contradiction entre prolétariat et capital qui n’est pas indéfiniment reproductible. Et donc que l’auto-organisation du prolétariat contre les attaques incessantes du capital ne peut être que le premier acte de la révolution, la suite s’effectuant contre l’auto-organisation, qui est toujours affirmation du prolétariat face au capital et non production de son existence de classe comme contrainte extérieure personnifiée dans la classe capitaliste. Dans le cycle historique actuel du capitalisme, la reproduction nécessairement territoriale du prolétariat a été déconnectée de la valorisation du capital. La suraccumulation de capital (constant) par rapport à la masse des profits réalisés est ainsi devenue identique à la sous-consommation ouvrière. Et la baisse du taux de profit moyen du capital investi dans la production est devenue identique à la croisssance continue du capital fictif sur les marchés financiers. Toutes ces transformations, avec le retour d’une forte inflation monétaire au centre du système, ne peuvent qu’engendrer dans un avenir proche une aggravation brutale de la crise en cours, mettant en cause l’autovalorisation du capital. En même temps, les États-Unis n’ont pas eu trop de mal à bloquer la croissance économique de la Russie dans le simple cumul des revenus de la rente fon­cière ni à bloquer la formation d’une Europe unifiée, en exacerbant les divisions de la classe capitaliste européenne entre ses fractions nationales d’abord plus ou moins pro-russes et ses fractions transnationales résolument pro-américaines. Mais ils n’ont pas réussi à empêcher la montée en puissance économique de la Chine liée à son ouverture contrôlée aux investis­sements de capitaux étrangers. Dans ces conditions, la domination mondiale des États-Unis a été remise en cause par la Chine, la pénétration du capital occidental toujours plus loin vers l’est contestée par la Russie, et la défense par l’OTAN du territoire européen fragilisée par la poursuite de l’offensive globalisante américaine.

Et tandis que la guerre économique — la concurrence monopoliste entre capitaux – se transforme en guerre tout court, le massacre à la tronçonneuse des conditions d’existence du prolétariat s’accélère, incluant à la limite le massacre des prolétaires absolument paupérisés et racisés des poubelles sociales du monde entier. Dans les pays dits émergents d’Asie du sud-est et d’Amérique latine, la prolifération des révoltes ouvrières et, là aussi parfois interclassistes, contre les politiques d’austérité, auxquelles participent largement les femmes, confirme la fragilité de toute la zone dans la reproduction globale du système. Aux États-Unis, la répression militarisée contre la fraction immigrée de la classe ouvrière et la mise en état de siège des villes où elle se concentre, combinée avec la poursuite des attaques contre les salaires et emplois des travailleurs nationaux, confirme que « l’Amérique » dirigée par Trump ne sera pas moins dure à l’intérieur, envers ses prolétaires, qu’à l’extérieur, envers ses concurrents capitalistes. En Europe, le FMI a rappelé en novembre dernier aux gouvernements qu’il faut en finir avec ce qu’il reste aux travailleurs de droits sociaux, en raison des exigences de profit de l’industrie de l’armement comme de celles des autres industries et des banques. La lutte contre la guerre qui vient n’est donc pas un simple thème d’agitation pour les petits groupes révolutionnaires. Même si ça n’apparaît pas encore dans les mobilisations récentes, elle est objectivement liée à toutes nos luttes de masse contre le capital.

3 – Guerre et Restructuration : Ici, nous devons d’abord revenir sur la probléma­tique de la guerre dans la théorie communiste. Cette problématique n’est pas nouvelle pour nous, puisqu’elle remonte à la polémique entre Marx et Bakounine sur la constitution de la classe révolutionnaire en parti, consécutive à la guerre franco-prussienne de 1870 et à la Commune de Paris du printemps 1871. Ni chez l’un ni chez l’autre, la question particulière de la guerre n’est traitée pour elle-même, mais chez Marx elle s’inscrit dans sa problématique générale de l’accumulation du capital comme contradiction entre surtravail et travail nécessaire. Et ceci non pas seulement dans sa Critique de l’économie politique, mais dans toute sa production théorique, donc aussi bien dans ses analyses des multiples contradic­tions du développement capitaliste que dans celles des guerres nécessaires à ce développement.

Pour Marx, en effet, le capitalisme n’est pas la réalisation du concept de capital – comme l’ont cru ceux qui l’ont lu avec les lunettes de Hegel, et notamment Debord – mais le développement historique effectif de la production capitaliste, ce qui inclut les guerres entre États comme les luttes entre classes. C’est ce qu’a bien compris Korsch quand il synthétise en 1941 la pensée de Marx sur la question en disant que « les formes nouvelles de la production matérielle se développent par la guerre avant de se développer par la production du temps de paix ».) Mais le problème de la guerre ne se pose pas pour nous maintenant comme il se posait pour Korsch, au niveau de l’intervention massive de l’État dans la production pour relancer l’accumulation du capital en renforçant l’intégration de la classe ouvrière. Il se pose au niveau de la crise de reproduction d’un capitalisme qui a depuis surmonté – càd au sens hégélien à la fois supprimé et conservé – l’opposition entre organisation étatique et libre développement concurrentiel de la production de survaleur. D’autre part, les formes nouvelles de la production ne sont pas tant pour nous de nouvelles industries ou techniques productives que les combinaisons sociales nouvelles de la force de travail qui se développent avec ces nouvelles industries et techniques : par exemple, au moment même où Korsch publie son texte sur la guerre, la combinaison de la force de travail très complexe des physiciens qui ont conçu la bombe atomique avec les forces de travail plus simples des ouvriers et techniciens qui vont la produire. Dans cette problématique des combinaisons sociales de la force de travail, il ne s’agit pas tant de déduire les transformations de la guerre de celles de la production industrielle, comme le fait Korsch en montrant avec raison que la mobilisation massive de civils transformés à chaud en combattants et l’enthousiasme guerrier des peuples sont devenus moins importants, de la Première à la Deuxième Guerre mondiale, que la mécanisation des forces armées et la compétence technique des militaires de métier. Il s’agit plutôt de montrer que la reproduction des conditions inhérentes à l’exploitation s’effectue coûte que coûte, y compris contre la forme pacifique de l’exploitation, quand la paix redevient un obstacle à la reproduction du système.

Et bien sûr pour comprendre la guerre qui vient maintenant, nous avons besoin de Clausewitz autant que de Marx. Mais en partant de la thèse fondamentale de Clausewitz que la guerre est la poursuite de la politique par d’autres moyens et de sa thèse corollaire qu’il s’agit avant tout de penser le rapport réciproque de la fin et des moyens, on peut penser conjointement la politique et la guerre dans la dynamique du capitalisme. (Il faut donc rejeter l’inversion de la thèse par Foucault, qui pose le primat de la guerre sur la politique et absolutise ainsi la guerre parce qu’il ne peut pas intégrer le concept d’exploitation dans sa critique du pouvoir, par ailleurs fort stimulante.) D’une part, même s’il n’emploie pas le concept économique de capital, la politique des États est déjà, pour Clausewitz, essentiellement économique, puisqu’elle tend à faciliter le com­merce, càd de son temps la libre concurrence entre capitaux. D’autre part, la guerre n’est pas, pour Marx, la simple continuation de la politique des États par des moyens certes violents mais qui ne change­raient pas les conditions de l’exploitation, comme l’a cru Lénine. (Voir son texte de l’été 1915, Le Socialisme et la Guerre, où il affirme que la guerre impérialiste peut être encore « progressive » pour le prolétariat, càd favoriser sa prise de pouvoir, sans même entrevoir que les conditions de l’exploitation se transforment d’un cycle d’accumulation du capital à l’autre.) Mais pour Marx comme pour Clausewitz, la tendance à l’autonomisation de la guerre ne peut pas aller jusqu’à son terme ultime, la dissolution des buts politiques des États dans une orgie de massacres et de destructions sans fin. Pour Clausewitz, parce que les États, ascendants ou déclinants, veulent assurer leur conservation. Pour Marx, parce qu’ils ne sont qu’une fonction dynamique de la dynamique de l’exploitation. Aucun des deux théoriciens n’a jamais supposé que la limite absolue de la guerre pourrait être la guerre elle-même. Non parce que n’avaient pas encore été produites de leur temps d’armes de destruction massive, nucléaires ou autres. Mais parce que l’autodestruction de la société (qu’on la définisse comme civile-bourgeoise ou comme capitaliste) n’est pas un but politique.

Ici nous avons tout intérêt à ne pas confondre deux thèses : l’une, tout à fait juste, que la guerre ne change pas la nature des conflits politiques entre États et blocs d’États, qui restent des conflits entre puissances capitalistes pour l’exploitation la plus efficace possible du prolétariat ; l’autre, absolument fausse, que la guerre ne change pas les conditions de l’exploitation. Car du côté du capital, la guerre tend à présent soit à maintenir soit à supprimer l’hégémonie américaine sur la reproduction élargie du système. Et contre le prolétariat, elle tend à écraser ses luttes par une mobilisation aussi totale que possible des populations, à l’arrière comme au front. Depuis février 2022, avec l’invasion russe en Ukraine, et plus encore depuis mars 2025, avec le lancement du plan Rearm Europe, les négociations au sommet entre Trump et Poutine excluant les dirigeants européens, et l’extension, avec l’appui américain, de la guerre sans fin d’Israël à tout le Moyen-Orient, la généralisation de la guerre est le moyen de créer une situation dans laquelle seraient violemment expéri­mentées de nouvelles combinaisons sociales de la force de travail globale et, sur cette base, de nouvelles combinaisons politiques de la coercition et du consensus. Dans le moment actuel de toutes nos luttes dans le monde, c’est le problème qui contient tous les autres.

 L’analyse du grand désordre mondial provoqué par l’offensive globalisante américaine d’après 1991 a été faite en 2002 par Joxe, dans son livre L’Empire du chaos. Cette analyse est certes effectuée dans les limites de la pensée démocrate radicale, mais on n’a pas besoin de rêver, comme les démocrates, d’un développement soutenable du capitalisme pour constater maintenant que le désordre est devenu insoutenable pour la classe capitaliste elle-même. À partir de ce constat, il nous faut revenir un siècle en arrière pour comprendre comment la guerre est devenue si totalisante. Dès que le capital domine réellement le travail et la société, càd dès la Première Guerre mondiale qui facilite la mise en place de l’Organisation Scientifique du Travail et l’intégration des syndicats et partis ouvriers aux États belligérants, la contre-révolution devient permanente à tous les niveaux de la reproduction du système. C’est un acquis théorique de toute l’Ultragauche, élaboré notamment par Korsch et par Bordiga. Korsch, dès 1940, définit la contre-révolution en cours (fasciste et/ou démocratique) comme « phase normale du développement social », càd comme transformation nécessaire et durable de la société capitaliste. Et Bordiga, après 1945, théorise la victoire poli­tique du fascisme par transfert de son principe autoritaire dans la démocratie. Sous son aspect spécifiquement économique, la transformation consiste, en l’extension du régime d’accumulation fordiste-keynésien à l’ensemble du monde réputé libre. Sous son aspect idéologique, en la fabrication d’un consensus démo­cra­tique neutralisant la propagande anti-impérialiste des États russe et chinois. La synthèse est la stratégie américaine d’endiguement du « communisme » sur tous les conti­nents, y compris en Europe.

Maintenant, au-delà de la crise-restructuration des années 1970 et 1980, dans la crise de la mondialisation américaine, l’offensive globalisante des États-Unis consécutive à l’effondrement de l’URSS et entérinée en 1997 par le Pacte OTAN-Russie ne s’explique nullement par la supposée toute-puissance maléfique de la superpuissnce américaine mais par le bouleversement du monde provoqué par l’internationalisation puis la mondialisation des investissements de capi­taux. Contre l’anti-impérialisme des imbéciles, il faut donc réaffirmer aujourd’hui, trente-cinq ans après l’effondrement du bloc socialiste, le primat de l’économie globale sur la politique impériale américaine, mais éviter ce faisant de tomber dans un économisme réduisant les grandes entreprises guerrières à un calcul du taux de profit moyen nécessaire à la relance de l’accumulation. Les deux guerres qui se développent déjà au niveau mondial, à partir de l’Ukraine et du Moyen-Orient, ne sont ainsi calculées par aucune des fractions rivales de la classe capitaliste ; et la critique commu­niste de la fuite en avant guerrière du capital ne consiste pas à « l’expliquer » par un tel calcul.

Dans sa Critique de l’économie politique, Marx a montré que le développement du mode de production capitaliste est nécessairement inégal et non absolument généralisable, càd que sa limite lui est inhérente. Cette critique radicale mais encore objectiviste de l’économie, nous pouvons maintenant la désobjectiver en montrant que l’économie, càd la société capitaliste, ne se reproduit qu’en intégrant des luttes massives de prolétaires, de femmes, et de groupes racisés, jusqu’aux limites de la reproductibilité du système. Et désobjectivant ainsi la critique de l’économie politique sans retomber dans le subjectivisme d’un point de vue révolutionnaire prolétarien, nous montrons l’inadéqua- tion de la notion programmatique de guerre de classe à la théorie de la communisation. En effet, c’est seulement dans le programme prolétarien que le devenir révolutionnaire de la classe peut être pensé dans le langage de la guerre, parce que, cherchant à libérer le travail productif de valeur de la production de survaleur, le prolétariat s’affirme face à la classe capitaliste comme son rival pour la gestion de la société. Et parce qu’il s’affirme comme tel sous les différentes formes adéquates à sa lutte dans les différentes conditions nationales du développement capitaliste : par exemple, du grand syndicat unique des IWW aux États-Unis au parti bolchevik en Russie, entre 1905 et 1917 ; et des syndicats et conseils ouvriers au parti stalinien entre 1917 et 1937, de Russie en Allemagne et en Espagne.

En réalité, le processus de la révolution communiste n’est pas celui d’une montée en puissance sociale du prolétariat face au capital, comme Marx puis les théoriciens de l’Ultragauche l’ont soutenu à l’époque de l’affirmation du travail. Et la révolution elle-même n’est pas une guerre entre deux armées dont l’une devrait finalement anéantir l’autre, mais la destruction immédiate de tous les rapports sociaux capitalistes, sans nulle transition par un quelconque pouvoir ouvrier. C’est ici, dans l’impossibilité apparue – entre 1917 et 1968 et plus encore dans la contestation généralisée de l’après-1968 – d’une stratégie révolutionnaire prolétarienne vers le communisme, que s’insère la critique communiste de la stratégie du capital, au double sens économique et militaire du terme. Malgré tous les plans que font en permanence les dirigeants capitalistes et leurs experts, le développement de l’exploitation n’est pas stratégiquement programmé ; la trans­formation de la guerre économique en guerre tout court, non plus. Autrement dit, le passage de la paix armée à la guerre qui remet en jeu les positions acquises est une fuite en avant des puissances capitalistes dans le sens où elles sont déjà poussées par leur gestion chaotique de la crise. Mais cette fuite en avant dans un processus qu’elles ne peuvent totalement maîtriser n’a rien d’irrationnel. Comme agent global de la reproduction du système, la classe capitaliste se divise en elle-même en différents acteurs qui examinent des situations, prennent des décisions, et agissent effectivement pour assurer la pérennité du système, contre d’autres acteurs, exploités et dominés, ne luttant immédiatement que pour se reproduire comme tels mais toujours conscients de ce qu’ils font dans les limites de ce qu’ils font. Autrement dit, les luttes potentiellement révolutionnaires des prolétaires ne sont pas plus agies par la contradiction de l’exploitation que toutes les mesures contre-révolutionnaires prises par les capitalistes. C’est au contraire la contradiction de l’exploitation qui n’a pas d’existence réelle – càd autre que purement logique – en dehors des luttes des prolétaires contre le capital. Et maintenant, la fuite en avant guerrière de la classe capitaliste en ses différentes fractions concurrentes n’est pas immédiatement la solution capitaliste à la crise, mais l’organisation actuelle de la reproduction du système, qui ouvre la voie à une éventuelle restructuration supérieure.

Dans la crise de la mondialisation américaine, la guerre a commencé il y a maintenant quatre ans, entre l’OTAN et la Russie en Ukraine. Il est peu probable que la guerre reste limitée à cette région du monde, si l’on considère, d’une part, l’importance économique et stratégique de l’Ukraine et pour les dirigeants américains et européens et pour les dirigeants russes et, d’autre part, l’extrême difficulté d’un compromis sur la base d’une neutralisation d’un État ukrainien territorialement et militairement diminué, comme le veut Poutine. Mais l’affrontement prolongé entre les deux armées pourrait bien se traduire, à l’intérieur des deux États, par des luttes allant au-delà des nombreux refus individuels de la mobilisation et de l’engagement sur le front, car les pertes en morts et blessés sont énormes de part et d’autre. Et si les possibilités de fuite à l’Ouest sont maintenant réduites du côté ukrainien tandis que les combattants sont achetés au prix fort du côté russe, les deux États ne sont sans doute pas capables de soutenir encore longtemps une guerre qui ravage leurs forces productives et leurs populations. C’est alors, dans le moment où les États russe et ukrainien sentiraient se radicaliser la résistance à la guerre dans leurs populations respectives, que le risque de son extension à l’Europe occidentale, par une attaque russe contre les États baltes et la Pologne ou par une attaque occidentale en Ukraine, serait le plus fort.

D’autre part, les tensions qui se manifestent déjà du côté de la Chine, du fait de l’agressivité américaine et japonaise face à l’expansion chinoise, pour­raient bien empêcher tout compromis entre les États-Unis et la Russie sur l’Ukraine. Depuis le retour au pouvoir de Trump, l’État chinois a montré sa détermination à résister à la grande offensive américaine, notamment par la grande parade politico-militaire qu’il a organisée à Pékin en septembre de l’année dernière, un mois après la rencontre au sommet de Poutine et Trump. De façon plus discrète, le Japon a manifesté sa détermination à résister à l’expan- sion chinoise en augmentant son budget militaire dans une proportion presque égale à celle décidée par les États-Unis. La superpuissance américaine, par la guerre qu’elle mène avec Israël contre l’Iran, vise la normalisation libérale du régime populiste et théocratique des mollahs et le contrôle du pétrole iranien, renforçant ainsi sa pression sur l’économie chinoise. Enfin, les États européens ont l’année dernière décidé de « réarmer » l’Union d’ici 2030. Toutes ces grandes manœuvres des États sont déterminées à la fois par les lois de la concurrence entre pôles d’accumulation capitalistes et par les luttes des prolétaires, même limitées à la simple défense de leurs conditions d’existence. Et leur détermination par les luttes des prolétaires est visible : en Europe, où la préparation des États à la guerre contre la Russie est censée délégitimer absolument les luttes sur les salaires et les droits sociaux liés au salaire ; aux États-Unis, où le soutien d’une partie des travailleurs nationaux à la résistance des immigrés à la police de l’immigration met à mal la vision d’une Grande Amérique unifiée derrière son Chef pour imposer au monde la paix américaine. À l’inverse, les difficultés éprouvées par les États dominant l’économie globale à faire régner l’ordre mortifère du capital à l’intérieur ne peuvent que se répercuter sur leur propension à faire la guerre à l’extérieur.

Mais pour bien comprendre le problème de la généralisation de la guerre, il faut aussi déterminer ce que les discours guerriers des puissances capitalistes en conflit mani­festent et occultent. Car ils manifestent qu’une grande guerre se prépare et que la puissance à briser d’abord – la Russie – a été désignée, mais occultent pourquoi et comment elle se prépare, contre les prolétaires du monde entier. J’ai montré pourquoi : en raison des contradictions de la mondialisation américaine, qui ont rendu le désordre insoutenable pour la classe capitaliste elle-même, car la mondialisation ne supporte pas de ruptures durables dans les flux d’investissements et les chaînes d’approvisionnement du capital. Pour montrer le comment, il faut préciser que le discours sur la guerre hybride, combinant aux opérations militaires des opérations visant les réserves financières et les infrastructures énergétiques ou informatiques de l’ennemi, tend à faire croire que la lutte entre puissances capitalistes pour la domination du monde serait devenue moins destructive et meurtrière. C’est faux, en raison de l’énorme augmentation de la puissance destructive de toutes les armes depuis qu’a été inventée l’arme nucléaire comme en raison de la destruction de moyens de production et de populations qu’implique même la guerre hybride. Mais si même c’était vrai, le caractère moins destructif et meurtrier de la guerre ne la rendrait pas moins contre-révolutionnaire, l’efficacité d’une restructuration s’effectuant d’abord par la guerre ne se mesurant ni en milllions de tonnes de décombres ni en millions de cadavres.

À présent, la contre-révolution capitaliste ne peut être, dans et par la guerre, qu’une restructuration supérieure de l’exploitation dont les modalités ne sont pas encore apparues. Et tant qu’une telle restructuration n’a pas commencé, contre des luttes qui seraient autrement plus larges et dures que les luttes récentes, il faut encore penser la communisation comme possible. Telles que nous pouvons les saisir maintenant, les conditions d’une telle restructuration sont une définanciarisation et une renationalisation partielle de l’économie, associées à de nouvelles combi­naisons sociales plus efficaces de la force de travail. Mais parce les formes qu’elle pourrait prendre ne sont encore que des hypothèses – englobement de la vie quotidienne dans le travail salarié ? mobilisation accrue des femmes à la fois comme travailleuses salariées et comme reproductrices de la force de travail ? utilisation massive de la technologie de « l’Intelligence » Artificielle économisant les salaires de nombreux cadres spécialisés dans l’analyse des données ? – nous n’avons pas besoin de les préciser. La seule certitude est que le système n’assurera jamais sa reproduction élargie sans exploiter efficacement le prolétariat et qu’il s’agira toujours pour les capitalistes de reproduire la force de travail totale nécessaire avec ses différentes qualifications particulières, quelles que soient les formes de sa mobilisation, et d’organiser une reproduction durable de leur domination, incluant une forme minimale de consensus.

4 – Face à la guerre qui vient : La connexion potentiellement fatale au prolétariat est celle qui s’effectue entre les difficultés de reproduction du capital global en ses différentes zones d’accumulation et la nécessité qui s’impose alors aux puissances capitalistes d’une sortie de crise aussi rapide que possible, même à travers une guerre mondiale. Si l’on considère cette connexion comme en train de se produire, il s’agit donc de penser comment des masses de prolétaires, actuellement divisés par leurs conditions matérielles d’existence (d’une zone du capitalisme à l’autre, mais aussi à l’intérieur de chaque zone), et de plus séparés par la division de genre et la racisation de la classe, peuvent être amenés à lutter ensemble à la fois contre la dégradation de leurs conditions d’existence et contre la guerre qui vient.

Et puisqu’il s’agit ici de la guerre capitaliste telle qu’elle est devenue depuis 1945, il faut d’abord préciser que celle qui se prépare maintenant, à la fois au niveau matériel (militaro-industriel) et au niveau idéologique (propagande militariste et brouillage informationnel), ne serait pas nécessairement l’autodestruction de la société capitaliste par l’emploi de l’arme fatale. Parce que c’est leur intérêt commun, les dirigeants capitalistes feront tout pour éviter l’escalade nucléaire ; mais éviter le pire ne dépend pas seulement de leur volonté, car la conduite de la guerre est aujourd’hui largement automatisée. Bien que très improbable, une telle escalade, qui détruirait la société capitaliste avec l’espèce humaine et la vie sur Terre, n’est donc pas absolument impossible. Il faut le dire pour pouvoir penser et agir efficacement contre la guerre qui vient, càd aussi contre la peur et son intériorisation désastreuse. Car si la guerre est, une fois qu’elle a éclaté, passage aux extrêmes de la violence capitaliste, sa préparation idéologique est déjà, en elle-même, passage aux extrêmes de la mise en condition des masses exploitées et dominées. Elle tend à paralyser toute tentative de résistance en soufflant alternativement le chaud et le froid et rendant ainsi presque irréelle la perspective d’une nouvelle boucherie mondiale dans un avenir proche.

L’après-Guerre froide a confirmé que les États ayant seulement la puis­sance économique ne comptent pas dans la lutte pour la domination mondiale et c’est encore plus vrai maintenant, alors que les États-Unis recherchent l’apaisement avec la Russie pour soutenir une tension accrue avec la Chine, qu’au moment de l’effondrement final du bloc socialiste, entre 1989 et 1991. C’est pourquoi les dirigeants de l’Union Européenne sont tombés d’accord pour « réarmer » l’Europe. En fait, depuis la formation des deux blocs capitalistes de la Guerre froide et la constitution de l’OTAN, entre 1945 et 1949, l’Europe n’a jamais été désarmée et s’est même dotée, en Grande-Bretagne et en France, de l’arme nucléaire. Elle n’a pourtant jamais été armée comme devrait l’être une puissance capi­taliste autonome à l’intérieur du système et doit donc maintenant se donner les moyens de cette autonomie face aux États-Unis.

Mais la préparation à la guerre fonctionne aussi à l’idéologie ; et l’idéologie ne se produit pas dans la vie quotidienne, par l’activité spontanée des individus se rapportant à leurs conditions de reproduction (famille, scolarisation, travail salarié). Elle est certes consommée dans la vie quotidienne, comme l’atteste n’importe quelle conversation courante, mais se produit dans des appareils à la fois immergés dans et distincts de la vie quotidienne. Au sens large, comme organisateur de la reproduc­tion nationale ou supra-nationale de la société capitaliste, l’État inclut ces appareils qui fabriquent le consentement populaire à la domination. Au sens strict, comme appareil coercitif-répressif unissant le pouvoir politique aux forces armées, il les exclut. (Pour bien saisir la différence, il suffit de se représenter ce que serait l’efficacité idéologique d’une institution comme la très consensuelle Sécurité Sociale si elle faisait partie de l’appareil coercitif-répressif de l’État, comme la police et l’armée : elle serait nulle.)

Dans son pur concept, la guerre moderne est réaffirmation violente de la domination du capital sur toutes les classes non possédantes de la société ; mais en pratique cettte réaffirmation n’est pas immédiatement violente et le réarmement militaro-industriel ne peut se faire sans réarmement idéologique. Maintenant, dans la conjonction brutale des contradictions du système (financiarisation / productivité de l’économie, globalisation de la production / intégration du prolétariat, déligitimation totale des luttes / organisation d’un consensus un tant soit peu durable), la transformation de la crise en guerre mondiale peut s’analyser ainsi.

Du côté du capital, les puissances en compétition – États-Unis, Europe, Chine, Russie – ne peuvent que se préparer à l’affrontement armé, en supposant que les bouleverse­ments sociaux inhérents à la guerre produiront les éléments d’une restructuration supé­rieure de l’économie globale. Cependant, cette préparation à la guerre ne consiste pas pour elles en l’élaboration de stratégies avec des buts politiques et des objectifs militaires parfaitement déterminés. C’est plutôt une direction donnée au déploiement ou – dans le cas de la Russie d’après l’URSS – à la simple préservation de leur puissance, sur la base de l’expérience qu’elles ont acquise durant et surtout après la Deuxième Guerre mondiale, à travers les trois guerres bien chaudes de la Guerre froide, en Corée puis au Vietnam et en Afghanistan. Et depuis la fin de la Guerre froide, à travers toutes les guerres dites régionales qui, d’Irak en Ukraine et de Syrie en Iran, n’ont pas été de si basse intensité qu’on le disait encore naguère.

À présent, le consensus bellliciste d’en haut n’implique pas nécessairement un parfait consensus belliciste en bas, comme le montrent les refus des dockers, en plusieurs ports d’Europe, de charger des armes à destination d’Israël ou d’Ukraine et les pour le moment timides opposi­tions des jeunes scolarisés à la propagande militariste en France et en Allemagne, ou encore les appels à constituer des comités de lutte anti-guerre venant d’Italie et de Grèce. Mais il implique du moins l’embarquement de masses de prolétaires dans la guerre projetée par les diri­geants capitalistes. Et cet embarquement s’effectue à la fois par la propagande pour la défense de la nation ou de la démocratie menacée et par le brouillage informationnel sur le cours actuel de la guerre, le second moyen étant à la fois moins repérable et plus efficace que le premier.

Pour le moment, la guerre ne peut devenir mondiale qu’à partir de l’Europe orientale et du Moyen-Orient. La première zone est a priori plus favorable à une rapide accumulation de capital, en raison des ressources énergétiques et minières de l’Ukraine et, plus au nord, de la Russie. La seconde manque d’un État industriel assez puissant pour stimuler vigoureusement l’accumulation, Israël n’étant qu’un petit dragon militaire bloqué dans quelques segments industriels hi-tech, et l’Iran n’ayant pas de classe capitaliste « normale », càd capable de faire de l’État son État. (Car l’État ne devient effectivement capitaliste qu’en se séparant du peuple, donc de la lutte des classes, pour mieux y intervenir.) Mais une troisième zone de guerre peut s’ouvrir à l’est et au sud-est de l’Asie, zone au contraire industriellement développée, dans la mesure où les États-Unis ne parviennent pas à bloquer totalement l’expansion chinoise, qui s’effectue à la fois par le contournement des investissements américains à l’étranger et par la production de marchan­dises plus haut de gamme contenant plus de survaleur.

Du côté du prolétariat, une résistance massive et résolue à la généralisation de la guerre ne peut se produire que dans et contre les limites des luttes des travailleurs pour se reproduire comme salariés, par toutes sortes d’écarts dont nous ne pouvons aujourd’hui  déterminer ni le lieu social ni la forme. Mais dans ces limites, la résistance des travailleurs les plus combatifs ne peut être d’abord qu’interclassiste et pacifiste. Par ailleurs, si l’on définit comme opposants potentiels à la généralisation de la guerre des masses de jeunes, encore scolarisés ou déjà rejetés par l’école, leur mobilisation massive ne produirait pas nécessairement un écart dans ces limites, car soumis à la propagande voire à la préparation militaire, ils ne comprennent pas pour autant pourquoi et comment la guerre est devenue nécessaire à la reproduction du système qui les appelle à risquer leurs jeunes vies pour sa défense.

En  même temps, du fait même de la préparation capitaliste à la guerre, qui aggrave encore partout les conditions de l’exploitation, des connexions peuvent s’établir dans et contre la division globale du prolétariat. Là où la guerre n’a pas encore commencé, en Europe de l’Ouest et en Amérique du Nord, entre les tra­vail­leurs luttant immédiatement pour leurs salaires et ceux qui luttent aussi déjà contre la militarisation de la société. Là où la guerre a déjà commencé, en Russie et en Ukraine, entre ceux qui résistent à la propagande belliciste à l’arrière et ceux qui désertent sur le front. Mais au Moyen-Orient, un mouvement des prolétaires et des classes moyennes paupérisées contre la guerre se développera bien plus difficilement à cause de l’ancienne fixation des luttes dans le cadre national et confessionnel. En Palestine, où les fractions islamistes, de Gaza au Liban, résistent encore à l’offensive israélienne ; ou en Iran, où le régime des mollahs, soumis à une seconde attaque américano-israélienne en même temps qu’à une forte pression d’en bas, lutte maintenant pour sa survie.

Globalement, le développement de luttes de masse contre la guerre est médiatisé par la radicalisation des luttes salariales, d’abord sur la base de leur segmentation catégorielle, genrée, ou raciale. C’est pourquoi nous, communisateurs, avons tout intérêt à montrer concrètement dans les luttes la connexion qui s’opère entre l’aggravation accélérée de l’exploitation et la préparation des puissances capitalistes à la guerre. C’est notamment faisable en Europe, où les travailleurs sont maintenant sommés par le FMI de ne plus revendiquer du tout. Il ne s’agit bien sûr pas pour nous de leur enseigner quoi que ce soit, et surtout pas la théorie de la communisation ! Il s’agit de discuter et d’agir avec eux sur une base aussi clairement anti-capitaliste que possible.

En somme, comme l’a montré TC dès 2005 dans sa théorie de l’écart, toutes les luttes contre le capital doivent désormais être pensées dans leurs limites inhérentes, comme produites dans et même par ces limites, synthétisées dans l’action du prolétariat comme classe de la société capitaliste. Et malgré la non-prolifération des luttes s’écartant de la simple défense de nos conditions de survie au centre du système, cette analyse reste aujourd’hui valide. Càd que le dépassement des luttes revendicatives commence dans les luttes revendicatives et que la fusion de toutes les luttes spécifiques – d’ouvriers, de femmes, de populations racisées, et maintenant de jeunes, appelés en priorité à combattre pour le capital – commence dans leur séparation de fait.

Conclusion : Les camarades « réalistes » m’objecteront sans doute que toutes ces explications ne rendent pas la communisation plus « crédible ». C’est vrai, mais encore une fois, il ne s’agit pas de croire en la communisation ; de plus, quelle révolution sociale est-elle jamais apparue comme possible avant d’avoir commencé à se produire ? Dans toute cette discussion sur la guerre,  j’ai supposé que celle qui s’annonce maintenant peut-être, paradoxalement, le « puissant régisseur » d’une rupture communisatrice. Je pense avoir montré que la perspective de la communisation se dégage de l’analyse du cycle actuel du capitalisme et que la communisation elle-même est la seule issue révolutionnaire : la destruction immédiate du capitalisme, sans transition par un quelconque pouvoir ouvrier. Maintenant, contre la généralisation de la guerre, cette destruction du système, identique à la production de l’immédiateté des rapports entre les individus dans une communauté humaine qui ne pose aucun rapport antérieur à reproduire – ni classes ni genres ni « races » – ne peut être que la fusion de toutes les luttes de ceux et celles d’en bas dans un mouvement communisateur. Alors que dans les pays centraux du système, les luttes contre l’aggravation continue de l’exploitation restent prises dans les limites des revendications salariales et démocratiques et les luttes contre la généralisation de la guerre dans les limites du pacifisme, une telle radicalisation n’est certes pas imminente. Si donc la rupture communisatrice dans les luttes ne se produit pas avant que la guerre devienne mondiale et si, pour parler comme Benjamin en 1940, nous n’en venons pas bientôt à tirer sur les horloges, la destruction du capitalisme risque fort d’être renvoyée au terme d’un cycle ultérieur de sa reproduction. Mais parce qu’il s’agit pour nous de détruire le temps abstrait du capital avec le capital lui-même, il n’y a pas pour autant de course de vitesse entre nous et eux. Au terme du cycle d’accumulation et de luttes actuel, la communisation se fera contre la guerre ou ne se fera pas.

FD

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