Quelques commentaires à propos du texte « Guerre et communisation » signé FD
Quelques commentaires à propos du texte Guerre mondiale ou communisation » signé FD
Ce texte peut être lu ici. dndf
« En tant qu’elle produit des rapports non aliénés entre individus à tous les niveaux de la vie sociale humaine, la destruction du capitalisme ne peut évidemment pas s’effectuer dans une guerre mondiale entre puissances capitalistes »
Nous abordons le cœur du texte de FD. Sans fétichiser la période 1917-1923, cette affirmation n’est pas évidente. Il peut se passer beaucoup de choses durant une guerre. Bien sûr, il ne s’agit pas d’une « guerre mondiale », mais l’Ukraine offre l’exemple d’un pays en guerre où un pouvoir à la corruption endémique est exposé à des manifestations, où le limogeage de ministres suscitent de massives oppositions, où le nombre de déserteurs explosent, où les conditions de survie sont imputées à des modes gestion opaques et corrompus, où la population des régions occidentales seraient prêtes à laisser les régions orientales dans l’orbite russe. De l’autre côté, on se demande pendant combien de temps encore la Russie (dont la capacité à mobiliser n’est pas évidente) va pouvoir soutenir son économie de guerre sans provoquer un effondrement aux conséquences imprévisibles des conditions de vie déjà pas brillantes.
La guerre n’est jamais un étouffoir de la lutte des classes qui peut même s’habiller de nationalisme face à un pouvoir capitulard (La Commune).
On peut également douter du point de départ présupposé par FD : une guerre mondiale. On peut supposer une guerre « au niveau mondial » qui en fait a déjà commencé, mais cela diffère de l’appellation « guerre mondiale ». On imagine mal une armée russe qui en quatre ans n’est pas parvenue à Kiev se lancer vers Berlin et Paris.
L’option nucléaire rend l’affrontement direct et total des grandes puissances peu réaliste. Les territoires proprement nationaux des grandes puissances sont en quelque sorte sanctuarisés. C’est sur les marges des blocs (Asie centrale, Taïwan, mer de Chine, les Corées, le Japon, la zone qui va de la Baltique à la Mer noire, la zone sahélienne), sur les routes terrestres et maritimes (Malaca, Panama, Ormuz, Bab el Mandeb, canal du Mozambique), sur la suprématie spatiale et le contrôle des réseaux et des lieux fournissant les matières premières nécessaires à leur fonctionnement, sans oublier la vieille nécessité de la sécurité alimentaire, que se jouent dès à présent une guerre qui ne peut que s’étendre. L’enjeu est une maîtrise de l’appareil productif mondial qui place les « vaincus » en situation à la fois autonome et subordonnée.
En outre, si l’on en revient aux causes de la crise de la mondialisation sous supervision américaine (crise de la déconnexion, voir TC 28) ce n’est pas une nouvelle hégémonie mondiale « unique » qui serait la « sortie de crise », mais la constitution de blocs autour de capitalismes nationaux plus ou moins « autocentrés » recréant une sorte de relation centre / périphérie qui pourrait être la « sortie ». Ce que même les États-Unis ont d’une certaine façon acté. Paradoxalement, l’administration Trump accélère la fin du moment unipolaire américain qui a suivi la chute du bloc soviétique et prend acte de l’existence d’un monde multipolaire fait de grandes puissances en tension (et en deal). En même temps qu’ils accentuent la vassalisation de l’Europe, les États-Unis reconnaissent l’existence d’un espace russe, de même il ne s’agit pas de détruire la Chine, la menace principale, mais de l’endiguer dans son expansion aussi bien géographique que technologique (voir Ukraine 22 et Brève histoire de la mondialisation … TC 28)
Ayant tergiversé dans la restructuration des années 70-80 (hormis la Grande Bretagne), économiquement, socialement, politiquement, militairement, culturellement, l’Europe est le « ventre mou » de ces affrontements : une « puissance » en décomposition : distancée dans la course à la tech, divisée et vassalisée par la politique américaine dans le même temps où de nombreux États même membres de l’UE sympathisent avec la Russie.
« Il ne s’agit pas de séparer la compréhension des luttes nécessaires contre la guerre de la compréhension des luttes non moins nécessaires sur le salaire et toutes les conditions de l’exploitation, donc d’analyser la guerre dans sa conjoncture, la crise de la mondialisation américaine.(…) l’enjeu de nos luttes est dès maintenant d’empêcher la généralisation de la guerre »
Nous avons vu que de « l’analyse de la guerre dans sa conjoncture », on ne déduit pas forcément une « Guerre mondiale ».
Quel est ici le sens de « nécessaire » ? : « qui ne peut pas ne pas être » le contraire de contingent, ou « il faut qu’elles existent, mais auront-elles lieu ? » (il est nécessaire de sortir le chien, sinon il pisse dans l’appart). Il semble que le second sens est utilisé ici sinon il s’agirait de plan sur la comète.
Tout cela frise la pétition de principe comme une sorte de feuille de route fixée à la lutte de classe. Il faut s’en tenir à ce qui existe. Dans le cours guerrier de la crise de la mondialisation américaine, les luttes opèrent majoritairement (dans le monde occidental) contre la globalisation sous l’idéologie de la citoyenneté nationale et du « peuple », ce qui est une sorte de « préemption » par la classe dominante des termes de la lutte des classes dans laquelle elle tient les deux bouts, engageant les prolétaires dans les méandres d’une restructuration éventuelle. Cependant l’affirmation du « peuple souverain » peut réserver bien des surprises, y compris celles d’une opposition aux guerres (voir Européennes 24, TC 28). En Amérique latine, l’effondrement des gauches à ouvert la voie à une adhésion populaire à un nationalisme paradoxal client des États-Unis. Les mesures prises par cette nouvelle génération de présidents ne peuvent qu’entraîner des luttes sociales et économiques se revendiquant toujours d’un nationalisme même non-paradoxal. L’annexe Sur les luttes au Bangladesh (TC 28, p.62) fait un peu le point sur la nature des luttes dans le « reste du monde ». La crise de la mondialisation américaine met à mal la tripartition zonale qui pouvait unifier le système, il en sort aux quatre coins du monde une extrême complexité de la configuration actuelle des luttes de classes où toutes sortes de contradictions, d’antagonismes et de conflits sont intriqués et se combinent. La crise économique qui touche le Bangladesh se répète dans les pays du « Sud » : au Kenya où des émeutes ont éclaté pour annuler la hausse des impôts exigée par le FMI ; au Pakistan, où le gouvernement s’est tourné pour la septième fois vers le FMI pour obtenir des fonds ; en Égypte, qui est au bord du défaut de paiement ; au Nigeria, où règne la faim ; en Argentine, etc. Il faut rappeler les soulèvements birmans de 2021. Dans un immense mouvement de « désobéissance civile » (les services et les banques sont bloqués, l’armée doit investir les hôpitaux pour briser la résistance des personnels et empêcher les soins aux blessés), les ouvriers/ouvrières, principalement du secteur textile tenu par des entreprises chinoises et les conglomérats économiques de l’armée, se mettent massivement en grève. Des dizaines d’usines sont incendiées : « À chaque mort une usine brûle », tel est le mot d’ordre des ouvriers (à 80 % des ouvrières). L’insurrection débute en mars 2021, en avril on compte plus de 600 morts. C’est tout un système de reproduction sociale y compris politique qui est attaqué. Nombre de travailleurs ne pouvant plus payer leur loyer (comme dans l’immense bidonville Hlaing Tar Yar, regroupant 700 000 personnes, essentiellement des migrant.e.s. intérieur.e.s), il s’ensuit un exode massif depuis les centres industriels vers les villages. Ce qu’il s’est passé au printemps 2021 en Birmanie/Myanmar est certainement une des luttes les plus emblématiques de notre période. En Iran les « Gardiens de la révolution » devront dépasser leur existence de capitaliste collectif au moment où la perspective des luttes ayant pour enjeu la constitution d’une démocratie laïque s’est effondrée.
C’est la question de la « jonction » entre production et reproduction qui est mise en jeu par ces luttes fragmentées et diverses. La Chine, l’Asie du Sud (jusqu’au Népal) et du Sud-Est, l’Amérique latine concentrent au mieux les ingrédients d’une fusion : importance des luttes ouvrières prises entre l’asystémie de la revendication salariale et son caractère intenable ; ampleur des mouvements sociopolitiques, situation charnière pour faire basculer et rendre totalement inopérante le zonage de la mondialisation, importance des mouvements de la petite paysannerie, étranglement des classes moyennes suite à un bref moment d’euphorie pour elles.
Ce n’est qu’à partir de tout cela que l’on peut concevoir la nature des luttes dans une guerre au niveau mondial qui a déjà commencé : Ukraine ; Israël-Iran-Liban ; Sahel ; Afrique centrale ; Soudan, Yémen, Birmanie.
« Quand les travailleurs plus ou moins stables et les chômeurs plus ou moins exclus du marché du travail, tout en continuant à lutter par la grève ou l’émeute pour la défense de leurs conditions d’existence, ne s’écartent guère de cette défense, que devient la perspective de la communisation dans le mouvement d’ensemble des luttes ? (…) les luttes porteuses d’une destruction révolutionnaire du système ne sont plus des luttes strictement ouvrières … »
L’expression « luttes porteuses de la destruction du système » est étrange dans la situation présente telle que FD l’analyse tout au long de son texte et telle que cette expression se relie à ces luttes de travailleurs qui « défendent leurs conditions d’existence ». Il faudrait qu’à l’intérieur de la lutte de classe celle-ci apparaisse comme sa propre limite (écarts, appartenance de classe comme contrainte extérieure) pour justifier ces « luttes porteuses … ». La perspective théorique de l’écart, de l’appartenance de classe comme contrainte extérieure, de lutter en tant que classe comme limite de la lutte de classe persiste, mais ce sont ses conditions d’apparition qui ont changé et qu’il faut redéfinir. C’est dans les contradictions inhérentes au « peuple souverain », au formatage des luttes sous la citoyenneté et la nation dans une atmosphère guerrière, et à celles dans la vie quotidienne : la VQ n’est pas ce qu’elle prétend être, elle se contredit dans la liberté du sujet comme prolétaire (TC 27, p.112), qu’il faut envisager cette perspective si on veut la sortir d’un pur développement des concepts.
Dans le texte de FD, la notion de « prolétariat » tente de résoudre le problème posé, dans la situation actuelle, par l’existence supposée de ces « luttes porteuses … ». Si le prolétariat existe, les luttes porteuses… » existent. Mais là FD a deux fers au feu. D’une part, « le prolétariat est la classe ouvrière en tant qu’elle devient révolutionnaire » (il s’agirait, selon FD, du « concept marxien », mais chez Marx la chose est loin d’être aussi simple, voir TC 27, p.284), FD ne dit rien sur la mécanique de ce devenir. Il ne dit rien sur cette mécanique parce que d’autre part il a une définition simplement « sociologique » de ce même prolétariat : « Il faut préciser la composition de ce prolétariat (…) autant une classe de travailleurs nécessaires à la reproduction de l’économie mais improductifs de capital qu’une classe de travailleurs productifs ; et qui inclut même, comme exclus, une masse énorme d’individus inemployables … ». Donc, le prolétariat existe en dehors même du « devenir révolutionnaire de la classe ouvrière ». Si le prolétariat existe comme « composition » et qu’il est aussi le « devenir révolutionnaire de la classe ouvrière » alors les « luttes porteuses de destruction » existent, mais le problème c’est qu’actuellement bien malin celui qui peut en désigner une (peut-être la Birmanie ou le Bangladesh ?).
L’affirmation selon laquelle : « la classe ouvrière est la seule classe autour de laquelle peut se former un mouvement communisateur » reprend (immédiatement à la suite) le thème du passage de la classe ouvrière au prolétariat. La classe ouvrière est la seule classe non pas « autour » (par une sorte de composition étendue) mais « à partir » de laquelle peut se former le prolétariat, elle n’est pas identique à ce dernier ni à son mystérieux « devenir révolutionnaire » qui s’apparente au fameux passage de « l’en soi » au « pour soi ».
On ne peut pas identifier la classe ouvrière et le prolétariat qui n’est pas un « donné » (dans l’objectivité des rapports de production) mais un procès. Le prolétariat est la recomposition toujours historique et conjoncturelle de diverses catégories sociales lorsque la classe ouvrière dans sa lutte se trouve confrontée à et affronte sa propre situation entraînant par là une polarisation sociale qui traverse toutes les catégories dominées de la société avec toutes les confrontations qui peuvent alors advenir. Le prolétariat c’est la classe ouvrière en contradiction avec sa propre existence, mais alors c’est une autre configuration de la lutte des classes qui se met en place, d’autres compositions qui retravaillent leur origine et leur cause. Le prolétariat est l’ensemble des pratiques et des recompositions sociales entraînées par ces dernières dans lesquelles, à partir de sa contradiction avec le capital et sur la base de sa propre contradiction à elle-même que la première contient (la contradiction entre surtravail et travail nécessaire est une contradiction interne du travail nécessaire), la classe ouvrière se remet en cause comme telle. Dans chaque conjoncture historique, le prolétariat se définit lui-même mais sur un fondement objectif, il est lui-même le devenir-sujet, c’est-à-dire la subjectivation de la contradiction incarnée par la classe ouvrière (voir les notes sur la « subjectivation »). Le prolétariat est un objet théorique, ce qui ne signifie pas « imaginaire ». Entre classe ouvrière et prolétariat on change de niveau : le terme de « prolétariat » signifie que l’on considère les contradictions du mode de production capitaliste non seulement en tant que telles mais comme produisant leur dépassement. En cela le prolétariat n’est pas une forme historiquement ultime dont on doit espérer et attendre l’apparition, il est une possible fonction présente dans la lutte de classe de la classe ouvrière.
« La suppression de l’exploitation et des classes n’est pas présupposée dans la définition préliminaire du MPC comme contradiction en procès… »
Si la suppression n’est pas présupposée, nous pouvons cependant définir le MPC comme contradiction en procès comme une tension à l’abolition de sa règle, ce qui nous donne la compréhension de son possible dépassement. A travers la baisse du taux de profit (un effet du capital comme contradiction en procès), l’exploitation est un procès constamment en contradiction avec sa propre reproduction : le mouvement qu’est l’exploitation est une contradiction pour les rapports sociaux de production dont elle est le contenu et le mouvement. Défini par l’exploitation, la classe ouvrière est en contradiction avec l’existence sociale nécessaire de son travail comme capital, c’est-à-dire valeur autonomisée et ne le demeurant qu’en se valorisant : la baisse du taux de profit est une contradiction entre les classes. La classe ouvrière est constamment en contradiction avec sa propre définition comme classe (si bien qu’elle doit la défendre) : la nécessité de sa reproduction est quelque chose qu’elle trouve face à elle représentée par le capital pour lequel elle est constamment nécessaire et toujours de trop : c’est la baisse tendancielle du taux de profit, la contradiction entre surtravail et travail nécessaire (devenant contradiction du travail nécessaire). En cela, la classe ouvrière / prolétariat (voir supra), comme l’écrit FD est une classe révolutionnaire en tant que classe du MPC.
L’exploitation est ce drôle de jeu où c’est toujours le même qui gagne (parce qu’elle est subsomption), en même temps et, pour la même raison, c’est un jeu en contradiction avec sa règle et une tension à l’abolition de cette règle. C’est l’objet comme totalité, le mode de production capitaliste, qui est en contradiction avec lui-même dans la contradiction de ses éléments parce que cette contradiction à l’autre est pour chaque élément une contradiction à soi même, dans la mesure où l’autre est son autre. Dans cette contradiction qu’est l’exploitation, c’est alors son aspect non symétrique qui nous donne le dépassement. Quand nous disons que l’exploitation est une contradiction pour elle-même nous définissons la situation et l’activité révolutionnaire du prolétariat (voir TC 24, Tel Quel). C’est ainsi que peut exister ce « moment de rupture » évoqué par FD. Cependant le « mouvement communisateur » n’est pas le moment où « toutes les luttes fusionnent », ou alors il faut expliquer la nature de cette fusion qui, tel quel, ressemble à une « convergence ».
Comme « fusion », il faut distinguer « moment de rupture » et « convergence ». C’est chaque particulier qui, à partir de lui-même, se surpassant dans son rapport aux autres particuliers, devient global et non une somme de particuliers qui s’additionnant constitueraient le « global ». Le global, en tant qu’ « unité de rupture » n’est pas une somme, une « convergence », bien qu’il suppose une multiplicité de luttes à tous les niveaux de la reproduction, et en résulte.
« Le prolétariat se connaît lui-même dans les luttes »
OK.
Aujourd’hui « il se connaît comme masse de travailleurs (…) les fractions du prolétariat en lutte n’en sont pas à se connaître comme classe contre toutes les classes, c’est-à-dire comme prolétariat communisateur ».
A nouveau, cela n’est pas sans ressemblance au passage de la « classe en soi » à la « classe pour soi ». Si la pratique révolutionnaire est bien une rupture et non une montée en puissance et une transcroissance, elle n’en est pas moins un dépassement produit. Actuellement, c’est à partir de contradiction au niveau de la reproduction (restructuration des années 70-80), de l’identité des crises de suraccumulation et sous-consommation, de la surdétermination des rapports de distribution sur les rapports de production, des luttes dans la VQ qui est la matrice où se combinent les éléments constituants les luttes, que l’on peut concevoir la notion de conjoncture et une perspective communisatrice comme rupture.
On peut dire que le prolétariat « se reconnaît comme classe contre toutes les classes » à condition de ne pas occulter qu’il est lui-même une polarisation / recomposition de l’objectivité structurelle des appartenances de classe.
« La résistance de ceux d’en-bas est encore trop faible pour forcer la classe capitaliste à restructurer le système. »
C’est exact est c’est ainsi que nous avons toujours abordé la question des restructurations non comme plan de la classe capitaliste mais comme construction au fil de l’eau à l’intérieur d’une phase intense de conflits de classe. On peut imaginer quelques linéaments d’une restructuration à venir (ce que fait FD à la fin de son texte), mais ici mon interrogation porte plutôt sur le processus des restructurations. Même s’il est difficile de séparer les deux (contenu et processus), on peut s’y risquer. Est-ce que notre conception des restructurations dans une période de « conflits intenses » est une loi de toute restructuration ? Est-ce que selon les contradictions existantes et sur la table, il peut exister divers types de procès de restructuration ? La question est ouverte et nous retrouvons la guerre.
« Tel qu’il apparaît dans la reproduction globale de ses conditions, le développement capitaliste est donc infini. Mais ce processus infini est une pure possibilité qui ne peut pas devenir effective, en raison de son caractère contradictoire. Concrètement, cela signifie que la reproduction par la classe capitaliste des conditions de l’exploitation fait toujours obstacle à la poursuite de l’exploitation.(…) une contradiction entre le prolétariat et le capital qui n’est pas indéfiniment reproductible. »
Cette contradiction n’est pas « reproductible » sous chacune de ses formes historiques, mais on ne peut pas en déduire pour autant que le « processus infini » ne peut pas « devenir effectif » à cause de cette contradiction qui est la dynamique même du système. Où est le point final de l’accumulation capitaliste ? La contradiction en procès est bien un procès. Et c’est bien parce que le capital récupère en lui la valeur comme sa contradiction qu’il peut être une suite infinie de restructuration.
« La lutte contre la guerre qui vient n’est donc pas un simple thème d’agitation pour les petits groupes révolutionnaires. Même si ça n’apparaît pas encore dans les mobilisations récentes, elle est objectivement liée à toutes nos luttes de masse contre le capital. »
OK, mais… Si elle est objectivement liée pourquoi n’apparaît-elle pas dans les « luttes de masses » ? Est-ce que ce n’est qu’une question de temps et qu’elle ne pourra qu’apparaître ? Il ne faut pas sous-estimer que la nature même de la crise de cette phase du MPC pose la nation et la citoyenneté comme le cadre « naturel » des luttes et du mécontentement. Après avoir personnellement assisté à un meeting de LFI, il me semble probable qu’une partie de leur campagne présidentielle soit orientée sur le thème de la paix contre la guerre et les dépenses militaires mais, en même temps, la citoyenneté et le « cadre protecteur de la nation » était omniprésents. En outre, où sont ces « luttes de masse » ? [ces notes sont rédigées avant les luttes de l’automne 2026]
« La guerre n’est pas, pour Marx, la simple continuation de la politique des États par des moyens certes violents mais qui ne changeraient pas les conditions de l’exploitation comme l’a cru Lénine (….) sans même entrevoir que les conditions de l’exploitation se transforment d’un cycle d’accumulation du capital à l’autre. ». FD écrit un peu plus loin : « une thèse absolument fausse : que la guerre ne change pas les conditions de l’exploitation. » Il y a une certaine ambiguïté dans la formulation : est-ce que la guerre est le vecteur d’un changement « des conditions de l’exploitation d’un cycle d’accumulation à l’autre » ou est-ce la guerre elle-même qui dans son propre cours est un changement des conditions d’exploitation ? Dans le premier cas il s’agit d’un changement de phases historiques, dans le second il s’agit des conditions particulières du fait même de la guerre. Les deux thèses sont exactes mais ne peuvent pas être traitées de la même façon. Il semble que FD ne fasse pas cette distinction comme le suggère la thèse de « la tendance à l’autonomisation de la guerre » qui renvoie à la seconde interprétation alors que la critique de Lénine renvoie, me semble-t-il, à la première.
« Mais pour Marx comme pour Clausewitz, la tendance à l’autonomisation de la guerre ne peut pas aller jusqu’à son terme ultime, la dissolution des buts politiques des États dans une orgie de massacres et de destructions sans fin. (…) Aucun des deux théoriciens n’a jamais supposé que la limite absolue de la guerre pourrait être la guerre elle-même. Non parce que n’avaient pas été produites de leur temps d’armes de destruction massive, nucléaires ou autres ; mais parce l’autodestruction de la société (qu’on la définisse comme civile-bourgeoise ou capitaliste) n’est pas un but politique. ».
Peut-il exister une « autonomisation de la guerre allant jusqu’à son terme ultime », c’est-à-dire « l’autodestruction de la société », la limite absolue de la guerre devenant alors la guerre elle-même. FD se charge lui-même dans le paragraphe suivant de réfuter cette hypothèse dans les circonstances actuelles : « la guerre tend à présent soit à maintenir soit à supprimer l’hégémonie américaine sur la reproduction élargie du système ». Nous sommes donc dans un cadre « classique », c’est-à-dire d’un « but de guerre » s’inscrivant dans un cadre de « poursuite de la politique », avec, en prime, l’exclusion des Européens de toutes les tractations qui toujours accompagnent le cours même des guerres.
La guerre représente le moment suprême des conflits, leur paroxysme, sans toutefois être d’une autre nature qu’eux : moment décisif de la totalité des conflits sociaux, politiques, économiques, culturels, idéologiques, y compris en étant une réécriture de la lutte des classes dont elle provient, la guerre les rassemble dans « l’élément de rupture » (Clausewitz) de la violence organisée.
L’hypothèse avancée par FD n’en demeure pas moins comme une option ou une éventualité. Mais cela suppose que le MPC, dans la guerre, dérape totalement de sa dynamique, c’est-à-dire la reconfiguration, pour tous, de l’exploitation telle que portée par la puissance devenue dominante et redistribuant les places. La guerre présente entre les États-Unis et l’Iran (malgré une évidente différence d’échelle par rapport à l’hypothèse de FD) peut servir d’exemple d’une certaine autonomisation de la guerre dans la mesure où le « but de guerre » est devenu indéfini. Mais alors chaque protagoniste cherche le moyen de s’en sortir au mieux possible de ses intérêts et non de pousser l’autonomisation « jusqu’à son terme ultime » et Israël même se tient relativement à l’écart de cette poursuite du conflit.
« …la généralisation de la guerre est le moyen de créer une situation dans laquelle seraient violemment expérimentées de nouvelles combinaisons sociales de la force de travail globale et, sur cette base, de nouvelles combinaisons politiques de la coercition et du consensus. »
En référence à l’ambiguïté relevée plus haut, ici c’est la guerre elle-même qui dans son propre cours est un changement des conditions d’exploitation. Il est exact que la guerre permet cela, mais il faut préciser que cette expérimentation est déterminée par les contradictions du cycle d’accumulation parvenu à ses limites et que le « moyen » se constitue et s’expérimente « au fil de l’eau ». Ainsi on peut lever l’ambiguïté. La guerre n’est pas un deus ex machina. C’est par la guerre issue des contradictions du cycle antérieur que sont « expérimentées de nouvelles combinaisons sociales … », etc.
« Contre l’anti-impérialisme des imbéciles (…) réaffirmer le primat de l’économie globale sur la politique impériale américaine, mais éviter ce faisant de tomber dans un économisme réduisant les grandes entreprises guerrières à un calcul du taux de profit moyen nécessaire à la relance de l’accumulation. »
On peut réaffirmer le « primat », mais sans oublier que ce même « primat de l’économie globale » s’incarne dans une puissance particulière et que la mondialisation fut, dans les années 1970, une sortie de crise économique et sociale impulsée par les luttes de classes aux États-Unis (voir Bürbaumer). FD poursuit par la nécessité théorique d’une désobjectivation de la « critique de l’économie politique ». Oui, mais cela ne dit pas comment on passe du « primat global » aux « entreprises guerrière particulières » Face au nationalisme expansif actuel des États-Unis dont les pratiques agressives le désignent comme la nouvelle figure de la « mondialisation occidentale », se dressent toutes les formes défensives de « souverainisme » national plus ou moins agrégées autour de quelques challengers comme la Russie et avant tout la Chine et ses propres visées expansives. C’est ainsi que la contradiction à surmonter entre la déconnexion et l’accumulation distribue ses termes. Aucun des États ou « blocs » ne représente un terme de cette contradiction, aucun n’est l’ « accumulation » ou la « mondialisation » et l’autre la « souveraineté nationale » ou la « bienveillance vis-à-vis de la force de travail » et de sa nécessaire reconnexion avec la valorisation du capital. Tous sont traversés par la même contradiction qui distribue les rôles dans les termes d’un affrontement géopolitique entre États et alliances d’États.
Les choses seraient très simples si les conflits et les guerres exprimaient directement les contradictions en jeu dans l’accumulation du capital et dans le mode de production en général. Mais tout cela n’existe qu’au travers de toutes les médiations de la reproduction du capital dont ses structures nationales et leur histoire. Les États, en tant que tels, poursuivent leurs buts propres et cette poursuite appartient entièrement à la reproduction et aux restructurations du mode de production capitaliste qui n’est pas une entité se reproduisant sans toutes ses déterminations qui ne sont pas des autodéterminations du concept mais qui font que les choses existent effectivement.
Pour aller dans le sens de FD, il est tout aussi faux de ramener une restructuration du mode de production capitaliste à un choc de volonté et de stratégie qu’à des acteurs considérés comme de simples agents. Dans le premier cas, l’évolution du mode de production capitaliste est ramené à un jeu d’intérêts et de rapports de forces, mais dans le second cas les lois générales du capital sont hypostasiées et deviennent dans leur abstraction même, le moteur de l’histoire qui n’est alors que leur réalisation. Dans les deux cas on considère les acteurs comme indéterminés, dans le premier la loi n’est que le résultat fortuit de leur interaction et de leur volonté, dans le second, ils ne sont que des fantoches manipulés par la loi ou par le concept. On peut dire que les termes de la contradiction se polarisent à condition de préciser l’élément dans lequel et par lequel s’effectue cette polarisation : l’affrontement entre États ou « blocs ». Cet élément est lui-même un effet de la nature de la contradiction à surmonter. Ce cadre national de l’État apparaît pour les classes dominées comme le lieu de la reconnexion possible et pour les classes dominantes comme la base de leur résistance et/ou selon leur statut et position, de leur expansion. La nation et la citoyenneté se trouvent mobilisées différemment des deux côtés.
Si nous voulons et pouvons envisager, à partir de la situation actuelle, ce que pourraient être « nos luttes » (je n’aime pas ce type d’expression : la production théorique est toujours décalée des luttes et de l’existence de la classe en général) vis-à-vis de la guerre c’est dans le cadre où « la nation et la citoyenneté se trouvent mobilisées différemment des deux côtés ». Nous ne pouvons pas en parler en général mais seulement spécifiquement dans une conjoncture particulière. Dans ce cadre spécifique c’est autour des contradictions inhérentes au « peuple souverain » que pourraient apparaître « nos luttes » face à la guerre. Par exemple, déjà sur la réorientation militaire des budgets nationaux. Trois pages plus loin, FD souligne justement que « … la préparation des États à la guerre contre la Russie est censée délégitimer absolument les luttes sur les salaires et les droits sociaux liés au salaire. ». C’est dans cette situation que les contradictions peuvent très rapidement apparaître : la déception populaire vis-à-vis du nationalisme affiché et pratiqué par la classe dominante qui ne peut manquer de revêtir pour le « peuple » une dimension de catastrophe sociale ; l’impossible occultation de ceux désignés comme « autres » et là présence/absence des femmes dans cette affirmation nationale. Les termes de cette situation, pour l’instant, totalement prédéfinis par le mode de production capitaliste et mis en œuvre délibérément par la classe capitaliste et son personnel politique peuvent contenir des antagonismes les sortant de leur prédéfinition. Si actuellement les contradictions sociales (« fondamentales ») sont politiquement surdéterminées, le « peuple souverain » peut réserver bien des surprises à ceux qui le mettent en œuvre et le préemptent comme opposition
« Et désobjectivant ainsi la critique de l’économie politique (…) nous montrons l’inadéquation de la notion programmatique de guerre de classe à la théorie de la communisation. »
Suit une exposition de la différence de la situation actuelle avec le « programme prolétarien » de la montée en puissance de la classe rivale du capital pour la gestion de la société. D’où l’affirmation selon laquelle « la révolution elle-même n’est pas une guerre entre deux armées dont l’une devrait finalement anéantir l’autre, mais la destruction immédiate de tous les rapport sociaux capitalistes, sans nulle transition par un quelconque pouvoir ouvrier. »
Cependant déjà le programmatiste Lénine écrivait en 1916 : « Croire que la révolution sociale soit concevable sans insurrections des petites nations dans les colonies et en Europe, sans explosions révolutionnaires d’une partie de la petite bourgeoisie avec tous ses préjugés, sans mouvement des masses prolétariennes et semi-prolétariennes politiquement inconscientes contre le joug seigneurial, clérical, monarchique, national, etc., – c’est répudier la révolution sociale. C’est s’imaginer qu’une armée prendra position en un lieu donné et dira : “Nous sommes pour le socialisme”, et qu’une autre, en un autre lieu, dira : “Nous sommes pour l’impérialisme”, et que ce sera alors la révolution sociale ! […] Quiconque attend une révolution sociale “pure” ne vivra jamais assez longtemps pour la voir. Il n’est qu’un révolutionnaire en paroles qui ne comprend rien à ce qu’est une véritable révolution. […] La révolution socialiste en Europe ne peut pas être autre chose que l’explosion de la lutte de masse des opprimés et mécontents de toute espèce. Des éléments de la petite bourgeoisie et des ouvriers arriérés y participeront inévitablement – sans cette participation, la lutte de masse n’est pas possible, aucune révolution n’est possible – et, tout aussi inévitablement, ils apporteront au mouvement leurs préjugés, leurs fantaisies réactionnaires, leurs faiblesses et leurs erreurs. Mais, objectivement, ils s’attaqueront au capital, et l’avant-garde consciente de la révolution, le prolétariat avancé, qui exprimera cette vérité objective d’une lutte de masse disparate, discordante, bigarrée, à première vue sans unité, pourra l’unir et l’orienter, conquérir le pouvoir, … »
Laissons de côté « l’avant-garde consciente » et la « conquête du pouvoir » …, comme dans ces textes entre avril et octobre 1917, la vision de la révolution par Lénine est celle d’une multiplicité de contradictions définissant une conjoncture jusqu’à l’unité de rupture.
Est-ce que pour autant l’on peut affirmer maintenant, à l’encontre du programmatisme, « l’impossibilité d’une stratégie révolutionnaire prolétarienne » ? Tout dépend de ce que l’on entend par stratégie. Durant la période programmatique la « stratégie » de la montée en puissance jusqu’à l’affrontement final de deux armées était toute théorique, aucun soulèvement prolétarien, aucune révolution ne s’est produit, durant cette période selon la stratégie affichée (comme l’avait bien vu Lénine durant la période évoquée plus haut) même s’il s’agissait toujours d’érection du prolétariat en classe dominante, de libération du travail et de transition (même dans les communes aragonaises).
Actuellement, nous revenons régulièrement sur la question « Des luttes actuelles à la révolution » : VQ, conjoncture, écarts, asystémie de la revendication, séquence particulière, les contradictions du « peuple souverain », lutter en tant que classe comme la limite de la lutte de classe. Il ne s’agit pas de stratégie au sens propre, mais nous définissons les termes d’un processus par lequel la communisation est possible. Dans « La théorie de l’écart » (TC 20), nous écrivons même qu’il s’agit de repérer et de promouvoir les dits écarts. Je reviens sur la notion de « dépassement produit » : l’aléatoire d’une conjoncture, malgré l’étymologie d’aléatoire, n’est pas simplement un lancement de dés. Nous n’avons pas de stratégie et il est exact que toute stratégie (qui, dans le programmatisme, n’était finalement qu’un discours) est devenue, même comme discours, impossible, mais c’est toujours avec une perspective que nous comprenons le cours du MPC et des luttes de classes et que nous nous y situons.
Revenons sur cette phrase : la révolution elle-même n’est pas une guerre entre deux armées dont l’une devrait finalement anéantir l’autre, mais la destruction immédiate de tous les rapport sociaux capitalistes, sans nulle transition par un quelconque pouvoir ouvrier. »
Que peut signifier « destruction immédiate » ? Bien sûr nous sommes d’accord sur l’absence de période de transition et de « pouvoir ouvrier », mais on ne peut pas faire l’impasse sur une certaine durée de la période révolutionnaire. Durée impliquant toutes sortes d’aller-retours, de conflits internes au procès de communisation. L’immédiateté peut durer quelque temps et s’effectuer au travers de toutes sortes de problèmes et d’affrontements. La pratique communisatrice est une conjoncture et par là-même aléatoire (voir les notes sur la lecture par Althusser de Machiavel), elle relève de tout un procès de subjectivation des contradictions objectives passant lui-même par toutes sortes de médiations. Dans ce cours, il peut y avoir des « stratégies » diverses et s’affrontant à l’intérieur du « camp prolétarien » s’inscrivant dans la lutte de classe générale contre la classe capitaliste et son économie comme destin. En fait, c’est une relecture (en ce qui concerne le procès communisateur) du Dix-huit brumaire (Marx) que nous avons à faire : les révolutions prolétariennes du XIXe siècle qui : « au contraire des révolutions bourgeoise se soumettent elles-mêmes à une critique permanente, ne cessent d’interrompre leur propre cours, reviennent sur ce qui semble déjà avoir été acquis, pour le recommencer une fois de plus, raillent sans complaisance les velléités, faiblesses et misères de leurs premières tentatives, semblent n’assommer leur adversaire que pour le laisser tirer du sol des forces nouvelles et se redresser encore grandi en face d’elles, ne cessent de reculer devant l’immensité chaotique de leurs propres buts (nous soulignons), jusqu’à ce qu’enfin la situation créée (idem) rende tout retour en arrière impossible et que les circonstances elles-mêmes (idem) lancent ce cri : « Hic rhodus, hic salta! » Voici la rose,ici tu dois danser ! [ici c’est Rhodes, ici tu dois sauter] » (Marx, Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, éd. Pléiade, œuvres politiques t.1, p.441).
« Autrement dit, les luttes potentiellement révolutionnaires des prolétaires ne sont pas plus agies par la contradiction de l’exploitation que toutes les mesures contre-révolutionnaires prises par les capitalistes. C’est au contraire la contradiction de l’exploitation qui n’a pas d’existence réelle – c’est-à-dire autre que purement logique – en dehors des luttes des prolétaires contre le capital. »
Cette idée de « luttes potentiellement révolutionnaires » est abordée par FD dès le début de son texte. Il écrit : « Une question brûlante : celle de savoir où va la lutte de classe du prolétariat qui est à la fois la dynamique de la reproduction et celle de la destruction du capitalisme ».
Dans ce « à la fois » se niche un problème : la lutte de classe n’est cette « destruction » seulement dans la mesure où à l’intérieur de son existence comme dynamique du système se creusent ou non des « écarts ». La phrase de FD suppose une nature et non une situation. De même on peut relever au début du texte la phrase suivante« Dans ce texte, par contre [la guerre c’est la paix sociale] la menace [de guerre mondiale] est traitée comme le problème actuel de la communisation. ». Il n’y a pas de « problème actuel de la communisation » dans la mesure où il n’y a pas d’actions communisatrices actuellement. La suite du texte ramène justement la question à la « perspective communisatrice ».
Laissons de côté les « luttes potentiellement révolutionnaires », le paragraphe cité plus haut relatif à la relation entre les « luttes des prolétaires » et la contradiction de l’exploitation comme « purement logique » tranche de façon trop catégorique la question théorique centrale de la relation entre « mouvement réel » et « formes d’apparition ».
Il est toujours vrai qu’« en dernière instance » les rapports de production commandent toutes les pratiques, les contradictions et les dynamiques sociales, on peut alors se demander de quelle importance peut être la réflexion sur les abstractions, les formes d’apparition, les idéologies. C’est très simple. Il ne s’agit pas de rechercher leur degré d’influence en efficacité ou, inversement, en masque et illusion sur cette « dernière instance », mais de considérer que les rapports de production n’agissent comme tels ni ailleurs, ni autrement que dans leurs formes d’apparition. Le mouvement réel n’est pas autre chose que la relation que les formes d’apparition construisent entre elles et non quelque chose se manifestant en elles, les agissant et parfois les rappelant à l’ordre. Personne ne vit, n’agit et ne lutte dans la pureté inexistante des rapports de production, ni les individus, ni les classes.
Les « apparences » étant la forme d’existence nécessaire du « mouvement réel », c’est ainsi que les classes (et leurs luttes) existent parce qu’elles sont elles-mêmes non pas introduites dans un milieu dont elles devraient s’accommoder, mais parce qu’elles sont elles-mêmes produites et existent dans tout le procès de reproduction et que leurs luttes transforment le « mouvement réel ». La position objective des classes dans une structure n’est, en soi, qu’une matière première.
Les rapports de production, concrètement (tels qu’ils sont vécus et sont des pratiques), c’est la relation entre elles de toutes les formes d’apparition. Inversement, il est exact que les rapports de production considérés en tant que tels ne sont qu’une abstraction utile. Ce qui signifie que nous ne pouvons avoir d’autre conception de la lutte des classes que comme un faisceau de déterminations des formes d’apparition.
Depuis la restructuration des années 1970-1980, le prolétariat est bien sûr toujours défini et mû par la contradiction qu’est l’exploitation. Si l’exploitation ne s’est jamais réduite à une simple équation (pl/v), dans le MPC tel que restructuré, elle se situe au niveau de la reproduction du rapport. L’exploitation est constituée de trois moments : le face à face du travailleur libre et du capital potentiel (capital en soi) ; la subsomption du travail sous le capital (ou transubtantiation) dans le procès de production immédiat ; la transformation de la plus-value en capital additionnel ou nouveau capital. Selon les périodes, chacun de ces moments donne à l’ensemble sa coloration. On peut avancer qu’en subsomption formelle le premier moment est la dominante, le deuxième moment durant la première phase de la subsomption réelle, le troisième pour la deuxième phase (au niveau de la reproduction du double moulinet). Une éventuelle restructuration consisterait, entre autre, en l’absorption par ce troisième moment des deux précédents (TC 27, p. 45-46, 139, 140-141).
C’est dans tout le processus logique qui mènent des rapports de production à l’idéologie et au sujet que se constituent les classes telles qu’engendrées par les rapports de production, mais qui ne peuvent en être un calque du fait de toutes les instances au travers desquelles la production est nécessairement reproduction.
Distinct des formes de manifestation, le « mouvement réel », n’est qu’un « objet de connaissance », il n’est pas autre chose, par exemple, que la relation des capitaux entre eux dans la concurrence : « Tous les éléments englobés dans la notion générale du capital, acquièrent une existence autonome [souligné par nous] et se manifestent dans la multiplicité des capitaux réels. C’est alors seulement que se développe largement la structure interne et vivante qui apparaît dans et par la concurrence. » (Marx, Fondements de la critique de l’économie politique, éd. Anthropos, t. 2, p. 10). Le fondement, la raison d’être de toutes les métamorphoses, c’est la production nécessairement reproduction, devenant autoprésupposition (formes d’apparition, fétichisme, idéologie, naturalisation, sujets) tout s’enchaîne à partir de là. Il faut produire les formes de manifestation comme telles : l’exploitation et les rapports de production avec la nécessité interne de leurs métamorphoses.
En fait, le mouvement réel est un pur objet de pensée quand il est conçu en soi et pour lui-même, ce qui est un moment conceptuel nécessaire, mais « seulement » un moment conceptuel, il n’existe pas ailleurs comme vérité occultée. Sinon, dans le concret effectif, celui de tous les jours, le mouvement réel ce sont les rapports de production existant dans le procès de leurs métamorphoses et, par là, l’interaction des formes d’apparition. C’est là dans ce procès que les rapports de production existent, et ils sont bien là. La grande majorité des écrits de Marx relatifs à la « critique de l’économie politique » – y compris Le Capital – est consacrée à dire que rien n’existe comme les choses « sont ». Répéter comme les choses sont c’est faire comme si la non-existence des choses comme elles sont n’était pas intérieure à ce qu’elles sont .
« Il est clair qu’à partir du moment où la plus-value a été rapportée à des éléments de production différents, particuliers – comme la nature, les produits, le travail – à partir du moment où elle se rapporte à des éléments de la production qui ne différent entre eux que matériellement, qu’à partir du moment où elle prend de façon générale des formes particulières, indifférentes les unes aux autres, indépendantes entre elles et régies par des lois différentes, son unité commune – la plus-value – et donc la nature de cette unité commune deviennent de plus en plus indiscernables et ne se manifestent pas dans l’apparence, mais doivent nécessairement commencer par être découvertes en tant que mystère caché. » (Marx, Théories sur la plus-value, éd.Sociales, t. 3, p. 572). La plus-value « ne se manifeste pas dans les apparences » comme une réalité existante dans ses « formes d’apparition », mais elle n’est pas ailleurs que dans ces « formes », c’est un « mystère caché qui doit être découvert [nous soulignons] ». A partir de là, nous pouvons passer au « concret de pensée » ou au concept.
Sans les « manifestations phénoménales » contradictoires au « mouvement réel », il n’y a pas de réalisation des « lois générales ». Mais il faut aller plus loin et dire qui sont les « agents » de cette « réalisation des lois générales ». Du fait même de l’indépendance produite et acquise des fonctions, dans un procès qui fait que les rapports de production sont nécessairement leur reproduction, les fonctions du procès de production assumées par des « supports » deviennent indépendantes et cette indépendance des fonctions devient l’indépendance des supports devenant par-là sujets animés par leur conscience, leur volonté, leur liberté, leur indépendance : c’est la lutte de classe.
On voit à quel point une révolution serait un saut qualitatif, une conjoncture, c’est-à-dire la conjonction plus ou moins aléatoire et accidentelle des formes de manifestations qui, dans le concret (l’immédiat de ce qui est vécu) produiraient, dans leur rencontre (leur connexion), l’abstraction du mouvement réel, comme leur concret, le concret même (le « mouvement réel »).
Est-ce à dire que le « mouvement réel » comme abstraction advient à l’existence, soudainement et comme à l’improviste ? Nous aurions alors remplacé la présence nécessaire mais « cachée » de l’abstraction dans les formes de manifestation (empirisme et idéalisme) par une présence tout aussi immédiate mais aléatoire. Qu’est-ce alors que le mouvement réel comme abstraction dans une conjoncture ? Sachant que nous ne sortons pas d’un bond hors des formes de manifestation dans « le vrai du mouvement réel », c’est alors, à l’intérieur des formes de manifestation et des abstractions qui leur sont inhérentes, que s’effectue leur propre remise en cause.
Les formes d’apparition produisent alors l’abstraction du mouvement réel comme leur concret. C’est-à-dire que ce qui apparaît ce n’est pas l’abstraction telle qu’en son concept et ayant frayé sa voie dans les aléas de l’existant. Et, si faute d’un autre terme nous continuons à parler d’abstraction ce n’est plus au sens utilisé jusqu’ici de « concret de pensée ». Nous pourrions oser l’expression de « pratique abstrayante » ou « abstractivante ». Ce n’est pas le « mouvement réel » comme abstraction ou concept qui advient, qui fait irruption, mais une pratique comme abstraction, dans la conjonction des formes d’apparition dans une multiplicité de terrains de luttes et un faisceau de contradictions.
Les luttes, « potentiellement révolutionnaires » (ou non), ne sont pas « agies » par la contradiction de l’exploitation, mais cette dernière a une existence réelle par laquelle sont constituées (informées) les « luttes des prolétaires contre le capital ». L’interaction des formes de manifestations quant à elle est réelle et non « purement logique ».
Revenons à la guerre
« Même si c’était vrai [le discours sur la guerre hybride moins meurtrière], le caractère moins destructif et meurtrier de la guerre ne la rendrait pas moins contre-révolutionnaire, l’efficacité d’une restructuration s’effectuent d’abord par la guerre ne se mesurant ni en millions de tonnes de décombres ni en millions de cadavres. (…) En tant qu’une telle restructuration n’a pas commencé, contre des luttes qui seraient autrement plus larges et dures que les luttes récentes, il faut encore penser la communisation comme possible. »
Précédemment, FD a présenté le processus de généralisation de diverses « entreprises guerrières » plus ou moins locales en « guerre totale ». C’est une hypothèse. L’enjeu que constitue la réorganisation d’une capitalisme mondial autour d’une puissance dominante peut également se jouer dans la multiplication des zones de conflits sans affrontements directs entre « grandes puissances ». Il faut rappeler qu’entre les États-Unis et l’URSS, ladite « guerre froide » a embrasé les quatre coins du monde, y compris l’Europe avec le « blocus de Berlin », les interventions soviétiques en Hongrie et Tchécoslovaquie (même si ce n’était pas le Vietnam).
Pour FD, la guerre annihilerait toute éventualité révolutionnaire. Sans vouloir rejouer 17 en Russie, 18 en Allemagne ou, à la suite de la guerre, 20 en Italie, pendant la guerre la lutte des classes continue. Quelques paragraphes auparavant, FD écrivait que les États russe et ukrainien pourraient sentir « se radicaliser la résistance à la guerre dans leur population respective ».
« … il s’agit donc de penser comment des masses de prolétaires, actuellement divisés par leurs conditions matérielles d’existence (…) peuvent être amenés à lutter ensemble. »
Nul n’a de réponse à cette question. On peut définir un processus de globalisation des luttes et de leur dépassement en mesures communisatrices, mais aussi construit que peut être ce processus, il demeurera conceptuel et ne dira rien sur son effectivité concrète et immédiate.
Comment la révolution peut surgir d’un monde où le « sujet révolutionnaire » est fragmenté, où les crises sont des combinatoires et où les luttes immédiates se jouent sur le terrain de la vie quotidienne et sous des idéologies citoyennes et nationales (si ce n’est un repli nationaliste) ? C’est un des principaux problèmes soulevés par TC 27 et 28.
Comment des sujets aux intérêts immédiats si divergents et hétérogènes peuvent-ils produire une abolition globale et unifiée ? Là aussi des pistes sont présentes dans les derniers n°de TC, mais formuler la question amène à « douter » des réponses qui en demeurent à « c’est très bien que cela se passe ainsi » (fabrication de la conjoncture, mesures communisatrices conflictuellement unificatrices). Nous n’avons plus l’unification préalable de la classe et nous critiquons la notion de « convergence des luttes ». La diversité des segments du prolétariat (dans son processus de formation : le prolétariat est une classe bizarre) se dissout directement dans l’activité révolutionnaire, mais le mécanisme de cette « alchimie » reste à formuler.
La communisation a été pensée comme un processus pas forcément immédiat et rapide mais nécessairement mondial. Or la « fin » de la mondialisation sous supervision américaine annonce le repli vers des capitalismes nationaux et des économies de guerre. Comment un mouvement de communisation peut-il s’étendre et s’universaliser dans un monde qui serait radicalement morcelé, militarisé et polarisé par de féroces nationalismes embarquant les « classes populaires » et préemptant les formes et les contenus de luttes ? La tripartition zonales et sa mise en abyme issue de la restructuration était (si nous pouvons en parler au passé …) un morcellement, mais, dans le même mouvement, c’était une forme d’unité au niveau de la valorisation du capital. Si le capitalisme se fragmente en blocs, les premières tentatives de communisation risquent d’être immédiatement enfermées dans des zones géographiques précises et enfermées dans leurs conditions spécifiques d’émergence : le « socialisme dans un seul pays » ou l’écrasement militaire. Il faut produire une théorie de l’extension révolutionnaire dans la nouvelle donne géopolitique face à sa menace ou peut-être même dans la guerre.
Dans le cours de son texte, FD ouvre une piste :
Ensuite : « Dans un système d’exploitation restructuré qui partout pose toujours plus le travail comme de trop mais toujours de façon inégale à l’intérieur de chaque zone d’accumulation comme d’une zone à l’autre, le prolétariat ne peut que défendre ses conditions d’existence, fraction par fraction [je souligne], contre chacune des attaques particulières qu’il subit. Et cette défense même détermine toutes ses luttes comme lutte en tant que classe, ne tendant donc immédiatement qu’à sa reproduction dans le système. »
Donc la question de l’unité. Ce qui est important ici c’est que la question de l’unité est posée sur la base d’une activité identique dans toutes les fractions : la défense de ses conditions d’existence. A partir de ce que pose FD, il faut déduire que finalement le fractionnement résulte d’une certaine « identité » des pratiques. Mais cette identité des luttes est la base même du fractionnement et son résultat. Ce qui est plus ou moins l’unité de la classe est construit par et dans son fractionnement.
« … cette préparation à la guerre ne consiste pas pour elles [les puissances en compétition] en l’élaboration de stratégies avec des buts politiques et des objectifs militaires parfaitement déterminés. C’est plutôt une direction donnée au déploiement … »
Peut-être pas « parfaitement déterminés », mais déterminés cependant, même si le cours de la guerre crée de nouvelles déterminations, introduit de nouveaux paramètres. Ces conditions qui changent sont elles-mêmes déterminées par le but général. FD poursuit par une claire analyse des zones à partir desquelles la guerre peut devenir mondiale, même si ce devenir mondial est loin d’être inéluctable ou même probable. Quant aux oppositions prolétariennes, comme l’indique FD, elles sont timides. Il y a cependant une étrange appréciation relative à la « mobilisation des jeunes » dont la limite serait qu’« ils ne comprennent pas pourquoi et comment la guerre est devenue nécessaire à la reproduction du système. ». Qui, dans une mobilisation massive contre une guerre se mobilise à partir de cette « compréhension » ?
« En même temps, du fait de la préparation capitaliste à la guerre, qui aggrave encore et partout les conditions de l’exploitation, des connexions peuvent s’établir dans et contre la division globale du prolétariat. »
Les types de connexion envisagés par FD sont parfaitement de l’ordre du possible, de même lorsqu’il écrit : « Globalement le développement de lutte de masse contre la guerre est médiatisé par la radicalisation des luttes salariales … ». Même s’il eut été préférable d’écrire : « le possible développement de luttes de masse contre la guerre peut être médiatisé par la radicalisation des luttes salariales. »
« C’est pourquoi nous, communisateurs, avons tout intérêt a montré concrètement dans les luttes la connexion qui s’opère entre l’aggravation accélérée de l’exploitation et la préparation des puissances capitalistes à la guerre. (…) Il s’agit de discuter et d’agir avec eux sur une base aussi clairement anticapitaliste que possible. »
C’est parfait, mais comment, avec quels moyens ? Comment dépasser le vœux pieux ou la déclaration d’intention ?
« … j’ai supposé que celle [la guerre] qui s’annonce maintenant peut-être paradoxalement, le « puissant régisseur » d’une rupture communisatrice. »
Oui, mais on retrouve une ambiguïté qui parcourt le texte : le « puissant régisseur » agit-il seulement avant la guerre, dans sa préparation, ou également celle-ci commencée ? Je pense que la guerre n’arrête pas les « choses ». De son côté, dans son dernier paragraphe, FD semble considérer que « si la rupture communisatrice dans les luttes ne se produit pas avant que la guerre devienne mondiale », alors les carottes sont cuites comme Benjamin au pays des anchois.
Nous savons plus ou moins que la question de l’intervention que soulève FD est une question qui ne sera jamais résolue, toujours ouverte. Nous pouvons au mieux ne pas en rester à des généralités et la situer dans les dynamiques actuellement existantes ou possibles sans grandes extrapolations.
Dans les dynamiques possibles actuelles, je vois
- les failles internes du populisme et du nationalisme et du langage citoyen dans lequel se formule et se désigne les luttes. Le « peuple souverain » peut réserver bien des surprises aux classes dominantes (voir TC 28 Européennes 2024).
- La crise du travailleur libre, une faille à l’intérieur de la vie quotidienne telle que construite par la métamorphose des rapports de production. Le capital a investi la liberté formelle du travailleur (voir TC 27).
- L’interclassisme comme un bouillon de culture dans lequel mûrissent les contradictions de classes.
- Les luttes « ordinaires » quotidiennes sur les lieux de travail visant au-delà du lieu de travail les catégories de la reproduction ( voir Birmanie, Bangladesh).
En résumé : dans la vie quotidienne, selon la place que vous occupez dans la reproduction des rapports de production, la liberté, l’égalité, le sujet, la personne, le contrat deviennent des « arnaques » de la structure. Comme l’impression d’avoir été floué, et, à ce moment là, la structure qui, comme la substance, n’est que la somme de ses attributs vacille.
R.S
Juillet 2026
