Iran : « Qui a payé le prix de cette paix, et qui a bénéficié de ce changement dans le rapport de forces ? »
Texte d’un camarade vivant en Iran transmis le 15 juin par un camarade en exil.dndf
« Bilan sommaire d’une année »
1. Conformément à une tradition bien établie à la Maison-Blanche, une fumée blanche s’est élevée dans le ciel pour annoncer le règlement pacifique d’un nouveau conflit dans le monde, afin que chacun sache à quel point les responsables politiques américains sont éloignés de tout esprit belliqueux, de la guerre et de l’effusion de sang, et combien ils ne recherchent rien d’autre que la tranquillité des peuples les plus divers ! Qu’on les félicite pour un tel attachement aux protocoles diplomatiques et à l’application scrupuleuse des rituels de paix et de réconciliation.
Une année s’est désormais écoulée, de khordad 1404 à khordad 1405 (juin 2025 à juin 2026) ; une année durant laquelle se sont produits deux guerres — l’une de douze jours, l’autre de quarante jours — ainsi qu’une révolte aveugle. Cette paix et cette concorde, symbolisées aujourd’hui par une fumée blanche et une signature numérique, quel bilan ont-elles laissé derrière elles ?
2. Le bilan économique est probablement vertigineux. La destruction des habitations, des infrastructures, des centres de production, des installations énergétiques, des réseaux de transport ainsi que des zones urbaines et industrielles a engendré des coûts qui pèseront sur la société pendant de longues années.
L’évaluation précise de ces dommages doit être laissée aux spécialistes, mais même les estimations les plus prudentes évoquent des pertes matérielles directes comprises entre 30 et 80 milliards de dollars, et des pertes économiques totales — en tenant compte de la récession, de l’inflation, de la baisse de la production, de la fuite des capitaux et du recul de l’investissement — situées entre 100 et 300 milliards de dollars.
La véritable signification de ces chiffres ne se résume pas aux ruines visibles. Elle se trouve aussi dans les années qui seront consacrées à la reconstruction, dans les projets qui ne verront jamais le jour et dans les opportunités perdues pour toute une génération.
3. Le bilan humain est lui aussi relativement clair : entre 4 300 et 4 600 morts et au moins 16 000 à 18 000 blessés. Et cela ne concerne que les victimes directement liées aux guerres. Si l’on y ajoute les morts et les blessés de la révolte du mois de Dey, l’ampleur humaine de la catastrophe apparaît plus nettement encore.
Mais même ces chiffres ne disent pas toute la vérité. Derrière chaque nombre se trouve une famille qui a perdu un être cher, un enfant devenu orphelin, ou une personne condamnée à vivre toute sa vie avec un handicap ou un traumatisme psychologique.
4. Pourtant, la dimension la plus importante de cette histoire n’est ni économique ni humaine ; c’est le bilan politique. Car les pertes matérielles peuvent être réparées, même difficilement, et les ruines peuvent être reconstruites. En revanche, les transformations de l’équilibre des forces politiques et sociales laissent parfois des conséquences bien plus durables.
Jusqu’en juin 2025, au moins au niveau de la société, le rapport de forces semblait favorable aux mouvements civiques. Le mouvement des femmes, les protestations ouvrières, les rassemblements de retraités, les revendications des enseignants et d’autres formes d’action collective étaient parvenus, chacun dans son domaine, à imposer une partie de leurs demandes au pouvoir.
Le climat social était tel que, même lorsque les autorités ne souhaitaient pas céder, elles se voyaient contraintes de reculer sous la pression de l’opinion publique et des réalités sociales. Plus important encore, ces revendications diverses étaient en train de trouver un langage commun, et une certaine convergence sociale, certes fragile et dispersée, commençait à prendre forme.
Mais les deux guerres et la révolte de Dey ont interrompu ce processus. L’espace public est passé du terrain des revendications civiques à celui de la sécurité et de l’urgence. En temps de guerre, les États disposent toujours d’une plus grande marge de manœuvre pour restreindre les libertés politiques, et toute opposition peut être présentée comme une menace à la sécurité.
Le résultat fut que les mouvements civiques, auparavant pleinement présents dans la vie sociale, furent relégués à la périphérie. Le nombre d’arrestations et d’exécutions augmenta, le contrôle sécuritaire se renforça, la présence dans l’espace public devint difficile, voire impossible dans de nombreux cas, et de nombreux réseaux d’action civique se désagrégèrent ou adoptèrent une posture défensive.
Sous cet angle, le principal succès des forces réactionnaires de tous les camps impliqués dans la guerre est peut-être précisément celui-ci : avoir déplacé la société du terrain des revendications sociales et civiques vers celui de l’urgence, de la sécurité et de la survie.
Dans un tel contexte, les questions relatives aux droits des femmes, aux salaires des travailleurs, à la situation des enseignants, aux libertés civiques ou aux revendications démocratiques sont facilement reléguées au second plan et remplacées par la logique des « circonstances exceptionnelles ».
5. Si l’on devait résumer le bilan de cette année en une seule phrase, on pourrait dire que la société n’a pas seulement payé un lourd tribut économique et humain ; elle a également perdu une partie de la position politique que les mouvements civiques avaient conquise au prix de grands efforts au cours des années précédentes.
La guerre a pris fin, la fumée blanche s’est élevée et les accords ont été signés. Mais la question essentielle demeure :
Qui a payé le prix de cette paix, et qui a bénéficié de ce changement dans le rapport de forces ? »

