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Contrôle social total

« Toujours ces yeux inquisiteurs qui surveillaient en permanence, chez soi ou dans la rue, au travail ou à la cantine, dans la salle de bain ou dans la chambre, nuit et jour : il n’y avait nulle intimité possible. »
George Orwell, 1984.

Plus personne ne doute que nous sommes tous surveillés, observés et fichés. Dans les rues, au marché, dans les autobus, à la banque, dans le métro, au stade, dans les parkings, les centres commerciaux, les routes, les aéroports… quelqu’un nous regarde par le trou des nouvelles serrures numériques. De multiples réseaux de surveillance nous traquent à travers la planète, le regard perçant des satellites nous poursuit depuis l’espace, les pupilles silencieuses des caméras nous contrôlent dans les villes, le système Echelon [1] filtre et examine nos messages électroniques et nos communications téléphoniques (y compris les SMS ou les textos), et les puces d’identification par radiofréquence (RFID) [2] dénoncent notre profil de consommateur.[print_link]

Chaque usage de notre ordinateur, d’Internet (Google, You Tube, MySpace, Skype, Twitter, etc.) ou de notre carte de crédit laisse des traces ineffaçables qui livrent notre identité, nos relations, nos déplacements, nos idées, nos options politiques, nos goûts et nos passions même les plus intimes… La vieille crainte de George Orwell s’est accomplie qui nous paraissait pourtant utopique et excessivement paranoïaque [3].

L’équilibre nécessaire entre liberté et sécurité a été brisé. Dans nos modernes démocraties, sous le louable prétexte de vouloir protéger l’ensemble de la société, les autorités ont tendance à voir en chaque citoyen un délinquant virtuel. La guerre contre le terrorisme – préoccupation dominante en matière de sécurité intérieure au cours de la dernière décennie – a fourni un impeccable alibi moral et favorisé l’accumulation d’un impressionnant arsenal de lois et de dispositions qui permettent désormais de mettre sur pied un projet de contrôle social intégral.

Cela tombe à pic, parce que la crise économique attise le mécontentement social. Lequel pourrait, ici ou là, s’exprimer sous la forme d’émeutes ou de révoltes. Pour les réprimer et soumettre les meneurs, les pouvoirs disposent aujourd’hui d’armes bien plus sophistiquées que les seules matraques des forces de l’ordre, les grenades lacrymogènes ou les lances à eau. Les « progrès » techniques dans les domaines de la surveillance électronique leur fournissent une fort efficace artillerie de la vigilance.

« Il y aura moins d’intimité, moins de respect de la vie privée mais plus de sécurité », nous dit-on. Et au nom de ce nouvel impératif catégorique, un régime de domination que l’on peut qualifier de « société de contrôle » s’installe dans nos pays, de manière progressive et indolore [4]. Avec une particularité très différente des précédentes « sociétés disciplinaires » qui confinaient les « antisociaux », les déviants ou les rebelles dans des lieux clos (prison, bagne, maison de correction, asile). La société de contrôle enferme les suspects (c’est-à-dire presque tous les citoyens) à l’air libre, dehors, mais les maintient sous guette constante, sous filature continue. A l’aide parfois de mouchards qu’ils ont eux mêmes librement acquis : ordinateurs, téléphones portables, agendas électroniques du type Palm, titres de transport, toutes les cartes à puce, localisateurs GPS, etc. Ou au moyen, d’autres fois, de systèmes dissimulés et embusqués qui épient ou pistent les mouvements de chaque personne, comme les radars des routes ou les caméras de vidéosurveilance.

Celles-ci se sont multipliées à tel point que, au Royaume Uni par exemple, où plus de quatre millions (une pour quinze habitants) ont été installées, un individu peut être filmé jusqu’à 300 fois par jour… Et les nouvelles caméras Gigapan à ultra haute définition – plus d’un milliard de pixels – permettent, en une seule photographie et au moyen d’un vertigineux effet de zoom à l’intérieur même de l’image, le fichage biométrique du visage de chacune des milliers de personnes présentes dans un stade, une manifestation ou un meeting politique [5].

Bien que toutes les études sérieuses aient démontré la faible efficacité de la vidéosurveillance, cette technique reste plébiscitée par les médias qui ne cessent d’en vanter la fiabilité. Conséquence, une grande partie de l’opinion publique a fini non seulement par accepter de s’y soumettre mais par en réclamer davantage.
Profitant de cette docilité et de la paranoïa antiterroriste qu’ils ont eux mêmes encouragée, certains gouvernements en ont profité pour constituer de véritables bataillons d’indicateurs civils volontaires. Ainsi, le ministère de la Justice des Etats-Unis avait lancé, en 2002, sous la présidence de George W. Bush, l’Operation Tips (tuyaux, renseignements) pour transformer en indicateurs plus d’un million de travailleurs dont la spécialité les conduit à entrer chez les gens (plombiers, maçons, serruriers, électriciens, antenniste, gaziers, jardiniers, etc.) qui devaient prendre contact avec la police s’ils remarquaient un quelconque signe suspect.

Passer d’une société informée à une société d’informateurs, c’est le but du projet que vient de lancer la Texas Border Sheriff ‘s Coalition qui a fait installer quinze caméras de vidéosurveilance le long de la frontière entre le Texas et le Mexique dans des endroits isolés et stratégiques. Les caméras sont connectées à Internet (www.blueservo.net) et toute personne à travers le monde, confortablement installée devant son ordinateur, peut espionner sans risque les aires désertiques du Texas ou les rives du Rio Grande. Si elle voit passer un migrant clandestin, elle peut le dénoncer en adressant un simple courrier électronique. Quelque trente millions d’individus, dans plusieurs pays, ont déjà accepté la fonction d’informateur volontaire de la police texane des frontières. Avec l’aggravation de la crise économique et la montée de la xénophobie que cela entraîne, il est facile d’imaginer que si les autorités installaient en Europe, le long des côtes de la Méditerranée, un système semblable de caméras reliées à Internet pour traquer l’immigration illégale, le nombre d’indicateurs civils volontaires battrait des records.

Car l’une des perversions de l’actuelle société de contrôle est bien celle-là : faire que les citoyens soient, en même temps, surveillés et surveillants. Chacun doit épier les autres, pendant qu’il est lui-même espionné. Dans un cadre démocratique où les individus sont convaincus de vivre dans la plus grande liberté, on assiste ainsi à la réalisation de l’objectif maximal des sociétés totalitaires.

Notes

[1] Système planétaire d’espionnage des appels téléphoniques et du courrier électronique, mis sur pied par l’Agence de Sécurité Nationale (NSA) des Etats-Unis.

[2] Dont sont désormais équipées beaucoup de produits de consommation courante ainsi que nos documents d’identité.

[3] Le roman 1984 de George Orwell, écrit en 1948, voulait dénoncer le régime de surveillance stalinien (comme l’a fait le film allemand La Vie des autres, 2007, de Florian Henckel von Donnersmarck) par opposition au modèle occidental « de démocratie et de liberté ».

[4] Lire Armand Mattelart, La Globalisation de la surveillance, La Découverte, Paris, 2007.

[5] Voir absolument, par exemple, la photo de la cérémonie d’investiture du Président Barack Obama :
http://www.gigapan.org/viewGigapan.php?id=15374&window_height=920&window_width=1660

par Ignacio Ramonet

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