Déambuler sans repos

Dernier texte mis en ligne par nos camarades de « il lato cattivo » http://illatocattivo.blogspot.it/2015/02/lorganizzazombie.html

L’organizzazombie

Il Lato Cattivo

[ febbraio 2015 ]

De temps en temps, à intervalles plus ou moins irréguliers, surgit  une bande de tristes lurons – poussés souvent pas des lectures hâtives, mais aussi par le fait de s’être imprudemment auto-investit  du rôle de guide de la révolte prolétarienne (un peu à la manière du mandat divin des souverains de l’ancien régime) s’entraînent à la critique de  ce qui leur paraît indubitablement  un grand péril contre-révolutionnaire à la solde de la bourgeoisie : la théorie de la communisation. C’est donc au tour de DemeD, publication de l’Instituto Onorato Damen qui dans son n° de Janvier 2015 commet un curieux article : la communisation entre théorie et pratique, idéalisme et évanescence. Nous le publions intégralement sur notre site, non seulement pour partager avec nos lecteurs notre hilarité, mais aussi pour monter quel excellent exemple de décomposition touche le courant qui l’a produit. Nous ne réagirons pas à cet article par une critique, vu le ton et le contenu ce serait lui faire trop d’honneur,  mais par quelques réflexions en marge sur le drame trop ignoré par les institutions, la société civile et les média, le futur zombie dans la société contemporaine qui vaut comme réplique à tous les Institut Onorato Damen d’hier, d’aujourd’hui et demain. Des séries télévisées comme  Deathset,  The Walking Dead  ou encore des films comme la Nuit des mort-vivants ont déjà abordé le sujet. Mais le problème des morts-vivants qui errent dans nos cités va encore, une fois de plus, se heurter au mur de l’indifférence. Ceci est encore plus vrai pour les organisations –organisations et regroupements politiques de zombies à prétentions révolutionnaires –qui languissent aux marges de la société . Mais il est temps de soulever la question ! Malgré tout, ils sont (furent) des humains eux aussi !

S’entrainer pour survivre

Ce qui caractérise le plus la condition de zombie c’est le fait de déambuler sans repos et surtout dans le but de sa propre perpétuation. La vie des organismes animaux – humains y compris – est cadencée par un rythme fait d’activité et de repos, sommeil et veille, moments d’intenses pertes d’énergie et des moments de récupération de l’énergie perdue. Dans le règne animal ces processus interviennent de manière différente, en fonction des espèces et de leur organisation métabolique : quelques animaux comme l’ours brun ou le blaireau entrent en léthargie pour plusieurs mois par an ; l’homme, par contre, exige de se reposer quotidiennement. Comme on le sait, c’est un impératif de notre organisme de la naissance à la mort, laquelle survient alors que la régénérescence cellulaire ralentit jusqu’à son épuisement, et la désintégration des tissus atteint un stade ainsi avancé qu’il entame irrémédiablement les fonctions vitales (la respiration, la circulation sanguine, etc.). Peu ou rien de tout cela ne vaut pour le zombie : il n’est pas à proprement parler vivant ni vraiment mort, son existence n’est pas autre chose qu’un état de mort potentielle permanent. Cela ne signifie pas que ce malheureux ne peut déployer d’intenses efforts, au contraire : comme on le sait, le zombie se nourrit de la chair et du sang des vivants (avec une certaine préférence pour le cannibalisme) et ses déplacements sont surtout motivés par ses insolites habitudes alimentaires. ; dans sa chasse il n’hésitera pas à s’investir totalement pour assouvir ses appétits. Mais la satisfaction sera de courte durée : ses besoins sont totalement compulsifs. Le zombie, par définition ne peut trouver la paix.

 

Ces quelques notions bien acquises, passons directement à la description des organisazombies. Marx écrit : tel est l’individu, telle est la communauté ( Glose à James Mill). Ici, encore une fois, la formule du Maure de Trêves se révèle juste, parce que ce qui vaut pour le zombie singulier vaut pour son incarnation sociale, l’organisazombie.

L’organisazombie  ne se caractérise pas, par la force des choses, par une orientation politique spécifique : elle peut  être un petit regroupement marxiste, ou bien une fédération anarchiste ; elle peut émaner d’un comité exécutif ou, au contraire, avoir des prétentions « horizontalistes » ( pourtant,  les hiérarchies les plus dangereuses sont celles qui se veulent informelles et donc les plus incontrôlables). De toutes façons, être distinctif c’est le fait que théorie, réunion, activité politique, coordination, etc., ne sont rien d’autre que la doublure d’une seule et unique réalité essentielle : sa propre perpétuation. Elle se poste d’autant plus facilement « au service » de la lutte des classes  (ou des exploités), que l’existence de la lutte des classes sert de simple justification à son existence et sa permanence.

L’organisazombie a quelques fois (pas toujours) un passé glorieux à porter. Mais comme le passé glorieux d’un homme ne l’empêche pas de finir sous terre une fois mort, celui d’une organisation ne garantit rien de son présent ni de son futur. Triste vérification de la dialectique : chaque chose se transforme en son contraire – c’est partiellement vrai pour l’organisazombie qui survit à sa propre mort. La force d’inertie est quand même une force.

Perdre des morceaux sur la rue

Comme nous l’avons vu, les zombies sont en permanence affligés du processus de décomposition qui normalement intéresse les organismes biologiques après la mort. Mais puisque le zombie ne peut se soustraire à sa vaine déambulation (il ne fait pratiquement rien d’autre), un tel processus – qui ne semble pas nuire aux morts de nos cimetières – est pour le zombie un véritable malheur. Bras et jambes, quand ce n’est pas la tête, peuvent se détacher  du corps à chaque moment. On sait que quelques zombies tentent de faire front à ce problème en rattachant les membres perdus avec d’improbables stratagèmes, ou les substituant avec toutes sortes de prothèses de fortune.

Certains experts supposent que c’est la raison profonde de l’aveugle et irrépressible  agressivité : en effet, il est compréhensible que dans ces conditions, chaque agent extérieur, chaque situation critique pourrait réduire le corps déjà mal en point du zombie en un tas informe de chair putréfiée.

Même l’organisazombie, ne peut échapper à ce processus de décomposition. Bien qu’elle parvient à le cacher, elle traverse une crise organisationnelle permanente. Chaque petit conflit interne risque d’amener l’éclatement. Souvent, plus les faits sont futiles, plus la violence verbale contre les autres regroupements ou individus est démesurée et la critique est privée de contenu : considérés principalement comme ceux des courants sur le marché de niche de la « politique révolutionnaire »  – dans  unes société qui sue la concurrence de tous ses pores  – c’est sur eux que devra s’abattre l’excommunication, sinon la calomnie la plus triviale. C’est une des façons au moyen de laquelle l’organisazombie fait front à sa propre décomposition ; parfois cette décomposition est si avancée que la situation est intenable, et alors apparaît la crise organisationnelle : des éléments commencent à se détacher. Si l’organisazombie parvient à survivre, cela dépend de la profondeur de la crise : comme on le voit dans Walking Dead, la perte d’un ou plusieurs membres, et enfin du buste, n’est pas suffisant pour faire trépasser le zombie, seule la tête est irremplaçable. C’est la trajectoire de l’organisazombie dans sa phase terminale : une tête sans corps à la recherche d’un support. Peu importe la qualité de la prothèse, l’important est de suppléer aux moignons, «sauvegarder le programme ».

Produit de la lutte des  classes précédente, l’organisazombie, dans sa tentative de survivre à son repli, , s’engage finalement dans une existence relativement indépendante de la lutte des classes. La rotation des militants commence alors à se dupliquer sur les structures de reproduction de la société, sur les liens familiaux, la transmission de père à fils ou, plus précisément, par le recrutement dans le cercle familial (beaux-frères, cousins, neveux, etc.) ; en tout cas en dehors de toute dynamique de lutte. Qu’il y ait une reprise de la lutte des classes, loin de se réduire, les occasions de crises organisationnelles augmentent ; quand la lutte des classes reflue à nouveau, les organisazombies se réduisent à quelques survivants comme des hyènes sur une carcasse. Chair fraîche… à retarder  de quelques années ou de quelques décennies la crise organisationnelle finale, celle qui emportera enfin la tête. La tradition qui pèse comme un incube sur le cerveau des vivants est dure à mourir. Seule une ultérieure reprise de la lutte des classes pourra l’enterrer définitivement.

Grognements insignifiants

Quiconque a tenté de discuter, sait combien il est difficile de réussir à avoir une quelconque forme de communication avec un zombie. Mais nous devons détruire un mythe : les zombies ne sont pas méchants, simplement, prisonniers de leurs pulsions, l’impossibilité du repos et la putrescence permanente qui les affligent les rend peu propices à l’art de l’argumentation. De sorte que, même si l’on établit un contact, les contenus exprimés par le zombie seront généralement d’une extrême pauvreté, et auxquels il faudra ajouter la forme agressive, incohérente et stérile de détails horrifiques : en effet, le zombie ne peut s’empêcher de baver et/ou grogner. Pour donner un exemple  de cet état de chose, nous avons élaboré une sorte de sophistique des traits que la revue DemmeD dirige contre la théorie de la communisation et ses auteurs.  Au fur et à mesure, nous avons accompagné les affirmations de DemmeD de passages extraits de textes « communisateurs » qui ont suscité la colère des nôtres, ou bien, nous avons pris d’autres textes publiés sur notre site. Nous laissons le lecteur évaluer le bien fondé des « incandescents et profonds » attaques critiques de DemmeD et, enfin, émettre un avis sur la zombieness de leurs auteurs. Il va de soi que notre avis est acquis.

Aclassisme : « […] ils pensent qu’il faudrait plus parler d’individus appartenant à la communauté humaine que de prolétariat […] » (La communisation entre théorie et pratique, idéalisme et évanescence, dans DemmeD, n°9, janvier 2015, p.47)

« […] Quelques siècles plus tard, même si les salariés ne sont pas la majorité de l’humanité (en tout cas pas les salariés ayant officiellement un emploi), le rapport capital/travail domine la planète et son évolution.  Par conséquent, début 21e siècle, une réflexion – et plus encore une critique – sociale doit partir du fait que le capitalisme  […] structure le monde. Ni plus ni moins. Autre chose serait de tout attribuer au rapport capital/travail, qui ne suffit ni à expliquer pourquoi la guerre fait rage au Congo, ni pourquoi la Ligue du Nord est forte en Italie. (Gilles Dauvé & Karl Nesic, Le tout sur le tout, 2010 sur le Web.  Cf. paragraphe : Faut-il encore parler de lutte des classes ?)

« […] seule la contradiction entre le capital et le prolétariat peut produire son propre dépassement : suppression de la valeur, de la propriété, de l’État, etc. […] Les individus ne sont ni « influencés » ni « corrompus »  par le rapport social. La solution se trouve en eux seulement dans la mesure où ils sont le rapport social, et vivent la contradiction qui le structure. (R.F., Della modestia che si conviene al lottatore sociale, luglio 2010, p. 4)

Alternativisme : « Les larges mailles de la perspective communisatrice permettent à quiconque veut bien se leurrer  sur sa propre extranéité du système, même en croyant changer soi-même et le monde comme le résultat du seul pouvoir de la volonté, de se sentir partisan de cette idée. Le radicalisme de la conception d’une telle nature, de la communisation, tant dans la lutte que dans la vie personnelle, amènerait à s’engager dans la voie du communiste dans le présent, dans la permanence du rapport de production capitaliste et dans une sorte de « fait le toi-même à petite échelle […] » (DemmeD, op.cit., pp.60-61)

La conjoncture actuelle […] est caractérisée par l’impasse des théories et des pratiques de l’action directe, qui sur une décennie se sont opposées frontalement au projet de réorganisation sociétale du démocratisme radical, résumé dans le slogan « un autre monde est possible ».  Telle théorie et telle pratique – idéologiquement connoté comme  »autonomes » ou  »anarchistes » – ils avaient et ont  comme horizon le fait que, d’un côté, ils posent le communisme comme une question actuelle,  et de l’autre – rejetant toute médiation temporelle  – de le transformer immédiatement en une série de formes de lutte, de comportements ou de modes de vie qu’il serait possible d’isoler comme un ensemble de pratiques  déjà conforme à la révolution communiste ou plus précisément, comme  »le communisme en acte  ». Dans ce sens, la promotion de l’alternative , si elle n’est pas clairement formulée ou pratiquée, elle est leur tendance naturelle. (Il Lato Cattivo, Ci è venuta in sogno la realtà, gennaio 2014, p. 2)

Localisme : « nous sommes indubitablement aux prises avec un système d’idées complètement détaché des problèmes que la société capitaliste est en train de poser à toute l’humanité et qui ont des dimensions, à l’inverse de ce que conçoivent les communisateurs, de grandes, de très grandes échelles, carrément planétaires ».  («DemmeD’», op. cit., p. 61)

« Face à la banqueroute du marxisme et des socialismes réels, il n’est plus de mode de célébrer le développement des forces productives, et une idéologie antiproductiviste, opposée et parallèle, a pris le dessus dans le milieu de la « critique anticapitaliste ». Mais la célébration des mouvements particularistes présente une contradiction dans les termes, dès lors que l’on considère le point de vue de l’observateur qui les célèbre, lequel – étant généralement parti les chercher à l’autre bout du monde – est tout autre que particulariste. La signification historique du capital ne réside pas dans le développement des forces productives, mais dans l’interdépendance mondiale qu’il a créée ». (Il Lato Cattivo, «Questione curda», Stato Islamico, USA e dintorni, ottobre 2014, p. 15)  « Question Kurde », Etat islamique, USA et autres considérations (http://dndf.org/?p=13854#more-13854)

« De nos jours, dans les pays développés, d’un côté l’immense majorité de ces couches moyennes est salariée et n’a donc plus de fondement matériel à sa position sociale, son rôle d’encadrement et de direction de la coopération capitaliste est essentiel mais précarisé en permanence, sa position sociale dépend de mécanisme de prélèvement de fractions de la plus-value très fragile, mais d’un autre côté, pour ces mêmes raisons, sa proximité formelle avec le prolétariat la pousse à présenter dans les luttes de celui-ci des « solutions » gestionnaires alternatives, nationales ou démocratiques qui préserveraient ses propres positions. Elle pourra se trouver à l’aise dans le démocratisme radical exprimant les limites des luttes. Il n’y aura pas de solution miracle car il n’y a pas de revendication unificatrice, la classe ne s’unifie qu’en brisant le rapport au sein duquel les revendications ont un sens : le rapport capitaliste. La question essentielle que nous aurons à résoudre est de savoir comment on étend le communisme, avant qu’il soit étouffé dans les tenailles de la marchandise ; comment on intègre l’agriculture pour ne pas avoir à échanger avec les paysans ; comment on défait les liens échangistes de l’adversaire pour lui imposer la logique de la communisation des rapports et de l’emparement des biens, comment, face à la révolution, on dissout par la révolution le bloc de la trouille ». (De l’auto-organisation à la communisation, Roland Simon, 2006,  Meeting n°3, page 13)

Liberalisme libertaire : Pour les partisans de cette doctrine il est évident que le pouvoir corrompt l’homme et donc l’unique solution consisterait à bannir toute forme d’autorité donc, répondrons-nous, supprimer la condition si ne qua non pour la réussite de l’événement révolutionnaire de transformation du monde  («DemmeD’», op. cit., p. 61)

« La dictature du mouvement social de communisation est le processus d’intégration de l’humanité au prolétariat en train de disparaître. La stricte délimitation du prolétariat par rapport aux autres couches, sa lutte contre toute production marchande sont en même temps un processus qui contraint les couches de la petite bourgeoisie salariée, de la « classe de l’encadrement social » à rejoindre la classe communisatrice, elle est donc définition, exclusion et, en même temps, démarcation et ouverture, effacement des frontières et dépérissement des classes. ». (De l’auto-organisation à la communisation, Roland Simon, 2006,  Meeting n°3, page 13)

« Non seulement la communisation ne remplace pas la destruction des forces politiques bourgeoises, mais elle renforce leur destruction, qui sinon ne serait qu’un combat militaire ».  (Gilles Dauvé & Karl Nesic, Le tout sur le tout, 2010).

Compréhension de la contre révolution : « Comme ils ont mal digéré, les causes de l’échec de la révolution en Russie en 1917, il font porter la responsabilité de la défaite quasi uniquement au parti bolchevique et surtout à Lénine ». («DemmeD’», op. cit., p. 50)

«[…] imputer  globalement la responsabilité […] au phénomène politique  du bolchevisme […] n’explique pas en fait – sauf à faire appel, implicitement, à la manipulation ou explicitement, à des circonstances contingentes (la guerre) – comment et pourquoi le bolchevisme a pu s’imposer. Cette façon de poser le problème finit pas renforcer ce dont on propose de combattre, confirmant le léniniste-type dans la représentation qu’il a de soi (la conscience venant de l’extérieur) ; déjà que le léninisme est conçu comme erreur  ( qui aurait pu être comme ne pas être), comme une sorte de dévoiement ou comme un pouvoir qui s’est installé sur le prolétariat, on s’exempte de chercher « le problème » dans l’activité du prolétariat dans une certaine phase historique,  et de comprendre comment – en vertu de certaines limites qui lui étaient inhérentes – elle a pu secréter ou, pour le moins, se  reconnaître dans le bolchevisme. Ceci dans la mesure telle, a force de postuler des « possibilités non réalisées », on peut perdre de vue le pourquoi les choses ont été ce qu’elles ont été (Il Lato Cattivo, Marx e la comune agricola russa, dicembre 2014, pp. 6-7)

Compréhension de la restructuration capitaliste : [dans De l’auto-organisation à la communisation de R.S.] on dit que les conséquences [de la restructuration des années 1970-80, ndr] ont été un redimensionnement des grandes concentrations industrielles, la fin de l’identité ouvrière, des partis communistes et des syndicats, jusqu’au tarissement à la suite de la défaite, de tout le dispositif de luttes de revendications soutenues et considérées réalisables dans le cadre du système capitaliste par les forces de la gauche extraparlementaire. (DmmD, op.cit., p. 49)

Dans la restructuration, toutes les caractéristiques du procès de production immédiat (travail à la chaîne, coopération, production-entretien, travailleur collectif, continuité du procès de production, sous-traitance, segmentation de la force de travail), toutes celles de la reproduction (travail, chômage, formation, welfare), toutes celles qui faisaient de la classe une détermination de la reproduction du capital lui-même (service public, bouclage de l’accumulation sur une aire nationale, inflation glissante, “partage des gains de productivité”), tout ce qui posait le prolétariat en interlocuteur national socialement et politiquement, c’est-à-dire tout ce qui fondait une identité ouvrière à partir de laquelle se jouait le contrôle sur l’ensemble de la société comme gestion et hégémonie, toutes ces caractéristiques sont laminées ou bouleversées. […] Voilà la situation conflictuelle qui se développait comme identité ouvrière, qui trouvait ses marques et ses modalités immédiates de reconnaissance (sa confirmation) dans la « grande usine », dans la dichotomie entre emploi et chômage, travail et formation, dans la soumission du procès de travail à la collection des travailleurs, dans les relations entre salaires, croissance et productivité à l’intérieur d’une aire nationale, dans les représentations institutionnelles que tout cela implique tant dans l’usine qu’au niveau de l’Etat.  (Roland Simon. 2006. De l’auto-organisation à la communisation, Meeting n°3, pp. 1, 2)

 

Primitivisme : penser que le désastreux système capitaliste puisse être remplacé par un retour au passé, ou quelque chose de semblable […] signifie n’avoir aucune idée du communisme concrètement réalisable. Ce problème se manifeste toujours parmi les théoriciens de la communisation  […]». («DemmeD’», op. cit., p. 60)

Le point ultime de l’implication réciproque entre les classes c’est quand le prolétariat s’empare des moyens de production. Il s’en empare, mais ne peut se les approprier. L’appropriation effectuée par le prolétariat ne peut en être une car elle ne peut s’accomplir que par sa propre abolition en tant que classe, dans laquelle il se dépouille de tout ce qui lui reste encore de sa situation sociale antérieure. (De l’auto-organisation à la communisation, Roland Simon, 2006,  Meeting n°3, page 13)

La communisation ne répond pas à un idéal ou à un mot d’ordre politique. Elle est la solution des difficultés de reproduction que le prolétariat rencontre dans son activité de crise. Celle-ci est une lutte contre le capital pour assurer la survie. […] Le paradoxe est que, alors que au plus profond de la crise, les besoins du prolétariat sont immenses, la solution consiste à   la solution consiste à tourner le dos au productivisme.  […] Essayons de voir les choses en deux temps : Durant la phase de descente aux enfers de la crise, la reproduction du prolétariat est principalement assurée par la prise sur le tas.  Même dans une économie qui fonctionne en flux tendus, il y a des stocks. L’activité de crise consistera (entre autres) à s’en emparer. Dans une deuxième phase, celle de la sortie de crise proprement dite, la production reprendra.  (Bruno Astarian, La communisation comme sortie de crise, hiver 2009-10, p. 3).

« Sans cet élément, nécessaire pour  un bouleversement total c’est-à-dire,  »la formation d’une masse révolutionnaire qui fasse la révolution, non seulement contre des conditions particulières de la société passée, mais contre la « production de la vie » antérieure elle-même, contre l' »ensemble de l’activité » qui en est le fondement; » »  (K. Marx L’idéologie allemande. https://www.marxists.org/francais/marx/works/1845/00/kmfe18450000c.htm troisième occurrence « production de la vie ». ) est complètement indifférent au développement pratique, que l’idée de ce bouleversement, exprimé mille fois (même par les millénaristes, Munzer, Fra Dolcino, etc.) comme du reste le démontre l’histoire du communisme. […] Quant à l’éventualité que des prolétaires en lutte  contre telle ou telle fraction de la classe capitaliste, « ressuscitent » des formes d’organisations communautaires ou traditionnelles qui, dans un passé pas si lointain cohabitaient avec d’autres façons de produire et reproduire la vie matérielle (pour chaque oboscina son mir), ne pas oublier que lorsque cela se produit, ils le font contre la communauté réelle du capital, et non sur la base d’on ne sait quelle autre communauté et, en définitif, en leur assignant une fonction essentiellement différente que celle d’organes similaires pouvaient avoir dans un passé désormais…passé ». (Il Lato Cattivo, Marx e la comune agricola russa, cit., p. 6)

Ceci pour les charges les plus récurrentes. Mais ce n’est pas fini. Il nous faut encore faire quelques remarques. La première concerne l’énième reproche d’utopisme que l’article de « DemmeD » adresse aux « communisateurs ». Les rédacteurs de « DemmeD » doivent se considérer sûrement comme de grands scientifiques, des révolutionnaires réalistes les pieds bien plantés en terre ; et objectivement, sur le terrain du réalisme, les réalistes ont toujours raison. Mais, à bien voir, l’accusation d’utopisme est une arme à double tranchant. Il y  a d’abord un problème de définition : qu’est-ce dont l’utopie ? Pourquoi pose-t-elle problème ?

La réponse n’est pas si évidente. L’image ou le projet de « comme se sera après » s’engendre dans les mêmes conditions matérielles (lutte des classes incluse) qui font surgir la théorie communiste : ainsi comme Achille est impossible avec la poudre à canon, le phalanstère de Fourier est inimaginable sans la manufacture, et son idée ne contient pas moins de « fantaisie » que les bons de travail théorisés  par Marx dans la Critique du Programme de Gotha. Le problème de l’utopie est de se considérer comme une fin en soi, indépendante du mouvement qui en serait le porteur (la lutte des classes, ses modalités historiques, etc.) ; à partir d’ici, le « comment ce sera après » devient un paquet tout compris qu’il faut refiler à autant de gens que possible afin qu’il se réalise. Ironie du sort, les rédacteurs de « Demmed »  font appel à chaque instant au fameux, ou tristement célèbre, « programme », mais  – compte tenu de l’absence d’un quelconque analyse sur le cours actuel de la lutte des classes, dont nous saurons seulement que « les rapports de force n’ont jamais été si favorables à la bourgeoisie » (affirmation par ailleurs fort discutable)  – on ne voit pas ce qui distingue leur programme d’une quelconque utopie, c’est à dire d’un état de chose à réaliser.

Ensuite, là où l’utopie s’oppose au « réalisme », nous sommes face à un autre problème de définition : où finit le « réalisme » ? Où commence l’ « utopie » ? Il serait facile de démontrer comment, au moins sur deux siècles à ce propos, chaque recul révolutionnaire a toujours été accompagné de la célébration des « réalistes » ; ainsi pour les crédits de guerre, la bolchevisation, le pic de Raymond Mercader, Juan Garcia Oliver ministre de la justice, la militarisation des milices en Espagne, etc. Qui sont autant de victoire du « réalisme » sur l’ « utopie ». Cela vaut pour le « bon sens » auquel DemmD prétend faire appel. Depuis quand « le bon sens » fait-il partie des catégories explicatives de la théorie communiste ? Sans vouloir faire appel à Galilée, le bons sens ne voudrait-il pas que le régulateur de la production soit plutôt l’utilité marginale que la valeur ? Ne voudrait-il pas que le salaire paye le travail et non la reproduction de la force de travail ? Ne voudrait-il pas que le travail, la terre et le capital soient trois fonds de rendements indépendants les uns des autres ?

D’autre part, nous relevons que les rédacteurs de DemeD trouvent bizarre les références, présentes dans les textes de « communisateurs », aux notions d’auto-transformation.  Il est curieux pour d’aussi fins lecteurs de Marx, que ce terme ne veille rien dire, tellement il est mal compris. Et pourtant :

Une transforma­tion massive des hommes s’avère nécessaire pour la création en masse de cette conscience com­mu­niste, comme aussi pour mener la chose elle-même à bien; or, une telle transfor­mation ne peut s’opérer que par un mouvement pratique, par une révolution; cette révolution n’est donc pas seulement rendue nécessaire parce qu’elle est le seul moyen de renverser la classe dominante, elle l’est également parce que seule une révolution permet­tra à la classe qui renverse l’autre de balayer toute la pourriture du vieux système qui lui colle après et de devenir apte à fonder la société sur des bases nouvelles. (L’idéologie allemande, K.M. « Les classiques des sciences sociales », p. 50)

[…] La coïncidence du changement des circonstances et de l’activité humaine ou auto-changement ne peut être considérée et comprise rationnellement qu’en tant que pratique révolutionnaire. (Ad  FEUEURBACH, thèse III)

« La tradition de toutes les générations mortes pèse d’un poids très lourd sur le cerveau des vivants. Et même quand ils semblent occupés à se transformer, eux et les choses, à créer quelque chose de tout à fait nouveau, c’est précisément à ces époques de crise révolutionnaire qu’ils évoquent craintivement les esprits du passé, qu’ils leur empruntent leurs noms, leurs mots d’ordre, leurs costumes, pour apparaître sur la nouvelle scène de l’histoire sous ce déguisement respectable et avec ce langage emprunté. (K. Marx, Le 18 Brumaire Les Éditions sociales, 1969, 162 pp. Collection : Classiques du marxisme. Traduction de la 3e édition allemande de 1885. P.13 en version numérique).

Que l’existence ainsi que l’extension numérique du prolétariat à l’échelle mondiale soient le produit  de la contrainte, donc d’une coercition (do you remember les ressources extra-économiques de l’accumulation originelle?) est également un idée qui paraît farfelue à DemmeD.  Qu’en outre, des prolétaires  peuvent avoir une si faible récrimination au sujet  de leurs conditions  de prolétaires est dû au fait que le capital les a rendus tels et les reproduits comme tels, même cela n’effleure même pas ces messieurs. Ce doit être sans doute sous l’effet d’un certain sortilège  – et non pour le simple fait que « être un travailleur productif n’est pas une chance mais un malheur (Karl Marx, Le Capital, livre I)  – que les prolétaires affluent à la SNAI (paris sportifs en Italie) et cherchent toutes possibilités individuelles d’échapper à leur condition. Heureusement nous n’avons rien à faire avec les révolutionnaires réalistes qui nous disent : le prolétariat, le sacro-saint programme, le travail, etc., existeront toujours, même après la révolution.  Dans les siècles et les siècles. Amen. Alors, puisque nous y sommes déjà, pourquoi ne pas garder le capital ?

Enfin permettez de vous faire remarquer que parler de la « communisation », c’est comme parler du « marxisme » en général. Ne serait-il pas tout aussi facile de noter une douzaine de pages écrites avec ses pieds, pour mettre au pilori Truc avec ses acrobaties dialectiques, les fourrant partout dans la nature (Engels), Machin est ses approximations dans les analyses économiques (Lénine et la baisse du taux de profit : deux étrangetés), et Chouette et ses erreurs au sujet de la théorie de l’impérialisme et des crises  (Luxembourg sur la question des marchés non capitalistes) Juste pour rester sur les classiques… Ce serait cela les fameuses « armes de la critique ? Bonne chance !

Dead men walking

Il y avait une fois, un type qui disait que l’organisation révolutionnaire devrait se modeler sur le fonctionnement des organismes biologiques  (théorie du centralisme organique ). Ce brave homme, resté un révolutionnaire hors pair, n’échappait pas à une contradiction : que les organismes biologiques ne se conservent pas indéfiniment, et ne peuvent vivre et se développer que si l’environnement le leur permet. Les dinosaures se sont éteints à cause  d’un changement de climat. L’ours polaire ne peut vivre à l’équateur.

Chaque organisation est une organisation des tâches : la fonction crée l’organe.

« Organisation révolutionnaire », si cette expression veut dire quelque chose, cela signifie organisation de tâches révolutionnaires, c-à-d abattre les ennemis, prendre les mesures qu’impose la situation. En dehors de ces tâches – et donc la possibilité de les mettre en pratique dans l’actualité – chaque organisation permanente est un mort qui marche.  A partir de ces considérations, l’organisation, la politique, le militantisme, le moralisme, les martyrs, les sigles, font parties du vieux monde. Notre propre empreinte, « Il Lato Cattivo », présente dans ces pages, ne manquera pas de se dissoudre quand ce sera le moment.

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