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État, société et guerre civile en Syrie

La suite à l’introduction sur la guerre civile en Syrie paru en février dernier sur le site carbure

https://carbureblog.com/2017/02/04/ni-dieu-ni-petrole-pour-une-approche-ouverte-de-la-question-syrienne/ 

État, société et guerre civile en Syrie

Ce premier développement sur la situation syrienne n’est qu’une étape en vue d’un travail plus complet. Outre les aspects qu’il laisse délibérément de côté (la question kurde et celle de l’Etat islamique), il donne des pistes de travail plus que des réponses définitives, et nombre des questions qu’il évoque devront être traitées particulièrement : les rapports entre Etat et société, l’islamisme, le rôle de la rente, ainsi que les pistes évoquées en conclusion sur la possible utilisation de la guerre civile comme sortie de crise pour le capital restructuré.

Depuis l’insurrection de 2011, le conflit en Syrie s’est réparti en trois fronts distincts. Au Nord, la région Kurde, où, depuis le départ négocié des troupes gouvernementales au début de l’insurrection et la lutte victorieuse contre l’Etat islamique (EI) menée grâce à l’aide américaine, les forces du PYD se sont saisies de l’opportunité historique d’obtenir une région autonome kurde. Le deuxième front est celui de la vaste zone allant de la Syrie à l’Irak, tenu par l’EI, qui aujourd’hui semble nettement s’essouffler sous les coups de la coalition internationale. De ces deux fronts, le régime  syrien s’est rapidement retiré, se concentrant sur la Syrie « utile », celle des grandes villes et des ports, où est située l’essentiel de l’activité économique du pays. Ce front, celui de la guerre civile entre l’Etat syrien et une partie de sa population, est celui qui, jusqu’au siège d’Alep en décembre 2016, a paru le moins intéresser l’opinion publique occidentale, sans doute parce que trop éloigné de ses propres enjeux stratégiques et idéologiques. La lutte contre le terrorisme mondial qu’est supposée incarner la guerre de la coalition et de ses alliés locaux contre l’EI, et, pour l’extrême-gauche, l’expérience kurde du Rojava, considérée comme une tentative d’établir une variante libertaire du socialisme, ont suscité beaucoup plus d’analyses et de commentaires que le front intérieur, qui est pourtant celui qui verrouille tous les autres.

C’est de ce front intérieur dont il sera question ici. Et ce terme d’ « intérieur » même est problématique, tant il relève d’un langage qui pose implicitement l’existence d’un Etat installé dans ses frontières, entretenant un certain type de rapports avec « sa » population, etc. Ce qui se passe depuis six ans en Syrie est loin d’être aussi clair, d’une part en raison de la constitution même de l’Etat syrien, qui n’est pas un Etat démocratique, et dont on peut légitimement se demander s’il dispose d’une telle chose que d’une « société civile » (cf. les travaux de Michel Seurat, entre autres), hormis au sens le plus général de « population ». De plus, dans la guerre civile, les catégories même d’Etat et de société deviennent problématiques, et perdent le caractère d’évidence qu’elles revêtent habituellement lorsque, comme dans nos démocraties, elles parviennent à s’impliquer fonctionnellement. Il faudra bien pourtant continuer à employer ces termes, à défaut d’autres plus précis, mais en gardant à l’esprit que leur définition est remise en cause par ce qui se produit dans le conflit en cours. Dans un premier temps, la description tiendra lieu de définition.

S’il ne sera pas ici question de la guerre civile syrienne dans toute son extension, en prenant en compte les trois fronts que nous avons décrits, c’est pour éviter de perdre sa spécificité comme guerre civile. Si on considère l’ensemble du tableau, on est face à ce qui se présente empiriquement comme un éclatement généralisé, une situation purement anomique. Dès lors le bombardement d’Alep et les tirs de roquettes des rebelles sur les zones tenues par le régime, revêtent la même nature « barbare » que les exactions de l’EI, avec l’idée que c’est bien toujours ce qui se passe dans ces pays-là. Pour sortir de ce brouillard de guerre, il est plus efficace de se concentrer sur les rapports entre l’Etat syrien et sa population, tels qu’ils se sont développés dès le départ de l’insurrection. Nous comprenons alors spécifiquement la guerre civile comme guerre entre un Etat et sa population, comme lutte non seulement pour un territoire mais pour la légitimité, comme une guerre qui emploie également les discours et les armes. C’est à partir de ces rapports qu’il faut tenter de saisir l’éclatement ultérieur et la particularisation en multiples factions sociales de ce qui se définit d’abord comme « une » ou « la » société face à « son » Etat. La « confessionnalisation », par exemple, s’explique dès lors par l’insurrection telle qu’elle a existé, et non l’inverse. L’internationalisation du conflit, avec l’intervention de factions djihadistes étrangères comme celle des grandes puissances, qui voudraient aujourd’hui dicter le sort de la Syrie, s’explique également par l’échec d’une solution nationale.

Si, comme nous le posions en introduction, le moment syrien est aussi le nôtre, c’est bien qu’ici se confrontent des réalités qui sont aussi les nôtres : l’Etat et la société, voulant chacun exister pour soi, défendant leur existence propre, et se trouvant confrontés à l’impossibilité de leur autonomie. Ce qui apparaît alors, c’est ce en quoi ils s’impliquent nécessairement l’un l’autre dans le moment même où ils se combattent le plus violemment. L’impasse actuelle en Syrie s’ancre dans ce paradoxe tragique : l’Etat syrien a perdu toute légitimité et se présente comme un corps étranger vis-à-vis de sa propre société tandis que la société syrienne en état d’insurrection ne parvient pas à se constituer en Etat.

Dans la crise actuelle du capital, dans les formes qu’elle prend, ce qui se passe en Syrie n’est pas un phénomène marginal. Le début de la crise syrienne en 2011, après la crise de 2008 et dans la suite des « Printemps arabes » devrait suffire à nous rappeler que ce qui s’est produit en Syrie n’a rien d’accidentel. Il nous faut comprendre la situation syrienne pour elle-même, car tout ce qui existe existe de manière particulière, et les rapports entre l’Etat et le capital ne peuvent se résumer à des formules générales, telles que « la baisse du taux de profit » ou « la domination d’une classe sur les autres ». Si ces généralités peuvent être « vraies », ce n’est que d’être comprises dans leur réalité. Etudier spécifiquement le cas syrien, c’est se donner des outils théoriques pour comprendre ce qu’est la guerre civile telle qu’elle est, non comme l’épouvantail du chaos social qu’agitent les amoureux de l’ordre ou comme fantasme révolutionnaire de l’écroulement du vieux monde, mais comme une chose qui se produit bel et bien dans la crise du capital, et qui en tant que tel peut et doit être compris théoriquement.

« Le Parti dirige la société et l’Etat » (Article 8 de la Constitution)

Depuis le mandat français en Syrie et au Liban, toutes les instances dirigeantes se succédant à la tête de l’Etat syrien se sont appuyées sur les divisions confessionnelles et communautaires existantes afin d’asseoir leur pouvoir politique et économique. Sous le mandat français, les cadres de l’armée et de l’administration étaient, selon une méthode coloniale classique, recrutés parmi les minorités, entre autres la minorité alaouite, majoritairement composée de paysans pauvres et quasiment considérés comme hérétiques du point de vue de l’Islam, afin de tenir loin du pouvoir une majorité sunnite acquise aux idées du nationalisme arabe, et de s’assurer le soutien sans faille d’un groupe social lié organiquement à l’Etat. A ce titre, on pourrait observer que le problème de la « division confessionnelle » de la Syrie était plutôt celui du mandataire français désireux d’exercer son pouvoir sur les 80 % d’arabes sunnites présents en Syrie, sans pour autant remettre dans les mains de cette majorité les outils du pouvoir. Cette politique permit la constitution d’une élite bureaucratique et militaire se recrutant et se cooptant selon des réseaux familiaux et claniques, et fournit la base de ce qui devait devenir le système el-Assad à partir des années 1970.

Ainsi, l’Etat syrien se construit d’emblée non comme un Etat-nation à proprement parler, mais comme l’outil d’une minorité dirigeante devant résister à une population toujours potentiellement hostile. Ce schéma issu de la période coloniale est renforcé par la structure rentière de la région dans laquelle l’Etat syrien s’insère, qui fait de l’Etat l’outil de captation de la rente, au bénéfice de cette minorité. Entre 1973 et 1987 la Syrie reçoit au nom de la lutte contre Israël d’importantes aides financières de l’Arabie Saoudite, constituant une rente pétrolière indirecte, lui permettant de doubler le nombre d’emplois industriels d’Etat (de 55 000 à 103 000), principalement dans la région côtière, privilégiée par le pouvoir. Si cette rente s’est depuis lors tarie, la circulation et la production des hydrocarbures sur son territoire font qu’au moment de la révolution, ils constituaient 75 % des revenus de l’Etat. (1)

Le nationalisme arabe a longtemps été le ciment idéologique de l’Etat syrien, et a servi à la fois à capter la rente indirecte des monarchies arabes en soutien de la lutte contre Israël, et à offrir un alibi « arabe » à la minorité au pouvoir. Mais le caractère transnational du nationalisme arabe (dans le vocabulaire du parti Baas, par exemple, la Syrie est une « région » de l’ensemble arabe) ne saurait masquer les divisions qui suivent les linéaments confessionnels de la société syrienne, et le travail de la minorité sunnite (et du clan Assad) pour s’arroger toujours plus de pouvoir. Face à ce nationalisme, au socialisme qui lui était assorti, et à l’incapacité du régime à se constituer une opposition interne (les luttes au sein du Parti ayant conduit à liquider l’opposition), la seule opposition crédible s’est trouvée être l’islamisme. Comme ensemble de valeurs, l’islamisme est ancré dans toutes les classes et il peut  également reprendre des éléments de l’idéologie nationale syrienne qui traverse toutes ces classes. Il est en capacité de se ressaisir du nationalisme arabe, tant dans son rôle identitaire que comme perspective d’insertion économique régionale, en lui substituant la Oumma, la communauté des croyants, voire le Califat. Il en va de même de la répartition « socialiste » dont la fonction, essentielle dans un contexte rentier, est assurée par la charité considérée comme un devoir religieux pour l’Etat comme pour les particuliers, etc.

La période nationaliste, sous la domination du parti Baas, a été une lutte économique et politique contre la bourgeoisie des commerçants et grands propriétaires fonciers (toutes confessions confondues, mais majoritairement sunnites) afin d’asseoir le pouvoir de l’élite bureaucratique et militaire, ce qui a conduit au renforcement du pouvoir d’Etat et à  la domination du Parti sur toutes les activités sociales. Concrètement, cela a conduit à la domination de fait d’une minorité d’alaouitesrecrutés sur des bases claniques et clientélistes sur toutes les instances de l’armée et – surtout – des services secrets. Dans l’armée, chaque général sunnite est chapeauté par un membre du Parti ou des services surveillant ses activités, qui en réfère directement au pouvoir central : on aboutit alors à ce qu’un ancien militaire du régime appelle « une armée de barbouzes ». Mais il en va de même à tous les niveaux de la société, un directeur d’école pouvant être placé sous l’autorité de fait d’un agent d’entretien lié aux services de sécurité, etc. C’est l’article 8 de la Constitution syrienne (avant sa révision « démocratique » en 2012) qui le dit : « Le Parti dirige la société et l’Etat. » Le maillage social ainsi obtenu est un mélange entre des méthodes inspirées de la Stasi et un recrutement communautaire, dont la densité relationnelle augmente à mesure qu’on se rapproche du pouvoir. Au sommet, la famille el-Assad, frères, beaux-frères, etc., et à la base, tout un réseau clientéliste basé sur des relations de confiance et de sujétion.

Si l’Etat syrien est plus la domination d’une minorité d’alaouites que de la minorité alaouite, c’est que la plupart d’entre eux, qu’ils appartiennent au parti Baas ou soient fonctionnaires, n’ont désormais que des salaires de misère pour vivre. Si avoir sa carte du Parti reste nécessaire pour obtenir un travail, le temps de la manne pétrolière venue du Golfe est passé, ainsi que celui de la modernisation industrielle socialiste. C’est au sommet du pouvoir que la solidarité alaouite prend tout son sens, non à la base : ce n’est pas une affaire de solidarité confessionnelle, c’est une façon de se coopter à la tête de l’Etat, et de se situer dans un réseau clientéliste. Si le maillage alaouite est une réalité dans les réseaux de l’Etat, de l’armée, de la police et des services de sécurité, l’appartenance à la communauté alaouite ne constitue plus pour autant un gage d’ascension sociale. C’est pourquoi, au début de la révolution, nombre d’alaouites sont descendus dans la rue avec tous les Syriens pour réclamer la chute du régime, malgré une méfiance bien ancrée à leur égard ; c’est aussi la raison des massacres du régime dans les enclaves sunnites de la région alaouite (Houla, al-Koubeir, Temsa), en 2012, dans le but de dresser de nouveau les sunnites contre les alaouites et de forcer les seconds à se rapprocher du régime. C’est dans la plus pure tradition mafieuse que l’Etat est ici à la fois celui qui provoque l’agression et celui qui en protège.

Le clan el-Assad au sens large, qu’on veuille l’appeler « clique dirigeante », « ‘assabiya(terme signifiant littéralement « esprit de corps », mais qui peut également être compris comme « communauté d’intérêt ») au pouvoir » ou simplement pouvoir mafieux, repose sur des allégeances de proche en proche, de l’appartenance familiale au clan, jusqu’à l’appartenance à la communauté alaouite ou aux autres minorités. Les rapports à la majorité arabe sunnite sont déterminés à la fois par une méfiance absolue et par la nécessité de reconnaître son existence, voire de se faire reconnaître par elle comme légitime.

Ainsi, du point de vue confessionnel, le clan el-Assad n’a eu de cesse de vouloir faire reconnaître la minorité alaouite comme appartenant bien à l’Islam, et ce parfois contre les éléments alaouites plus traditionnels. Du point de vue économique, la politique avortée de « libéralisation » économique menée à partir des années 90 a amené le pouvoir à tenter de se rapprocher des élites économiques sunnites, afin d’élargir son réseau. Le clan el-Assad prône même une exogamie « progressiste » qui reste largement étrangère au reste de la société syrienne : Asma el-Assad, l’épouse de Bachar, est une avocate d’affaires d’origine sunnite qui a grandi à Londres, boit du vin et a même reçu le prix du magazine Elle de « la femme d’Etat la plus stylée ». Mais, il faut le rappeler, l’exogamie religieuse en Syrie est quasi nulle, autour des 2% : on se marie, on vit et on travaille dans sa communauté d’origine.

De fait, le régime syrien a toujours slalomé avec une virtuosité opportuniste entre Islam sunnite et chiite, utilisant le Hezbollah libanais et des groupes chiites dans ce qu’on pourrait appeler des pratiques de terrorisme diplomatique, ménageant les monarchies du Golfe comme bailleurs de fonds, et, à la grande époque, brandissant la « Cause » palestinienne comme synthèse idéologique d’une politique qui n’a jamais visé que ses intérêts propres. Mais sur le plan intérieur, si le régime peut être considéré comme la plus grosse entreprise du pays, en raison de la maîtrise de la rente et de l’emploi public, cette structure rentière même en fait une entreprise largement obsolète du point de vue capitaliste, le secteur public n’ayant qu’une très faible productivité. Particulièrement depuis les années 90, il a été nécessaire pour le régime de se rapprocher des bourgeoisies commerçantes et industrielles d’Alep ou de Damas. Les besoins même de la circulation des capitaux font que la bourgeoisie d’Etat et le secteur privé doivent trouver un terrain d’entente, mais ces relations restent empreintes de méfiance et d’hostilité, l’Etat syrien étant toujours prêt à user de coercition pour conserver ses privilèges.

Cependant, la recherche de légitimité et le rapprochement des élites économiques sunnites ne sont pas allés jusqu’à faire admettre une opposition politique islamiste par le régime : s’il a pu faire preuve d’une certaine tolérance envers des associations religieuses piétistes ou charitables, le soulèvement des Frères musulmans dans les années 1980 fut impitoyablement écrasé. La bourgeoisie syrienne sunnite a gardé en mémoire le massacre de Hama en 1982, et si elle n’a pas soutenu avec enthousiasme le début du mouvement en 2011, ce n’est pas que la perspective d’une prise de pouvoir par des islamistes modérés, sur le modèle de l’AKP turc, l’ait effrayée, mais simplement parce qu’elle a depuis longtemps compris la nature non-réformable du régime. Faire tomber le régime ne pouvait pas être une affaire de réformistes, même religieux, même s’appuyant sur une majorité sunnite, cela impliquait des affrontements majeurs et préjudiciables aux affaires.

Le caractère minoritaire du régime est une force et une faiblesse pour lui. D’une part, sa destitution est incontournable pour qui voudrait changer quoi que ce soit en Syrie, mais d’autre part il lui permet de resserrer autour de lui les rangs de toutes les minorités qui se sentent menacées. L’Etat syrien s’est d’emblée constitué comme une forteresse assiégée, accumulant les moyens répressifs mais aussi durcissant tous les liens et les implications de ceux qui lui étaient proches, de sorte qu’ils n’aient plus d’autre choix que le défendre. Le choix de la destitution du régime est alors inévitablement celui de la guerre civile, et donc du chaos.

L’insurrection dans ses débuts : entre revendication démocratique et répression

Depuis les années 1990, avec la chute du bloc soviétique, l’intégration au cours mondial du capital sur la base du sous-développement, la fin du nationalisme arabe et du socialisme redistributeur de la rente, les classes dirigeantes issues des décolonisations apparaissent de plus en plus comme parasitaires. Des Etats comme l’Egypte ou la Syrie, dont le caractère autoritaire avait pu se justifier auprès des plus pauvres par la nécessité, par exemple, de mener contre les anciennes bourgeoisies des réformes agraires qui pouvaient passer pour révolutionnaires, n’existent plus que comme nouveaux propriétaires de pays qu’ils exploitent plus qu’ils ne les gouvernent. La crise de 2008 a précipité les choses, et en 2011 la hausse brutale du coût des matières premières, notamment du blé, a éclairé d’un jour cruel d’une part la dépendance de ces économies au marché mondial, malgré tous les discours sur l’indépendance nationale, et l’incapacité des Etats (à l’exception notable de l’Algérie) à opérer la redistribution de l’argent de la rente, qui est devenue leur justification a minima.

L’alternative que le clan el-Assad a posée dès les premières manifestations, et qui se résume à la formule « nous ou le chaos », est non seulement une prédiction mais une menace, et une prophétie auto-réalisatrice. Les premières manifestations en Syrie n’ont donné lieu à aucune tentative de « maintien de l’ordre » tel que nous le connaissons. Il n’y a pas eu de cordons de policiers anti-émeutes, pas de grenades lacrymogènes, pas de dispersion par des charges de policiers, la répression a immédiatement pris une forme ultra-violente et militaire. Il est évident que la répression des manifestations pacifiques de 2011 est le premier déclencheur de la militarisation de l’insurrection à proprement parler, en 2012-2013, et du début de la guerre civile, à partir de 2013.

Cette réaction du régime était prévisible : il n’a pas agi autrement au début des années 1980 contre l’insurrection menée par les Frères musulmans, qu’il est bel et bien parvenu à écraser.

Ce qui paraît inexplicable, voire irrationnel, dans la tournure qu’a prise l’insurrection syrienne, est le fait que les manifestants de 2011 aient persisté à descendre dans la rue, sous les balles et les bombes, et ce durant des mois, sans que la répression ait eu d’autre résultat que pousser ceux qui la subissaient à s’organiser contre elle. Si on considère les capacités non seulement de répression, mais aussi de représailles – de vengeance – du régime, il est probable que c’est le courage du désespoir qui a poussé les Syriens à continuer la lutte. Il n’en reste pas moins que non seulement le régime n’est pas parvenu à écraser l’insurrection, malgré une répression sanglante et des moyens militaires dont les rebelles, quel que soit leur bord, n’ont jamais disposé, mais encore que l’insurrection s’est emparée de pans entiers du territoire syrien. Aujourd’hui encore, malgré l’importante victoire du régime en décembre 2016 à Alep, la situation paraît bloquée, et le régime incapable de se ressaisir de son territoire. Le siège et le bombardement de Hama de 1982 s’est répété plusieurs fois, sur des villes différentes, sans autre résultat que consolider l’emprise du régime sur la Syrie « utile », et de « déplacer » des millions de personnes.

A la différence de celle des années 1980, menée et planifiée par les Frères musulmans et leur branche militaire, qui appuyaient sur l’antagonisme alaouite/sunnite, celle-ci a été spontanée, dans la foulée des soulèvements arabes de 2011, et c’est une population inorganisée et explicitement pacifique qui s’est jetée dans la rue, sans objectif précis, sans agenda et sans capacité militaire. De plus, le référent religieux était, au début de l’insurrection, non seulement absent, mais explicitement écarté. Alaouites, kurdes, druzes et chrétiens se mêlaient aux sunnites. Lors des manifestations, les slogans faisaient référence à l’unité nationale syrienne, et appelaient à la chute du régime.

Il s’agissait alors, pour l’insurrection, de se présenter comme démocratique et pacifique. Si les manifestations se déroulaient après le prêche du vendredi, c’est que la Syrie est un pays musulman, et que des manifestations, pour spontanées qu’elles soient, doivent se donner un lieu et un moment pour exister. Déclarer que le soulèvement en Syrie était dès 2011 initié par des religieux, des « salafistes », voire des djihadistes, c’est ne rien comprendre au déroulement des événements, et notamment à la tournure confessionnelle qu’a ensuite effectivement pris l’insurrection.

Dès le début de l’insurrection de 2011, la bourgeoisie sunnite a quitté le pays, voire le champ politique, laissant derrière elle le prolétariat et la classe moyenne, dans ce qui devait devenir un face-à-face entre un régime prêt à tout pour survivre et une opposition aussi dépourvue de perspectives politiques que de moyens militaires. Dès les premiers mois, des propriétaires d’ateliers et d’usines ont démonté leurs machines et les ont mises dans des camions à destination de l’Egypte. Ce qui reste de l’opposition politique bourgeoise se trouve aujourd’hui en Turquie, le Conseil national syrien étant qualifié par les opposants-combattants restés sur place de « Conseil national Sheraton », en référence aux hôtels de luxe dans lesquels ses membres résident.

L’histoire de la confessionnalisation, de la militarisation, du verrouillage en guerre civile de l’insurrection, c’est aussi celle du départ progressif de tous ceux qui pouvaient encore partir, pour ne laisser sur place que les plus pauvres ou les plus politisés, contraints à continuer la lutte pour ne pas se retrouver désarmés face aux représailles du régime sur eux ou leurs familles. Les départs vers l’étranger s’accompagnent de déplacements intérieurs. Les soldats déserteurs, qui constituent la première ébauche de l’Armée syrienne libre en se rassemblant autour des plus gradés, vont, dès lors que le conflit stagne, rejoindre leurs familles dans leurs villages, quitte à s’engager auprès de fractions djihadistes afin d’avoir accès aux armes, pour défendre les leurs. Cette histoire est celle du passage de la lutte révolutionnaire à la lutte pour la survie, qui s’achève en survie dans la lutte, sans aucune fin discernable.

Le redoutable appareil répressif syrien, pourtant préparé à ce genre de situation et qui s’est encore renforcé après le soulèvement des années 1980, a seulement été capable de maintenir le régime au pouvoir, et non de lui donner la victoire.  Parallèlement, l’insurrection, devenue guerre civile, s’est avérée incapable de profiter de son avantage, et de la maîtrise de fait de larges pans de territoire, pour mener l’insurrection à la victoire, c’est-à-dire à la chute du régime. Que ce blocage et cet échec soient imputables à la répression féroce conduite par le régime, aux (non-)interventions étrangères dans le conflit qui en ont fait un face à face entre grandes puissances, ou à des facteurs internes à l’opposition, le résultat n’en reste pas moins là : ce conflit est une impasse dont on n’est pas près de sortir.

De l’insurrection à la guerre civile : la société sans l’Etat ?

Ceux qui, en 2011 et 2012 sont descendus dans la rue contre le régime, avaient bon droit à se nommer « société syrienne », tant la rencontre dans les grandes villes entre la classe moyenne paupérisée ou sans emploi, les petits commerçants ayant du mal à écouler leurs stocks et les masses paysannes prolétarisées ayant dû quitter la campagne pour s’installer dans les « quartiers spontanés » insalubres sont comme le résumé détonant de l’échec du régime syrien, venant se dresser contre lui, comme étant la Syrie elle-même.

Au moment de 2011, c’est un être syrien idéal qui est construit en sujet collectif par les manifestants, et cet être syrien était démocratique et citoyen. Les manifestations étaient l’expression d’une société revendiquant son droit à l’existence. Aucune institution n’est venue appuyer cette revendication : syndicats, partis, associations sont étroitement contrôlés par le régime, les religieux, qui gardent le souvenir de la répression des années 1980 et misent sur le processus d’ouverture engagé par Bachar el-Assad, sont restés silencieux. La dynamique des Printemps arabes est le terreau commun de ces manifestations. A ce moment-là, les manifestants semblent être unis par l’idée simple et efficace de faire ce que les Tunisiens et les Egyptiens on fait avant eux : en finir avec le régime. Cet objectif apparaît comme dépassant les divisions sociales existantes, lesquelles sont mises à l’écart, afin d’obtenir, le temps d’une manifestation au moins, voire comme projet collectif démocratique, ce sujet syrien membre de la société civile, que l’Etat el-Assad n’a cessé de nier pour le subsumer sous son être propre. Pour les manifestants, il s’agissait alors avant tout de faire peuple.

L’absence de tout relais institutionnel aussi bien entre les manifestants et l’Etat qu’au sein de la société syrienne elle-même, la concentration même du régime, crée chez les manifestants une sorte de nationalisme sans l’Etat, un nationalisme unanimiste ou universaliste. Alors que les Egyptiens ou les Tunisiens pouvaient s’appuyer sur des divisions dans l’institution militaire ou sur la défection de policiers peu décidés à se battre jusqu’à la mort pour le régime en place, voire sur des syndicats ou des associations pourvus d’une certaine autonomie, les Syriens se trouvent confrontés d’une part à un maillage total de la société par l’Etat et d’autre part à un appareil répressif impitoyable et rendu comme étanche au reste de la société, organiquement inféodé à l’Etat. L’absence même de considérations stratégiques de ce type, qu’un appareil politique comme celui des Frères musulmans pourrait aisément faire, démontre la spontanéité du mouvement de 2011, comme du reste l’absence de leaders identifiables ou de discours commun formalisé.

Mais faire peuple n’est jamais que l’œuvre d’un Etat : aucun peuple n’existe en dehors de cela. Dans l’insurrection, l’ « être syrien » vole en éclats face à l’être-kurde, l’être-sunnite, l’être-alaouite, etc., et tout ce qu’ils impliquent d’allégeances réelles, de contreparties à ces allégeances, mais aussi de fidélités, de dettes, de rancœurs, d’attachements. La revendication de la citoyenneté syrienne ne tient pas face aux ‘assabiyas syriennes (et aux instrumentalisations qui en sont faites par le pouvoir et par tous les acteurs), d’une part parce qu’il n’y a pas de société civile syrienne à proprement parler, en raison de l’emprise de l’Etat sur toute l’activité sociale, et d’autre part parce que pour faire peuple, il faut un Etat, c’est-à-dire une classe dominante qui définisse comme peuple toutes les autres.

En l’absence d’une telle structuration, l’insurrection s’est trouvée contrainte d’assurer les fonctions habituellement dévolues à l’Etat, en se calquant sur les divisions sociales existantes : fonction militaire, fonction de soin, approvisionnement, voirie, défense civile, fonction judiciaire, etc. Dans nombre de villes, les fonctionnaires du régime continuaient à percevoir un salaire, qu’ils devaient aller chercher dans la zone tenue par le pouvoir, pour retourner dans la zone occupée par les rebelles afin d’exercer des fonctions similaires. C’est un détail, mais il indique en quoi la continuité l’emporte sur la rupture, dans la façon dont « la » rébellion (en réalité, et de plus en plus au fil du développement de la guerre civile, les différentes factions impliquées, dont certaines venues de l’étranger) a été contrainte de gérer le quotidien, dans une situation d’attente du retour de l’Etat.

« Les comités de coordination locaux sont devenus une voix importante de la révolution ; ils organisent les manifestations et éditent les journaux. Leur objectif reste l’édification d’un Etat civil, pluraliste et démocratique. » (Simon Assaf)

L’exemple de la pratique judiciaire est à ce titre particulièrement intéressant. Afin de juger des conflits courants dans les zones tenues par l’insurrection, le rôle de juge a rapidement été attribué à des imams locaux (le plus souvent peu qualifiés, les autorités religieuses ayant quitté le pays), considérés comme les plus aptes à donner une forme juridique à ces conflits. Il ne s’agit aucunement là d’application stricte de la charia ni de tribunaux islamiques à la mode Daesh, mais d’une institution civile dans laquelle les religieux sont reconnus comme les plus compétents, les juges civils étant quasiment absents. Si le droit civil est parvenu ici et  là à s’imposer, là où des juges avaient rejoint l’insurrection, face au manque de personnel capable de l’appliquer, c’est le droit chariatique, qui est de toute façon à la base d’une grande partie du code civil syrien, qui s’est imposé. Cette volonté de normalisation institutionnelle du secteur judiciaire a conduit à l’adoption presque générale par l’insurrection du code de l’Union arabe, fondé sur la charia et produit en 1996 par des experts de la Ligue arabe sous financement des pays du Golfe. L’insurrection, parce qu’elle est également une insurrection armée, a ainsi géré le problème important de la régulation de l’activité des groupes militaires, en se donnant les moyens de les mettre sous contrôle civil.

La division du travail entre civils et militaires, la spécialisation des activités produisent ainsi d’elles-mêmes leurs propres médiations, sous la pression de la demande « populaire » relayée par la volonté des leaders de l’insurrection (leaders locaux issus de ce qui reste des classes supérieures de la société, qui tentent de maintenir un contact avec l’opposition à l’étranger et par là avec la « communauté internationale ») de faire société et de donner une légitimité aux zones libérées du régime, et des institutions nouvelles se créent, calquées sur les anciennes et généralement considérées comme légitimes.

Les institutions qui fondent tout Etat, comme l’armée, la police, la justice, etc., ne sont pas contestées pour elles-mêmes, c’est le caractère antidémocratique qu’elles avaient sous le régime qui est remis en cause. Il faut enfin noter que la forme démocratique qui découle de cette critique n’est pas la démocratie directe, mais la démocratie représentative, du moins lorsque c’est possible (de simples désignations ayant souvent précédé des procédures électorales difficiles à mettre en place sous le largage de barils d’explosifs). Ce n’est pas un Conseil des insurgés qui était à la tête d’Alep-est, mais un maire, élu par la population, et qui est un ancien ingénieur.

Le peuple sans l’Etat du début de l’insurrection tend ainsi rapidement à passer de la fiction unanimiste à un mouvement qui tente de reconstituer un Etat à partir du peuple, c’est-à-dire à partir des divisions de classe existantes. Mais cela même, dans le cas de la Syrie, est problématique, et l’opposition ne parvient pas à réaliser en son sein une structuration de classe susceptible de conduire à la formation d’un Etat, après l’éventuelle destitution d’el-Assad. La défection de la bourgeoisie, le monopole de la pratique de l’Etat exercé par le Baas depuis les années 50 et par les el-Assad depuis 1970, ont conduit à une situation où les élites sont absentes, et où la bourgeoisie s’accommoderait peut-être bien mieux, à tout prendre, d’un retour à la dictature que d’une situation où des franges islamistes seraient fatalement conduites à s’affronter sans fin, démocratiquement ou non, pour la prise du pouvoir. Il semblerait donc bien qu’il n’y ait pas d’issue intérieure à la situation.

Le chaos comme sortie de crise ?

Si les clés de la compréhension de la guerre civile syrienne se trouvent bien hors de Syrie, ce n’est pas en raison de quelque complot des puissances internationales, mais bien en raison de l’évolution mondiale du capitalisme, et de la place spécifique de la région dans celui-ci. Une place peu enviable, dans laquelle le développement proprement capitaliste s’accommode et se nourrit de formes d’exploitation et de reproduction de la force de travail en apparence archaïques, sans l’agréable connotation « traditionnelle » que peut comporter ce terme, où la prédation des entreprises capitalistes peut se déchaîner sans les freins qui leurs sont imposés dans les aires les plus développées.

Localement, ce sont des pôles d’intense richesse, qu’ils se trouvent non seulement en Israël ou dans les pays du Golfe, mais y compris, par taches, dans les pays les plus pauvres de la zone, pôles qui se nourrissent d’un océan de pauvreté.

Que des masses de pauvres vivent de plus en plus dans des zones sans Etat, loin d’être la promesse de réalisation d’utopies anarchistes, ouvre bien plutôt la perspective d’un effondrement du monde capitaliste dans sa préservation même, la possibilité d’une rétraction du capitalisme avancé par l’extension du rapport d’exploitation le plus sauvage, jusqu’à l’abandon de toute forme sociale adéquate à la reproduction de ce rapport, y compris l’Etat. Prendre au sérieux la fin définitive de l’intégration fordiste doit nous conduire à envisager ce type de perspective tout aussi sérieusement que nous envisageons celle de la communisation, et pour les mêmes raisons.

La possibilité pour le capitalisme de se dégager de la contradiction qui consiste à devoir reproduire en lui-même la force de travail (ce qui est la définition a minima de toute « société capitaliste ») tout en l’expulsant sans cesse du procès de valorisation pourrait consister à l’avenir dans l’expulsion effective dans des « zones grises » de masses de prolétaires surnuméraires, qui seraient seuls chargés de leur reproduction et auraient la liberté d’autogérer leur propre misère. La « déprolétarisation » à l’intérieur même du monde du capital se ferait alors sur le mode de l’extension du bidonville et de territoires en situation de guerre civile permanente. Il faut considérer ceci comme une hypothèse de sortie de crise pour le capital, à placer sur le long terme, mais dont les prémisses s’annoncent déjà, que ce soit en Syrie, mais aussi en Lybie, au Mali, dans certaines zones d’Afghanistan, ainsi qu’aux marches de l’Europe, en Ukraine.

AC

(1) La question de la rente, sur laquelle il nous faudra revenir de façon détaillée, constitue une clé essentielle à la compréhension non seulement de la question syrienne mais de l’ensemble de la zone qui va du Maghreb au Moyen-Orient. A ce sujet, on peut lire Moyen-Orient, Histoire d’une lutte de classes 1945-2002, par Théo Cosme, aux Editions Senonevero.

 

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