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Réponse à l’épisode 2 de « Ménage à trois de la lutte de classe »

En raison de sa longueur, nous avons préféré  publier ici un commentaire à l’épisode 2 du texte « Ménage à trois de la lutte de classe » paru initialement sur le blog Hic-Salta communisation

Pour info ce texte vient en réponse à un commentaire auquel les rédacteurs de « ménage à 3 dans la lutte des classes » ont répondu sur le site Hic-salta – communisation.

Sans cela difficile de comprendre pourquoi j’insiste sur la question de « la minorité aristocratique »

Bon cette réponse est un peu longue et gagnerais peut-être à être développée dans un article de réponse, mais je ne vois pas trop où je pourrai le poster ailleurs.

La question est : Comment différencier le sursalaire et marchandage de la force de travail pratiquement lorsque l’on décompose le salaire ? Poser théoriquement une césure nette entre sursalaire d’un côté et travail nécessaire de l’autre ça passe, dans la réalité définir cette frontière est plus difficile.

1) Quel rôle historique

Pour moi, la question de cette importance de la taille du sursalaire a pour but de savoir si une partie de la CMS peut basculer sur une nécessité de dépassement ou si sa place dans l’encadrement, même s’il n’est pas rémunéré, les condamne structurellement à lutter pour le sursalaire. L’enjeu est de taille et est véritablement le seul qui importe. La liste d’exemple naïf que j’ai avancé dans le commentaire précédent visait à cela. Votre phrase « aucune alliance n’est possible entre la CMS et le prolétariat révolutionnaire » est extrêmement catégorique et, à ce stade du développement de votre analyse, on ne sait pas pourquoi la petite-bourgeoisie pourrait, selon les circonstances choisir le camp du prolétariat et pas la CMS ? Affirmer que ces classes n’ont pas de rôle historique propre c’est une chose, affirmer qu’elles ne peuvent en avoir un qui soit uniquement réactionnaire c’en est une autre.

2) Sur la minorité aristocratique

Sur la question de « l’aristocratie ouvrière », je ne me référais pas nécessairement à celle de Lénine que j’ai du mal à utiliser en référence. Mais plus à celle d’Engels sur la question des « vieux » et des « nouveaux » syndicats (Traduit et publié par Dangeville chez Maspero). Il y parle d’ « ouvriers privilégiés » et de « minorité aristocratique » :

« Or, ces ouvriers nouveaux sont aussi actifs, sinon plus, que les ouvriers « qualifiés » mais ne peuvent faire partie des syndicats. Les ouvriers qualifiés se développent littéralement en vase clos, grâce aux règlements corporatifs des syndicats. Tu t’imagines sans-doute que ces syndicats pensent qu’il faut abolir toutes ces stupidités ? Pas le moins du monde. […] Ils s’accrochent à leurs superstitions traditionnelles, qui ne font que leur nuire à eux (même, au lieu de se débarrasser de tout ce fatras, […] Tout cela te fera mieux comprendre bien des choses dans l’attitude de ces ouvriers privilégiés. »

Engels à Bebel, 28 octobre 1885

« Cependant, ces nouveaux syndicats diffèrent grandement des anciens. Ceux-ci ne comprenant que les ouvriers « qualifiés » pratiquant l’exclusivisme […]. En Angleterre, les syndicats existent depuis un demi-siècle et la grande majorité des ouvriers est en dehors des syndicats, qui forment une minorité aristocratique. Les ouvriers les plus pauvres ne peuvent en faire partie.»

Engels in Arbeiter-Zeitung 23 mai 1890

Dans ces deux cas Engels, parle des « ouvriers qualifiés » des « vieux syndicats » comme privilégiés. Ces syndicats permettent un meilleur marchandage de la force de travail et ces syndicats continuent d’exister car ils permettent de maintenir une position monopolistique. Le gros des forces actives des syndicats français se trouve aujourd’hui dans ces secteurs ouvriers et dans la fonction publique (par définition CMS). Inversement sur certains bastions où la minorité aristocratique est majoritaire, la quasi-totalité des travailleurs sont syndiqués ou inféodés aux « vieux » syndicats (par exemple les taux de grévistes en cas de lutte corporatiste à la Mède tournent toujours entre 80 et 100%, par contre en regardant la période 95-2017, je n’y ai jamais trouvé de lutte spontanée démarrée sans les syndicats). Si l’on récupère la définition d’Engels, corréler la « minorité aristocratique » et le prolétariat de ces secteurs a donc un sens.

Puisque l’on en est à regarder les rôles historiques, là aussi, la question à laquelle il me semble nécessaire de répondre est : Est-ce que la place particulière de cette couche du prolétariat modifie son rôle historique ? Si on le regarde vis-à-vis des rapports de production on serait tenté de dire que non. Par contre au regard de l’Histoire, on serait plus tenté par un… c’est possible… J’ai du mal à trouver un exemple historique où cette partie du prolétariat à réussir à participer à une tentative de dépassement général.

Cette question devient encore plus présente dès lors que l’on ne pose plus la question de la révolution comme transcroissance. L’ancienne perspective programmatiste de la montée en puissance du prolétariat permettait d’intégrer ces catégories au processus révolutionnaire : Les luttes corporatistes particulières convergeaient entre elles puis, de lutte en lutte, menaient à la grève générale expropriatrice et à l’autogestion/communisme de conseil/dictature du prolétariat (rayer la mention inutile).

Par contre, si l’on parle de communisation c’est plus compliqué. Comment ces catégories pourraient demander autre chose que le maintien corporatif de leurs salaires élevés et de leurs avantages ? Comment pourrait-il lutter pour un dépassement ? Et même plus : face à une tentative de dépassement d’une partie du prolétariat, feraient-elles autre chose que de participer à la répression pour permettre le maintien de leurs privilèges ?

3) Retour sur la définition de classe moyenne

Il me semble qu’il y a donc un angle mort au niveau du sursalaire comme définition de la classe moyenne.

Pour sortir de cette impasse je pense qu’il vaut mieux chercher du côté de la définition de W. Reich qui voit la classe moyenne comme la classe qui a porté le fascisme au pouvoir et donc qui a eu un rôle historique (on peut le critiquer sur beaucoup de choses, mais il a eu quelques bonnes intuitions). Il reste encore à vérifier que cela fonctionne parfaitement, mais il me semble que c’est la piste la plus intéressante à explorer.

Reich met classiquement d’un côté les petits exploitants (commerce, gérants, petits patrons, petits propriétaires et paysans propriétaires). De l’autre la classe moyenne salariée composée principalement des fonctionnaires (ceux qui font fonctionner l’État) et des « petits et moyens employés » sans plus de précisions. La particularité de ces derniers, de par leur rôle de gestion, est de s’identifier avec leur employeur. « Cette identification avec une administration, une entreprise, un Etat, une nation qui peut se définir par la formule : Je suis l’Etat, l’administration, l’entreprise, la nation est le meilleur exemple d’une idéologie devenu puissance matérielle. » (W. Reich, La psychologie de masse du fascisme P.63).

Il y a donc un travail d’encadrement qui est à rapprocher de ce que vous appelez de « non-travail », mais la différence ne vient pas que de là. Ce « non-travail » participe en réalité à l’identification du travailleur à l’employeur plus qu’autre chose. En réalité pour Reich, c’est l’identification qui fait tout.

Par contre, il n’y a pas de sursalaire : « L’employé et le fonctionnaire moyen sont dans une situation économique moins favorable que l’ouvrier moyen de l’industrie : l’infériorité économique des premiers est partiellement compensée chez les fonctionnaires de l’État par quelques minimes espoirs de promotion, par la perspective d’une certaine sécurité économique ». (Ibidem)

Si l’on va plus loin que Reich et que l’on commence à essayer d’élaborer une définition en partant de son analyse cela pourrait donner cela :

Depuis qu’elle a émergé comme sujet, les contours économiques de la classe moyenne sont très difficiles à définir alors qu’un bon nombre de travailleurs s’en revendique ou y sont assimilés. Ce n’est pas pour rien : La classe moyenne existe avant tout très clairement en tant que « classe pour soi ». Elle est beaucoup moins visible au niveau économique ou au niveau de sa place dans les rapports de production. Économiquement elle ne semble exister que par les petites compensations utilisées pour acheter cette identification du travailleur.

En réalité la classe moyenne est avant tout une idéologie devenue puissance matérielle. Elle existe en corrélation du niveau d’identification entre le travailleur et son employeur. Par contre, si l’on reste au niveau matériel, celui de la « classe en soi », il ne reste que des prolos.

Pour autant, cette idéologie qui devient une puissance matérielle et se matérialise en classe pour soi est loin d’être négligeable. En effet, si l’on détermine la classe moyenne de la sorte, elle semble avoir un programme. Celui de la valorisation du travail et de la négociation du rapport capital/travail à travers une gestion du capitalisme national qui répartirait plus équitablement ses profits. Car sa particularité est qu’elle semble se projeter à l’échelle de la communauté, le plus souvent nationale. Sur certaines périodes, elle peut avoir également un rôle historique notamment dans le cadre du retour à l’ordre d’un mouvement social ou dans l’arrivée au pouvoir de certaines factions promettant d’appliquer son programme (même si le programme n’est jamais appliqué).

4) Cas d’étude

Voyons un peu nos cas énoncés dans le premier commentaire (cf hic-salta) à l’aune de cette autre définition.

Si l’on regarde un employé d’État précarisé (CUI-CAE ou contractuelle par exemple) où la compensation par « l’espoir de promotion » ou par « la sécurité économique n’existe plus », son appartenance à la classe moyenne est beaucoup plus discutable. Mais l’identification peut demeurer. En effet, l’employé d’association payé 600€/mois et faisant du travail de fonctionnaire arrive souvent à affirmer « je suis l’association ». Il faut peut-être y voir là la porosité de la classe moyenne et l’aspiration du travailleur à en faire partie (Souvent dans la volonté de reproduire la classe de ses parents). En effet comme le souligne Reich cette identification à l’employeur est massivement présente chez les fonctionnaires et autres « moyens employés », mais ne leur est pas exclusive. « La puissance de cette identification avec l’employeur se révèle de manière particulièrement frappante chez les domestiques » (ibidem) qui sont pourtant matériellement des prolétaires.

Voir la classe moyenne de cette manière permet aussi de reconsidérer la minorité aristocratique des ouvriers des docks de Marseille ou de la Mède. Lorsque le syndicat gère les embauches, le niveau de rémunération et participe au bon déroulement du rapport capital/travail : affirmer Je suis le syndicat peut revenir à affirmer je suis l’entreprise.

Cette vision de la classe moyenne permet aussi de comprendre certaines limites de la génération de nos parents. Pourquoi tant de prolos nés dans les années 50-60 se sont identifiés à la classe moyenne ? Parce que grâce à la période du compromis keynesiano-fordiste ils sont devenus propriétaires de leur appartement ? Pas seulement. L’espoir de promotion et la sécurité économique étaient réels pour la très grande majorité du prolétariat des pays du centre. Durant cette période le sentiment d’identification avec l’employeur a clairement explosé chez les prolos. Les maos aimaient appeler ça l’idéologie petite-bourgeoise.

Depuis ça a quelque peu changé. Tout le monde l’affirme, la crise a produit massivement le déclassement, le délitement de la classe moyenne. Matériellement c’est la restructuration qui veut dire les baisses de salaires, l’augmentation de la productivité et la précarisation. C’est-à-dire la fin de la sécurisation de l’emploi, des perspectives de carrières et le changement régulier de boulot. Ce turn-over permanent a provoqué une baisse de l’identification à l’employeur qui a reculé en même temps que le sentiment d’appartenance à la classe moyenne. Les enfants des prolos baby-boomers ont des emplois plus qualifiés et mieux payés que ceux de leurs parents. Pourtant le fait de changer en permanence de job les pousses à penser que leurs gosses ne font pas partie de la classe moyenne auxquels ils ont parfois pu s’identifier.

Pour conclure et si on va au bout de l’idée, je pense qu’il faut renverser la manière dont vous penser le problème : La classe moyenne est en réalité la partie du prolétariat qui a encore les moyens de s’identifier au capital.Elle ne peut alors que revendiquer un meilleur rapport capital/travail. Elle est donc transversale à l’ensemble du marché du travail. Le « non-travail » réalisé ou la surmarchandisation dans un cadre monopolistique de vente de la force de travail crée des secteurs où la classe moyenne est massivement présente, mais c’est conjoncturel.

« Le prolétariat est révolutionnaire ou il est classe moyenne ».

Karlita Marx, L’idéologie germanique.

Ben Malacki

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