Accueil > Du coté de la théorie/Around theory > Endnotes : « LA theses »

Endnotes : « LA theses »

Un texte qui, bien qu’ancien, vient s’articuler de façon étonnamment actuelle aux problématiques qui agitent le « milieu » depuis quelques mois: segmentation de la classe, problématique et articulation classe/genre/race, tension à l’unité de la classe et programmatisme, unité de la classe dans la confrontation des différentes identités qui résultent de la segmentation, affrontements récents autour de la racisation, etc, etc….. Donc, on publie!!

HTTPS://ENDNOTES.ORG.UK/OTHER_TEXTS/EN/ENDNOTES-LA-THESES

« Dans cette société l’unité apparaît comme accidentelle, la séparation comme normale »

-Marx, Theories of Surplus Value

   1- Nous vivons dans une ère de crise sociale, qui dure depuis longtemps et qui est fondamentalement la crise des sociétés du mode de production capitaliste. En effet, les relations de travail qui régissent la production et la consommation dans les sociétés capitalistes se dégradent. Le résultat en est la réapparition d’une situation structurelle que Marx appelait « le capital excédentaire au côté de la population excédentaire ». Les transformations technologiques continuent d’évoluer malgré la stagnation économique, donnant lieu à une situation où il y a trop peu d’emplois pour trop de monde. Pendant ce temps, d’énormes réserves d’argent labourent la planète à la recherche de profits, conduisant à l’expansion périodique de bulles qui éclatent en éruptions massives. La montée de l’insécurité et de l’inégalité de l’emploi sont des symptômes de l’impossibilité croissante de ce monde en tant que tel.

2- Dans le moment présent, ces contradictions, contenues dans les sociétés capitalistes, sont prêtes à exploser. La crise de 2008 en est une manifestation. Elle a donné lieu à une vague mondiale de luttes qui continuent encore aujourd’hui. Afin de garder un certain contrôle sur une crise en ébullition, les États ont organisé des plans de sauvetage coordonnés des sociétés financières et d’autres sociétés. La dette de l’État a atteint des niveaux inconnus depuis la Seconde Guerre mondiale. Le sauvetage des capitalistes devait donc s’accompagner d’une cure d’austérité pour les travailleurs, car les États cherchent à gérer leurs bilans tout en recréant les conditions de l’accumulation. Pourtant, ces actions de l’État n’ont été que partiellement couronnées de succès. Les économies riches continuent de croître de plus en plus lentement, même si elles absorbent d’énormes quantités de dettes à tous les niveaux. Les économies pauvres sont également vacillantes. Nous appelons cette situation globale la structure d’attente (the holding pattern) et nous affirmons que d’autres turbulences économiques sont susceptibles d’advenir lors d’un crash capitaliste.

3-Les ouvriers ont mené des batailles défensives au vingtième siècle comme ils le font encore aujourd’hui. Mais alors, leurs batailles défensives faisaient partie d’une lutte offensive: ils cherchaient à s’organiser en mouvement ouvrier, toujours plus puissant. Ce mouvement exproprierait tôt ou tard les expropriateurs afin de commencer à construire une société organisée selon les besoins et les désirs des travailleurs eux-mêmes.

4-Cependant, la crise du capitalisme des années 1970, qui aurait dû, pour beaucoup, aboutir à sa fin, a entraîné une profonde crise du mouvement ouvrier lui-même. Son projet ne répond plus aux conditions auxquelles sont confrontés les travailleurs. Plus fondamentalement, la cause en est le déclin de la centralité du travail industriel dans l’économie. Avec le déclenchement de la désindustrialisation et le recul de la part de l’emploi dans la production manufacturière (qui était elle-même l’une des causes fondamentales de l’expansion des populations excédentaires), l’ouvrier industriel ne pouvait plus être perçu comme le leader de la classe. En outre, en raison de l’augmentation des niveaux de gaz à effet de serre, il est évident que le vaste appareil industriel ne crée pas seulement les conditions d’un avenir meilleur – il les détruit également. Plus fondamentalement, le travail lui-même n’est plus considéré comme central à l’identité de la plupart des personnes. Pour la plupart des gens (pas tout le monde), il ne semble même plus que le travail puisse être satisfaisant si seulement il était géré collectivement par les travailleurs plutôt que par les patrons.

5- Dans le même temps, le déclin de l’identité ouvrière révéla une multiplicité d’autres identités, s’organisant par rapport à des luttes jusqu’alors plus ou moins réprimées. Les «nouveaux mouvements sociaux» qui en résultent ont montré clairement, en retour, dans quelle mesure la classe ouvrière homogène était en réalité de nature composite. Ils ont aussi établi que la révolution doit impliquer plus que la réorganisation de l’économie: elle exige l’abolition des distinctions de genre, de race et de nation, etc. Mais dans la confusion des identités émergentes, chacune avec ses propres intérêts sectoriels, on ne sait pas exactement ce que doit être cette révolution. Pour nous, la population excédentaire n’est pas un nouveau sujet révolutionnaire. Il s’agit plutôt d’une situation structurelle dans laquelle aucune fraction de la classe ne peut se présenter comme le sujet révolutionnaire.

6- Dans ces conditions, l’unification du prolétariat n’est plus possible. Cela peut sembler une conclusion pessimiste, mais il a une implication inverse qui est plus optimiste: aujourd’hui, le problème de l’unification est un problème révolutionnaire. Au sommet des mouvements contemporains, sur les places et les usines occupées, dans les grèves, les émeutes et les assemblées populaires, les prolétaires ne découvrent pas leur pouvoir en tant que véritables producteurs de cette société, mais plutôt leur séparation en une multiplicité d’identités (statut d’emploi, genre, race, etc.). Celles-ci sont marquées et tricotées par l’intégration désintégrée des États et des marchés du travail. Nous décrivons ce problème comme le problème de la composition: des fractions prolétariennes diverses doivent s’unifier, mais ne trouvent pas une unité faite dans les termes de cette société déréglée.

   7- C’est pourquoi nous pensons qu’il est si important d’étudier en détail le déroulement des luttes. Ce n’est que dans ces luttes que l’horizon révolutionnaire du présent est défini. Au cours de leurs luttes, les prolétaires improvisent périodiquement des solutions au problème de la composition. Ils appellent à une unité fictive, au-delà des termes de la société capitaliste (plus récemment: le black bloc, la démocratie réelle, 99%, le mouvement pour les vies noires, etc.), comme un moyen de lutter contre cette société. Tandis que chacune de ces unités improvisées s’effondre inévitablement, leurs échecs cumulatifs tracent les séparations qu’il faudrait surmonter par un mouvement communiste dans le chaotique tumulte d’une révolution contre le capital.

8-  C’est ce que nous voulons dire quand nous disons que la conscience de classe, aujourd’hui, ne peut plus être que la conscience du capital. Dans la lutte pour leur vie, les prolétaires doivent détruire ce qui les sépare. Dans le capitalisme, ce qui les sépare est aussi ce qui les unit: le marché est à la fois leur atomisation et leur interdépendance. C’est la conscience du capital comme notre unité dans la séparation qui nous permet de poser, à partir des conditions existantes – même si c’est seulement comme un négatif photographique – la capacité humaine pour le communisme.

EndNotes , Los Angeles, décembre 2015

  1. Z.B.
    26/11/2016 à 11:47 | #1

    Il ne s’agit pas du texte « The Holding Pattern » (paru dans Endnotes n° 3 : https://endnotes.org.uk/issues/3/en/endnotes-the-holding-pattern) mais d’une sorte de présentation de là où Endnotes en sont.

  2. pepe
    26/11/2016 à 11:59 | #2

    Exact. A la lecture et en cherchant un titre, « holding pattern » s’est imposé. Mais cela amène de la confusion, tu as raison. Du coup, on change de titre!! Merci

%d blogueurs aiment cette page :