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Crise et théories des crises

Schématiquement, la tradition marxiste s’est séparée en deux grandes tendances : les théorie sous-consommationistes liées ou non aux théories du déséquilibre entre les sections de la production capitaliste dans la reproduction du capital ; les théories du fonctionnement valeur du capital fondée sur la suraccumulation du capital par rapport à sa valorisation, c’est-à-dire sur la baisse tendancielle du taux de profit. D’un côté, toute l’orthodoxie ou la dissidence sociale-démocrate de Bernstein à Rosa Luxembourg en passant par Kautsky et Hilferding1, de l’autre une minorité de francs-tireurs théoriques comme Grossman et Paul Mattick2.
Si cette crise nous oblige à ce retour théorique c’est que nous sommes confrontés à une double évidence contradictoire : d’un côté la seule théorie marxiste cohérente des crises est celle développée par Paul Mattick3, c’est-à-dire celle fondée sur la baisse tendancielle du taux de profit ; de l’autre cette crise est une crise de sous-consommation (elle est et non « apparaît comme »). Notre principale confrontation théorique en tant que confrontation productive ne peut s’engager qu’avec les thèses de la suraccumalation de capital par rapport à ses capacités de valorisation, c’est-à-dire avec Mattick et ses deux principaux ouvrages sur la question : Marx et Keynes (Ed Gallimard, 1972) et Crises et théories des crises (Ed. Champ libre, 1976).

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Mattick affirme la thèse marxienne fondamentale sur les crises mais de façon unilatérale : « Dans l’optique marxienne, les diverses théories des crises existantes – qui ramènent le problème soit à une sous-consommation soit à une surproduction de marchandises -, ne font que décrire du dehors les mécanismes de la crise. Suivant Marx, en effet, la surproduction périodique de moyens de production et de marchandises, qui empêche la réalisation de la plus-value, n’est rien d’autre qu’une surproduction de moyens de production inaptes à fonctionner comme capital, c’est-à-dire à permettre d’exploiter le travail à un degré d’intensité donné. Et quoique la surproduction de marchandises soit un fait avéré, la théorie de Marx n’est nullement sous-consommationiste. Aux yeux de son auteur en effet, la production capitaliste est antinomique – et ne peut que le rester – avec le pouvoir de consommation qu’elle a elle-même engendré, et cela en temps de prospérité comme en temps de crise. Il faut donc expliquer l’augmentation de la demande sociale inhérente aux phases d’essor du système, non par une croissance du pouvoir de consommation proportionnelle à celle de la production, mais par l’accroissement du nombre des travailleurs désormais mis en œuvre. » (Marx et Keynes, p. 118). Il est vrai que Mattick reprend ici un paragraphe du chapitre sur Les contradictions internes de la loi de la baisse tendancielle du taux de profit : « Surproduction de capital ne signifie jamais autre chose que surproduction de moyens de production – moyens de travail et subsistances – pouvant exercer la fonction de capital, c’est-à-dire susceptibles d’être utilisés pour exploiter le travail à un degré d’exploitation donné ; cependant que si ce degré tombe au-dessous d’une certaine limite, cette chute provoque des perturbations et des arrêts de la production capitaliste, des crises, une destruction de capital. » (Le Capital, Ed. Sociales, t. 6, p. 268). Il faut noter que, dans cette reprise, Mattick néglige totalement le phénomène de « paupérisation relative » inhérent aux phases d’expansion4

Et pourtant : « La raison ultime de toute véritable crise demeure toujours la pauvreté et la limitation de la consomation des masses, en face de la tendance de la production capitaliste à développer les forces productives comme si elles n’avaient pour limite que la capacité de consommation absolue de la société. » (Le Capital, Ed. Sociales, t.7, p.145).

A partir du moment où, en subsomption réelle du travail sous le capital, le sous-consommationnisme n’avait plus pour horizon que la gestion sous diverses formes du mode de production capitaliste, une théorie révolutionnaire des crises se devait d’être anti sous-consommationniste. Mattick n’historicise jamais son point de vue, il se contente de dire qu’il est le vrai point de vue marxien sur les crises, que les autres sont des erreurs. Mais le « retour » à la baisse du taux de profit s’effectue dans la critique et la polémique du sous-consommationnisme et il en reste, chez Mattick, indélébilement marqué. Revenir dans ces conditions à la théorie de la baisse tendancielle du taux de profit, c’était la développer de façon unilatérale. C’était s’enfermer dans une opposition que l’on avait soi-même créée (dans des conditions historiques et idéologiques particulières). La théorie de la baisse tendancielle du taux de profit s’est imposée comme la seule pouvant rendre compte du caractère historique du mode de production capitaliste et de sa caducité dans une situation où les échanges extérieurs au système étaient devenus marginaux et où la reproduction de la force de travail était intégrée dans la reproduction du capital.

L’élection de cette théorie n’advint pas uniquement par défaut, elle est la seule à replacer au cœur de la contradiction du système l’exploitation de la classe ouvrière comme dynamique et limite du système lui-même. Le prolétariat est compris comme classe révolutionnaire non parce qu’il est la classe souffrante et l’exécuteur le mieux placé d’une sentence que le système prononce contre lui-même, mais parce que c’est sa propre existence et son propre rôle dans le système qui est en jeu dans cette contradiction se manifestant dans les crises. Mattick n’est pas allé jusqu’à désobjectiver la contradiction qu’est la baisse tendancielle du taux de profit, mais tout était en place pour le faire.

Le problème que nous avons avec Mattick c’est d’être resté enfermé dans cette dichotomie, dans cette partition antithétique de la théorie des crises entre baisse tendancielle du taux de profit et sous-consommation ouvrière ( la question de la réalisation). « La baisse du taux de profit s’exprime par le biais des phénomènes de marché » (Crises et théories des crises, p.84) : pour Mattick, la question de la réalisation est toujours renvoyée au domaine de l’apparence, de la manifestation, par rapport à une vraie réalité essentielle qui est la baisse tendancielle du taux de profit.

« La véritable barrière de la production capitaliste, c’est le capital lui-même. Voici en quoi elle consiste : le capital et son expansion apparaissent comme le point départ et le terme, comme le mobile et le but de la production ; la production est uniquement production pour le capital, au lieu que les instruments de production soient des moyens pour un épanouissement toujours plus intense du processus de la vie pour la société des producteurs. Les limites dans lesquelles peuvent uniquement se mouvoir la conservation et la croissance de la valeur du capital – fondées sur l’expropriation et l’appauvrissement de la grande masse des producteurs – ces limites entrent continuellement en conflit avec les méthodes de production que le capital doit employer pour ses fins et qui tendent vers l’accroissement illimité de la production, vers la production comme une fin en soi, vers le développement absolu de la productivité sociale du travail. Le moyen – le développement illimité des forces productives de la société – entre en conflit permanent avec le but restreint, la mise en valeur du capital existant. Si le mode de production est, par conséquent, un moyen historique de développer la puissance matérielle de la production et de créer un marché mondial approprié, il est en même temps la contradiction permanente entre cette mission historique et les conditions correspondantes de la production sociale. » (Le Capital, Ed. Pléiade, t.2, p.1032). Marx n’établit pas ici de contradiction entre la production capitaliste et « les besoins sociaux réels de la société » (comme le soutient Mattick, Crises et théories des crises, p. 101), il établit seulement que le mode de production capitaliste est un mode de production transitoire. Les « besoins sociaux réels » ne sont pas un des termes d’une contradiction, bien au contraire, il s’agit juste de préciser de quoi on ne parle pas, de quoi il n’est pas question ici. La contradiction présentée ici est interne au mode de production capitaliste : les limites dans lesquelles se meuvent la conservation et la croissance de la valeur ont expressément pour fondements « l’expropriation et l’appauvrissement de la grande masse des producteurs », et ces limites entrent en conflit avec « l’accroissement illimité de la production ».

Les rapports de distribution et de consommation que présente Marx comme l’autre terme de la contradiction sont explicitement les rapports antagoniques spécifiques de la société capitaliste : « Les conditions de l’exploitation immédiate et celle de sa réalisation ne sont pas identiques. Elles ne différent pas seulement par le temps et le lieu, théoriquement non plus elles ne sont pas liées. Les unes n’ont pour limite que la force productive de la société, les autres les proportions respectives des diverses branches de production et la capacité de consommation de la société. Or celle-ci n’est déterminée ni par la force productive absolue, ni par la capacité absolue de consommation, mais par la capacité de consommation sur la base de rapports de distribution antagoniques, qui réduit la consommation de la grande masse de la société à un minimum susceptible de varier seulement à l’intérieur de limites plus ou moins étroites. Elle est en outre limitée par la tendance à l’accumulation, la tendance à agrandir le capital et à produire de la plus-value sur une échelle élargie. (…) Mais plus la force productive se développe, plus elle entre en conflit avec la base étroite sur laquelle sont fondés les rapports de consommation. » (Le Capital, t.6, p. 257-258). Ces quelques lignes sont essentielles car ici suraccumulation et sous-consommation sont plus que reliées, elles sont identifiées comme un seul et unique procès contradictoire. La théorie de la sous-consommation est fausse si l’on se contente de dire que la crise a pour origine la sous-consommation des masses c’est-à-dire si l’on ne justifie pas celle-ci par la tendance à l’accumulation, c’est-à-dire si l’on conserve les termes de la contradiction dans un rapport d’étrangeté l’un vis-à-vis de l’autre ; or tendance au caractère illimité de la production et sous consommation des masses sont réciproquement chacune la raison d’être de l’autre : la production se heurte aux limites étroites des rapports de consommation qui sont eux-mêmes limités par les caractéristiques mêmes dans lesquelles se développe la tendance à l’accumulation. La théorie sous-consommationniste est fausse et ne permet pas, sur sa base, de passer à une théorie unique identifiant sous-consommation et suraccumulation (théorie de la baisse tendancielle du taux de profit) ; la théorie de la suraccumulation est juste, à condition de la développer en dehors de la dichotomie des deux théories, elle permet le passage à une théorie unique.

« Le développement de la productivité sociale du travail se manifeste de deux manières : primo, dans la grandeur des forces productives déjà créées, dans le volume des conditions de production, – qu’il s’agisse de leur valeur ou de leur quantité, – dans lesquelles a lieu la production nouvelle et dans la grandeur absolue du capital productif déjà accumulé ; secundo, dans la petitesse relative, par rapport au capital total de la fraction de capital déboursée en salaire, c’est-à-dire dans la quantité relativement minime de travail vivant requis pour reproduire et mettre en valeur un capital donné en vue d’une production de masse, ce qui suppose en même temps la concentration du capital. » (Le Capital, t.6, p.259-260). A suivre attentivement le cours du développement de la productivité sociale du travail, on s’aperçoit que la baisse tendancielle du taux de profit inhérente à ce développement est identique à la baisse relative de la part déboursée en salaire alors que la masse de la production et de la plus-value qu’elle contient s’acroît en proportion du développement de cette force productive sociale. Par là, la baisse tendancielle du taux de profit est égale à un problème de réalisation. « On produit périodiquement trop de moyens de travail et de subsistances pour pouvoir les faire fonctionner comme moyens d’exploitation des ouvriers à un certain taux de profit. On produit trop de marchandises pour pouvoir réaliser et reconvertir en capital neuf la valeur et la plus-value qu’elles recèlent dans les conditions de distribution et de consommation impliquées par la production capitaliste (souligné par nous), c’est-à-dire pour accomplir ce procès sans explosions se répétant sans cesse. » (Le Capital, t.6, p.270). En règle générale la théorie de la suraccumulation se contente de la première phrase, de la première partie de cette citation, oubliant la suite qui n’est, il est vrai, que la répétition de la première formulation, répétition que Marx effectue car son propos est aussi de démontrer contre les économistes, qui admettent une surproduction de capital, qu’une surproduction générale de marchandises est non seulement possible dans le mode de production capitaliste, mais encore qu’elle est la même chose que cette surproduction de capital. Il ne s’agit pas comme, de façon embarrassée, le suggère Mattick, d’une formulation « imputable soit à une erreur de jugement soit à une faute de plume » (op.cit., p.100).

L’augmentation de la masse du profit qui permet l’accumulation, et donc la croissance absolue des salariés en dépit de leur diminution relative, continuera à provoquer la baisse du taux de profit. En effet, ce n’est qu’exceptionnellement que l’accumulation n’affecte pas le rapport entre le capital constant et le capital variable. L’accumulation vise un accroissement de la productivité, or, pour qu’une nouvelle méthode de production accroisse la productivité, il faut qu’elle transfère à la marchandise, prise à part, une portion supplémentaire de valeur pour usure de capital fixe moindre que la part de valeur qu’on économise en raison de la diminution de travail vivant5. Ainsi, l’accumulation qu’autorise la croissance de la masse du profit malgré la baisse de son taux, si elle multiplie les journées de travail simultanées, contrairement à l’apparence n’accroît pas la consommation ouvrière relativement à la production totale, et ce, en même temps que le taux de profit continue de baisser. Dans le processus de l’accumulation, la baisse du taux de profit est toujours identique à la limitation de la consommation ouvrière. La suraccumulation de capital, c’est-à-dire la pénurie de plus-value, dans le mécanisme même qui y mène, est toujours non seulement identique, mais ayant sa raison d’être dans la nécessité de la sous-consommation ouvrière relativement à la masse accrue de la production. Pénurie de plus-value d’un côté ne signifie jamais rien d’autre que pléthore de l’autre. La pénurie de plus-value par rapport à l’accumulation est sa pléthore par rapport à sa réalisation, il n’y a pas entre les deux de primauté, de relation de causalité : la baisse du taux de profit, c’est la réduction du travail nécessaire par rapport à la masse de capital en augmentation nécessaire pour contrecarrer la baisse du taux par la masse.

« On produit trop de marchandises pour pouvoir réaliser et reconvertir en capital neuf la valeur et la plus-value qu’elle recèlent dans les conditions de distribution et de consommation impliquées par la production capitaliste… (c’est nous qui soulignons) » (Le Capital, t.6, p.270). Il n’est absolument pas question de « capacité absolue de consommation » mais de la « capacité de consommation sur la base de rapports de distribution antagonique » (ibid, p.257). Quand Mattick explique qu’on ne saurait tirer de telles remarques aucune théorie des crises à base sous-consommationniste, ni faire de la réalisation de la plus-value le problème principal du mode de production capitaliste, il a parfaitement raison, mais il n’a raison qu’une fois admise la séparation entre les deux thèses (suraccumulation et surproduction). Dans le cadre de la séparation, Mattick a raison sur toute la ligne contre les sous-consommationnistes, mais c’est la séparation qui est fausse.

« La surproduction a spécialement pour condition la loi générale de production du capital : produire à la mesure des forces productives (c’est-à-dire selon la possibilité qu’on a d’exploiter la plus grande masse possible de travail avec une masse donnée de capital) sans tenir compte des limites existantes du marché ou des besoins solvables (encore une fois il ne s’agit pas des « besoins de la société »), et en y procédant par un élargissement constant de la reproduction et de l’accumulation donc par une reconversion constante de revenu en capital, tandis que d’autre part la masse des producteurs demeure et doit nécessairement demeurer limitée à un niveau moyen de besoins de par la nature de la production capitaliste. » (Théories sur la plus-value, Ed. Sociales, t.2, p.637).

Marx peut paraître ici adopter un point de vue purement « sous-consommationniste », mais c’est bien de surproduction de capital dont il s’agit de par la « reconversion constante de revenu en capital » et de l’augmentation de la part constante du capital (c’est cette précision qui n’étant pas explicitement formulée fait appraître ici l’argumentation de Marx comme purement « sous-consommationniste ») dans cette reconversion du fait que « la masse des producteurs doit nécessairement demeurer limitée à un niveau moyen de besoins de par la nature de la production capitaliste ». La surproduction de capital est bien une surproduction de marchandises, relativement à la limitation nécessaire de la consommation ouvrière pour accroître la richesse accumulée. Cette limitation est bien le fondement de la surproduction de capital à condition de voir aussi cette limitation comme la croissance continue du capital constant dans la « reconversion du revenu en capital ».

Il suffit d’introduire le paramètre c (capital constant) pour unifier la théorie des crises : la crise, au niveau des capitalistes individuels et de tous les agents de la production et de la circulation, et la crise au niveau des lois générales d’accumulation du capital global. La contradiction entre la « production pour la production » et « les rapports de distribution et de consommation limités » ne provient pas simplement du fait que « trop de revenu a été transformé en capital » (on serait là purement dans la thèse sous-consommationniste) mais du fait que, dans cette transformation, la part de c augmente constamment.

Ce qui est déterminant c’est que l’on peut expliquer l’identité en partant de la suraccumulation, mais on peut également le faire en partant de la sous-consommation ouvrière. Le but de la production capitaliste est, avec une masse de richesse donnée, de rendre le surproduit ou la plus-value les plus grands possible. Ce but est atteint par une croissance du capital constant relativement plus rapide que celle du capital variable, ou par la mise en œuvre du plus grand capital constant possible avec le plus petit capital variable possible. La même cause (la recherche de la plus grande plus-value possible) produit la croissance de la masse du profit et la baisse de son taux par la diminution du fonds d’où les ouvriers tirent leur revenu. Dans la reproduction du capital, cette diminution devient la cause qui entrave la conversion des marchandises en nouveaux moyens d’accroître l’exploitation du travail. Prise dans ce sens, la relation entre surproduction et suraccumulation devient : c’est parce que le fonds de consommation des ouvriers est constamment réduit vis-à-vis de la masse de la production, donc à partir de la sous-consommation que l’on parvient à la surproduction de capital, c’est-à-dire à l’impossibilité de renouveler l’exploitation du travail de façon efficace. Il ne s’agit pas, dans le passage entre surproduction et suraccumulation, de la possibilité d’un renversement de causalité car il n’y a pas de rapport de causalité entre les deux termes, il s’agit du même phénomène sous deux aspects différents, chacun des deux permettant de trouver l’autre.

Dans le même chapitre du Capital consacré aux « contradictions internes de la loi » (chapitre fondamental en ce qui concerne la théorie des crises), Marx peut écrire : « plus les forces productives se développent, plus elles entrent en contradiction avec les fondements étroits sur lesquels reposent les rapports de consommation. » (op. cit., Ed Pléiade, t.2, p.1027) ; et un peu plus loin : « …trop de moyens de travail et de subsistance sont produits périodiquement pour qu’on puisse les faire fonctionner comme moyens d’exploitation des ouvriers à un certain taux de profit. » (ibid., p.1040). La suite de la dernière citation est alors explicite : «Il s’est produit trop de marchandises pour qu’on puisse réaliser et reconvertir en capital nouveau la valeur et la plus-value qui s’y trouvent contenues, c’est-à-dire exécuter, dans les conditions de répartition et de consommation de la production capitaliste, ce processus soumis à des explosions périodiques. » (ibid.)

Si nous pouvons produire une théorie unique des crises au niveau de la statique (bien que celle-ci soit toujours un procès), nous devons la mettre à l’épreuve de la dynamique, c’est-à-dire de la succession des phases d’expansion, de renversement et de crises, de « sortie de crise ». Dans le cadre dualiste et conflictuel dans lequel fonctionne Mattick exposant la « vraie » théorie des crises, un de ses arguments forts, plusieurs fois utilisé tant dans Marx et Keynes que dans Crises et théories des crises, consiste à dire que la disproportionnalité entre production et consommation est non seulement fonctionnelle dans le « bon » déroulement de l’accumulation capitaliste, mais encore que la « sortie de crise » est une accentuation de cette disproportionnalité.

Dans la phase d’expansion, que la disproportionnalité soit fonctionnelle ne signifie rien d’autre, comme on l’a montré, que le caractère tout autant fonctionnel de l’augmentation de la composition organique du capital. Sous-consommation et surproduction de capital sont la même contradiction immanente à l’accumulation qui éclate dans les crises.

Le moment du renversement du cycle de l’expansion en crise peut d’abord être appréhendé dans la relation entre taux et masse du profit. Si nous examinons ce processus de compensation de la baisse du taux par la croissance du capital, une de ses conditions de réussite réside dans une progression de l’augmentation de la masse du capital total plus rapide que celle de la baisse du taux de profit. En outre, non seulement la croissance de la masse du capital doit être en raison supérieure à la baisse du taux de profit, mais cela ne suffit pas. Dans le cadre d’une composition organique en hausse, pour employer autant de capital variable ou, mieux, plus de capital variable, il faut que la partie constante du capital ait, proportionnellement, une croissance supérieure à celle du capital total nécessaire pour compenser la baisse du taux de profit par sa masse. Ainsi, une fraction de plus en plus grande du revenu est transformé en capital constant.

Donc le processus de compensation de la baisse du taux par la croissance de la masse du capital qui explique simultanément la possibilité de la prospérité et la nécessité de son renversement est, là encore, absolument identique à la disproportionnalité croissante entre production et consommation par lequel le processus peut se poursuivre, et à cette même disproportionnalité entre production et consommation qui éclate dans la crise. La contradiction immanente qui se développait dans la prospérité éclate dans la crise. La baisse absolue de la rentabilité du capital éclate dans la crise : trop de revenu a été transformé en capital et plus précisément en capital constant, la suraccumulation est surproduction, la surproduction est suraccumulation.

Mattick approche quelque fois cette unification de la théorie des crises : « Le résultat de la concurrence généralisée, c’est que le capital constant grandit plus vite que le capital variable (…). C’est ce processus lui-même qui permet de réaliser la plus-value par le truchement de l’accumulation, sans égards pour les restrictions de la consommation qui en constituent le préalable obligé (souligné par nous). La plus-value se présente comme du nouveau capital, à son tour générateur de capital. Aussi aberrant qu’il soit, ce cours des choses est en réalité la conséquence d’un mode de production exclusivement axé sur la production de plus-value. Le capital ne saurait cependant croître et multiplier à loisir, car ce même processus vient se briser sur l’écueil de la baisse tendancielle du taux de profit. A partir d’un certain seuil, la réalisation de la plus-value par le biais de l’accumulation cesse de rapporter la plus-value nécessaire à la bonne marche de l’accumulation. Il s’avère alors, qu’à défaut de pouvoir être réalisée par ce biais, une fraction de la plus-value se trouve gelée et que la demande du côté de la consommation est trop restreinte pour permettre de convertir en profit la plus-value enfouie dans les marchandises. » (Crises et théories des crises, pp. 102-103). Mais deux pages plus loin, Mattick émet l’hypothèse suivante : «Si la plus-value créée dans la sphère de la production était assez élevée pour permettre d’accélérer ce rythme toujours davantage, rien n’empêcherait la consommation de croître en même temps que l’accumulation au lieu de lui faire obstacle » (ibid., p. 105). Il faut noter ici que l’hypothèse est incohérente du fait des « restrictions de la consommation qui en constituent le préalable obligé (de l’accumulation) ». Mattick frôle souvent l’unification de la théorie des crises, mais le dualisme fondamental dans lequel il fonctionne lui fait toujours effectuer un petit pas en arrière quand il lui paraît être allé trop loin.

C’est la question de la « sortie de crise » que nous devons maintenant examiner, car cette question recèle un des principaux arguments de Mattick en faveur de la prééminence de la suraccumulation sur la surproduction de marchandises vue comme effet second.

Contre la théorie sous-consommationniste, Mattick insiste sur le fait que les crises se terminent par un accroissement et non un fléchissement de la production et que cet accroissement est dû à une exploitation plus poussée du travail. La réalisation de la plus-value s’effectue par le canal d’une relance de l’accumulation et Mattick souligne que la résorption de la crise passe par une distorsion accrue entre la production et la réalisation de la plus-value, entre la production et la consommation : « Pour résorber la crise il faut que plus de travail social revienne au capital et moins aux ouvriers. » (Crises et théories des crises, p.96). C’est là, pour Mattick, l’argument définitif disqualifiant les théories sous-consommationnistes. Dans une théorie des crises non unifiée, l’argument est péremptoire.

C’est le paramètre c (capital constant) qu’il faut examiner car il est l’opérateur de l’unification de la théorie des crises. La sortie de crise signifie que, dans la crise elle-même, deux processus ont eu lieu : primo une augmentation de l’exploitation, c’est-à-dire du taux de plus-value (pl / V) ; secundo une dévalorisation du capital constant tant fixe que circulant (matières premières, etc.), phénomène auquel Mattick ne donne pas toute son importance6. Il en résulte un rétablissement du taux de profit « par les deux bouts » : augmentation de la plus-value ; diminution de la valeur du capital constant et même variable (la crise a agi sur le niveau des salaires). La dévalorisation de c n’a pas de limite inférieure, on reprend une entreprise pour un Euro ou un Dollar symbolique, la baisse de v, elle, a pour limite la simple survie du travailleur. Si c et v ont été dévalorisés, la dévalorisation de c est supérieure à celle de v. Il en résulte non seulement une baisse de c+v, mais encore une baisse de la composition organique du capital, celle-ci est renforcée par ce phénomène très important dans la sortie de crise : une concentration de capital dévalorisé. « Une grande partie du capital nominal de la société, c’est-à-dire de la valeur d’échange du capital existant, se trouve détruite pour toujours, quoique cette destruction, qui ne touche pas la valeur d’usage (souligné par nous), puisse être très favorable à la nouvelle reproduction » (Marx, Matériaux pour l’« Economie », Ed Pléiade, t.2, p.463)7. La capacité du capital a absorbé une certaine quantité de travail et donc à se valoriser dépend de sa valeur d’usage et non de sa valeur d’échange. Un même capital peut avoir été divisé par dix quant à sa valeur d’échange et mettre en mouvement toujours la même quantité de travail. Au cours de la crise, la dévalorisation des deux fractions du capital productif ne répondent pas aux mêmes lois, la dévalorisation de c est constamment susceptible d’être supérieure à celle de v.

Nous avons cherché à montrer précédemment que c’était l’évolution de c (augmentation de la composition organique) qui identifiait la baisse tendancielle du taux de profit à la sous-consommation ouvrière (et vice versa). La sortie de crise s’effectue par un accroissement du taux d’exploitation et non par la distribution d’argent aux ouvriers, mais la composition organique du capital a été modifiée en faveur de v. Il y a reprise de l’accumulation, mais la part du revenu que la société transforme en capital constant a baissé. Ainsi la sortie de crise ne passe pas, comme le voudraient les sous-consommationnistes, par une augmentation du pouvoir d’achat ouvrier (ce qui supposerait la situation aberrante dans laquelle les ouvriers seraient à même de racheter une partie de la plus-value qui leur a été extorquée), mais le taux de profit a été rétabli par une augmentation de la plus-value et par une modification de la composition organique du capital qui diminue la part du revenu transformé en capital constant. Ainsi la disproportionnalité entre la consommation et la production n’est pas abolie, mais le rétablissement du taux de profit est identique à la croissance, relativement à la production totale, de la part de revenu destiné à la consommation.

Il faut résumer cette longue discussion sur la théorie des crises. La distorsion entre la masse de la production (en valeur) à réaliser et la capacité de consommation de la société est réellement une distorsion, dans la mesure où, si la production ne peut être réalisée, c’est-à-dire si elle ne peut fonctionner comme capital additionnel (transformé en c et en v) au taux de profit requis, la raison en est dans la sous-consommation ouvrière, c’est-à-dire dans la réduction relative et / ou absolue de v (capital variable) par rapport à c (capital constant). Le même phénomène, qui est l’augmentation de la composition organique du capital, est d’un côté baisse du taux de profit, et de l’autre réduction structurelle nécessaire de la consommation ouvrière. Cette dernière, c’est-à-dire les rapports de distribution capitaliste, la loi du salaire, est définitoire de la loi de l’augmentation de la composition organique. Sous-consommation ouvrière (par rapport à la valeur produite) et baisse du taux de profit sont absolument identiques. Sous-consommation ouvrière, cela signifie nécessité d’accroître la part de la production nécessaire à l’accumulation sous la forme de capital constant et réduction du capital variable, c’est-à-dire que le mécanisme même de l’accumulation capitaliste est par définition distorsion entre la capacité de consommation de la société et croissance de la production. C’est-à-dire (autrement dit) que la baisse tendancielle du taux de profit est substantiellement identique à la sous-consommation ouvrière relativement à la croissance de la production selon les lois du capital.

La question de la réalisation, les problèmes de la circulation, ne sont pas une conséquence de la baisse tendancielle du taux de profit, le blocage dans l’accumulation provenant d’une masse accrue de valeur à valoriser ne sont autrement dit qu’une distorsion croissante atteignant un point limite entre v et c dans la répartition de la production entre part consommée et celle réservée à l’accumulation. La croissance de cette dernière, c’est-à-dire l’augmentation de c et la baisse de v est, d’une part, le procès même de la baisse du taux de profit et, d’autre part, cette distorsion entre la masse de la valeur produite et la capacité de consommation de la société selon les lois de distribution du mode de production capitaliste qui ne sont que le mouvement réciproque de c et de v (dans la mesure où la société ne serait composée que d’ouvriers productifs et de capitalistes, ce qui heureusement pour les mangeurs de plus-value n’est pas le cas). Distorsion croissante, qui elle-même est absolument identique à la croissance de la composition organique. La crise portée par la baisse tendancielle du taux de profit est par définition et par cause une crise sous-consommationniste qui elle-même est donnée, c’est-à-dire n’existe, que parce qu’elle est baisse tendancielle du taux de profit. Nous sommes ici au-delà de quelque chose qui est et qui se manifeste comme (Mattick). Ce qui est appréhendé au niveau de la réalisation n’est autre que l’augmentation de la composition organique qui elle-même n’est autre que la résultante de la distorsion croissante entre v et c, distorsion qui s’enracine dans la nécessaire croissance de la plus-value qui est dans sa cause même la réduction de v : la racine de la baisse tendancielle du taux de profit.

La pénurie de plus-value par rapport à l’accumulation est sa pléthore par rapport à la réalisation : il n’y a pas de primauté. La baisse du taux de profit, c’est la réduction du travail nécessaire par rapport à la masse du capital en augmentation et la multiplication de la production pour rattraper la baisse du taux par la masse. On ne produit pas assez de plus-value, cela signifie on ne peut pas réaliser cette plus-value. En effet, on ne produit pas assez de plus-value, cela signifie la conversion en c a été trop considérable, cela signifie aussi (par définition et simultanément), absolument et relativement, le travail nécessaire réglant la consommation de la masse des producteurs est relativement et absolument descendu trop bas (ce n’est pas un rapport de cause à effet entre les deux ; la pénurie de plus-value est identique à sa pléthore).

La raison ultime de toute véritable crise demeure toujours la pauvreté et la limitation de la consommation des masses qui n’est que la la baisse du taux de profit quand la croissance du taux de plus-value ne contrecarre plus cette baisse. La raison ultime de toute véritable crise demeure toujours la baisse du taux de profit qui n’est que la pauvreté et la limitation de la consommation des masses

La production de cette unité de la théorie des crises est fondamentale pour définir la crise actuelle. La crise actuelle est une crise du rapport salarial, tant comme capacité de valorisation du capital, que comme capacité de reproduction de la classe ouvrière en tant que telle. C’est une crise de la réalisation, une crise existant comme sous-consommation (existant et non se manifestant comme). Trois raisons à cela : faiblesse de la productivité ; faiblesse des investissements ; modalités d’exploitation de la force de travail. Ce dernier point résume les autres en ce qu’il est la synthèse de toutes les caractéristiques du capitalisme restructuré. Car c’est bien le capitalisme restructuré qui est spécifiquement entré en crise. Que l’on considère les transformations du marché du travail, les modalités d’exploitation de la force de travail dans le procès immédiat, la reproduction sociale et collective de cette force de travail, la mondialisation financière du capital, la transformation de la plus-value en capital additionnel, les contradictions et les limites qui explosent actuellement sont celles-là mêmes qui avaient constitué la dynamique du système et en avaient défini les conditions de développement. Considérer cette crise comme le lent aboutissement de celle du début des années 1970 néglige la restructuration du capital qui a eu lieu, c’est-à-dire le changement de cycle de luttes.

R.S

  1. Boukharine et Lénine refusent les thèses sous-consommationnistes au profit du déséquilibre entre les sections de production et en dernière analyse au profit de la contradiction entre le caractère social de la production et l’appropriation privée.
  2. Il faudrait également ajouter dans cette tendance, l’école dite du Capitalisme Monopoliste d’Etat (CME) enmenée par Paul Boccara.
  3. Lorsque nous ne précisons pas, il s’agit de Paul Mattick (1904-1981) et non de son fils nommé également Paul Mattick (junior, Jr) qui est, également, un théoricien de l’économie marxiste.
  4. Le capital productif s’accroît, la demande de travail en fait autant, le salaire monte. Il y a « paupérisation relative » car le salaire relatif baisse en proportion du gain du capitaliste, les intérêts du capital s’oppose toujours diamétralement à ceux du travail salarié. La situation matérielle du travailleur s’est améliorée, mais aux dépens de sa situation sociale : renforcement de la puissance ennemie. (Marx, Travail salarié et Capital, Ed. La Pléiade, t.1, pages 216 à 221).
  5. Cette loi exprime la limite à la croissance des forces productives dans le mode de production capitaliste en dépit de sa tendance à leur développement de façon illimitée.
  6. Plus précisément, Mattick expose ce mécanisme (Marx et Keynes, p.90) mais sans souligner la distorsion qui s’opère alors, dans la crise, entre la dévalorisation de c et la dévalorisation de v, donc son incidence sur le taux de profit.
  7. Dans le même passage, Marx précise auparavant que l’arrêt de la production peut provoquer également une destruction réelle de capital : machines arrêtées et qui rouillent, bâtiments inachevés, marchandises qui pourrissent, etc.
  1. Patlotch
    03/11/2009 à 00:07 | #1

    Je signale un texte, trouvé sur le site « À l’encontre »

    Le cadre méthodologique de la théorie des crises chez Marx et sa validation empirique, ROELANDTS Marcel, 29 juin 2009

    http://www.alencontre.org/print/Roelandts_ThCrisesMarx06_09.pdf

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