Accueil > Nouvelles du monde > Portugal: « Sur le passage de quelques milliers de personnes à travers une assez courte unité de temps »

Portugal: « Sur le passage de quelques milliers de personnes à travers une assez courte unité de temps »

On a reçu ça:

Sur le passage de quelques milliers de personnes à travers une assez courte unité de temps

Pour raconter une histoire

              Ce texte a été écrit à plusieurs mains au fil des derniers mois, dans un processus sans cesse mis en péril par des événements s’acharnant à rendre ce récit plus incomplet à chaque fois qu’il semblait sur le point de se conclure. Bien des fois nous avons été en désaccord, et sur presque tout, non seulement sur ce qui s’était passé et quand, ou sur combien de personnes se trouvaient à tel endroit, mais aussi sur les questions de fond qui ont traversé la période que ce texte tente de retracer. Le propos est ici incomplet, partiel, discutable et peut-être même incertain. Face à tant d’expériences singulières et collectives, il serait ridicule de prétendre que ces quelques dizaines de pages puissent faire plus que rassembler les notations, idées, envies et projections d’une poignée de gens, forcément limités par leur histoire personnelle et politique. L’intensification en cours des processus d’émancipation s’est trouvée, comme peut-être jamais auparavant dans l’histoire, accompagnée d’une énorme multiplication des instances où on commente et discute tout jusqu’à l’épuisement. Nous pensons que notre contribution sera utile à ce débat et à l’enrichissement de cet espace de dialogue, même si ce ne se fera pas forcément de façon paisible ou facile. C’est dans cet esprit que nous entendons la diffuser.

              Ces lignes visent à faire un bref récit du mouvement. Elles commencent paradoxalement par le limiter en lui imposant ce nom si chargé de « mouvement », qui peut aussi bien faire écho aux utilisateurs de la Via do Infante[1] qu’aux activistes catholiques pro-vie. C’est pourquoi nous avons décidé de parcourir le terrain miné de l’imaginaire activiste et militant en n’en gardant que ce qui nous intéresse le plus : tout ce qui évolue en permanence et porte en soi l’hypothèse d’un devenir collectif émancipateur. Nous allons commencer, évidemment, par dire ce que le mouvement n’est pas. Le mouvement n’est pas la stratégie inter ou méta-électorale d’un parti politique ou, plus exactement, il ne s’agit pas de la tentative de création d’un discours de contestation qui se traduirait plus tard par un rééquilibrage des forces au sein du parlement ou dans les autres lieux de représentation politique. Ce n’est pas non plus un condensé d’activités politiques, sociales et/ou créatives venant combler les insuffisances du pouvoir politique ou fonder avec lui une stratégie hybride de revitalisation de la « démocratie », de la société civile ou des élites progressistes. Ce n’est pas l’ensemble des organisations, institutions ou individualités prétendument radicales, isolées chacune dans son pré carré et son autisme autoréférentiel et confortablement installées dans des mondes créés uniquement pour leur consommation propre. Ce n’est pas la défense d’une normalité menacée, ce n’est pas la participation citoyenne, ce n’est pas une « démangeaison politique » et encore moins un parlement des enfants[2].

              Ce que nous appelons ici le mouvement n’est rien de plus qu’un ensemble de relations qui portent en elles le désir d’autonomie et les conditions de sa matérialisation. C’est une complicité, parfois stratégique et d’autres fois sensible, qui se manifeste tant dans la rue que dans les espaces conquis sur le pouvoir. Elle transcende les identités et les appartenances, passant par des vecteurs de transmission et des flux plutôt que par des formes et des états. Pour le dire plus simplement, le mouvement est bien plus constitué d’une succession de complicités et de partages que des étiquettes individuelles ou organisationnelles de ceux qui le traversent.

              Pour raconter une histoire, il est nécessaire de définir un point quelconque dans le cours du temps qui lui servira de début, de fin ou de centre de gravité. Il est aussi nécessaire de définir un plateau, une région à travers laquelle passe le temps et évoluent les personnages. Pour raconter cette histoire qui ressemble étrangement à l’histoire de la lutte des classes, à l’histoire de l’humanité, déterminer un tel point se révèle comme une tâche à donner le vertige. Par où doit-on commencer ?

              Si nous excluons de la partie la Révolution Française et la Commune de Paris, la prise du palais d’Hiver et la Révolte de Kronstadt, la Guerre civile espagnole et Mai 68, le PREC[3] et la période du «cavaquisme»[4], c’est notre époque qui se présente alors, féroce et irréductible, pour qu’on s’occupe d’elle. On ne manque pas de bouts par lesquels se saisir des problèmes, questions, polémiques, débats, choix et divergences qui constituent la matière même de nos vies et viennent finalement contaminer la Politique avec un « P » majuscule, la soustrayant aux écrans de télévision pour la précipiter dans les rues et les places de nos villes. Des choses qui étaient inimaginables il y a quelques années sont désormais banales, des idées se répandent, des possibilités s’étendent, des positions se radicalisent et tout devient plus compliqué. C’est pourquoi il nous a semblé pertinent d’écrire ce texte ni plus ni moins radical que les temps qui courent. Alors, par où commencer? Le 24 novembre 2010 au Portugal, il y a eu une grève générale, convoquée par la CGTP (Confédération Générale des Travailleurs Portugais) et l’UGT (Union Générale des Travailleurs) qui a rassemblé près de 3 millions de travailleurs. Le sommet mondial de l’OTAN s’était tenu à Lisbonne quatre jours auparavant. C’est par là que nous allons commencer.

              20 et 24 novembre 2010

              Un sommet de l’OTAN et une grève générale dans la même semaine. Les seigneurs du monde sont venus discuter de sécurité mondiale et la ville a dû vivre en état de siège pour sa propre sécurité. Mettant la démocratie en suspens pour quelques jours, la grande réunion du complexe militaro-industriel a permis d’empêcher des gens de traverser la frontière parce qu’ils étaient vêtus de noir. Une paranoïa généralisée s’est emparée de la ville. Certains ont été arrêtés pour avoir collé des affiches portant l’inscription « Paix oui, OTAN non ». Quelques centaines de personnes (tous ceux qui n’avaient pas suivi les cortèges des partis de gauche) ont été bloquées pendant un après-midi sur l’Avenida da Libertade, si bien encerclés par les CRS qu’ils ne pouvaient même pas sortir pour aller chier.

              Ça a aussi été l’occasion d’un de ces longs et enthousiasmants échanges de communiqués et d’accusations entre les organisations satellites du PCP et le reste du monde, sur le thème toujours récurrent de savoir qui a « objectivement » intérêt à rompre l’unité ou d’autres trucs du même genre. On a vu un dirigeant du PCP, accompagné par un service d’ordre impressionnant, signaler à la police des manifestants qui n’avaient pas été invités à la grande fête de la paix. La conclusion essentielle que l’on peut en tirer, c’est que tout le monde n’était pas disposé à faire de la rue un espace ouvert à des positions différentes unies par le désir de contester l’état actuel des choses. Le fossé qui existait au préalable a continué de se creuser au point de rendre totalement impossible toute communication.

              Heureusement, « la fourmi sur le sentier cheminait en sens inverse »[5] et, à peine quatre jours plus tard, une manifestation appelée par une nébuleuse d’entités -« os invisíveis », (« les invisibles »), « matéria bruta », (« Matière Brute ») et les « queers-féministes » – sous le slogan « Manifestation anticapitaliste, pour le blocage, pour le sabotage », a regroupé plus de mille personnes entre le Largo de Camões et le Rossio, réunissant tous ceux qui préféraient passer cette journée de lutte dans la rue plutôt que de rester chez eux. Au Rossio, la manifestation a doublé spontanément de volume avec une grande facilité, jusqu’à ce que les gens qui s’étaient rassemblés là à l’appel de différentes organisations satellites du Bloc de Gauche (Bloco de Esquerda)[6] se retrouvent à former une partie de la manifestation, ce qui n’était pas arrivé depuis des années parce qu’on disait que les conditions n’étaient pas réunies pour ça. Cette promotion a été la cerise sur le gâteau pour ces dangereux subversifs dont on répétait, dans tous les journaux, radios et télévisions, qu’ils étaient des individus peu fréquentables. En fin d’après-midi, un communiqué informait que, conformément à la bonne vieille rengaine de « la grève ne s’arrête pas là », un immeuble avait été occupé dans la Rua de São Lázaro, et qu’on y servait de la soupe à qui en avait envie. L’occupation n’a duré que quelques 24 heures, mais elle ouvrait d’emblée une voie sur un chemin rempli de bonnes choses. Même si la soupe était nourrissante et savoureuse, elle était encore un peu liquide.

              Jusqu’à ce que cette onde de choc ait traversé nos vies, la gauche était alors le seul horizon politique pour l’écrasante majorité des gens qui sortaient dans les rues pour protester. Pour la majeure partie des mouvements sociaux, la langue commune était celle de la revendication des droits et, avant tout, de celle d’un gouvernement meilleur. En corollaire de cet état de choses, toutes les luttes étaient canalisées, sur le plan du discours comme sur celui des modèles d’organisation, vers le grand objectif de donner vie à une « alternative de gauche », à une « modernisation démocratique » ou à n’importe quelle autre variante plus ou moins molle du capitalisme à visage humain. Les mouvements avaient des porte-parole qui les représentaient pour apparaître à la télévision et expliquer aux masses de spectateurs ce que voulaient les masses de manifestants, d’une manière crédible et construite, voire pédagogique, ceci afin de faire comprendre « aux Portugais » qu’ils n’étaient plus qu’à un bulletin de vote du bonheur éternel. Naturellement, toutes les attitudes de conflit, de désobéissance ou de défi avaient pour inconvénient de perturber l’image pacifiée et gentillette de la rue, et ceux qui les adoptaient se voyaient accusés des pires méfaits qu’on puisse imaginer, traités de vandales, de provocateurs, d’individus violents ou, accusation la plus grave, d’être « atteints de la lubie de penser qu’ici, on est en Grèce« .

              Rien de tout cela n’a disparu, mais l’hégémonie sur laquelle reposait cette apparence d’inéluctabilité a été rompue. Le mois de novembre 2010 a démontré qu’il y avait l’espace et les conditions pour prendre la rue, pas du point de vue numérique et arithmétique, mais dans un autre sens, celui de la politique et du jeu autour de choses aussi bien simples que complexes comme les mots d’ordre et ce qu’on peut lire dans les textes d’appel aux manifestations ou sur les banderoles. Le terme « anticapitaliste » a commencé à trouver ici un contenu substantiel, et pas uniquement critique, ouvrant ainsi la voie à son corollaire, celui d’« antiautoritaire », qui accompagne toujours de près les situations au moment où elles deviennent intéressantes. L’horizontalité dans la prise de décision et l’informalité comme principe d’organisation ont alors commencé à devenir une façon naturelle de faire les choses et les opérations de contrôle sont, très vite et de façon inattendue, devenues plus compliquées. Inutile de dire que l’habitude de sortir dans les rues sans préavis, sans convocation ou sans déclaration préalable aux autorités s’est banalisée, sans que personne ne proteste le moins du monde. Pendant cette période, on proclamait bien haut, en lettres géantes pour les plus distraits, que « la grève ne s’arrête pas là ». Et le fait est qu’elle ne s’est pas arrêtée. La soupe devenait de plus en plus épaisse et de plus en plus savoureuse.

              12 Mars 2011

              Un événement Facebook a été le point de départ du mouvement de protestation qui a rassemblé près de 200 000 personnes sur la Avenida da Liberdade, et plus de 60 000 à Porto, comme dans plein d’autres villes portugaises et capitales mondiales. Faire toute une montagne de la manifestation, c’est ne pas en dire grand-chose, dans la mesure où elle a paradoxalement été une gigantesque et impressionnante démonstration collective de notre impuissance : si elle a été importante, ce n’est pas en elle-même, mais en dépit d’elle-même. Avec un discours politique des plus pauvres et un volontarisme digne d’un programme de télévision matinal, la foule qui a rempli Lisbonne n’a rien obtenu et n’a rien affirmé. Il est évident que ces perspectives de foule ont fini par nous enthousiasmer et que ce n’est pas sans une certaine émotion que nous avons vu l’Avenida da Liberdade pleine à craquer. Mais c’est peut-être à cause de la profonde médiocrité de tout le reste que ce moment nous a laissé une saveur si amère.

              Les organisateurs de la manifestation ne pouvaient ensuite rien réussir à faire de plus que produire un pathétique projet d’avant-garde politique, le M12M[7], qui a tenté par tous les moyens de diriger le mouvement avant d’être complètement discrédité et de disparaître on ne sait trop où. On pouvait voir d’emblée le problème de ce mouvement dans son discours, à la lecture de la formulation de son projet émancipateur de « faire de chaque citoyen un politicien ». Disons plutôt de récupérer le citoyen en tant que sujet politique, comme si le contrat social dont est née cette figure n’était pas déjà en ruine, vestige encore fumant d’un bâtiment achevant de se consumer entièrement. Nous en sommes bien désolés, mais de toutes les identités qu’on nous a attribuées, du genre aux nationalités, la première à échouer sera toujours celle du citoyen. L’idée que serait en cours un processus politique valable et louable d’équilibrage des forces et des volontés dans lequel nous serions inscrits et, par là même, contraints par des droits et devoirs de maintenir le cap et la continuité, cesse rapidement d’être juste une blague de mauvais goût pour devenir carrément insultante. Promouvoir la citoyenneté en tant qu’identité collective émancipatrice, ou en tant qu’ensemble d’instruments nous permettant d’agir socialement et politiquement, engendre deux problèmes. Le premier consiste en la création d’une frontière entre ceux qui ont droit à cette citoyenneté et ceux qui n’y ont pas droit, entre ceux qui ont eu accès au processus de socialisation formelle et informelle et ceux qui ne l’ont pas eu. Ainsi se sont multipliées les catégories de ceux qui n’auront jamais accès à la cité : des illégaux aux putes, en passant par les dockers et les gosses des quartiers assassinés par la police en leur tirant dessus à 10 centimètres de la tête. Le second problème passe par la relation entre les acteurs de ce succédané de conflit : d’un côté, ceux qui cherchent une utilisation permanente, conséquente et respectueuse des instruments de l’intervention démocratique (les activistes, les pétitionnaires, les militants) et de l’autre, ceux qui, légitimés par les premiers, établissent et gèrent ces mêmes instruments et les utilisent pour couvrir et justifier tous les types de crime, d’abus et de vol (gouvernants, et autres décideurs politiques et économiques). Ainsi s’établit une situation dans laquelle les premiers tentent de rendre la rue intelligible aux yeux du pouvoir, traduisant la contestation dans un langage acceptable par les institutions.

              De la même façon, le projet de faire de chaque citoyen un politicien est diamétralement opposé à une réalité dans laquelle tout le monde s’occuperait de la politique et, dès lors, renforce la fragmentation artificielle qui régit la vie dans les sociétés contemporaines. Cela implique de valider et de multiplier les instruments de représentation, via une intrigue de palais qui exclut par nature ceux qu’elle est supposée intégrer. Ce qui entraîne le renforcement de la séparation entre le quotidien et les instances qui l’organisent, imposant que toute possibilité d’action se voie réduite à déposer à l’Assembleia da República (le Parlement) des feuilles de papiers contenant des idées pour changer le Portugal, à élire, ou pire encore, à être élu pour « représenter » des volontés aliénées. A l’heure où la politique s’épuise dans la citoyenneté, nos désirs ne passeront pas par des mots écrits sur une feuille de papier.

              Rossio

              A la fin du mois de mai 2011, commence à Lisbonne l’occupation de la Praça do Rossio, fortement inspirée par les occupations des places espagnoles qui avaient débuté le 15 du mois. C’est le moment de l’apparition du mouvement Democracia Real Ya et de l’avènement des Indignés dans de nombreux pays, surtout en Europe. Contrairement à ce que montraient les images que nous avons reçues de nombreuses villes du monde entier, l’occupation du Rossio n’a pas réussi à créer la ville autonome qui aurait été nécessaire, cette multiplicité de points de rencontre, cette occupation de l’espace simultanément décentralisée et organique, cette présence contraire en tout point à l’organisation normale du territoire et de la vie quotidienne. Ailleurs, les campements représentaient des moments nouveaux, mais ils étaient construit sur des situations préexistantes : à Barcelone et Madrid, sur la base d’un fort mouvement social qui, au moment de l’occupation, avait une idée assez claire de ce qu’il y avait à faire d’un point de vue pratique (créer des infrastructures, multiplier des espaces, instaurer l’autosuffisance) ; aux États-Unis, où l’absence d’une « grande » Gauche institutionnelle a suscité d’autres formes de sociabilité politique, nombreuses mais invisibles, organisées en tant que « société civile » ou en tant que collectifs informels. Au Portugal, où la Gauche se définit encore principalement par ce qu’elle dit, par les discours qu’elle élabore et par une contestation publique, il était logique que l’occupation de l’espace emprunte la même forme théâtrale : entre la querelle de tribune et la participation, plus ou moins enthousiaste, aux discours. Le principal problème au Rossio a été que les énergies se sont focalisées sur le maintien de l’assemblée populaire alors que ce qui s’y passait était justement ce qu’il y avait de moins intéressant à ce moment-là, oscillant entre volontarisme hyperactiviste naïf et discours enflammés préparés devant un miroir.

              Un des autres problèmes apparus dans ce campement a été la tentative de certains participants d’y imposer un sentiment d’urgence. L’urgence s’adapte au rythme de la politique institutionnelle et favorise le contrôle avant-gardiste ou celui des partis, mais elle est contraire au processus de maturation requis par les différentes sensibilités en présence. L’urgence convient bien aux rubriques d’un agenda, mais pas au présent et au futur qui se construisent ici. Quand elle n’est pas dictée par les termes du conflit, l’urgence ne devient qu’un instrument servant à détruire ce qu’il y a de plus libérateur et contagieux dans une expérience de construction et de vie en commun.

              Et, pourtant, en dépit de tout cela, on est allés largement au-delà des attentes. Quiconque est passé par là le premier jour, même très tôt le matin, en pensant y trouver juste une paire de tentes, se retrouvait à discuter avec des dizaines de personnes et comprenait alors que quelque chose était en train de changer. Peut-être que ce qu’il y a eu de plus intéressant, et qui a fini par sauver le Rossio de lui-même, c’est précisément le fait que tout le petit monde activiste-politico-révolutionnaire a été pris par surprise. Personne n’a bien compris ce qui était en train de se passer dans ces mouvements sociaux dont la composition allait des fonctionnaires des partis aux antiautoritaires informalistes. Malgré leur innombrables tentatives, les premiers ont été incapables de contrôler le discours ; les seconds n’ont manifesté que de la perplexité et de la surprise en voyant remis en cause, et en bloc, leur rôle privilégié de paladin esthétique de la très sainte pureté révolutionnaire.

              La montée du mécontentement et l’ampleur croissante de la foule proto-antagoniste qui s’est retrouvée dans les campements ont permis de rendre la carte plus lisible, mettant en lumière les affinités et les divergences. D’un moment à l’autre, une fête qui se faisait sur invitation depuis des années se retrouve avec une énorme file d’attente, pleine de gens impatients de se joindre à la danse ou simplement désireux de jeter un coup d’œil par curiosité. Et c’est précisément de là que nous devons partir. Dans les moments de crise de régime, le sens commun, ensemble de vérités qui normalisent la vie dans les sociétés, a tendance à évoluer très vite. Il faut vraiment avoir eu envie de se laisser surprendre par les toutes dernières sensibilités radicales pour ne pas se sentir amer, rancunier et dépassé après la révolte. L’ancienneté et la persistance d’un parcours dissident est un champ de force et non pas une chaire de morale. Et nous savons aussi que, après une semaine de barricades, nous nous trouvons tous au même point parce que nous partageons les mêmes qualités. Ainsi va le temps : il se dilate et se comprime en fonction de la vitesse.

              Nous ne sommes ni pour ni contre le consensus, nous rejetons tout autant l’identité « citoyenne » que le discours gauchiste enflammé tout droit sorti du Parque Mayer[8]. Si nous avons facilement un frisson dans le dos en entendant les premiers accords de la chanson de la place du Rossio et que nous nous souvenons de la mise en garde des Dead Kennedys sur le fascisme hippie du politiquement correct (à propos des préoccupations concernant la mauvaise image du campement), il est important de souligner qu’il y a eu peu de moments politiques aussi intéressants et marquants à Lisbonne dans ces dernières années. Pour le dire autrement, les discours produits dans les assemblées ne nous ont pas tellement plus, mais on se réjouit pourtant de ce que ces assemblées aient eu lieu et encore plus de toutes les infrastructures qui les ont accompagnées et les ont rendues possibles. Arriver au Rossio à deux heures du matin et voir des dizaines de personnes en train de discuter de leurs vies sans aucune réserve, et, dans la mesure du possible, se tenir à l’écart des tranchées des partis et des idéologies, a été extrêmement enthousiasmant, d’autant que cela semblait impossible quelques mois auparavant.

              15 octobre 2011

Un appel global à une mobilisation dans le monde entier est lancé pour le 15 octobre, avec comme objectif de renforcer et de généraliser les expériences du printemps arabe, des indignés espagnols, du mouvement en Grèce, de la révolution islandaise, du mouvement occupy américain et du 12 mars portugais. La date est choisie pour coïncider avec l’anniversaire des 5 mois de la première mobilisation en Espagne. A Lisbonne, cet appel a donné lieu à la première grande manifestation construite sur les complicités vécues pendant l’occupation du Rossio et organisée par la Plateforme du 15 Octobre (ou 15O) réunissant différents groupes et collectifs. Le jour dit, des dizaines de milliers de personnes ont défilé de Marquês de Pombal à São Bento. A la fin du parcours, au pied des marches du Parlement aux mains de la police, le scénario change : la queue et l’avant du cortège qui, d’habitude, donnent forme à la manif se sont désagrégés, laissant place à un énorme chaudron dont tous les ingrédients se sont éparpillés au hasard.

              Alors que plusieurs personnes commençaient à lancer des œufs, quelqu’un est monté sur le camion sono et, micro en main, criait en boucle : « Invasion, Invasion ! », résistant ainsi aux « propriétaires de la manifestation ». Lesquels lui ont alors coupé la parole et ont augmenté le son de la musique, censurant ainsi son intervention. Peu de temps après, au beau milieu d’une place pleine à craquer, un groupe de policiers en uniforme a pénétré dans la foule pour piquer leurs œufs aux manifestants et a dû affronter une riposte solidaire qu’on retrouvera ensuite dans tous les évènements de rue. Au même moment, des policiers en civil essayaient de tirer par les pieds un manifestant qui se tenait en équilibre précaire sur une des deux statues de lions qui entourent les marches du Parlement. Pendant tout ce temps, tandis que des centaines de personnes montaient sur les marches, les « organisateurs » vociféraient dans leur micro : « Asseyez-vous ! » La grande majorité des gens a ignoré cet ordre, désobéissant ainsi clairement tout autant à l’autorité policière qu’à la pseudo-direction du mouvement. Face au mépris et à l’hostilité auxquels elle était confrontée, la fameuse direction du mouvement, restée au pied des marches derrière des remparts devenus inefficaces, a décidé, pour ne pas perdre la face et avec la mine d’un enfant qui aurait fait une grosse bêtise, d’approuver et de fêter l’invasion afin que la mauvaise blague s’arrête là. Les esprits se sont calmés et une assemblée populaire a commencé. A la nuit tombée, une charge de flics a expulsé les derniers occupants et permis quelques arrestations. Les jours suivants, la plate-forme créée pour l’évènement s’est quasiment effondrée sous l’effet des discussions internes sur les évènements de la journée.

              Si ce récit doit avoir une quelconque utilité, c’est de rendre compte de ce qui a changé depuis. Nous parlons d’un temps qui a cessé d’être, quand rien ne pouvait se faire sans qu’il faille en discuter avec un bataillon d’assistants parlementaires, de fonctionnaires de partis ou de syndicalistes professionnels. C’est depuis que ceux-ci cherchent coûte que coûte à regagner le terrain perdu. Ils ne sont pas difficiles à reconnaître : ils sont toujours au micro, depuis un camion sono ou une zone protégée par leur service d’ordre, à nous rappeler que ce sont eux qui commandent.

              24 novembre 2011

Tout juste un an après l’appel de la CGTP à une nouvelle grève générale, celle-ci annonce pour la première fois l’organisation d’une manifestation. Les brefs contacts du 15O avec la centrale syndicale se révèlent infructueux, obligeant la plate-forme à convoquer une seconde manifestation suivant le même parcours, mais à des horaires différents. La manifestation partie du Rossio se divise rapidement en deux : un premier cortège plus « respectable » presse le pas pour essayer de rejoindre la CGTP. A l’arrière, plusieurs actions ont lieu, dont la quasi-invasion du centre commercial du Chiado et le déploiement d’une banderole sur sa façade. Arrivée à São Bento, la CGTP se fait la malle, réalisant que les manifestants convoqués par la 15O sont plus nombreux que les siens. Une nouvelle tentative d’invasion des marches se termine par des charges policières violentes et des arrestations arbitraires opérées par des flics en civil. A cette période, faire tomber les barrières de sécurité en bas des marches était déjà devenu un geste banal et presque rituel.

              Le bilan se révèle être un scandale pour les relations publiques de la PSP[9], avec une large diffusion sur les réseaux sociaux et dans la presse des images d’un manifestant roué de coups et celles de deux policiers infiltrés se livrant à une provocation en secouant les grilles de l’Assembleia da República (AR). Le choc avec la répression policière a provoqué deux types de réactions : 1) la tentative, désespérée, de convaincre les flics qu’ils sont eux-mêmes des travailleurs. 2) une paranoïa incontrôlée qui voulait voir dans chaque manifestant ne correspondant pas aux codes esthétiques habituels un possible fasciste ou infiltré. En d’autres termes, il s’agissait de pouvoir dissocier le bon du mauvais policier, ou encore de l’adoption par certains manifestants d’un rôle policier sans que pour autant il en résulte quelque analyse conséquente du rôle des forces de sécurité que ce soit. Ce sont précisément ces secteurs qui ont perdu leur crédibilité lors de la manifestation du 15O qui, en cherchant à regagner le terrain perdu, se sont signalés au niveau stratégique par ce processus visant à faire de chaque geste de désobéissance une possible provocation policière.

              21 janvier 2012

              La puissance de contestation accumulée pendant l’occupation du Rossio, au plus haut dans les jours d’octobre, entre dans une période de reflux. Un appel de la plate-forme 15O, la « Marche de l’indignation », n’a même pas réuni 2000 manifestants. Ce qui n’a pas empêché une réponse collective et spontanée à l’irruption voyante et organisée de l’extrême droite en queue du cortège. Décidés à se défendre de manière violente, les manifestants passent à l’attaque avec leurs ressources à eux : d’abord avec les chansons d’avril[10], ensuite avec bras et jambes, bouteilles et pierres. En l’espace de quelques minutes, la lie fasciste est encerclée et expulsée après qu’un nazi ait allumé une torche au visage d’un manifestant. Leurs drapeaux leur ont été arrachés des mains et leur banderoles cramées. Une fois arrivée sur place, la police s’est contentée d’établir un cordon de sécurité entre les deux cortèges. Ce qu’on a pu voir ici en action, efficacement et sans détour, c’est une véritable unité de la gauche sur une base constituée de femmes, de vieux, de jeunes, de noirs et de blancs, unis par le désir de ne laisser aucune rue aux fascistes. Il s’est produit là un partage définitif des eaux excluant dorénavant la présence de l’extrême droite dans les manifestations.

              22 mars 2012

 

              A peine deux mois plus tard, un appel est lancé pour une nouvelle grève générale. L’atmosphère est globalement bien plus tendue que dans la période précédente, en partie en raison de l’aggravation de la situation politique et sociale mais aussi à cause de la crainte de nouvelles confrontations entre la police et les manifestants. La plate-forme 15O appelle à une nouvelle manifestation sur le même parcours que la fois précédente. La CGTP appelle discrètement de son côté à une marche qui devrait précéder cette manif de plusieurs heures. Parallèlement, un appel non revendiqué pour un autre rassemblement à 13h sur la place Saldanha, à Lisbonne, promet d’ « occuper les rues » et de « bloquer tout ». Si cette invitation ne recueille pas une adhésion énorme, près de 200 personnes s’y rendent tout de même, certaines à vélo, descendant de la place Saldanha vers la place du Rossio en passant par l’avenue Almirante Reis. Par deux fois, la PSP tente d’appréhender des manifestants au sein du cortège, sous prétexte d’empêcher les lancers d’œufs contre les banques. Et, par deux fois, elle est mise en échec : le corps de la manifestation est assez solide et n’hésite pas à résister aux tentatives d’arrestation. Arrivé place du Rossio, le cortège se joint à celui de la plate-forme 15O. C’est alors qu’éclate la nouvelle que, la nuit précédente, un échange téléphonique entre les groupes satellites du Bloc de Gauche a fait passer l’instruction de se retirer de l’initiative organisée par la plate-forme 150, dont ils faisaient pourtant partie, et de rejoindre la marche de la CGTP. Pour couronner le tout, on apprend aussi que, dans cette manœuvre, un membre des Précaires Inflexibles[11] a été agressé par le service d’ordre de la CGTP qui avait pris son groupe pour « des anars« .

              Au Chiado, les mêmes flics qui avaient suivi la manifestation partie de la place Saldanha et qui avaient déjà menacé quelques manifestants réussissent à arrêter un docker qui avait lancé des pétards tout au long du parcours. Rapidement, les manifestants en révolte encerclent et isolent ce groupe de policiers, déclenchant une première charge qui fait plusieurs blessés et à laquelle certains répondent avec une pluie de chaises et de tasses pris à la terrasse de la pâtisserie Bénard. L’arrivée de la police d’intervention[12], envoyée pour inverser le rapport de force, permet au groupe de policiers qui était encerclé d’avancer et de frapper tout ceux qui se trouvent sur son passage ; c’est de cette scène qu’ont été tirées des images largement diffusées dans les médias, dont celles de l’agression de deux journalistes et d’une femme âgée. Pour retarder l’avancée de la police, les parasols et les tables du café A Brasileira ont été jetés à terre, permettant ainsi d’établir une distance de sécurité qui sera maintenue jusqu’à la fin de la marche. A l’arrivée à l’AR, la manifestation se disperse rapidement, sans qu’aucune confrontation n’ait lieu. Et c’est ce jour-là que commencent à se généraliser les procès contre les manifestants basés sur des identifications sur photos et vidéos, procédé qu’on verra s’intensifier dans le futur. C’est aussi dans ces premiers procès que se vérifie l’utilisation d’une base de données constituée à partir de l’identification des manifestants (avec au minimum les photos, les noms et les contacts), créée apparemment au sein de la PSP avec les méthodes caractéristiques d’une police politique, en totale violation des lois et de la constitution de la IIIème République.

              Occupation de la maison de São Lázaro

              A Porto le 25 avril 2012, près de deux milles personnes marchent jusqu’au quartier de la Fontinha et réoccupent un espace qui avait été expulsé quelques jours auparavant au bout d’un an d’existence. Face à la menace de tolérance zéro proférée par le commandement de la PSP, la manifestation a montré l’ampleur du soutien social au projet et sa capacité à défier les stratégies d’intimidation annonciatrices d’un « Etat d’exception ». Pour qui s’était habitué à ce que le moment le plus combatif de chaque manif soit – excusez le sarcasme facile – celui où les manifestants exécutent leur chorégraphie habituelle de marche arrière puis de course en avant, cette manifestation, ces deux milles participants et cette réoccupation finissent par donner le signal du moment où la bande-son fait irruption sur l’écran pour s’imposer aux images, suggérant ainsi que l’histoire a atteint une intensité nouvelle.

              Mille pages pourraient être écrites sur cette expérience d’occupation qui trouve encore aujourd’hui un écho dans tout le Portugal. Certains de ses aspects mériteraient cependant d’être soulignés. Depuis le début, le parcours de cet espace, la ES.COL.A (Espace Collectif Autogéré,  nom avec un double sens puis qu’escola signifie « école » en portugais) a été le fruit d’une relation étroite avec le territoire concerné et avec les formes de vie qui s’y trouvent. Ce n’est pas l’occupation qui a émancipé le quartier mais le quartier qui a intensifié l’occupation, dont le projet était issu de la base et s’est construit à petits pas : en acquérant peu à peu des ressources, des connaissances, l’expérience et la capacité de travailler collectivement. Pour prendre un exemple, considérons la prolifération et la qualité de la production des affiches dénonçant la présence de « moyens de production » et de « force de travail », affiches qu’on voit plus couramment dans d’autres luttes, à caractère plus artistique. L’ES.COL.A ne s’est pas refermée sur elle-même ni sur le quartier, parvenant à traverser la ville autant qu’à être traversé par elle. Autrement, il n’en aurait pas résulté ces deux mille manifestants.

              Il ne serait pas faux d’affirmer que la convergence de multiples subjectivités et points de vue dans l’assemblée de l’ES.COL.A (anarchistes et militants de gauche, végétariens et racailles, artistes et punks, etc.) a empêché la cristallisation identitaire de l’occupation et les tentatives de contrôle et de manipulation par l’une ou l’autre de ses composantes. Le résultat -l’autonomie- paraissait positif. Entre autres choses, l’ES.COL.A a démontré qu’il était possible de concevoir l’occupation d’espaces non comme la quête d’un refuge ou d’un endroit à l’abri, mais comme la base matérielle indispensable d’une offensive contre l’urbanisme moderne et l’organisation capitaliste de la ville.

Pendant qu’à Porto une foule de gens réoccupe l’ancienne école de la Fontinha, à Lisbonne, après le traditionnel défilé de commémoration de la révolution des œillets, près d’une cinquantaine de personnes investit un immeuble abandonné de quatre étages de la rue de São Lázaro, déjà occupé et expulsé en 2010. En solidarité avec ce qui se passait à l’ES.COL.A, cette occupation avait l’ambition de faire cette fois-ci plus que de préparer une marmite de soupe. L’occupation de São Lázaro a aussi été le moyen d’opposer à la paix putréfiée des commémorations institutionnelles une contestation aussi combative que les souvenirs qu’elles évoquent. Regroupant différentes sensibilités qui s’étaient rencontrées au long des derniers mois dans les rues et dans les nombreux endroits par lesquels le mouvement était passé, cette occupation respirait le vent arrivant de Porto.

              Ce qui a commencé comme un acte éphémère de solidarité et de contestation s’est transformé en quelque chose de bien plus important quand la police a décidé, peut-être plus par ineptie que par zèle, d’appliquer la loi en respectant la procédure d’expulsion et le délai prévus. Il faut rappeler ici que, peu de jours auparavant et deux semaines après l’expulsion de l’ES.COL.A, Helena Roseta, adjointe à la mairie de Lisbonne chargée du logement, avait modifié de manière illégale un règlement municipal en réduisant le délai d’expulsion des bâtiments occupés de 90 à 10 jours, révélant ainsi, après qu’elle eut soutenu publiquement l’ES.COL.A, toute l’étendue de son hypocrisie.

              Dans les jours suivants, et pendant un peu plus d’un mois, des activités variées ont été réalisées par un ensemble de personnes plus nombreuses de jour en jour, laissant à la porte leurs tics identitaires et de chapelle. Des travaux et des améliorations ont été effectués sur l’immeuble (abandonné par la mairie de Lisbonne aux pigeons et aux éléments naturels depuis la fin de la première occupation en 2010), des repas pour tous, des débats, des concerts, des performances, des ateliers et ,par-dessus tout, le partage des expériences et des sensibilités qui alimentent le désir d’une autre forme de vie. Contrairement à ce qui se produit d’habitude dans les milieux contestataires, les assemblées de São Lázaro étaient ouvertes à tous ceux qui voulaient y participer. Si, d’un côté, cette ouverture a eu des effets sur la rapidité et éventuellement la cohérence des prises de décision, d’un autre côté, la réunion de personnes ayant des parcours et des sensibilités très différents a rendu la discussion plus riche et le discours vers l’extérieur moins codifié. Au-delà de ça, et également a contrario de ce qui se passe d’habitude dans ce type d’occupation, il a été choisi de maintenir une ligne ouverte et constante de communication avec l’extérieur, en produisant d’un discours qui, partant du cas particulier de São Lázaro, visait la critique des politiques urbaines à Lisbonne et des intérêts spéculatifs qui les déterminent. Face aux mensonges de la mairie de Lisbonne et aux imbécillités proférées aux infos et dans les reportages sur l’occupation, cette stratégie a permis à beaucoup de gens qui ne participaient pas directement à São Lázaro de pouvoir quand même s’identifier et s’impliquer dans ce qui s’y passait.

              Tout cela s’est avéré précieux quand, le 31 mai au matin, après une expulsion violente marquée par des arrestations et des agressions de la police, plusieurs personnes ont envahi le bureau de l’adjointe chargée du logement Helena Roseta et qu’une manifestation a rassemblé près de 300 personnes en fin d’après-midi. La circulation a été coupée sur l’avenue Almirante Reis. Au niveau de l’Église de Anjos, la brigade d’intervention de la PSP a encerclé les manifestants pendant plus de deux heures, contrôlant la majorité des participants, une centaine d’entre eux devant faire l’objet d’une procédure. Sans autre intention que d’intimider les manifestants, l’affaire s’est conclue avec le sinistre spectacle d’un procès farci d’abus.

              L’occupation de São Lázaro a représenté une précieuse étape d’apprentissage et d’accumulation d’expériences pour le mouvement. Il est apparu clairement que la construction d’autres dynamiques et de nouvelles formes de sociabilités est potentialisée par l’appropriation d’espaces et de territoires au cœur de la métropole. Mettant fin à une certaine naïveté concernant la répression policière, ces événements ont mis en évidence le fait que le pouvoir répond avec brutalité quand il se sent menacé : suspendant les garanties de l’État de Droit, imposant la loi du plus fort, mobilisant les instances judiciaires en fonction de ses intentions répressives et autoritaires.

              15 septembre 2012

              Le 15 septembre, des centaines de milliers de personnes ont rempli les avenues de Lisbonne, la plus grande manifestation depuis le PREC. On a parlé d’un million de personnes dans la rue dans tout le pays. Pendant l’été, dans une période de calme absolu, un appel est lancé sur Facebook sous le slogan « Que se lixe a troika ! » (« Que la troïka aille se faire foutre ! ») et se transforme en une énorme vague de contestation après l’annonce par le gouvernement de la multiplication par deux de la TSU[13] pour les travailleurs et de sa réduction pour les patrons. Le collectif organisateur émerge en tant qu’héritier du modèle inauguré lors des mobilisations du 15O, abandonnant cependant la prétention d’y inclure tout et tous, décision qui lui permet une certaine efficacité mais qui a aussi suscité de nombreuses polémiques. Dorénavant, la participation à ce centre de décision se fera par invitation/cooptation.

Pendant le parcours, des bouteilles et des tomates volent contre la délégation du FMI, quelques arrestations se produisent. Sur la place d’Espanha, les organisateurs ont installé une scène pour les discours de clôture de l’évènement. En même temps, les gens se sont donné le mot et une foule remplit sans grande conviction l’avenue António Augusto de Aguiar en direction de l’AR. Une pyramide humaine permet de tagger sur un panneau publicitaire gigantesque situé au milieu de la place : « TODOS A SÃO BENTO »[14], officialisant la dérive et vidant la place. Il semblerait qu’entre ce moment et le petit matin du lendemain, rien ne se soit passé, ou, selon la presse et les commentateurs professionnels, rien de plus que quelques légères escarmouches entre la police et quelques petits groupes de radicaux dangereux, désignés par le commentateur de la chaîne SIC, comme « les imbéciles de service ». Ce qui s’est passé a clairement défié la capacité de compréhension et d’entendement de tous ces professionnels de la banalité.

              Le centre de Lisbonne a vécu pendant quelques heures les affrontements les plus enflammés de ces dernières années. Des dizaines de personnes ont tenté de pénétrer le cordon de police qui protégeait le parlement, d’autres, nombreuses, ont caillassé la police le long d’une ligne de feu impressionnante, l’obligeant à serrer les rangs de ses boucliers, pendant que des milliers de manifestants remplissaient la place, en soutenant et applaudissant chaque pétard ou bouteille qui atteignait un policier.

              Les heures défilent. Pourtant, rien ne se passe. « Les imbéciles de service ». Mais comment oublier ces images emblématiques de gosses en sandales et tenue de plage, se masquant de leurs tee-shirts relevés, torse nu, un pavé à la main ? L’ambiance de cette nuit avait beaucoup plus à voir avec un lever de soleil au belvédère de Santa Luzia après les festivités nocturnes des Santos[15] qu’avec le verre de ginjinha[16] de six heures de l’après-midi après la manifestation du 25 avril[17]. Il s’agissait d’une foule essentiellement composée non de membres des différentes factions de gauche mais de jeunes : jeunes en tee-shirt rayés et savates de toile, jeunes des banlieues, jeunes des quartiers populaires du centre-ville, jeunes qui fument du shit sur les petites places entre les avenues périphériques, jeunes qui avouent avoir caché à leur mère qu’ils se trouvaient là, jeunes supporters de football, jeunes qui préfèrent aller à la LUX[18] que dans les cafés traditionnels, jeunes qui ont vu Matrix et qui veulent faire l’histoire. Oublions les images du black block en train de jeter des cocktails Molotov sur la Place Syntagma, imaginons plutôt une nuit de week-end au Bairro Alto[19] où l’on déciderait de se battre contre la police. Ces incontrôlables balaient en deux temps trois mouvements toute possibilité d’intervention pacifiste au paternalisme flagrant en réaffirmant une expression violente de la révolte qui vient changer le rapport de force.

              A ce qu’on en a dit, il semble que la police se soit bien comportée. La police n´a pas chargé parce qu’elle n’en a pas reçu l’ordre, ou plutôt parce qu’elle a reçu l’ordre de ne charger qu’en dernier recours. La police n’a pas chargé parce qu’elle ne le pouvait pas, parce que le gouvernement aurait eu le plus grand mal à assumer les images de violences qui en auraient résulté et parce que le gouvernement aurait eu le plus grand mal à contrôler la situation qu’aurait provoquée cette charge. Cela aurait risqué de transformer une gigantesque manifestation en une gigantesque émeute, où rien n’aurait pu garantir le contrôle de la situation sans le recours à une force extrême. L’unique facteur qui a empêché les affrontements de s’amplifier a été l’égalité des forces en présence autour de ces escaliers du parlement. La police n’avait pas assez de marge pour charger et les manifestants pas assez de force pour rompre le cordon policier. C’est cette impasse qui a maintenu la tension en ébullition sans jamais la faire exploser.

              Après le 15 septembre, le gouvernement semble sur le point de tomber et la proposition de modification de la TSU est abandonnée les jours suivants. La rue s’est rendu compte de sa force et elle  est devenue imprévisible. Il y a des manifestations toutes les semaines. Les protagonistes du mouvement social se multiplient, comme les évènements.

L’automne chaud de 2012

              Le 21 septembre, pendant que se déroule la réunion du Conseil d’Etat au Palais présidentiel de Belém, un rassemblement de près de 10 000 personnes, est appelé pour le soir même par les organisateurs du 15 septembre (« Que se lixe a Troika » – QSLT). Il y eut pêle-mêle du charivari, des chants, des pétards, des arrestations par des policiers infiltrés, des appels au pacifisme, des insultes envers les dirigeants des partis qui intervenaient en direct à la télé et beaucoup de policiers. Quelques jours plus tard, le 29 septembre, la CGTP réunit au Terreiro do Paço[20] des centaines de milliers de personnes, dont une partie se dirige vers le parlement en fin d’après-midi. Une semaine après, le 5 octobre, de nombreux incidents ont lieu lors des cérémonies officielles commémorant l’instauration de la république. Et une manifestation, convoquée anonymement via internet avec le mot d’ordre « invasion du parlement  », réunit 500 personnes. Il y de nouveau des affrontements, des jets de pétards, et cinq personnes se font arrêter après que les grilles qui empêchent l’accès aux marches aient été renversées. Le lendemain, l’aspect le plus visible du nouveau climat social et politique dans les rues n’échappe pas à l’ « Expresso », ce journal assurant dans un article que les «  manifestants sont majoritairement jeunes, et certains sont masqués  ».

              Les moments de contestation de cette fin d’été ont été régulièrement marqués par des situations de tension entre les manifestants et la police, avec à chaque fois plus de gens prêts à défier l’autorité et à se confronter avec elle, que ce soit par l’occupation de la rue sans avertissement préalable ou par leur manière de faire face à la présence policière. La hiérarchie de la PSP a non seulement recours aux policiers infiltrés servant occasionnellement de provocateurs et assurant systématiquement leur travail de photographie et d’arrestation des manifestants, mais elle multiplie les déclarations intimidatrices. La présence de membres de la PSP filmant depuis le haut des marches de l’AR est de plus en plus fréquente, en dépit des dénonciations répétées du caractère illégal de cette pratique par la Commission nationale de protection des données. La violation de la loi par les forces de l’ordre a constitué l’un des aspects les plus saillants du processus de radicalisation du conflit : derrière la vitrine idyllique de l’Etat de droit, se profile de plus en plus la réalité matérielle des rapports de force et la dimension stratégique qui structure l’action de l’appareil répressif. Pour la première fois depuis de nombreuses années, on sent que les hautes sphères dirigeantes ont peur d’une possible perte de contrôle de la situation, ce qu’illustre la très vieille formule : la politique est la continuation de la guerre par d’autres moyens.

              De façon symptomatique, cette « tension » dans les rues est montée d’un cran au moment même où la composition sociale des manifestations a commencé à prendre de nouvelles formes. Les activistes et militants habituels ont commencé à rencontrer les dockers, les supporters de foot, les jeunes de banlieue et des ghettos, les chômeurs mal en point. Les dockers, avec leur cohésion et leur présence retentissante, ont porté dans la rue la lutte contre la restructuration du secteur portuaire, conflit devenu le symbole de la lutte entre le travail et le capital. La présence des supporters, familiarisés tant avec les méthodes policières de contrôle et de répression qu’avec les stratégies collectives pour y faire face, a été le signe de l’ampleur prise par la contestation de l’austérité. La même chose s’est produite avec les jeunes des banlieues et des ghettos, habitués à se confronter quotidiennement à une répression policière féroce contre laquelle ils ont développé des mécanismes de défense et de protection qu’ils ont apportés avec eux dans les manifestations. C’est de cette semaine-là que datent les articles de presse de plus en plus alarmants évoquant la présence d’« éléments venus de l’extérieur » et de « groupes radicaux violents » prenant part à ces divers événements, dans un vain effort pour isoler du reste du mouvement ses éléments les plus combatifs.

              Le 13 octobre, le QLST organise sur la Praça de Espanha un grand évènement culturel contre l’austérité, avec une énorme scène pour les concerts de différents artistes connus, auquel ont assisté plusieurs milliers de personnes. A l’appel fait au micro à un siège du parlement le 15 octobre (le lundi suivant, date de la présentation du budget de l’Etat pour 2013), les organisateurs ont répondu par le silence ou des discours redondants. Mais, pendant le concert de A Naifa, la chanteuse du groupe a terminé une chanson en criant cet appel, repris par certains des participants : « Tous au Parlement, lundi à partir de 18h! ».

              C’est dans ce climat et ce contexte que naît, à l’appel de différents groupes, le premier Siège du Parlement, ce qui a montré à quel point il est facile de réunir des milliers de personnes à partir d’un appel sur internet rapidement relayé par les réseaux sociaux. Le rassemblement, relativement tranquille au début, est devenu de plus en plus mouvementé au fur et à mesure que la nuit tombait et que l’affluence augmentait. Soudain, les grilles ont été arrachées et, malgré la présence d’un fort contingent policier, il y a eu une succession de tentatives pour s’approcher par différents côtés du bâtiment de l’AR. Une foule hétérogène et opposée à toute forme de leadership ou de direction s’est révélée capable de communiquer entre elle et de rester solidaire jusqu’au bout. Son mouvement incessant, spontané et non programmé, s’est révélé plutôt efficace, ôtant toute initiative à la police. Il est bon de se souvenir que, sans aucune liaison ni préparation en amont, des attaques ont été lancées simultanément avec des stratégies différentes (des pétards aux câlins, en passant par ceux qui se sont déshabillés, ceux qui lançaient des balles rebondissantes ou des bouteilles, ceux qui jouaient de la musique ou ceux qui se contentaient d’encourager les autres). On se souviendra aussi de l’identification et de l’expulsion de deux policiers en civil, encerclés et forcés de se réfugier derrière les barrières de police, ainsi que de ce grand feu en bas des marches, alimenté par du papier, des cartons et des ordures. Après ces quelques heures de jeu, une partie des manifestants a commencé à monter la Calçada da Estrela, longeant le bâtiment de l’AR en direction de la résidence officielle du Premier Ministre. Après avoir reçu pierres et bouteilles lancées depuis d’espèces de barricades improvisées avec des poubelles, la police anti-émeutes a chargé avec des chiens, procédant à l’arrestation de quelques personnes et matraquant ceux qui, ne faisant qu’assister aux événements, ne leur opposaient aucune résistance. Il semblait bien qu’était définitivement exorcisée l’image d’un pays pacifié et obéissant aux injonctions de la troïka qui avait poussé le Ministre des Finances à se référer aux « Portugais » comme « le meilleur peuple du monde ». Dans le même temps, aucun état-major de parti ne pouvait s’approprier une rue dotée d’un caractère aussi imprévisible et parcourue par une foule aussi disparate, de même qu’elle était irrécupérable pour les commentateurs de la télé chargés d’en interpréter le sens. La force du mouvement résidait alors dans sa capacité à transformer la rage qui le traversait en quelque chose d’impossible à traduire et à représenter dans l’espace public de la démocratie libérale. C’est de là que datent les mises en garde au gouvernement, venues de ses propres cadres et de son environnement proche, quant à la nécessité de repenser les effets de l’austérité du point de vue politique et social. La paupérisation et le chômage ont cessé d’être assimilés à des fléaux sociaux dignes de compassion pour être considérés comme des foyers potentiels de menace contre l’ordre établi, et envisagés du coup avec une appréhension croissante.

              Le Siège s’est reproduit le 31 octobre, jour de l’examen du budget de l’Etat, franchissant un pas de plus en termes de complexité et de radicalisation, comme l’a signalé Indymedia Portugal :

A l’appel de la CGTP à un rassemblement contre le Budget de L’État qu’elle considère comme un pillage, les signataires de Que se Lixe a Troika en ont fait autant et d’autres appels sont venus des réseaux sociaux, au moment où l’assemblée du Siège de São Bento décidait de soutenir les mobilisations en cours et convoquait déjà à une nouvelle assemblée pour le 1er Novembre, à 16 heures, ouverte à tous ceux qui désiraient continuer la lutte après le Siège. Il s’agit, sans aucun doute, d’une convergence sans précédent pour la grande journée de protestation face à l’Assemblée de la République du 31 octobre prochain, date du vote de l’ensemble du Budget de l’Etat.

Dans le sillage de la CGTP, en plus des différentes organisations satellites du PCP, un fort contingent de dockers venus d’un rassemblement face au ministère de l’économie s’est rassemblé à São Bento. Avant la fin de l’après-midi, Arménio Carlos, le secrétaire général de l’Intersyndicale, exaspéré de voir ses discours interrompus par des jets de pétards et par les mots d’ordre des travailleurs portuaires, a pris le micro pour faire revenir le rassemblement à la normale : « Camarades, excusez-moi, mais le rassemblement c’est ici. Là-haut [à l'intérieur de l'AR], il n’y a personne, mais il y a la police là-bas, laissez la police là-bas, et la police ne fera de mal à personne, les gars. Les gens n’ont pas peur de la police, les gars. Le rassemblement c’est ici, les gars, c’est pas sur les escaliers. Laissez tomber”. C’est l’explosion d’un pétard qui lui a répondu. Des gens ont crié : « CGTP unité syndicale ! », avant que la sono ne soit enlevée et le rassemblement censé se terminer, quand des milliers de personnes ont commencé à affluer à São Bento, bouchant une fois de plus les sorties de l’AR, empêchant de nombreux députés de sortir et forçant la PSP à renforcer son dispositif policier. Le journal Publico (dans un article symptomatiquement intitulé « Les députés sortent sous les insultes du Parlement avec l’aide de la police ») résumait ainsi les évènements de la journée :

A la tombée de la nuit, des manifestants ont fait tomber les grilles qui protégeaient les marches du Parlement. Le corps d’intervention de la PSP a formé deux cordons de protection de l’édifice autour de 18h30. Des objets sont lancés sur la police et il y a de fréquentes explosions de pétards. Les chiens policiers ont été amenés en première ligne. Vers 19h, les manifestants ont allumé un feu en face de l’AR, au même endroit que celui du 15 octobre. Le rassemblement s’était alors terminé par une charge de la police. Cette fois-ci, on entendit plus de pétard et il y eut un plus grand nombre de gens masqués.

              Toutes ces situations de coopération et de soutien mutuel ont construit l’image d’une foule forte, solidaire et impossible à contrôler. Il est important de noter le grand nombre de manifestants masqués, phénomène qui se reproduira dans beaucoup de rassemblements futurs. Il ne s’agit pas d’exalter un quelconque fétichisme de cette pratique, mais de signaler qu’elle révèle la prise de conscience du fait qu’un visage découvert implique trop de risques, dans un contexte de radicalisation du conflit social où la frontière entre la légalité et l’illégalité devient de moins en moins claire, en facilitant l’identification du manifestant par la police ou bien par son patron. A la différence d’autres situations dans lesquelles un petit groupe de gens masqués était facilement identifiable au sein d’une manifestation, pouvait être isolé et encerclé par un dispositif policier important, on a assisté dans ces moments-là à la création d’une communauté absolument naturelle entre des manifestants ayant des attitudes et des objectifs différents, unis tous ensemble dans la rage et la solidarité face au gouvernement et à la répression sans que personne ne cherche à imposer sa présence aux autres. Sur les pelouses latérales, une fois les barrières à terre, on pouvait voir des retraités et des femmes d’un certain âge aux côtés des porteurs de passe-montagnes qui lançaient des pétards et des bouteilles.

              Les gens luttaient et résistaient autant qu’ils communiquaient et vivaient le moment ensemble, dans le partage comme dans la divergence, sans nul autre objectif que d’être unis contre un ennemi commun, et sans que cet « être ensemble » implique d’être limités ou conditionnés les uns par les autres. Cette dimension de liberté et d’absence de contrôle a transformé les rassemblements et les Sièges du parlement en des moments qui différaient en tous points des habituelles manifestations et mobilisations ritualisées auxquelles la gauche nous avait accoutumés et qui avaient non seulement contribué à transformer la rue en un lieu de passage plus que de rencontre, mais aussi à convertir la révolte en un catalogue varié de regrets et de sentiments d’impuissance. En octobre, en revanche, peu nombreux étaient ceux qui se considéraient comme les « victimes » d’une injustice causée par un tiers, alors que ceux qui se révélaient disposés à aller jusqu’où il le faudrait pour affronter les responsables de leur situation l’étaient bien plus. Invités à écrire leur propre histoire, les gens ne se sont pas laissés intimider par le dispositif policier et ont été, par leur présence et leur détermination, un élément fondamental pour faire trembler la terre sous les pieds du gouvernement et de la police. La résonance de ce tremblement de terre continue de se faire sentir.

14 novembre 2012

              Le 14 novembre, des milliers de personnes prennent possession de la rue dans le cadre d’une grève générale à dimension européenne, marquant une rupture significative par rapport à l’image d’une société portugaise subissant passivement les politiques d’austérité. La rue est de plus en plus incontrôlable et sauvage; des millions de grévistes, des piquets de grève combatifs, des distributeurs bancaires en flammes, les pavés de rues entières volant sur les lignes de police, des vitrines de banques brisées et des barricades en feu empêchent la police d’avancer. Mais les événements vécus dans cette grève sont aussi venus confirmer un changement important dans la stratégie de l’État face à un conflit social se manifestant de plus en plus fortement tout en révélant par ailleurs différents aspects de la fragilité du mouvement.

              Les premiers affrontements ont eu lieu au petit matin, quand les forces de police ont réussi, par la force et les arrestations, à casser quelques-uns des piquets de grève organisés par la CGTP. A Musgueira, un participant au piquet de la Carris, la régie publique des transports de Lisbonne, a été arrêté. A la Vimeca, une autre entreprise de transports publics, le piquet a fait l’objet de tentatives de représailles policières du même genre, avec notamment l’agression d’une syndicaliste. Les freins de plusieurs wagons de la CP[21] assurant le service minimum sur la ligne du Sado ont fait l’objet, selon les termes de la direction de l’entreprise, d’ « actes de vandalisme ». A Porto, un coup de feu a été tiré sur un bus en marche. Vers midi, une manifestation appelée par les dockers à laquelle se sont joints d’autres groupes, est partie du Cais do Sodré en direction du Rossio, convergeant avec une autre manifestation convoquée par QSLT (Que se lixe a troika ). Sur le parcours, l’unité de la manifestation empêche la tentative d’arrestation d’un manifestant qui avait lancé un pétard. Se rejoignant au Rossio, les deux cortèges se sont alors dirigés vers l’AR, laissant leur trace sur plusieurs banques. A São Bento, la CGTP a accompli son rituel coutumier : le secrétaire-général sur une estrade en train d’haranguer les masses. Certains ont répondu avec une marée de banderoles pendant que d’autres attendaient la fin de la messe. A l’heure prévue, le discours se termine et la journée de lutte est ainsi déclarée terminée. Mais cette fois-ci, la situation n’est plus la même, il ne suffit plus que la CGTP annonce que la fête est finie pour que les gens rentrent chez eux. Beaucoup de syndicalistes ont décidé de rester aussi et on sentait dans l’air ambiant que quelque chose allait se passer. Les voitures de la CGTP une fois reparties, la place entière décide de faire tomber les grilles qui encerclent les marches et d’avancer. La police d’intervention forme un cordon et matraque la première ligne de la foule, qui finit par reculer puis à se livrer pendant près d’une heure à des jets de pierres, de bouteilles et d’autres objets contre la police.

              La charge est retransmise en direct par les télévisions. Or, peu de manifestants avaient entendu les sommations proférées par l’officier de service. Mais celui-ci a bien pris soin de les faire en gros plan pour les directs, histoire de s’assurer que l’opinion publique soit mise au courant de ces sommations, sans se préoccuper de savoir si les manifestants les avaient ou non entendues. C’est ce qui explique que certains de ceux qui étaient sur place aient été avertis au téléphone de la charge policière par des amis en train de regarder les infos en direct. La charge a rempli sa mission : vider la place, harceler tout le monde en chemin, s’assurer de la punition publique et médiatique de manifestants, pris au hasard et servant d’exemple à tous, et rétablir l’ordre. Mais, à la surprise générale, l’ordre n’a pas été immédiatement rétabli. Une horde d’enragés s’échappe de la place et se répand dans les rues qui partent de São Bento, déclenchant une des émeutes les plus importantes de l’après 25 Avril. Quatre rues au moins ont été immédiatement barricadées avec des poubelles incendiées, ralentissant l’avancée de la police. A ces premières barricades,  avec le recul progressif des émeutiers, est venue, s’ajouter une deuxième ligne, également en feu, créant ainsi une sorte de zone libérée ne laissant aucune possibilité d’intervention rapide à la police. C’est pendant ces réjouissances que les pompiers sont arrivés et, en faisant  gentiment la causette avec les manifestants, se sont abstenus d’éteindre le moindre feu, tandis qu’un homme entre deux âges s’employait à arracher des poubelles à papiers.

C’est à ce moment-là qu’une agence de la Caixa Geral de Depositos, la banque de l’Etat, a été partiellement détruite et qu’un feu rouge a été arraché. Des douzaines de conteneurs de recyclage, des poubelles et d’autres équipements publics ont été incendiés. La progression de la police ne s’est pas arrêtée là ; abasourdis par les effets de leur propre charge, les flics ont commencé à poursuivre et à arrêter des personnes dans la rue de façon aléatoire. Le point culminant a été l’arrestation spectaculaire au Cais de Sodre d’une dizaine de personnes qui passaient par là, à quasiment deux kilomètres du parlement. Aux arrestations arbitraires ont succédé des détentions en dehors du cadre légal et des procédés illégaux, comme l’ont relevé dans les jours suivants différents juristes, en particulier Guilherme Fonseca, juge-conseiller retraité du Tribunal Constitutionnel :

L’action de la police pour réprimer la manifestation peut être considérée comme excessive et disproportionnée ; quand bien même qu’il s’agissait de mettre fin aux comportements marginaux et aux événements auxquels on a assisté après des affrontements prolongés avec les manifestants, la répression est allée au-delà des limites définies par la constitution (…) notamment, pour le moins, par rapport aux personnes présentes sur les lieux ou de passage qui n’avaient rien à voir avec ces débordements. C’est pourquoi tout usage excessif des moyens de coercition dans des opérations de police impliquant l’usage de la matraque, lequel est condamné par la constitution et non couvert par la Loi de Sécurité Intérieure, pourrait presque justifier l’exercice du droit à la résistance de la part des manifestants, comme le reconnaît l’art. 21 de la Constitution.

              Nous voilà donc avec une gigantesque grève générale et la plus grande manifestation pour un jour de grève à Lisbonne qui se dirige vers le parlement et attaque la ligne de police avec une pluie de pavés et avec une charge de police d’une violence inouïe contre des centaines de manifestants, suivie par d’énormes troubles dans la ville. Nous n’avions aucun doute sur le fait que, ce jour-là, la peur était du côté du pouvoir politique et qu’il y répondait par la mise en œuvre d’un éventail élargi de moyens répressifs et criminels. Le soir même, le ministre Miguel Macedo s’est distingué en faisant, à la télévision et dans la presse, l’éloge de la bonne conduite de la CGTP et de la persécution policière des manifestants qui s’en est suivie. Il semblait bien que le gouvernement avait ouvert la boîte de Pandore.

              Les processus à l´œuvre dans les rues et dans le mouvement risquaient de prendre rapidement une importance démesurée et, même si une riposte par la force pure avait été initialement victorieuse, elle aurait pu avoir des conséquences majeures. Il était donc devenu nécessaire pour l’État de parier sur une action d’intimidation du mouvement, qui démontrerait clairement, au delà de la force militaire, sa domination territoriale : incapable de contrôler certains moments collectifs, il réagit par la répression et la persécution par les instances judiciaires, de façon individuelle, isolée et à l’abri des projecteurs. Toutes les forces institutionnelles se sont empressées d’apporter leur soutien à cette charge de police ou se sont retranchées dans un silence assourdissant, contribuant ainsi à rendre quasi-unanime dans le discours public l’idée que les affrontements n’ont été en réalité que le fait d’une demi-douzaine de professionnels du désordre, renvoyant la polémique aux questions sur les méthodes de la répression. Le consensus sur la condamnation des jets de pierre n’a été rompu que de ci de là par quelques réflexions plus courageuses, comme celles du journaliste Vitor Belanciano, dans le Público :

« Hier, ça m’a coûté de voir des amis avec le visage ensanglanté, mais si vous voulez savoir ce qui me coûte davantage, c’est d’entendre aujourd’hui la police, les syndicats et les politiques répéter, eux aussi, les mêmes phrases de circonstance, sans rien de nouveau, aucune réflexion nouvelle, un énorme vide, entre une dévalorisation qui frôle le paternalisme et le reniement sans aucune pensée structurée derrière. (…) Les différents pouvoirs adorent les « professionnels de la contestation », ça leur donne un certain genre. Mais hier, ça a été plus que ça. Et la prochaine fois, ce sera pire. »

              Dans le repli qui a suivi la grève générale, l’opinion publique de gauche, depuis ses commentateurs jusqu’à ses leaders, n’a pas perdu de temps pour s’aligner sur la manipulation médiatique impulsée par le pouvoir : c’était impossible que le « bon peuple portugais »[22] ait commis de telles sauvageries devant la maison de la démocratie. En fonction de son positionnement politique, on trouvait différents boucs émissaires, en commençant par réduire les participants à vingt ou trente personnes, passés depuis à dix ou quinze. Ils seraient étrangers, radicaux importés d’Espagne, anarchistes, hooligans, jeunes des cités, policiers infiltrés, etc. En temps de crise, une unanimité nationale inédite émerge dans l’opinion publique : ce qui est arrivé ne peut pas être à cause de nous, les Portugais, un peuple calme et paisible, mais à cause d’agents extérieurs, marginaux, manipulateurs. Si les affrontements ont révélé le manque d’une véritable réflexion conséquente sur l’illégalité de masse, alors la période qui leur a succédé n’a fait que réaffirmer l’incapacité d’organiser et de structurer un discours pertinent sans tomber au plus bas niveau du consensus médiatique. Au-delà de la question de défendre ou non les affrontements, le mouvement s’est montré incapable de les comprendre et de les problématiser, cédant sur toute la ligne aux instances de normalisation et d’élimination de la pensée critique, laissant du coup le premier rôle aux faiseurs d’opinions et aux porte-paroles qui avaient été dépassés par les évènements. La version qui a fini par gagner était évidemment la plus solide : huit fous et demi ont mis en péril l’État de droit, la police aurait facilement pu arrêter ces sept personnes et c’est pour ces cinq-là que vont payer les quelques milliers de distraits qui se trouvaient dans les parages. Tout ceci est venu désamorcer le crescendo pré-insurrectionnel qui se dessinait depuis l’été, imposant un silence assassin alors même que les journaux mettaient en œuvre une chasse aux sorcières et que le conflit social était transféré dans les couloirs de la RTP[23]. Ce qu‘on pouvait lire entre les lignes des reportages d’actualité était évident : une opération de répression policière orchestrée par le gouvernement était en cours et elle prévoyait la collecte d’informations par une section « secrète », cachée à l’intérieur de l’organigramme de la PSP, dans le but de constituer une base de données sur le mouvement. L’Automne chaud a laissé la place à l’hiver et la population est retournée dans ses foyers pour se lamenter sur ses malheurs et faire ses comptes pour les cadeaux de Noël.

              2 mars 2013

              C’est dans ce contexte de reflux que commence à courir le bruit d’une nouvelle mobilisation pour le 2 mars, organisée par le collectif « Que Se Lixe a Troika ». De nombreux militants encartés participent désormais à la plate-forme et les sphères dirigeantes du mouvement et les états-majors de gauche peuvent pour la première fois s’arranger entre eux sans rencontrer de grand obstacle. Une fois les modalités de la mobilisation définies, l’assemblée est finalement élargie au mouvement.

              Cette mobilisation a suscité une énorme campagne de marketing politique : beaucoup de gens ont écrit des textes pour exprimer leur adhésion et l’usage des symboles et des images de l’appel s’est multiplié, conférant ainsi à la mobilisation une dimension massive. Au même moment, un discours du Premier ministre au Parlement est interrompu par des manifestants chantant « Grândola Vila Morena »[24]. Les interruptions lors des apparitions publiques des membres du gouvernement vont alors se succéder dans tout le pays. Le Ministre Miguel Relvas est obligé, lors d’une conférence de presse à l’université ISCTE , de prendre la fuite en passant par l’arrière du bâtiment, entouré par les agents de sécurité eux-mêmes encerclés par les étudiants tandis que le Premier ministre Passos Coelho est reçu dans une Faculté de Droit en état de siège, au milieu d’un énorme dispositif policier. Tout ceci a participé à mettre en évidence un certain air de décadence caractéristique de la fin d’un cycle, alors que la multiplication de textes favorables au mouvement appelant à un nouveau 25 Avril contribuaient à donner à l’évènement une gravité propre à lui conférer une dimension historique.

              Le jour de la manifestation arrivé, des centaines de milliers de personnes se sont rassemblées et ont défilé sans grand tapage ni manifestations de joie. Sur le Terreiro de Paço, la moitié de l’assistance a entonné « Grândola » en direction de la scène où les organisateurs discouraient un œillet à la main, puis s’en est allée. Quant à l’autre moitié, elle a trouvé à son arrivée une place vide, lumières éteintes.

              Pendant les jours suivants, se sont multipliées des déclarations dont le triomphalisme était inversement proportionnel au ton de la manifestation, ainsi que des interprétations contradictoires concernant le nombre des manifestants et leur silence. Pour la première fois en deux ans, une manifestation s’est affirmée non pour ce qu’elle annonçait de nouveau ou proposait mais précisément par le fait que « rien » ne s’y était passé. Si elle a été louangée, c’est précisément contre ce qui s’était passé dans les autres manifestations – des évènements qui contenaient en eux-mêmes leur propre histoire autonome. Le 2 mars, la rue a retrouvé son ronronnement habituel et la gauche, visant à se légitimer en tant que dispositif de représentation politique, considère et s’imagine d’une manière ou d’une autre cette rue comme une masse de gens se tournant vers quelques spécialistes pour qu’ils expriment ce que ces mêmes personnes ont vraiment envie de dire. D’une certaine manière, la manifestation a représenté une victoire pour la partie du mouvement qui, de façon tantôt plus clandestine, tantôt plus ouverte, a toujours pensé que son projet ultime était d’imposer une situation politique propice sur laquelle la gauche institutionnelle pourrait surfer et qui constituerait le ciment permettant la construction de la mythique union de (presque) toutes les gauches. Même s’il est encore trop tôt pour pérorer sur les conséquences de cette manifestation ou pour s’aventurer dans d’autres interprétations, une chose est claire : contrairement à tous les autres événements relatés ici, dont chacun avait ouvert la voie au suivant, le 2 mars semble s’être heurté à un mur. Dès lors, le revirement de la rue pour les institutions a restitué à cet espace l’initiative politique. En même temps, tout se passe comme si le mouvement, obligé de réfléchir à ses formes, avait ainsi épuisé le modèle qu’on venait de lui proposer : celui de la grande manifestation de masse s’affirmant comme l’unique voix du peuple à laquelle le gouvernement se doit d’obéir. Le contexte actuel est encore le produit des événements de ce 2 mars.

              Nous vivons des temps intéressants

              Ces quelques lignes se voulaient un bref récit du mouvement. Nous ne prétendons pas ériger quelque barricade inattaquable que ce soit ou tracer une ligne dans le sable qui séparerait les bons des mauvais, les révolutionnaires des réformistes, les libertaires des autoritaires, les raisonnables des naïfs. Les problèmes que nous avons identifiés dans le mouvement sont nos problèmes et nous les assumons dans leur totalité. C’est précisément parce nous considérons cet espace comme celui à partir duquel nous pouvons concevoir une vie au delà de l’État et du capitalisme, du travail salarié et de la division entre représentants et représentés, que nous avons éprouvé la nécessité de partager, avec ceux qui en font partie intégrante, l’ont traversé et l’ont fait évoluer, ce bilan de ces deux ans et quelques au long desquels nous nous sommes rencontrés et séparés, où nous avons convergé et divergé, parlé et écouté. Notre critique n’est pas mue par un quelconque sentiment d’hostilité et notre désir est que ce qu’on pourrait éventuellement y trouver de sévérité ne devienne pas un obstacle à la communication. Ce que nous écrivons ne prétend pas être un point de départ ni un point final. Il ne s’agit en aucun cas de proposer une recette résultant d’un prétendu diagnostic qui serait effectué ici. Nous voulions introduire ces quelques notes dissonantes au moment où nous entendons s’élever autour de nous un concert qui a toutes les apparences de l’harmonie, dans lequel chacun trouverait son moment et sa place, mais dont la partition suscite plusieurs objections de notre part. Depuis le début, nous avons identifié dans ces dernières deux années et demie une tension, oscillante et variable, entre, d’un côté, la richesse des désirs et des comportements visible dans la contestation des mesures d’austérité et, de l’autre, les efforts pour rediriger cette contestation vers les canaux institutionnels, qui réduisent révolte et protestation à la revendication d’un meilleur gouvernement. Il ne s’agit pas ici d’opposer à des méthodes modérées d’autres qui seraient plus radicales, de questionner tel ou tel choix stratégique qui serait inadéquat ou malintentionné, d’attaquer une pseudo direction du mouvement pour prendre sa place ou présenter le énième véritable programme révolutionnaire. Notre présence dans les rues et la rencontre entre des personnes jusque-là séparées les unes des autres donnent simplement à penser qu’il y a plus à espérer des temps qui courent que d’un gouvernement de gauche, d’une démocratie réelle ou d’une société civile plus forte. Le vent de révolte qui plane dans l’air révèle une insatisfaction extrêmement forte quant aux formes de vies offertes par le capitalisme, tant dans ses aspects les plus sophistiqués et séducteurs que dans ceux, plus prosaïques et plus familiers, marqués par la précarité, le chômage de masse, la pauvreté, l’ennui, la souffrance et l’oppression. Nous reconnaissons dans cette révolte une possibilité qui en contient différentes autres : celle d’une séparation, d’une sécession, d’une possibilité de se soustraire à ce mode de production et à cette modalité de gouvernement, par l’élaboration en commun de nouvelles formes de vie basées sur la coopération et le partage, la constitution d’une puissance, d’une force matérielle, d’une machine de guerre capable d’arracher des espaces, des instruments, des corps et des savoirs à l’Empire, en suivant une ligne de fuite orientée par nos désirs. Parce que nous n’ignorons ni nos fragilités ni nos limites, et que nous entendons encore moins les occulter, nous savons qu’il y a tant à faire, qu’il est déjà aussi tard qu’il est trop tôt, qu’il y a beaucoup de choses à apprendre et tant d’autres à inventer. Ceci n’est pas un programme, un congrès fondateur ou un appel à la constitution d’une nouvelle internationale. Seulement une invitation à un jeu, un appel à parcourir ensemble un chemin accidenté et semé de bifurcations qui s’ouvre devant nous, avec les choix et les risques que cela implique. Nous sommes face à l’inconnu et à l’imprévisible. Nous vivons des temps intéressants.

Editions Antipáticas


[1] Autoroute au Sud de Lisbonne où la création de nouveaux péages faisant partie des mesures d’austérité a suscité la création d’un comité d’usagers de la via Infante (Comissão de Utentes da Via do Infante) luttant contre ces péages et qui a été la cible de plusieurs sabotages.

 

[2] Le Parlement des Enfants est une opération annuelle par lequel des élèves de primaire et du secondaire prennent part aux travaux du parlement pendant une journée. Elle prend des formes différentes dans les divers pays de la communauté européenne.

 

[3] PREC : Processus Révolutionnaire En Cours, terme désignant la période de « gouvernement révolutionnaire » qui a suivi la révolution des œillets et s’est terminée en novembre 75.

[4] Du nom de Anibal Cavaco Silva, qui a « régné » comme premier ministre de 85 à 95, dix années aux cours desquelles ce social-démocrate a introduit une dominante privée dans l’économie et incarné le libéralisme économique. Il est aujourd’hui président de la République.

[5] a formiga no carreiro ia em sentido contrário, chanson de Zeca Afonso, auteur notamment de Grândola, Vila Morena

[6] Parti fondé en 1999, rassemblant plusieurs groupes ou partis d’obédience marxiste version léniniste (ex Maos, trotskistes, dissidents du PC…)

[7] Mouvement du 12 Mars (2011), version portugaise des « Indignés »

[8] Parc ancien et délabré avec des attractions et des théâtres, où l’on joue notamment des satires politiques, référence destinée ridiculiser la théâtralité démodée des discours gauchistes dont il est question.

[9] Police de la Sécurité publique

[10]  Référence aux chants de la révolution du 25 avril 1974 (Grândola…)

[11] L’association Precarios Inflexiveis a été créée en 2012 après cinq ans d’existence, par des précaires et des chômeurs, catégorie que l’Institut de statistiques portugais évalue fin 2012 à 2,9 million, soit plus de la moitié de toute la force de travail du pays.

 

[12]  Unité d’élite de la PSP, équivalent de nos CRS

[13]  Taxa Social Única, contribution à la Sécurité sociale

[14]  « Tous au parlement »

[15]  Fêtes populaires au mois de juin à Lisbonne, ces même jeunes y participent alors qu’ils ne vont pas dans les commémorations du 25 avril.

[16] Liqueur de cerises griottes, boisson traditionnelle que l’on boit dans de toutes petites échoppes du centre qui ne servent que ça

[17]  Commémoration de la révolution, défilé annuel, rendez-vous de toute la gauche

[18] Discothèque la plus « tendance » de Lisbonne. Elle appartiendrait à l’acteur John Malkovich !

[19] Quartier de nuit aux nombreux bars et boîtes fréquentés surtout par la jeunesse

[20] Immense place dans la ville basse où se terminent traditionnellement les manifs

 

[21] Équivalent de la SNCF

[22] « bom povo português » dénomination utilisée pendant le Estado Novo, doctrine du gouvernement salazariste et titre d’un très bon film de Rui Simões sur cette période !

[23] Radio Televisão Portuguesa, l’antenne publique nationale

[24] Pour ceux qui l’ignoreraient, cette chanson de Zeca Afonso a donné le signal de la révolution du 25 avril (1974)

Categories: Nouvelles du monde Tags:
  1. Patlotch
    22/11/2013 à 16:32 | #1

    Lisant ce récit d’un moment de lutte important au Portugal, je me pose cette question : ce texte précis et détaillé couvre-t-il tous les aspects de ce conflit, ou est-il conditionné par le point de vue de ses auteurs au point d’en passer certains à la trappe ?

    Je lis par exemple :

    « Le terme « anticapitaliste » a commencé à trouver ici un contenu substantiel, et pas uniquement critique, ouvrant ainsi la voie à son corollaire, celui d’« antiautoritaire »

    et ce qui semble définir le point de vue des auteurs

    « Le vent de révolte qui plane dans l’air révèle une insatisfaction extrêmement forte quant aux formes de vies offertes par le capitalisme, tant dans ses aspects les plus sophistiqués et séducteurs que dans ceux, plus prosaïques et plus familiers, marqués par la précarité, le chômage de masse, la pauvreté, l’ennui, la souffrance et l’oppression. Nous reconnaissons dans cette révolte une possibilité qui en contient différentes autres : celle d’une séparation, d’une sécession, d’une possibilité de se soustraire à ce mode de production et à cette modalité de gouvernement, par l’élaboration en commun de nouvelles formes de vie basées sur la coopération et le partage, la constitution d’une puissance, d’une force matérielle, d’une machine de guerre capable d’arracher des espaces, des instruments, des corps et des savoirs à l’Empire, en suivant une ligne de fuite orientée par nos désirs.»

    Dans ce texte, je ne vois pas apparaître ce qui s’est passé, ou non, en termes d’attaques du capital autrement que dans ses aspects étatiques, policiers et sociétaux. Est-ce le fait de ce compte-rendu, ou la réalité d’une absence ?

    Ce qui semble effectivement consommé dans cette lutte, et de façon massive, c’est la fin des illusions citoyennistes, démocratiques radicales ou non… mais étrangement, semble mise en avant une autre illusion, la construction d’une vie nouvelle sans détruire les fondements de la société capitaliste mise en cause.

    La question de la production est totalement absente du texte, le sexe aussi. Est-ce ainsi que les hommes crèvent ? Des ‘jeunes’, des ‘gens’, des ‘personnes’, des ‘sensibilités’, des ‘flics’, des ‘chômeurs mal en point’, des ‘manifestants’, des ‘leaders’, encore des flics… Y avait pas de femmes ?

    Je suppose que cela reflète le niveau d’analyse des auteurs, puisqu’ils ne semblent disposer d’aucun critère théorique (communiste) pour mesurer le contenu de classe de cette lutte. Autrement dit, ils ne voient dans la lutte que ce qu’ils y cherchent, en boucle idéologique.

    Quelqu’un a un avis là-dessus ?

  2. Patlotch
    23/11/2013 à 21:18 | #2

    J’ai trouvé un élément de contextualisation

    Où en sommes-nous dans la crise ? http://blogtc.communisation.net/?p=63

    « Cette crise non seule­ment frappe, entre autres, les classes moyennes et les fait sor­tir dans la rue, mais encore le contenu même de ce moment de la crise fait momen­ta­né­ment des classes moyennes les repré­sen­tant de ce moment sou­vent dans une jonc­tion conflic­tuelle avec chô­meurs et pré­caires. Jonc­tion conflic­tuelle ou paral­lé­lisme comme il semble que cela ce soit passé au Bré­sil ou en Tur­quie (on peut se poser la ques­tion : la com­mu­nauté de luttes est loin d’être évi­dente au Bré­sil, Tur­quie ou Mexique, mal­gré une conco­mi­tance tem­po­relle.). Le pro­blème cen­tral demeure celui du plan­cher de verre de la pro­duc­tion. Non pas qu’il n’y ait pas de grèves, de mou­ve­ments reven­di­ca­tifs ouvriers vio­lents ou non, vic­to­rieux ou pas, mais jamais, semble-t-il, ces mou­ve­ments ne s’articulent dans une syner­gie avec les « mou­ve­ments sociaux » dont ils sont pour­tant la toile de fond per­ma­nente et néces­saire (toute étude un peu fine de ce qui se passe ou s’est passé en Tuni­sie, Egypte, Libye, Bré­sil, Tur­quie, etc. le montre).»