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A propos de Charlie (suite)

Du citoyen Charlie à la « dernière instance »

(sur le commentaire n° 10 de Rataxès)

 Je suis désolé de la longueur de cette réponses, mais les questions soulevées par Rataxès, parfois en un ou deux mots, nécessitent d’ouvrir beaucoup de tiroirs pour y répondre.

            Je suis en gros d’accord avec le commentaire (n° 10) de Rataxès (R) : « chaque classe sera renvoyée à sa propre situation », c’est aussi ce que suggère, paraphrasant la citation des Luttes de classes en France, la fin de ma réponse précédente (commentaire 9). Mais comment se fait ce « renvoi », quel est sa mécanique et au final : qu’est-ce qu’une classe ?

C’est là où j’ai du mal à partager la belle assurance de R ou celle de Marx dans La Sainte Famille (voir plus loin). Comme si ce qu’il se passe n’était finalement qu’une sorte de mauvais moment à passer, je ne parle pas ici forcément de la situation actuelle mais plus globalement de la relation entre d’une part le cours quotidien de la lutte des classes, les formes dans lesquelles elle n’apparaît pas « en clair » et, d’autre part, son concept dans lequel existerait ce que l’on sait comme nécessaire de son aboutissement (ce qui devrait bien un jour ou l’autre nous « tomber sur la tête du fait de la loi de la pesanteur » comme dit R).

Dans l’appréhension ordinaire, convenue, allant de soi de la lutte de classe, tout se passe comme si on avait d’un côté les classes dans leur situation, leur contradiction, ce qu’elles doivent être et faire conformément à leur être. Comme disait Marx dans La Sainte famille : « Il ne s’agit pas de savoir quel but tel ou tel prolétaire, ou même le prolétariat tout entier, se représente momentanément. Il s’agit de savoir ce que le prolétariat est et ce qu’il sera obligé de faire, conformément à cet être. » (Marx, op. cit., éd. Soc., p. 48. ) ; et de l’autre, des circonstances, des dires, des façons d’être immédiates, des idéologies, en un mot des accidents. Et, entre les deux, rien. Comme si cet autre coté ne venait que comme une gêne ou une entrave momentanées, extérieures à l’être et à son devenir nécessaire. En bref, quelque chose dont on ne saurait pas trop quoi faire, sinon qu’il faut « faire avec ». Pour reprendre les questions abordées dans le texte A propos de Charlie c’est comme si l’on disait que l’ « ordre républicain », la citoyenneté nationale, la définition de « l’Autre » etc., ne faisaient que perturber désagréablement la structure des relations et des contradictions de classes qui ne sauraient manquer d’affirmer leurs prérogatives. C’est vrai, mais comment ?

D’un côté la lutte de classe telle qu’en sont concept et, à côté, occasionnellement, des circonstances. Mais, il est dans la nature de ce qui est essentiel que les conditions existantes soient ses conditions d’existence.

Dans la problématique programmatique d’un « être révolutionnaire » de la classe, la sentence marxienne ci-dessus (bien qu’elle soit dans le texte prise dans une problématique humaniste) est définitive, autosuffisante, on passe à autre chose, et on peut en toute tranquillité d’esprit, toute innocence, se livrer à l’analyse du cours historique du mode de production capitaliste, du cours empirique de la lutte des classes et de son devenir révolutionnaire déjà connu (même s’il n’est pas inéluctable). Comme si le mouvement, l’histoire, n’était rien qu’une mauvaise plaisanterie située entre une contradiction initiale contenant son achèvement et cet achèvement comme la réalisation déjà contenu dans son origine. Mais voilà, le dépassement révolutionnaire du mode de production capitaliste est un dépassement produit, une sorte de point historique inconnu (une conjoncture, même si elle n’est jamais fortuite en regard de ce qu’est le capital comme contradiction en procès), et la question ne se présente plus alors, dans chaque analyse particulière, comme celle d’un « désaccord » ou d’une « disharmonie » conjoncturelle, sans grand intérêt théorique et sans conséquences majeures sur un aboutissement inéluctable. Mais, déjà, chez Marx, ce que le prolétariat est « contraint de faire conformément à cet être » n’est plus la même chose en 1848, en 1852 et encore moins en 1871.

Considérer le cours des choses sur cette base ne pourrait que nous conforter dans un normativisme bien tranquille : la situation est telle, mais nous savons que ce n’est qu’un « désaccord », une « disharmonie » momentanée, cela parce que l’avenir nous appartient …, mais, surtout, parce que, dès maintenant, ce qui se passe, c’est-à-dire ce que fait le prolétariat, ne correspond pas à l’être que nous (la théorie) nous connaissons, en quelque sorte ce n’est pas « rationnel » et donc à peine « réel » (on retrouve ici ce qui m’insupporte dans les déclarations « radicales » à la suite de la manif du 11 janvier). Cela ne signifie pas que l’on ne peut rien dire de la fin de la lutte des classes et du communisme, mais que ce que l’on peut en dire n’est radicalement pas quelque chose de normatif car c’est quelque chose qui se produit dans les limites même de la lutte de classe, c’est-à-dire plus précisément maintenant dans le fait de lutter en tant que classe comme la limite nécessaire même de la lutte de classe. Et ce n’est que de là, qu’au présent, que nous pouvons parler de la révolution comme communisation.

A partir du moment où « sa propre situation », comme dit Marx, n’est pas un être, mais réellement une « situation », c’est-à-dire un rapport et donc une histoire, on ne peut plus se contenter de la tranquillité et de l’innocence normatives. On ne peut plus poser, d’un côté, ce qui se passe et, de l’autre, passer les désaccords et les disharmonies par pertes et profits dans l’attente de la « prise de conscience » ou de la « vraie pratique », celle adéquate à l’être. On ne peut plus dire « peu importe… », car c’est justement cela qui importe. La disharmonie et le désaccord ne peuvent plus être rejetés à l’extérieur de l’objet comme cela apparaît dans une théorie normative parce que les aléas des « buts » que les ouvriers « se représentent » ne peuvent plus être traités comme disharmonies par rapport à la norme finale du « vrai but » ou de la pratique adéquate. En fait, c’est tout le contenu du concept de limite des luttes que l’on retrouve, concept, il est vrai, délicat à manier.

On ne peut plus dire « peu importe… », le décalage, doit constamment être justifié. Non pas justifié en répétant chaque fois ce qu’est la théorie, mais justifié dans son objet, c’est-à-dire telle ou telle situation. C’est dans le cours même de l’analyse, dans les caractéristiques concrètes spécifiques de chaque objet, que la théorie dit le fondement et le contenu de sa critique de cet objet et se justifie elle-même. La disharmonie et le désaccord ne sont pas rejetés à l’extérieur de l’objet comme cela apparaît dans une théorie normative. Si, dans ce cycle, la limite de chaque lutte c’est fondamentalement le fait d’ « agir en tant que classe », la limite est alors inhérente et existera nécessairement toujours de façon spécifique à la lutte ou plus globalement à la situation et selon les modalités de la reproduction du mode de production capitaliste dont le prolétariat est une classe. La limite est simultanément ce sans quoi la lutte n’aurait pas lieu, non au sens d’un pis-aller, mais d’une nécessité, quelque chose qui ne peut pas ne pas être, et un moment de l’autoprésupposition du capital. La limite est une façon concrète de dire simultanément la théorie et le désaccord, la disharmonie. Celle-ci n’est pas rejetée hors de la contradiction entre les classes comme accidentelle ou sans intérêt ; parler de limite c’est dire que sans ces « désaccords », la contradiction ne serait pas. Une théorie non programmatique et non normative se « justifie » constamment, elle n’existe que dans la distance à abolir, elle n’est pas transparente à elle-même. Elle se bat constamment contre elle-même, contre son assurance et son corpus constitué.

Non seulement on ne peut pas considérer ce renvoi à la situation de classe avec l’assurance de R ou celle du Marx de La Sainte Famille, mas encore, ce renvoi n’est pas le moment où « sonne l’heure solitaire de la dernière instance ». Revenir à la situation de classe ce n’est pas revenir à une situation économique objective.

La vente de la force de travail ne dit pas ce qu’est le prolétariat (la quasi-totalité de la population est salarié) si cette vente n’est pas saisie dans sa relation à la valorisation du capital comme contradiction pour elle-même. La vente de la force de travail ne définit rien par elle-même si on en reste à ce niveau, mais elle ne définit pas plus la classe même si on la relie à la valorisation du capital. La définition n’apparaît qu’au moment où cette situation (la vente de la force de travail) et cette relation (de la vente à la valorisation) sont saisies comme contradiction pour cela même dont elles sont la dynamique, c’est-à-dire au niveau de la reproduction. C’est la contradiction entre le travail nécessaire et le surtravail, c’est la baisse tendancielle du taux de profit comprise comme une contradiction entre le prolétariat et le capital, c’est, de même, le capital comme contradiction en procès. Ce n’est qu’au niveau de la reproduction que nous approchons l’unité de la définition des classes comme situation et pratique (comme « en soi » et « pour soi » si l’on veut), comme contradiction au capital et à elle-même. Mais, si à ce niveau nous avons tout, nous ne l’avons que si nous sommes capables, comme en mathématique pour les identités remarquables, d’en fournir une formule développée.

S’il est vrai que les classes se définissent comme une position spécifique dans les rapports de production, les rapports de production sont des rapports de reproduction et là en ce qui concerne la définition des classes tout se complique.

Nous en revenons à la « disharmonie » qui était notre point de départ, elle ne tient pas seulement à des circonstances momentanées liées à des moments particuliers, elle est inhérente au fait que si être une classe est une situation objective donnée comme une place dans une structure, parce que cela signifie une reproduction conflictuelle et donc la mobilisation de l’ensemble du mode de production, cela implique une multitude de rapports qui ne sont pas strictement économiques dans lesquels les individus vivent cette situation objective, se l’approprient et s’auto-construisent comme classe.

On peut comprendre que dans les aires centrales du mode de production capitaliste, l’identité ouvrière a longtemps masqué cela. Elle était une construction sociale que venait confirmer les modalités de la reproduction du capital dans la période antérieure à la restructuration des années 1970. Elle était un vécu idéologique au travers de la division du travail, de la relation aux travailleurs immigrés, des rapports entre hommes et femmes, de la relation à la nation, etc., mais qui avait la singulière faculté d’apparaître comme une situation objective. La relation vécue aux rapports de production se donnait comme les rapports de production eux-mêmes. On ne peut plus tellement dire que cela soit le cas aujourd’hui. Et l’on ne peut pas faire comme si cela n’avait aucune importance, comme si l’être était ailleurs, dans une pureté accessible ou non.

Le capital a par rapport à la totalité une position différente de celle du prolétariat, position qui résulte du contenu même de l’exploitation (subsomption). Il est l’agent de la reproduction générale, c’est par là que cette reproduction apparaît comme oppression. En même temps que le capital se constitue non plus comme rapport social mais comme objectivité économique (toutes les conditions du renouvellement du rapport se trouvent, à la fin de chaque cycle, réunies comme capital en soi face au travail), les instances politiques, juridiques, idéologiques, morales, toutes les institutions sociales et éducatives, deviennent des moments nécessaires de (et à, car comme on va le voir l’économie se différencie en elle-même) la reproduction du rapport « purement économique ».

C’est là que l’on peut retrouver le rapport d’exploitation comme rapport de domination comme activité politique, idéologique, policière, morale, etc., tant comme activité de la classe capitaliste que comme activité du prolétariat en tant que lutte contre cette domination. C’est là que se « redéveloppent » l’oppression et la domination comme l’objet même, la raison d’être, de toutes les instances non « purement économiques » du mode de production.

Il faut considérer que l’économie comme détermination se distingue de l’économie comme instance dominante. Si, dans le mode de production capitaliste, contrairement par exemple au moyen-âge, l’économie est à la fois ce qui détermine la dominante et cette dominante elle-même, il faut voir que, sous le même terme d’ « économie » il ne s’agit pas, dans l’un et l’autre cas, de la même réalité. En tant que détermination, il s’agit de l’économie comme ensemble de rapports sociaux de production ; en tant que dominante, il s’agit de l’économie comme objectivité. Dans cette distorsion même entre la détermination et la dominante réside la nécessité de toutes les instances que nous avons évoquées comme nécessaires pour toujours transformer la première en la seconde. La lutte des classes et les classes elles-mêmes existent dans cette transformation qui est la production comme reproduction.

Il est nécessaire de montrer que le capital, ce « pur rapport économique », à partir de lui-même, « sur sa propre base », n’en est jamais un, pour définir le statut théorique des formes d’apparition du capital comme contradiction en procès car les classes ne sont pas ailleurs. Mais aussi pour comprendre la crise révolutionnaire de l’autoprésupposition du capital comme conjoncture. La révolution ne fait pas sonner « l’heure solitaire de la dernière instance ».

Quand lutter en tant que classe est la limite de la lutte de classe, quand le fait d’être femme est la limite des luttes de femmes la révolution devient une lutte contre ce qui l’a produite, toute l’architecture du mode de production, la distribution de ses instances et de ses niveaux se trouvent entraînées dans un processus de bouleversement de la normalité / fatalité de sa reproduction définie par la hiérarchie déterminative (chacune bien à sa place et « cause » de la suivante dans l’ordre des bases, infrastructures, superstructures, ces dernières elles-mêmes hiérarchisées) des instances du mode de production. C’est parce qu’elle est ce bouleversement et seulement si elle l’accomplit que la révolution est ce moment où les prolétaires se débarrassent de toute la pourriture du vieux monde qui leur colle à la peau, tout comme les hommes et les femmes de ce qui constitue leur individualité. Il ne s’agit pas d’une conséquence mais du mouvement concret de la révolution où toutes les instances du mode de production (idéologie, droit, politique, nationalité, économie, genres, etc.) peuvent être tour à tour la focalisation dominante de l’ensemble des contradictions. Une conjoncture désigne le mécanisme même d’une crise comme crise de l’autoprésupposition du capital : le bouleversement de la hiérarchie déterminative des instances du mode de production. La révolution comme communisation aura à se nourrir de l’impureté, de la non-simplicité, du procès contradictoire du mode de production capitaliste. Changer les circonstances et se changer soi-même coïncident : c’est la révolution, c’est une conjoncture.

C’est, dans la crise de la reproduction, ce déplacement des instances comme dominantes et déterminations qui est le comment de la tension à son abolition contenue dans le capital comme contradiction en procès, c’est ainsi que cette tension devient la réalité effective de la remise en cause de l’appartenance de classe et de l’assignation de genre, c’est ainsi que le capital comme contradiction en procès est pris comme objet de transformation : il n’est plus cet automatisme simple et homogène se résolvant toujours en lui-même. Quand l’unité se défait (du fait des rapports de production qui sont la détermination) cela signifie que l’assignation de toutes les instances du mode de production est en crise. Une conjoncture c’est l’effectivité du jeu qui abolit sa règle.

Une théorie de la conjoncture c’est une théorie de la révolution qui fait sienne le fait que « Ni au premier, ni au dernier instant, l’heure solitaire de la dernière instance – l’économie – ne sonne jamais » (Althusser, Contradiction et surdétermination, in Pour Marx, p. 113).

Parce qu’il n’est pas dans la nature de la révolution de la faire sonner.

La révolution ne peut plus être affirmation d’un prolétariat se reconnaissant pour lui-même en tant que force révolutionnaire dans le mode de production capitaliste face au capital. Toute lutte du prolétariat ou lutte de femmes (chacune à en elle-même l’existence de l’autre sans se confondre avec elle) se produit et se développe dans les catégories de la reproduction et de l’autoprésupposition du capital. Par définition, qu’elles soient luttes de classe ou luttes de femmes, formellement indépendantes ou intriquées, les luttes n’existent toujours que « surdéterminées ». Dans cette « surdétermination » ne réside aucun détournement, mais c’est l’existence et la pratique réelles en tant que classe ou en tant que genre que l’on trouve, car si les contradictions de classes et de genres construisent le capital comme contradiction en procès et se construisent réciproquement elles-mêmes comme contradiction (parce que c’est du surtravail que viennent l’une et l’autre), cela signifie que classes et genres existent et agissent dans les catégories définies dans la reproduction du capital qui les subsume. Le caractère diffus, segmenté, éclaté, idéologique, corporatif des conflits, c’est le lot nécessaire d’une contradiction entre les classes et d’une contradiction entre les genres qui se situent au niveau de la reproduction du capital.

C’est le rêve programmatique qui veut une classe qui se dégage de son implication réciproque avec le capital et s’affirme en tant que telle dans une pureté autodéterminée, une classe subsistant par elle-même (les femmes suivent).

Le prolétariat n’est pas pour autant renvoyé à une « appartenance de classe négative ». Remarquons d’abord qu’en ce qui concerne le prolétariat et non les prolétaires c’est plus de définition comme clase que d’appartenance de classe dont il s’agit. Mais même si nous parlons des prolétaires, sous l’expression d’appartenance de classe, se glisse incognito, comme allant de soi, un individu indéfini appartenant à une classe, comme on appartient aux amateurs d’authentiques andouillettes. L’appartenance de classe est contingente dans le mode de production capitaliste, mais la contingence n’est pas contingente, elle est une définition nécessaire de l’individu. Il n’est pas contingent dans le mode de production capitaliste que les prolétaires soient des individus contingents, ce qui signifie que la contingence de l’appartenance de classe ne suppose pas l’existence d’un objet-individu neutre sur lequel opérerait cette contingence. La reproduction des rapports sociaux capitalistes fait de cette contingence la condition première de tout échange de la force de travail. Il est alors dans la définition même de la situation de prolétaire dans son rapport au capital de « ne pas vouloir demeurer ce qu’il est », d’être dans l’insatisfaction vis-à-vis de lui-même. Nous sommes là au cœur du cycle de luttes actuel. L’appartenance de classe n’est pas seulement « négative », elle comporte une contradiction, ce qui n’est pas pareil.

« Dans l’activité révolutionnaire, se changer soi-même et changer ces conditions coïncident. » (Idéologie allemande, p.242). Cette phrase répète à l’identique une formule des Thèses sur Feuerbach. Le thème est récurrent dans l’Idéologie allemande, c’est le cœur de la conception de l’auto-émancipation du prolétariat : les prolétaires, agissant en tant que classe, abolissant leurs propres conditions d’existence qui les définissent, se transforment eux-mêmes. Ils ne sont le « regain » de rien et ne font que partir de leur condition existante dans cette société et non d’une individualité autre ou sous-jacente. « Pour lui (Stirner, nda), il y a d’un côté la “transformation de la situation” et de l’autre les “hommes”, et ces deux aspects sont complètement séparés. Sancho n’est même pas effleuré par l’idée que la “situation” a toujours été la situation de ces hommes (c’est moi qui souligne) précisément et qu’il n’a jamais été possible de la transformer sans que les hommes se transforment et, pour en arriver là, aient été “mécontents d’eux-mêmes” dans leur situation antérieure. » (Idéologie allemande, p.416). On se change soi-même en changeant les circonstances, parce que, proposition fondamentale, nous sommes notre situation sociale. La « situation » c’est notre situation, c’est nous.

Produire l’appartenance de classe comme contrainte extérieure c’est, pour le prolétariat, entrer en conflit avec sa situation antérieure, ce n’est pas une « libération », ce n’est pas une « autonomie ». Les prolétaires ne libèrent pas leur « vraie individualité » niée dans le capital. Le prolétariat n’en devient pas pour autant un être « purement négatif ». Dire que le prolétariat n’existe comme classe que dans et contre le capital, qu’il produit tout son être, toute son organisation, sa réalité et sa constitution comme classe dans le capital et contre lui, c’est dire qu’il est la classe du travail productif de plus-value. Ce qui a disparu dans le cycle de luttes actuel, à la suite de la restructuration des années 1970 / 1980, ce n’est pas cette existence objective de la classe, c’est la confirmation dans la reproduction du capital d’une identité prolétarienne.

Le prolétariat ne peut être révolutionnaire qu’en se reconnaissant en tant que classe, il se reconnaît ainsi dans chaque conflit et à plus forte raison dans une situation où son existence en tant que classe sera, dans la reproduction du capital, la situation qu’il aura à affronter. C’est sur le contenu de cette « reconnaissance » (de cette « subjectivation » si l’on veut) qu’il ne faut pas se tromper. Se reconnaître comme classe ne sera pas un « retour sur soi » mais une totale extraversion comme auto-reconnaissance en tant que catégorie du mode de production capitaliste et cela ne manquera pas de prendre des allures « étranges ». Ce que l’on est comme classe n’est immédiatement que notre rapport au capital. Cette « reconnaissance » sera en fait une connaissance pratique, dans le conflit, non de soi pour soi, mais du capital, sa désobjectivation.

Le prolétariat n’est jamais seulement « de trop », cela signifierait qu’il n’y a plus d’exploitation. Le prolétariat est constamment en contradiction avec sa propre définition comme classe : la nécessité de sa reproduction est quelque chose qu’il trouve face à lui représentée par le capital pour lequel il est constamment nécessaire et toujours de trop. C’est la baisse tendancielle du taux de profit, le capital comme contradiction en procès, la contradiction entre surtravail et travail nécessaire qui, devenant contradiction du travail nécessaire, est une contradiction vécue quotidiennement comme constitutive de la situation de prolétaire. Le prolétariat n’est pas que « de trop », c’est la revendication salariale qui est devenue illégitime. Cela signifie qu’elle ne construit plus un rapport au capital comportant la capacité pour le prolétariat de trouver en lui-même sa base, sa propre constitution, sa propre réalité, sur la base d’une identité ouvrière que la reproduction du capital, dans ses modalités historiques, venait confirmer. Le prolétariat reconnaît le capital comme sa raison d’être, son existence face à lui-même, comme la seule nécessité de sa propre existence. Le prolétariat voit son existence comme classe s’objectiver dans la reproduction du capital comme quelque chose qui lui est étranger et qu’il est amené à remettre en cause. Dans le cours le plus trivial de la revendication salariale, le prolétariat voit son existence comme classe s’objectiver comme quelque chose qui lui est étranger dans la mesure où le rapport capitaliste lui-même le pose en son sein comme un étranger.

Il est bien évident que dans une telle structure de la lutte des classes, le prolétariat n’est pas « légitime pour faire société ». Il ne l’est plus depuis la faillite du programmatisme. En fait ce n’est pas faux de relever qu’il y a une étroite connexion entre la réponse à la question « comment une classe agissant strictement en tant que classe peut elle abolir toutes les classes ? » et le fait que « le prolétariat n’est pas légitime pour faire société ». « Etre légitime pour faire société », c’était être à même de faire valoir (même transitoirement) son intérêt particulier comme intérêt universel. C’était le programmatisme.

Si l’on admet que la structure même de ce cycle de luttes, c’est-à-dire le fait d’agir en tant que classe comme limite de la lutte de classe, annonce la révolution comme communisation, c’est la question du « faire société » qui est posée à nouveau frais, même si l’existence de quelque chose que l’on puisse appeler « société » fait partie du problème à résoudre pratiquement.

La communisation est le processus d’intégration de l’humanité au prolétariat en train de disparaître. Comment on intègre l’agriculture pour ne pas avoir à échanger avec les paysans ? Comment on défait les liens échangistes de l’adversaire pour lui imposer la logique de la communisation des rapports et de l’emparement des biens ? Comment on dissout par la révolution le bloc de la trouille ? Dans tout cela il ne s’agit que de mesures de lutte contre le capital, la classe capitaliste. A partir du moment où les prolétaires détruisent les lois marchandes, chaque extension de nouveaux rapports permet d’intégrer toujours plus de non-prolétaires à la classe communisatrice en train de se constituer et de se dissoudre simultanément, d’abolir toujours plus toute concurrence et division entre les prolétaires. La stricte délimitation du prolétariat par rapport aux autres classes, sa lutte contre toute production marchande sont en même temps un processus qui contraint les couches de la petite bourgeoisie salariée, de la « classe de l’encadrement social » à rejoindre la classe communisatrice. Le mouvement où le prolétariat se définit dans la pratique comme le mouvement de constitution de la communauté humaine est la réalité de l’abolition des classes.

La seule façon de dépasser les conflits entre les chômeurs et les « avec-emploi », entre les qualifiés et les non-qualifiés est d’effectuer d’emblée, au cours de la lutte armée, des mesures de communisation qui suppriment la base même de cette division. En fait, ce que déjà avait montré la révolution allemande c’est qu’il s’agit de dissoudre les couches moyennes en prenant des mesures communistes concrètes qui les contraignent à commencer à entrer dans le prolétariat, c’est-à-dire d’achever leur « prolétarisation ». De nos jours, dans les pays développés, la question est à la fois plus simple et plus dangereuse, d’un côté l’immense majorité de ces couches moyennes est salariée et n’a donc plus de fondement matériel à sa position sociale, son rôle d’encadrement et de direction de la coopération capitaliste est essentiel mais précarisé en permanence, sa position sociale dépend de mécanisme de prélèvement de fractions de la plus-value très fragile, mais d’un autre côté, pour ces mêmes raisons, sa proximité formelle avec le prolétariat la pousse à présenter dans les luttes de celui-ci des « solutions » gestionnaires, alternatives, nationales ou démocratiques qui préserveraient ses propres positions.

Une crise de la valeur peut, à partir de son noyau capitaliste, la crise du travail productif de plus-value, être pour le prolétariat une lutte contre le capital, dans laquelle il absorbe, contre la classe capitaliste, une grande partie de la société. Mais ce processus d’unification du prolétariat dans son abolition et « d’absorption de la société » contient des contradictions pleines de danger. Celles-ci tiennent au processus d’abolition de l’échange dans lequel se trouvent contraintes et entrainées toutes sortes de couches périphériques et de pauvres non strictement prolétaires. Dans ce processus d’unification ce sont des masses énormes de prolétaires qui sont embarquées dans le mouvement et qui ne sont pas des ouvriers. C’est-à-dire que la contradiction qui entraîne l’abolition de la valeur c’est la contradiction du capital comme contradiction en procès, mais cette contradiction en tant que force vivante c’est la contradiction entre surtravail et travail nécessaire, c’est-à-dire le prolétariat au sens strict de classe ouvrière. Et c’est sur cette base que le prolétariat s’unifie dans l’abolition de la valeur, sur cette base qu’il devra englober, entraîner, une masse fantastique de paysans ruinés, de prolétaires de l’économie informelle, etc. qui appartiennent certes au cycle mondial du capital, qui sont exploités, mais comme échangistes. Ils ne vivent pas la contradiction de la valeur comme contradiction entre surtravail et travail nécessaire, ils ne vivent donc pas immédiatement la nécessité de son dépassement. La misère et le dénuement extrême ne sont pas en eux-mêmes la nécessité, la contrainte à être révolutionnaire. La satisfaction de la revendication du paysan sans terre, c’est la propriété. Celle du misérable micro entrepreneur endetté de l’économie informelle, c’est la libre disposition de son activité et de ses moyens de travail et l’enrichissement. Là, le mode de production capitaliste possède une masse de manœuvre physique et sociale qui peut faire frémir. Là se trouve aussi la possibilité d’une multitude de petites guerres barbares. A l’inverse, ne serait-ce que sur le salaire, la revendication de l’ouvrier peut être moins violente, moins enthousiasmante, mais elle est insoluble (travail nécessaire / surtravail) car toujours reproduite.

R.S

  1. adé
    02/02/2015 à 21:16 | #1

    “La révolution ne fait pas sonner « l’heure solitaire de la dernière instance ».”

    Tant mieux, la sonnerie ça me fait penser au travail.

  2. adé
    05/02/2015 à 23:58 | #2

    “Et l’on se sent tout seul peut-être, mais peinard”(L.Ferré) Avec le temps.

    Donc finit le réveil de la marque “dernière instance”,
    Déjà que la conscience, marque “de classe”, avait fichu le camp, avec le temps.
    Que reste-t-il donc au prolétariat: ce qui fait n’est plus affaire.
    Je veux savoir à quoi m’en tenir.

  3. R.S
    07/02/2015 à 02:37 | #3

    @adé

    Si le réveil “dernière instance” disparait, loin de “dépouiller” le prolétariat, cela précise plus concrètement son existence comme classe.

    “S’il est vrai que les classes se définissent comme une position spécifique dans les rapports de production, les rapports de production sont des rapports de reproduction et là en ce qui concerne la définition des classes tout se complique.

    Nous en revenons à la « disharmonie » qui était notre point de départ, elle ne tient pas seulement à des circonstances momentanées liées à des moments particuliers, elle est inhérente au fait que si être une classe est une situation objective donnée comme une place dans une structure, parce que cela signifie une reproduction conflictuelle et donc la mobilisation de l’ensemble du mode de production, cela implique une multitude de rapports qui ne sont pas strictement économiques dans lesquels les individus vivent cette situation objective, se l’approprient et s’auto-construisent comme classe.”
    R.S

  4. Flav
    17/02/2015 à 04:09 | #4

    Des individus qui “s’auto-construisent comme classe.” ça sonne tellement plus juste que “le capital s’incarne en toi”.
    Déjà qu’un ongle incarné ça fait mal, alors le capital vous imaginez! :) Le programmatisme rend vraiment schizophréne, et pas qu’un peu!

  5. Flav
    17/02/2015 à 05:33 | #5

    “La stricte délimitation du prolétariat par rapport aux autres classes, sa lutte contre toute production marchande sont en même temps un processus qui contraint les couches de la petite bourgeoisie salariée, de la « classe de l’encadrement social » à rejoindre la classe communisatrice. Le mouvement où le prolétariat se définit dans la pratique comme le mouvement de constitution de la communauté humaine est la réalité de l’abolition des classes.”

    On peut espérer quelque chose d’universellement négatif : une hostilité, peut-être définitive à l’exploitation, la monnaie, aux séparations consomation production et reproduction, c’est à dire aussi à la division du travail. Mais bien que ceci irait probablement de pair avec un monde plus hospitalier que celui ci, de la à parler d’une communauté humaine… Quelle espèce de positivité universelle en serait le principe? Peut on vraiment parler de commun, et donc de communauté si ce n’est en un sens strictement négatif? Rien ne nous permet d’affirmer qu’en découlerait un mode de vie cohérent et universel. Il y’aura peut-être plusieurs manière de répondre aux contraintes du dépassement du capital, peut-être même que certaines seront peu recommandables…

    Je dis peut-être une grosse connerie, mais j’ai comme un doute. J’ai peur que se soit trop confortable… Pour tout avouer, j’ai moi même du mal à me détacher de ça, et pour Noël, je demanderais volontier une conciliation de l’humanité avec sa nature (ou avec la nature tout court, puis pourquoi pas l’univers). Plus sérieusement, je m’interdis vraiment pas d’envisager une telle chose, si bien que je me demande si je suis un peu fou…

  6. R.S
    18/02/2015 à 17:42 | #6

    A la fin de ce petit texte (A propos de Charlie – suite -), le lecteur attentif (comme Patlotch sur son blog) n’a pas pu manquer de relever un léger glissement terminologique du « prolétariat » à la « classe communisatrice ». Il faut s’expliquer là-dessus, d’autant plus que ce n’est pas la première fois que ce qui peut paraitre comme une « entourloupe théorique » est présent dans un texte de Théorie Communiste (cf. TC 20).
    « Classe communisatrice » cela pourrait simplement dire que l’on considère le prolétariat dans son activité. A ce moment là, cette activité étant les mesures communistes, le prolétariat est alors la classe communisatrice ; c’est exact, mais … pas tout à fait. Cela demande quelques explications.
    Partons de choses plus ou moins connus et « simples ». C’est en abolissant ses propres conditions d’existence que le prolétariat est révolutionnaire et qu’il peut supprimer les bases de la contre-révolution, car il ne promeut aucun terme du procès contradictoire du capital contre un autre. Lorsque la révolution brise le cadre de l’entreprise, le prolétariat ne pose pas une forme de répartition du travail social fondée sur le travail abstrait, il ne pose pas son existence comme pouvant promouvoir une forme plus sociale de l’appropriation des produits et des forces productives, c’est la propriété sous quelque forme que ce soit qui est abolie et, corollairement, son essence subjective, le travail ; lorsque le prolétariat abolit la valeur, il ne promeut pas la valeur d’usage ; le prolétariat ne fait pas triompher l’association du travail contre le travail salarié. Ce qu’il y a d’essentiel dans le procès révolutionnaire, c’est qu’en tant que production consciente de l’histoire (ce qui ne va pas sans idéologie), le contenu de ce procès, comme activité du prolétariat, s’impose à ce dernier comme mesures pour assurer sa victoire. Abolition de la valeur, du salariat, de la propriété, de l’entreprise, production de l’immédiateté sociale de l’individu, ne sont pas des buts que le prolétariat tendrait à réaliser après sa victoire, mais des nécessités immédiates qui apparaissent dès qu’il se heurte, en tant qu’abolition positive du capital, à la contre-révolution qui n’est elle que l’expression automatique, inéluctable, de la caducité du capital qui est sa force et sa signification historique. C’est là la signification essentielle du capital comme contradiction en procès. C’est là également que les choses commencent à devenir un peu plus compliquées.
    En effet, la révolution n’est pas le résultat nécessaire, inhérent, de la caducité du capital, ce résultat nécessaire c’est la contre-révolution. La révolution abolit ce qui rend le capital caduc, elle est là intriquée avec la contre-révolution. La révolution est conquête et création de ses propres conditions. Il n’existe pas de « point de vue communiste », de point de vue qui connaissant la fin de l’histoire considère le déroulement qui y mène comme accidentel vis-à-vis de sa « fin ». Comme si la lutte des classes était un sport de montagne consistant à chercher la voie d’accès à un sommet déjà là et existant en dehors du processus pratique de la lutte des classes qui le constitue. En tant que « sport de montagne » l’activité sera nécessairement normative et aura toujours comme visée de combler un manque (organisation, tactique ou conscience…) de la situation présente.
    Les prolétaires ne sont ni contraints de faire la révolution, ni libres de la faire ou non. La révolution et la production du communisme ne préexistent pas à leurs activités actuelles quotidiennes, elles n’existent pas comme idée ou comme but à atteindre. La révolution est produite, elle est le mouvement actuel de sa production, ce n’est qu’ainsi que nous pouvons en parler. En tant que production de la lutte des classes actuelle, la communisation n’est ni inéluctable, ni possible, ni un dosage des deux, car elle n’est pas un but existant déjà en lui-même, par lui-même. La révolution et le communisme ne sont pas des objets préexistant posés quelque part dans le temps, posés dans un futur nécessaire ou hypothétique. Ils ne préexistent en aucune façon à leur production qui est la lutte des classes qui, elle, est inéluctable.
    Dans le Dix-huit brumaire, Marx parle de ces « activités humaines concrètes » qui se figent en conditions aussi bien pour la classe capitaliste que pour le prolétariat. Mais si l’on considère l’« aboutissement révolutionnaire » réellement comme une production et non un existant que l’on vise, ces « conditions » qui « pèsent sur le cerveau des vivants » et sur leurs actions ne sont pas une entrave qui limitent ces actions mais ce qui les constituent car c’est dans ces activités que le « but » se constitue lui-même. Mais il faut aller plus loin car l’activité dans la lutte de classe n’est pas le simple reflet de ses conditions qui la constitue, elle crée de l’inadéquation. C’est ce que dit la suite du texte de Marx : « Les révolutions prolétariennes, par contre (contrairement aux révolutions bourgeoises qui « se précipitent de succès en succès…rapidement elles atteignent leur point culminant »), comme celles du XIXème siècle, se critiquent elles-mêmes constamment, interrompent à chaque instant leur propre cours, reviennent sur ce qui semble déjà être accompli pour le recommencer à nouveau, raillent impitoyablement les hésitations, les faiblesses et les misères de leurs premières tentatives, paraissent n’abattre leur adversaire que pour lui permettre de puiser de nouvelles forces de la terre et se redresser à nouveau formidable en face d’elles, reculent constamment à nouveau devant l’immensité infinie de leurs propres buts, jusqu’à que soit créée enfin la situation qui rende impossible tout retour en arrière, et que les circonstances elles-mêmes crient : Hic Rhodus, hic salta ! ».
    Marx décrit ici ce qu’est une conjoncture ou un événement, c’est-à-dire une situation qui excède ses causes, qui se retourne contre elles. On écrit fréquemment que le capital est une contradiction en procès ou que le cours de son accumulation est celui de son abolition. C’est là que nous devons situer l’activité, le choix, la liberté, l’indéterminé : le retournement, comme lutte de classe et dans les luttes, des lois de reproduction du mode de production contre elles-mêmes. Mais nous devons ici faire attention de ne pas reproduire une mécanique semblable à la mécanique hégélienne des « ruses de la Raison » : la raison historique ne faisant que semblant d’abandonner son cours pour mieux se retrouver elle-même. L’événement n’est pas une ruse de la Raison. Les lois de reproduction du capital comme contradiction en procès nous disent pourquoi il y a des événements mais elles n’en sont pas la cause. C’est la question de la causalité et de l’événement. Evénement qui crée une discontinuité, du nouveau, et qui par là ne peut être réduit à un simple moment dans un processus successif continu comme prolongation de ses causes. L’événement va contre ses causes : hic Rhodus, hic salta. C’est cette structure contradictoire de l’histoire de la lutte de classe, des lois de reproduction du mode de production comme lutte de classes qui se retourne contre elles, contre ce qui la fait être comme lutte de classe en tant que cours du mode de production. Et c’est ainsi que cette structure agit, c’est ainsi qu’elle est, en convoquant ses acteurs comme sujets, et c’est ainsi dans l’idéologie de la liberté de leurs actions qu’ils mènent à bout leurs luttes (ou non). Nous en arrivons au « glissement terminologique ».
    La révolution est production de ses propres conditions au travers de la lutte contre ce qui la nie et la rend possible : la dynamique dominante de la caducité du salariat, de la valeur, du capital. La révolution se produit elle-même, produit ses conditions, conquiert son existence, non de façon « directe », en se regardant le nombril, mais en combattant la tendance « automatique » de la dévalorisation, de la caducité des rapports de production capitalistes, qui directement ne fonde que la contre-révolution (ironie de la radicalité : la « critique de la valeur » présente comme dynamique révolutionnaire, ce qui fut de tout temps, le processus des contre-révolutions). La révolution doit abolir ce qui la rend possible. Dans la révolution, la lutte du prolétariat doit abolir sa propre base, c’est ainsi qu’elle est dépassement des termes de la contradiction et non résultat, c’est son autotransformation comme « classe communisatrice ». La prise en charge de la caducité du mode de production capitaliste c’est la contre-révolution (une restructuration toujours possible). Toute l’histoire du capital et de ses restructurations pourrait être analysée comme celle du mouvement de sa caducité devenant son dynamisme et sa puissance (le capital comme contradiction en procès). La révolution ne devient l’abolition positive du capital que comme affrontement contre le mouvement qui la rend possible et elle peut triompher parce que la contre-révolution est contrainte de se situer sur son terrain : la caducité du mode de production capitaliste.
    Ce n’est qu’en se niant que le prolétariat abolit et dépasse les contradictions du capital, c’est pour cela que la révolution trouve sa base dans ces contradictions, mais n’en est pas le mouvement inhérent, automatique. Immédiatement, le mouvement inhérent de ces contradictions fonde la contre-révolution, comme leur organisation et leur mise en forme sociale constante. Dans le mouvement du capital comme contradiction en procès, la révolution trouve sa possibilité mais sa propre nécessité la révolution la produit elle même quand elle affronte, dans la contre-révolution organisant la caducité du capital, les conditions mêmes de sa possibilité. Et nous en arrivons à la classe communisatrice : la révolution doit abolir ce qui la rend possible ; l’action du prolétariat se constitue elle-même comme révolutionnaire en tant qu’abolition de ses causes.
    Marx résume ainsi, dans L’Idéologie Allemande, les « conditions » de la révolution : « … les éléments matériels d’un bouleversement total sont, d’une part, les forces productives existantes et, d’autre part, la formation d’une masse révolutionnaire qui fasse la révolution, non seulement contre des conditions particulières de la société passée, mais contre la « production de la vie » antérieure elle-même, contre « l’ensemble de l’activité » qui en est le fondement » (Ed Sociales, p 70). Or, la création de ce que Marx appelle une « masse révolutionnaire » « ne peut s’opérer que par un mouvement pratique, une révolution » (idem, p. 68). Tout cela semble tourner en rond, à moins que l’on ne prenne en compte d’une part, la critique adressée par Marx à tous les matérialismes (« jusqu’ici »), de ne pas considérer le monde sensible comme activité humaine concrète (première thèse sur Feuerbach) et, d’autre part, que la pratique révolutionnaire est justement « la coïncidence du changement des circonstances et de l’activité humaine, ou autochangement » (troisième thèse sur Feuerbach). Ce moment de l’ « autochangement » peut être saisi comme ce moment particulier de la lutte de classes où le prolétariat produit sa propre définition comme classe comme une contrainte extérieure, existant dans le capital face à lui. C’est à ce moment là que le prolétariat, en tant que classe, devient cette « masse révolutionnaire ». C’est le moment où le prolétariat trouve dans sa situation de classe la possibilité de faire la révolution et où, produisant son appartenance de classe comme une contrainte extérieure, il transforme cette possibilité en création par la révolution de ses propres conditions qui ne s’identifient plus au cours nécessaire de la caducité du capital, mais au dépassement des termes mêmes de cette caducité. C’est le passage, à partir de la situation de classe du prolétariat, dans son activité comme classe, du règne de la nécessité au règne de la liberté (pour être compris des philosophes).
    En s’autotransformant (identité de la transformation de soi et de l’abolition des circonstances), à partir de ce qu’ils sont, les prolétaires se constituent eux-mêmes en classe révolutionnaire. Les prolétaires ne trouvent pas dans leur situation envisagée de façon contemplative et passive des attributs révolutionnaires. Le dépassement, se constituer en classe révolutionnaire, est un produit de la contradiction, de la lutte de classe, dans la mesure seulement où le dépassement de la contradiction gît dans le mouvement de la contradiction se retournant contre elle-même. Il en résulte qu’être une classe révolutionnaire, la classe communisatrice, n’est pas une réalité objective de la situation du prolétariat, mais la possibilité d’action contre cette réalité, être révolutionnaire n’est pas une essence mais une action concrète, historiquement située.
    Trouver, dans le mouvement du capital comme contradiction en procès, la nécessité de sa reproduction en contradiction avec elle-même, définit conceptuellement la constitution du prolétariat en classe révolutionnaire abolissant ses conditions d’existence. Mais son autotransformation est le produit de sa propre action à partir de sa contradiction avec le capital devenue, dans ce cycle de luttes, la contradiction avec sa propre existence comme classe. La possibilité pour le prolétariat de devenir le sujet révolutionnaire ne gît pas dans le développement linéaire de caractéristiques qu’il possèderait dans son être de classe du mode de production capitaliste. Dans cette situation, ne se trouve que la possibilité d’entrer en guerre contre tout ce qui le définissait antérieurement.
    L’activité révolutionnaire du prolétariat est indissociablement une action de transformation des conditions sociales existantes et l’autotransformation de cette classe inhérente dont la possibilité réside dans le fait que son existence comme classe n’est jamais une confirmation mais une contradiction à soi. La révolution aura à affronter la sclérose de la définition de la classe comme catégorie socio-économique (et toutes les identités qui se constituent sur elles comme ses surdéterminations, ses conditions d’existence), ce ne sera pas une question intellectuelle revenant à savoir qui est qui, car cette sclérose et la lutte contre elles seront la confrontation de pratiques intriquant la révolution et la contre-révolution. Comme je l’écrivais dans le texte ci-dessus (A propos de Charlie – suite -), la classe n’apparait pas toujours en clair et même rarement (« il n’est pas dans la nature de la révolution de faire sonner l’heure de la dernière instance ») : c’est dans une multiplicité de pratiques et de contradictions avec le capital et internes, de confrontations avec toutes sortes d’identités, d’actions à partir d’elles et de dépassement de celles-ci, qu’elle s’autotransforme en classe communisatrice et s’abolit.
    R.S