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Une réponse aux « Remarques sur le genre »

https://viewpointmag.com/2015/05/04/closing-the-conceptual-gap-a-response-to-cinzia-arruzzas-remarks-on-gender/

Combler le fossé conceptuel: une réponse aux « Remarques sur le genre » de Cinzia Arruzza

« Certaines personnes du courant de la communisation ont abordé cette question de façon importante, en tentant, dans les mots de Gonzalez et NetOn, de «délimiter les catégories [du genre] qui sont spécifiques au capitalisme comme « le capital »lui-même. » La façon dont Arruzza cadre sa réflexion sur la reproduction sociale permet à la question d’émerger d’une manière intéressante. Elle reconnaît que certaines formes qui dépassent le travail salarié sont logiquement nécessaires au capital, par exemple, le travail ménager non rémunéré. Elle reconnaît également que les femmes sont intimement liées à cette forme de travail indispensable. Cependant, ce lien reste contingent ; les femmes et la reproduction sociale pourraient, en théorie, être découplés. Mais que faire si nous essayions de détruire l’ensemble des relations sociales nécessaires associées aux femmes et la catégorie « femmes » dans le capitalisme. Que faire si «femme» n’était rien d’autre que la catégorie officielle des gens qui sont sur le côté de l’ensemble spécifique de relations sociales, de la même façon que le prolétariat n’est rien d’autre que la catégorie officielle des personnes qui sont sur le côté d’un ensemble spécifique des relations sociales. Dans le cas du prolétariat, les relations sociales consistent à être ceux qui ne possèdent rien d’autre que leur propre force de travail, qu’ils doivent vendre pour gagner leur vie, et être soumis à la menace d’être chassé du champ du travail par le capital. Dans le cas des «femmes», ou pour être plus efficace et précis « les personnes féminisés » (voir ci-dessous)

Combler le fossé conceptuel: une réponse  aux « Remarques sur le genre »  de Cinzia Arruzza

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Ce texte pose la question d’une théorie unifiée des relations sociales. L’essai de Cinzia Arruzza «Remarques sur le genre » nous rappelle les débats, laissés en sommeil depuis des décennies, autour de l’élaboration d’une théorie unifiée du capital. Cependant, le chemin pris par Arruzza vers cette unification en est un qui abdique la possibilité de situer le genre et la race dans le cadre de l’abstraction, logique, ou comme «mécanismes essentiels » du capitalisme, préférant intégrer ces relations envahissantes comme détails du déroulement historique et concrète du capitalisme.

Ce rejet du genre et de la race hors du cadre de la logique interne du capital n’est pas particulier à Arruzza. C’est une pratique courante au sein du féminisme marxiste, ainsi que dans d’autres courants qui tentent de faire valoir l’importance d’axes de violence, d’oppression ou d’exploitation au-delà de la classe (par exemple, la race, la sexualité, le genre) dans le mode de production capitaliste. La possibilité que le genre et la race soient en quelque sorte inhérents à la logique interne du capital n’est pas rejetée parce que les tentatives de le prouver ont échoué , elle est rejetée à priori, avant toute tentative.  Les hypothèses qui placent le genre ou la race à l’intérieur de la structure logique essentielle du capital sont si rares ou impopulaires que les critiques marxistes comme Arruzza ne sentent même pas la nécessité d’argumenter contre cette possibilité. Il est tenu pour acquis que ces relations ne figurent pas dans la logique interne du Capital , dans la structure abstraite du cœur du capitalisme.

Tout en se joignant, quoique de façon ambivalente, a cette mise hors champ (voir ci-dessous), Arruzza  fait aussi quelques critiques importantes sur le sujet et d’autres erronées.

L’essai d’Arruzza énonce trois approches communes avec les féministes qui se soucient d’attaquer le capitalisme: « théorie des deux systèmes», «le capitalisme indifférent,» et «la thèse unitaire ». Je voudrais ajouter une autre catégorie, ce que j’appelle provisoirement « fondamentalisme systémique ». Avec cette approche, j’associe certains théoriciens qu’Arruzza a désignés comme appartenant à  la théorie des systèmes double, comme Christine Delphy.  Arruzza reproche à Delphy de juger que le patriarcat est un système d’exploitation plus fondamental que les relations capitalistes de classes, et sur lequel les rapports capitalistes sont fondés. La critique principale d’Arruzza est que cela implique l’existence de rapports de classe entre les femmes et les hommes, et donc « d’antagonismes irréconciliables» entre les deux genres, ce dont elle ne trouve aucune preuve (voir ci-après). Mais,  plus important pour ma désignation de «fondamentalisme systémique», Arruzza reproche à Delphy de prétendre que les relations de classes patriarcales l’emporteraient sur les rapports de classe capitalistes, dégonflant ainsi l’importance d’un système en mettant l’accent sur une autre plus fondamental et essentiel. Arruzza écrit:  » Dans « L’ennemi principal », ‘Delphy insiste sur le fait que faire partie de la classe patriarcale est plus important que de faire partie de la classe capitaliste « Pour Delphy, d’après la lecture d’ Arruzza, le  patriarcat est plus fondamental que le capitalisme.

La critique centrale d’Arruzza de notre prochaine approche, la théorie des systèmes double (ou triple, pour ceux qui daignent reconnaître les relations raciales), est qu’elle n’attribue pas au système patriarcal ou racial une force propre interne d’auto-reproduction, ce qui est apparemment la moindre des bases de l’existence d’un mode de production indépendant. Arruzza note avec justesse que la seule tentative importante d’articuler cette force a été en termes idéologiques ou psychologiques, comme un système indépendant de signes. Elle rejette ceux-ci sur la base de leur invraisemblance, de leur lien étroit avec des notions fétichistes et ahistorique de la psyché. Elle reproche aux théories des deux systèmes de poser l’économie  comme étant du ressort des rapports sociaux capitalistes, tandis que les formes idéologiques et culturelles seraient sur le terrain de l’égalité et des processus raciaux. Enfin, Arruzza critique à juste titre le manque de «principe organisateur » ou de « logique » de la « sainte alliance » de systèmes qui expliquerait leur interrelation. Ce résultat peut aussi être attribuée à l’ approche de l’«intersectionnalité»,qui, tout en constituant une intervention importante dans la théorie juridique (la genèse du terme), et servant de raccourci utile pour les personnes qui veulent dire qu’ils se soucient de tous les trois et ne veulent pas privilégier l’un sur l’autre, laissent néanmoins les détails de ces relations entièrement dans le vague.

Cependant, Arruzza s’intéresse plus à sa troisième approche, le «capitalisme indifférent », et à juste titre, car c’est la plus redoutable, dans le marxisme contemporain et la pensée communiste. Pour certains penseurs qui adhèrent à l’approche du «capitalisme indifférent», l’indifférence abstraite du capitalisme au genre et à la race signifie que le capitalisme est en fait bénéfique pour les femmes en général, et / ou pour les minorités raciales, dans certains contextes. Arruzza écrit, par exemple, que « certains prétendent que, dans le capitalisme, les femmes ont bénéficié d’un degré d’émancipation inconnu dans d’autres types de société. » Toutefois, certaines personnes qui se revendiquent du «capitalisme indifférent » insistent sur l’importance des relations de race et de genre, en faisant valoir que « l’indifférence » logique du capital à la race et au genre est rendue complexe par leur rôle historiquement omniprésent, qui re inscrit l’oppression sexiste et raciale au travers de  processus historiques contingents. Dans cette lecture, les oppressions sexiste et raciale sont relativement inéluctables en raison de la façon dont elles ont pénétré largement le capitalisme, historiquement.

En posant sa propre hypothèse, celle d’une « théorie unitaire» du capitaliste et des relations sociales patriarcales, Arruzza choisit l’excellent document d’Ellen Meiksins Wood, une partisane de l’approche du «capitalisme indifférent », qui a fermement soutenu que la race et le genre n’ont qu’une «relation contingente et opportuniste» au capital, non une condition nécessaire. Elle résume le point de vue de Wood ainsi: «Le capitalisme n’a … pas structurellement vocation à créer des inégalités entre les genres. »

Cependant, Arruzza fait une concession importante à Wood:
Il est peut-être difficile de montrer à un haut niveau d’abstraction que l’oppression des femmes est essentielle pour le fonctionnement interne du capitalisme … Si nous devions penser le capitalisme comme «pur», c’est-à-dire l’analyser sur la base de ses mécanismes essentiels, alors peut-être que Wood aurait raison. Toutefois, cela ne prouve pas que le capitalisme ne devrait pas nécessairement créer, de par son fonctionnement concret, la reproduction constante de l’oppression des femmes, souvent sous des formes diverses.

Nous trouvons là un argument relativement simple pour l’indifférence logique mais dans  la nécessité historiquement concrète du genre pour le capital – quelque chose qu’elle semble mettre en doute plus tôt dans le texte, quand elle écrit, dans sa critique de la perspective «capitalisme indifférent», que certains des partisans de ce point de vue « soutiennent que nous devrions distinguer soigneusement les niveaux logiques et historiques: logiquement, le capitalisme n’a pas besoin spécifiquement de l’inégalité des genres et il pourrait s’en débarrasser; historiquement, les choses ne sont pas si simple ». Ailleurs, elle propose à nouveau cette perspective, qu’elle semblait au premier abord critiquer, mais maintenant de façon positive: » Afin de répondre à la question de savoir s’il est possible d’atteindre l’émancipation et la libération des femmes dans le cadre du mode de production capitaliste, nous devons chercher la réponse au niveau de l’analyse historique concrète, pas au niveau d’une analyse très abstraite du capital « .

Il ya une certaine tension ici. Dans le même temps ou elle déclare qu’au niveau le plus abstrait, nous ne pouvons pas trouver le genre au sein des caractéristiques déterminantes de capital, Arruzza critique également la thèse du « capitalisme indifférent » qui prétend que le capitalisme n’est pas structurellement disposés à créer des inégalités entre les genres, et que le capitalisme « a une relation essentiellement opportuniste avec l’inégalité de genre. »

Pour un instant, revenons à Delphy, et à l’approche « fondamentalisme systémique » que j’ai ajouté à la liste des approches d’Arruzza de la question genre / capital. Le problème avec ce point de vue était qu’il déplaçait l’importance des rapports sociaux capitalistes en soulignant les relations les plus fondamentales et essentielles du patriarcat. La version d’Arruzza d’une «thèse unitaire » fait le contraire, elle déplace logiquement les relations de genre au profit des relations plus fondamentales du capital (qui ne comprennent manifestement pas nécessairement le genre). Elle insiste pour éviter le réductionnisme économique qui est repris par certaines théories marxistes du capital, et sur ce point elle a indéniablement raison.1 Mais dans le texte d’Arruzza, que les lois internes du capital soient exclusivement économiques ou pas, nous ne trouvons pas trace du genre. De la race non plus, qui présente principalement une complication pour Arruzza, par rapport aux classes , en relation directes avec les genres. Alors qu’elle ne précise pas fermement que le genre ne peut pas être compris de façon logique ou dans les formes abstraites du capital, elle jette un doute sur cette possibilité et, à la place, développe des processus historiques apparemment non abstraits afin de localiser la reproduction du genre dans le capital.

Arruzza introduit le concept de « reproduction sociale », passant de la définition plus traditionnelle de «processus de la reproduction d’une société dans son ensemble » à une définition plus claire de la reproduction sociale générée par la tradition marxiste-féministe, dans laquelle « la reproduction sociale désigne la façon dont le travail physique, émotionnel et mental nécessaire à la production de la population est socialement organisé: par exemple, la préparation des aliments,  l’éducation de la jeunesse, les soins aux personnes âgées et aux malades, ainsi que les questions de logement et  toutes les questions de sexualité. « Arruzza salue le concept « d’élargissement de notre vision de ce qui était auparavant appelé le travail domestique », étendant ainsi notre analyse« hors les murs de la maison, tant le travail de reproduction sociale ne se trouve pas toujours dans les mêmes formes. « 2

La reproduction sociale apparaît ici pour désigner des processus et des relations qui sont logiquement et historiquement nécessaires. Cette nécessité, pour Arruzza, consiste à saisir la dynamique de genre (tels que la vie domestique, les divisions genrées du travail dans l’usine) et certaines dynamiques raciales (immigration, divisions raciales de travail) comme « contingentes ». En d’autres termes, je comprends qu’Arruzza dit quelque chose comme ceci: puisque cette catégorie de  reproduction sociale limite les processus genro-spécifiques et de racialisation essentiels dans le capital – selon qu’ils  ont lieu dans la sphère salariale ou non – et que nous pouvons dire avec certitude que cette catégorie d’activités est nécessaire au capital, alors, sur cette base, nous pouvons discuter de la nécessité profonde du genre et de la race pour le capital.

Cependant, ce qui reste logiquement et structurellement contingent est le point d’ancrage entre ces formes nécessaires de la reproduction sociale (par exemple, les travaux ménagers, le travail d’esclave) au genre et à la race. Du point de vue d’Arruzza, il semble que ce soit cette association entre certaines activités, d’une part, et le genre ou la race, d’autre part, qui soit historiquement constitué. Pour le dire autrement: puisque le capital  exigera toujours que des membres de la classe ouvrière aient une activité non salariée telle que l’éducation des enfants et la vaisselle, et se livrera toujours à des formes d’exploitation de la différenciation sociale dans laquelle certaines personnes sont chassées du travail, asservies, ou autrement hyper-exploitées, il semble qu’il ne soit pas « nécessaire » que ces dynamiques soient associées au genre ou à la race.

Son travail met magnifiquement en relief la question qu’elle ne pose pas: comment situer les relations de race et de genre dans  la compréhension logique du mode de production capitaliste? Certaines personnes du  courant de la communisation ont abordé cette question de façon importante, (3) en tentant, dans les mots de Gonzalez et NetOn, de «délimiter les catégories [du genre] qui sont spécifiques au capitalisme comme « le capital »lui-même. » (4) La façon dont Arruzza cadre sa réflexion sur la reproduction sociale permet à la question d’émerger d’une manière intéressante. Elle reconnaît que certaines formes qui dépassent le travail salarié sont logiquement nécessaires au capital, par exemple, le travail ménager non rémunéré (5). Elle reconnaît également que les femmes sont intimement liées à cette forme de travail indispensable. Cependant, ce lien reste contingent ;  les femmes et la reproduction sociale pourraient, en théorie, être découplés. Mais que faire si nous essayions de détruire l’ensemble des relations sociales nécessaires associées aux femmes et la catégorie « femmes » dans le capitalisme. Que faire si «femme» n’était rien d’autre que la catégorie officielle des gens qui sont sur le côté de l’ensemble spécifique de relations sociales, de la même façon que le prolétariat n’est rien d’autre que la catégorie officielle des personnes qui sont sur le côté d’un ensemble spécifique des relations sociales. Dans le cas du prolétariat, les relations sociales consistent à être ceux qui ne possèdent rien d’autre que leur propre force de travail, qu’ils doivent vendre pour gagner leur vie, et être soumis à la menace d’être chassé du champ du travail par le capital. Dans le cas des «femmes», ou pour être plus efficace et précis « les personnes féminisés » (voir ci-dessous), cet ensemble de relations sociales essentielles impliquent certainement l’essentiel de ce Arruzza qualifie de «reproduction sociale».

Cet ensemble de relations a été théorisé par certains de ceux qui travaillent dans le cadre de la communisation comme  distinction entre deux sphères  genrées , immanentes au mode de production capitaliste. Récemment, ces sphères ont été précisées en terme de non-social(6) ou abject(7), mais je suis sûr que toutes les parties intéressées seraient d’accord, cela exige beaucoup plus de réflexion et d’étude. En outre, il semble clair que la catégorie femme est insuffisante, et qu’un concept plus dynamique comme «féminisée» peut servir à la fois pour souligner le fait qu’il est un processus et une relation, et que les personnes en question ne sont pas toujours des femmes. Cela implique également une meilleure compréhension des relations sociales concernées, y compris, par exemple, la violence sexuelle, qui est quelque chose qui peut être facilement laissée de côté dans les théories de la reproduction sociale, mais qui est certainement fondamental à la relation  de genres. Comme je l’ai déjà dit par ailleurs: «Comprendre la violence sexuelle comme un élément structurant du genre nous aide aussi à comprendre comment le patriarcat se reproduit sur et à travers les hommes gay et queer, les personnes trans, les personnes et organismes non-conforme au niveau genre, et les enfants de tout genre. »( 8) Je crois également que c’est aussi l’un des moyens delier à une théorie du genre la façon dont certaines femmes, en particulier les femmes trans, les femmes de couleur et les femmes pauvres, subissent en moyenne des niveaux beaucoup plus élevés de réceptivité à la violence et l’appropriation. À l’heure actuelle, ces reconnaissances restent encadrées à notre théorisation, comme il est bien précisé dans la phrase précédente. La question est: comment pouvons-nous développer nos catégories d’une manière qui intègre ces éléments plus profondément et intégralement, d’une manière qui subvertit ces approbations superficielles?

La formulation d’Arruzza porte une autre implication déroutante: elle suggère que les relations de reproduction sociale, comme le ménage, s’articule et s’entrelace au genre. Cela implique que le genre doive alors être autonome de ces relations sociales, comme en attente d’être utilisé dans un certain sens. Voici où la thèse du « capitalisme indifférent » entre par la fenêtre et ou nous retrouvons la critique initiale d’une « relation opportuniste» entre genre et  capital. Nous rencontrons alors abruptement la question de ce qu’est exactement le genre, et d’où il vient?

Là,  laissez-nous combler l’écart conceptuel entre «les personnes féminisées » et les relations matérielles qu’elles ont au capital. Le même mouvement s’impose  pour la catégorie des personnes racialisées / ethnicisées. À cette fin, le travail de Cedric Robinson est extrêmement efficace. Dans « Black marxism », il soutient avec force le rôle nécessaire de ce qu’il appelle «le racisme» dans la création et la reproduction du capitalisme, comme un processus ayant sa propre logique, immanent à la logique du capital, plutôt que comme un complément contingent à la relation de classes .(9) Son travail, d’un coté, avec le concept afro-pessimiste de «mort sociale»( 10) pointe vers la définition de cet ensemble de relations sociales qui seraient le contenu réel de la catégorie des personnes racialisées dans le capitalisme. Chris Chen a récemment abordé ce travail, avec une analyse des paradigmes dans les études sur le racisme et la race, avec l’objectif de spécifier avec précision la relation entre race et capital, en faisant valoir que «la race n’est pas extrinsèque au capitalisme ou simplement la produit de formations historiques spécifiques tels que l’apartheid sud-africain ou l’Amérique des lois de Jim Crow. De même le capitalisme n’incorpore pas la domination raciale comme accessoire à ses opérations. « (11)

Alors que les critiques marxistes ont soutenu que les relations de race et le genre semblent trop malléables et complexes pour être articulées comme structurelles et abstraites, (12) le rapport de classe n’en est pas moins flou et poreux ; il y a autant d’exceptions à la définition de base de la classe ouvrière qu’il y en à la définition de base des personnes féminisées et des personnes racialisées. Les mineurs, les employés de bureau, les marins et les infirmières ne sont pas plus ou moins logiquement unis comme « classe ouvrière » par leur rapport au capital que les personnes racialisées ou féminisées ? Et il ya d’innombrables exceptions à la définition stricte du prolétariat parmi ceux que nous aimerions sûrement inclure dans cette catégorie qui veut se battre et gagner contre le capitalisme: les travailleurs migrants saisonniers demi-prolétarisée qui conservent des terres cultivées; les petit-bourgeois qui possèdent leurs propres entreprises et des vitrines; les communautés religieuses ou des dirigeants qui vivent de dons; et, le plus célèbre, le lumpenprolétariat.

Dans ce texte, je suis plus soucieuse de combler le fossé conceptuel référencé ci-dessus que je ne le suis de statuer sur la spécificité des relations qui reproduisent genre et race. Ce dernier projet est, à la fin, l’un de plus important, mais mon but ici est simplement de montrer que si nous sommes vraiment attachés à une théorie rigoureuse et unificatrice du capital, nous devons considérer la possibilité que la race et le genre sont aussi logiquement nécessaire que la classe à ce mode de production. Nous devons suivre cette hypothèse jusqu’ou elle nous mènera. Et il n’ya  aucune bonne raison de faire marche arrière. Cette voie entraînera l’enquête rigoureuse sur ce que sont vraiment ces relations. Elle pourra toujours rendre notre compréhension du capital plus précise, fournissant une pierre conceptuelle plus efficace pour aiguiser notre armement pratique.

Sur un plan différent, il est important de remettre en question les déclarations d’Arruzza sur les avantages négligeables du patriarcat, pour les hommes. Elle suggère qu’ «un homme ne perdrait rien, en termes de charge de travail, si la répartition du travail de soins était complètement socialisé au lieu d’être effectué par sa femme. En termes structurels, il n’y aurait aucun intérêt ou antagonisme irréconciliables ». Mais cela est loin d’être le cas: pour de nombreuses raisons, Il est impossible que la relation entre les genres soit socialisée. Les hommes bénéficient directement et indirectement du travail invisible non rémunéré que les femmes font, ainsi que des rapports de domination qui sont des aspects inhérents à la relation capitaliste entre les genres. Les activités spécifiques au sein de la sphère du travail non rémunéré peuvent être socialisées, mais il restera toujours nécessairement une sphère de travail non socialisé, et les femmes – ou les personnes féminisées – devront, pour la plupart, le faire. Il est également impossible de socialiser les relations coercitives d’abus sexuels secret. De même pour les formes violentes de contrôle, l’isolement psychique et la domination. Ce sont des éléments essentiels de la relation entre les genres, qui renforcent le pouvoir des hommes, des mécanismes par lesquels les hommes obtiennent et protègent le pouvoir, les ressources, l’acquiescement. Il n’y a pas plus de raison pour les hommes de lâcher cela que pour les capitalistes de socialiser leurs profits. La relation entre les genres, comme le rapport de classe, même dans l’abstrait, n’est pas exclusivement « économique».

De même, les avantages matériels directs et indirects de la racialisation des personnes de race blanche et non (ou moins) racialisées sont profondes, et ont été défendus à mort tout au long de l’histoire du capital. Ni les relations particulières de l’exploitation et de l’oppression qui caractérisent le racisme ni la racialisation ne peuvent être considérés comme socialisables. Ce sont des dynamiques qui ne peuvent pas être améliorées, même par la meilleure planification capitaliste; au contraire, le capital est en partie ces processus de racialisation / ethnicisation. Ces processus incluent, au moins, (1) la marginalisation permanente et semi-permanente loin du travail salarié stable: comme il y aura, par définition, toujours un groupe marginalisé de cette façon, ce groupe est ainsi un groupe racialisé / ethnicisée. Dans les mots de Chen, « L’expulsion du travail vivant du processus de production met une sorte de frontière à coloration raciale semi-perméable séparant populations productives et improductives, même au sein des catégories raciales âgées: une sorte de ligne de couleur globale souple séparant l’économie formelle et informelle, le salariat et les sans revenus »(13). Ceux qui ne sont pas marginalisés de cette manière, et donc qui sont moins racialisés / ethnicisés, vont se  défendre contre toute menace envers leur position. Aux États-Unis, les Blancs de la classe ouvrière ont riposté avec véhémence sur tous les champs de bataille où les Noirs ont lutté pour accéder à la stabilité économique. La vulnérabilité à une mort prématurée est également essentielle à la racialisation / ethnicisation (2), une vulnérabilité inhérente à une large section du prolétariat, peu importe laquelle. De ce point de vue, la création de cette section est un processus de racialisation et d’éthnicisation, et donc, le groupe qui connaît cette vulnérabilité a été et sera, pour la plupart, racialisée et / ou ethnicisés. Dans les termes de Ruth Wilson Gilmore, «Le racisme, en particulier, est la production et l’exploitation différenciée de la vulnérabilité à la mort prématurée d’un groupe, sanctionnée par l’État ou extra-légale. » (14)

Enfin, ce type de théorie unificatrice qui ferme l’écart (« unificateur » plutôt que « unitaire » vise ici à reconnaître que l’image ne sera jamais complète, entraînera toujours plus de détail et de nuance, une re-échafaudage, ce qui n’est pas douter de notre accès à la vérité et à la précision, mais reconnaître nos limites finies) subvertit le « sens commun » du point de vue d’Arruzza, à savoir que la théorie des systèmes triples est intuitive parce que ces relations « se manifestent » indépendamment. Elle écrit que «ceux qui ont développé une prise de conscience de l’inégalité des genres l’expérimentent habituellement et la perçoivent comme déterminée par une logique qui est différente et distincte du capital. » En accord avec les arguments de nombreux théoriciennes féministes de couleur qui disent que la race, le genre et la classe n’apparaissent jamais comme distincts, (15) ou de théoriciennes féministes de la classe ouvrière qui décrivent leur incapacité à distinguer l’oppression de genre de l’oppression de classe, (16) de trans femmes activistes et théoriciennes qui articulent la constitution mutuelle de ces axes avec une mysoginie transversale, (17) et d’abolitionnistes de la prison qui, dans leur travail, sont pleinement confrontés à l’imbrication de race, de classe, de genre, de genre, de la sexualité, et ainsi de suite,( 18 ) nous devons reconnaître que pour beaucoup de gens, ces éléments ne tendent pas à se manifester de façon indépendantes. Pour certains, ils apparaissent indépendants, pour d’autres, ils semblent unifiés, et bien que cela pose des questions intéressantes, tout cela est au-delà de mes préoccupations ici. Je crois que lorsque nous comprenons la classe, la féminisation et la racialisation comme différents organes d’un corps, des lois différentes au sein d’un écosystème, ou quelque métaphore que nous choisissons  pour des parties différentes mais mutuellement constituées, il est incontestable que, à chaque instant, elles sont toutes en jeu. Leur apparition dépend de beaucoup de choses, y compris de la situation d’un individu au sein de l’ensemble.

Je me félicite de la réouverture par Arruzza de ces débats avec énormément de chaleur et d’excitation, et je vous offre mes critiques et questions avec camaraderie, dans le projet d’une théorie unificatrice d’un capitalisme dans lequel, selon les mots d’Arruzza, « Il est évident que les relations sociales comprennent des relations de domination et de hiérarchie fondée sur le genre et la race qui imprègnent toutes deux l’ensemble social et la vie quotidienne ».

Cet article fait partie d’un dossier intitulé Gender and Capitalism: Debating Cinzia Arruzza d  » “Remarks on Gender”

1-   Il est moins évident de savoir si oui ou non Arruzza estime que les lois internes du capital sont elles-mêmes « purement économiques. » Cet essai assume, après l’œuvre de Marx dans les Grundrisse et dans les volumes du Capital, que les lois internes essentielles du capital ne sont pas confinés à une sphère économique. ↩

2- Notez que l’utilisation marxiste-féministe du terme de  reproduction et d’autres concepts complémentaires est justement problématisée par Maya Gonzalez et Jeanne NetOn dans “The Logic of Gender” dans EndNotes, Vol. 3. ↩

3-Voir Gonzalez et NetOn, op. cit; P. Valentine « “The Gender Distinction in Communization Theory,” in Lies: A Journal of Materialist Feminism, Volume 1, 191-208; Bernard Lyon, “The Suspended Step of Communisation” in SIC: International Journal for Communisation; Théorie Communiste, “Response to the American Comrades on Gender.” ↩

4-  Gonzalez et NetOn, 57. ↩

5-  Beaucoup de marxistes qui opposent compréhensions logiques de race et de genre reconnaissent également ceci; voir, par exemple, David Harvey Seventeen Contradictions and the End of Capitalism (New York: Oxford University Press, 2015).

6-    Voir P. Valentin, op. cit. ↩

7-   Voir Gonzalez et NetOn, op. cit. ↩

8-Valentine, op. cit., 204. ↩

9- Cedric Robinson, Black Marxism: The Making of the Black Radical Tradition (Chapel Hill, University of North Carolina Press, 2000 [1983]). ↩

 10-   Voir, par exemple, Frank Wilderson III, “Gramsci’s Black Marx: Whither the Slave in Civil Society?,” Social Identities: Journal for the Study of Race, Nation and Culture 9.2 (2003), 225-240; and Jared Sexton “The Social Life of Social Death: On Afro-Pessimism and Black Optimism,” InTensions 5 (Fall/Winter 2011), 1-47. ↩

11- Christopher Chen, « The Point Limite de capitaliste égalité», dans Notes Vol. 3. ↩

12-   Voir, par exemple, les échanges entre David Harvey, Alex Dubullay, et moi-même en ce qui concerne le récent livre de Harvey. ↩

13-   Chen, op. cit. ↩
Ruth Wilson Gilmore, Golden Gulag: Prisons, Surplus, Crisis, and Opposition in Globalizing California (Berkeley: University of California Press, 2006), 28. ↩

14- Voir, par exemple, bell hooks, Ain’t I a Woman? (Boston: South End Press, 1981), as well as Sojourner Truth’s own words and work; Sharon Patricia Holland’s The Erotic Life of Racism (Durham: Duke University Press, 2012); Lakeyma King, “Inversions & Invisibilities: Black Women, Black Masculinity, & Anti­-Blackness” and Pluma Sumac’s “Notes on Prostitution”, both forthcoming in Lies: A Journal of Materialist Feminism, Vol. 2. ↩

15-  Voir, par exemple, Roxanne Dunbar Ortiz’ Outlaw Woman: A Memoir of the War Years, 1960-75 (San Francisco, City Light Books, 2002); Michelle Tea’s Rent Girl (San Francisco, Last Gasp Books, 2004); and Selma James’s Sex, Race, and Class (Oakland: PM Press, 2012)

16- Voir le film de Susan Stryker les Screaming Queens; aussi, les entretiens récents avec Laverne Cox, par exemple ici. ↩

17-   Voir, par exemple, à la fois Angela Davis et le travail de Dean Spade, joliment incarné dans les discours trouvés ici (Davis) et ici (Spade). ↩

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