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ARGENTINE Buenos Aires : Piqueteros le retour ?

«  Mais nous ne pouvons pas attendre, la faim ne va pas attendre »

https://youtu.be/8fCZMAokeTI

« No queremos discutir la represión. Queremos saber si van a hacer un mínimo esfuerzo para poner una herramienta que genere trabajo, porque todos los días se destruyen más puestos de trabajo« 

 desxalojo3

Environ 2 000 personnes coupent la circulation avec des pneus en feu sur l’Avenida 9 de Julio exigeant les plans sociaux du gouvernement

 L’infanterie avançait à pied, des « voltigeurs » à motos, avec des camions à eau et des gaz lacrymogènes pour expulser les manifestants, qui lançaient des pierres en se retirant.

https://www.eltrecetv.com.ar/telenoche/heridos-y-detenidos-la-policia-desalojo-una-protesta-piquetera-y-hubo_095385

A cette occasion, nous redonnons un texte de la revue Théorie Communiste sur le mouvement des piqueteros de 2001

« L’analyse des luttes de classes en Argentine nous amène à nous poser une question fondamentale : comment dans son inventivité la lutte de classe attaquera la production sans que cela soit une prise en mains et prise en charge de celle-ci, qu’est-ce que l’expropriation, quel sera le lien de cette attaque avec les luttes au niveau de la reproduction qui apparaît de façon assez générale actuellement comme le maillon faible (mais pas fatal) du capital ? De ce lien dépend également la réponse à la question : comment la communisation révolutionnaire de la société pourra entrainer ou neutraliser les classes moyennes et éviter que ne se forme un  » bloc de la trouille « ? »

Texte paru dans la revue Théorie Communiste n°18 de février 2003

 A propos de l’insurrection ouvrière et populaire en Argentine, nous signalons deux brochures esentielles sur la question :  » Argentine « (document de travail n°5 du Mouvement Communiste, écrire, sans aucune autre mention ,à BP 1666 Centre Monnaie, 1000, Bruxelles Belgique) et  » l’Argentine de la paupérisation à la révolte « (Echanges et Mouvements, BP 241, 75866 Paris Cedex 18). Nous publions ci-dessous les remarques, sous forme d’une lettre au Mouvement Communiste, que nous ont inspirées ces deux brochures, principalement la première. Il faut ajouter à ces deux textes français celui de la revue Aufheben n°11 (PO Box 2536 Rottingdean, Brighton BN2 6LX, UK).

 On écrit plus spontanément pour critiquer que pour remercier, pourtant après la lecture de votre brochure c’est essentiellement dans ce but que je vous écris. Votre texte sur l’Argentine est extrêmement intéressant, c’est un travail remarquable donnant connaissance d’une lutte de classe que je connaissais mal ou pas du tout (je ne pense pas être le seul). On ne peut que regretter de ne pas disposer de travaux équivalents sur d’autres pays mais j’imagine aisément la somme de travail que cela représente. Je me permettrais cependant quelques remarques qui ne remettent pas du tout en cause ce que je viens de dire et qui sont même le résultat de la lecture de votre texte et peut-être de mon manque de connaissances du sujet.

 Deux points de détail sans grande importance : le caractère un peu décousu du plan du texte qui parfois nuit à la clarté de l’exposé, je pense entre autres au péronisme ou à la crise économique dont les analyses sont un peu dispersées dans le texte, c’est également le cas de la dernière vague de luttes traitée au début et à la fin de la brochure. J’aurais également bien eu besoin d’une chronologie à laquelle me référer à certains moments de la lecture.

 D’autres remarques.

 * A propos des premières pages sur la crise économique. Il me semble que l’approche est un peu contradictoire entre la page 9 et la page 10. Page 9 :  » Mais ceci (l’alignement du peso sur le dollar) n’a que très peu d’importance sur la croissance économique du pays tant les exportations jouent un rôle mineur (moins de 9% du PIB). « Page 10 :  » Mais, voilà le problème, le retournement du cycle économique argentin en l’an 2000, s’est produit au pire moment de la conjoncture internationale, quand, en raison en particulier de l’entrée en crise des Etats-Unis, la concurrence mondiale s’est exacerbée, les investissements directs à l’étranger des pays forts du capitalisme vers l’Argentine se sont raréfiés et l’accès au crédit s’est fait plus difficile. Pendant ce temps, contrairement à ce qui s’est passé lors de la crise de 1990-1991, le taux de change du dollar n’a pas cessé de croître. Ceci, couplé aux dépréciations du peso mexicain et du réal brésilien, a mécaniquement rendu plus chers les coûts de production en Argentine (main-d’oeuvre, services aux entreprises, sous-traitance, biens intermédiaires et matières premières non importées, etc.) relativement aux pays voisins. Conséquence, les flux du crédit et des investissements directs se sont progressivement détournés du marché argentin ”. En outre, vous faites bien ressortir la restructuration de l’économie argentine durant la période Menem, il semblerait qu’à l’issue de cette période la question de l’articulation internationale dépasse largement la simple question de la part des exportations dans le PIB et devienne un problème général de financement de toute l’économie argentine. Toujours a propos de la crise : il n’y a pas d’articulation entre la partie  » économique « et les formes de luttes actuelles. Vous laissez de côté la relation qu’il peut y avoir entre la forme de la crise et le mouvement social : la fin du grand mouvement ouvrier argentin aussi bien dans sa forme syndicale collaborationniste que dans ses formes plus autonomes et radicales, et surtout le caractère interclassiste des luttes de la période actuelle avec leurs aspects nationalistes. Sans faire explicitement le lien, dans sa brochure sur l’Argentine, Echanges écrit :  » En avril 1991, la loi de convertibilité, qui établit qu’un peso égale un dollar, allait avoir pour conséquence d’ôter au gouvernement toute possibilité d’émettre de la monnaie. L’Argentine devenait, pour se financer, dépendante des capitaux étrangers, et la dictature, une bourgeoisie compradore, agent direct du capital financier international. Elle ne représente plus les  » citoyens argentins « mais ses intérêts propres comme nous allons le voir. La ruine du pays sera son propre enrichissement ainsi que celui du capital financier. « (p. 51) ;  » Cette dette est odieuse et illégitime « (p. 53), et citant sans critique O Globo :  » (…) l’entreprise pétrolière YPF a été forcée de s’endetter à l’extérieur alors qu’elle disposait de ressources suffisantes pour soutenir son propre développement « (p. 54). Sans que l’articulation soit nettement affirmée, le lien est préssenti. Dans votre texte il me semble que la crise vous amène simplement à dire, en caricaturant un peu :  » ça va mal ”,  » le chômage augmente ”,  » la pauvreté s’accroît « etc., de là vous pouvez passer aux luttes mais alors vous ne tenez plus compte de la spécificité de la crise (Echanges non plus). Tenir compte de cette spécificité est important pour aborder sa possible résorption tant économique que sociale. *

A propos de l’interclassisme. Souligner l’importance de l’interclassisme est essentiel, comme y voir le problème fondamental du mouvement. Cependant la critique classiste classique de l’interclassisme peut ici être un leurre. L’interclassisme ne  » menace « pas, il me paraît inclus dans le mouvement à partir du moment où celui-ci se  » limite « à des luttes sur la reproduction. C’est ce contenu qui, me semble-t-il, implique cet interclassisme. Séparée de la production, la reproduction de la force de travail devient une question de pauvreté et la pauvreté ne définit aucune classe. Je pense que ce qui se passe en Argentine relève d’une transformation (au niveau du procès d’ensemble) qui est en train de prendre une certaine ampleur mondiale : la disjonction entre la valorisation du capital et la reproduction de la force de travail. La radicalité du mouvement argentin tenant au fait que là nous n’avons pas de  » repli « possible dans la revivification de formes précapitalistes de reproduction. Il est même possible alors que ces luttes inventent une porte de sortie pour la classe capitaliste argentine (le capital Argentine 217 n’invente de solution que dans sa confrontation avec le prolétariat). Je pense cela à la suite de ce que vous envisagez vous-mêmes : une alliance entre grande bourgeoisie et syndicats avec pérénisation des organismes d’auto-assistance et faire payer la facture aux fonctionnaires, aux classes moyennes et aux petits patrons (pp. 18 et 109 de votre texte). De son côté Echanges note :  » Mais le plus inquiétant pour le devenir de ce réseau (le réseau de troc), c’est que différentes collectivités, municipales et provinciales, ont d’une certaine façon reconnu ce mode de répartition des marchandises, admettant même le credito comme monnaie  » légale ”. (p. 41). Echanges formule l’hypothèse que l’on puisse avoir là  » des formes destinées à suppléer les carences de certaines structures permettant au système de survivre malgré le chaos économique (…) « (p. 36).

L’interclassisme détermine également la façon de rejeter, plus que d’attaquer, tout le personnel politique et non pas l’Etat. Tout cela lié à la forme de la crise qui peut amener à légitimer un  » vrai « Etat (national, social, démocratique, non-corrompu, etc.). *

 A propos de l’autonomie. Votre texte montre que celle-ci est menacée et même disparaît dès que l’on dépasse un niveau immédiat et très local. Cela ne tient pas à l’absence d’une  » force politique défendant cette autonomie « (p. 26). Là je suis en désaccord avec vous, d’abord sur la question générale du rôle que l’on peut attribuer à une  » force politique « défendant l’autonomie (nous avons déjà eu un échange à ce sujet, cf. TC 16) et surtout sur la notion même d’autonomie. Pour moi, celle-ci ne désigne pas n’importe quelle activité où des prolétaires se concertent directement pour faire quelque chose ensemble, une sorte de forme générale de l’action indépendante des institutions, mais un moment historique particulier de la lutte de classe. Je pense que l’on ne peut parler d’autonomie que si la classe ouvrière est capable de se rapporter à elle-même contre le capital et de trouver dans ce rapport à soi les bases et la capacité de son affirmation comme classe dominante. Tout cela a disparu. Si l’on peut, à la rigueur, encore parler d’auto-organisation celle-ci n’a plus l’autonomie comme perspective ou contenu, c’est-à-dire la perspective d’émancipation de ce que la classe est dans des rapports de production qui n’apparaissent alors que comme  » contrainte ”. L’autoorganisation peut être alors une forme de lutte efficace mais qui ne sort pas de son rapport au syndicalisme (cf. dans Echanges n° 102 la discussion sur la grève des travailleurs des entreprises sous-traitantes des chemins de fer italiens). Si l’autonomie comme perspective disparaît c’est que la révolution ne peut avoir pour contenu que la communisation de la société c’est-à-dire pour le prolétariat sa propre abolition. Avec un tel contenu, il devient impropre de parler d’autonomie. Vous relevez que  » les exploités n’affichent pas un programme révolutionnaire propre « et qu’il n’y a donc pas  » d’organisation autonome « (p. 34). A l’heure actuelle, en Argentine ou ailleurs, un  » programme révolutionnaire propre « ne peut être pour le prolétariat que sa propre abolition, il est peu probable qu’un tel programme passe par ce que l’on entend habituellement par  » organisation autonome ”. Les quelques cas d’occupations avec reprise de la production que vous signalez et appelant à la reprise de l’entreprise par l’Etat sont le contenu actuel de l’autonomie (l’autonomie de la classe ouvrière c’est le Théorie Communiste N°18 travail et la valeur). La grande période de l’autonomie des luttes à la fin des années soixante et au début des années soixante-dix (une des parties les plus passionnante de votre texte) est semble-t-il achevée non pas seulement parce que factuellement on ne relève pas des luttes semblables mais en raison des transformations mêmes que vous exposez dans le mode d’exploitation, dans la composition de la classe ouvrière, dans les modalités de sa reproduction. Le  » Rodrigazo « en 1975, avec les conseils de zones, apparaît comme le champ du cygne de cette période et de cette époque de la lutte de classe (p. 99). Déjà durant cette période, l’autonomie n’aboutit qu’à la formulation de programmes de nationalisations et de planification (p. 84) ou à un renouveau syndical (p. 98). Il est même remarquable que les formes d’autonomie ou d’auto-organisation soient actuellement en Argentine adéquates à un contenu interclassiste.  » Les dernières mesures d’une classe politique aux abois : l’amputation des salaires et des retraites, le blocage des comptes bancaires, les manipulations des diverses monnaies de substitution, la fuite des capitaux, font qu’une unité de lutte se constitue. Toutes les classes de la société, à l’exclusion des classes dirigeantes de l’économie, de la politique et de l’appareil répressif, vont s’engager dans la lutte, estompant les divergences qui avaient pu se faire jour auparavant (par exemple, l’hostilité des classes moyennes au mouvement des piqueteros). « (Echanges, p. 11). Il faut répéter que le problème n’est pas l’interclassisme mais ce qui le rend possible : la pauvreté, la forme spécifique de la crise.

A partir de là l’autonomie apparaît pour ce qu’elle a toujours été : la formalisation de ce que l’on est dans la société actuelle comme base de la société nouvelle à construire en tant que libération de ce que l’on est. Ce qui apparaît en Argentine c’est que l’autonomie ouvrière stricte est révolue et qu’il n’y a plus d’ » autonomie « que formalisant des luttes sur la reproduction (qui justement n’attaquent pas les rapports de production et donc ne remettent pas en cause la classe ouvrière dans son existence même comme classe) donc interclassiste.  » Dans toute cette période, depuis janvier, les comités de quartiers qui se fédèrent en assemblées de quartier et en collectifs plus larges sont avec les piqueteros au centre des actions les plus importantes, agissant comme des groupes de pression sur le pouvoir en place. (Echanges, p. 21). Ces assemblées sont analysées plus loin comme formalisant l’alliance avec les classes moyennes (ibid, p. 29). Mais, ce qui compte c’est que cela soit  » une auto-organisation spontanée « (p. 31), même si les revendications des assemblées sont : fin du corralito, nationalisations, effacement de la dette extérieure, une certaine autarcie (des tendances nationalistes).

Votre attachement à l’autonomie n’est pas aussi formel que celui d’Echanges, mais il vous amène cependant à voir dans les choses ce qui n’y est pas et à postuler une  » dimension communiste cachée « (p. 4). Je ne fais pas d’amalgame, mais de la même façon Echanges, dans sa brochure (très intéressante également bien que moins complète) écrit :  » C’est en ce sens (comme affrontement entre le capital et le travail, c’est moi qui résume le paragraphe précédent) que les résistances de classe en Argentine prennent pour nous toute leur signification, et que les formes de ces résistances, pour spécifiques et imparfaites qu’elles soient, doivent être analysées et discutées, en tant que Argentine 219 création d’un mouvement autonome de lutte pour une émancipation. « (Echanges, p. 6). Il est bien évident qu’aucun mouvement de classe révolutionnaire ne débute en proclamant  » nous faisons la révolution communiste universelle ”, mais dans votre brochure le  » sens communiste caché « demeure bien caché et, dans celle d’ Echanges, la création d’un  » mouvement autonome de lutte pour l’émancipation « n’existe… que dans l’introduction du texte. Dans les deux cas, tout l’intérêt des brochures réside dans le fait qu’elles ne cherchent pas à démontrer à tout prix ces affirmations liminaires.

Ces remarques ne changent rien à ce que je disais au début et le fait même qu’on puisse les faire tient à l’intérêt et à la richesse de votre texte. L’analyse des luttes de classes en Argentine nous amène à nous poser une question fondamentale : comment dans son inventivité la lutte de classe attaquera la production sans que cela soit une prise en mains et prise en charge de celle-ci, qu’est-ce que l’expropriation, quel sera le lien de cette attaque avec les luttes au niveau de la reproduction qui apparaît de façon assez générale actuellement comme le maillon faible (mais pas fatal) du capital ? De ce lien dépend également la réponse à la question : comment la communisation révolutionnaire de la société pourra entrainer ou neutraliser les classes moyennes et éviter que ne se forme un  » bloc de la trouille « ?

 

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