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Présentation publique de “La Matérielle”

Présentation publique à Paris de
“La Matérielle”
de Christian Charrier
Publié par SENONEVERO aux éditions ENTREMONDE

PARIS, le 24 janvier  à 19h  à la librairie PUBLICO 145, Rue Amelot, 75011 Paris

 

Présentation de l’ouvrage:

De l’essence révolutionnaire de la théorie à l’actualité de la lutte des classes

Les apports de la Matérielle se laissent le mieux saisir dans l’objet auquel elle entend donner la primauté : la situation actuelle. Le fait qu’au cours du grèves de mai-juin 2003 « la lutte » soit devenue le « seul horizon des luttes »[1] n’est pas à voir comme un simple manque, comme le signe de ce que rien ne s’est passé. C’est au contraire la dimension positive d’une situation sans médiations politiques ou syndicales susceptibles de donner un sens aux activités des grévistes au-delà de celui qu’ils développent au cours des grèves elles-mêmes. Cette dimension est une détermination objective à part entière et non l’aiguillon de la recomposition d’un nouveau sujet révolutionnaire à l’instar de l’ouvrier social de Hardt et Negri[2]. Il s’agit de se confronter à ce qui est : en mai-juin 2003, toute unité du prolétariat brille par son absence, et les négociations entre prolétaires et capitalistes se sont progressivement déplacées du niveau de l’État à celui, local, de l’entreprise[3]. Ces analyses se sont trouvées confirmées par le mouvement bien étrange auquel nous avons eu affaire, en France, entre mars et juillet 2016. Au cours de ce mouvement, les espaces mêmes qui avaient été créés en alternative au calendrier saccadé des journées de mobilisation nationale – Nuit Debout, ainsi que les innombrables comités de lutte et assemblées générales – ont pourtant pu être le théâtre de l’imploration d’une unité du prolétariat auprès des centrales syndicales sous la bannière de la « convergence des luttes ». Aussi, la déconnexion entre les niveaux local et global des luttes repérée par la Matérielle dès 2003[4] semble désormais achevée, puisqu’en 2016, certains des tracts desdites centrales se contentèrent d’annoncer la nécessité de se mobiliser… localement. Dans cette situation, nulle stratégie, nulle perspective ne transcende les pratiques des prolétaires – ni même celle d’une solution « collective », puisqu’il est désormais courant d’avoir un recours passager aux syndicats dans le seul but de satisfaire à des intérêts de court terme[5].

Il n’empêche que se confronter à ce qui est ne revient pas à retrancher de notre regard tout ce qu’il a de conceptuel. Appréhender la situation actuelle sans lui attribuer un sens révolutionnaire n’implique pas la réduction de la théorie à un simple enregistrement de faits. L’actualisme n’est pas un empirisme. La confrontation à l’actualité en et pour elle-même passe par ce qu’on pourrait appeler une critique interne des théories qui, depuis les années 1970, ont tenté de dresser un tableau global des transformations majeures des rapports de classe dans les pays occidentaux. Ce sont certaines de ces théories que la Matérielle qualifie de « post-prolétariennes ». Pour parvenir à la conclusion que « la pratique n’est plus un problème »[6] – autrement dit, que les conditions ne sont plus réunies pour que la question « que faire? » ou « comment (s’)organiser ? » ait une portée qui transcenderait celle des décisions prises par des prolétaires dans la défense de leur situation immédiate – il faut en effet avoir posé, avec la revue Théorie communiste (TC), que ces rapports de classe sont désormais le lieu d’une déconnexion entre la valorisation du capital et la reproduction du prolétariat, en ce sens que l’accumulation du premier ne va plus de pair avec un investissement systémique dans le second. Mais sur ce point déjà, la Matérielle veut faire un pas de plus, en s’intéressant à la transformation de la nature même de l’antagonisme de classe. Ce dernier est désormais direct, en ce sens que l’État ne fournit plus la moindre garantie d’une négociation quelque peu centralisée entre représentants du travail et représentants du capital. Il semblerait bien au contraire que l’appareil législatif, par exemple, soit à la traîne de ce qui se passe effectivement dans les rapports de classe à l’échelle de l’entreprise. Il n’y a pas jusqu’aux fonctionnaires qui échappent à cet antagonisme direct, car celui-ci vient justement avec la destruction progressive de toute garantie statutaire assurant une indépendance relative des prolétaires vis-à-vis du marché pour leur reproduction ou vis-à-vis des capitalistes pour les négociations relatives au salaire et aux conditions de travail[7]. On note ici une triple mise en perspective des analyses de TC. Premièrement, c’est le statut de l’État qui est mis en avant pour qualifier cette situation dans laquelle le prolétariat est entièrement dépendant du marché sans que cette dépendance ne fasse l’objet d’une médiation étatique centralisée. Deuxièmement, ce déplacement de la focale vers l’État transmute le concept d’illégitimité de la revendication salariale en illégitimité de la grève et par extension de la lutte comme telle. « Illégitimité » est alors à prendre au sens propre de non-reconnaissance politique : les activités des prolétaires ne sont plus créatrices de médiations et encore moins de médiations révolutionnaires[8] . La société civile se trouve autonomisée par rapport aux orientations de l’État, ce qui ouvre un espace pour des organes syndicaux explicitement contestataires tels SUD. Ainsi, au cours et à l’issue des grèves de mai-juin 2003, les capitalistes traitaient les grèves comme des journées de non-travail, et non comme des activités liées au rejet de la réforme des retraites de Fillon. C’est « comme si la conflictualité avait changé de nature »[9] : la grève étant considérée comme un simple manquement au travail, la réponse ne peut être que d’ordre disciplinaire[10]. La marge de manœuvre légitime du prolétariat s’en trouve considérablement réduite. Troisièmement, la Matérielle vise à mettre à nu la figure du prolétariat comme producteur et comme classe universelle que les théories post-prolétariennes ont héritée de la gauche italienne. Sous les conditions de l’antagonisme de classe direct, le prolétariat ne constitue en rien une extériorité vis-à-vis du capital ; il ne possède rien dans cette société qu’il pourrait retourner contre les capitalistes.

Dans l’approfondissement de ce dernier thème, la Matérielle est à la recherche d’une articulation rigoureuse de notre position pratique dans l’histoire et de notre position théorique relative à la lutte des classes. Une telle articulation exige que nous congédions l’essentialisme prolétarien que les théories post-prolétariennes reproduisent malgré elles, dans la mesure où leurs théories tendent à prédéterminer le rapport de classe dans un sens révolutionnaire. Cette attribution continue d’une orientation révolutionnaire est inséparable de la conception du développement du capital que l’on trouve exposée dans ces mêmes théories. Des revues comme Invariance et TC avaient pour ambition de faire la théorie adéquate à la position pratique d’un prolétariat pleinement intégré. Or, ce faisant, elles ont aussi substitué une « Théorie du prolétariat » à la critique de l’économie politique, puisque leurs théories du sujet prolétarien pleinement intégré ont pour homologue objectif la notion, principalement dérivée des Grundrisse, du capital comme « contradiction en procès »[11]. Cette notion signifie qu’au plus profond de lui, le mode de production capitaliste est porté vers sa propre abolition, et ce dans la mesure où l’intensification des modes d’extraction de la survaleur suppose la marginalisation de la source même de cette extraction, à savoir le travail. Pour la Matérielle, c’est le fait qu’elles restent à ce niveau d’analyse qui conduit les théories post-prolétariennes, malgré elles, à une forme de donation de sens. Qu’est-ce à dire ? C’est que la notion du capital comme relevant fondamentalement d’une « contradiction en procès », d’une valorisation qui sape sa propre base, implique, prise en elle-même, que le capital soit « virtuellement aboli »[12]. Autrement dit, le sens révolutionnaire retranché de la nature du prolétariat n’a que été reporté sur cette « contradiction en procès » qui inscrit la nécessité d’un dépassement au cœur du rapport capital-travail. C’est pourquoi la Matérielle peut dire de TC qu’il reconduit la position théorique du paradigme ouvrier de la révolution, celle du prolétariat producteur et révolutionnaire, à ceci près que ce n’est plus tant le sujet prolétarien que la contradiction objective du capital qui est à l’origine du dépassement nécessaire[13]. Par conséquent, la perspective claire sur ce dépassement, désormais perdue dans le cours effectif de la lutte des classes, ne peut être donnée que par la systématicité théorique qui réorganise les faits bruts dans ce qu’ils ont de chaotique en une ligne de fuite nommée communisation[14]. D’où la tentation de l’« activisme théorique », de la diffusion de cette théorie de la révolution auprès d’un milieu élargi[15]. Voilà le repoussoir de la Matérielle qui est en même temps son interlocuteur privilégié : la présentation de la nécessité de la révolution sous la forme de la spéculation systématisante[16].

Avec pour pierre de touche le cours actuel de la lutte des classes, la Matérielle engage donc la tâche d’un rééquilibrage de notre position pratique et de notre position théorique. Mener la critique du paradigme ouvrier jusqu’au bout revient à la porter jusqu’à la forme même de la théorie post-prolétarienne, à savoir cette spéculation systématisante qui donne un sens à l’histoire de la lutte des classes. Rien d’étonnant, alors, à ce que cela se répercute sur les textes eux-mêmes, nécessairement fragmentaires et provisoires. Il s’agit d’assumer, en théorie également, qu’il n’y a rien qui trace d’ores et déjà le chemin des luttes actuelles à la révolution. Cependant, la Matérielle tient ici un équilibre précaire, puisqu’elle souhaite par ailleurs maintenir l’horizon de la communisation comme transformation immédiate des rapports sociaux capitalistes[17]. Comment comprendre que la lutte des classes soit à appréhender en et pour elle-même, dans son actualité pure, mais que d’un autre côté, il s’agit de conserver la perspective d’une rupture profonde avec cette actualité ? C’est que cette rupture profonde ne doit pas être conçue comme la conséquence de la prémisse du capital comme « contradiction en procès », c’est-à-dire comme la révolution nécessairement produite par un antagonisme de classe formalisé dans les termes d’une contradiction. L’horizon de la rupture ne doit pas primer sur l’analyse de la lutte des classes. Les perspectives d’une pratique autonome communiste par excellence, d’une extériorité du prolétariat vis-à-vis de la société du capital ou de luttes spécifiquement « anti-travail » ne font qu’instaurer un rapport sélectif et téléologique à la lutte des classes[18]. En lieu et place de cela, c’est l’analyse des activités de lutte du prolétariat dans leur ensemble qui doit éclairer la forme qu’une révolution pourrait prendre aujourd’hui, mais aussi et surtout « ce qui n’est pas elle »[19], autrement dit les formes que prennent l’absence de rupture ou, si l’on veut, la non-révolution. À son tour, cet infléchissement de la théorie de la révolution n’est pas sans effets sur notre conception du prolétariat. Si la révolution n’est plus inscrite au cœur du rapport capital-travail, on ne peut pas non plus présupposer l’existence de son acteur principal à l’instar des courants situationnistes et opéraïstes en quête d’un sujet révolutionnaire[20]. Le prolétariat n’existe plus, alors, que dans un processus de constitution infini, inséparable du capital, dont l’issue n’est pas fixée d’avance[21]. Les hypothèses développées dans la Matérielle constituent comme un correctif de toute théorie contemporaine de la révolution comme communisation, en ramenant celle-ci à sa seule raison d’être : les mutations profondes de l’antagonisme de classe.

[1]     Supra, p. 102.

[2]     Supra, p. 132.

[3]     Supra, p. 104-105.

[4]     Supra, p. 111.

[5]     Supra, p. 45.

[6]     Supra, p. 114.

[7]     Supra, p. 106.

[8]     Supra, p. 18.

[9]     Supra, p. 117.

[10]   Supra, p. 118.

[11]   Supra, p. 170-172. Pour le passage sur le capital comme « contradiction en procès » (prozessierende Widerspruch), se reporter à K. Marx, « Grundrisse der Kritik der politischen Ökonomie (Oktober 1857 bis Mai 1858) » in Marx-Engels Werke, t. 42, Berlin, Dietz Verlag, 1983, p. 600-602 ou, pour la traduction française, à K. Marx, Manuscrits de 1857-1858 dits « Grundrisse », trad. J.-P. Lefebvre et al., Paris, Les éditions sociales, « Les essentielles », 2011 (1980), p. 660-662.

[12]   Supra, p. 174.

[13]   Supra, p. 19.

[14]   Supra, p. 25-26.

[15]   Supra, p. 97.

[16]   Supra, p. 48-49.

[17]   Supra, p. 143.

[18]   Supra, p. 40.

[19]   Supra, p. 143.

[20]   Supra, p. 139.

[21]   Supra, p. 18.

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