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“Théorie Communiste et le marxisme structuraliste althussérien”

La problématique n’est pas absolument d’une actualité brûlante mais, Internet étant une grande caisse de “raisonance”, très poreuse, les camarades de la revue “Théorie Communiste” ont eu vent du fait qu’il était question, sur certains réseaux sociaux, de leur structuralisme et, en particulier, de leur intérêt passé et présent pour Althusser. Du coup, ils nous demandent de rendre public ce petit travail sur le sujet en forme de participation au débat. dndf

A propos du « structuralisme » de Théorie Communiste et plus précisément de son « structuralisme althussérien »

Que Théorie Communiste soit « structuraliste » ou plus précisément « structuraliste althussérien », où est le problème ? S’il s’agit seulement de faire une généalogie conceptuelle cela n’a pas grand intérêt. Supposons même la question résolue par l’affirmative, c’est-à-dire un structuralisme de TC et même horresco referens : un « structuralisme althussérien ». C’est bien ou c’est pas bien ? Où est la question, où est l’enjeu ?

La question est importante à partir du moment où on la situe, où on la positionne théoriquement ce qui signifie politiquement.

Il semblerait que ce n’est pas « bien » d’être « structuraliste » ou pis « structuraliste althussérien », il y aurait comme un problème. Personne n’a jamais posé, de la même façon, de questions sur les niaiseries humanistes héritées de Rubel (icône de l’ultragauche), comme si elles allaient de soi, ou sur les grandes envolées  hégéliennes relatives au travail et son dépassement, toujours assez chics et « radicales ». Ce ne sont que péchés véniels. Ce qui fait problème avec le structuralisme, c’est qu’on ne tend plus aux « gens » un miroir où ils pourront se reconnaître comme « personnes ».

Il faut préciser d’abord que la question de la relation entre « théorie de la communisation » et « structuralisme » ne se pose que pour TC et non en général pour la « théorie de la communisation ». Astarian possède le Travail ; Dauvé possède l’Humain et la permanence d’une Révolution qui, épurée de ses « erreurs » et « manques », va peut être réussir la prochaine fois ; Coupat, la Pratique. Sous les rapports de production et l’agencement de l’exploitation qu’ils signifient, Dauvé, Astarian, Coupat et antérieurement Camatte ont toujours un objet défini de connaissance, une source finale et transcendantale se manifestant, selon leur vision (c’est-à-dire leur problématique), dans ce qui existe et le conformant (comme réalisation). Echanges, dans ses dénégations mêmes, affirme une norme de la lutte de classe et de la révolution. Le problème dit « structuraliste » de TC c’est qu’il n’y a rien en-deçà, au-delà, en surplomb, de la lutte des classes ici et maintenant.

Si nous relisons le texte de Camatte « Contre une trop lente disparition » (supplément au n°2 de la série 3, publié en février 1978, le texte lui-même est daté de décembre 1977). Il n’y est jamais question de structuralisme et encore moins de TC (c’est dommage). C’est, bien longtemps après, Christian Charrier, dans La Matérielle, qui a mené à bout les interrogations de Camatte dans ce texte. La critique de Camatte du « sujet prolétariat » et de sa « trop lente disparition » serait paradoxalement proprement structuraliste si elle ne débouchait pas sur un vitalisme fou et transhistorique. C’est Charrier qui finalement a mené à terme la critique de Camatte du « sujet prolétariat », mais il nous a laissé dans un monde où les atomes choient sans même qu’un clinamen nous laisse quelque espoir. Il parlait de Pascal, du Ciel qui était vide, de la lutte de classe qui avance dans le noir et de Moby Dick où Achab  en veut à Dieu de ne pas exister.

Le premier n° de TC date d’avril 77 et il baigne encore dans « l’Homme », « l’être générique », la « contradiction du travail », « Manuscrits de 44 » et autres fadaises, etc. Dans l’évolution de TC, la coupure (épistémologique ou non) se situe dans les Notes de travail 3 (mai 78) et les Notes 5 (septembre 78). Ces « Notes 5 » (Individu, société praxis) peuvent être déjà comprises comme innocemment très « althussériennes », mais si les débuts de TC baignaient peut-être tardivement dans l’odeur du temps (voir plus loin), La Question était de sortir théoriquement du programmatisme. Pour cela, le premier moment (voir l’annexe sur Althusser dans TC 21) c’était Rubel, l’humanisme théorique, « Marx le jeune » comme disait Christian Charrier. Mais on arrivait là à une construction hégélienne de l’Histoire totale absolument insatisfaisante comme dans TC 1. Six mois après dans la rédaction des Notes 3, la critique de TC 1 si elle est théorique, n’est pas « intellectuelle ». Dans TC 1 la lutte des classes était perdue comme production réelle d’histoire, elle n’était plus que réalisation, un accident, « le dévoilement d’une réalité préétablie » (Notes 3, p.38). C’était comme le dit le titre de ces « Notes » un « Programmatisme impossible ».

L’acte de naissance de ce qui va donner lieu au « structuralisme » de TC apparaît sur la 4 ème de couverture des Notes 3 : « De façon générale, on peut dire que le programmatisme repose sur une pratique et une compréhension de la lutte des classes dans laquelle une des classes trouve dans sa situation la base du dépassement de la contradiction et de l’organisation de la société future les fondements de l’organisation sociale future qui devient un programme à réaliser. Dans la lutte de classe entre le prolétariat et le capital, le prolétariat est, dans sa situation, l’élément positif qui fait éclater la contradiction, qui produit alors l’affirmation du prolétariat. La résolution de la contradiction est donnée comme un des termes de la contradiction. On cherche dans le prolétariat ce qui le fait être contradictoire au capital et donc on ne pose pas cette contradiction comme le rapport social capitaliste lui-même que le prolétariat, de par sa situation dans le rapport, est amené à abolir. » A peu de chose près, on continue aujourd’hui à retrouver dans TC cette définition quadragénaire.

Plus de « nature révolutionnaire », plus de sujet en soi révolutionnaire, mais une position dans un rapport global qui était le mode de production capitaliste. C’est là où, pour dépasser le programmatisme, l’humanisme de « Marx le jeune » était obsolète, il nous fallait revenir au mode de production tel qu’en lui-même. Tout cela était polémique, il fallait reconnaître la lutte des classes comme quelque chose de réellement productif et l’histoire comme un procès concret et non comme réalisation (ce qui permit à TC, contrairement à nos camarades de l’époque de parler de restructuration). C’est sa sortie du programmatisme qui a amené TC à être taxée de « structuralistes » et non le « bain althussérien de l’époque » ; d’autant plus qu’il existait une autre cible : toute l’horripilante mouvance quotidienniste désirante style Vaneigem. L’enjeu était celui d’un positionnement vis-à-vis de la lutte de classe, contre le surplomb (l’Homme, le Travail, L’Individu ou la Révolution toujours identique qui allait enfin réussir) ou l’« à côté » (quotidiennisme). Il fallait s’immerger. Il fallait savoir si ce qui importait c’était cette lutte ou d’être « momentanément » les orphelins théoriques du communisme, ou encore de construire une « alternative caprine ardéchoise » ? Il n’y avait pas d’en-dehors, ni de la part de la dite « Théorie du Communisme » ni d’un quelconque mode de vie. Il est vrai que ce n’est pas sans raison que TC a pu alors être qualifiée de « structuraliste », mais, après tout, est-ce une tare ? Sortir du programmatisme, cela signifie : pas « d’en-dehors », ni « d’en-deçà », tout était là, pas de signifié caché. Avec une légère ironie, de façon structuraliste : la relation des signifiants entre eux étaient leur signifié.

C’est ce qui apparut comme « structuraliste ». Pourquoi pas ? Cependant, personne ne se soucie de définir ce qui est entendu par « structuraliste », comme si la chose allait de soi.

Dans le cas de TC que signifie la parenté avec le structuralisme ? Chaque élément d’un tout n’a de valeur que dans son rapport aux autres éléments (la linguistique est la matrice du structuralisme). Considérer le mode de production comme une totalité où aucun élément ne peut être modifié sans entraîner la modification de tous les autres : les « principes d’ordonnancement » comme disait Foucault à l’époque (Les mots et les choses) ; ou alors Barthes : « le réseau selon lequel les choses se regardent les unes les autres » (Eléments de sémiologie). Le tout étant une « machine logique », un « appareil d’ordre » (Barthes), chaque élément présuppose le système tout entier (ces références sont plus ou moins hasardeuses). A posteriori, il apparaît que, bêtement, dans son élaboration théorique, TC avait laissé de côté Althusser ou Levi Strauss (dont les ouvrages étaient assimilés à une publicité de pantalons en toile bleue pour ethnologues). Il est vrai cependant qu’une autre composante du structuralisme, non directement de théorie sociale ou politique, a pu, par la bande, jouer un rôle. Il s’agit de la lecture de Tel Quel, des Cahiers du Cinéma (Rivette disait que dans un film l’histoire c’est la manière dont est organisée la succession des images, c’est ça le scénario, il n’y a rien d’autre), du « nouveau roman », de Barthes, Jakobson, Todorov, Derrida (années 60). En revanche, lors des discussions et polémiques avec les camarades de Négation qui précédèrent la constitution de TC, la Religion et surtout l’Art avec son « excès de sens » (Adorno), la mise en valeur du surréalisme et de sa « révolution » ne pouvaient que renvoyer (à la suite de Camatte) à un sens humain de l’Histoire. TC n’a jamais apprécié ni l’ « humain », ni les sentiments (sauf les prendre à leur niveau comme des « efficaces idéologiques »). Il est donc vrai que TC a pu baigner dans le structuralisme non à partir des textes directement de théories sociales et politiques mais de ce que l’on appelait en littérature et autres : le « formalisme ».

S’il est, à la réflexion, exact que certains points du structuralisme ont pu être, par la bande, séduisant, c’est qu’ils pouvaient être utilisés comme briques théoriques dans la sortie du programmatisme. Mais, ce n’est pas la séduction du structuralisme qui amena à cette sortie. Dans TC, la réflexion intellectuelle a toujours été « militante », c’est-à-dire déterminée par des enjeux. D’où le « bricolage » pour que l’ensemble demeure plus ou moins cohérent dans la succession des enjeux du moment.  

Si TC peut être dit « structuraliste », c’est parce qu’une véritable sortie du programmatisme implique que dans le mode de production aucun élément n’excède son rapport aux autres et au tout, il n’y a pas de métadiscours ou de métaréalité. Dans un texte annexé au Notes 3 (mai 78), nous écrivions : « La contradiction du rapport de production et du procès de production capitaliste, la baisse du taux de profit, est la contradiction de classe qui oppose le prolétariat au capital, le développement du capital n’est pas sa réalisation mais son histoire réelle, elle ne revêt pas des formes différentes parce qu’elle n’est rien d’autre que ces formes qui sont la dynamique de leur propre transformation (souligné dans le texte) ». Et, dans le même texte, la baisse du taux de profit est analysée comme directement contradiction entre le prolétariat et le capital et contradiction du prolétariat à lui-même. Si le thème de la restructuration n’apparaît que dans TC 3, il faut voir dans cette dernière proposition que sa possible compréhension théorique était ouverte comme ce que Barthes appelait « la retouche sémiologique » : la réorganisation de secteurs à l’intérieur d’une classification demeurée inchangée dans son ensemble » ; à distinguer des mutations de « l’ordonnancement en son principe ».

C’est précisément dans TC 2 (texte fondateur) que le « structuralisme » de TC, s’il existe, est mis en place quand est définie la contradiction entre prolétariat et capital (chaque élément d’un tout n’a de valeur que dans son rapport aux autres éléments). C’est là que sont développés les thèmes centraux et conjoints de l’exploitation comme contradiction, de l’implication réciproque et de l’autoprésupposition du capital. La contradiction est définie comme « implication réciproque » mais ce n’est pas suffisant : « il faut que le mouvement qu’est l’exploitation soit une contradiction pour les rapports sociaux de production dont elle est le mouvement … » (TC 2, p.10). Plus loin : «  … cette relation du prolétariat au capital porte son dépassement non au travers de l’être particulier d’une classe mais par la situation respective et complémentaire du travail et de ses conditions dans le mode de production capitaliste, ce qu’exprime la baisse du taux de profit. » (p.13). Et dès l’Intro de TC 2 on résumait la chose : « … prolétariat et capital se reproduisent réciproquement, mais leur implication réciproque est pour chacun d’eux une contradiction à l’autre et par là à soi-même » (p.X – l’Intro est paginée en chiffres romains). Cette définition de la contradiction est reprise et complétée trente ans après dans TC 22 (février 2009). Mais entre temps nous étions passés (TC 8) par la définition du rôle respectif des termes de la contradiction à l’intérieur de celle-ci. De « La Contradiction en elle-même portant son dépassement », nous étions passés au « dépassement de par l’action spécifique d’un de ses termes ». Pour aboutir finalement à la formulation de TC 22, p.175 : « C’est l’objet comme totalité qui est en contradiction avec lui-même dans la contradiction de ses éléments (souligné dans le texte)  que cette contradiction à l’autre est pour chaque élément une contradiction à soi-même, dans la mesure où l’autre est son autre. ». Si cela demeurait bien d’allure « structuraliste », il n’empêche que chaque « fini » avait son identité et ne s’évanouissait pas dans « l’infini » comme simple autodétermination du Tout.

Si le terme de « structuralisme » est tombé sur TC (jusqu’à aujourd’hui) comme une appellation plus ou moins « infamante », c’est que nous avions touché à l’article de foi le mieux partagé quelque soit ses variantes : le prolétariat est révolutionnaire ou « possède une détermination communiste ». Même Camatte avec son humanité avait « une force qui va » dans, en-dehors, malgré les vicissitudes des temps. Ensuite chacun avait à se débrouiller avec la coïncidence, la non-coïncidence, la réalisation nécessaire mais contrariée de cette tendance inhérente au prolétariat dans sa relation aléatoire aux conditions. L’exploitation comme contradiction prise « Tel Quel » était une franche agression à l’encontre de tous ceux pour qui elle était « réalisation » et toujours doublée par une contradiction autre plus ou moins essentielle ou universelle : la « détermination communiste du prolétariat », son « essence négative », cette fameuse classe qui « n’était déjà plus une classe de la société capitaliste ». L’être de la classe était toujours là et on avait beau parler d’autonégation, d’abolition du travail, rien n’avait changé, il s’agissait toujours de répondre aux mêmes questions. Si « structuraliste » était devenu le nom de la bête, c’est que nous avions touché à du perso. Le « Communiste » veut bien traverser les tourments de l’histoire, il veut bien être un incompris (il s’y complait même souvent), le cours immédiat des choses ne lui importent que dans la mesure où il sait qu’un jour ou l’autre les choses se passeront conformément à leur être. Supprimez lui « l’être fondamental » et momentanément occulté dont son existence de communiste dépend, vous le tuez. Depuis l’effondrement du programmatisme et la disparition de l’identité ouvrière (qui était son meilleur et indispensable adversaire), il lui faut un article de foi.

 

Il apparaît donc que, sous bien des aspects, et cela dès l’origine, TC peut être qualifiée de structuraliste. On peut même, en forçant un peu les choses, dire que ce n’était pas seulement du fait d’un développement endogène et que, même si une lecture sérieuse d’Althusser fut bien tardive, par l’intermédiaire de la linguistique, de la littérature et du cinéma, une certaine atmosphère existait. Il n’empêche que le mouvement premier, la dynamique qui nous fit rencontrer et absorber les molécules de cet atmosphère, c’était notre préoccupation de sortir du programmatisme dans une configuration historique faite de polémiques et d’affrontements théoriques pas toujours courtois.

Outre la sortie du programmatisme, moins fondamentale, il faut évoquer également la critique du démocratisme radical. Dans TC 17 (septembre 2001), une reprise très critique de la théorie des « appareils idéologiques d’Etat » nous sert dans l’analyse du démocratisme radical, notre grande préoccupation à l’époque. Le texte Eléments pour une grille de lecture du démocratisme radical oppose les « appareils » d’Althusser qui, malgré leur autonomie, renvoient toujours à la « détermination en dernière instance », aux « champs » de Bourdieu cela permettait de souligner une différence importante entre le programmatisme et le démocratisme radical (TC 17 pp. 49-50-51).

Si la lecture d’Althusser (et Balibar) fut, dans la constitution du corpus de TC importante c’est que, de façon plus structurée et argumentée philosophiquement, on retrouvait certains thèmes fondamentaux de TC. Ainsi, dans Les Fondements critiques, plusieurs pages du petit livre de Balibar sur la Philosophie de Marx, sont reprises à propos de l’humanisme. D’Althusser en propre, outre la critique de « l’humanisme théorique », la reprise porte (entre autres) sur la distinction radicale entre le concept et le concret.

Si cette distinction est « séduisante » et s’insère dans la problématique de TC, c’est que si l’on ne fait pas cette stricte distinction, toute la critique de « l’être de la classe » s’effondre ou est, au moins, menacée. La reconnaissance de l’autonomie, du processus propre de la pensée et de la production conceptuelle, est « paradoxalement » la garantie du matérialisme. En outre cette distinction remet à leur place, c’est-à-dire au placard, toutes les meta-histoires pour lesquelles la succession des modes de production est la réalisation d’un principe : la séparation de l’homme et de la nature chez Camatte, le Travail chez Astarian, l’irréductibilité humaine chez Dauvé, la Vie chez Vaneigem, l’Individu et la Communauté chez Temps Critiques. Il faut signaler au passage qu’il est impossible d’adresser une telle critique au Debord de La Société du spectacle : la critique du Spectacle est totalement close sur elle-même (c’est même le problème avec lequel le texte se débat tout au long des thèses et parfois s’embrouille). Il n’y a pas non plus d’alternative, ni les pittoresques Zad, « Communes » et autres « insurrection qui vient », ni leur alter ego théoriquement plus chic du style « Commons ». Avant de livrer leur pitoyable ouvrage Commun, essai sur la révolution au XXIème s., Dardot et Laval avait eu le besoin de déblayer le terrain avec leur Marx prénom Karl tout entier dédié au dégommage d’Althusser (on se demande souvent s’ils l’ont lu), il faut croire que la momie remue encore.

Quand Althusser définit l’objet du Capital (contre Foucault : Lire le Capital et Les mots et les choses sont quasiment contemporains), il s’agit de la combinaison entre eux des différents éléments de la production, c’est pourquoi, pour ce dont il est ici question, méthodologiquement, la contradiction hommes / femmes, s’il elle a été dans l’évolution de TC politiquement très importante, n’a été « méthodologiquement » qu’une complexification de la combinatoire. Pour Foucault, Marx ne ferait (en simplifiant et caricaturant un peu) que combler des lacunes de Ricardo et « l’historiciser », mais l’un et l’autre renverraient toutes les catégories de l’économie politique à un « fait profond » : l’activité qui les produit, le travail et les besoins. La critique de l’économie politique demeure en quelque sorte une anthropologie mâtinée d’histoire. Althusser, définissant l’objet du Capital critique tout cela : le travail n’est pas une donnée parce que le besoin n’est pas une donnée, il s’inscrit dans la structure de la production (il y a les besoins de la production, eux-mêmes définis par cette structure ; la nature des produits disponibles ; le « niveau de civilisation » ; le niveau des revenus).

De façon un peu provocatrice, on pourrait dire qu’Althusser est le plus important théoricien de la critique du programmatisme, ou, moins provocateur, de sa fin. Il n’y a pas d’échappatoire chez lui à l’implication réciproque et au mode de production comme combinatoire de ses éléments sans « profondeur » (sa théorie du concept est adéquate à son concept de mode de production). Tout est en surface, une surface sans profondeur (voir TC 23, Fin de Meeting et Autoprésupposition du capital : essence / surface / fétichisme), le fétichisme ne masque aucune réalité, il en est la seule existence, ce qui ne peut manquer d’avoir, si on y réfléchit, de grandes conséquences sur la conception et le fameux « rôle de la théorie ». Elle ne dévoile rien et les militants sont de fieffés idéalistes. On peut critiquer la production de l’idéologie chez Althusser (bien qu’Isabelle Garo que l’on peut en général citer sans « honte » en soit bien proche) et le simplisme instrumental des « appareils idéologiques d’Etat » (ainsi que la division entre reproduction économique et reproduction sociale qui le fonde), mais quand Althusser y range les syndicats et les Partis ouvriers, cela donne à réfléchir, ce n’est pas très courant dans ce milieu. Et puis, mettre le « Sujet » au fondement de l’idéologie, ne serait-ce que pour la polémique, ça fait toujours plaisir.

Mais alors où est la « bévue » d’Althusser ? Comment, pour le parodier, son « champ théorique » a-t-il conditionné son visible et son invisible ? Quel est son « exclu », si pour reprendre ses termes : l’exclu est défini comme exclu par la problématique ? Il faut appliquer à Althusser sa propre méthode, une « lecture symptomale ». Althusser en lisant chez Marx l’abandon du « concept profond » de travail acte la fin du programmatisme. On explique dans une annexe de TC 21 comment Althusser enterre le programmatisme, mais l’enterre en bonne santé : il le « sauve » au prix de sa mise à mort dans ce qu’il a de plus essentiel : sa liaison avec le mouvement pratique le plus immédiat de la classe en lutte.  Comme Ricardo (selon Althusser) arrivait à cet oxymore de la « valeur du travail » par la valeur de ses moyens de subsistances et de reproduction, Althusser affirme une essence révolutionnaire du prolétariat dans sa Théorie et par sa séparation d’avec sa Théorie, cela sans avoir à justifier cette « essence théorique » hors de la Théorie et sans avoir à la légitimer autrement que par ses procédures. Comme Ricardo répondait à la question de la valeur de la force de travail sans l’avoir posée et dans les termes de la « valeur du travail », Althusser répond à la question de la positivité prolétarienne, mais ce faisant il introduit dans sa réponse tout autre chose : l’obsolescence du programmatisme dans les termes mêmes de cette « positivité ». Pour le parodier lui-même : faute de posséder la question à laquelle en fait il répond, Althusser manifeste dans sa réponse l’absence de sa question.

On peut alors reprendre de nombreuses briques de sa « réponse », mais en définissant un nouvel « objet », un nouvel « épistémé » diraient les structuralistes, c’est-à-dire en formulant la question non formulée d’Althusser, sa « bévue » : « comment une classe agissant strictement en tant que classe peut-elle abolir les classes ? ». Question qui apparaît (sous réserve de vérifications) dans l’Introduction du n°2 de TC. Par le changement d’objet situant les « briques » comme réponses à une question qui avait le malheur de ne pas avoir été posée, ces « briques » changent intérieurement de signification et de contenu.

Althusser arrive théoriquement au bout de l’obsolescence du programmatisme qui n’est pas un événement situé une bonne fois pour toutes à un moment de l’histoire mais qui depuis le début des années 1970 est une composante structurelle de la lutte de classe et de la théorie (la limite de la lutte de classe c’est de lutter en tant que classe). Chez Althusser, la positivité révolutionnaire dont est toujours investi le prolétariat n’est que l’effet de son positionnement comme élément du mode de production. C’est là une définition qui détruit ce qu’elle est censée définir comme dit, avec raison, Althusser de la définition de « l’essence humaine » dans la 6ème thèse sur Feuerbach. Cette contradiction dans les termes aboutit à une des formules principielles de Lire le Capital : les lois de la dynamique d’une structure sont radicalement différentes de celles de son dépassement / abolition. D’où, pour sortir de l’impasse, la nécessité d’un parti génial et d’un dirigeant encore plus génial qui sait saisir le kairos (on trouve quelque part cet éloge du parti bolchévique et de Lénine dans Lire le Capital).

Le concept de conjoncture dans TC est radicalement différent parce que nous avons posé « La Question » et que, par là, l’objet théorique a changé : ce n’est plus le rapport de la classe à « sa théorie », mais le rapport de la classe à elle-même dans son rapport au capital. Nous reprenons tous les termes de « surdétermination », « détermination en dernière instance », « dominante », « organisation des instances » et la fameuse « heure solitaire qui ne sonne pas ». Mais tout est différent : la reproduction de la règle (dynamique de la structure) est une tension à l’abolition de la règle ; la « dynamique de reproduction de la structure » est en contradiction avec elle-même dans la contradiction de ses éléments. Pour quoi définir alors la révolution comme conjoncture et ne pas en rester à la simple tendance du MPC portant son dépassement, finalement à la « Raison dans l’Histoire » ? Pour plusieurs raisons.

D’abord, il n’y a pas de classe par nature révolutionnaire, de positivité à l’œuvre et de libération / affirmation.

Ensuite (et c’est lié), il n’y a pas d’unité de la classe préalable à son abolition qui est alors le lieu de tous ses conflits internes de toutes ses différenciations ; dans sa contradiction avec le capital la classe se retourne contre elle-même.

Encore : la dynamique du cycle de lutte est interne à ce qui en constitue la limite : agir en tant que classe.

Enfin, pour citer TC 26 (p.308) : « Si le mode de production capitaliste est une tension à l’abolition de sa règle, la révolution quant à elle est un saut qualitatif en ce qu’elle se retourne contre ce qui l’a produite, c’est-à-dire contre l’économie comme fondement de la reproduction sociale. Ce retournement c’est le bouleversement de la hiérarchie des instances du mode de production (de la structure aux superstructures, de l’économie aux droits et aux idéologies) qui était la mécanique de son autoprésupposition, ce bouleversement définit une conjoncture. (…) Tant que ce bouleversement n’a pas lieu, tant que le prolétariat, à l’intérieur de la lutte des classes, n’a pas reconnu dans l’économie la nécessaire perpétuation de celle-ci, la lutte des classes ne peut que se résoudre dans la reproduction du mode de production capitaliste ». Dans TC 25, à la fin de l’éditorial Comme un marasme, nous écrivions : « Le concept de conjoncture indique comment tenir “systématiquement” d’un côté la disparition du “sens de l’histoire”, de la “dialectique de l’histoire”, et, de l’autre, la compréhension du cours du capital et de la lutte des classes comme une “tension à l’abolition de sa règle”. La conjoncture dit qu’il n’y a pas de “dialectique du dépassement”, ce n’est plus une loi : la révolution dans son processus est un retournement contre ce qui l’a produite. » (TC 25, p.36).

Quand la contradiction entre le prolétariat et le capital se situe au niveau de la reproduction, le concept de conjoncture désigne une crise de l’autoprésupposition du mode de production capitaliste. La détermination économique qui structure la lutte des classes est le fondement même de cette crise et de son possible devenir comme conjoncture par l’action du prolétariat. La révolution sort alors du déterminisme de la répétition de l’économie comme fondement de la société. Elle abolit le déterminisme qui la produit.

Nous pouvons évaluer dans le présent la validité de ce concept comme outil d’analyse des luttes dans toute leur richesse, leur diversité de niveaux qui s’entrecroisent.

La complexification qu’il introduit est motivée par le besoin de théoriser, en dehors de la simple constatation de circonstances et d’aléas, le cours empirique des luttes de classe dans lequel aucun sujet n’est « pur » (classe, segment de classe, patriotisme d’entreprise ou de corporation, genre, race, histoire locale, relations de voisinage, religions, etc.) et où toutes les pratiques opèrent sous plusieurs rapports idéologiques. Ces « aléas » ont un sens actuellement dans la lutte de classe. De la religion à la « citoyenneté authentique » cela peut être, dans le moment actuel, le chemin de toutes les barbaries, mais si la détermination économique de la lutte des classes demeure au fondement, ils annoncent également, dans une contradiction se situant au niveau de la reproduction, la remise en cause de la hiérarchie déterminative des instances du mode de production.

 

Si la fameuse « heure solitaire » ne sonne jamais c’est tant mieux, si dans le cours d’un « mouvement révolutionnaire » elle se mettait à sonner, c’est la contre-révolution établie au plus près de la révolution qu’elle annoncerait. Alors que c’est là que TC semble avoir fait du « copier-coller » de Pour Marx, c’est précisément dans cette conception de la révolution comme conjoncture que doit se situer maintenant la question du structuralisme de TC, car c’est là que ce dernier fait problème et que nous nous en éloignons le plus. S’il y a un enjeu actuel à la question du « structuralisme de TC », c’est dans la mesure où, contre le « structuralisme », il engage la conception de la révolution comme conjoncture : « une situation qui excède ses causes, qui se retourne contre elles » ; « le retournement, comme lutte de classe et dans les luttes, des lois de la reproduction du mode de production contre elles-mêmes. » (TC 25, p.157).

 

Dans notre milieu, se poser la question de la relation de TC au structuralisme et à Althusser en particulier peut être une vraie et intéressante question, mais cela à deux conditions.

           Premièrement, d’une façon interne à son objet, à condition de situer cette relation dans les enjeux théoriques de TC, articuler cette relation et son « utilisation » dans la problématique propre de TC et de ses enjeux.

Deuxièmement, d’une façon externe, à condition que l’on expose pourquoi, maintenant, on se pose cette question, quel est son intérêt, quel  est son enjeu.

Sous peine de faire du « structuralisme » et d’ « Althusser » les noms d’on ne sait quelle bête.

 

Octobre 2018

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  1. 28/11/2018 à 01:28 | #1

    Avant toute chose, merci pour la publication de ce petit texte.

    Reste pour moi un non-dit, assez étonnant dans un contexte où La Matérielle de Charrier est publié papier chez Entremonde. Mais peut-être est-ce une mécompréhension de ma part. En effet, Charrier critique le systématisme spéculatif técéiste dès 2002, à l’aide d’Althusser (au milieu de tout un cours de philo sur Hegel). La “contradiction” apparaît comme la survivance du sujet prolétarien, alors qu’Althusser (et la philosophie post 70 en partie, avec toute la soit-disant “tradition épistémologique”) veut faire disparaître la dialectique sujet/objet. “La révolution est un processus sans Sujet” dit Althusser, et, pour Charrier, le pôle prolétarien de la contradiction est encore un sujet “en négatif”. Si chez TC il n’y a plus de “contradiction du travail” (c-a-d un monisme au sein du “travail” entre l’Homme et le travailleur aliéné, comme schématiquement chez le jeune Marx), il reste une contradiction de la classe telle qu’en elle-même avec le capital. Il reste un schéma spéculatif hégélien de la dynamique et du mouvement de l’Histoire. (J’ai probablement raté un épisode, je le conçois).

    J’ai l’impression que le “jeu” entre dynamique et conjoncture chez TC, fort intéressant, ne parvient pas à s’échapper de la critique de Charrier… et en même temps, je doute de cette critique, car j’ai du mal à la mettre en relation avec Contradiction et Surdétermination d’Althusser. Initialement, je posais la question du rapport de TC à Althusser (oui, j’ai dit “structuralisme” mais passons le terme, lui-même s’en défait) parce que je remarquais un certain nombre de points de concorde entre les deux (sur la théorie de l’écart, sur la question de la surdétermination, etc entre autres). Je lisais un commentaire de RS affirmant rejeter d’Althusser son matérialisme de la rencontre, quand Charrier ne semble pas plus que ça l’abandonner, laissant toute sa chance à l’aléatoire, au nécessairement indéterminé. Peut-être est-ce là une solution, peut-être deux lectures d’Althusser alors, parce qu’auteur complexe et contradictoire lui-même.

    Et j’ai aussi lu la critique de TC à La Matérielle : “la critique de la spéculation va aboutir à un imparfait système spéculatif”. Activité de la classe dans la contradiction contre activité de la lutte “en elle-même” chez Charrier (je dois avouer trouver la dernière chose relativement mystique). Cette critique fait par TC, je la trouve pertinente (quoiqu’un peu complexe pour moi), mais… cela ne change rien. On a toujours Charrier qui, en althussérien alors, attaque TC (malgré le tournant “structuraliste” du groupe), qui se revendique aujourd’hui d’Althusser (cf TC 26, et malgré le fait que telle revendication, dès TC 18, n’ait pas été lue à l’époque de La Matérielle). Gloubi boulga pour toute personne essayant de saisir un tant soit peu comment se positionne la théorie dans le champ de la lutte des classes ; et je m’y perds même dans mes phrases.

    “N.F”