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ALGÉRIE : « La révolte de la génération sans peur » (premier épisode)

Une camarade nous a fait parvenir ce texte que nous publions en feuilleton

Lorsque début février, le président A. Bouteflika, cloué dans son fauteuil depuis un grave avc en 2013, incapable de s’exprimer publiquement depuis des mois, à tout de même fait annoncer son intention de se présenter pour un cinquième mandat, des millions d’Algériens sont descendus dans les rues pour réagir. Après des semaines de rassemblements, il démissionne le 2 avril et a été remplacé par une triade du gouvernement: A. Bensalah en tant que président par intérim, N. Bedoui en tant que Premier ministre et le général d’État major A. Gaid Salah,  devenu la clé de voute du  pouvoir dans le pays.

Malgré les arrestations de deux anciens Premiers ministres et de plusieurs chefs d’entreprise du pays accusés de corruption, les manifestations se poursuivent et les manifestants exigent une refonte radicale du régime soutenu par l’armée. De nouvelles élections, initialement prévues pour le 4 juillet, ont été reportées par le conseil constitutionnel début juin, en raison, semble-t-il, du manque de candidats. Le report des élections a été perçu comme une victoire par les manifestants, qui craignaient que des élections organisées à la hâte à court terme ne profitent aux anciens pouvoirs et ne laissent que peu de possibilités aux partis civils de se préparer.

Dans cette première partie de la série, Leila Ouitis explique pourquoi l’Algérie est restée relativement calme pendant le printemps arabe qui a débuté en 2011, mais qui est maintenant secouée huit ans plus tard par certaines des plus grandes manifestations de l’histoire du pays. Bien que l’Algérie partage des caractéristiques similaires à celles d’autres pays de la région: chômage massif chez les jeunes, qui représentent la moitié de la population, polarisation des opportunités d’emploi dans quelques secteurs seulement, corruption systémique par des oligarchies de type clan dans une gestion des ressources à la recherche d’un loyer – nous devrions être prudents avec l’expression «printemps arabe», qui a été utilisée pour décrire le soulèvement actuel. Les commentateurs ont tendance à oublier qu’il s’agit en réalité d’une deuxième vague de contestation populaire dans le monde arabe.

(Introduction de la revue anglophone Roar, publié le 23 juin 2019)

  • Pendant le printemps arabe, il y a huit ans, l’Algérie était restée relativement calme. Pourquoi est-ce que ces manifestations de masse ont lieu maintenant, début 2019?

Si l’Algérie présente effectivement des traits communs avec les autres pays de la région (chômage massif d’une jeunesse qui représente la moitié de la société, polarisation sur peu de secteurs, corruption systémique organisée par les oligarchies claniques dans le cadre d’une gestion rentière des ressources) il faut néanmoins faire attention avec l’expression « printemps arabes », auquel on rattache souvent le soulèvement actuel. D’abord parce que l’on met de côté qu’il s’agit en fait de la deuxième vague de contestation populaire dans le monde arabe. La première vague était intervenue dès 1985-89, d’abord au Soudan, puis en Algérie en 1988. Et surtout, on omet ainsi la spécificité de l’histoire algérienne, qui connait depuis 40 ans une perestroïka dans le cadre d’une économie rentière (gaz et pétrole). En effet, à l’indépendance, l’Algérie a choisi la voie du socialisme, mais malgré les projets développementistes de la bourgeoisie nationale algérienne (sans doute les plus poussés de la région) l’économie algérienne est restée totalement dépendante de la richesse générée par les hydrocarbures.

Ce qui semblerait spontanément une source de richesse se retourne en son contraire : c’est ce qu’on appelle la maladie hollandaise. Sans rentrer dans les détails de ce concept économique, le phénomène relie l’exportation des ressources naturelles au déclin de l’industrie manufacturière locale. L’augmentation des recettes d’exportation provoque à son tour l’appréciation de la devise.  Dans tous les autres secteurs les exportations deviennent moins favorables que les importations.

L’Algérie reste enfermée dans une économie de rente, complètement dépendante des hydrocarbures.  La variation des prix du gaz et du pétrole affecte directement les revenus de l’État et l’économie réelle qui génère 98 % des recettes extérieures, et 75 % du budget de l’État. « Le pays se retrouve enfermé dans une croissance concentrée sur peu de secteurs : l’Industrie recule, de même que les emplois formels (ils ne sont plus que 10% aujourd’hui). La valeur ajoutée manufacturière par habitant est la plus faible de la région et continue à chuter depuis les années 90. Résultat, le taux d’emploi est de 40%, l’un des plus bas du monde »[1]. La rente permet de réduire la pauvreté durant les périodes de boom pétrolier, mais n’améliore pas le taux d’emploi.

Dans ce contexte, « le soutien de l’Etat aux prix des produits de première nécessité (farine, lait, huile) ainsi que la tolérance au marché noir »[2], le « trabendo » qui emploie des centaines de milliers de jeunes, est indispensable au maintien de la paix sociale. En général lorsque quelqu’un vous dit qu’il ne travaille pas, cela signifie qu’il est pris dans une forme ou un autre du commerce informel et de détournements afférents.

Depuis près de quarante ans, l’histoire de l’Algérie est intimement liée au cours du prix des hydrocarbures : Dans les années 80, avec Chadli, l’Algérie entame le passage à l’économie de marché mais dès 86 le prix du baril s’effondre. Les caisses sont vides, les écarts de richesses explosent. Les émeutes de 88, sauvagement réprimées[3], entraînent la fin du système de parti unique. L’islamisme politique va apparaitre (à la fois comme expression de la marginalisation, et comme gestion/maintien de la polarisation sociale).  Un an après le coup d’État militaire de 91, l’Algérie est en cessation de paiement et doit avoir recours aux institutions financières qui imposent un plan d’ajustement structurel et des nouvelles mesures de libéralisation. Ces 10 années d’austérité consacrées au remboursement de la dette, seront 10 ans de guerre civile qui fera entre 100 000 et 200 000 morts.

Durant la décennies noire, la privatisation continue à coup de clientélisme et corruption, permet la consolidation d’une oligarchie rentière [4] :  la « cessation des biens de l’État » s’est faite  au bénéfice de certains dignitaires, une partie des entreprises publiques  ont été privatisées (même celles qui sont solvables ne sont pas  toujours rachetées par une bourgeoisie rentière et spéculative), les anciens monopoles d’État sur le commerce extérieur sont détruits et remplacés par un système d’agréments qui autorise « certains concessionnaires et grossistes »  à importer des produits de consommation, de biens d’équipements et de consommation industriels pour les revendre à l’État. Ces positions de monopoles se font depuis l’intérieur de l’État, se transforment en rentes régaliennes. Ainsi « Derrière chaque fraction de la bourgeoisie spécialisée dans tel ou tel créneau d’importation, il y a une multinationale, un Etat capitaliste central et un grand bureaucrate et / ou un général algérien »[5]. C’est ce qu’on appelle le système : un mécanisme irrigué par les revenus pétroliers qui se réverse dans toutes les petites combines de l’économie informelle.

               « Au sortir de la décennie noire, la flambée du prix des cours des hydrocarbures ainsi qu’une politique de mise en valeur des ressources suite à une ouverture aux IDE va permettre à l’Algérie de rembourser de manière anticipée une grande partie de sa dette après 10 ans d’austérité.  Bouteflika arrive au pouvoir à ce moment-là, et bénéficie de caisses pleines, qui lui permettrons d’enchainer les plans de relance à  partir du début des années 2000, les programmes d’investissements publics reprennent et s’accélèrent entre 2005 et 2009.

En comparaison avec la guerre civile, les 4 premiers mandats de Bouteflika, pourraient sembler relativement calmes, mais se serait oublier toutes les luttes régionales qui ont traversé les années 2000  : celles du Printemps noir  en Kabylie en 2001 ; « celles de la minorité mozabite ; celles du Mouvement des enfants du sud pour la justice (2003), dont les membres ont été réduits au silence et au terrorisme ; celles des chômeurs depuis 2011, notamment des militants de Ouargla qui subissent depuis des années la répression policière et judiciaire ; la résistance d’Adrar et de Béchar ; la protestation des habitants d’In Salah contre le gaz de schiste »[6]… En fait, durant une vingtaine d’années l’Algérie est ainsi traversée de myriade de luttes et de contestation variées, qui ne convergent pas pour autant et obtiennent parfois certaines avancées malgré la répression. Ainsi, pour la seule année 2010, les services de la gendarmerie nationale ont dénombré onze mille cinq cents émeutes, manifestations publiques ou rassemblement à travers tout le pays[7]. Ces formes de contestions émeutières, fonctionnent quasi naturellement comme des formes de négociation/redistribution de la rente, à la fois réprimés et implicitement acceptés par l’Etat. La lutte de classe s’y exprime d’une manière assez claire pour tout le monde, et pour ainsi dire, le rapport de force est à nu : avec tout l’argent qu’il y a ici avec le gaz et le pétrole, nous devrions tous être riches, s’y le système ne se gavait pas à ce point

Dans ce contexte, les émeutes de l’hivers 2011, ont effectivement résonnées avec la situation internationale et le « printemps arabe » mais elles avaient surtout pour cadre, si ce n’est pour origine les tentatives d’une fraction de la bourgeoisie libérale de l’Etat pour réduire le poids du commerce informel. En effet, « depuis le milieu des années 2000, le boom des prix des hydrocarbures ont renforcé une bourgeoisie faite d’entrepreneur privés, dans le BTP et l’industrie de plus en plus rétive, face à la bourgeoisie bureaucratique qui garde la main sur les autorisations administratives »[8] c’est-à-dire face à ce que les algériens nomment le « système ». Suite aux mesures pour encadrer et fiscaliser une partie du commerce informel, les barons du marché noir ont immédiatement réagit en incluant la nouvelle TVA dans leur prix. Le prix des produits de premières nécessité (notamment l’huile et le sucre) ont explosé, ruinant d’un coup les milliers de jeunes qui forment la toile du commerce informel. Les émeutes se sont répandues de manière fulgurante. Contexte international aidant, le gouvernement algérien qui disposait encore d’une énorme réserve de changes a immédiatement retiré ces mesures et a débloquer une enveloppe de plusieurs milliards pour les besoins sociaux : augmentant les salaires et proposant une série de micro-crédit. En effet, en 2011 les caisses étaient pleines.

Qu’est-ce qui a donc changé, en 2019, huit ans plus tard ?   D’abord un renouvellement générationnel, car la démographie explose. Or cette nouvelle génération rencontre ce que Safir[9] appelle l’épuisement de la double rente, la rente politique et celle des hydrocarbures. L’Algérie est un pays très jeune, près de la moitié de la population a moins de 25ans. Durant la guerre civile, les naissances ont été différées. Elles doublent quasiment à la sortit de la décennie noire : l’éviction des femmes de l’emploi durant la guerre civile puis l’augmentation du prix du baril au tournant des année 2000 qui permet  la construction de logement et l’augmentation des salaires, tout concoure à maintenir cette croissance démographique. Le taux de natalité monte à 3,1 enfants par femmes en 2015.

Par ailleurs, cette nouvelle génération n’a pas peur comme la précédente. Les tentatives du pouvoir pour instrumentaliser le spectre de la guerre civile ne fonctionnent plus sur les plus jeunes : Au début des manifestations on a vu les gens de plus de 40 ans pleurer d’émotion pendant les manifs. Comme le dit bien Adlène Meddi, « Nous, on avait été trop traumatisés par ces années-là pour oser sortir manifester. Et là, on voyait tous ces jeunes dans la rue… Qu’est-ce qu’on se sentait vieux, mais qu’est-ce qu’on était heureux ! »[10].

Cette jeunesse, qui n’a connu que Bouteflika qui est aujourd’hui en âge de manifester.  L’humiliation ressentie devant un président grabataire a été le déclencheur mais rapidement s’est imposée l’idée qu’il ne s’agit pas d’un homme mais d’un « système « qui veut survivre sur le dos d’un mort-vivant. En fait, depuis l’indépendance tous les présidents de la république qui se succèdent sont issus de la « génération de novembre » (1954) qui constituait jusqu’à présent le fondement de toute légitimité politique en Algérie. Toute contestation des gouvernements successifs était rapidement associée à celle de la guerre de révolution nationale. Mais c’est fini, cette génération arrive à sa fin, Bouteflika était quasiment le dernier survivant de cette génération de combattants, reste G. Salah. C’est la fin de la rente politique.

Par ailleurs, cette nouvelle génération n’a jamais été aussi scolarisée et diplômée, avec plus de femmes que d’hommes dans le supérieur. Malgré la dégradation de la qualité de l’éducation et de la santé, qui ne cesse de se privatiser, le boom pétrolier des années 2000 a malgré tout permis une augmentation des dépenses dans ses domaines. Il y a aujourd’hui 1,8 millions d’étudiants, c’est une jeunesse qui n’a pas les moyens de voyager mais qui lit la presse, et qui est très présente sur les réseaux sociaux. La situation est donc très différente de celle de 88 quand les caisses étaient vides. A l’époque, les émeutes des jeunes des quartiers pauvres et les ouvriers des grandes agglomérations, furent sauvagement réprimés[11]. Cette fois-ci, les bases sociales de la révolte se sont élargies, le hirak rassemble également les classes moyennes et une partie de la bourgeoisie. Sur ce point, on retrouve effectivement pas mal de traits communs avec les « printemps arabes » dont l’analyse a montré que l’avènement s’est fait également après des périodes d’amélioration.  Cette présence des classes moyennes donne au mouvement une dynamique très politique, très citoyenniste. Il ne s’agit pas d’une révolution, dans le sens où l’on entend se terme quand on est communiste, mais plutôt pour l’instant d’un gigantesque mouvement interclassiste du type démocrate radicale.

Mais si les éléments déclencheurs du hirak ne sont pas immédiatement liés à la situation économique, celle-ci  n’est jamais très loin. Le boom démographique de 2000 rencontre l’épuisement progressif de la rente pétrolière. La nouvelle génération se heurte à un taux de chômage structurel et à une paupérisation lente mais continue, qui touche également les classe moyennes. En effet depuis 2014, les cours du baril a recommencé à dégringoler (-65%  du Brent entre juillet 14 et février 2016).  L’État algérien n’est plus aussi à l’aise financièrement pour acheter la paix sociale. Les réserves de change s’amenuisent (De 200 milliards en 2014, elles chutent à 95 milliards de dollars en 2016) et en 2015, le chômage a connu un nouveau pic, qui réduit encore les perspectives d’avenir pour la jeunesse. Le « dégoutage » est revenu dans la langue quotidienne. « Les inégalités entre les régions se sont creusées avec des difficultés majeures par exemple dans des régions enclavées où les taux de chômage peuvent avoisiner les 60 %, 70 % ». Des centaines de milliers de jeunes sont assignés dans leur localité, dans les montagnes, les campagnes, ou les zones urbaines moins développées car ils ne peuvent aller travailler dans les villes où il peut y avoir de l’emploi, le coût du logement exorbitant, notamment à Alger, ne leur permettant pas d’y accéder »[12].

Dans ces conditions, comme le signale le journal le Monde « l’émigration repart à la hausse »[13], qu’il s’agisse de l’émigration légale ou illégale. On observe une fuite des cerveaux très importante, y compris chez les jeunes qui ont réussi leurs études et qui se font peu d’illusion sur la possibilité de trouver un emploi qualifié en France. « Émigrer pour étudier ou étudier pour émigrer » ? titrait quant à lui le quotidien algérien El Watan. Et même dans l’immigration clandestine, celle des harraga[14]  on observe désormais des familles et de plus en plus de jeunes filles.

Bref, pour l’instant on est encore dans un vaste mouvement très politique, interclassiste, contre la corruption et pour une réforme de l’État où chaque segment social aurait son mot à dire, de façon proportionnelle à sa place dans la société. Mais l’inflation continuent à s’accroitre doucement (4,3% en 2018, 5,6% en 2019 et 6,7% en 2020). Les classes moyennes et le prolétariat continuent à s’appauvrir. Si les images de danseuses continuent de fleurir et les jolies pancartes de réclamer la «liberté et la démocratie » d’ici trois quatre ans, se pourrait bien être pour le pain.

Leïla Ouitis

Première partie, publiée en anlgais par Roar, le 23 juin 2019.[1]

 

[1] « Algérie, économie politique d’une rupture annoncée », Alternative économique, le 04/03/2019.

[2] Théo Cosme  « Algérie, intoxication rentière et lutte de classe » extrait de Du Kochari au jasmin (à paraître)

[3] Charef, Octobre, Octobre – Algérie 1988, un chahut de gamins?, Laphomic (1990)

[4] Tlemcani, Etat, bazar et globalisation. L’aventure de l’infitah en Algérie, El ik ma, Alger, 1999).

[5] Théo Cosme, op.cit.

[6] Hadj-Moussa, « En Algérie, l’épineuse question des générations », Le Monde, 5 mars 2019,

[7] Liberté, Alger 27 décembre 2010, cité dans Le Monde diplomatique, février 2011.

[8] Théo Cosme, op.cit.

[9]  Safir, « Algérie 2019: à propos d’un nouveau contexte de crise », Médiapart, le 6 mars 2019, trouvé dans l’excellent dossier consacré à l’Algérie,  éditions Asymétrie : « La rente, L’État, la révolte ».

[10] Meddi, « C’est le casino qui gagne à la fin » Libération, le 26 mars 2019.

[11] Charef, op.cit.

[12] El Azzouzi,  «L’Algérie ne permet pas à sa jeunesse de se projeter dans l’avenir» , Mediapart, le 4 mars 2019.

Bozonnet et Chenaoui  « L’émigration algérienne repart à la hausse » Le Monde, 6 décembre 2017.

[13] El Azzouzi, op.cit.

[14] Du verbe harrag, brûler, consumer.  Les haraggas brulent leurs papiers pour échapper à la police comme ils « brulent » leurs vies.

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