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La grève de Ssangyong Motors en Corée du Sud : défaite et dure répression

La grève de Ssangyong Motor Company et l’occupation de l’usine de Pyeongtaek (Corée du Sud) s’est terminée le 5 août après 77 jours de lutte. C’est une défaite pour les 976 ouvriers qui ont pris le 22 mai cette petite usine automobile et l’ont tenue contre des assauts quasi militaires répétés : l’accord signé par le syndic de faillite Park Young-tae et le président de la section locale du syndicat Han Sang-kyun  représente en effet une défaite quasi-totale. C’est même pire que cela, après la capitulation, des douzaines de grévistes ont été arrêtés et interrogés par la police en vue de possibles poursuites pour activités criminelles ; ceci indépendamment  d’un procès monstre contre le syndicat Korean Metal Workers pour 45 millions de dollars d’indemnisation et probablement d’autres procès distincts contre des grévistes rendus responsables de déprédations occasionnées par la grève.[print_link]

Au-delà  d’une victoire antérieure et plus dramatique contre des protestations populaires il y a un an et demi (ne faites pas de prisonniers), le gouvernement coréen de Lee Myong Bak (droite dure) montre ainsi par de telles mesures, son intention de passer au rouleau compresseur toute résistance potentielle éventuelle à une gouvernance indéfectible en faveur du grand capital.

La grève de Ssangyong fait écho de diverses manières à la dynamique des luttes  montrée dans celle de Visteon au Royaume Uni et dans toutes les batailles autour des restructurations de l’industrie automobile de par le monde. Impliquant la prise immédiate de l’usine, son occupation et, dans sa défense, de violents affrontements avec la police, les sbires patronaux et les jaunes , cette grève est la première lutte de cette dimension en Corée du Sud depuis des années. Sa défaite – qui suit une longue série de défaites dans les années écoulées – n’est guère un bon présage pour des résistances futures.

Ssangyong Motor Company a été reprise il y a trois ans par la firme chinoise Shanghai Automotive Industry Corporation qui détient 51% du capital. A cette époque, l’usine de Pyeongtaek (située environ à 45 minutes de Séoul)  employait 8 700 travailleurs ; au début de la grève, ils étaient seulement 7 000. En février dernier, la firme coréenne  s’est mise en faillite,  proposant une restructuration et offrant l’usine de Pyeongtaek en garantie pour de futurs emprunts lui permettant de sortir de la faillite. Le tribunal approuva ce plan impliquant des licenciements pour que la firme redevienne profitable.

La stratégie du management semble avoir été  sur le long terme de réduire progressivement les effectifs et de transférer les technologies en Chine. Depuis la prise de contrôle par la firme chinoise, celle-ci n’a procédé à aucun nouvel  investissement chez Ssangyong Motors et n’a lancé aucun nouveau modèle ( les procureurs coréens ont questionné la légalité des transferts de technologie en Chine, celles-ci ayant été » développées avec des subsides gouvernementaux mais jusqu’à présent, aucune action n’a été engagée à ce sujet). En décembre 2008, il y eut une brève action de protestation contre ce transfert de technologies.

Les travailleurs de l’usine répondirent à la mise en faillite de l’usine par des grèves d’avertissements contre les licenciements prévus. Ces grèves limitées se transformèrent, lorsque le plan de licenciement fut dévoilé, le 22 mai en une grève pleine et entière, avec prise de l’usine et occupation par les 1 700 travailleurs.  Au programme, trois principales  revendications : pas de licenciements, pas de travail temporaire et pas de sous-traitance. La firme cherchait à contraindre 1 700 ouvriers à prendre une retraite anticipée et licenciait 300 temporaires.

Les travailleurs de Ssangyong sont organisés par le syndicat Korean Metal Workers Union (KMWU) et ils ont travaillé en moyenne 15 à 20 années dans l’usine. Un travailleur permanent  gagne approximativement un salaire annuel de base de 30 000 000 won ( environ 25 000$)  un temporaire ne gagne que 15 000 000 won pour le même travail ( en Corée , le salaire de base est seulement une fraction du salaire qui comprend des primes ( pour les permanents- et un chiffre significatif d’heures supplémentaires  à taux majoré ; souvent 10 heures par semaine qui sont acceptées et souvent souhaitées par la plupart des travailleurs comme un supplément de salaire nécessaire)

A la mi-juin environ 1 000 travailleurs poursuivaient l’occupation avec femmes et enfants apportant la nourriture. Environ 5 000 travailleurs restaient à la maison et environ 1 000 cadres et jaunes travaillaient à faire uniquement de l’entretien car aucune voiture ne sortait des chaînes depuis les débuts de l’occupation.

Dans les premières semaines de l’occupation, la police n’était guère présente à Pyeongtaek. C’était en partie à cause de la crise politique qui avait suivi le récent suicide de l’ex président Noh Mu Hyeon et des manifestations qui s’ensuivirent exprimant la colère croissante contre le gouvernement de droite de Lee Myong Bak. Ce gouvernement, élu en Décembre 2007 sur un programme de  fort développement économique et déjà quelque peu discrédité par des mesures spectaculaires répétées en faveur des riches et par la crise mondiale fut tout d’abord quelque peu désarçonné  par l’importance de l’attaque  des manifestations mobilisant jusqu’à un million de participants. Après  que l’intervention de la police des émeutes lors des funérailles de Noh eut provoqué une nouvelle flambée de colère et fait descendre encore plus de manifestants dans les rues, le gouvernement tout d’abord ne voulut pas risquer un nouveau revers en lançant immédiatement l’assaut contre l’usine de Pyeongtaek.

Le 16 juin, une importante  manifestation   anti-grève rassembla plus de 1 500 protestataires devant les portes de l’usine. Y participaient 1 000 cadres, les jaunes, 200 hommes de mains et 300 travailleurs qui ne figuraient pas sur les listes de licenciement et ne soutenaient pas la grève. 400 de la police des émeutes étaient stationnées non loin de là, ne bougeant pas et finalement, la manifestation des jaunes  fut déclarée illégale, apparemment par crainte que les grévistes et leurs supporters les attaquent.

Lors de cette manifestation de jaunes environ 7 à 800 travailleurs des usines voisines, comme Kia Motor Company vinrent pour défendre l’usine en partie répondant à l’appel du KMWU

Les travailleurs occupant l’usine firent des plans pour une défense armée contre les tentatives que pourrait faire la police pour reconquérir l’usine, stockant des barres de fer et des cocktails Molotov . Comme position de repli éventuel, ils se concentrèrent sur le département de peinture où ils pensaient se trouvaient des matériaux inflammables qui dissuaderait la police d’utiliser des bombes lacrymogènes  susceptibles se provoquer une explosion (c’était une bonne idée comme on le verra plus tard mais finalement elle s’avéra inutile)

J’ai parlé avec un activiste participant à l’occupation qui était très critique quant au rôle du syndicat. Selon lui, le KMWU garda le contrôle de la grève. Pourtant, au contraire du rôle que les syndicats avaient joué dans la lutte de Visteon en Grande Bretagne ou dans  le démantèlement de l’industrie automobile aux Etats-Unis, le KMWU soutint l’action illégale et couvrant l’occupation de l’usine et en  organisant sa défense armée. Mais d’autre part, dans les négociations avec la compagnie, il centra les revendications sur « pas de licenciements » et mit la pédale douce sur la sécurité de l’emploi pour tous et contre la sous-traitance.

Le noyau dur de l’occupation de l’usine reposait sur 50 à 60 groupes de base de 10 travailleurs qui chacun avaient élu un délégué pour coordonner les actions. Selon le même activiste, ces délégués étaient les travailleurs les plus combatifs et les plus conscients.

Une fois de plus, la grève a bénéficié à l’origine d’un climat politique favorable qui mettait le gouvernement coréen sur la défensive mais il se redresse maintenant avec ma crise profonde de l’industrie automobile et la crise économique mondiale. L’usine voisine de Kia Motor Company était elle- même en pleines négociations critiques  pour des mesures  permettant de faire face à la crise et GM-Daewoo est  menacée par la réorganisation mondiale de GM . La stratégie de la firme, comme dans le cas de Visteon, a été au mieux une guerre d’usure (déjà amorce dès 2006) ou même une fermeture immédiate de l’usine.

Fin juin, le gouvernement et la compagnie abandonnèrent leur position attentiste et commencèrent à passer à l’offensive. Le 22 juin des poursuites judiciaires étaient déjà engagées contre 190 grévistes. Quelques jours plus tard un des travailleurs licencié et lourdement endetté se suicidait. Le climat social et politique continuait à l’alourdir avec des enseignants et des moines attaquant le glissement accéléré du gouvernement vers la droite de plus en plus conservatrice et les forces de l’ordre, sous la férule du parti Hanaradang (ultra nationaliste) brandissant des attaques du genre « sympathisants de la Corée du Nord ». Des manifestations en soutien à la grève se tenaient  périodiquement à Séoul et à Pyeongtaek mais elles  rassemblaient rarement plus de quelques milliers de participants.

Les 26 et 27 juin  gouvernement et employeur reprirent des attaques plus sérieuses : des  hommes de main, des jaunes recrutés parmi les non licenciés et la police des émeutes tentèrent d’entrer dans l’usine. Après de violents combats au cours desquels bien des ouvriers furent blessés, ils parvinrent à conquérir le principal bâtiment de l’usine. Les grévistes occupant l’usine se retranchèrent dans le secteur « peinture » ce qui faisait partie de la stratégie que nous avons évoqué ( en janvier précédent, 5 personnes étaient mortes à Séoul dans un incendie allumé lors d’un affrontement avec la police, ce qui avait déclenché des semaines de manifestations)

Le jour suivant, la compagnie déclara qu’il y avait eu assez de violence (ce qui était une reconnaissance de la résistance pugnace des travailleurs) ; police et mercenaires furent évacués et la firme  demanda au gouvernement de s’impliquer directement dans des négociations.

Apres l’attaque des 26 et 27 juin dont le but était d’isoler la lutte de Ssangyong et de briser la grève, des actions solidaires tentèrent d’élargir le soutien aux grévistes hors de l’usine. Ces tentatives comportaient des campagnes de rue, principalement d’organisations familiales dans le centre de Séoul et dans la zone de Pyeongtaek ;  Le KMWU organisa une grève  générale de 4 heures au cours de laquelle les métallos des usines voisines se rassemblèrent devant les portes de l’usine.

Le 1er juillet, l’eau fut coupée dans l’usine ce qui signifiait que les occupants, pour faire face à l’été coréen chaud et humide, devaient récupérer l’eau de pluie et improviser des WC de fortune dans des tonneaux. Alors que les négociations échouaient, toutes les issues de l’usine furent bloquées

Les 4 et 11 juillet, le KCTU (Confédération Coréenne des syndicats) organisa des manifestations nationales en solidarité avec la grève de Ssangyong. Ces actions furent pourtant peu suivies et la direction du KMWU hésita à lancer une grève générale en réponse aux attaques sur l’usine. Les activistes pensent que les dirigeants du KMTU  et du KCTU étaient plus préoccupés par les prochaines élections (927 activistes tinrent une journée de grève de la faim dans le centre de Séoul le 11 juillet) (ma propre expérience m’a enseigné qu’au cours des quatre dernières années de telles actions purement rituelles ont rarement influencé l’issue des luttes, sauf à démontrer leur faiblesse et leur isolement)

Finalement, le 16 juillet, 3 000 membres du KMWU se rassemblent devant l’Hôtel de ville de Pyeongtaek en solidarité avec les grévistes de Ssangyong ; Quand ils tentent de se rendre vers l’usine, ils sont bloqués par la police et 82 ouvriers sont arrêtés. Lors de cette tentative avortée d’atteindre les portes de l’usine en apportant de la nourriture et de l’eau, les sbires de la compagnie s’en prenaient particulièrement aux  bouteilles d’eau.

Les dés furent vraiment jetés le lundi 20 juillet. Un ouvrier de l’usine Kia Motor Company, proche de l’usine en grève et qui vint avec des centaines d’autres pour défendre l’usine attaquée par plus de 3 000 flics, mercenaires et jaunes, décrit ainsi ce qui apparaît comme une v