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La Chine surestime-t-elle dangereusement sa puissance ?

De part et d’autre du Pacifique, accusations réciproques et déclarations incendiaires se succèdent à un rythme soutenu à l’approche du réexamen du taux de change chinois par le Trésor US, qui pourrait se traduire par de fortes mesures de rétorsion sur les exportations chinoises – Krugman préconise de les taxer à 25%. L’enjeu ultime, dans cette guerre des nerfs qui est encore montée d’un cran avec les dernières déclarations du Premier ministre Wen Jiabao, c’est la montagne de dollars qu’ont accumulés les nouveaux Yukong depuis l’ère Deng Xiaoping. La Chine choisirait-elle de riposter en mettant en vente ses réserves, provoquant ainsi un effondrement du dollar et des obligations US ? Washington pourrait en dernier recours décider d’un blocage des mouvements de capitaux, comme Roosevelt l’avait fait dans les années 1930, note le chroniqueur économique du Telegraph, qui souligne par ailleurs que les mesures protectionnistes sont bien plus dommageables pour les exportateurs que pour les pays déficitaires.
[print_link]— Au-delà des gesticulations, on peut retenir plusieurs niveaux de lecture dans ces tensions. Nous assistons d’une part à une réaction épidermique d’une Amérique profondément déstabilisée par l’effondrement de son modèle. A ce titre, les reproches faits à la Chine, dont on feint de découvrir aujourd’hui à Washington qu’elle pourrait bien être aussi endettée que les USA, sont à rapprocher de la campagne anti européenne à laquelle on vient d’assister lors de l’épisode Grec. Il y a là une réaction très humaine, consistant à rechercher chez autrui l’image de ses propres défauts, afin de se rassurer dans l’épreuve. Il n’en reste pas moins que les accusations réciproques échangées sont aussi motivées par une réalité économique : celle de la mondialisation débridée des échanges que prônaient résolument les USA, croyant à tort pouvoir en être les principaux bénéficiaires, ne serait-ce qu’en raison du statut prédominant de leur devise. En ouvrant la boite de Pandore de la mise en concurrence du travail au niveau mondial, les apprentis sorciers du libéralisme ont mis en branle un processus qui, selon les termes même de leur modèle, ne pouvait s’équilibrer que lorsque les différences de niveaux de prix – donc de niveau de vie – se seraient comblées entre émergents et développés. Ce qui, avec les règles du jeu actuelles, présuppose que la rémunération du travail baisse en occident, et que le monde émergent rattrape son retard de consommation. D’ici là (c’est-à-dire avant que nous ayons éreinté la terre ou succombé à la crise énergétique, c’est selon) les différences de potentiel ne pouvaient se traduire que par des différences de flux, des déséquilibres dans les échanges, c’est-à-dire des déficits et des excédents, produisant aux deux bouts de la chaine une création monétaire ininterrompue, puisque les devises reçues en raison des excédents sont à la fois converties en monnaie locale et recyclées sous forme de crédit aux pays déficitaires. C’est cette mécanique infernale d’accumulation de papier – qui a atteint un niveau sans précédent depuis les années 2000 – qui a permis de soutenir la consommation américaine, et au-delà, mondiale, jusqu’à l’implosion actuelle. On peut certes être tenté de reprocher à la Chine (ou à l’Allemagne, comme vient de le faire Lagarde) de déprimer les demandes intérieures en tant de crise. Mais cela ne résout pas la question de fond. Nous devons inventer un autre modèle de développement nord-sud, collectivement, avec des émergents qui réclament avec raison un droit de cité au même titre que les anciens dominants. Faute de quoi, nous ne sommes pas à l’abri de dérapages belliqueux. Contre Info.

par Ambrose Evans-Pritchard, Telegraph, 14 mars 2010

La Chine a succombé à l’hubris. Elle a confondu la diplomatie soft de Barack Obama avec de la faiblesse, la crise du crédit américaine avec un déclin, et sa bulle mercantiliste avec une montée en puissance. Il y a là comme un écho des querelles anglo-allemandes avant la Première Guerre mondiale, lorsque Berlin avait terriblement mal évalué l’équilibre stratégique des puissances et sur-joué ses atouts.

Dans moins d’un mois, le Trésor américain doit statuer sur le fait que la Chine « manipule » sa devise, ce qui, en vertu de la loi américaine, entrainerait des sanctions. Précédemment, Washington avait fait l’impasse, mais nous sommes désormais dans un monde différent, lorsque le taux de chômage U6 atteint 16.8%. [1]

« Il leur sera vraiment difficile d’éluder à nouveau le fait évident que la Chine manipule [sa devise]. Sans une menace crédible, nous n’arriverons à rien », juge l’économiste Paul Krugman, lauréat du prix Nobel.

Le Premier ministre chinois Wen Jiabao reste intraitable.

« Je ne pense pas que le yuan soit sous-évalué. Nous nous opposons à ce que les nations se pointent du doigt les unes les autres, ou même forcent un pays à apprécier sa monnaie », a-t-il déclaré hier. Une fois encore, il a exigé que les Etats-Unis prennent des « mesures concrètes pour rassurer les investisseurs » sur la stabilité des actifs américains.

« Certains disent que la Chine est devenue plus arrogante et dure. Certains mettent en avant la théorie d’un soi-disant triomphalisme chinois. Ma conscience reste sereine, malgré les calomnies de l’extérieur », a-t-il affirmé.

Quelques jours auparavant, le Conseil d’Etat avait accusé l’Amérique de turpitudes en série : « aux Etats-Unis, les droits civiques et politiques des citoyens sont sévèrement restreints et violés par le gouvernement. Les droits des travailleurs sont gravement enfreints, ».

« Les Etats-Unis, par leur forte puissance militaire, ont exercé une hégémonie sur le monde, foulant aux pieds la souveraineté des autres pays et violant leurs droits de l’homme, »

« À une époque où dans le monde les droits de l’homme souffrent d’une grave catastrophe provoquée par la crise financière mondiale induite par la crise américaine des subprimes, le gouvernement américain se réjouit d’accuser d’autres pays. » Et ainsi de suite.

Le Politiburo fume-t-il de l’herbe ?

Je laisserai à d’autres le soin de discuter le bien fondé de cette déclaration, qui est une réponse anticipée au rapport du Trésor américain sur la Chine. De toute évidence, Pékin est dans le déni concernant son rôle dans les déséquilibres mondiaux qui sont sous-jacents à la crise du crédit, notamment en ayant dégagé des excédents commerciaux structurels, et en ayant entraîné une baisse des taux longs par ses achats d’obligations en dollars et en euros. L’Occident est sans doute responsable de ce gâchis, mais la lecture chinoise des événements est biaisée à un point qui frise le délire.

Ce qui retient l’attention, c’est la volonté de Pékin de faire monter les enchères. La Chine a promis de sanctionner toute entreprise américaine qui prendrait part à un contrat de vente d’armes à Taiwan d’un montant de 6,4 milliards de dollars. C’est une menace de bannir Boeing de la Chine, et un nouveau niveau d’escalade dans le conflit sur Taïwan.

À Copenhague, Wen Jiabao a envoyé un sous-fifre négocier avec M. Obama. Ce choix était destiné à humilier – et a été pris comme tel. Le président américain a mis le holà, déclarant qu’il ne voulait plus jouer ainsi plus longtemps. Cela résume les sentiments de la Maison Blanche envers la Chine aujourd’hui.

Nous nous sommes auto-persuadés que la Chine était déjà une hyper-puissance. Elle pourrait le devenir, mais elle ne l’est pas encore. La Chine est entourée par des États – Japon, Corée, Vietnam, Inde – qui, lorsque la situation se tend, sont des alliés américains. Elle fait face à une Russie au caractère ombrageux, sur 4000 km de frontière où des migrants chinois lorgnent vers l’espace vital situé au delà du fleuve Amour. L’Asie émergente, le Brésil, l’Egypte et l’Europe sont tous irrités par les exportations à prix cassé grâce au yuan.

Michael Pettis, de l’Université de Pékin, affirme que les réserves chinoises en devise de 2 400 milliards de dollars – peut-être 3 000 – sont un signe de faiblesse, et non de force. Deux fois seulement dans l’histoire récente, un pays amassé un tel pécule, égal à 5-6% du PIB mondial : les États-Unis dans les années 1920, et le Japon dans les années 1980. A chaque fois, cela a précédé une dépression.

Ces réserves ne peuvent pas être utilisées dans le pays pour soutenir l’économie chinoise. Elles sont un poids mort, d’un niveau supérieur à ce qui serait nécessaire pour crédibiliser une politique macro-économique. En fait, elles sont la preuve ultime du dossier de l’accusation quant aux dysfonctionnements de la stratégie chinoise, consistant à acquérir 30 ou 40 milliards de dollars d’obligations étrangères par mois pour maintenir à la baisse le cours du yuan, en refusant de laisser son économie s’adapter aux réalités des échanges commerciaux. Cela se traduit par un sur-investissement dans une industrie qui inonde le monde avec des marchandises dont les marges de profits sont ultra-minces. La capacité chinoise de production d’acier est aujourd’hui supérieure à celle de l’Europe.

Cette situation est en tout cas en train de rattraper la Chine. Le professeur Victor Shuh, de l’ Université Northerwestern, avertit que les 8000 structures de financement utilisées par les gouvernements locaux en Chine pour s’affranchir des limitation de crédit ont accumulé des dettes et des engagements à hauteur de 3 500 milliards de dollars, essentiellement consacrés aux infrastructures. Il estime que les banques pourraient avoir besoin d’un renflouement frôlant les 500 milliards de dollars.

En tant que créancier de l’Amérique – propriétaire de quelques 1 400 milliards de dollars en bons du Trésor américain, en obligations des agences GSE [2], et en instruments financiers américains – la Chine pourrait exercer une influence. Mais cela ne semble pas le cas. Si le Politburo continue de s’illusionner sur sa puissance, Washington peut débrancher instantanément l’économie d’exportation chinoise en fermant ses marchés. Qui tient qui en otage ?

Toute tentative d’exercer des représailles en déclenchant une crise obligataire américaine frapperait en retour la Chine, et pourrait être arrêtée – in extremis – par des contrôles de capitaux. Roosevelt avait changé les règles en 1933. De telles choses peuvent se produire à nouveau. Les relations sino-américaines sont sans aucun doute symbiotiques, mais un affrontement n’entrainerait pas une « destruction mutuelle assurée », comme on le prétend souvent. Washington sortirait vainqueur.

Contrairement au mythe en la matière, ce n’est pas le protectionnisme, avec la loi Smoot-Hawley instaurant des barrières douanières, qui a causé la dépression. Le commerce international s’est contracté plus lentement dans les années 1930 que durant cette crise. La leçon de la loi Smoot-Hawley, c’est que les taxes sur les importations ont des effets asymétriques. Ils ravagent les pays excédentaires, comme c’était le cas alors de l’Amérique. La Grande-Bretagne, déficitaire à l’époque, s’en est bien sortie en mettant en oeuvre une « préférence à l’empire ».

Barack Obama n’a jamais vanté les mérites du libre-échange. Et cette orthodoxie est, à tout le moins, menacée en Occident. Larry Summers, son haut conseiller économique, a laissé échapper à Davos que les arguments en faveur du libre-échange ne tiennent plus devant des puissances « mercantilistes ». Adam Smith affirmait la même chose, quoiqu’en disent les ultras du libre-échange qui tentent de se l’approprier pour leur cause.

La transformation de la Chine a été remarquable, depuis que Deng Xiaoping a ouvert les portes au capitalisme. Mais, comme l’écrit l’ancien diplomate George Walden dans « China : a wolf in the world ? » on ne peut se sentir très à l’aise face à un régime qui endosse encore le nihilisme meurtrier de Mao. Il nous rappelle aussi que la Chine n’a jamais pardonné les humiliations infligées par l’Occident, lorsque les deux civilisations sont entrées en collision au 19ème siècle, et qu’elle a l’intention de se venger.

A manipuler donc avec précaution.
Publication originale Telegraph, traduction Contre Info

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