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« Il Lato Cattivo » n°2 : l’Editorial

Editorial du deuxième numéro de la revue papier « Il Lato Cattivo » paru en juin 2016

http://illatocattivo.blogspot.it/p/il-lato-cattivo-n.html

Traduction de R.F.il lato cattivo couverture

« Editorial

À quatre ans de notre première sortie papier, nous parvenons enfin à publier un deuxième numéro de «Il Lato Cattivo». Relativement au chaudron de suggestions qu’était le premier numéro, certaines «pistes» ont été suivies tandis que d’autres ont été abandonnées ou laissées en suspens: nous laissons au lecteur la tâche de les distinguer. Mais un si long silence mérite du moins quelques explications. Compte tenu de l’intense activité de publication et diffusion à laquelle nous nous sommes livrés – surtout sur internet, de nos propres textes comme de textes d’autrui, à propos des questions les plus diverses – et de quelques rencontres publiques qui ont été organisées, ce silence fut loin d’être absolu ou inactif. Cependant, il est vrai que le projet initial comportait une cadence semestrielle ou du moins annuelle pour la revue – et il en fut rien. La routine et les difficultés quotidiennes n’expliquent pas tout.

Disons en premier lieu que la période immédiatement consécutive à la crise de 2008 avait suscité, chez nous comme chez tant d’autres, des attentes qui se sont révélées être en grande partie le produit d’un quiproquo. Si les émeutes des banlieues françaises de 2005, le crash de 2008 et le mouvement grec la même année (pour ne s’en tenir qu’aux événements les plus frappants) pouvaient faire penser non seulement à un approfondissement soudain de l’antagonisme entre prolétariat et classe capitaliste, mais surtout à une simplification de cet antagonisme – on peut se représenter la chose à la façon des nœuds qui rencontrent la brosse à cheveux –, la suite des événements ne s’est pas déroulée ainsi. Au moment de la sortie du premier numéro, l’«ennui» était déjà visible, mais pas encore aussi explicite ; aujourd’hui il a pris de proportions éléphantesques et il serait absurde de faire comme si de rien n’était. La série entamée en 2009 avec la vague verte iranienne a été effectivement très dense: Occupy, Indignados, Québec, Printemps Arabes, Turquie, Brésil, Bosnie, jusqu’à la plus récente Umbrellas’ Revolution de Hong Kong; et de manière collatérale: EuroMaidan et l’éclatement de la guerre en Ukraine, les quatre millions de français descendus dans les rues pour la manifestation Je suis Charlie, la victoire électorale de Syriza en Grèce, l’ascension de Podemos en Espagne; la «crise des réfugiés», la très récente apparition du mouvement Nuit Debout en France. En annexe: la confrontation entre l’État Islamique et la soi-disant «révolution en marche» au Rojava, avec l’intervention de la coalition internationale. Une série extrêmement hétérogène, qui a mis au centre de la scène un seul acteur inattendu : la classe moyenne. Attention: ceci ne veut pas dire que le prolétariat vit sur une autre planète, au contraire. Le luttes du prolétariat existent (un peu) et ont bien eu lieu – aux marges, aux débuts ou dans les interstices, étrangères ou reléguées dans les arrières-lignes de formes politiques colossales: dans les usines de Port-Said et les mines du Donbass, dans les banlieues de Londres et Stockholm, dans les favelas brésiliennes, dans les chantiers navals de Hong Kong, etc. Avec un autre paradoxe : d’un coté cet enchaînement d’événements de rare intensité, de l’autre un capitalisme mondial en phase de stabilisation depuis 2010.

Face à cette réalité, il serait facile de tourner le regard ailleurs et de se dire: beaucoup de bruit pour rien. D’assumer, en somme, la posture aristocratique des désabusés à qui on ne la fait pas, et qui attendent des jours meilleurs – en se disant qu’au fond il n’y a rien qui mérite vraiment de nous interpeller dans ce qui se passe autour de nous, rien qui ne nous appelle à une compréhension. Ce serait justement très facile.

De l’autre coté, on retrouve les chanteurs rebelles des choses telles qu’elles sont. Un exemple parmi d’autres: lors des manifestations de l’automne 2014 à Hong Kong, David Graeber – nouvelle vedette de la contestation hipster et démo-libertaire – s’est déchaîné en triomphalismes : «À chaque fois qu’on déclare la fin du mouvement Occupy, on le voit ressurgir ailleurs : au Nigeria, en Turquie, au Brésil, en Bosnie […] L’année 2011 a bel et bien transformé la notion même de révolution démocratique.[…] Quand les historiens se pencheront sur cette année-là, ils la compareront sans doute à 1848: les insurrections quasi simultanées survenues à l’époque dans le monde entier n’ont pas abouti à une prise de pouvoir, mais elles ont néanmoins tout chamboulé.» (Le Mouvement Occupy se mondialise, in «Le Monde», 13 octobre 2014).

Le même Graeber n’a pas laissé échapper l’occasion de plaider la cause de la «révolution en marche» au Rojava: «En 1937, mon père s’est porté volontaire pour combattre dans les Brigades internationales pour défendre la République espagnole. […] Les révolutionnaires espagnols espéraient créer une société libre qui serait un exemple pour tout le monde. Au lieu de cela, les puissances mondiales ont décrété une politique de « non-intervention » […] même après que Hitler et Mussolini, prétendument d’accords sur une non-intervention, aient commencé à engager des troupes et à fournir des armes pour renforcer le camp fasciste. Le résultat a été des années de guerre civile qui ont pris fin avec l’écrasement de la révolution et quelques-uns des plus sanglants massacres d’un siècle sanglant. Je n’ai jamais imaginé que la même chose pouvait se reproduire dans ma propre vie. […] La région autonome du Rojava, telle qu’elle existe aujourd’hui, est l’un des rares points lumineux — même très lumineux — issus de la tragédie de la révolution syrienne. […]  S’il existe un parallèle à faire aujourd’hui avec les prétendus dévots et meurtriers phalangistes de Franco, ce ne pourrait être qu’avec l’État islamique. S’il y a un parallèle à faire avec les Mujeres Libres d’Espagne, ce ne pourrait être qu’avec les femmes courageuses qui défendent les barricades à Kobané. Est-ce que le monde et — cette fois-ci plus scandaleusement encore — la gauche internationale vont vraiment être complices en laissant l’histoire se répéter?» (Why is the world ignoring revolutionary kurds in Syria?, in «The Guardian», 8 octobre 2014). Pour une fois, nous nous retirons de la polémique. Graeber n’est pas un «récupérateur», et a l’air de croire aux foutaises qu’il écrit; tout simplement, il parle au nom des classes moyennes dont il une expression. Que le mode de production capitaliste puisse être quelque chose de plus qu’une politique ou, dans le meilleur des cas, un rapport de distribution, cela ne l’effleure nullement. Chaque limite du mouvement Occupy et de tout ce qui, des Alpes aux Andes, peut vaguement lui ressembler représente à ses yeux une nouveauté et un signe de force. Et Graeber n’est que la partie émergée de l’iceberg composé de toute une bande – dont font aussi partie des camarades plus proches et généralement moins naïfs – manifestement peu stimulée par l’hypothèse que le bouleversement révolutionnaire des rapport sociaux actuels, puisse et doive être autre chose que la simple et miraculeuse ubiquité d’Occupy – ou d’autres «mouvements sociaux» – dans le temps et dans l’espace.

Pour nous, il s’agissait d’échapper simultanément à ces deux postures : on ne peut pas sauver une construction théorique au prix de la réalité, ni se vouer à un simple éloge du présent, au prix du cadre théorique. Nous nous sommes tournés une énième fois vers la source – ce qui voulait dire: vers Marx – afin de parvenir à une compréhension de la période actuelle la plus dialectique possible, qui contienne donc dans la compréhension positive des choses, également sa fin inéluctable, sa destruction nécessaire. Ce qui apparaissait dans le premier numéro de «Il Lato Cattivo» comme l’«ère des émeutes» (formule proposée par le groupe/revue Blaumachen,  disparu depuis) se précise comme une phase d’émeutes politiques caractérisées par le transclassisme, et par l’hégémonie de la classe qui l’exprime de la manière plus adéquate : la classe moyenne. Là aussi, il aurait été facile de s’accommoder du caractère transitoire de ces données, et de se dire que tout cela allait simplement changer. Encore faut-il être à même de dire pourquoi. Autrement dit: (faire) entrevoir ce à quoi pourrait ressembler le dépassement de la phase actuelle, sa fin inéluctable, sa destruction nécessaire ; montrer, en outre, en quoi la révolution communiste n’est pas une immense manif de rue ou un «mouvement social» étendu à l’échelle mondiale. Dans un texte de jeunesse, Marx écrit: «L’émeute industrielle si partielle soit-elle, renferme en elle une âme universelle. L’émeute politique si universelle soit-elle, dissimule sous sa forme colossale un esprit étroit» (Gloses marginales à l’article: “Le Roi de Prusse et la reforme sociale”). Pour reprendre et réactualiser la formule, il fallait la transposer dans la configuration présente du «hiéroglyphe social»[1]: isoler les fondements respectifs de la «révolte politique» et de la «révolte industrielle» et tracer la ligne qui les sépare ; saisir le processus par lequel la première absorbe la seconde (aujourd’hui) ; se représenter le processus inverse – bouleversement de la praxis[2]! – par lequel la seconde pourrait (demain?) dissoudre la première. Quel est, aujourd’hui, cet «esprit étroit» de la «révolte politique»? Qu’en est-il de la «révolte politique» et de son «âme universelle»? Le texte qui suit – et qui est aussi le seul à constituer ce numéro – essaie, entre autre, de fournir des réponses à de telles interrogations.

Il faut enfin souligner que, bien que l’écriture de ces pages nous ait coûté du temps et des efforts, rien ou presque rien de ce qu’on y trouvera n’est le fruit «original» de nos pauvres têtes trouées: c’est surtout le condensé d’innombrables bavardages avec des camarades proches ou lointains au cours des quatre dernières années.

 

[1]    L’usage que nous faisons ici de cette opposition s’éloigne donc considérablement de son sens originel et de la problématique philosophique dans laquelle l’article de Marx se situait.

[2]    [ «Rovesciamento della prassi» («bouleversement de la praxis») est la traduction italienne – erronée en fait, mais devenue classique – de la «umwälzende Praxis» qui conclut la troisième des Thèses sur Feuerbach. La traduction française la plus connue («pratique révolutionnaire»; Éd. Sociales 1976) n’est pas plus satisfaisante. Umwälzen: «ravager, retourner, ébranler, désorganiser». NdT ] »

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