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Inde: Le mécontentement gagne les campagnes

Le mouvement anticorruption d’Anna Hazare a été décrié comme un phénomène urbain réservé aux classes moyennes. Mais dans le nord du pays, les villageois sont nombreux à suivre et à rejoindre la mobilisation.
Lorsque les habitants du village de Ghangauli, dans l’Etat d’Uttar Pradesh, reçoivent de l’électricité pendant 12 heures, ils estiment que c’est un jour de chance. Depuis toujours, les coupures de courant font partie du quotidien. Lorsque, le soir du 15 août, Anna Hazare a demandé à ses sympathisants d’éteindre la lumière en signe de protestation [contre la corruption], personne ne s’est donc étonné de voir qu’il n’y avait pas d’électricité au village. Loin de se laisser abattre, les villageois ont décidé d’éteindre les mèches de leurs lanternes à la place. Et le 18 août au matin, alors que le leader anticorruption partait continuer sa grève de la faim sur l’esplanade de Ramlila Maidan à New Delhi [il avait été mis en garde-à-vue le 16 août pour avoir annoncé qu’il allait débuter un jeûne anticorruption], plus d’une centaine d’habitants de Ghangauli se sont entassés dans deux véhicules et ont pris la direction de la capitale pour tenir compagnie à leur nouveau leader.

Ceux qui regardent d’un œil sceptique le mouvement d’Anna Hazare l’ont dénigré et l’ont qualifié de phénomène urbain se limitant au soutien d’une classe moyenne mécontente. Pourtant, son combat a également trouvé un écho dans les villages, notamment dans ceux qui se trouvent sur le trajet de la future Taj Expressway (une autoroute qui reliera Delhi et Agra dans l’Etat d’Uttar Pradesh), comme à Ghangauli, où les terres ont été rachetées de force par l’Etat à des prix inférieurs à ceux du marché et revendues aux promoteurs du projet à un prix plusieurs fois supérieur. “Nous nous battons contre la corruption qui touche le rachat de nos terres, et le combat d’Hazare est donc le même que le nôtre”, explique un habitant du village de Bhatta, touché lui aussi par les rachats de terre.

Loin d’être coupés de l’actualité nationale, les villageois suivent les événements actuels sur les chaînes et les journaux en hindi. Beaucoup ont également des parents ou amis qui sont partis chercher du travail dans les villes et font passer l’information. Pour la  majorité des habitants des campagnes, la corruption est une réalité quotidienne. Elle existe partout, que ce soit pour enregistrer des actes de propriété ou acheter des semences, au point que l’on utilise en hindi un terme spécifique pour les pots-de-vin : “suvidha shulk”, un euphémisme que l’on peut traduire par “frais de complaisance”.  Un exemple parmi tant d’autres : pour un sac d’engras de 50 kilos, qui vaut 606 roupies [9 euros], Nagender Singh, de Ghangauli, doit en réalité s’acquitter de 900 roupies [14 euros].

Le charme d’Hazare n’a pas seulement opéré dans les régions hindiphones du nord de l’Inde mais également plus au sud. A Mogalgidda, en Andhra Pradesh, des étudiants ont organisé un rassemblement en soutien à Hazare. Ils ont notamment dénoncé les pots-de-vin qui sont payés aux directeurs d’établissement par les cantinières afin de pouvoir récupérer leurs salaires. “Le gouvernement ne se rend pas compte qu’on ne sert plus de déjeuners dans plusieurs écoles à cause de cela !”, a crié l’un des étudiants. Dans le village de Bhadwai, au centre du pays, là où a été tourné le film Peepli Live [un film sorti en août 2010, voir CI n° 1037, du 16/09/2010], les vagues faites par la campagne d’Anna Hazare ne sont pas passées inaperçues. “L’argent que le gouvernement alloue aux pauvres n’arrive jamais jusqu’ici”, raconte l’un de ses habitants, Gaya Prasad. “Et lorsqu’il en arrive un peu, il va aux gens qui ont les ressources pour soudoyer les fonctionnaires, pas aux pauvres.” Une troupe du village a même composé une chanson en soutien au leader. Chaque soir, ses membres se réunissent pour la chanter avec les villageois. Et certains sont allés jusqu’à New Delhi rencontrer l’activiste.

Dans le Maharashtra [ouest de l’Inde], à Ralegan Siddhi, le village d’où vient Anna Hazare, les habitants ont naturellement entamé un jeûne pour soutenir leur héro. Non loin de là, les universités de Jalgaon et Sangamner ont fermé : les étudiants ont organisé des rassemblements et des conférences sur le “deuxième mouvement pour l’indépendance” et sur Anna Hazare, “le symbole vivant de la force de la non-violence”.
Par Reuters

courrierinternational

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