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Suite du débat autour de « Réflexions sur la communisation »

Pour André, mes commentaires sur tes « Réflexions sur la communisation »

Ayant rompu depuis plusieurs années avec le fonctionnement théorique de TC et ne participant pas, en conséquence, à la rédaction de la revue Sic, ce n’est pas à la critique des textes de la revue que je vais m’intéresser dans ces commentaires. D’autant qu’Alain a très bien montré, à mon avis, ce que tu n’avais pas su ou voulu comprendre et à quel point tu étais passé à côté de ce que tu entendais critiquer. En cela, je suis en plein accord avec lui (sans partager pour autant son mépris pour l’approche de Guillon, même si je pense que lui aussi passe à côté de ce qu’il ne saisit pas) et j’aurais bien aimé que ta critique soit plus incisive, par exemple sur l’absence de critique de l’aliénation et le flou de la liaison entre exploitation et domination. Il est vrai que la notion d’exploitation semble absente de ton champ, ce qui est en ligne avec ton déni de la prétendue contradiction entre les forces productives et les relations de production que tu juges aberrante.

Ce qui m’interpelle, c’est que  la critique de la revue Sic te sert avant tout de support à une critique du ‘’scientisme’’, du ‘’réductionnisme’’ et du ‘’déterminisme’’ marxiens que tu mènes depuis un certain temps et dont la teneur m’apparaît plus clairement ici que dans tes textes plus anciens que tu m’avais envoyés précédemment.

 Selon toi, donc, l’erreur, voire le grand crime, de Karl Marx serait d’avoir :

–          opéré une rupture avec l’idéologie spéculative au profit de la science en formation issue des Lumières et de l’idéologie du progrès. Ceci permettant d’assoir le monopole du marxisme en gestation comme science incontestée de la révolution communiste, dont tu disais, dans une lettre de 2001, que les lois de l’histoire façon Marx rappellent furieusement celles des sciences dites naturelles, sciences sociales qui n’avouent pas leur nom. Tu l’accusais donc alors, et encore aujourd’hui, de techno-scientisme et, partant, d’avoir une conception évolutionniste et réductionniste de l’histoire basée sur le développement de la production et des forces productives.

–          en suivant Hegel, postulé l’existence de lois universelles de l’évolution des sociétés et mis en œuvre une conception progressiste et évolutionniste de l’histoire des idées au sein de laquelle il confère simplement à l’économie la place souveraine attribuée par Hegel à l’esprit  posée par Hegel à la place souveraine de l’économie. Ce fatal itinéraire l’a conduit à extrapoler de manière abusive la situation du capital à son époque pour formuler une théorie générale du capital.

Si tout cela pouvait éventuellement être excusable à l’époque de Marx, il serait insane aujourd’hui de considérer, comme Marx que : ‘’Les conceptions théoriques des communistes ne sont que l’expression générale des conditions réelles de la lutte de classe existante, du mouvement historique qui s’opère sous nos yeux’’. Et il s’agirait là d’un cadre objectiviste excluant toutes les interprétations critiques qui n’ (y)entrent pas.

Alors là, je ne comprends pas : si le marxisme est une science appliquant des schémas scientistes préconçus et datés, comment peux-tu rejeter l’idée que la théorie marxienne naîtrait, au contraire, des luttes en cours au moment où elle s’exprime ?

Par ailleurs, si le capital n’est pas un rapport social contradictoire entre deux classes, si ceux qui créent ou participent à créer sa richesse ne sont pas constamment en butte – et en lutte – au rapport de production qui les soumet, alors qu’est-ce que le capital, selon toi ? Une machine folle ayant échappé au contrôle des hommes, comme le pensait Camatte ? L’outil de l’oppression des états et des scientifiques qui nous dominent ?

Et puis, si la vision de Marx de l’évolution du capital était si aberrante comment peux-tu alors dire que la domination du capital a réalisé, de la seule façon possible, les conceptions héritées du communisme d’antan ? En particulier, elle a réalisé l’idée de la « « transformation du gouvernement des hommes en administration des choses » sous la forme de l’administration des hommes comme des choses, via la technoscience et la généralisation de la marchandisation du monde, permettant de créer et de satisfaire les besoins de la société du capital, à première vue illimités, bien que les limites de celle-ci apparaissent lors des crises et des catastrophes. Dans ce cas, Marx se serait simplement trompé sur qui, des deux pôles du rapport social capitaliste, serait l’agent de cette évolution. En réalité, il me semble que ton interprétation de  la citation de Saint Simon à laquelle Rocker fait référence est tirée par les cheveux. Avec la théorisation de la phase de la domination réelle, Marx avait bien entrevu ce qu’est le monde aujourd’hui, où le capital a envahi tous les secteurs de la vie quotidienne au-delà de la production proprement dite,  devenue en même temps planétaire : les services, la reproduction de la force de travail (enseignement, santé..), les loisirs divers et avariés, l’écologie etc… sont devenus des centres de profit et la marchandisation du monde est effectivement en voie d’achèvement. Mais on a toujours un gouvernement des hommes et la réification n’a pas pour résultat l’administration des choses évoquée.

Comme tu sembles voir l’évolution du capital de façon linéaire sans aucune notion de périodisation (ce qu’Alain fait justement observer), on a le sentiment d’avoir affaire à un capital-bulldozer que rien ne peut arrêter et on se demande quel rôle jouent alors les crises et catastrophes dont tu parles et quelles sont leurs causes.

Comme, dans ton texte, il n’est plus question de classes et donc d’opposition ou de contradiction interne au mode de production capitaliste, comme il n’est pas question non plus des contradictions qui se développent dans les sphères qui entourent la production proprement dite, quel espoir nous reste-t-il ?

Notre subjectivité, nos rêves, nos utopies, renouer avec les utopies d’hier pour inventer celles de demain :

Pourtant, il arrive que des projections, des aspirations, etc., bref ce que l’on nomme des utopies, bien que marquées par l’époque au cours de laquelle elles furent avancées, contiennent des idées que nous pouvons

reprendre et partager aujourd’hui, pour enrichir nos propres rêves.

A ces utopies et ces rêves, les marxistes ou marxiens ne peuvent qu’être sourds puisqu’ils sont enfermés dans le carcan des programmes marxistes qui les conduisent à mépriser les avancées et les insurrections non prévues au ‘programme’. C’est notamment le cas pour les oppositions qui n’entrent pas dans leur schéma préconçu, par exemple celles dirigées contre la technoscience même lorsqu’elles critiquent l’écologie. Comme si les secteurs de la recherche, de l’énergie, du contrôle des corps et des esprits n’étaient pas clairement considérés comme partie prenante de la production de valeur, de richesse et de pouvoir par un certain nombre (encore trop faible, je te l’accorde) de groupes ou individus membres des cercles de dégustation du Capital auxquels tu fais allusion!

Quant à la critique de l’idéologie du progrès, tu en restes peu ou prou à l’expression de ta colère face à tous ceux qui ne font pas de l’industrialisation et de la nucléarisation du monde leur angle d’attaque.  Pourtant, ces thèmes ne sont pas absents dans les textes des ‘communisateurs’ (voir, par exemple, l’article de Joaquim Fleur dans Meeting 2 ou le chapitre ‘’Transition’’ dans la brochure ‘’Communisation ‘’ de Gilles Dauvé et Karl Nésic).

Partant du principe qu’avoir une perspective révolutionnaire ce n’est pas seulement faire la critique du rapport social capitaliste, de l’aliénation, de l’exploitation, c’est aussi envisager leur dépassement et tenter d’imaginer une autre vie, je suis très intéressée par deux critiques de la doxa marxienne que tu évoques sans vraiment les développer, alors que d’autres les ont déjà énoncées depuis plus de 10 ans :

La première est celle de la définition du travail comme une loi naturelle par Marx. D’autres s’y attaquent depuis pas mal de temps, comme Bruno Astarian, ‘’communisateur ‘’ lui aussi mais pas à la manière de Théorie Communiste, dans son livre « Le Travail et son Dépassement » (écrit en 1993, publié en 2001) et sur son blog Hic Salta.  Dans un écrit tout récent, il fait ainsi à Marx une critique proche de la tienne :

(Marx écrit) : « En tant qu’il produit des valeurs d’usage, qu’il est utile, le travail, indépendamment de toute forme de société, est la condition indispensable de l’existence de l’homme, une nécessité éternelle, le médiateur des échanges organiques entre la nature et l’homme ».

Marx dit clairement ici que le travail est une nécessité éternelle. Que les échanges organiques avec la nature soient une nécessité éternelle, c’est évident. Mais si on appelle cela « travail », on pose qu’il n’y a qu’une forme possible pour de tels échanges, celle qui est objective en soi et passe par l’économie. En l’occurrence, celle qui apparaît d’abord comme dépense musculaire etc., (plutôt que comme plaisir, jeu, rencontre) et qui doit être mesurée par le temps.

Ce que Bruno cherche en l’occurrence c’est, comme le dit la 4ème de couverture du livre pré-cité, à donner une définition du travail dans ce qu’il a de plus essentiel, de concevoir, à partir de là, la possibilité de son abolition et d’entrevoir ce que pourrait être l’activité des hommes qui en seraient libérés. Preuve qu’on peut être ‘’communisateur’’ et utopiste !

 

La deuxième est celle d’une vision autoritairement déterministe de la fin du capital héritée de Hegel. C’est une question à laquelle s’était attaquée Christian Charrier sur son site La Matérielle au début des années 2000, et lui aussi rejoint ta critique du refus marxien des utopismes, comme en témoigne l’extrait suivant :

(Au) refus de tout discours méthodologique préalable (…) il faut ajouter au niveau pratique le refus de toute utopie : pas plus que Hegel ne s’est laissé aller à définir un État idéal, Marx n’a défini ce que doit être le communisme. (…) Le théoricien spéculatif  (…)doublement légitimé par le fait qu’il ne parle pas de lui–même mais ne fait qu’exposer la vie propre de son objet et que de ce fait il ne peut qu’exprimer la totalité (l’objet dans son être–là, son advenir et son Autre), le système exposé est nécessairement unique, hégémonique et exclusif : il est forcément un système clos.

Il en va ainsi du hégélianisme qui se pose lui–même comme résolution de toute la pensée occidentale depuis ses origines, contre toutes les philosophies qui l’ont précédé ; du «marxisme » comme alpha et oméga de la théorie de la révolution communiste, contre tous ses concurrents théoriques et politiques passés et présents ; des différents courants de la théorie postprolétarienne comme «moment groupusculaire » de celle–ci, les uns contre les autres – mais à des degrés d’agressivité différents selon le niveau de systématicité atteint.

Christian Charrier, lui aussi, est de cette maudite clique des ‘communisateurs ‘.

 Théorie Communiste et Sic ne peuvent pas être confondus avec l’ensemble des théoriciens de la communisation, l’amalgame ne tient pas. Si l’idée de communisation se répand peu à peu, elle a, depuis le départ (qui, comme tu le soulignes, ne date pas d’aujourd’hui) des formes diverses. L’éventail est large, en France comme à l’étranger…le virus mute sans doute au fur et à mesure qu’il gagne du terrain et que la situation sociale évolue.

Il semblerait même que le virus commence à me gagner. Si j’ai longtemps pensé que la communisation était un concept flou et sans grande valeur d’usage (je l’ai même écrit, c’est à cela que Claude Guillon fait allusion en me qualifiant au passage de ‘’communisatrice de la première heure’’ !), il m’apparaît de plus en plus clairement que nommer et décrire ainsi le processus par lequel nous rêvons de renverser le vieux monde permet clairement de lutter contre toute idée de programme, de plan, de planification préétablis.

La communisation est bien l’idée d’un mouvement réel qui abolit les choses, d’un mouvement qui, pour s’accomplir devra certainement passer, comme tu le dis, par : définir ensemble des objectifs, les réaliser, les corriger, les abandonner(…) faire des expérimentations limitées…. Tout sera à inventer, il faudra effectivement sortir des sentiers battus, connus, trop connus, pour prendre le large vers l’inconnu. Et que tu puisses penser qu’il s’agit là d’un projet doté de quelque plan général amené à reconduire l’univers de la coercition me semble, pour le coup, aberrant. Ce n’est pas de demander l’impossible – à qui le demanderait-on ?- qu’il s’agira mais de construire ce qui semblait impossible jusque-là.

Je peux tenter d’imaginer la façon dont pourrait s’effectuer ce processus de communisation mais, en revanche, je ne peux qu’espérer que le nouveau monde que nous allons créer défiera tout dessein ou toute imagination antérieurs. D’autant que nous aurons à faire avec tout ce que le capital a bousillé, tu en conviendras !

Si je pense que le capital pourrait bien ployer sous le poids des crises et catastrophes dont tu parles, il crèvera d’autant plus sûrement qu’on luttera contre lui, ce qui mettra forcément en jeu les désirs et les élans subjectifs de chacun.

 La fin du capital n’est peut-être pas inéluctable – du moins dans le siècle à venir – et ce qui adviendra après lui pourrait être encore plus effroyable. C’est ce qui donne tout son sens à la perspective de lutte appelée ‘communisation’.

Bien à toi

L.

 

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