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Sur la situation sociale en France : « Absence d’enjeu de classe et de conflictualité »

Une camarade nous a fait parvenir ses impressions sur le mouvement actuel à la sncf et dans les facs.


A la sncf

Concernant les cheminots, on s’est rendu à l’ag de St Lazare qui étaient ouverte aux non-cheminots ce matin. Ils ont voté à l’unanimité la poursuite de la grève à 60, mais globalement les cheminots sont peu nombreux dans les ag parce qu’il n’y a pas d’enjeu de vote, elle est déjà votée, mais la grève continue d’être bien suivie. Les plus forts taux de gréviste sont chez les mécanos (68%). Lors des AG sur place, on constate que les grèvistes sont nombreux vu qu’il y a vraiment très très peu de trains qui roulent.

A Gare du Nord, les ag réunissent plus de monde qu’a St Laz, ils sont environ 140. (70 votent la grève reconductible ; 40 votent la grève perlée ; et une trentaine s’abstient). Après, St Lazare c’est spécial vu qu’il s’agit d’un centre commercial dans lequel se trouve une gare. Sud y est présent en tant que Sud Rail pour pouvoir y syndiquer les personnels de la gare qui n’ont pas le statut cheminot.

Apparemment à Austerlitz c’est très suivi mais pareil peu de monde en AG, et les contacts de cheminots d’un dépot me disent qu’ils ont un beaucoup de mal à mobiliser en AG, ils ne pourront pas tenir la grève très longtemps ; Ils sont venus aux AG étudiantes pour trouver un renfort ; La différence entre ceux du dépot et le reste des gares (austerlitz, gare du nord, St Laz), c’est qu’il ne semble pas y avoir d’établi, de membre de parti (NPA) ou militants professionnel (Sud).

Sur la défense du service public par les cheminots, il ne faut pas oublier l’impact du bashing qu’ils se prennent dans le gueule depuis 1995, ça a l’air de leur peser énormément (en plus des perspectives de perdre un fric monstre), à tel point que certains hésitent à parler de leur métier en public. C’est possible que cette délégitimisation de leurs luttes entraine une modification de leur positionnement : mettre en avant le service public sert aussi aux « preneurs d’otage privilégiés » à se relégitimer en tant que travailleurs « utiles ».

Les cheminots sont rassurés de la cagnotte de plus de 800 000€, mais ils savent aussi ils sont trop nombreux pour que ça les fasse vraiment tenir. https://www.leetchi.com/fr/Cagnotte/31978353/a8a95db7

Sur les facs
La lutte dans les facs parisiennes semble pâtir d’un problème de forme: les 12 ans d’absence du mouvement étudiant[1] coutent très cher aux étudiants mobilisés, lorsqu’ils se retrouvent comme seuls acteurs de leur lutte. Ils ne plus peuvent plus se greffer a des militants plus organisés comme ce fut le cas pendant la loi travail ; en l’absence de transmission et de formation, ceux-ci ont un rapport très naïf, voire pacifié à la lutte : excès de démocratisme en AG, peu de conscience des rapport stratégiques nécessaires pour aller vers un rapport de force offensif[2], incapacité à écrire un tract (c’est dur pour des étudiants !). D’ailleurs, ce qui a fait monter le nombre de présents en AG n’est pas l’offensive de la mobilisation mais l’émotion suscitée par répression.

L’autre problème est une question de fond (mais qui rejoins forcément la forme) c’est sa composition sociale: ce sont les plus sélectionnés qui luttent contre la sélection. On aurait pu espérer de l’extrême gauche mobilisée sur place un discours un peu plus ambigue, qui tirerai vers la critique de l’école, ou vers la réforme des lycées pro, mais il n’en est rien : ces mondes sont distincts.  Les enfants de cadre, qui sont la majorité des diplômés de la fac dans les jeunes générations, semble etre les grands perdants de la réforme : l’Etat ne veut plus payer pour plus leur formation.

Bref, entre l’absence d’enjeu de classe et de conflictualité, il semble que Nuit Debout ait trouvé sa continuité dans les facs : même population et meme « luttes » de folklore.

Un mouvement de scolaires sans lycéens…
alors qu’ils sont les premiers concernés[3] par les réformes, et qu’ils ont à Paris intra-muros des capacités de blocage privilégiées[4], les lycéens sont les grands absents de la mobilisation. Étant allé tracter devant quelques lycées, on constate que ceux-ci sont concernés et intéressés mais que parcourcup fait son effet : entre le bac, les lettre de motivation à écrire et le stress de son avenir qui se joue si tôt ; ceux-ci ne pensent pas franchement à bloquer, d’autant qu’ils savent que l’intervention des flics sera immédiate[5].
De l’autre côté la répression (quotidienne et lors des mouvements) et l’austérité sont trop forte pour que les lycées de désélectionnés se mobilisent : être un futur chômeur et perdre un œil en plus ?
Entre gérer les prochaine années de sa vie sur parcoursup, la répression, et l’absence de mots d’ordre plus large que la fac, il semble qu’il y ait aussi un autre aspect de démobilisation lycéenne : c’est une génération qui n’a connu que des luttes qui ont échoué.

Remplacé par une tentative d’alliance ouvriers qualifiés/futurs encadrants

Certains cheminots passés par la fac (établis ou étudiants non diplômés) engagent une alliance avec les étudiants sur un rapport conjoncturel (le calendrier) et politique (le role de l’Etat dans le salaire indirect) : ils viennent faire des interv dans les facs, font un départ d’une manif de cheminots de Tolbiac, et quelques-uns viennent même prêter main forte aux étudiants pour bloquer Nanterre.

Il s’agit là d’un volontarisme des cheminots : seuls dans la bataille, ils tentent un dernier recourt et se dirigent vers les étudiants, qui comptent tenu de leur rôle dans les rapports de classe ne peuvent pas comprendre que c’est à eux d’aller vers les travailleurs. Grosse blague, on a vu à l’AG des cheminots de gare st Lazare les lycéens de Charlemagne[6]prendre la parole avec des étudiants de l’ENS, dans le but d’inviter des cheminots à leur apéro pour convaincre les scolaires de faire grève. Bref, le logiciel 95 apparait dorénavant non plus comme périmé mais comme nocif.

En manif

S’il y a peu de monde en manif, je pense que c’est parce que dans le mouvement de scolaires contre la sélection il manque les lycéens, qui normalement apportent vigueur et bordelisation aux manifs d’étudiants.

Alors que les AG étudiantes font salle comble, une partie des mobilisables désertent les manifs, car elles ne sont plus le lieu de conflictualité qu’elles ont été en 2016. Dans ces petites manifs (quelques milliers de personnes) il n’y a pas d’affrontements, car d’un côté des flics ont opéré un changement dans le maintien de l’ordre et évitent dorénavant l’affrontement pour empêcher que la manif « dégénère », et de l’autre on a pas les forces sans les dizaines de milliers de manifestants derrière.

On prend d’un côté le contre-coup de la loi travail avec une démobilisation sur l’échec des manifs offensives de 2016, et de l’autre côté le contre contre-coup du modèle 1995, bien qu’il ne soit peu cité dans les AG, il reste la référence d’organisation des travailleurs mobilisés (postiers, cheminots): ils sont bloqués sur logiciel 1995-2003 « fonctionnaire en lutte pour le service public » et comme ils ont du mal a mobiliser en AG, ils oublient les salariés du privé.

Le 18 avril 2018

[1] Le dernier mouvement apres le CPE était LRU (2009), mais il s’agissait d’un mouvement extrêmement minoritaire au sein des facs. Pendant les retraites les étudiants étaient plutôt absents et durant la loi travail ils se sont mobilisés hors de leur fac, sans leur statut étudiant, en venant avec de petits cortèges ou de manière informelle dans le cortège de tête.

 [2] Les antibloqueurs sont autorisés a parler en AG sans etre chahutés (Tolbiac et p8), absence d’affrontement de rue ou d’occupations de gares.

[3] Et ce du bac pro au lycée général : les lycéens du général exclus de parcoursup se redirigeront vers les BTS, et prendront les places des lycéens pro et techno. Ce à quoi ce rajoute la réforme du lycée professionnel.

[4] avec la très forte densité de population parisienne, les lycées sont très proches les uns des autres facilitent les capacités d’action : on peut débrayer 3 lycées en l’espace de 10 minutes, et bloquer la place la plus proche à 500 jeunes 15 minutes plus tard.

[5] Le dernier « 11h nation » (rdv lycéen), le 22 mars, a duré 20 minutes avant que la manif soit chargée et dispersée par les flics.

[6] Charlemagne est l’un des lycées les plus sélectifs de paris, situé dans l’un des arrondissements les plus chers de France.

 

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