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Mot clé : ‘numero 24 "Theorie Communiste"’

Théorie Communiste N° 28 est en librairie

14/02/2026 3 commentaires

 

A Montréal, un point de vente, comme toujours:

Librairie l’Insoumise, blvd St Laurent

Points de vente  à Paris, dans les librairies suivantes:

  • Michele Firk, 9 rue François Debergue, Montreuil
  • La Régulière, 43 rue Myrha, 75018
  • Le pied à terre, 9 rue Custine, 75018
  • L’odeur du Book, 60 rue Hermel, 75018
  • Parallèles, 47 rue St Honoré, 75001
  • Le Tiers-Mythe, 21 rue Cujas, 7500
  • Quilombo, 23 rue Voltaire, 75011
  • Publico, 145 rue Amelot, 75011
  • La Brèche, 22 rue Taine, 75012
  • Le merle moqueur, 51 rue de Bagnolet, 75020
  • Le Monte en l’air, 2 rue de la Mare, 75020
  • Le Nouvel Équipage, 104 rue Alexandre Dumas, 75020

A Marseille

  • Librairie L’hydre à mille têtes, la Plaine
  • Librairie l’Odeur du temps, rue Pavillon
  • On peut également l’emprunter à la médiathèque de Mille Bâbords, 61 rue Consolat

Ci dessous, la 4° de couverture puis le « Propos d’étape » qui introduit le numéro et enfin le sommaire du numéro. dndf

La quatrième de couverture:

La contradiction constitutive du mode de production capitaliste, l’appropriation de surtravail et la plus-value, avec la théorie de la population qui en découle, se diffracte en une multitude de facettes mettant en mouvement et en jeu des classes et des catégories sociales hétérogènes aux frontières et intérêts mouvants se cristallisant dans un jeu politique au niveau des États ou des blocs étatiques qui en retour les formalisent et produisent les idéologies sous lesquelles les contradictions sociales ou de classes, la contradiction de genre, les segmentations raciales opèrent. Les contradictions sociales ou politiques sont toujours des contradictions de classes ou de genre, mais les considérer sans la multitude de médiations qui construisent les secondes en les premières c’est ne pas comprendre ces contradictions de classes elles-mêmes.

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Temps Libre : « Retour sur une fuite en avant : Théorie Communiste face à la question des classes sociales »

24/01/2026 26 commentaires

« Ce texte de réponse paraît pratiquement trois ans après les critiques formulées dans le vingt-septième numéro de la revue Théorie Communiste (TC) à l’encontre des thèses défendues dans Temps Libre no 2. Plutôt que de chercher à répondre à ces critiques de façon exhaustive, il nous a semblé plus pertinent de nous confronter directement aux développements théoriques positifs de TC no 27. En ce sens, le texte qui suit s’organise autour de la problématisation des idées centrales développées dans ce dernier numéro : le « passage à la vie quotidienne », la priorité accordée aux apparences et la mise au second plan du mouvement réel et, enfin, le prolétariat pensé comme un « moment » de la classe ouvrière. À travers cette discussion, ce texte se veut l’occasion de dénouer certains nœuds théoriques qui, s’ils ont été tenus à l’écart du troisième numéro de Temps Libre, méritent néanmoins d’être traités pour eux-mêmes. Ou autrement dit, abstraction faite du sentiment de devoir rendre hommage à l’énergie que TC a déployée pour nous répondre, c’est la volonté de faire progresser la théorie communiste des classes, en nous attaquant à ce qui la retient en arrière, qui nous pousse à revenir sur ces différents éléments. »

https://pouruntempslibre.org/2026/01/22/retour-sur-une-fuite-en-avant-theorie-communiste-face-a-la-question-des-classes-sociales/

« Théorie Communiste » N° 27 est chez l’imprimeur

15/02/2023 2 commentaires

Nous publierons ici la date et les lieux où ce numéro sera en vente. dndf

 

AVANT PROPOS

Les trois textes qui composent ce n° de Théorie Communiste se répondent, se complètent et parfois même se répètent. Nous avons choisi de présenter d’abord le texte le plus général, Vie quotidienne et luttes des classes, mais il est évident que son origine tient en grande partie au soulèvement des Gilets jaunes dont il est question dans un texte que nous aurions pu placer en tête, de leurs côtés ce sont les « Commentaires sur le n°2 de la revue québécoise Temps Libre » qui posent les fondements de ce qui aurait pu faire l’unité de ce n° : la définition des classes.

 Il existe un mouvement général à l’échelle mondiale, celui que le collectif Ahou ahou ahou, souligne dès les premières lignes de leur livre, La révolte des Gilets jaunes, histoire d’une lutte de classes (nietéditions, 2020) : « Dans le monde capitaliste en crise depuis 2008, on ne compte plus les soulèvements. Après les révoltes dites « arabes », la fin des années 2010 a vu la paix sociale à nouveau battue en brèche dans de nombreux pays du globe : Algérie, Irak, Soudan, Chili, Liban, Iran, Hongkong, Equateur, Catalogne, etc. Partout des manifestations, des émeutes, des occupations de l’espace urbain. Partout des mouvements sans représentants ni encadrement, où se mêlent des revendications de dignité sociale et une contestation des systèmes politiques. Partout des prolétaires et des classes moyennes en voie de marginalisation qui se côtoient derrière une volonté commune de « dégager » des dirigeants que l’on regarde comme coupés du « peuple ». La révolte des Gilets jaunes participe de ce mouvement mondial. » (Ahou, op. cit, p. 5). Ajoutons la Turquie, le Mexique avec Oaxaca, la Réunion en 2012, le Brésil en 2013, la Guyane en 2017, la Birmanie/le Myanmar en 2021, le Pérou en 2023, etc. Si des mouvements de nature différente sont amalgamés, ce sont les contradictions actuelles des luttes des classes, dont « l’interclassisme » n’est qu’un symptôme, qui les amalgament. Lire la suite…

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Théorie Communiste n°27 « à propos de la révolte dite des « Gilets jaunes » »

10/08/2022 4 commentaires

Les camarades de «Théorie Communiste» nous ont fait parvenir un des prochains textes à paraître dans le numéro 27 de leur revue.

Nous en avons extrait le dernier paragraphe; quant à la lecture de la totalité il va falloir être patient. dndf

« Un mouvement « mondial » ? »

A propos de ce mouvement, il y a un point qui est souvent négligé : nous n’en avons qu’une vision nationale.

Le collectif Ahou ahou ahou, amalgamant cependant des mouvements de nature très différente, souligne dès les premières lignes de leur livre (La révolte des gilets jaunes, histoire d’une lutte de classes, nietéditions) un mouvement général à l’échelle mondiale : « Dans le monde capitaliste en crise depuis 2008, on ne compte plus les soulèvements. Après les révoltes dites « arabes », la fin des années 2010 a vu la paix sociale à nouveau battue en brèche dans de nombreux pays du globe : Algérie, Irak Soudan, Chili, Liban, Iran, Hongkong, Equateur, Catalogne, etc. Partout des manifestations, des émeutes, des occupations de l’espace urbain. Partout des mouvements sans représentants ni encadrement, où se mêlent des revendications de dignité sociale et une contestation des systèmes politiques. Partout des prolétaires et des classes moyennes en voie de marginalisation qui se côtoient derrière une volonté commune de « dégager » des dirigeants que l’on regarde comme coupés du « peuple ». La révolte des gilets jaunes participe de ce mouvement mondial. » (Ahou, op.cit, p.5)

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Quatre nouvelles traductions en espagnol de « Théorie Communiste

01/05/2022 Comments off

Voici quatre nouvelles traductions de « Théorie Communiste ».  La 1ere appartient au livre de Benammin Noys (traduit à l’anglais pour Endnotes).  Les autres sont « A fair amount of killing », « Réponse à Aufheben » et « Une séquence particulière ». Il y a déjà des traductions très mauvaises des deux premiers textes.

«Hablamos de comunización en presente»

En el curso de la lucha revolucionaria, la abolición del Estado, del intercambio, de la división del trabajo, de todas las formas de propiedad, la extensión de la gratuidad como unificación de la actividad humana —en una palabra, la abolición de las clases— son «medidas» de abolición del capital impuestas por las necesidades mismas de la lucha contra la clase capitalista. La revolución es comunización; no tiene el comunismo como proyecto y resultado, sino como su contenido mismo.

La comunización y el comunismo son cosas futuras, pero hay que hablar de ellas en el presente. Este es el contenido de la revolución venidera que anuncian las luchas —en este ciclo de luchas— cada vez que el hecho mismo de actuar como clase se presenta como una constricción externa, como un límite a superar. El hecho mismo de luchar como una clase se ha convertido en el problema, en su propio límite. De ahí que la lucha del proletariado como clase anuncie y produzca su propia superación como comunización. Lire la suite…

Fragment de la théorie communiste : SUR LA COMMUNISATION ET SES THEORICIENS

25/04/2013 4 commentaires

En attendant une nouvelle traduction de l’article Über die Kommunisierung und ihre Theoretiker  écrit par le groupe berlinois « Freundinnen und Freunden der klassenlosen Gesellschaft » et publier dans le numéro 3 de la revue Kosmoprolet en réponse à une critique émise par la revue Théorie Communiste sur les « des 28 thèses sur la société de classe ».

Nous ne manquerons pas de signaler la parution de la nouvelle version allemande quand elle viendra….

Les camarades berlinois reconnaissent qu’ils partagent avec les partisans de la communisation l’idée que le communisme n’est pas un but lointain mais le mouvement même qui détruit tous les rapports marchands en plus de l’Etat.

Mais les véritables désaccords de nos ami(e)s concernent le concept de production, la nature des luttes de classe actuelles et le rapport entre la théorie et les luttes.

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SUR LA COMMUNISATION ET SES THEORICIENS

Le terme communisation fut créé dans les années 1970, en France, afin d’exprimer une idée simple mais importante : la révolution prolétarienne n’est pas l’auto-affirmation du prolétariat, mais son auto-abolition. Cette idée n’est en rien une nouveauté puisqu’elle se trouve déjà dans un texte polémique de 1845[1]. Elle n’eut cependant jamais un rôle important dans le mouvement ouvrier, renvoyant au mieux à l’horizon d’un futur lointain. Plus précisément, c’est la conquête du pouvoir politique par le prolétariat qui s’y imposa. Dans la société socialiste à venir, qui devait être encore dominée par la production marchande et par la mesure stricte de la contribution individuelle à la richesse sociale, le prolétariat édifierait les bases du communisme, société sans classes, sans salariat, donc sans prolétariat. Le terme communisation exprime l’obsolescence de cette conception. Pour les partisans de la communisation, le communisme n’est pas un but lointain mais le mouvement même qui détruit tous les rapports marchands ainsi que l’Etat. Nous partageons cette conception, comme on peut le lire dans nos 28 thèses sur la société de classes mais, d’après un groupe théorique français, nous le faisons d’une façon mitigée et, en fin de compte encore liée à l’«affirmation du prolétariat »[2]. C’est cette critique que nous cherchons à étudier ci-dessous. Lire la suite…

Dal rifiuto del lavoro alla comunizzazione. «Troploin» e «Théorie Communiste».

22/03/2009 Aucun commentaire

Bring out your dead!(1)

[Prefazione a «Endnotes» n.1 – Materiali preliminari per un bilancio del XX secolo. Trad. it. a cura di Faber]

«La tradizione di tutte le generazioni scomparse pesa come un incubo sul cervello dei viventi[…]La rivoluzione sociale del secolo decimonono non può trarre la propria poesia dal passato, ma solo dall’avvenire. Non può cominciare a essere se stessa prima di aver liquidato ogni fede superstiziosa nel passato. Le precedenti rivoluzioni avevano bisogno di reminiscenze storiche per farsi delle illusioni sul proprio contenuto. Per prendere coscienza del proprio contenuto, la rivoluzione del  secolo decimonono deve lasciare che i morti seppelliscano i loro morti. Prima la frase sopraffaceva il contenuto; ora il contenuto trionfa sulla frase. »(2) Lire la suite…

Théorie Communiste N° 22 est sorti!

25/02/2009 Aucun commentaire

image15– Communiqué « Guadeloupe »
-Ou  trouver TC 22?
– L’éditorial

Dans l’article ci-dessous……


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« Contes de l’extrême gauche (française)»

22/04/2026 Aucun commentaire

Publié dans le numéro 2 du magazine « heatwave magazine », traduction DeepL.dndf

« Contes de l’extrême gauche (française)»

L’histoire ne se répète pas, mais elle rime souvent. Gilles Dauvé, qui nous régale avec « Contes de l’extrême gauche (française) », met en évidence la ressemblance troublante entre la gauche électorale française d’aujourd’hui et celle d’antan, en mettant particulièrement l’accent sur La France Insoumise (LFI). Lire la suite…

EN PASSANT PAR LA CHRONIQUE 

15/02/2026 23 commentaires

EN PASSANT PAR LA CHRONIQUE

Ce sont des chroniques liées à dndf.org, blog Des nouvelles du front en relation avec les théories de la communisation. Mes intentions d’écriture sont explicitées dans la première chronique en bas. Des commentaires sont possibles et souhaités, avec modération préalable. Mes textes n’engagent que moi dans la mesure où pourraient s’y exprimer des désaccords avec les responsables de dndf qui m’ont fait l’amitié de les publier. Je les en remercie.    
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Chronique no 9, 11 avril 2026

HÉLAS ALICE

une nouvelle inédite de Stanislas Brown, gentleman nouvellisateur

Une camarade croit avoir retrouvé Alice, l’héroïne, à Créteil 25 ans après

Lidl : voici le salaire net réel d’un caissier en 2026 et les conditions de travail qui vont avec

Un ami nous lit, dndf et moi, depuis toujours. Appelons-le Stanislas Brown, SB si vous préférez, ça fait plus ”milieu”, il est par excellence un anonyme. En ce temps-là, vers 2004, nous sortions ensemble d’une parenthèse démocrate radicale que nous voulions croire communiste, jusqu’à découvrir les écrits de Théorie Communiste, d’Astarian et Cie. À ses heures perdues pour son patron, ou qu’il lui volait, il écrivait. Des nouvelles. Récemment regroupées en volume, Les banlieues érogènes. Il a bien voulu que nous en publiions une dans ces chroniques. Une pause dans la théorie. Un morceau de vie quotidienne. C’était encore un temps sans smartphones. Ce qui a bien changé depuis. Changé sans changer, hélas, indice

HÉLAS ALICE

En seconde classe, elle tire sa vie fadasse

Alice est lasse

Elle danse en rêve au Palace

Dans le métro, entre ses cuisses, des yeux qui glissent

Hélas Alice, métro-police

Rimmel raté, ça cloche, les cils au fond des poches

Alice est moche

La lampe de soixante watts éclairait l’évier et les murs blancs, blanc et jaunis, de la cuisine. Sans fard. Blafard. Elle regardait sa cuisinière déglinguée qui fuyait d’un souffle surgelé. Lasagnes d’hier réchauffées dans la barquette encore givrée. Dans la pièce à côté ça sentait la télé, et là, sur ses cheveux brillantine ça sentait le métro parfumé. Elle avait une mèche noire entre les yeux rimmel rafistolés. En ce soir ordinaire. Elle remontait son sous-tif sous le pull lycra qui colle. Alice est lasse, elle danse en rêve au Palace. Mégot mort sur les pelures de pommes de terre dans le sac-poubelle au pied de l’évier. Trace de rouge à lèvres sur le filtre, comme un baiser raté trop longtemps appuyé et qui a dérapé.

Dans la pièce à côté il y avait la pub à la télé. Elle, elle venait de rentrer après sa caissière de journée, par le métro comme une automate, et les types qui matent. Entre les cuisses sous les bas fumés, les jambes d’Alice sont fracturées. Hélas Alice. Elle rejette la mèche noire sur le front, geste des doigts qui remontent sur la peau trop blanche. Elle n’a plus rien au fond des yeux qu’un peu de poussière de banlieue. Sous les rides précoces, les cils au fond des poches, Alice est moche.

Cela faisait cinq ans – depuis le CAP – qu’elle fourguait sa vie à coups de radio réveil, pour aller turbiner comme caissière à l’hypermarché de Créteil Soleil. Et ce matin-là, comme tous les matins, le réveil avait vibré jusqu’au creux du matelas, stridence habituelle qui lui plaquait l’oreille au fond de l’oreiller. Station silence dans la chambre sombre, encore allongée, puis sortant du lit à chaton-tâtons pour aller défroisser son corps de vingt ans sous la douche, immobile, avec la peau qui dormait encore sous la flotte javellisée. Sèche-cheveux agité en souffle tiède comme un avant-goût de vent du métro, elle regardait ses petits seins blancs dans le miroir au-dessus du lavabo. Mini-jupe noire, coton Tati, pin-up de zone urbaine, elle bâclait un maquillage bon marché en écoutant passer le goutte-à-goutte du café. Ses talons claquaient dans l’escalier intérieur vers les étages inférieurs. Elle ne prenait plus l’ascenseur, il y avait trop d’odeurs.

Il était tôt. Dehors sur la pelouse dévastée devant l’immeuble, un type en pyjama et robe de chambre usée faisait pisser son berger allemand. Un Africain passait dans la diagonale du parking dans un manteau gris de nuit, entre les peintures taggués sur les murs d’un relais EDF et l’esplanade vers le RER. Elle marchait sur l’allée qui longeait les HLM. Il y avait des poubelles oubliées, quelques autoradios brisés, des caddies renversés, des crottes de chien séchées et des chiures de pigeon sur les marches écaillées des portes d’entrée. Dans le passage entre le Leader Price et le Planning Familial, un adolescent avait crié à la « bombe » les signes de son désespoir – Fatima je t’aime mais ton père est un enculé. Elle passait sous les réverbères des marches qui montaient vers le panneau bleu et blanc de la gare RER. Le kiosque à journaux venait juste d’ouvrir. C’était l’heure incertaine entre la nuit et la journée où la ville défèque ses poubelles dans le gyrophare des camions-benne, purge ses caniveaux à coups de lavements de jets d’eau et aspire ses comédons dans le potin des moto-crottes.

Station debout devant le kiosque à journaux, elle feuilletait un truc glamour-photo-glacées en face du type à l’intérieur qui dénouait les paquets de la NMPP (1). Un regard, télé-star. Et une plaquette de chewing-gum. Deux euros cinquante. Le premier chewing-gum mâchonné dans l’urgence. C’est ça, l’effet « kiss cool ». Elle était sur le quai et tournait les pages du magazine télé, Les yeux scrutant les révélations en quadrichromie – Tiffany se bat pour son amour perdu – Katy Holmes a touché cinq millions de dollars pour son dernier téléfilm – Charlie Sheen vient de s’acheter une nouvelle villa à Beverly Hills – Astralement vôtre. Ça grinçait au bout du quai, la rame arrivait, pointant les grands yeux blancs de ses phares dans la grisaille. Soupir d’air comprimé, les portes s’ouvrirent sur l’odeur du revêtement de caoutchouc bleu marine. Elle monta sans lever le nez de son magazine télé. Chuintement d’air pulsé, les portes se refermaient.

Elle était assise au bord de l’allée, dans une voiture à-demi vide, balancée en roulis sur le siège quand la rame craquait entre les aiguillages. Des visages fermés lui faisaient face dans le wagon – une femme en imper clair, pas très âgée, mais la peau déjà ridée au bas du cou, et qui ne devait plus se regarder le matin dans le miroir, sauf pour étaler dans une plainte muette un fond de teint insistant sur les premiers plis de sa vie inexpliquée – un homme les yeux fermés dans sa nuit pas finie, cravate kaki pipi sous le pull de laine torsadée et le parka chiffonné. Rien que des gens seuls. On voyage toujours seul dans les métros du matin blême. Elle feuilletait toujours ses « stars-à-la-télé » – Mardi 18h40, les Feux de l’Amour, Ashley apprend que Tracy est enceinte et s’inquiète de la réaction de Brad – Mercredi 19h05, Los Angeles Police Judiciaire, le premier suspect est Robert Forester l’ex-mari de la victime – Jeudi 13h25, Ghost Whisperer, Melinda donne naissance à un petit garçon. Et ce matin-là – 7h15, RER A – un type monte à une station et s’assoit face à Alice qui reste plongée dans son Télé-Star. La rame repart.

Le type se tenait raide, le dos très droit contre le siège, visage regardant fixement devant lui, doigts croisés sur un mystérieux étui fin, long et cylindrique. Un étui pour flûte traversière ? Drôle d’objet. Le type aussi était bizarre. C’était un grand mec dans les trente-cinq ans, un visage de banlieue encore empreint de sommeil, des lèvres fines et pâles et des yeux gris sous les sourcils d’un roux pâle. Il portait un blouson de popeline bleu clair. Sa tête oscillait très légèrement au rythme des bogies, sous le frottement des rails. Elle n’avait pas levé le visage. Elle ne lui avait prêté aucune attention, plongée dans la tiédeur aigre-douce du plastique et du métal de la voiture, concentrée – hors du train – sur ses photos de stars papier fluo. Le RER crissait sous terre quand les yeux gris du type s’accrochèrent soudain sur elle.

Il la fixait, d’un regard impassible, impavide, figé dans sa raideur. Les paupières lui tombaient à-demi, lourdes et bombées sur l’iris délavé entre les cils couleur de paille. Un regard lisse qui glissait sur Alice, un regard gris et sans lumière. Un regard qui, lentement, s’étalait sur sa peau comme de l’huile. Un regard qui lui léchait le corps, sans émotion, la dénudant comme un objet. Un regard qui suintait sur la peau blanche d’Alice, qui rampait comme un mollusque sur le front lisse, puis descendait, visqueux, le long du cou. Un regard qui suivait en silence la courbe de la gorge, puis descendait, baveux, à la naissance des seins sous le décolleté, soupesant les courbes, examinant la peau et la chair, s’insinuant à travers le tissu. Un regard qui se lovait, gluant, sous le vêtement et descendait encore, sur le ventre, puis plus bas sur les genoux d’Alice, rampant et s’enfonçant en couleuvre sous le voile du collant, larvaire entre les cuisses, glaireux au creux de l’aine.

Elle releva brusquement les yeux, comme alertée par la violence, et croisa en répulsion ce regard vide qui la palpait comme un boucher triture la viande. Les yeux gris soutenaient son regard à elle, sans ciller. Il afficha un sourire satisfait, un instant plus tard, lorsqu’il détourna enfin son visage. Elle fut prise d’un haut-le-cœur, d’une envie de vomir sur les pylônes et les potences électriques noires qui passaient contre la vitre dans le bruit des rails. Elle alla simplement s’asseoir en silence deux rangées de sièges plus loin. Il tourna le visage pour la suivre, reniflant à plein nez son odeur et son parfum pas cher, dans une dernière tentative de viol.

Quarante minutes plus tard, elle patientait avec la horde molle des banlieusards agglutinés au pied de l’escalier mécanique, dans une station de la ligne 8 quelque part à Créteil. Elle était là, serrée dans l’entonnoir compact de la foule au bas de la montée – un pas avant – une seconde sur place – un pas – une seconde. Une procession. Tête baissée ou regard perdu sur les carreaux de faïence blanche aux murs, chacun suffoquait de l’odeur des autres et évaluait en silence la distance qui restait avant d’atteindre l’escalateur libérateur. Elle posa le pied sur la marche de fer qui se dépliait à la chaîne. Elle montait immobile, la main posée sur la rampe de caoutchouc qui montait avec elle, bien calée sur le côté droit de l’escalier roulant, laissant libre la partie gauche, obéissant ainsi comme chaque passager, à une coutume implicite absente des règlements de la RATP : côté droit file lente, côté gauche pour les gens pressés. Une convention tacite pour le stress à deux vitesses. Un homme passa près d’elle sur la gauche, grimpant quatre à quatre les marches. Peur du retard par peur du chef. En vis-à-vis, un escalier jumeau glissait en descente, charriant ses passagers anonymes vers le ventre de la ville.

Air libre enfin, fraîcheur piquante, pour un court instant avant sa journée de caissière à l’hypermarché. La masse de l’hyper se cachait juste là, derrière les panneaux de publicité géants du centre commercial – Avec Carrefour je positive. Elle poussa une porte de service contrôlée par un gardien de nuit, doberman-muselière au pied et talkie-walkie à la ceinture. Couloir, puis vestiaire pour dames – Salut Alice – Salut Christelle – Bonjour madame Andréa – madame Andréa était plus âgée, elle était mariée et mère de deux enfants, elle n’osait pas la tutoyer. Blouses bleues rayées de blanc, uniformes de caissières, on se préparait en silence dans le vestiaire. Il était 8h10, ça ouvrirait dans une vingtaine de minutes. Le temps de sortir derrière l’entrepôt fumer une cigarette éphémère.

Elle avait comme une miette de pain dans la gorge, un morceau d’angoisse qui venait chaque matin avant le turbin. Elle n’avait jamais su pourquoi. Peut-être l’idée du temps immense et désertique, l’image de la caisse bientôt devant elle, le tabouret réglable sur lequel elle s’assoira pour six heures non-stop, à peine le droit d’aller aux toilettes. Peut-être l’idée du premier client, du premier code-barres, celui qui marquera le top-départ. Six heures à s’esquinter à tirer les boîtes de conserve et les paquets de nouilles. Presque une tonne par journée. Derrière la caisse et devant les dix-mille mètres carrés de l’hyper. En ligne de front avec cinquante autres caisses.

Elle fit tourner la clé dans la serrure, appuya sur l’interrupteur, puis pressa la grosse touche « connect » sur le clavier de la machine. La caisse se mit à ronronner doucement. Dans le brouhaha de la journée, ça ne s’entendait bien sûr pas, mais là, dans le grand hyper encore vide ça vibrait et ça vivait d’un inquiétant murmure électrique. Il y eut quelques signes qui passèrent furtivement sur la console digitale où s’affichaient les prix et les codes-articles. Chaque fois qu’elle allumait la caisse, ça faisait des chiffres, des lettres à l’envers, des étoiles et des trucs. Puis les signes étranges disparaissaient. On lui avait dit – un jour – que c’était normal, que c’était la liaison avec l’ordinateur qui gérait les stocks – un jour. C’était lors d’une « formation » de quelques heures, pour les nouvelles caisses que l’hyper venait d’acheter (avec les caisses d’avant c’était moins pratique, on ne calculait pas les stocks assez vite, avait dit le type de la « formation »). Elle, ça lui faisait surtout peur, ces nouvelles caisses. Si jamais elle faisait une fausse manœuvre sans le faire exprès ? Si jamais elle déréglait l’ordinateur ? Ce serait peut-être une faute professionnelle… Elle avait tenté d’exprimer ses craintes à la chef, mais elle s’était mélangée les mots et n’avait pas pu terminer son explication. Et elle avait simplement fait un geste rageur du menton, vers la saloperie de caisse, recroquevillant sa peur dans une dure coquille de rancune. Elle n’avait plus su quoi dire. Elle n’avait jamais appris à parler. On ne lui avait jamais appris à savoir. La chef l’avait toisée de la tête aux pieds, et lui avait aboyé dans le dos tandis qu’elle retournait à son poste –Mademoiselle, contentez-vous d’appliquer les consignes d’utilisation qui sont détaillées noir sur blanc dans le tiroir de votre terminal de saisie ! Terminal de saisie. C’était comme ça que disait la chef, au lieu de dire la caisse. La putain de caisse.

C’était l’heure. Elle les entendait arriver. Un bruit sourd, imperceptible pour une autre oreille, mais elle, elle aurait pu distinguer ce petit bruit au milieu du plus grand des vacarmes. Un léger roulement, un frottement de plastique et l’écho des semelles sur le carrelage. Les clients et leurs caddies. Le surveillant-chef venait d’ouvrir la grille de métal à l’entrée de l’hyper, et la marée humaine faisait irruption, prolongée en un même corps androïde par les roulettes trépidantes des chariots à marchandises. Elle sentait la petite miette d’angoisse pincer un peu plus fort. Il en était entré une centaine d’un seul coup, la première fournée du matin. Le plus souvent il s’agissait de personnes âgées, des retraités, dans leurs chemises fermées jusqu’au dernier bouton sur la peau tremblante du cou, dans leurs châles et leurs bonnets enfoncés jusqu’aux yeux, dans leur chaussures fourrées à mi mollets. Ils allaient à pas glissant derrière le caddie nickel-chrome, lourd comme un camion, ils allaient au plus pressé, en valse-hésitation entre les rayons, rabougris de vie derrière le chariot géant. Il y avait aussi des plus jeunes, regards vidés par le chômage, des femmes fagotées dans des robes à quinze euros, des types en pantalons de survêt’, voûtés dans leurs tee-shirts froissés, mal rasés ou pas du tout. Pas la peine pour une simple course à l’hyper. C’était la première fournée du matin, les lève-tôt de l’hyper. Tous ceux-là faisaient des provisions calculées au plus juste, sans superflu, une consommation de survie au centime – du café-chicorée – des côtes de porc sous vide du vin au litre – des boites de pâté en promo. Rien à voir avec les boulimiques du début de soirée qui tiraient leurs caddies-jumbos bourrés à craquer de pizzas surgelées, de sorbets, de kleenex parfumés et de whisky ou de vodka à déguster plus tard devant le feuilleton télé.

Là-haut, la musique d’ambiance rassurante avait commencé sa ritournelle et les premières annonces promotionnelles valsaient déjà aux quatre coins de l’hyper, ensevelissant les oreilles dans la consommation – Avec Carrefour je positive. Derrière la vitre de la caisse centrale, la caissière-chef veillait au mirador. Le premier chariot glissa vers elle – un pack de six laits – laser code-barres – quatre soupes en sachet – laser code-barres. Laser code-barres. Le départ était pris, elle était prête à déchiffrer tous les articles du monde. Laser code-barres.

Elle sortit vers quinze heures. Rien à faire, personne à voir. Il n’y avait rien que le temps à tuer, à mâcher comme un chewing-gum jusqu’à demain. Elle avait fait son dû. 8h30-14h30 – à la pioche derrière la caisse, sans bouger durant six heures, au milieu des packs de bière, des barils de lessive, des couches culottes et des boîtes de « Kitekat ». Chaque jour rabâché, à 8h30, elle plongeait en apnée dans un monde où la chose qui importait était de faire marcher la pompe à fric, la caisse à toute vitesse pour ne pas faire s’impatienter les clients dans la queue – Pas de temps à perdre, pas de temps à perdre, serinait la rombière de la caisse centrale. De 8h30 à 14h30 six jours par semaine, sans compter les veilles de fête, elle était là à se presser la tête, à se touiller les doigts dans le clavier, à s’aveugler sur les étiquettes des articles. Pour faire tourner la caisse et livrer de la valeur d’usage contre paiement. À la fin de son poste, elle classait les chèques, les reçus de carte de crédit et signait le livre de comptes, derniers gestes fatigués dans la lumière blanche des néons de l’hyper, devant l’enfilade des rayons comme des avenues de bouffe. Dans cet un infarctus de fête triste, dans cette embolie de cirque sinistre, chaque jour.

Puis à 14h30, ça s’arrêtait net, comme une machine qu’on débranche et qui arrête de piocher, jusqu’au lendemain matin. On lui avait dit que c’était ça la liberté, qu’elle était libre de faire tout ce qui lui plaisait. Et donc, forcément, elle était libre. Rien à faire, personne à voir.

Du temps encombrant comme un paquet-cadeau trop volumineux. Un emballage sans le cadeau. Elle avait vingt ans dans cette existence de nuit polaire – elle avait cent ans de désarroi inconnu dans sa mini-jupe noire et son maillot lycra, avec son rimmel, son rimmel étalé sur son reste d’enfance, avec ses petits seins ronds qui ne lui servaient à rien. Elle était sortie du vestiaire et arrivait dans l’allée principale du centre commercial. Barbes à papa et odeurs de pizzas. La plupart du temps elle restait là à regarder passer les heures dans le centre commercial, avant de s’engouffrer à nouveau dans les boyaux du métro. Elle flânait dans les allées, devant les devantures des magasins, à faire du lèche-vie dans les vitrines de la non-vie. Elle ne s’imaginait pas aller voir ailleurs. Aller voir quoi ? Et ailleurs, où ? Rien à faire, personne à voir. De temps à autre, en début de mois, elle allait au Macumba avec sa copine Muriel qui était fille de salle à l’hôpital de Villejuif. Elles partaient avec le frère de Muriel en voiture, une Ford retapée « tuning » avec un volant sport. Elle bécotait un peu dans les lasers et les gin-fizz, après une piste ou deux, à-demi allongée sur les fauteuils techno. Rien que du provisoire, du pour ce soir, c’était ça la vraie liberté moderne, on n’est plus au Moyen-Âge se disait-elle. Et puis autour d’elle, dans les vestiaires de l’hyper ou bien à la télé on disait aussi que c’était ça la liberté. Alors. Alors elle se frottillait en boite de nuit une fois par mois, avec de temps en temps une coucherie à la clé. Puis, c’était le retour dans la voiture du frère de Muriel, en silence dans une dernière giclée d’autoradio. On la déposait au pied de chez elle – Bonne nuit Alice – bonne nuit Muriel – bonne nuit Jean-François. Et aujourd’hui, elle déambulait entre les vitrines, comme presque tous les jours. Rien à faire, personne à voir.

Elle faisait station-jugeote devant un magasin de mode branché cool et pas cher, un ice-cream à la main, évaluant un blouson de skaï rouge en devanture entre les jeans taille basse et les tee-shirts fluo. Elle avait déjà un blouson, mais c’était un blanc, pas un rouge. Celui-là était plus flashant. Il y avait aussi le même pour mec. Un jour elle avait rencontré un type qui en portait un comme ça, un jour où elle était allée voir un concert de Dance Music à Bercy avec Muriel et son frère. Elle avait laissé repartir son amie en voiture et elle était restée avec le type dans un café. Il lui avait parlé longtemps – elle ne comprenait pas ce qu’il voulait. Elle attendait qu’il lui fasse une soirée normale, léchouille vite fait, sans mal et sans danger. Mais le type ne semblait pas vouloir se décider. Il demandait ce qu’elle aimait comme musique et comme livres, si elle voulait des enfants ou pas, si elle était déjà allée en Bretagne, si elle préférait la cuisine japonaise ou la cuisine antillaise, si elle était heureuse et ce qu’elle attendait de cette vie. Elle répondait comme ça avec deux mots ou trois, en se grattant la cuisse devant son coca, – Oui – non – j’sais pas. Elle disait – j’sais pas. Elle ne savait pas quoi dire, elle n’avait jamais appris à parler. On ne lui avait jamais appris à savoir – Ouinon – j’sais pas. Le type ne collait pas. Elle lui avait dit qu’elle était crevée et qu’elle allait rentrer. Elle avait pris le dernier bus et le dernier RER vide. Seule dans la rame, elle avait eu peur. Et maintenant, elle regardait le blouson en skaï rouge qui lui rappelait le type bizarre, pas normal pour une soirée vite fait mal fait, le type de cette autre fois là. Le vêtement ne lui faisait pas trop envie, finalement. Et puis ce n’était pas le début de mois et c’aurait donc été trop cher.

Elle avait fini par atterrir dans un McDonald’s à l’angle de deux allées du centre commercial. Il y avait des tables dehors dans l’allée, une terrasse reproduite avec soin sous le ciel de béton. Ambiance « McDo festival-tropical », c’était l’animation de la semaine : des mini palmiers en plastique, des orangers en caoutchouc et aux feuilles de ripolin chlorophylle, et même, en peinture sur le sol, une plage avec des baigneurs. C’était chouette. Elle aspirait un soda en tétant la paille plantée dans la boite en carton protégée par son couvercle hermétique, et trouvait que c’était bien comme truc, ça ne pouvait pas se renverser, et puis l’hygiène c’est mieux avec un couvercle, pensait-elle. Elle avait allongé les jambes sous la table, sur la plage acrylique, les pieds posés sur une dune de carrelage. Le temps formait un nuage immobile. Elle allumait une cigarette en regardant sa collation, le soda était terminé, et les frites elle en avait assez. Elle avait repoussé le cornet à-demi vide. Il y avait les silhouettes des gens qui passaient, sans questions. Un œil à la montre, bientôt six heures du soir, il était temps de rentrer. Elle se leva et vida le plateau-repas dans la poubelle à côté des palmiers. Ça puait un peu, juste là, ici, avec cette poubelle. Petite moue et grimace tandis qu’elle s’essuyait précautionneusement les doigts.

18h07 à l’horloge de la station du métro ligne 8 de ce matin. Il y avait foule à cette heure-ci, on se pressait les uns sur les autres, on se marchait sur les pieds, on se collait en masse compacte sur le quai, à quelques centimètres des rails luisant plus bas. Ballottée avec les autres, elle tenait son télé-star du matin dans les starting-blocks, parée pour le chemin du retour. La masse humaine indifférenciée gardait ses enveloppes protectrices. C’était une multitude fœtale isolée dans ses placentas barbelés, interdits aux autres. Certains se concentraient de façon acrobatique sur leur quotidien d’information plié en huit, se regardant dans le miroir du papier, d’autres se retranchaient dans la musique de leur baladeur en boules quies sur l’extérieur. Surtout, surtout ne pas regarder, surtout ne pas se parler, on ne savait jamais… Surtout ne pas exister. Des gens plongés dans rien, et des gens plongés dans tout – les dettes ou le chômage, l’alcoolisme et le chagrin. Le bonheur aussi peut-être pour certains, mais dans la promiscuité de la foule ça ne se voit pas très bien. Et de partout sur le quai, ça montait en un cocktail de parfum urbain fait des effluves de méthane et de l’odeur aigre de la sueur des fins de journée.

Le métro arriva et le troupeau fut englouti. Coincée debout à l’angle de la porte, entre une grande femme revêche et un maghrébin poids plume qui oscillait dangereusement à chaque secousse de la rame, elle n’avait pas pu déplier son télé-star. Après quelques stations pourtant, la voiture bondée avait vomi trois ou quatre passagers, et elle avait rapidement déplié le siège d’un strapontin, vite avant que quelqu’un d’autre s’en empare. Enfin assise, elle pouvait ouvrir son magazine. Mais il y avait dans l’air une sensation de gêne, quelque chose qui l’empêchait de plonger le nez dans ses rêves de papier. Un œil à droite, à gauche, furtif sous le cil d’ébène, aux aguets. Non, il n’y avait rien, rien de particulier ou d’anormal. Pourtant il y avait quelque chose de gluant, là dans ce compartiment. Elle tenta d’oublier, posant bien ouverte la revue sur les genoux, lissant du plat de la main les pages devant elle, et se concentrant le front plissé sur les lignes sirupeuses des textes au-dessous des photos en couleur. Mais la gêne persistait, c’était une sorte de caresse molle au creux de la nuque, un souffle tiède et lourd. Elle releva la tête. Rien. Elle tourna le cou, pivotant sur son siège. Rien. Elle allait se replonger dans son technicolor, quand soudain elle aperçut au milieu de la voiture, à deux mètres entre les corps coincés, une main qui serrait la barre de maintien, une main au bout de la manche bleue d’un blouson de popeline – une main qui tenait un long étui fin pour flûte traversière – une main couverte d’un duvet blondroux sur les phalanges – une main qu’elle avait déjà vu ce matin. Le voyeur, le violeur au regard vide, l’ordure de limace baveuse.

Elle se releva d’un bond, et se plaqua à la paroi du train, dos contre la vitre. Le type lui présentait son profil rougeaud miné de taches de rousseur, il ne l’avait pas vu. Comme ce matin, les yeux gris et gonflés sous les paupières bombées coulaient et bavaient sur le corpsobjet d’une femme assise non loin. Ce regard. Ce regard fixe qui disséquait en secret la chair après l’avoir décapitée de son âme. Elle se faufila au fond du compartiment, entre les passagers comprimés, se cachant le visage derrière les mèches noires sur les joues, guettant le type à travers la longue frange brune sur son front. Le type tanguait au fil des rails grinçants, immobile, laissant ramper son regard sur les corps exhibés à leur insu. Elle devait absolument sortir de ce métro, pour vomir.

Signal, arrêt de la rame. Elle bondit dehors dès l’ouverture des portes, haletante, agitée de hoquets. Elle se retourna. Et perçut avec effroi l’homme à la popeline bleue et à l’étui de flûte qui émergeait lui aussi hors du train, raide et tout en lenteur. Il avait dû la voir, il avait feint d’ignorer sa présence tout à l’heure dans la voiture, mais il avait dû la voir. Et là il sortait pour la traquer. Elle pressa le pas, glissant entre les gens, scrutant derrière elle par instants, pour surveiller. Elle marchait presque seule maintenant, dans le dernier couloir de faïence avant les escaliers et la sortie. Encore un regard tandis qu’elle gravissait les marches. Sa bouche se déforma en rictus. La popeline bleue était là, au pied des marches, le long étui fin s’était encore allongé, au bout de la main, battant le sol dans des reflets de métal menaçants. Il avançait lentement, reniflant l’air à plein nez devant lui, et rythmant sa marche de cliquetis secs sur le couloir en ciment.

L’objet résonnait en battant comme un métronome au bout du bras sous la lumière crue qui se mirait sur les murs de faïence, raclant en demi-cercles le sol et le bas des marches. Écarquillant les yeux, elle reconnut soudain la cause de sa panique montante. Une canned’aveugle…

Tout ce qu’elle avait de rancune et de rejet trimballés depuis toujours au fond de la coquille dure du ventre s’effrita et fondit lentement dans un gémissement. Elle eut une larme soudaine comme on a ses premières règles à l’adolescence, avec un mélange de révolte et d’espoir. Il y eut un vertige, un éblouissement qui brisait tout – une farandole qui faisait danser les murs de la banlieue, qui faisait éclater les caisses alignées de l’hypermarché, qui soufflait d’un coup le visage acariâtre de la chef, qui effaçait les devantures des McDonald’s. Elle descendit de quelques pas, tendant la main. Elle dit – Monsieur, attendez, il y a des marches, là. Il ne répondit pas, il agitait sa canne devant lui. Elle ne savait pas quoi dire, elle n’avait jamais appris à parler, on ne lui avait jamais appris à savoir. Elle répéta simplement – Monsieur. Et elle lui prit le poignet. Alors, ensemble, prudents et étonnés, ils gravirent les marches à pas lents. Arrivés en haut, il dit – MerciDepuis ce matin votre parfum m’enivre de ses courbes. Vous êtes sûrement très belle. Et il caressait les contours de son visage, à l’odeur, inspirant largement.

La lampe de soixante watts éclairait l’évier et les murs blancs, jaunis, de la cuisine. Sans fard. Blafard. Elle regardait sa cuisinière déglinguée qui fuyait d’un souffle surgelé. Lasagnes d’hier réchauffées dans la barquette encore givrée. Dans la pièce à côté ça sentait la télé, et là, sur ses cheveux brillantine ça sentait le métro parfumé. Elle avait une mèche noire entre les yeux rimmel rafistolés. En ce soir ordinaire. Elle remontait son sous-tif sous le pull lycra qui colle. Alice est lasse, elle danse en rêve au Palace. Mégot mort sur les pelures de pommes de terre dans le sac-poubelle au pied de l’évier. Trace de rouge à lèvres sur le filtre, comme un baiser raté trop longtemps appuyé et qui a dérapé. Dans la pièce à côté il y avait la pub à la télé. Elle, elle venait de rentrer après sa caissière de journée, par le métro comme une automate. Et cette rencontre révélée.

Elle était malheureuse pour la première fois. Parce qu’elle s’ouvrait à la vie pour la première fois. Et elle regardait cette vie comme une enfant regarde un habit de carnaval, découvrant soudain qu’il n’y a ni perles ni satin. Rien que du papier crépon. On n’est pas heureuse quand on a vingt ans et qu’on découvre d’un bloc qu’au final on ne fait que se shooter au radio réveil pour aller à l’hyper piocher sur une caisse sept heures par jour et six jours par semaine. Quand on découvre que même les heures supp’ sont au rabais. Comme toute la vie. Au rabais. On est malheureuse quand on regarde pour la première fois sa misère nue et le spectacle désolé du temps passé en solitude à attendre l’heure de la télé. On est mal dans sa peau quand on comprend qu’on vous baise la jeunesse à grands coups de magazines en quadrichromies, dans un leurre à deux euros contre les coups de gueule de la chef et les coups de reins du métro. Elle ne savait pas encore que tout cela était organisé, planifié, contrôlé et distillé. Elle était simplement malheureuse et révoltée. Elle avait vu, ce soir, en révélation, le reflet de son existence dans les yeux morts de l’homme à qui elleavait offert son bras et qui l’avait complimentée. C’était de l’amour.

Le lendemain passa – un mercredi. Et le jour suivant passa aussi. Puis, le vendredi matin elle quitta le lit un peu plus tôt, un quart d’heure plus tôt. Elle prit le RER avant l’heure. Elle descendit à une station peu après, une station nulle part, dans l’immensité de la banlieue, une station où les yeux vides avaient pris le train, l’autre matin. Elle attendait un bruit de canne. Bientôt ça vibra dans les escaliers, un cliquetis de métal régulier. La popeline bleu clair descendait. Elle fit un pas. L’homme s’assit sur un banc de plastique rouge. Elle avança encore et prit place de même. Elle attendit, puis entrouvrit les lèvres. Il ne lui restait plus qu’à apprendre à parler. Pour être libre. L’homme tourna la tête, aux aguets, le nez en éveil. Il cherchait l’odeur proche.

Hélas Alice, tu avais changé de parfum ce matin-là. La popeline bleue se leva et s’éloigna. Tes fragrances nouvelles lui étaient étrangères, Alice.

1 NMPP : Nouvelles Messageries de la Presse Parisienne

Stanislas Brown, Les banlieues érogènes, nouvelles

*

Arthur H, La caissière du Super

*****************************************************************************************Chronique no 8, 4 avril 2026

ABÉCÉDAIRE DE LA COMMUNISATION, 1

à l’usage des mondialistes francophones

Première livraison, A B C

« Hâtons-nous de rendre la philosophie populaire. Si nous voulons que les philosophes marchent en avant, approchons le peuple du point où en sont les philosophes. » Denis Diderot dit DD, De l’interprétation de la nature, 175

”Glossaire : j’y serre mes gloses”. Michel Leiris, La Révolution surréaliste, no 3, avril 1925, p. 6-7

« Moi si j’y tenais mal mon rôle

C’était de n’y comprendre rien »

Aragon, Est-ce ainsi que les hommes vivent, 1956

 

Présentation

Plus qu’un recueil de définitions, ce sont des extraits de textes où trouver les mots en contexte : un minimum de langage philosophique pour les non-familiers, du marxisme théorique parce qu’incontournable, des concepts de Théorie Communiste, des figures et groupes théoriques près de chez nous. Il est certain qu’un mot est mieux défini par ses usages puisque ceux-ci précèdent sa définition ; le langage n’est-il pas au demeurant  antérieur à tout dictionnaire ? Dans le cas d’une théorie ”actualiste” (voir le mot actuel), ni normative ni essentialiste, telle que veut la produire TC, il est probable que seuls les usages datés sont définitoires et seulement à ce moment daté. Quoi qu’il en soit, l’idée de l’abécédaire est de faciliter une compréhension articulée pour qui bute sur un terme ou son acception particulière dans la théorie de la communisation, et, car c’est insuffisant, de proposer des liens vers des textes plus complets, une sorte de guide de lecture. En maîtrisant cette centaine de mots, nul, n’étant curieux, appliqué et impliqué, ne pourra plus dire « c’est difficile »

« Théorie communiste peut parfois sembler difficile à lire, c’est la rançon à payer pour qu’il n’y ait jamais rien de caché des présupposés, ni rien faisant semblant d’aller de soi. »

« La difficulté de TC réside dans le caractère absolument non normatif (la révolution ou la

vraie lutte ce serait ceci ou cela) et absolument non essentialiste quant à la définition des classes. » Franchir le pas, TC 23, 2010

Comme l’écrit Marx dans la Préface à la première édition du Capital  en 1867, « À part ce qui regarde la forme de la valeur, la lecture de ce livre ne présentera pas de difficultés. Je suppose naturellement des lecteurs qui veulent apprendre quelque chose de neuf et par conséquent aussi penser par eux-mêmes. »…

… et  Althusser dans son Avertissement aux lecteurs du livre 1 du Capital en 1969 : « il y a bel et bien une difficulté à la lecture du Capital qui est une difficulté théorique. Elle tient à la nature abstraite et systématique des concepts de base de la théorie, ou de l’analyse théorique. Il faut savoir que c’est une difficulté réelle, objective, qu’on ne peut surmonter que par un apprentissage de l’abstraction et de la rigueur scientifiques. Il faut savoir que cet apprentissage ne se fait pas en un jour. » Passons sur l’idée que la ”rigueur” ne serait que ”scientifique”, la science nécessairement rigoureuse, et la théorie une science : « Si elle était la Science que parfois elle prétend être, elle ne se serait pas aussi régulièrement trompée sur l’aboutissement des situations historiques analysées. » TC 28, Propos d’étape

On me reprochera à raison un dico TéCéiste, plus que de la communisation au sens large. Mais ce ”sens large” n’existe pas plus qu’il n’aurait d’intérêt. Présenter dans un ouvrage complet les variantes théoriques et leurs différences prendrait des années pour des milliers de pages incompatibles avec la forme de ces chroniques et la ligne générale de dndf qui les accueille. Choisir, c’est renoncer

L’abécédaire sera livré en plusieurs chroniques pour des raisons de taille. Après commentaires et critiques, pour autant que l’exercice s’avérerait utile, des versions ultérieures permettraient de l’améliorer, de le compléter et de le mettre à jour. Dans cette chronique :

Abolition / Activisme / Actuel / Autonomie / Auto-organisation / Bernard Lyon / Bruno Astarian / Camarade / Capital / Christian Charrier / Chuang / Citoyenneté / Citoyennisme / Classes / CLN / Communisation / Communisme / Concept / Concret / Conjoncture / Contradiction  / Crise / Cycle de luttes

 

A

Abolition ou dépassement

  • Lucien Sève : « Quand on lit Marx dans les traductions françaises existantes, on y rencontre souvent le mot abolition – exemple type : le ”Manifeste” évoque à plusieurs reprises « l’abolition des rapports sociaux » existants – devenu de longue date un identificateur majeur du discours communiste : il faut abolir la propriété des moyens de production, abolir le capitalisme… Or, dans la plupart des cas, le terme dont se sert Marx est le fameux Aufhebung qui, dans la langue allemande courante, veut dire en effet abolition, suppression, abrogation, mais qui, dans la langue théorique de Hegel, et de Marx à sa suite, a expressément, comme le veut son étymologie un sens beaucoup plus dialectique : à la fois suppression, conservation et élévation, autrement dit passage à une forme supérieure, ce que les traductions actuelles de Hegel rendent par le néologisme sursomption [contraire de subsomption] et dont le français courant donne une idée assez correcte en parlant de dépassement ». Commencer par les fins. 1999, pp 95-96
  • La valeur et son abolition. Entretien avec Bruno Astarian, DDT21, septembre 2017
  • « Dans le cours de la lutte révolutionnaire, l’abolition de l’État, de l’échange, de la division du travail, de toute forme de propriété, l’extension de la gratuité comme unification de l’activité humaine, c’est-à-dire l’abolition des classes, des sphères privées et publiques, des catégories d’hommes et de femmes, sont des « mesures » abolissant le capital, imposées par les nécessités mêmes de la lutte contre la classe capitaliste, dans un cycle de luttes* spécifiquement défini. La révolution est communisation, elle n’a pas le communisme comme projet et résultat. On n’abolit pas le capital pour le communisme mais par le communisme, plus précisément par sa production. » Simon, Histoire critique de l’ultragauche, 2e édition, 2015, p. 9
  • « L’abolition du capital, c’est-à-dire la révolution et la production du communisme, est immédiatement abolition des classes et donc du prolétariat, dans la communisationde la société, c’est-à-dire la production de relations immédiates entre individus dans leur singularité. Individus qui ne sont plus chacun l’incarnation d’une catégorie sociale, y compris les catégories supposées naturelles comme les sexes sociaux de femme et d’homme.

[…]

La révolution est à partir de ce cycle de luttes un dépassement produit par celui-ci. Il ne peut y avoir transcroissance des luttes actuelles à la révolution pour la simple raison que celle-ci est abolition des classes. Ce dépassement, cette rupture, c’est le moment où, dans la lutte des classes, l’appartenance de classe, la distinction de genre, deviennent elles-mêmes une contrainte extérieure imposée par le capital, c’est un procès contradictoire interne au mode de production capitaliste. » Théorie communiste », un piqûre de rappeldndf, septembre 2025

 

Activisme

L’activisme est un immédiatisme révolutionnaire qui nie la nécessité d’une ”médiation temporelle” entre le présent de la lutte des classes telle qu’elle est et la conjoncture* révolutionnaire qui produit la communisation

  • « L’intervention que suppose ’Accords et divergences’ (Denis) n’est en aucune façon programmatique, elle ne cherche nullement l’établissement d’une quelconque organisation de classe ou d’un quelconque « débouché politique » mais elle est intrinsèquement immédiatiste, pour avoir une certaine « force de frappe » elle s’adresse à un milieu globalement alternativiste qui a souvent une propension à opposer sa « radicalité » ou la conflictualité de son mode vie avec le capital (explicitement ou implicitement) à une soumission de fait des salariés au capital.» Désaccords et convergences, Bernard Lyon, Meeting 4, 2008
  • Fin de Meeting, TC 23, p. 129 à 162. Cette revue reposait sur la coélaboration bien  comprise de deux ensembles de personnes, l’un autour de Théorie Communiste comme pourvoyeur d’une théorie qui intéressait l’autre groupe comme guide pour leur activités, leur activisme privilégiant l’action directe, cad leur pratique de luttes immédiatistes pour le communisme. TC trouvait avec eux un vecteur de promotion de ses idées dans le milieu anarchiste de gauche et anticitoyenniste, le  tout avec un ennemi commun, le démocratisme radical*
  • « La médiation temporelle ce n’est pas fondamentalement une question de chronologie mais de déroulement réel et de compréhension de la contradiction entre le prolétariat et le capital, nous en revenons toujours là. Soit on a l’identité entre ce qui fait du prolétariat une classe de ce mode de production et une classe révolutionnaire et on a alors une contradiction dont le déroulement de par cette identité est soumis à sa propre histoire comme cours du mode de production capitaliste. Soit ce que tu appelles “la possibilité du changement révolutionnaire sans conditions préalables” est une simple opposition parce que le prolétariat possède dans ce qu’il est, de façon interne, son “aptitude révolutionnaire”. À ce moment-là il faut dire clairement que la révolution communiste est possible tout le temps et ne pas biaiser avec “l’immédiateté d’une potentialité” ou d’un “projet”. » TC 18 cité dans Fin de Meeting, p.134
  • De la théorie à la pratique : les mésaventures de l’activisme, dans La tentation insurrectionniste, Wajnsztejn et C. Gravier, 2012. Appelisme, immédiatisme, insurrectionalisme, tiqqun…

 

Actuel

« Rien n’est permanent sauf le changement. » Héraclite

Le mot ’actuel’, équivalent de ’présent’, traduit la prise en compte du mouvement de l’histoire, il signifie que quelque chose se passe maintenant, qui est produit, apparaît, advient, émerge… quelque chose qui ne se passait pas avant et ne se reproduira plus identiquement à l’avenir, voué à disparaître, s’effacer, à être détruit, dépassé ou aboli

  • Exemples : Le moment actuel, RS, Sic numéro 1, TC, Un chantier permanent, TC 23, 2010. Pour Théorie Communiste, la théorie, « approximation du processus social qu’elle présuppose comme devant ou pouvant aboutir au communisme » est en permanence à actualiser. Elle doit « d’une part, être susceptible de formuler des acquis, d’autre part, construire la perspective communiste de telle sorte que cette construction soit vulnérableau développement historique. Ce qui implique que cette formulation des acquis soit telle qu’elle autorise la réfutabilité de ce qui est construit sur eux. » TC 28, Propos  d’étape, 2026
  • D’après Christian Charrier, ”La théorie postprolétarienne de la révolution” se divise en deux grands courants. Le courant universaliste dont le livre de B. Astarian : ”Le Travail et son dépassement” est l’expression la plus systématique, et le courant actualiste représenté par  Théorie Communiste, construit, à partir de 1977, contre le courant universaliste.’ La Matérielle, Concept préliminaire, p.20, 2002. Charrier se définit lui-même comme «actualiste radical».

 

Autonomie/Auto-organisation

  • « L’autonomie, comme perspective révolutionnaire se réalisant au travers de l’auto-organisation, est paradoxalement inséparable d’une classe ouvrière stable, bien repérable à la surface même de la reproduction du capital, confortée dans ses limites et sa définition par cette reproduction et reconnue en elle comme un interlocuteur légitime. Elle est la pratique, la théorie et le projet révolutionnaires de l’époque du « fordisme ». Son sujet est l’ouvrier et elle suppose que la révolution communiste soit sa libération, celle du travail* productif. Elle suppose que les luttes revendicatives* sont le marchepied de la révolution et qu’à l’intérieur du rapport d’exploitation* le capital reproduise et confirme une identité ouvrière*. Tout cela a perdu tout fondement. Bien au contraire, dans chacune de ses luttes, le prolétariat* voit son existence comme classe* s’objectiver dans la reproduction* du capital comme quelque chose qui lui est étranger et que dans sa lutte il peut être amené à remettre en cause. Dans l’activité du prolétariat, être une classe devient une contrainte extérieure objectivée dans le capital. Être une classe devient l’obstacle que sa lutte en tant que classe doit franchir, cet obstacle possède une réalité claire et facilement repérable, c’est l’auto-organisation et l’autonomie. » L’auto-organisation est le premier acte de la révolution, la suite s’effectue contre elle – R.S., juin 2005 paru dans Meeting 3

 

B

Bernard Lyon, dit BL

Membre de TC venu de l’ORA, Organisation révolutionnaire anarchiste, puis de l’OCL, vulgarisateur hors pair, débatteur redoutable, champion de la palabre, «préviseur» aléatoire, sa disparition en 2023 a laissé un vide à la place du choc des idées que provoquaient sans faillir ses interventions. Textes en ligne

 

Bruno Astarian dit BA

Théoricien de la communisation, voir son site Hic Salta – communisation, Ses livres. Écouter : Histoire des résistances au travail et de « l’anti-travail » depuis l’industrialisation, Sortir du capitalisme, 16 décembre 2016

 

C

Camarade

C’est un joli nom, camarademais femme, une autre version

Capital

  • « […] une première définition par Marx du capital comme « valeur en procès » : le capital est la valeur qui non seulement se conserve mais encore s’accroît comme valeur, en passant de la forme argent à la forme marchandise et réciproquement, en un procès indéfiniment recommencé. » Alain Bihr, Le concept de Capital chez Marx, Ucaq, 2009
  • Karl Marx n’utilise quasiment pas le mot «capitalisme» dans son œuvre. Il parle surtout de «mode de production capitaliste» (MPC), «société bourgeoise», «capital» (notamment dans Le Capital). Pour lui, le concept central est le capital, pas «le capitalisme» comme terme abstrait. L’expression «société capitaliste» (kapitalistische Gesellschaft en allemand), n’existe que ponctuellement dans ses écrits
  • « L’exploitation comme rapport entre le prolétariat et le capital est une contradiction en ce qu’elle est un procès en contradiction avec sa propre reproduction (baisse du taux de profit), totalité dont chaque élément n’existe que dans sa relation à l’autre et se définissant dans cette relation comme contradiction à l’autre et par là à soi même, tel que le rapport le définit (travail productif et accumulation du capital ; surtravail et travail nécessaire ; valorisation et travail immédiat). Le capital est une contradiction en procès, ce qui signifie que le mouvement qu’est l’exploitation est une contradiction pour les rapports sociaux de production dont elle est le contenu et le mouvement. En ce sens, c’est un jeu qui peut amener à l’abolition de sa règle, nous n’avons plus affaire au processus du « capital seulement », mais à la lutte des classes. Elle est, comme contradiction entre le prolétariat et le capital, le procès de la signification historique du mode de production capitaliste ; elle définit l’accumulation du capital comme « contradiction en procès » ; elle définit l’accumulation du capital comme sa nécrologie.» De la contradiction entre le prolétariat et le capital à la production du communisme, S. mais 2007

 

Charrier Christian

Voir son site La Matérielle, dont a été tiré un livre éponyme Texte intégral pdf. Lire dans TC27, pp 318-326 de la revue papier, La critique du concept de ”prolétariat” dans La Matérielle

 

Chuang

Groupe de théoriciens chinois et nom de leur revue

  • « Chuǎng publiera une revue analysant le développement continu du capitalisme en Chine, ses origines historiques et les révoltes de ceux qui en sont écrasés [sortira en septembre 2026 chez Senonevero]. Chuǎng est également un blog qui retrace ces développements sous une forme plus courte et immédiate, publie des traductions, rapports et commentaires sur l’actualité chinoise pour ceux qui souhaitent franchir les limites de l’abattoir appelé capitalisme.»

 

Citoyenneté

  • « La citoyenneté comme luttes : Si la nation*, la citoyenneté, le peuple sont le langage des luttes actuelles c’est une « préemption » bien fragile des luttes qu’effectuent ainsi les classes dominantes. Du côté des prolétaires, la nation contient suffisamment de failles et de contradictions pour remettre en cause ce dans quoi ils s’étaient définis [voir le texte Européennes 2024*]. La crise de 2008 a révélé l’identité entre crise de suraccumulation et crise de sous-consommation. Avec la crise du rapport salarial qui en a résulté, l’État est devenu le responsable et la cible de l’injuste répartition. La citoyenneté devient alors l’idéologie sous laquelle est menée la lutte des » TC 28, Propos d’étape,  p. 34. 2026

* « La citoyenneté, c’est l’appartenance à la communauté nationale jusqu’à et y compris la « préférence nationale, Si nous revenons en arrière seulement d’une vingtaine d’années, la “préférence nationale” était la construction d’un groupe “racial” à partir de critères qui ne le sont pas, il s’agissait d’une résistance à la relégation sociale contre ceux qui en étaient désignés comme les symboles et les fourriers. C’était ainsi que la défense de la “respectabilité ouvrière” devenait “préférence nationale” qui se construisait à partir des critères de la respectabilité ouvrière comme délimitation d’un groupe “racial” à combattre, et non comme affirmation d’un “nous” comme “la France”, “la patrie”, “la chrétienté”. “L’identité nationale” ne se substituait pas à l’identité ouvrière, c’était l’identité ouvrière qui faisait de la “résistance” sous la forme de l’identité nationale qui avait toujours été une de ses déterminations. “Résistance” mais il ne s’agissait pas d’un anachronisme, elle avait totalement changé de contenu en retravaillant certaines de ses déterminations : de volonté de libération du travail du salariat, elle était devenue l’affirmation, menacée en tant qu’ordre social, du travail salarié tel qu’idéalement existant dans le mode de production capitaliste. S’affirmer citoyen national, démocrate et républicain, c’était conjurer l’anxiété de basculer dans la précarité, l’inquiétude pour l’avenir, et affirmer comme inhérent à la citoyenneté le “droit” menacé à la promotion sociale »

 

Citoyennisme

Le citoyennisme d’État/ Le citoyennisme critique/ Le dispositif ”citoyen”/ Le citoyennisme comme expression des limites du mouvement et comme offensive idéologique du capital/ L’impasse citoyenniste

  • « Par citoyennisme, nous entendons d’abord une idéologie dont les traits principaux sont 1°) la croyance en la démocratie comme pouvant s’opposer au capitalisme 2°) le projet d’un renforcement de l’État (des États) pour mettre en place cette politique 3°) les citoyens comme base active de cette politique.

Le but avoué du citoyennisme est d’humaniser le capitalisme, de le rendre plus juste, de lui donner, en quelque sorte, un supplément d’âme. La lutte des classes est ici remplacée par la participation politique des citoyens, qui doivent non seulement élire des représentants, mais agir constamment pour faire pression sur eux afin qu’ils appliquent ce pour quoi ils sont élus. Les citoyens ne doivent naturellement en aucun cas se substituer aux pouvoirs publics. Ils peuvent de temps en temps pratiquer la « désobéissance civique », pour contraindre les pouvoirs publics à changer de politique. » L’impasse citoyenniste, 2001

 

Classes

« Les individus isolés ne constituent une classe que pour autant qu’ils ont à soutenir une lutte commune contre une autre classe ; pour le reste, ils s’affrontent en ennemis dans la concurrence. » Karl Marx, L’idéologie allemande, 1845

  • « Le travail productif est le point de départ impérieux et incontournable de la définition des classes, mais il est seulement un point de départ. C’est dans tout un processus que se constituent les classes telles qu’engendrées par les rapports de production, mais qui ne peuvent en être un calquedu fait de toutes les instances au travers desquelles la production est nécessairement reproduction, qui n’est pas une répétition. » Avant-propos de TC27, mars 2023
  • « Dans la constitution des classes on ne peut pas séparer d’une part, l’historique, le conjoncturel, les aléas sociologiques, géopolitiques, culturels et, d’autre part, le structurel (ou alors seulement comme la nécessité proprement intellectuellede cette construction des classes). C’est le structurel lui-même qui produit, se reproduit, n’existe que dans ses manifestations par lesquelles seulement il se reproduit dans la lutte des classes. Mais si être une classe est une situation objective donnée comme une place dans une structure, parce que cela signifie une reproduction conflictuelle et donc la mobilisation de l’ensemble du mode de production, cela implique une multitude de rapports, qui ne sont pas strictement économiques, dans lesquels les individus vivent cette situation objective, se l’approprient et s’auto-construisent comme classe. » Avant-propos de TC28, février 2026

 

CLN

Christian Le Nivelleur, infatigable pourvoyeur en articles et textes via son réseau mondialiste. Anime son blog Les oiseaux de la tempête depuis 2017. S’exprime sur Facebook sous le pseudonyme de Christian Broutchoux

 

Communisation

  • La communisation est le processus d’abolition immédiate*, par le prolétariat, des rapports sociaux capitalistes, notamment de l’État, du salariat, de la valeur et de l’économie, des classes sociales dont le prolétariat-même par lui-même. Elle s’oppose aux conceptions marxistes traditionnelles envisageant une phase de transition vers le socialisme puis le communisme comme pouvoir du prolétariat, étatique, conseilliste ou autogestionnaire, relevant toute du cycle de luttes* historique que fut le mouvement ouvrier avec son programme politique

* « Immédiat, ça ne veut pas dire « tout de suite », comme on le croit souvent. Le mot vient du latin ’medium’, qui signifie milieu, moyen. Im-médiatement veut donc dire sans moyen terme, sans médiation, sans intermédiaire.» Lumni, 2026

 

Communisme

  • « Le communisme n’est pour nous ni un état qui doit être créé, ni un idéal d’après lequel la réalité devra se régler. Nous appelons communisme le mouvement réel qui abolit l’état actuel. Les conditions de ce mouvement résultent des prémisses actuellement existantes. » Marx-Engels, L’Idéologie allemande. Éd. Sociales, 1968, 64

 

  • « S’il fallait répondre théoriquement en deux mots à la question ”qu’est-ce que le communisme aujourd’hui ?”, la seule réponse à donner serait quelque chose du genre : « Le communisme c’est la lutte révolutionnaire contre la reproduction des rapports sociaux capitalistes, telle qu’elle est nécessité et permise par la crise de ces rapports ». C’est déjà énorme et pas gagné. » TC 25, 2016, Communisation/Communisme/Valeur, etc. P.169

 

Concept

En philosophie, le concept est l’idée abstraite et générale, la représentation mentale, en un mot, des caractères communs ou des différentes formes d’objets, d’êtres ou de phénomènes apparentés. « L’idée du cercle n’est pas un cercle, le concept de chien n’aboie pas, bref, il ne faut pas confondre le réel et son concept. » Louis Althusser, Soutenance d’Amiens, 1975

 

Concret / Concret réel / Concret de pensée

« Rappelons l’essentiel des considérations méthodologiques exposées dans la troisième partie de l’Introduction de 1857 (CEP, 164 sq.). Marx y distingue deux démarches, ou «méthodes», qu’auraient suivies selon lui les doctrines économiques depuis le XVII. La première partait du « réel et du concret », soit par exemple de la catégorie de population, et elle parvint à en dégager analytiquement des notions abstraites fondamentales : division du travail, argent, valeur. La seconde, à l’inverse, prit pour point de départ les catégories les plus abstraites fixées par les analyses antérieures, pour « s’élever» ensuite, d’étape en étape, jusqu’aux catégories les plus concrètes. C’est cette dernière méthode qui constitue selon Marx la méthode scientifique correcte. Nous rassemblons ici les traits qui la caractérisent :

1) Elle part des notions les plus abstraites, dites également notions simples (ex. :

travail, division du travail, besoin, valeur d’échange), et progresse ensuite selon un axe de concrétisation croissante jusqu’à des catégories comme l’État, l’échange entre nations, le marché mondial.

2) Le concret que cette méthode produit comme son résultat est un concret-pensé, « synthèse de multiples déterminations, donc unité de la diversité » (CEP, 165).

3) Cette démarche est une forme spécifique d’appropriation du concret, caractéristique de la pensée, la seule qui lui soit possible (cf. CEP, 166).

4) La genèse de l’intelligibilité du concret ne se confond pas avec la genèse du concret lui-même (cf. CEP, 165).

5) L’ordre d’exposé des catégories est par conséquent indépendant de l’ordre d’apparition des contenus empiriques qui leur correspondent (cf. CEP, 171). » La logique du concret : idéalisme et matérialiste, Catherine Colliot-Thélène, p. 17. Étudier Marx, sous la direction de Georges Labica, 1985

Le concept, dit Marx dans l’Introduction de 1857, est élaboré « à partir de la vue immédiate et de la représentation », mais « la totalité concrète en tant que totalité pensée, en tant que représentation mentale du concret, est en fait un produit de la pensée, de la conception »

 

Conjoncture, concept de TC

  • « Le capital comme contradiction en procès c’est une multitude de formes d’actions et de luttes à tous les niveaux du mode de production. Son dépassement est une conjoncture, c’est-à-dire l’unité d’une multitude de contradictions à tous les niveaux du mode de production devenant une unité de rupture. […] Une conjoncture est à la fois une rencontre et une défaisance. Elle est défaisance de la totalité sociale qui jusque-là unissait toutes les instances d’une formation sociale (politique, économique, sociale, culturelle, idéologique) ; elle est défaisance de la reproduction des contradictions formant l’unité de cette totalité. Il y a de l’aléatoire, de la rencontre, des choses de l’ordre de l’événement dans une conjoncture : un dénouement qui se produit et se reconnaît dans l’accidentel de telle ou telle pratique. Ainsi une conjoncture se présente comme ce qui arrive dans la mesure où « ce qui arrive » forme la condition particulière de ne pas savoir « ce qui peut arriver », elle est le moment où peut s’exercer la puissance de faire de « ce qui est » plus que ce qu’il contient, de créer en dehors des enchaînements mécanistes de la causalité ou de la téléologie du finalisme.

Une conjoncture est aussi une rencontre de contradictions qui avaient leur propre cours et leur propre temporalité, n’entretenaient entre elles que des relations d’interactions : luttes ouvrières, luttes étudiantes, luttes des femmes, conflits  politiques à l’intérieur de l’État, conflits dans la classe capitaliste, cours mondial du capital, reproduction de ce cours dans une aire nationale, idéologies dans lesquelles les individus menaient leurs luttes. La conjoncture est le moment de ce carambolage des contradictions, mais ce carambolage prend forme selon la détermination dominante que désigne la crise qui se déroule dans les rapports de production, dans les modalités de l’exploitation…» TC 24,  Conjoncture, décembre 2012, Tel quel, le moment révolutionnaire comme conjoncture, pp 13-14

 

Contradiction

  • « La notion de contradiction dialectique trouve ses racines dans la philosophie antique, en particulier dans les problématiques abordées par Héraclite et Platon. Héraclite, au Vie siècle avant notre ère, a mis en avant l’idée que le monde est en perpétuel changement et que l’opposition des contraires – chaud et froid, sec et humide – est au cœur du devenir. Cependant, c’est surtout avec la dialectique platonicienne puis hégélienne que la contradiction acquiert une dimension structurante et dynamique pour la pensée. Platon utilisait la dialectique comme méthode de discussion et d’ascension vers la connaissance, valorisant l’examen critique des idées opposées afin de parvenir à une compréhension supérieure. Chez Hegel, la contradiction devient le moteur du développement historique des idées : chaque concept contient en lui-même sa propre négation, ce qui engendre un dépassement ou « Aufhebung » dans une synthèse supérieure.

Dans la philosophie moderne et contemporaine, la contradiction dialectique s’est trouvée au centre des réflexions marxistes, notamment avec Karl Marx et Friedrich Engels, qui l’appliquèrent à la compréhension de la société et du changement social. Selon eux, toute réalité sociale, économique ou naturelle est traversée d’oppositions internes, dont la résolution fait naître de nouveaux états, structures ou organisations. En intégrant la contradiction au cœur de la méthode d’analyse, ils entendaient rendre compte de la dynamique du réel, loin de toute vision statique des phénomènes. Ce cadre théorique a eu un impact considérable, non seulement en philosophie, mais aussi dans des disciplines comme la sociologie, la biologie ou encore la physique, où la notion de tension entre éléments opposés aide à penser l’évolution des systèmes.» Futura, Qu’est-ce que la contradiction dialectique ? Août 2025

  • L’évolution du concept de contradiction dans l’œuvre de Karl Marx (1845-1867), Christophe Gagnon-Richard, Université de Montréal, 2022
  • « […] nous avons entrepris un travail de redéfinition théorique de la contradiction entre le prolétariat et le capital. Il fallait dans un premier temps redéfinir la contradiction de telle sorte qu’elle fut simultanément contradiction portant le communisme comme sa résolution, et contradiction reproductrice et dynamique du capital. Il fallait produire l’identité du prolétariat comme classe du mode de production capitaliste et classe révolutionnaire, ce qui impliquait de ne plus concevoir cette « révolutionnarité » comme une nature de la classe se modulant, disparaissant, renaissant, selon les circonstances et les conditions. Cette contradiction c’est l’exploitation. Avec l’exploitation comme contradiction entre les classes nous tenions leur particularisation comme particularisation de la communauté, donc comme étant simultanément leur implication réciproque. Ce qui signifie que nous tenions : l’impossibilité de l’affirmation du prolétariat ; la contradiction entre prolétariat et capital comme histoire ; la critique de toute nature révolutionnaire du prolétariat comme une essence définitoire enfouie ou masquée par la reproduction d’ensemble (l’autoprésupposition du capital). Nous avions historicisée la contradiction et donc la révolution et le communisme et pas seulement leurs circonstances. Ce que sont la révolution et le communisme se produisent historiquement à travers les cycles de luttes* qui scandent le développement de la contradiction. La contradiction entre le prolétariat et le capital était réellement désobjectivée, sans prendre l’économie pour un leurre. La baisse tendancielle du taux de profit devenait immédiatement une contradiction entre des classes et non ce qui la déclenche, comme cela reste toujours le cas chez Mattick dont pourtant la théorie des crises ouvre la voie au dépassement de l’objectivisme.» Théorie Communiste, Qui sommes-nous ?

Crise

«  La distorsion entre la masse de la production (en valeur) à réaliser et la capacité de consommation de la société est réellement une distorsion, dans la mesure où, si la production ne peut être réalisée, c’est-à-dire si elle ne peut fonctionner comme capital additionnel (transformé en c et en v) au taux de profit requis, la raison en est dans la sous-consommation ouvrière, c’est-à-dire dans la réduction relative et / ou absolue de v (capital variable) par rapport à c (capital constant). Le même phénomène, qui est l’augmentation de la composition organique du capital, est d’un côté baisse du taux de profit, et de l’autre réduction structurelle nécessaire de la consommation ouvrière. Cette dernière, c’est-à-dire les rapports de distribution capitaliste, la loi du salaire, est définitoire de la loi de l’augmentation de la composition organique. Sous-consommation ouvrière (par rapport à la valeur produite) et baisse du taux de profit sont absolument identiques. Sous-consommation ouvrière, cela signifie nécessité d’accroître la part de la production nécessaire à l’accumulation sous la forme de capital constant et réduction du capital variable, c’est-à-dire que le mécanisme même de l’accumulation capitaliste est par définition distorsion entre la capacité de consommation de la société et croissance de la production. C’est-à-dire (autrement dit) que la baisse tendancielle du taux de profit est substantiellement identique à la sous-consommation ouvrière relativement à la croissance de la production selon les lois du capital.

[…]

La raison ultime de toute véritable crise demeure toujours la pauvreté et la limitation de la consommation des masses qui n’est que la la baisse du taux de profit quand la croissance du taux de plus-value ne contrecarre plus cette baisse.

 

La production de cette unité de la théorie des crises est fondamentale pour définir la crise actuelle. La crise actuelle est une crise du rapport salarial, tant comme capacité de valorisation du capital, que comme capacité de reproduction de la classe ouvrière en tant que telle. C’est une crise de la réalisation, une crise existant comme sous-consommation (existant et non se manifestant comme). Trois raisons à cela : faiblesse de la productivité ; faiblesse des investissements ; modalités d’exploitation de la force de travail. Ce dernier point résume les autres en ce qu’il est la synthèse de toutes les caractéristiques du capitalisme restructuré. Car c’est bien le capitalisme restructuré qui est spécifiquement entré en crise. Que l’on considère les transformations du marché du travail, les modalités d’exploitation de la force de travail dans le procès immédiat, la reproduction sociale et collective de cette force de travail, la mondialisation financière du capital, la transformation de la plus-value en capital additionnel, les contradictions et les limites qui explosent actuellement sont celles-là mêmes qui avaient constitué la dynamique du système et en avaient défini les conditions de développement. Considérer cette crise comme le lent aboutissement de celle du début des années 1970 néglige la restructuration du capital qui a eu lieu, c’est-à-dire le changement de cycle de luttes. »

 

Cycle de luttes, concept de TC

« On appelle cycle de luttes l’ensemble des luttes, des organisations et des théories qui constitue une pratique du prolétariat historiquement définie dans l’implication réciproque entre les deux termes de l’exploitation qui est la contradiction dynamique du mode de production capitaliste. Ensemble de pratiques et de luttes par lequel cette contradiction, dans chaque phase spécifique de son développement historique, porte la révolution et le communisme comme son dépassement.

[…]

Le concept de cycle de luttes contient la relation entre luttes immédiates et révolution à l’intérieur de chaque cycle de luttes, il constitue en sujet chaque terme de la contradiction en leur conférant leur autonomie à l’intérieur de leur implication réciproque (et par elle). Dans ce cours quotidien, il importe de définir ce qui en fait un processus dynamique appelant son dépassement, de dégager dans les luttes quotidiennes pourquoi elles butent sur leur propre contenu constitué alors en limites dans l’opposition au capital. Conférer activité, vitalité, autonomie à chaque terme de la contradiction, établir une liaison entre luttes quotidiennes et révolution, définir la production de la révolution et du communisme comme historique, imposent de comprendre le mouvement comme succession de cycles de luttes et de distinguer dans ceux-ci, même si tous les éléments forment une totalité, ce qui appelle le dépassement, de ce qui est retournement dans le capital, de ce qui établit le contenu de ces luttes quotidiennes en limites en le stabilisant. »

 

Prochaines entrées

Domination / Domination masculine / Dynamique / Écart / Économie politique / Endnotes / Essence / Exploitation / État / Femmes / Fétichisme / Force de travail / Formes  d’apparition / Général / Généralité / Genre / Gilles Dauvé / Humanisme / Idéologie / Identité ouvrière / Immédiat / Immédiatisme / Individu / Interclassisme / Jusqu’au bout / Karl Marx / Limite / Luttes / Médiation temporelle / Meeting / Milieu théorique / Mondialisation / Mouvement réel / MPC / Nation / État-Nation / Nature / Ouvrière (classe) / Particulier / Particularité / Pepe / Plus-value / Pratique / Procès / Production / Programmatisme / Prolétariat / Qualité / Quantité / Racisé.e / Rapports sociaux / Restructuration / Reproduction / Révolution / Rupture / Salaire / Schizophrène / Segmentation du prolétariat / Singulier / Roland Simon / Singularité / Société civile / Subjectivité / Subjectivation / Subjectivisme / Subsomption/Subordination / Surdétermination / Surnuméraires / Syndicalisme / Taux de profit / Théorie / Théorie Communiste / Totalité / Transition / Travail / Tristan Leoni  / Ultra-Gauche / Universel / Valeur / Vie quotidienne / Zonage

 

*

 

ABbey linColn

« Je ne suis pas une chanteuse de jazz. Jazz est une injure. C’est pour moi un mot obscène, injurieux. Je suis une artiste noire. Mon nom est Abbey Lincoln. Rien d’autre. […] Et j’en ai assez qu’ils parlent des « femmes dans la musique », comme si c’était nouveau. Les femmes ont toujours été présentes dans cette musique. Mais ce sont les hommes qui en ont été les figures de proue. »

 

 

Throw it away (musique et paroles de Abbey Lincoln). Festival de  Nice, 1995

Marc Cary, piano, Michael Bowie bass, and Alvester Garnett dms

 

Nous revenons dans un quart d’heure

Patlotch, extrait de Jazzitude, Poétique pour la multitude. Art, éthique, politique, 2002

« On a rallumé la lumière dans la salle.

Elle est descendue de la scène pour se glisser dans le public entre les tables. Il y a des personnes, on ne sait jamais si elles marchent, si elles dansent. Elle est comme ça.

Elle rejoint des amis et s’assied juste devant moi. Je pourrais lui tirer les tresses. Elle ne fait pas son âge. Il y a des personnes qui ont toujours dix ans, ou mille. Elle est comme ça.

Elle parle en français avec un accent et des fautes. Elle n’est pas du genre à faire exprès, ou à parler pour ne rien dire. Il y a des personnes, on ne sait jamais bien si elles parlent, si elles chantent. Elle est comme ça.

Elle est dans une discussion sérieuse. Mais pas triste. Elle rit. Il y a des personnes incapables de rire sans larmes, ou de pleurer sans rire. Elle est comme ça.

Elle a un beau visage. Rempli de vie. De souvenirs pris dans les plis. Des histoires dégueulasses et autant de plaisirs. Il y a des personnes, on ne saura jamais si la beauté leur vient contre souffrir ou par amour. Elle est comme ça. »

(Écrit d’après un concert à Paris, La Villette, 1991)

 

*

*****************************************************************************************Chronique 7, 28 mars 2076

CAPITALISME, LA DOMINATION MASCULINE NÉCESSAIRE

Le masculinisme n’est pas le contraire du féminisme, mais la partie visible de l’iceberg du genre

La domination masculine de Pierre Bourdieu, 1998, ouvrage sévèrement critiqué par des féministes comme typique d’un privilège masculin sur la sociologie, est illustré en édition de poche par le tableau de Manet, Le déjeuner sur l’herbe, 1863

Le capitalisme c’est doublement et en même temps, en son sein «non sexuellement neutre»*, l’exploitation de classe du prolétariat et la domination masculine de genre. * TC, brochure Soulèvement arabe, classes/genre, 2014, p. 71. En annexe 1 je m’explique de ce titre et je discute la formulation de «double contradiction» et le concept d’«abolition des hommes et des femmes»

Sommaire :

Avertissement : l’émancipation des femmes sera l’œuvre des femmes elles-mêmes

1/ La thèse de Théorie Communiste sur le genre, domination masculine nécessaire à la reproduction capitaliste, genèse et critiques

2/ Le masculinisme n’est pas le contraire du féminisme, mais la partie visible de l’iceberg du genre comme domination masculine

Annexe 1 : l’abolition des hommes et des femmes : incompréhension ou désaccord ?

Annexe 2 : exemples d’exploitation directe des femmes par les hommes, Procès de production et formes de surtravail dans les sociétés rurales africaines

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Avertissement

”L’émancipation des femmes sera l’œuvre des femmes elles-mêmes”, ainsi pourrait-on détourner le mot d’ordre de l’AIT* concernant les ”travailleurs”. * Association internationale des travailleurs, 1864

S’il en est ainsi, de quoi se mêle un homme puisqu’il appartient au genre masculin, dominant dans le capitalisme en tant que celui-ci implique, dixit TC, la domination genrée par laquelle « tous les hommes s’approprient toutes les femmes » ? De ce point de vue, l’”homme féministe” ou l’”homme déconstruit” deviennent des oxymores, et la posture s’en revendiquant problématique même en l’absence d’un machisme ostensible. On lira à ce sujet, reçu du Mexique par CLN, L’homme déconstruit

« La critique développée par divers courants du féminisme noir est particulièrement éclairante à cet égard. Dans cette perspective, la question n’a jamais été simplement le comportement individuel des hommes, mais la structure du pouvoir qui détermine et occupe le centre du discours politique. Tout au long de l’histoire des mouvements émancipateurs, les féministes noires ont souligné que même dans les espaces critiques, des dynamiques peuvent se reproduire où les hommes, même lorsqu’ils se déclarent alliés, continuent d’occuper des positions d’autorité interprétative ou de leadership symbolique.

En ce sens, la figure de l’allié peut reproduire un paradoxe : l’homme qui dénonce le patriarcat mais reste le sujet autorisé à en parler. »

Cela porte à interroger ma propre légitimité pour écrire cette chronique. Alors je rappelle (cf chronique 3) que, la théorie n’étant pas pour nous un guide de l’action, elle ne devrait  pas avoir, écrite par un ’homme mais camarade’, un caractère de mansplaining. Cela dit, si une camarade veut prendre ma place, je lui cède volontiers, et dndf remplacera mon texte par le sien. En attendant, je fais mon job en considérant cette dimension comme indissociable du corpus d’ensemble des thèses communisatrices, idéalement non genrées

*

1/ La thèse de Théorie Communiste sur le genre, domination masculine nécessaire à la reproduction capitaliste, genèse et critiques

Russie : le ministère de la santé veut envoyer les femmes sans enfant chez le psychologue pour relancer la natalité, Le Monde, 19 mars 2026

« Face à une natalité en chute libre, Moscou mise sur le suivi psychologique des femmes sans enfant ”dans l’objectif de former une attitude positive à l’égard de la maternité”, tandis que les hommes ne sont concernés que par des bilans de santé physique. […] Ces dernières années, Moscou a durci la législation sur l’avortement et adopté des lois rendant illégale la soi-disant « propagande child-free ». Les familles nombreuses sont glorifiées dans les médias et bénéficient d’une multitude d’avantages financiers et sociaux accordés par l’Etat. » Voir aussi la politique nataliste du gouvernement français

Théorie Communiste soutient depuis 2008 que le mode de production capitaliste repose sur deux contradictions enchâssées l’une dans l’autre, entre capital et prolétariat, entre hommes et femmes ; tenant au fait que la population est la première force productive pour l’accumulation du capital dont le surtravail est la source, donc partant de la fonction assignée comme ”naturelle” aux femmes de ”faire des enfants” et de s’en occuper dans la sphère privée, comme de toutes tâches domestiques, définissant ainsi ce travail comme féminin, et déterminant la reproduction de la force de travail des hommes, des femmes, et celle du capitalisme même

Pour tout connaître de cette théorisation, voir Distinction de genre, programmatisme et communisation, TC 23, 2010, p.99

« Le rapport entre hommes et femmes est consubstantiel à l’existence même de l’exploitation et du surtravail. Le surtravail est le concept structurant les deux divisions sans les confondre (prolétaires/capitalistes ; hommes/femmes). […] L’appropriation de la principale force productive et source du surtravail est effectuée par tous les hommes de par la simple distinction genrée de la société. Mais tous les hommes n’en tirent pas profit de façon identique (en quantité et en qualité) et dans la même mesure selon leur place dans la division entre travailleur et non-travailleur. » p.103

« Le surtravail ne tient pas à  une supposée surproductivité du travail, son existence est un phénomène purement social, elle suppose le travail et la population [ principale force productive], crée la distinction de genre et la pertinence sociale de cette distinction sur un mode sexuel et ‘naturalisé’ » 68, Année théorique, p.87

(Je discute certains aspects de cette théorisation en annexe 1, en relation avec d’autres  critiques, avec liens et citations de TC pour qui n’a pas les numéros concernés de la revue depuis 2010. Cette partie en est réduite à l’essentiel)

Sur la genèse : Aux racines de la domination masculine. Le féminisme matérialiste de Paola Tabet, dndf 2025 « à partir de travaux de l’anthropologue et féministe matérialiste Paola Tabet rassemblés dans Les doigts coupés. Une anthropologie féministe (La Dispute, 2018) – avec Leila Ouitis, autrice de plusieurs articles sur l’Algérie et une approche matérialiste de la question raciale, et Lise Kayser, doctorante en sociologie du travail et du genre. »

Paola Tabet : « Comme dans un tour de prestidigitation, le travail accaparé des femmes disparaît ; ce qui est occulté, c’est l’expropriation des ressources et des moyens de production qu’elles subissent et, par un renversement idéologique de la réalité, la domination et l’exploitation apparaissent comme des faits d’évidence, découlant de la « nature » différente des deux sexes.» La grande arnaque : Sexualité des femmes et échange économico-sexuel, L’Harmattan, 2004

Une approche dans le champ de la communisation, mais critique : Abjection et abstraction, Maya Gonzales et Jeanne Néton, épistémè, 2021 : « D’après nous, cependant, la théorisation proposée par TC pose problème. TC pose l’existence de « deux contradictions » : l’une opposant les pôles antagoniques que sont le prolétariat et le capital et l’autre mettant aux prises les catégories d’homme et de femme. Chez TC, la classe (première contradiction) et le genre (seconde contradiction) sont analysés sur un mode transhistorique, car la relation entre ces deux contradictions est située dans un mode de production plus ancien, antérieur au capitalisme. Cette analyse est, toujours selon nous, profondément insatisfaisante, car nous considérons que la division genrée du travail sous le capitalisme — et notamment celle qui existe au-delà du marché — est distincte de celle qu’on peut rencontrer dans tout autre mode de production. Nous pensons qu’ il faut déplacer le cadre du débat pour le resituer dans la forme de reproduction historiquement spécifique au capitalisme, elle-même contradictoire, et qui a été théorisée par Marx, dans son ouvrage de critique de l’économie politique, Le Capital. Notre texte, «La logique du genre», est par ailleurs le résultat d’un développement théorique collectif au sein d’Endnotes. »

Quelle est la pertinence de cette critique quand le fond de l’analyse de TC repose sur le rapport surtravail/travail et la population comme première force productive, deux éléments, pris ensemble, on ne peut plus spécifiques et définitoires du mode de production capitaliste ? À l’inverse sont précieux, dans La logique du genre, les approfondissements historisés du concept de genre et de la différence sexe/genre

 

Prolétaire, mais femme

Il faut en permanence avoir en tête, d’une part la double lutte des femmes contre le capital (exploitation) et contre les hommes de toutes classes (dit sans ambages, la lutte des femmes contre le so called ”patriarcat” est trivialement et concrètement une lutte quotidienne contre les hommes), d’autre part les interactions entre ces deux dimensions, que veut traduire la formule « Camarade, mais  femme ». Cf le texte de Bernard Lyon pour Sic en 2011, Communisation vs Sphères. Mais plutôt qu’au sein des ”camarades”, un inconcevable ”parti communisateur”, car cette question n’est posée au sein de TC qu’à l’arrivée d’unE camarade en 2007, la véritable question ne se situe-t-elle pas au sein de la classe, et donc : « Prolétaire, mais femme » ? Il est normal que l’articulation classes/genre provoque des frictions entre hommes et femmes dans un groupe théorique, des difficultés de présentation entre primat au féminisme ou au ’classisme’ du fait de l’histoire duale de cette théorisation, mais franchement on s’en fout car l’échelle du milieu théorique ne reflète en rien le mouvement réel de ces contradictions dans la vie quotidienne ni la problématique révolutionnaire sous-tendue

 

les camarades et le parti pris du prolétariat

Cette formule, après «les pieds dans le plat» (BL) d’une féministe chez ces ”communisateurs”, trahit de leur part une réaction excessivement autoréférentielle, et de façon récurrente l’ambiguïté du concept de ”camarades” évoquant qu’on le veuille ou non une organisation de communistes, et posant la question de son rapport avec le prolétariat comme sujet. L’utilisation du terme de ”camarades” n’est ni anodine ni incontournable, car elle structure une identité supposée révolutionnaire et fonctionne comme un lapsus révélateur, un retour du refoulé du parti. Cela va faire une quinzaine d’années que je soulève ce problème, auquel je n’ai pas moi-même de solution

*

2/ Le masculinisme n’est pas le contraire du féminisme, mais la partie visible de l’iceberg du genre comme domination masculine

« Là où dans la sphère publique règne une «économie du temps», dans le privé prévaut une «logique de la dépense du temps». Affection, amour, éducation des enfants, etc., ne peuvent jamais être rationalisés à l’instar du processus de production et de valorisation, car il y subsiste toujours une priorité au sensible, lequel au contraire est dans l’économie réduit au minimum. […] L’univers masculin, économique, politique, scientifique tend bien sûr à la domination absolue, il ne sait que faire de ce qui est en dehors de lui. Cependant, sa réalisation complète serait immédiatement identique au néant. […] Cette dépendance de son contraire et de la honte qu’elle inspire, qui se transforme aisément en mépris et en haine, s’articule dans des actes violents contre des femmes réelles, sous forme de harcèlement, de violence domestique, de viol, etc., et conditionne aussi l’identité féminine dans la soumission, la passivité, la sensibilité, etc. « Ce rapport entre sphère privée et sphère publique explique aussi l’existence de “bandes de mâles” se fondant sur le ressentiment contre le “féminin”. De ce fait, l’État et toute la politique sont, depuis le XVIIIe siècle, constitués comme “bandes de mâles” à travers les principes de “liberté, égalité, fraternité”» (Roswitha Scholz, Das Geschlecht des Kapitalismus, op. cit., p. 114).» «Masculinité» et «féminité» comme piliers de la modernité, le côté obscur du capital. Johannes Vogele, dndf 2011

J’ai choisi ce point de vue du masculinisme pour son actualité, particulièrement chez les adolescents et les jeunes hommes à travers leur usage des réseaux sociaux et en relation avec la montée des idées d’extrême-droite. Pour ma génération d’hommes poussés dès  les années 1970 à tenir compte du discours féministe en général, c’est une évolution idéologique relativement massive des plus effrayantes. Dans un premier temps, quelques articles pour prendre la mesure du problème, dans un second, quelques pistes d’analyse en cohérence avec notre critique de la domination masculine dans le capitalisme contemporain

 

Propulsé par les médias sociaux, le masculinisme sort de l’ombre et trouve un écho dans la sphère publique, Lea Clermont-Dion, The Conversation, 19 février 2026

Des « mecs bien » aux masculinistes : anatomie du patriarcat, Sarah Andres, Lisbeth, 15 octobre 2025. Dans cet article, Lisbeth décrypte les différents courants masculinistes, interroge le continuum des violences patriarcales sur lequel ceux-ci se développent.

Les masculinistes ont d’une certaine façon bien intégré, sinon compris dans sa dimension historique et idéologique, que la domination des femmes par les hommes était menacée à terme d’être vaincue

Il ne faut donc pas réduire le masculinisme à ses tendances les plus extrêmes, réactionnaires et potentiellement violentes, mais le comprendre comme forme exacerbée,- ’extension du domaine de la lutte’ pour sauver la domination masculine -, du machisme y compris soft ou masqué, à l’image des hommes en costards du tableau de Manet, dont on voit sans peine les équivalents aujourd’hui, l’«affaire Epstein» par exemple dans les hautes sphères sociales de l’économie, de la politique et de la culture (”L’affaire Epstein révèle une classe au- dessus des lois… une classe pornopulente”, Dahlia Namian, The Conversation, 24 février 2026 / « Dans une tribune au « Monde » du 13 mars, le sociologue Éric Fassin décrit l’affaire Epstein comme « un pouvoir masculin qui se referme contre la politique féministe ». Dans l’exercice de cette domination violente, l’argent, la sexualité, le savoir et les relations sont des capitaux interchangeables. »

La condamnation relativement large du masculinisme, y compris par l’État*, n’est qu’un cache-sexe, sic, de l’idéologie mâlement genrée de la société capitaliste, la partie visible de l’iceberg capitaliste de la domination masculine. C’est un peu comme la critique du fascisme au nom de la démocratie (voir chronique 4) * cf au Sénat, Réactions de l’État face à la montée des mouvements masculinistes, 12 février 2026, Haut conseil à  l’égalité… bla bla bla

Apparu comme offensive/défensive antiféminine dans le contexte d’une montée en puissance de la sensibilité féministe en général et de sa visibilité sociale et médiatique, boostée par le mouvement #metoo, l’affaire Pelicot… le masculinisme pourrait présager d’affrontements plus étendus entre hommes et femmes dans le mouvement historique de l’émancipation de celles-ci au sein des luttes révolutionnaires. C’est pourquoi il nous intéresse comme phénomène de la vie quotidienne, lieu actuel de l’affrontement de classe et de genre

Enfin, ne soyons pas sexistes en ”invisibilisant” les femmes masculinistes, car elles existent ! Là encore, c’est le contraire qui serait surprenant, puisque s’il y a domination masculine, elle ne peut qu’être hégémonique et sans frontière de genre, partie prenante de l’idéologie dominante de la classe dominante. Cela passe ”naturellement” par ”faire des enfants”, plein de petits fachos en puissance comme Madame Thorez voulait que les femmes (des) prolétaires produisent des bataillons de bébés communistes

La «trad wife», un idéal féminin extrêmement conservateur : « Un discours aux relents volontairement fascistes, masculinistes et racistes, où la maternité devient un devoir civique… Derrière leur image proprette, les « femmes traditionnelles » prônent un retour aux valeurs de la femme au foyer dévouée et silencieuse. »  Cathy Remy, Le Monde, 17 mars

*

Annexe 1

« La diversité et les oppositions internes, sans parler des conflits, au sein de ce courant de communisation définissent son existence et doivent être prises en compte.» Adresse de Meeting, 2003

Sur «la contradiction entre les hommes et les femmes» et «l’abolition du genre» : incompréhension ou désaccord ?

Pour TC le dépassement, dans le processus révolutionnaire, de la domination masculine conduit à envisager l’abolition de la distinction de genre entre hommes et femmes, autrement dit la fin de toutes distinctions sociales entre eux, et pour eux la disparition des hommes et des femmes. Pour d’autres féministes comme Silvia Federici, abolir la domination et la hiérarchie ne nécessite pas d’en venir à cet effacement de toutes les différences*. C’est aussi mon point de vue. Avant de l’affirmer comme désaccord, c’est d’abord pour moi un problème de compréhension

* Silvia Federici : « Ainsi, le fait de réaliser des tâches différentes n’implique pas automatiquement des degrés de pouvoir différents. La question est : quelles valeurs sont associées à ces différences ? Nous avons eu beaucoup de débats dans le mouvement féministe sur le type de société que nous voulions. Souhaitons-nous une société où l’on n’utilise plus les catégories d’homme ou de femme ? Ou voulons-nous une société où existerait encore d’une certaine manière, non pas une spécialisation, mais bien une différenciation puisque les femmes ont la capacité d’avoir des enfants ? Selon moi, les différences ne sont pas un problème, le problème c’est leur hiérarchisation. Cette dernière fait que les différences deviennent une source de discrimination, de dévaluation et de subordination. Il n’est pas nécessaire de construire une société où il n’y aurait pas de différences, nous pourrions peut-être même dire que certains différences sont bonnes.» La voie du jaguarEn lucha, juin 2012

 

Un problème de construction/exposition théorique

1.

En effet, sans remettre en cause l’explication par le surtravail, je ne comprends pas pourquoi les camarades de TC ont traduit leur théorisation dans les termes d’une « contradiction entre les hommes et les femmes  »,  c’est-à-dire d’un antagonisme appelant la suppression des deux termes. À l’occasion d’échanges avec Bernard Lyon dans leur période d’élaboration (en 2008 sauf erreur), j’ai compris qu’ils avaient un problème de modélisation, de formulation dialectique, de construction abstraite articulée, pour rendre compte de la domination de genre dans la contradiction définitoire du capitalisme, et réciproquement. Je me demande s’ils ne cherchaient pas une symétrie avec la contradiction antagonique capital/prolétariat, dont l’abolition aboutit à la destruction des deux. Ainsi, par analogie, l’abolition de la domination masculine est logiquement traduite par l’abolition du genre, dans le sens de la fin historique des femmes et des hommes sociaux, la différenciation sexuelle n’étant ni appelée à disparaître ni à générer des différences sociales, sauf manipulations de masse ou révolution génétique*

* Henri Atlan, biologiste et philosophe, L’Utérus artificiel [il sera forcément intelligent, UIA ou IAU, guidé tel un bombardier larguant des mômes], 2005 : « Outre la dissociation entre sexualité et procréation, c’est une asymétrie immémoriale qui disparaîtra dès lors que les hommes et les femmes seront égaux devant les contraintes qu’impose la reproduction de l’espèce. » De quoi seront faites alors les relations entre hommes et femmes  ? « De nouvelles identités féminines et masculines émergeront. Des rapports nouveaux, jamais vus nulle part, s’établiront entre celles et ceux que l’on continuera – peut-être – d’appeler hommes et femmes. (…) La parenté sera de plus en plus sociale, de moins en moins biologique. Mais rien n’est définitivement joué. » On respire, le meilleur des mondes n’est pas inéluctable…

Cette construction/exposition de TC présente un autre inconvénient. Malgré les explications qui la sous-tendent, ce qui est mis avant, pour faire simple, c’est la contradiction du capital et celle du genre, leurs articulations, et non pas d’emblée deux contradictions dans le capital. Ça sent encore son ”capitalisme + patriarcat”, peut-être sous l’influence des féministes matérialistes ?* C’est pourquoi j’ai choisi ce titre, ”capitalisme, la domination masculine nécessaire”. Ainsi, la contradiction de genre se trouve présentée au même niveau que la contradiction de l’exploitation, connue comme définissant le capitalisme, mais directement dans celui-ci comme tout subsumant. Il est évident que la structure du corpus TéCéiste antérieure à l’introduction du genre rend mal aisée la présentation concomitante sur un même niveau de ce qui est conçu comme deux contradictions

* Pour Endnotes 3, Éditorial : « Dans leur tentative de concilier une approche féministe duale avec leur théorie précédemment élaborée, TC s’est perdue dans un débat interne sur le nombre de contradictions inhérentes à la société moderne. Pour nous, parler de contradiction entre travailleurs et capital n’a pas plus de sens que d’en parler entre hommes et femmes. En réalité, la seule « contradiction entre » est celle par laquelle Marx ouvre le livre I du Capital, à savoir la contradiction entre valeur d’usage et valeur d’échange*. En définitive, les rapports sociaux capitalistes sont contradictoires car ils reposent sur l’échange de valeurs équivalentes — mesurées par le temps de travail socialement nécessaire à leur production — et, en même temps, ils sapent ce fondement, puisqu’ils tendent à écarter le travail humain du processus de production. » * note 3 : « […] On ne trouve aucune mention, dans l’œuvre de Marx, d’une contradiction entre ”capital et travail” ou ”capitalistes et ouvriers”. » Je pense qu’il peut y avoir dans l’usage du concept de ”contradiction” des raccourcis qui ne trahissent ni Marx ni la réalité du capital comme « contradiction en procès »*, mais celle entre hommes et femmes est d’une autre nature, si j’ose dire.* « Le capital est une contradiction en procès : d’une part, il pousse à la réduction du temps de travail à un minimum, et d’autre part il pose le temps de travail comme la seule source et la seule mesure de la richesse. » Marx, Grundrisse, Anthropos, 1967, tome 2, p. 222. Contrairement à ce qu’affirme Endnotes, cette contradiction ne porte pas sur valeur d’usage vs valeur d’échange…

Mais attention, il ne s’agit pas de revenir à  la vision programmatiste considérant que la question féminine serait à régler dans la société socialiste : le capitalisme, c’est doublement et en même temps l’exploitation de classe et la domination masculine de genre

TC est plus ou moins conscient du problème même s’il ne le pose pas en ces termes. Voir TC 26, p. 316-318, Le sexe sans excès : « On peut se demander si, à de rares exceptions près, l’angle d’attaque synthétique est possible. Est-ce que l’existence d’une telle  conceptualisation n’est pas  rendue impossible par cela même dont elle devrait rendre  compte ? C’est-à-dire : rendre compte de ’deux’ contradictions. »  Il ne s’agit pas d’une ”synthèse” car ces deux ”contradictions” constituent une unité structurelle dans le mouvement réel. C’est leur reconstruction après les avoir séparées qui oblige à exposer une interrelation qui n’existe pas dans la réalité d’une même contradiction complexe à  quatre pôles, le capital, le prolétariat, les femmes, les hommes, et non pas deux, genre et classes

En résumé on a une difficulté de modélisation entre dialectique des contradictions, toujours conçues comme binaires, à deux termes, deux contraires, deux pôles – on se demande bien pourquoi après 20 ans d’articulation théorique d’émergence, complexité et dialectique -, une difficulté de représentation topologique des inclusions réciproques  défiant le sens commun de la représentation spatiale, voire, en mouvement, spatio-temporelle. Et cette difficulté à s’appuyer sur une logique dialectique complexe explique en partie celle à parler du genre dans les luttes autant que de la contradiction de l’exploitation, du fait qu’on est coincé par la modélisation  théorique antérieure comme grille de lecture, quand « la formulation des acquis » n’a pas été « telle qu’elle autorise la réfutabilité de ce qui est construit sur eux. » TC28, p. 9, ou mieux dit, que la formulation de certains acquis construits sur une seule contradiction mérite d’être revue, puisqu’elle empêche de penser les ”deux contradictions” comme ayant le même poids, ce dont aucune contorsion justificative à la limite du lisible ne peut donner le change. C’est là tout sauf un problème de difficulté de lecture de TC. On ne peut pas faire passer un ravalement pour une construction neuve

2)

Dans 68 Année théorique, p. 90, c’est « «être femme» [qui] est apparu comme  une contradiction », qu’il importe de citer en entier, j’y renvoie (c’est vers la fin de la brochure). L’explication est claire, mais à moins d’un raccourci, l’emploi du mot de « contradiction » est discutable : faire des hommes et des femmes  des contraires trouble ma connaissance de la dialectique

  1. 91-92 « Si l’abolition de la distinction de genre est une nécessité du point de vue de la « réussite » de la communisation, ce n’est pas au nom de l’abolition de toutes les médiations, ce n’est pas parce que la révolution serait « suspendue » à la nécessité de cette abolition. Prendre les choses ainsi relève d’une démarche téléologique et normative. C’est dans son caractère concret, immédiat, que cette contradiction entre hommes et femmes s’impose dans la réussite de la communisation contre ce que ce rapport implique de violence, d’invisibilisation, d’assignation à une place de subordination. Si l’abolition de la distinction de genre s’impose comme une nécessité de la communisation, c’est que la contradiction qui définit les femmes existe dans la vie courante, et c’est de cette situation, de cette contradiction, dont nous partons pour parler de la nécessité de l’abolition des genres. Travail domestique, place dans la division du travail, modalités d’insertion dans le procès immédiat de production, formes « atypiques » du salariat, violence quotidienne dans la conjugalité, famille, négation et appropriation de la sexualité féminine, le viol et / ou sa menace, sont les divers fronts où se jouent la contradiction entre les hommes et les femmes, contradiction qui a pour contenu leur définition et assignation contrainte (aucun de ces éléments n’est fortuit). Tous ces fronts sont les lieux d’une lutte permanente opposant deux catégories de la société formées comme naturelles et déconstruites comme telles par les femmes dans leur lutte.

L’abolition du genre c’est l’abolition de la capacité reproductive comme distinction naturalisée. Il y aura effectivement des individus qui tomberont enceinte et des individus qui ne tomberont pas enceinte (bien qu’on peut supposer que la sexualité à risque de grossesse en aura pris un bon coup au passage), des gens qui porteront des enfants et d’autres pas (ce qui pourrait bien être différent de tomber enceinte), mais en aucun cas cette diversité ne peut engendrer une ’distinction’ si la contradiction hommes/femmes n’est plus et si, en conséquence, il n’existe plus ni hommes ni femmes. C’est-à-dire si la reproduction n’a plus un statut d’instance déterminante de classification. Cette hétérogénéité de situation ne recouvrant plus aucun enjeu du côté de la population et de la reproduction de l’organisation sociale, ne portera donc aucune distinction entre certains et d’autres sur cette base. Si l’on considère la partition de l’humanité sur la base de la reproduction comme une pure construction sociale (les catégories de population et de travail sont des catégories économiques historiques), les caractéristiques anatomiques sexuelles deviennent des caractéristiques physiques que seul un rapport social unifie comme sexe et auxquelles seul il donne un sens de distinction et de partition. »

Quoi qu’il en soit, cette exposition n’apporte  pas à  mes yeux une preuve satisfaisante de son exigence radicalissime – « en aucun cas cette diversité ne peut engendrer une ’distinction’ si la contradiction hommes/femmes n’est plus et si, en conséquence, il n’existe plus ni hommes ni femmes » -. Pas surprenant vu sa genèse TéCéiste que cette formulation n’ait pu faire l’objet d’un consensus au sein des théoricien.ne.s de la communisation participant ou non à la revue internationale SIC, et ce fut même une des causes de la rupture mettant fin à cette revue, comme l’explique TC25, Comme un marasme, 2015, p.15 :

« En simplifiant les choses à la limite de la caricature, on peut dire que sur cette question le collectif Sic se fractionna en trois tendances.

  • Les « classiques » : le rapport entre les hommes et les femmes est un moment de la lutte de classe. Il ne fallait pas toucher à l’unicité de la contradiction entre le prolétariat et le capital. On pouvait voir dans cette position se rejouer la fin du programmatisme, l’introduction d’une contradiction entre les hommes et les femmes constituant, avec la contradiction entre prolétariat et capital, le capital comme contradiction en procès, était un insupportable coup de grâce porté au prolétariat.
  • Les tenants du principe unique abstrait-logique se diffusant en une infinité d’antagonismes et de « malheurs » (principalement les camarades anglaises, cf. supra [La logique du genre]). La relation hommes / femmes n’étant qu’une manifestation de la distinction entre des activités médiatisées par le marché et d’autres non-médiatisées par le marché. Encore faudrait-il expliquer pourquoi les premières sont le fait d’individus à prostate et les secondes d’individus à utérus.
  • La théorie de deux contradictions (prolétaires / capital ; femmes / hommes) le devenant l’une par l’autre, les deux procédant du travail et du surtravail, de la force de travail comme principale force productive dans tous les modes de production (capital compris) naturalisant une distinction sociale. C’était la position de TC (cf. TC 23 et TC 24 et pour un exposé rapide la brochure ”68 année théorique”, pp.85 à 92) »

Caricature ou mauvaise foi ? Comme on l’a vu, mieux vaut écouter chaque partie exposer ses désaccords. Quoi qu’il en soit je ne me reconnais pas dans cette tripartition, et je me félicite d’avoir eu le nez creux en me gardant bien, au feeling, de participer à l’aventure Sic, une auberge espagnole annoncée d’où chacun repartirait avec ses plats préparés

Par ailleurs une recherche internet à contradiction entre les hommes et les femmes n’aboutit pour l’essentiel qu’aux textes de TC, et aucune critique féministe matérialiste, marxiste ou radicale ne semble utiliser ou reprendre une telle formule pourtant connue depuis bientôt 20 ans, ce sur quoi je suis prêt à convenir de mon ignorance. Je ne m’ôte pas de l’esprit une part de bricolage dans la vision futuriste de TC, a minima dans l’exposition pour la faire tenir debout. De plus, celui, et pourquoi pas celle, qui exprimerait un désaccord se verrait renvoy.é. e, si ce n’est à son acceptation des misères faites aux femmes par les hommes, à son incapacité d’abandonner son statut actuel, soit de dominant, soit de dominée. Discussion biaisée dès lors : « t’es dans quel camp, toi ?! », j’ai connu ça chez les Stals, et l’on m’a sans modération traité de «masculiniste» dans un commentaire de dndf : je refuserais de perdre mon Y, cqfd ! Tu parles Charles, l’heure de mon dernier chromosome aura sonné depuis longtemps

Bref, pour moi, TC n’a pas résolu le problème, il l’a réglé à moindres frais théoriques pour les ”acquis” intouchables (”irréfutables”?) de son corpus, dans une surenchère conceptualiste bancale. Le temps viendra d’une réflexion sereine sur les différences entre les catégories de femmes et hommes une fois abolie la domination masculine, et notamment les implications sociales, dans la vie quotidienne sous le ”communisme”*, d’avoir un corps de femme, des implications physiques, physiologiques et psychologiques dans leurs relations et leurs activités bien au-delà de celles de la maternité, déni qui pourrait leur être plutôt nocif, c’est un comble. Les hommes qui théorisent aujourd’hui la disparition des femmes ne seront pas les payeurs, les femmes non plus au demeurant. *Ceci ”dans la mesure où il faudrait en dire quelque chose, dans les limites inhérentes à l’utopie”, comme  écrit TC28 en note p.361

Reste l’hypothèse où je n’aurais rien compris au concept de genre comme distinction socialement et historiquement construite du rapport entre hommes et femmes, ou à sa lecture par TC ce qui est plus probable, et par suite à la nécessité de l’abolition du genre comme étant cette distinction même, une incompréhension en boucle tautologique ?

Quoi qu’il en soit, si c’est un désaccord, il n’a aucune incidence sur la compréhension des luttes actuelles des femmes dans celles du prolétariat et réciproquement, supposées conduire à ce moment historique, qui sont la seule base actuelle pour mesurer les limites qu’il faudrait dépasser afin d’y parvenir. On en est loin, à preuve les développements de TC concernant la présence des femmes dans les luttes, tant chez les Gilets Jaunes, TC27, 2023 p.149 à 240, que dans le Soulèvement arabe, cf la brochure sous-titrée Classes / Genre, 2014 (« ”Voici les femmes !” Quelques interrogations générales sur le privé et le public », etc.). Pour moi, ce désaccord ne méritait pas plus qu’une annexe, elle est bien trop longue

*

Annexe 2

En vérité j’ai trouvé un cas où il est question de « contradiction entre les hommes et les femmes », liée au « surtravail ». Il s’agit, décrites en 1988, de sociétés rurales africaines traditionnelles où « l’organisation de la production repose sur une contradiction identique : les femmes sont réduites à leur force de travail et assurent l’essentiel des tâches productives, tandis que les hommes contrôlent le procès de production et accaparent le surplus. » C’est une exploitation directe des femmes par les hommes, un peu, dit de façon déshistorisée, comme s’ils étaient les ”capitalistes” et les femmes les ”prolétaires”. Mais du moins est-ce intéressant, montrant  que toutes les situations de domination ne se ramènent pas, même aujourd’hui, au schéma de la double contradiction dans le capitalisme. Je donne le résumé, le texte entier est en ligne

Procès de production et formes de surtravail dans les sociétés rurales africaines, exemple du Congo par Yves Guillermou, sociologue, Paris, Cah. Sci. Hum. 24 (4) 1988 : 471-485

RÉSUMÉ

« Le débat et les recherches engagés dans les années 60 sur les rapports de production dans les sociétés rurales africaines ont mis en lumière l’importance et la diversité des formes de surtravail et d’exploitation au sein de ces sociétés. L’intérêt de ce thème est d’ordre non seulement théorique mais pratique, notamment par rapport aux multiples projets de développement qui, tout en visant une amélioration « générale » des revenus et du bien-être des ruraux, risquent en fait dans bien des cas de contribuer au renforcement des inégalités et de l’exploitation, par manque d’une connaissance précise des structures sociales locales.

L’une des formes d’exploitation interne les plus importantes – bien que fréquemment sous-estimée – dans les campagnes africaines est l’exploitation de la force de travail féminine, même si ses conditions et manisfestations concrètes varient considérablement d’une société à l’autre. Ce problème est ici examiné dans le cas de trois sociétés du Congo : les Nzabi et les Beembé (sud-ouest) et les Kukuya (centre-nord).

Chez les Nzabi, les femmes travaillent en général individuellement sur des champs mis à leur disposition par leurs époux (et au profit de ceux-ci) : elles sont séparées techniquement et socialement de leurs moyens de production. Mais le système nzabi, fondé sur des règles rigides et peu adapté à un environnement en pleine mutation, est en proie à une crise profonde.

Le système Beembé au contraire fait preuve d’une remarquable capacité d’adaptation aux contraintes extérieures. Mais son efficacité économique repose sur une exploitation impitoyable du travail féminin : les femmes travaillent dans le cadre de groupes étroitement contrôlés par les hommes et la commercialisation des produits est entièrement contrôlée par les hommes.

Le système de production Kukuya se caractérise par une division fondamentale en deux secteurs : le secteur vivrier entièrement confié aux femmes, et le secteur marchand exclusivement contrôlé par les hommes. Mais tandis que les hommes n’interviennent aucunement dans le premier secteur (respectant ainsi l’organisation « autonome » des femmes), le deuxième secteur implique un apport important de travail féminin gratuit, sous le contrôle et au bénéfice exclusif des hommes.

Dans chacun de ces trois cas, si importantes soient les différences, l’organisation de la production repose sur une contradiction identique : les femmes sont réduites à leur force de travail et assurent l’essentiel des tâches productives, tandis que les hommes contrôlent le procès de production et accaparent le surplus. Certes, la situation concrète n’est en aucun cas aussi rigide, et de nombreux facteurs contribuent à la faire évoluer : mais un changement radical est d’autant plus difficile qu’il met en cause l’ensemble de l’ordre social traditionnel. »

*

Comme illustration musicale, d’abord un coup de gueule d’Anne Paceo, batteuse de jazz, contre le machisme de ce milieu jusque-là épargné par #metoo, puis deux orchestres entièrement féminins, un Big Band de 1940 avec «les meilleures musiciennes», ce qui  laisse entendre qu’elles ne sont pas comparables aux hommes*, et un trio féminin d’exceptions en 2013 (vidéo). Non-mixité, autonomie et auto-organisation ?

* même schéma quand on parle des « écrivains noirs américains », par exemple

Anne Pacéo brise les codes sexistes du jazz, février 2026

Quand les musiciennes de jazz s’insurgent contre le sexisme, The Conversation, 18 janvier 2018

The International Sweethearts of Rhythm 1940, « le premier groupe entièrement féminin et racialement intégré des États-Unis » Wikipedia

Unconditional Love, Geri Allen – piano, composition, Esperanza Spalding – contrebasse et chant, Terri Lyne Carrington – batterie, Marciac, 2013

« Ma profession s’exerce dans un monde d’hommes. Je n’ai pas d’objection à en parler, à condition qu’on me parle d’abord de musique. » T. L. Carrington, with Roberta Flack and Angela Davis, Compared to what, Remix 1970/2024, beau document sur la période Black Panthers

PS : je désespère de retrouver mon travail de 2013, ‘LA’ FEMME EST L’AVENIR DU JAZZ (Female Jazz Instrumentalists)

*****************************************************************************************Chronique 6, samedi 21 mars 2026

CAPITALISME, MARXISME, ET INTELLIGENCE ARTIFICIELLE

Repères factuels et réflexions théoriques pour un futur mal annoncé

Suscitée par une discussion ici, cette chronique est longue et j’en suis navré pour les petits lecteurs, c’est de l’écriture exclusive. Le sujet complexe et tentaculaire de l’IA, une pieuvre idéologique, n’étant à ce jour que peu ou partiellement abordé dans notre sphère théorique, il fallait en présenter une critique sous les différents points de vue, du capital comme économie politique, des exploité.e.s qui la font tourner, et de la nature qui ne fait rien… qu’en être comme jamais pressurée

Un avant-propos distingue l’IA de l’intelligence humaine, interroge l’IA et la conscience, suivi de 6 parties : 1. La fonction objective de l’IA dans la production et l’économie. 2. La critique de l’IA dans celle du capital. 3. L’IA, sa bulle, et la crise. 4. Les esclaves de l’IA de bas en haut de l’échelle sociale et du genre. 5. L’exploitation de la nature via l’IA. 6. D’autres critiques ”marxistes” de l’IA / Mon tout avec un accompagnement musical aux antipodes de l’IA, Boom boom, ou le blues minimaliste d’un illettré, John Lee Hooker

« L’IA est la plus grande menace existentielle pour l’humanité. » Elon Musk (il est jouissif de citer un éminent dirigeant capitaliste à l’appui d’idées communistes)

« D’ailleurs, Patlotch, faites gaffe chez vos associés, ça commence à parler GPT dans les commentaires, de cette manière d’« intelligence » animée au gré des machines qui fait tant de bruit. » Schizosophie, 7 mars 2026

 

*

avant-propos

« Les machines seront peut-être capables un jour de penser, mais elles seront toujours incapables de rêver. » Walter Lippmann, écrivain (1889-1974)

« Je pense que la grande différence entre un chercheur et un ordinateur réside dans le fait que le chercheur invente des questions. » Jean Piaget, Mes Idées, 1977. Comme quoi la confusion est antérieure à l’arrivée de l’IA proprement dite, et même à celle de l’ordinateur, voir L’histoire de l’IA par IBM, « Depuis l’Antiquité, les humains rêvent de créer des machines pensantes…»

Il faut l’affirmer fort et haut : l’intelligence artificielle n’est pas l’intelligence humaine, elles ne sont en concurrence que pour qui, les confondant, les mesure l’une à l’autre. Ce qu’explique David W. Bates dans le cerveau n’est pas un ordinateur, Le Monde du 26 février 2026 :

« Cette façon de conceptualiser l’intelligence [l’« intelligence artificielle » envisagée comme une simulation de l’intelligence humaine] aboutit à une sorte de crise philosophique. D’abord parce que les humains qui utilisent les plateformes et les infrastructures numériques « intelligentes » voient leur pensée de plus en plus soumise à une forme néfaste d’automatisation. Mais aussi parce que nous penser nous-mêmes comme des ordinateurs gouvernés par des processus automatiques, à l’heure où les capacités de l’IA excèdent désormais les nôtres, est très dangereux : les humains sont dès lors amenés à se considérer comme inférieurs aux machines. Cela contribue à alimenter l’idée qu’une intelligence artificielle générale finira par advenir et prendra toutes nos décisions à notre place. » C’est la croyance des transhumanistes, qui « pensent que les humains sont inférieurs aux machines, et que les machines vont devenir si puissantes que, pour rester à la hauteur, les humains devront fusionner avec la technologie pour devenir quelque chose d’autre, plus qu’humain. Ce fantasme dangereux…»

« Or, si ce que nous appelons les « intelligences artificielles », dont l’IA générative est une variante, sont désormais en mesure de faire des choses qu’aucun esprit humain ne sera jamais capable de faire – comme analyser simultanément des millions et des millions de paramètres de données –, elles restent des machines à prédire, à faire des pronostics. Et cela est très différent de ce que les humains peuvent élaborer avec leur propre intelligence lorsqu’ils utilisent les technologies : inventer des futurs qui ne sont pas prévisibles mais qui sont les produits de notre propre imagination, de nos désirs, de notre intelligence collective. »

L’auteur s’est « penché sur l’histoire de cette comparaison » pour « reconstituer cette tradition philosophique qui définit l’intelligence humaine par la création et l’utilisation d’outils technologiques.»

« Si la technologie en général n’atrophie pas l’intelligence « naturelle », celles de l’« ère digitale » diffèrent fortement des technologies primitives ou industrielles. Elles permettent l’automatisation de processus qui ne l’avaient jamais été auparavant. Or l’histoire de l’industrialisation nous a montré les effets néfastes que l’automatisation peut avoir sur les individus : elle les habitue à être privés de leur capacité de décision, à être moins inventifs, moins créatifs. »

Conscience, imagination, désirs, intelligence collective, intuition, créativité,… toutes qualités sans lesquelles il est exclu d’envisager que les hommes et les femmes puissent faire « leur propre histoire, non pas arbitrairement, dans les conditions choisies par eux, mais dans des conditions directement données et héritées du passé. » Marx, Le 18 brumaire de Louis Bonaparte, 1851, et même s’« il faut se débarrasser de ce ”concept” de ”conscience de classe”, que personne (Marx y compris) n’a  jamais pu définir sauf comme étant toujours ce qu’il manque » (TC 28 sur Ray Brassier, p. 317), quoi qu’il en soit, « il ne peut y avoir de révolution que là où il y a conscience. » Jean Jaurès, discours à la Chambre, 28 juin 1904

Faute de quoi, chères et chers, la chronique pourrait en rester là, et votre intelligence sensible comme votre intelligence du cœur faire leurs adieux aux armes de la critique

C’est donc en tant qu’outil prolongeant l’intelligence humaine, ou interaction entre elles en tandem dont l’humain tiendrait le guidon*, que je considérerai ci-après l’IA. Mais, s’il est vrai que l’idéologie dominante est celle de la classe dominante**, jusqu’à preuve du contraire, l’IA est foncièrement un outil de et au service de la classe capitaliste

* « Il ne s’agit donc pas d’opposer l’IA à l’utilisateur humain comme deux entités séparées : ce qui compte, c’est l’entrelacement de relations qui implique personnes, algorithmes, infrastructures matérielles, logiques économiques et dispositifs politico-sociaux. C’est dans cet espace qu’émergent les dynamiques décisives pour comprendre comment l’IA agit et subit l’action. » Comment survivre à l’intelligence artificielle, Giorgio Griziotti, LundiMatin#502, 30 décembre 2025

 

**  « À toute époque, les idées de la classe dominante sont les idées dominantes ; autrement dit, la classe qui est la puissance matérielle dominante de la société est en même temps la puissance spirituelle dominante. La classe qui dispose des moyens de la production matérielle [l’IA en est un, ndr] dispose en même temps, de ce fait, des moyens de la production intellectuelle [même remarque], si bien qu’en général, elle exerce son pouvoir sur les idées de ceux à qui ces moyens font défaut. » Marx, L’idéologie allemande, 1845

On distingue aisément en matière d’IA ceux qui disposent des moyens et ceux à qui ils font défaut, entre, d’un côté, le concepteur ou propriétaire d’une IA achetée par des entreprises comme moyen de production mis en œuvre par des agents professionnels salariés, ubérisés ou auto-entrepreneurs outillés de versions avancées ; et de l’autre côté les utilisateurs/consommateurs individuels n’ayant accès qu’aux usages limités d’une IA de faible niveau, omniportabilisée 24/7 par le smartphone, ce fabuleux vecteur d’auto-aliénation quotidienne (cf 2 et 4)

Telle une crue submergeant des terres jusque-là préservées, une vieille histoire de lutte des classes qui nous remonte comme un signe et engloutit le vécu quotidien…

 

l’IA, la mort sur l’inconscience

« Sapience n’entre pas en âme malveillante, et science sans conscience n’est que ruine de l’âme.» Rabelais, Pantagruel, 1532. Sapience : intelligence, sagesse, savoir

Avant d’entrer dans une critique communiste multidimensionnelle de l’IA, je veux boucler cet avant-propos sur un aspect primordial. Sans excès d’”humanisme communisateur” (encore que…), mais certes d’un point de vue éthique ou moral, rejetant l’anticipation dystopique et fantaisiste de robots devenus autonomes se retournant contre l’humanité, voyons bien que l’IA est d’ores et déjà un moyen de destruction humaine par son utilisation militaire, avec le risque, ou le cynisme, de lui déléguer la décision de tuer, visant des cibles incertaines comme à Gaza ou en Iran ”par erreur” une école de filles. Même si l’histoire et l’actualité regorgent de situations où les êtres humains sont capables, en conscience, de pareils choix, ce cas extrême d’utilisation de l’IA est emblématique du fait qu’elle n’en a pas, de conscience : « Même les meilleurs algorithmes ne peuvent ni penser, ni ressentir, ni faire preuve d’une quelconque forme de conscience de soi, ni exercer leur libre arbitre.» John Paul Mueller et Luca Massaron, Machine Learning For Dummies, 2016. Cette dimension éthique imbibe les caractéristiques capitalistes intrinsèquement nuisibles de l’IA abordées ci-après, et c’est un résultat des plus alarmants que ce dessaisissement, volontaire ou non mais irresponsable, de la maîtrise de ce qui n’est qu’un outil, menaçant d’être développé et utilisé en marteau sans maître si « Nous subissons la loi corruptrice du Borgne » (René Char, 1934)

*

  • La fonction objective de l’IA dans la production et l’économie

(rédigé par Chat Gpt, ou l’IA critique de l’IA)

« L’humanité ne pose à Chapgpt que les questions qu’elle peut résoudre » (en attendant…), RS, dndf, 17 mars

 

« L’IA joue plusieurs rôles importants dans le capitalisme :

  • Augmenter la productivité, les gains de productivité

L’IA permet d’automatiser de nombreuses tâches (analyse de données, gestion logistique, production industrielle). Cela aide les entreprises à produire plus rapidement, à moindre coût et avec moins d’erreurs par l’optimisation des chaînes d’approvisionnement, l’automatisation de tâches administratives, les robots industriels…

  • Réduire les coûts de travail

Dans certains secteurs, l’IA remplace ou transforme des emplois humains, réduit donc les coûts salariaux ou réorganise le travail, avec un enjeu important de transformation du marché du travail, la disparition ou création de nouveaux métiers

  • Améliorer la prise de décision économique

L’IA analyse d’immenses volumes de données pour aider à prévoir la demande, fixer les prix, optimiser les investissements, détecter les fraudes. Dans la finance, participe au trading algorithmique

  • Créer de nouveaux marchés et secteurs

L’IA est aussi un moteur d’innovation. Elle crée de nouveaux produits et industries, assistants numériques, véhicules autonomes, médecine personnalisée, services basés sur les données… ce qui, générant de nouvelles opportunités de profit, attire des investissements

  • Renforcer le pouvoir des grandes entreprises

Les entreprises possédant beaucoup de données, de capital et d’infrastructures informatiques ont un avantage énorme dans l’IA. Cela peut favoriser la concentration économique autour de grandes firmes technologiques comme OpenAI, Google, Microsoft ou Amazon

En résumé, dans le capitalisme, l’IA agit principalement comme un outil d’augmentation de la productivité, un moyen d’optimisation des profits, un moteur d’innovation et de nouveaux marchés, mais aussi un facteur de transformation du travail et de concentration du capital. » ChatGpt, sur ma requête le 14 mars

Fin du recours à l’IA caractérisant, formellement sans dialectique, sa fonction générale pour le capital, et place au naturel’ intellect des camarades théoriciens

*

2) La critique de l’IA dans celle du capital

Pour Théorie Communiste, dans TC27  p. 144, « Quels que soient les modèles et les stratégies mis en place : « L’IA accélère la robotisation et l’automatisation des économies industrielles et fait apparaître une géorobotique autour de cinq pays : la Chine, la Corée du Sud, le Japon, l’Allemagne et les Etats-Unis. […] Il s’agit fondamentalement de fusionner les systèmes de production et d’information pour former un ’système cyberphysique de production’ permettant la coordination de l’ensemble. A l’image d’un avion en pilotage automatique qui ajuste en permanence ses paramètres de vol, les usines de nouvelle génération doivent pouvoir s’autoréguler sans cesse. Pour fonctionner, elles s’appuient sur des plateformes de services destinées à gérer en temps réel leurs équipements. Placées dans le cloud par des géants comme Amazon Web Services ou Microsoft Azure, elles offrent une puissance de calcul capable de redimensionner en direct un appareil de production en fonction du volume de la demande. » (Thomas Gomart, Guerres invisibles, pp.170-171). Nous pouvons ajouter : « Une grande partie de la valeur industrielle se déplace donc vers ces plateformes, au risque de provoquer de nouvelles formes d’hyperconcentration et de placer l’industriel en situation de sous-traitant d’une ou plusieurs plateformes. » (Kohler et Weisz, Transformation numérique de l’industrie : l’enjeu franco-allemand, Notes du Cerfa, décembre 2018). »

  1. 142, « Dans ”Uberizacão do trabalho : subsunção real da viração” (Ubérisation du travail : subsomption réelle de la débrouille, cité dans Travail et révolte dans l’impasse du Brésil, dndf 2022), Ludmila Abilio souligne que les technologies qui permettent d’effectuer le contrôle du travail informel représentent une nouvelle étape de la subsomption du travail sous le capital [le livre Inhuman power : artificial intelligence and the future of capitalismparle d’«hyper-subsomption», voire recension en 6]. Grâce aux gains d’économie d’échelle, à la rationalisation et à la centralisation, la gestion algorithmique du viração (débrouille, informalité) porte la productivité à des sommets inconnus. En un sens, caractériser l’«ubérisation» comme un strict processus de flexibilisation est insuffisant. Ce que les entreprises d’applications ont fait, c’est accélérer la création de connexions de plus en plus directes et rationalisées entre cette activité informe et les circuits d’accumulation. Rassemblant les fonctions de loisir, de travail, de socialisation et de contrôle au sein d’un même appareil, les smartphones matérialisent l’absence contemporaine de distinction entre temps libre et travail [le smartphone est par excellence, parce qu’individuel, l’outil d’aliénation de la vie quotidienne comme totalité englobant l’activité de travail concentrée ou diffuse, ndr]. Grâce à des algorithmes qui traitent de grandes quantités de données en temps réel, les applications qui connectent une multitude de personnes au même serveur ont permis au capital d’incorporer et d’organiser directement ce travail informel qui est une partie constitutive de l’économie brésilienne. La fameuse ubérisation du travail signifie une sorte de subsomption réelle du viração »

Quand le principal auteur de TC laisse parler son cœur, ça ne se refuse pas, p. 146 : « Mais quelle machine pourra reproduire les souffrances et les joies de Swann, les deux entremêlées, la satisfaction et la déception face à la certitude, qu’il voulait être sienne, de la trahison d’Odette et dont il veut se persuader et se soulager devant les fenêtres éclairées ou non de son appartement ? [du côté de chez Proust]

« C’est une nouvelle connexion entre la reproduction sociale et la valorisation du capital qui émerge dans laquelle la vie quotidienne est absorbée, réencastrée dans la valorisation. Alors que dans la restructuration des années 1970-1980, il ne s’agissait que du procès de travail, c’est maintenant la totalité de la reproduction sociale, l’individu dans la totalité de sa vie, qui est absorbée adéquatement dans la valorisation du capital (tout n’est pas valorisation mais tout y concourt). Nous avons là le chemin possible d’une restructuration au travers d’une énorme conflictualité mondiale : conflictualité de classes (y compris la segmentation raciale et sexuelle du prolétariat) et conflictualité d’Etats entremêlées.

« Il se peut que tout cela n’ait finalement qu’un faible impact sur la productivité, les profits et l’accumulation, il n’empêche que, pour notre sujet, les milliards de connexions quotidiennes qui, de par le monde, des bidonvilles africains aux tours de Shanghai, innervent notre vie quotidienne, sont, de même que le travail vivant dans le capital fixe, adéquatement absorbées dans les formes matérielles du rapport capitaliste en parfait accord avec la tendance à tous devenir petit entrepreneur de soi, dans tous les éléments de la vie. »

C’est ainsi que « La liberté d’auto-entreprendre génère celle de s’auto-exploiter. » Patlotch le Vieux, ici dans l’Eure

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3) l’IA, sa bulle, et la crise 

En parlant d’une bulle on attend qu’elle éclate

Alors s’ouvre un temps de concours,

Qui l’annoncera en premier ?

Voir les actualités de la bulle de l’IA

  • L’«économiste marxiste» (sic) Michael Roberts, depuis 40 ans le regard noyé dans la bulle de cristal de ses courbes et graphiques, n’est jamais le dernier scientiste à compétitionner mais rarement sur le podium, et l’on devrait d’ailleurs admettre la faiblesse prédictive des théoriciens communistes, sauf à long terme, peut-être… La bulle de l’IA et l’économie étatsunienne, Contretemps, 27 janvier 2026

L’auteur se réfère à la théorie marxiste des crises, il affirme que les investissements technologiques masquent la faiblesse économique, explique comment l’IA est devenue le dernier palliatif, avec le coût du capital spéculatif, la spéculation comme moteur de la croissance, et les droits de douane [qui] resserrent l’étau sur la croissance

« La suraccumulation produit des excédents de travail, de capacités productives et de capital financier, qui ne peuvent être absorbés sans pertes. Ces excédents sont alors redirigés vers des projets de long terme, ce qui repousse les crises vers de nouveaux espaces et ouvre de nouvelles possibilités d’extraction.

Le boom de l’IA fonctionne à la fois comme un correctif temporel et un correctif spatial. Sur le plan temporel, il offre aux investisseurs des droits sur une rentabilité future qui pourrait ne jamais se matérialiser – ce que Marx appelait le « capital fictif ». Il s’agit d’une richesse qui apparaît dans les bilans alors qu’elle repose peu sur l’économie réelle, ancrée dans la production de biens.

Sur le plan spatial, l’extension des centres de données, des sites de fabrication de puces et des zones d’extraction minière nécessite des investissements matériels considérables. Ces projets absorbent du capital tout en dépendant de nouveaux territoires, de nouveaux marchés du travail et de nouvelles frontières de ressources. »

Ce texte est une bonne antidote à la suraccumulation de bêtises en ligne, véritable bulle idéologique pas près d’éclater. Il se termine sur ce pronostic : « L’éclatement de la bulle IA n’affecterait pas seulement un secteur économique, mais déclencherait une crise générale. Cela vaut bien sûr en premier lieu pour le berceau des géants de la technologie. À l’ère du capitalisme axé sur la dynamique des marchés financiers, les États-Unis ont déjà été à l’origine de deux crises qui ont secoué l’économie mondiale : l’éclatement de la bulle Internet et la grande crise financière de 2008. À chaque fois, la récession a été surmontée grâce à l’apparition de nouvelles bulles encore plus importantes aux États-Unis, qui ont permis à l’économie mondiale de renouer avec la croissance. Cependant, l’éclatement de la bulle de l’IA pourrait bien signifier la fin du rôle des États-Unis en tant que berceau de toutes les bulles mondiales. »…

autrement dit un énorme ratage de la tentative inespérée pour les États-Unis de sortir par le haut de la crise de la mondialisation américain

TC comme en écho, dans Brève histoire de la mondialisation sous supervision américaine et de sa sénescence, TC 28 p. 183, ou chez dndf la fin du ”Propos d’étape, Foire d’empoigne dans la crise…” : « La reconnexion entre valorisation du capital et reproduction de la force de travail que vise la politique actuelle des États-Unis (Trump, 2025) passe par la réorganisation, à leur profit, de la hiérarchie mondiale actuelle en crise, en exacerbant les fondements de leur domination tout en reconnaissant les changements survenus, engendrés par cette domination même, à laquelle la Chine a su s’articuler pour sa propre politique de développement. De là, son énorme point faible : elle ne peut alors n’être qu’une reconnexion très fragile, non seulement au niveau mondial, mais encore, dans son objectif et dans sa limitation même au territoire du capitalisme national américain. »

  *

4) Les esclave.e.s de l’IA de bas en haut de l’échelle sociale genrée

« Comment [ce maître] oserait-il vous assaillir, s’il n’était d’intelligence avec vous ? » La Boétie, Discours de la servitude volontaire, 1574

Des petites mains aux ingénieurs et ingénieuses, des crève-la-faim aux entrepreneurs d’eux-mêmes, hommes et femmes plus encore, tous embringués dans la fuite en avant de l’intelligence du capital, où tel est pris épris qui croyait prendre

4.1. Les annotateurs de données essentiels, in ”Esclavage moderne : derrière l’essor de l’IA générative, une main d’œuvre invisible et précaire, Charente Libre, 28 octobre 2025,  « Tant qu’elle reste basée sur l’apprentissage automatique », l’IA a toujours besoin de vérification humaine, résume Antonio Casilli, professeur de sociologie à l’Institut Polytechnique de Paris qui a enquêté dans plus de 30 pays sur ce qu’il appelle le « travail du clic ». Il faut des humains en amont pour mettre en état les données qui abreuvent les modèles, mais aussi en aval pour évaluer la pertinence des réponses.

Les annotateurs de données ont souvent entre 18 et 30 ans et sont faiblement rémunérés malgré un haut niveau d’études. Ils viennent majoritairement de pays à faible revenu, même si cette activité progresse aussi aux États-Unis ou en Europe où les rémunérations sont beaucoup plus élevées.

Au Kenya, Remotasks, autre filiale de Scale AI, paye ses annotateurs de données environ 0,01 dollar pour une tâche pouvant prendre plusieurs heures, d’après Ephantus Kanyugi qui dénonce « de l’esclavage moderne ». « Les gens développent des problèmes de vue, de dos, ils souffrent d’anxiété et de dépression à force de travailler jusqu’à 20 heures par jour ou six jours par semaine pour une paie dérisoire et parfois pas de paie du tout » »

Reportage ARTE : les petites mains de l’IA. Vidéo 24 mn, 22 septembre 2025

4.2. Plus de travail… disponibilité permanente… intensification des cadences…

L’IA rend plus productif, plus rapide, tenant la promesse longtemps vantée des géants de la tech, mais elle ne réduit pas le travail, elle l’intensifie, alerte une étude, BFM Tech, 13 février 2025 :

« La frontière entre le travail et le temps libre n’a pas disparu, mais elle est devenue plus facile à franchir.

Dans le détail, la Harvard Business Review a constaté trois formes d’intensification du travail. Pour commencer, les employés se sont mis à effectuer davantage de tâches, assumant de plus en plus de responsabilités qui incombaient à d’autres auparavant. Des designers ont écrit du code, des chercheurs ont fait le travail des ingénieurs et d’autres salariés ont effectué des tâches qu’ils auraient en temps normal externalisées, reportées ou évitées.

Pour nombre de ces employés, l’utilisation de l’IA s’est avérée être un coup de pouce cognitif stimulant, en leur permettant d’essayer des choses hors de leur domaine d’expertise. Ils sont devenus moins dépendants les uns des autres grâce à ces outils, qui offraient aussi directement des retours et des corrections.

Les effets n’étaient malheureusement pas que positifs. Parce qu’ils n’étaient plus les seuls à s’occuper de la programmation informatique, des ingénieurs ont par exemple passé plus de temps à guider, examiner et corriger le code écrit par leurs collègues avec l’aide de ces outils ou entièrement par ces derniers, devenant des coachs pour ces amateurs de vibe coding.

Ce travail s’est ensuite intensifié en s’immiscant petit à petit pendant les pauses des employés. Ils se sont mis à utiliser l’IA lors du déjeuner, lors de réunions ou encore juste avant de quitter leur bureau, pour qu’elle travaille pendant leur absence.

Et pourtant, les salariés n’avaient pas l’impression, au début, de travailler davantage. Au contraire, ces actions ont permis de réduire les pauses naturelles au cours d’une journée de travail. Leurs interactions avec l’IA s’apparentaient par ailleurs plus à une conversation qu’à du travail, facilitant les débordements involontaires sur les matinées ou soirées. Et évidemment, leurs pauses sont devenues moins reposantes. 

« Vous penseriez peut-être que, grâce à l’IA, vous seriez plus productif, que vous gagneriez du temps et que vous pourriez travailler moins. Mais en réalité, vous ne travaillez pas moins. Vous travaillez autant, voire plus », a résumé un ingénieur.

De 9 heures à 21 heures, six jours par semaine : le rythme de travail « 996 » de plus en plus valorisé dans les start-up françaises, Gabrielle Meulle, Le Monde, 9 mars 2026

« Portées par la course à l’IA, certaines entreprises valorisent l’engagement total de leurs salariés et la disponibilité permanente comme conditions de réussite, malgré la loi. »

4.3. IA générative : les femmes plus exposées que les hommes, OIT, 5 mars 2026 : « Un nouveau rapport de l’OIT révèle que les femmes sont davantage exposées aux risques professionnels, car elles sont concentrées dans des tâches plus susceptibles d’être automatisées et restent sous-représentées dans les secteurs technologiques et scientifiques.»

4.4. Ajoutons que l’IA fait de chaque utilisateur un esclave potentiel, s’il ne parvient pas à se déprendre de sa mainmise, une servitude volontaire smartphonisée, auto-aliénation quotidienne. Voir en 2) Ludmila Abilio : « les smartphones matérialisent l’absence contemporaine de distinction entre temps libre et travail. » Lire l’enquête très documentée de Brice Costa, Plutôt que les réseaux sociaux, inter-disons le smartphone, LundiMatin#510, 24 février 2026

4.5. Invitation…

… à guetter comment cette perniciosité de l’IA contre les individus au travail pourraient provoquer des résistances dans la vie quotidienne ou des formes d’apparition nouvelles des luttes, traduisant un tournant dans le mouvement réel des contradictions de classes

*

5) L’exploitation de la nature via l’IA

Si l’on considère le capitalisme comme double exploitation de l’humain et de la nature, bien qu’en un sens différent, l’IA bat en la matière tous les records

« Si bien que la production capitaliste ne développe la technique et la combinaison du procès de production social qu’en ruinant dans le même temps les sources vives de toute richesse : la terre et le travailleur. » Marx, Le Capital, livre I, p. 566. Cité par Alain Bihr, L’écocide capitaliste, tome 1, p. 32, Syllepse 2026

« C’est seulement avec lui [le capital] que la nature devient un pur objet pour l’homme, une pure affaire d’utilité ; qu’elle cesse d’être reconnue comme une puissance pour soi ; et même la connaissance théorique de ses lois autonomes n’apparaît elle-même que comme une ruse visant à la soumettre aux besoins humains, soit comme objet de consommation, soit comme moyen de production*. » Marx, Manuscrits de 1857-1858 (Grundrisse), Éd. sociales, 1980, tome I, p. 349, cité par Jean-Marie Harribey, Marx, productiviste ou précurseur de l’écologie ? 2018, et par A. Bihr, id. tome 2, La nature réifiée, p. 341

* voir en avant-propos, l’IA comme ”moyen de production matérielle et intellectuelle” en référence à L’idéologie allemande

« L’IA accélère la catastrophe sociale-écologique, climatique en particulier. Son développement précipite le franchissement de « points de bascule ».

« Les data centers étasuniens consommaient, en 2023, 17 milliards de litres d’eau, et ce chiffre devrait plus que doubler d’ici 2028. Au niveau mondial, les 8000 data centers consommaient en 2024 460 TWh d’électricité/an, auxquels devraient s’ajouter en 2026 de 160 à 590 TWh (par rapport à 2022) – soit respectivement la consommation annuelle de la Suède et de l’Allemagne. Les émissions de CO2 dues à ces infrastructures tripleront entre 2020 et 2035, selon l’AIE (Agence internationale de l’énergie). L’extraction des terres rares nécessaires à l’IA engendre globalement 13 milliards de tonnes de déchets/an, et certaines études en projettent plus de cent fois plus en 2050. Les pauvres des pays pauvres sont touché.e.s le plus durement par ces effets, soit directement par l’exploitation minière et l’épuisement des ressources hydriques pompées par les centres de données délocalisés, soit indirectement par la perte de biodiversité et les événements climatiques extrêmes.»

« Le risque premier avec l’intelligence artificielle n’est pas qu’elle s’attaque aux humains comme dans un scénario de science-fiction. Mais plutôt qu’elle participe à détruire notre environnement en contribuant au réchauffement climatique.»

« L’intelligence artificielle est très gourmande en énergie et en matières premières. Sans remettre en cause leur activité, ses promoteurs s’en remettent à une version améliorée de l’IA, supposément plus ”verte” et plus ”sobre”. »

« IA ne rime pas avec climat. Le boom actuel du secteur de l’intelligence artificielle (IA) met notamment en péril les plans « net zéro » des grandes entreprises technologiques. Un récent graphique tiré du bilan trimestriel de Microsoft montre qu’à mesure que ses investissements dans l’IA explosent, le géant technologique s’éloigne de la neutralisation de ses émissions carbone d’ici 2030.»

*

6) D’autres critiques ”marxistes” de l’IA

La plupart des critiques marxistes de l’IA sont le fait de théoriciens héritiers du programmatisme ouvrier (voir chronique 3), dans le sens où ils promeuvent une transition socialiste au communisme. À lire donc avec un filtre communisateur concernant l’IA et le post-capitalisme

Au demeurant s’opposent ceux qui voient l’IA favoriser* ou non le communisme. Ce critère ne nuit pas nécessairement à la pertinence de leurs critiques de l’IA pour le capital

* je n’examine pas cette éventualité dont on trouvera des exemples à IA et communisme, relevant parfois d’utopies technologiques rappelant le Situationnisme, genre ’le communisme c’est les soviets plus l’automation’. Débat nécessaire mais qui sort de mon sujet

Sur le livre de Nick Dyer-Witherford*, Mikkola Attle Kjosen et James Steinhoff, Inhuman Power. Inteligencia artificial y el futuro del capitalismo, Prometeo, 2024.  * Auteur en 2015 de Cyber proletariat

 

Qu’il y a-t-il « d’intelligent » dans l’Intelligence Artificielle ? Dans quelle mesure peut-elle transformer le capitalisme et quelle place peut-elle trouver dans un projet communiste et révolutionnaire ? Recension d’un livre clé pour examiner la promesse prométhéenne des barons du capitalisme de la Silicon Valley.

« Nous lisons l’IA et le marxisme – écrivent les auteurs – l’un à travers l’autre. L’IA à travers le marxisme, parce que l’analyse marxienne du capitalisme représente l’étude critique la plus approfondie de l’amalgame entre la marchandisation et la technologie qui conduit aujourd’hui le développement de la première. Marx à la lumière de l’IA, parce que l’IA problématise l’exceptionnalisme humain, l’agentivité et le travail d’une manière qui remet profondément en question les hypothèses marxistes et exige donc un examen minutieux de la part de ceux qui partagent l’aspiration marxienne à une révolution et au-delà du capital. »

« La thèse générale du livre est que l’IA pourrait devenir une « condition générale de la production capitaliste », comme le transport ferroviaire ou maritime et aujourd’hui l’électricité, et provoquer un saut vers l’IA véritable, l’IA générale ou la super IA. L’ouvrage est divisé en trois chapitres qui développent cette thèse générale : 1) les moyens de cognition et la possibilité de l’IA comme « condition générale de la production » ; 2) l’automatisation de l’usine sociale et les changements dans le travail ; et 3) la perspective de l’IA générale et ses implications stratégiques pour le communisme.»

La recension comporte une critique particulièrement intéressante de ce livre, sur deux points, le rapport entre IA et intelligence humaine (voir avant-propos), « le second axe problématique concerne la lecture de Marx que propose les auteurs, qui soulève au moins deux interrogations. La première touche au fait que les concepts de travail et de classe sociale incluent la possibilité pour cette classe de subvertir consciemment l’ordre capitaliste. En d’autres termes, le concept de travail – et de classe sociale et de lutte des classes – va bien au-delà de ce qu’une machine peut accomplir grâce à ses capacités, mais demeure liée à la totalité du capitalisme et du processus d’accumulation.[…] Le deuxième problème concerne l’extension du concept d’intelligence aux machines, que les auteurs présentent comme une manière de contrebalancer l’anthropocentrisme supposé de Marx. Comme nous l’avons vu, ils définissent l’intelligence d’un point de vue cognitiviste réductionniste et anhistorique. Lorsqu’il s’agit de rendre compte de ce prétendu anthropocentrisme, ils citent Marx lui-même tout en se contredisant (ce qui n’est pas surprenant) »

Les sous-titres : . Une forme de technologie spécifiquement capitaliste

. Intelligence artificielle et transformations institutionnelles du capitalisme avancé

. La dissolution de la société dans la régulation algorithmique du social

. Penser un monde postcapitaliste et postnumérique :

« Pour penser politiquement une sortie du capitalisme à l’ère numérique, il faut se défaire de la conception fallacieuse selon laquelle il suffirait de mettre en place des règles éthiques afin d’encadrer l’usage de l’intelligence artificielle afin que l’innovation technologique soit plus équitable, plus représentative de la diversité et plus inclusive. L’intelligence artificielle est une technologie spécifiquement capitaliste en ce qu’elle est le produit du « national-security, techno-financial, entertainment-surveillance complex ». L’intelligence artificielle correspond à l’aboutissement de la logique d’abstraction et de quantification de l’activité humaine qu’on retrouve au fondement de la domination dépersonnalisée du capitalisme. Comme la marchandise, la technique moderne agit comme un fétiche, c’est-à-dire qu’elle fait écran. L’intelligence artificielle masque les immenses flux d’énergie humaine et naturelle nécessaires à son fonctionnement, elle fait donc écran sur le fait que son « usage » est prédéterminé par des impératifs productivistes et destructeur de l’environnement.»

« L’explosion des capacités de l’IA, l’ampleur du déclassement qui va s’en suivre, vont révolutionner le paysage de classes comme aucun marxisme arrêté sur « la classe ouvrière sujet de l’histoire » n’aurait pu l’imaginer. » Aucune sympathie pour l’horripilant préducateur des Nuits Debout, mais il met ici le doigt sur quelque chose qui rappellerait le devenir de l’interclassisme selon Théorie Communiste, si n’était l’autoglorification de son rôle de guide des « légumes politiques » de la classe moyenne supérieure, la sienne et des lecteurs du Diplo, menacés d’être remplacés par les machines, auxquels « Il va falloir parler — pas comme ça, sans doute. Mais il va falloir leur parler — pour les sortir de leur état de légumes politiques. Il paraît qu’il faut parler aux plantes, ça les aide à grandir – enfin, c’est ce qu’on dit. » Détournant le Cardinal de Retz, « ce qui est méprisable n’est pas toujours à mépriser », Debord disait « ce qui est méprisable mérite le mépris. » Comme dans la chanson de Marseille, les légumes entreront dans la soupe des luttes et nos enfants dans la carrière, quand les Lordon n’y seront plus

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Sans conclure, je livre cette sentence à vos méditations : « Dans la société de connexion, il n’y a pas de lutte des classes.», Manifeste du parti grumeliste, LundiMatin #512, 16 mars 2026

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John Lee Hooker, Boom boom, 1969, Festival d’Antibes

Hooker – gtr vcl ; Sunnyland Slim – pno ;

Willie Dixon – bass ; Johnny Shines – gtr ; Clifton James – drums

J’ai choisi, comme accompagnement musical, ce qui me semblait le plus loin d’une intelligence artificielle, le blues, à travers une de ses figures historiques, John Lee Hooker, avec une concession, puisqu’il joue ici d’une guitare électrique qui, comme l’écrit Flaubert dans son Dictionnaire des idées reçues, n’a pas le ”naturel” d’une guitare acoustique. Mais, pour citer Lénine « Le communisme, c’est le pouvoir* des Soviets plus l’électricité. » 1920, ici. * J’ignore si en russe il a dit ”pouvoir” ou ”gouvernement” ; dans les deux cas, que Dieu me pardonne, ça reste en deçà de l’auto-abolition du prolétariat…

 

« Je n’étais jamais à l’heure [pour le concert] ; j’arrivais toujours en retard. Et elle [la barmaid Willa] n’arrêtait pas de dire : « Boum boum – encore en retard ! » Tous les soirs : « Boum, boum – encore en retard ! » Je me suis dit : « Hmm, ça pourrait être une chanson ! »… Je l’ai composée, j’ai trouvé les paroles, je l’ai répétée, et je l’ai jouée sur place, et le public était en délire.»

« Probablement né entre le 17 et le 22 août 1917 près de Clarksdale dans l’État du Mississippi, John Lee Hooker est le dernier d’une famille pauvre de onze enfants. Durant sa prime enfance, il n’est exposé à la musique que sous la forme de chants religieux tels que le gospel, seule forme musicale que son père, pasteur, autorise à sa famille. Il ne se familiarise avec le blues qu’après la séparation de ses parents en 1921 et le remariage de sa mère avec Willie Moore, ouvrier agricole et bluesman à ses heures, qui lui apprend des rudiments de guitare. Toute sa vie, John Lee Hooker rend hommage à son beau-père, qu’il considère à l’origine de son style très personnel. En 1923, son père meurt. À l’âge de 15 ans, John Lee fuit son foyer. Il ne revoit jamais ni sa mère ni son beau-père.

Après diverses péripéties sur lesquelles les sources diffèrent, il s’installe en 1943 à Détroit, alors capitale de l’industrie automobile, dans l’intention d’y exercer un travail d’ouvrier. Dans le même temps, il tente de trouver des engagements de musicien dans les bars et les bordels de Hasting Street, le quartier des plaisirs de la ville. Il y connaît des débuts difficiles dus au manque de puissance sonore de son instrument : il faut parvenir à couvrir le bruit des consommateurs, voire des orchestres concurrents. Il adopte donc très tôt les premières guitares électriques, qui permettent de jouer plus fort, et développe un style agressif et hypnotique, en exploitant au mieux les nouvelles possibilités des amplificateurs à lampes : la distorsion naturelle des lampes saturées et le trémolo (un des premier effet électronique). Les meilleurs exemples sont les albums Jack O’ Diamonds (1949) et Don’t turn me from your door (1953) . En 1948, il enregistre son premier disque, Boogie Chillen , dans un style rudimentaire, très proche de la parole, qui devient sa marque de fabrique. En février 1949, le titre se classe no 1 dans les charts R&B du Billboard magazine.

Les musiciens noirs étant très mal payés à cette époque, Hooker, malgré le succès de ses disques, est contraint de courir les studios et les contrats, enregistrant parfois plusieurs fois le même morceau, avec des variations minimes, sous des pseudonymes tels que « John Lee Booker », « Johnny Hooker » ou « John Cooker ». Sa musique, très libre sur le plan rythmique, supportant mal l’accompagnement, il est le plus souvent enregistré seul, marquant le rythme à l’aide d’une planchette de contreplaqué fixée sous sa chaussure. En novembre 1951, I’m in the Mood se classe no 1 des charts R&B du Billboard, pendant quatre semaines de suite.

À la fin des années 1950, les temps sont durs pour les musiciens de blues américains comme John Lee Hooker : une partie du public noir se désintéresse de leur musique au profit du rhythm and blues, plus entraînant et dansant. Quant au public blanc, le marché très compartimenté de la musique aux États-Unis à cette époque-là, allié à la ségrégation, empêche son accès au blues [et sa musique est le rock & roll, sans que les Blancs sachent ce qu’il doit au blues, ndr]. Durant cette période, de nombreux bluesmen, ne parvenant plus à survivre de leur art, sont contraints de redevenir ouvriers ou métayers. John Lee Hooker parvient tant bien que mal à se maintenir à flot, mais sa carrière stagne.

Fin 1961, il enregistre Boom Boom, qui rencontre le succès dès sa parution l’année suivante, se classant 16e du Hot R&B et 60e du Billboard Hot 100… » Wikipedia

J’ai assisté en 1977 à un concert de John Lee Hooker à Mantes-la-Jolie, et je crois me souvenir qu’il joua en solo, sans accompagnateur, mais j’ai un doute et n’en trouve aucune trace. En 2024, après un concert du bluesman Cisco Herzhaft chez Zabu à Tourneville, j’ai dîner à sa table, blablas entre guitareux… en 68, il avait accompagné John Lee Hooker, une gageure et une galère de musicos selon lui, car Hooker était réputé ne pas respecter un nombre de mesures fixes, tel que 12 dans le blues, sauf dans Boom boom justement, ce qui explique peut-être sa fréquente reprise par les rockeurs, de The Animals en 1965 à Bruce Springsteen, 1988 live in Berlin, RDA

D’après Cisco, Hooker ne savait lire ni écrire, qu’aurait-il fait de l’IA, qu’aurait-elle fait de lui ?

 

*****************************************************************************************Chronique No 5, samedi 14 mars 2026

CHRONIQUE DE LA MISÈRE

Pauvreté, genre, ’race’, et luttes dans le cours de l’économie politique

« Ah ! La faim ! La faim ! Ce mot-là, ou plutôt cette chose-là, a fait des révolutions ; elle en fera bien d’autres !» Gustave Flaubert, Agonies, 1838, « Pensées sceptiques, bizarres, incorrectes comme l’âme, elles sont l’expression de son cœur et de son cerveau. » Il a 17 ans, ignore tout de l’intelligence artificielle, le pauvre…

« Enfin la loi, qui toujours équilibre le progrès de l’accumulation et celui de la surpopulation relative, rive le travailleur au capital plus solidement que les coins de Vulcain ne rivaient Prométhée à son rocher. C’est cette loi qui établit une corrélation fatale entre l’accumulation du capital et l’accumulation de la misère, de telle sorte qu’accumulation de richesse à un pôle, c’est égale accumulation de pauvreté, de souffrance, d’ignorance, d’abrutissement, de dégradation morale, d’esclavage, au pôle opposé, du côté de la classe qui produit le Capital même. » Marx, Le Capital I VII XXV IV, Formes d’existence de la surpopulation relative… 1867

« Si tu fais la queue pour pointer,/ La misère ne disparaît pas pour autant,/ Oui, pauvre homme, qui t’as licencié là-haut ?» La chanson du pointage, Hanns Eisler, 1932. Cité dans Hanns Eisler, Musique et politique, Albrecht Betz, 1976 trad. 1982, p. 85

« Salauds de pauvres ! » Jean Gabin, Bourvil, La traversée de Paris, Claude Autant-Lara, 1956

« Madame la misère écoutez le tumulte / Qui monte des bas-fonds comme un dernier convoi » Léo Ferré, 1969

« C’étaient des gens qui ne pouvaient pas payer leur note de gaz ni d’électricité, ni d’eau. Ils vivaient dans une grande pauvreté. Et un jour, un homme est venu pour couper l’eau dans la gare qu’ils habitaient. Il a vu la femme, silencieuse. Le mari n’était pas là. La femme un peu arriérée avec un enfant de quatre ans et un petit enfant d’un an et demi. L’employé était un homme apparemment comme tous les hommes. » Marguerite Duras, La vie matérielle, p.101, 1987

« En réalité, le système économique moderne est unique dans l’histoire : aucun mode de production antérieur n’a jamais produit une telle masse de misères comparables à celles dont souffrent aujourd’hui les deux tiers de l’humanité » M. Rahnema & J. Robert, La puissance des pauvres, 2008, p.39

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Successivement : Introduction, l’exploitation capitaliste, c’est aussi la pauvreté qu’elle produit. 1. Les surnuméraires sont-ils un sujet révolutionnaire ? (Parenthèse intelligente ?) 2. De ”la population sensibilisée à la pauvreté” par l’État aux émeutes des pauvres contre l’État  (‘race’ et classe). 3. La pauvreté des femmes à la croisée de l’exploitation capitaliste et de la domination masculine. 4. Pour conclure rapidement. / Comme accompagnement, la musique, rejouée par le trio de jazz contemporain ”Das Kapital”, d’un compositeur marxiste « fils d’un philosophe et d’une ouvrière qui savait ce qu’était la pauvreté et la lutte »… cherchez pas, ça ne s’invente plus

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introduction

En 2013 dndf avait repris en Une mon commentaire L’EXPLOITATION CAPITALISTE, c’est aussi la pauvreté qu’elle produit, une série de liens vers des articles et des organismes donnant des statistiques françaises ou mondiales sur le sujet, tel, en 2025, Comment évolue la pauvreté en France ? Observatoire des inégalités. Voici ce texte :

« En tant que communistes, nous ne considérons pas le monde divisé essentiellement en «riches» et «pauvres». Pour autant cette réalité est bien une motivation de notre combat. Tout le monde reconnaît que les riches se trouvent plutôt dans la classe capitaliste, les pauvres dans le prolétariat, bien que cela ne les définisse pas comme classes antagonistes.

Mais la compassion, voire la nécessaire «charité» quand elle n’a pas pour fin d’entériner l’exploitation, ne sont pas les seules raisons de s’y intéresser.

La pauvreté, son degré, son étendue, ses évolutions, sont une donnée importante pour connaître l’état du monde capitaliste. Si tous les pauvres ne se révoltent pas, c’est néanmoins massivement sur la base de leurs conditions matérielles de vie qu’ils le font, pour les améliorer ou en changer.

Aujourd’hui, c’est de plus une donnée théorique incontournable, autrement nommée «paupérisation», comme phénomène social d’appauvrissement de telle population, jusqu’à menacer sa reproduction, donc son utilité comme force productive pour le capital.

Comme le dit la théorie, le capital a un problème avec la population, parce qu’il lui faut l’entretenir comme force de travail exploitable tout en évitant qu’elle lui coûte trop. Se débarrasser des «inutiles» est donc une condition du maintien du taux de profit, comme faire la guerre pour se débarrasser des armes et relancer leur production, la concurrence entre capitalistes…

L’exploitation est donc aussi une guerre du capital contre les pauvres. Une guerre qui lui est d’autant plus nécessaire dans la crise. Une guerre organisée par la faim et la maladie, la police et la pollution.

Concrètement, la crédibilité d’un discours théorique passe aussi par sa capacité à prendre en compte la pauvreté, de même que l’efficacité des luttes communisatrices, comme toute lutte ouvrière, passera par la prise en charge des masses de pauvres que produira la crise ouverte de reproduction du système capitaliste, par leur intégration dans le camp communisateur.

Pour toutes ces raisons, il ne faut pas faire comme si parler de la pauvreté relevait d’une évidence, un fond de commerce communiste, comme si nous le savions bien sans avoir à le dire, ou le dédaigner comme étant de la morale compassionnelle. »

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13 ans après je cherche le rapport entre la pauvreté et les luttes, ou comment se théorise aujourd’hui leur relation

1) les surnuméraires sont-ils un sujet révolutionnaire ?

Dans MISÈRE ET CRISE/Actualité de la théorie critique, Endnotes 2024, le mot misère n’apparaît qu’une fois, en sous-titre page 103. La ”paupérisation” y est liée à la ”désindustrialisation” en référence à Marx, ”misère” est sous sa plume : « C’est la raison pour laquelle, dans une société capitaliste « l’accumulation de richesse à un pôle », celui du capital, est nécessairement « accumulation de misère » pour les travailleurs. », Le Capital, livre I

« Misère et dette » est cité en note, tiré du recueil Endnotes, Histoire de la séparation, Vie et mort du mouvement ouvrier, Sans soleil, 2024. Martin B. en fait une recension pour (Re)bonds :

« Le second chapitre, intitulé « Misère et dette » s’intéresse à la théorie de la paupérisation de Marx en lien avec sa théorie des crises du capitalisme, et plus particulièrement à la crise de la reproduction du rapport capital-travail. Ce chapitre insiste sur le discrédit subi, durant les Trente Glorieuses, par cette théorie de la paupérisation et des crises chez Marx, et en quoi la situation actuelle éclaire ces théories sous un jour nouveau. Cet article s’interroge aussi sur la réalité des reprises économiques succédant aux crises, et en particulier leur capacité à générer de l’emploi et non du chômage de masse. La notion de « surpopulation relative », déjà abordée dans le chapitre précédant, est donc à nouveau abordée ici. Cette notion désigne les travailleur.ses expulsé.es d’une branche d’industrie du fait des gains de productivité mais qui ne trouvent pas de travail dans une autre, iels deviennent donc « superflu.e.s » au regard du travail disponible, excédentaires uniquement par rapport à l’accumulation du capital. Tout le chapitre cherche à démontrer que malgré l’alternance de phases d’expansions et de récessions du capital, la tendance générale est à la hausse de cette population. Le chapitre se conclut sur une réponse aux objections classiques et consensuelles faites à cette analyse et prenant pour exemple la Chine. »

On le voit, notre milieu théorique est théoriquement sensible à la misère, ça ne mange pas de pain (sic) et pas question de perdre son âme communiste, même si le premier réflexe n’est pas de participer aux luttes qu’elle provoque, trop loin, ou peut-être parce qu’aujourd’hui les théoriciens ne souffrent de la faim que mentalement… « Ma femme est malade, la petite Jenny est malade, Léni a une sorte de fièvre nerveuse. Je ne peux et je ne pouvais appeler le médecin, faute d’argent pour les médicaments. Depuis huit jours, je nourris la famille avec du pain et des pommes de terre, mais je me demande si je pourrai encore me les procurer aujourd’hui » Lettre de Marx à Engels, 4 septembre 1852. Son fils Edgar meurt de sous-alimentation à 9 ans, en 1855

On comprend que si les « superflu.e.s » ou « surnuméraires » peuvent être un sujet théorique, les miséreux, les pauvres comme tels non, puisqu’ils ne sont dans un rapport théorique au capital qu’en tant que travailleurs exploités, ou justement sans-travail, de trop. Pauvre ”pauvre”, t’es même pas un concept !

TC fait toutefois cette remarque que « le terme de ”pauvre” [ne fait pas] disparaître l’organisation de classe de la société. » 68, année théorique, suppl. à TC24, 2015, p.100. Encore faut-il saisir la société comme organisation de classes… Pour paraphraser la citation en exergue du blog troploin, chaque fois qu’à la place d’exploités, je lis ”pauvres”, je me demande quel mauvais coup on prépare contre les exploités *

* J’ai proposé ici comment distinguer les usages de ”classe exploitée” en ”classe ouvrière” ou ”prolétariat” selon le contexte d’exploitation ou de lutte contre elle

Pour Robert Castel en 1995 dans Les métamorphoses de la question sociale, une chronique du salariat, « Les surnuméraires ne sont même pas exploités car, pour l’être, il faut posséder des compétences convertibles en valeur sociale. Ils sont superfétatoires… S’ils ne sont plus au sens propre du mot des acteurs, parce qu’ils ne font rien de socialement utile, comment pourraient­ils exister socialement ? », ils sont « inutiles au monde » comme on disait déjà à la fin du Moyen-âge. Pour TC qui ne le prend pas pour une collection d’individus singuliers particularisés comme travaillant ou non (précaires, chômeurs, et donc surnuméraires), le prolétariat est exploité comme un tout faisant, en tant que classe, face au capital en subsomption réelle de la société : pas d’échappatoire, tu bosses ou tu crèves, mais en ’prolétaire’

Cela dit, à mettre autant les surnuméraires au cœur de la théorie, ne l’éloigne-t-on pas de l’exploitation dans la production/reproduction quotidienne, au risque de déplacer la contradiction de classes et la définition d’un sujet révolutionnaire ? *

* Pour TC28, 2026, Sur Stoff, p. 281 : « Les surnuméraires ne définissent pas le prolétariat [sinon l’exploitation comme contradiction de classes est alors invisibilisée, p.280], ils existent dans la contradiction qu’est l’exploitation, c’est-à-dire dans la relation contradictoire fondamentale entre  travail nécessaire et surtravail, l’un et l’autre n’existant qu’en supprimant son opposé nécessaire. »

Ce sont deux choses différentes que, 1. de la part de TC affirmer que l’exploitation s’est déplacée dans l’ensemble de la vie quotidienne (TC27), y compris le temps concentré ou diffus de travail, ou 2. comme ambiguïté chez Endnotes et dérive chez Stoff, de prêter à croire que le sujet révolutionnaire ne serait plus le prolétariat comme classe ouvrière réellement exploitée dans la production/reproduction*. Autre problème, la misère des surnuméraires peut en faire basculer une partie dans le Lumpen Prolétariat selon Marx, comme sujet… de la contre-révolution

* Endnotes toutefois s’en défend dans les L.A. Theses de 2015. Thèse 5 : « Pour nous, la population excédentaire n’est pas un nouveau sujet révolutionnaire. Il s’agit plutôt d’une situation structurelle dans laquelle aucune fraction de classe ne peut se présenter comme le sujet révolutionnaire. [mais, Thèse 6 : « Dans ces conditions, l’unification du prolétariat n’est plus possible. Cela peut sembler une conclusion pessimiste, mais il a une implication inverse qui est plus optimiste : aujourd’hui, le problème de l’unification est un problème révolutionnaire. […] Nous décrivons ce problème comme le problème de la composition : des fractions prolétariennes diverses doivent s’unifier, mais ne trouvent pas une unité faite dans les termes de cette société déréglée. »

Cette explication ne me semble pas compatible avec les derniers développements de Théorie Communiste sur l’interclassisme (je cite en substance) « objet de la lutte produit à un moment donné, dans une conjoncture, par les contradictions du mode de production. […] l’interclassisme n’est pas a priori la composition considérée comme une addition de classes et couches. L’objet de la lutte c’est un faisceau de contradictions qui, selon coagulant définit l’interclassisme. » TC 27, p. 314-315, ou TC 28 p. 28-29. Bref, la problématique de l’unité de rupture révolutionnaire n’est pas le sempiternel ”problème de la composition” de classe ou du prolétariat clos sur lui-même et figé dans le temps, ni strictement celui de ”l’unité des fractions prolétariennes”, sans quoi le concept de conjoncture serait inutile comme celui de dépassement à produire  : comment une classe qui n’en finirait plus d’avoir à se (re)composer pourrait-elle s’auto-abolir ?

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Parenthèse intelligente ?

« Chaque époque du capitalisme reconfigure la pauvreté en fonction de ses besoins d’accumulation. Les « trente glorieuses » ont temporairement atténué la misère dans certains pays centraux grâce à un compromis social fondé sur la croissance industrielle et l’État social. Mais ce compromis n’a jamais aboli les rapports d’exploitation : il les a seulement stabilisés. Avec la mondialisation et la financiarisation, le capital a restauré sa mobilité et affaibli le pouvoir du travail, fragmentant l’emploi et externalisant les risques vers les travailleurs.

La précarité contemporaine s’inscrit dans cette logique. Les plateformes et la gestion algorithmique intensifient la subordination tout en la dissimulant sous l’apparence d’autonomie. Le travail à la tâche, les contrats intermittents et l’évaluation permanente constituent une nouvelle forme de discipline du travail, où le contrôle s’exerce par la donnée et la notation.

L’intelligence artificielle accentue cette dynamique. Elle permet d’automatiser certaines tâches, de surveiller les performances en temps réel et de mettre les travailleurs en concurrence globale. L’« armée industrielle de réserve », décrite par Marx, s’élargit ainsi à une masse de travailleurs intermittents, remplaçables et dispersés. Le pauvre moderne devient invisible parce que l’exploitation elle-même se décompose en micro-tâches, distribuées et gouvernées par des algorithmes au service de l’accumulation du capital. » ChatGpt, extrait d’une réponse à ma demande d’une collaboration intelligemment naturo-artificielle. En fait, pertinemment interrogée, l’IA générativerait une meilleure chronique que moi, dès lors menacé de licenciement théorique au moindre faux pas. Faut pas ! Car rassurez-vous, la prochaine chronique traitera de CAPITALISME, MARXISME, ET INTELLIGENCE ARTIFICIELLE

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2) de ”la population sensibilisée à la pauvreté” par l’État aux émeutes des pauvres contre l’État  (‘race’ et classe)

« Quand les riches volent les pauvres, on appelle ça les affaires. Quand les pauvres se défendent, on appelle ça de la violence.» Mark Twain

Il existe une Journée mondiale du refus de la misère 2025 dûment décrite sur les sites des Ministères du travail et de la santé (car Le travail, c’est la santé) : « Cette journée est l’occasion de réaffirmer l’urgence d’agir collectivement en sensibilisant la population à la lutte contre la pauvreté.» Le mot « lutte » n’a pas le même sens pour le Ministère et nous, intéressés, plus qu’à la charité, aux luttes que la pauvreté génère, souvent sous forme d’émeutes. Ici, pas plus de critique moralisatrice de la pauvreté, que de la guerre en chronique 2

En 1844, Marx va prendre les émeutes de la misère comme objet théorique à part entière. Le livre d’Engels, La Situation de la classe ouvrière en Angleterre en 1844 et surtout la révolte des tisserands silésiens seront les déclencheurs de sa théorisation des luttes prolétariennes, engagée  avec les Gloses critiques marginales à l’article « Le roi de prusse et la réforme sociale…», à lire pour ses précieuses remarques sur « la misère sociale et l’intelligence politique », Vorwärts 64, 10 août 1844

À propos des émeutes en France en 2023 dans Le monde du 12 octobre, Emeutes : des banlieues aux villes moyennes, une étude souligne le facteur déterminant de la pauvreté : «74 % des villes concernées par les émeutes ont un quartier prioritaire de la ville ! De plus, avoir un quartier prioritaire de la politique de la ville multiplie par sept les chances de connaître des émeutes plutôt que de ne pas en connaître.» L’auteur en pétard répondait aux dénégations gouvernementales. Or le facteur déclencheur de ces émeutes n’était pas la pauvreté mais la mort de Nahel, franco-algérien de 17 ans tué par un policier à Nanterre

Moralité : si les quartiers sont ”racisés”, c’est d’abord dans et par la pauvreté ; la ‘race’ en question, comme Marx parlait en son temps de « la race des travailleurs »*, c’est la ’race des pauvres’ * Salaires, prix et profits / la force de travail, 1865

C’était aussi la conviction de Guy Debord après les Émeutes de Watts en 1965 : « Il n’y a pas eu ici de conflit racial : les Noirs n’ont pas attaqué les Blancs qui étaient sur leur chemin, mais seulement les policiers blancs ; et de même la communauté noire ne s’est pas étendue aux propriétaires noirs de magasins, ni même aux automobilistes noirs. Luther King lui-même a dû admettre que les limites de sa spécialité étaient franchies, en déclarant que « ce n’étaient pas des émeutes de race, mais de classe » Le déclin et la chute de l’économie spectaculaire-marchande, IS 10, mars 1966

Et celle de Roland Simon dans Ballade en novembre, novembre 2005, Meeting 3, juin 2006 : « Si l’immense majorité des émeutiers sont issus de l’immigration maghrébine, noire, turque…, l’émeute n’a jamais été une émeute arabe, noire ou turque au sens où l’ennemi aurait été le « blanc », le « français », le « gaulois » et durant laquelle on se serait battu en tant qu’Arabes, Noirs, Turcs…. La revendication de l’intégration à la française ou communautariste avait fait long feu avant même d’exister. […] On peut soutenir que les émeutiers de novembre revendiquaient d’être traités en « prolétaires ordinaires », mais la généralité du mouvement, son intégration et son dépassement en interne (comme émeutes des banlieues) de la racialisation de la force de travail et de la distinction entre actifs, chômeurs, précaires, étaient, de fait, l’aveu même qu’ils étaient le prolétariat ordinaire dont les « autres » ne sont qu’un segment particulier. »

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3) la pauvreté des femmes à la croisée de l’exploitation capitaliste et de la domination masculine

« Les hommes auraient palabré jusqu’à la fin du monde, les femmes ne se demandaient pas si une chose était possible mais si elle était utile, alors on réussissait à l’accomplir. » Louise Michel, La Commune, Histoire et souvenirs, 1898

En dehors du sexe proprement dit, il n’y a pas plus ”genré” que la pauvreté et la misère. Les femmes les subissent de plein fouet à un degré plus grave que les hommes, y compris dans les couples, en raison du supplément de charge, pas seulement ”mentale”, pour l’élevage* des enfants

* je sais, il faudrait dire « éducation », mais apporter les soins et la nourriture quand t’as plus rien à manger, c’est quoi l’éducation : « – Essuie ta bouche ! » ?

Pauvreté des femmes en France, les chiffres parlent d’eux-mêmes ! Grève féministe du 8 mars, 27 février 2026

Les personnes les plus pauvres dans le monde sont majoritairement des femmes : ”salaires plus faibles, emplois précaires, travail domestique non payé, journée de travail plus longue”, Oxfam international. Une femme sur 10 dans le monde vit dans l’extrême pauvreté. « Les femmes âgées de 25 à 34 ans sont 25 % plus susceptibles de vivre dans des ménages extrêmement pauvres que les hommes de la même tranche d’âge. » Source ONU oct. 2024. Autres recherches à Féminisation de la pauvreté ou si vous préférez à Paupérisation des femmes

Aussi pourriez-vous de par le monde observer contre la pauvreté des manifestations de femmes exclusivement (notre photo), moins d’hommes seulement, ou sous des formes ne pointant pas explicitement ce fléau de la malnutrition*

* « Selon un rapport de l’ONU, la faim dans le monde continue d’augmenter : 821 millions de personnes souffrent à présent de la faim et plus de 150 millions d’enfants accusent des retards de croissance, menaçant ainsi l’objectif ’Faim Zéro’ » Source Unicef 2018. L’année de la pandémie a été marquée par une nouvelle hausse. Selon le rapport 2024 des Nations Unies sur l’état de la sécurité alimentaire et de la nutrition dans le monde, « Les progrès dans la lutte contre la faim  ont reculé de 15 ans […] une personne sur 11, 1 sur 5 en Afrique a souffert de la faim en 2023. » Avec le dérèglement climatique, les guerres et les déplacements de populations qu’ils engendrent, les perspectives à court et moyen termes sont encore plus sombres, j’y reviendrai dans une autre chronique

En France, on peut aussi bien constater cette différence genrée dans le mauvais paiement des pensions alimentaires à verser par les hommes dans le cadre des divorces et séparations (près de 20% de pensions totalement ou partiellement impayées, enquête rare, de 2014)

Ainsi, la pauvreté des femmes ne trouve pas sa cause uniquement dans les rapports de classes, les femmes comme ’prolétaires’, mais au sein même de la classe exploitée comme contradiction entre hommes et femmes et dans leur vie privée

« Sur 63 500 appels au 3919, la ligne d’écoute des femmes victimes de violences […], 23% concernent des violences économiques – interdiction de travailler, subtilisation des moyens de paiement -, destinées à rendre la femme dépendante de son partenaire. » France Info, 5 mars 2026

« L’homme le plus opprimé peut opprimer un être, qui est sa femme ; [la femme] est la prolétaire du prolétaire même » Flora Tristan, Union Ouvrière, 2ème édition, 1843

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4) pour conclure rapidement

Du point de vue de l’économie et des crises, le lien entre pauvreté et sous-consommation, intuitivement évident, demeure depuis Marx un fondement essentiel de la théorie communiste : « La raison ultime de toute véritable crise demeure toujours la pauvreté et la limitation de la consommation des masses, en face de la tendance de la production capitaliste à développer les forces productives comme si elles n’avaient pour limite que la capacité de consommation absolue de la société. » Le Capital, cité dans Crise et théories des crises, R.S. dndf, 2009

La pauvreté, en ce qu’elle traduit la sous-consommation dans la vie quotidienne, est immédiatement cause des luttes qui s’adressent à l’État comme principal responsable, une caractéristique de la période actuelle sous le plafond de verre de l’exploitation et de la domination masculine, les deux contradictions au cœur du système capitaliste et de sa reproduction

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Das Kapital n’est plus seulement un mode de production et un livre, mais aussi depuis 2002 un trio de jazz contemporain

Un saxophoniste allemand, un batteur-percussionniste français et un guitariste danois pour redécouvrir Hanns Eisler, compositeur allemand juif et communiste exilé aux Etats-Unis en 1933, expulsé par le maccarthisme en 1949, et qui de retour à Berlin-Est devient en RDA une icône de «l’art communiste», surnommé le «Schubert rouge». Ses compositions oscillent alors entre leaders, musiques populaires, hymnes et chants de lutte. Le trio Das Kapital crée un pont entre ce répertoire et l’improvisation (leur dernier CD s’intitule Vive la France !)

Hanns Eisler, élève d’Arnold Schönberg avec qui il rompt, est plus proche de Bertold Brecht que Kurt Weill, mieux connu (L’opéra de quat’ sous), liant avec lui musique et politique de leur point de vue communiste (sa sœur Ruth Fischer dirige l’aile gauche du KPD). Ainsi, en 1929, dix ans après la révolution spartakiste, six après la République de Weimar, Eisler se propose d’infiltrer le milieu ouvrier révolutionnaire par une musique nouvelle qu’il proclame libérée des scléroses bourgeoises, sacré programme !

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Chronique no 4, samedi 7 mars 2026

VOUS AVEZ DIT ANTI-FASCISME ?

Ou pourquoi et comment peut-on être contre ce qui ne vient pas


(l’antifas-isme, c’est fun !)

introduction

Hé bien non, ni dndf ni votre chroniqueur préféré ne se sont joints à l’« initiative inédite dans l’histoire de la presse. Cinq rédactions [StreetPress, Blast, Radio Nova, Les Inrockuptibles, L’Humanité] ont choisi de s’unir pour faire front commun face à un danger politique majeur : la possibilité, désormais crédible, de voir l’extrême-droite arriver au pouvoir. […] Ce hors-série se veut un outil pour celles et ceux qui ne se résignent pas à voir la France basculer dans le fascisme. » Édito du hors-série Combat ! FRONT COMMUN CONTRE L’EXTRÊME-DROITE, février 2026.

Si Mathieu Dejean écrit pour Mediapart le 2 mars que ”Dans la tourmente l’antifascisme fait l’union sacrée”, c’est bien plutôt l’anti-mélenchonisme qui la réalise largement de droites à gauches, et cet antifascisme-là pourrait traduire un regain décadent et marginal du ”démocratisme radical” vingt ans après son déclin dans la  crise de 2008. Pour l’appréhender comme forme d’apparition idéologique dans la vie quotidienne, voir les actualités de l’antifascisme

À contre-courant, nous ne nous résignons pas à voir le communisme basculer dans l’antifascisme. En pleine hystérie électorale médiatique et politicienne, nous assumons de ne pas nous définir contre le fascisme, mais pour le communisme, c’est-à-dire l’abolition du capitalisme, domination de genre, exploitation de l’humanité et de la nature

Cette longue chronique déroule une problématique rouverte par notre discussion ici. Considérant que la situation n’est plus celle du début de siècle, j’ai voulu présenter une relative amplitude de points de vue critiques de l’antifascisme, parfois opposés, pour élargir le débat sans le figer autour de nos vieilles formules anti-antifascistes.  Celles et ceux d’entre nous qui interviennent au sein des luttes dans les conditions actuelles sont de fait convié.e.s à faire preuve de discernement et de clarté dans leurs prises de positions,  et ce n’est pas simple. Je me suis laissé entendre dire que même certain.e.s proches par leurs idées s’interrogeaient quant à la  nécessité de s’inscrire sur les listes électorales, de quoi faire jazzer dans notre petit milieu… Pour s’y retrouver, nombreuses citations et références, et liens pour les fouinards et fureteuses. Et, comme tout finit par des chansons, un chef-d’œuvre musical impérissable et réellement de circonstance

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1) les fascismes et antifascismes historiques

« Le fascisme est le capitalisme en décomposition. » Lénine, sans source précise

« L’antifascisme est illusoire et fragile, qui se borne à la défensive et ne vise pas à abattre le capitalisme lui-même. » Daniel Guérin, Fascisme et grand capital, 1936

« Le fascisme n’est pas le contraire de la démocratie mais son évolution par temps de crise.  » attribué à Bertolt Brecht, source introuvable

Mon propos n’est pas une bataille de mots pour qualifier, relativement aux fascismes d’hier, les régimes politiques autoritaires d’aujourd’hui ou demain, illibéraux, dictatoriaux, liberticides et répressifs, ”États policiers”*, mettant en cause ”l’État de droit”, la démocratie politique, les ”valeurs républicaines”…

*Quel État ne serait pas policier, puisque c’est dans l’essence de l’État de l’être ? Considérez toutes les so called ”républiques” et ”démocraties” ayant existé depuis deux siècles et leur usage de la police, voire de l’armée comme police, et revenez me parler sérieusement d’un ”État non policier” réel ou seulement possible

Les fascismes d’État historiques ont fait l’objet d’études qui sont justement, par leurs qualités et dans leurs limites idéologiques, des travaux d’historiens ’du fascisme’ (Robert Paxton, Robert Soucy, Pierre Milza, Annie Lacroix-Ruiz…). Quant au rapport historique entre ”fascisme et grand capital”, étudié il y a près d’un siècle par Daniel Guérin, théoricien du communisme  libertaire, il donne lieu à de vivifiants échanges entre Robert Ferro et Romaric Godin dans Éléments d’économie politique du fascisme,- à propos de ”Industrie et national-socialisme” d’Alfred Sohn-Rethel, site Montages, décembre 2025 -, sans oublier les commentaires critiques de R.S. le 10 janvier ici

La confusion entre passé et présent du fascisme et de l’antifascisme fait l’objet d’une mise au point de Temps Critiques le 24 février chez LundiMatin, Quelques notes à propos du fascisme qui viendrait, au demeurant recadrée par une note de la rédaction pour qui « la fascisation en cours ne peut être rabattue sur les opérations de propagande plus ou moins ouvertes et assumées des entrepreneurs plus ou moins fascistes. C’est la situation générale qui se fachise… », conformément à la ligne générale de LundiMatin à travers les textes de Giorgio Agamben, Alain Brossat, Jacques Fradin, Frédéric Neyrat, Alberto Toscano…

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2) être ou ne pas être ”anti”… fasciste

D’un strict point de vue logique, ce n’est pas parce qu’on n’est pas contre qu’on est pour, entendez par là que si nous ne considérons pas le fascisme d’État comme une menace actuelle, ou que le danger politique ne peut être ainsi nommé parce qu’il n’en a pas les caractéristiques historiques, alors nous sommes légitimes à dire comme Bernard Lyon en 2005 : « Nous ne sommes pas anti… fascistes »

Cependant B.L. voulait lui surtout mettre l’accent sur notre combat primordial pour la communisation, c’est-à-dire contre le capitalisme jusqu’au bout, par son abolition. Nous sommes évidemment de surcroît contre ces caractères du fascisme que sont le racisme, le masculinisme, le nationalisme, etc. mais en tant qu’ils sont produits par le capitalisme comme nécessaires à sa reproduction dans les conditions toujours historiques de la lutte des classes, incluant la domination de genre soutenue par l’État, et plus encore un État d’extrême-droite

On pourrait d’ailleurs ajouter que nous sommes aussi contre la démocratie* en tant que régime politique puisque nous considérons l’État et la politique comme des formes liées aux modes d’exploitation et de domination des êtres humains et de la nature. C’est du reste le fondement de notre non-antifascisme

* cf le pamphlet Mort à la démocratie, de Léon de Mattis en 2007, alors qu’il était par ailleurs un partisan notoire de la communisation dans Meeting, pamphlet qui aurait justement pu lui attirer des ennuis de la part des antifas de l’époque, Ras l’front, Scalp-Reflex…

l’antifascisme actuel

« Ceux qui ne sont pas prêts à tenir un discours critique sur le capitalisme devraient se taire sur le fascisme.» Slavoj Zizek, Le Nouvel Obs’ , janvier 2015

En 2007 Gilles Dauvé et Karl Nesic répondaient à un questionnaire de Révolution Times, un groupe de Lübeck. Question : « La question fascisme/antifascisme est fondamentale, et donne lieu à polémique. Ceux qui comme nous critiquent fortement l’idéologie antifasciste se voient reprocher de saboter l’activité antifasciste, et de relativiser les atrocités nazies, puisque nous dénonçons et combattons les horreurs de la démocratie et de toute l’histoire du mode de production capitaliste (…). Que pensez-vous de ces reproches et quelle est votre expérience à ce sujet ? Certains bordiguistes disent que l’antifascisme est le pire produit du fascisme. Que pensez-vous d’une telle affirmation ? »

Extrait de leur réponse : « l’antifascisme, ce n’est pas le simple fait de lutter contre le fascisme. C’est une façon particulière de mener cette lutte, en lui donnant une priorité absolue sur toutes les autres, notamment sur la lutte contre les autres formes de domination politique bourgeoise, et d’abord les formes démocratiques. […] L’antifascisme, c’est la subordination de tout à la destruction d’un ennemi absolu devant lequel toute autre cible devient secondaire, d’un ennemi si extraordinaire qu’il transforme en amis, ou en alliés provisoires, tous les autres ennemis, y compris ceux que l’on croyait jusque-là être les pires.* »

*On le vérifie aujourd’hui chez Jean-Luc Mélenchon : « Le front antifasciste doit rallier les Français de toutes origines, de tous genres, et même j’ajoute de toutes convictions politiques.», Meeting à Perpignan, 1er mars 2026

« L’antifasciste ne cesse de voir le fascisme réincarné en multiples avatars, du RPF gaulliste de 1947 au populisme « alpin » dans la Suisse et l’Autriche actuelles, en passant par l’apartheid sud-africain, les colonels grecs, les tortionnaires argentins, la purification ethnique au Kosovo, les exactions policières de Gênes en 2001, et il en vient à appeler fasciste n’importe quel comportement agressivement répressif, raciste ou discriminant. Ainsi, il y aurait du ”fascisme” chez Bush comme chez Ahmadinejad. Le dilemme de l’antifasciste n’est pas la pénurie d’ennemis mais une surabondance qui les rend de moins en moins crédibles. […] Dans le pire des cas, l’antifascisme contemporain relève du discours, de la fausse conscience. Dans le meilleur des cas, il mystifie la résistance justifiée et nécessaire, par la violence s’il le faut, contre des groupes qui s’en prennent en priorité aux prolétaires, de préférence aux plus vulnérables comme les immigrés, et se font les porteurs de valeurs et de comportements oppressifs et asservissants…» troploin, La ligne générale

Notre milieu théorique n’est cependant pas unanime. En 2022, Agitations autonomes édite en brochure une traduction d’un texte du magazine américain Commune en 2018, ”Anti-Anti-Antifa”, qui critique la position de Bordiga et Dauvé, mais aussi celle de Bernard Lyon de Théorie Communiste évoquée plus haut. Pour eux, il s’agit « d’envisager la question de l’opposition au fascisme tout en conservant une optique prolétarienne et révolutionnaire. La résurgence de la menace fasciste, particulièrement visible aux États-Unis, n’épargne pas les pays européens, notamment la France.» Pour l’auteur, A.M. Gittlitz, « Une critique révolutionnaire de l’antifascisme aujourd’hui devrait reconnaître que les dangers du fascisme contemporain sont réels, offrir une analyse solide du phénomène et proposer des moyens de le surmonter correctement. » Son texte est un bon document sur l’antifascisme aux États-Unis

Lire aussi la position anarcho-syndicaliste assez comparable de la CNT-AIT : Notre antifascisme est radical !

 

antifas vs fachos dans la vie quotidienne

Quant aux groupes dits ”antifas” tels que La Jeune Garde, sollicitée en 2023 comme service d’ordre et de sécurité par le parti mélenchonien LFI, leur action ne les définit pas comme opposés à un régime fasciste imaginaire, mais à des groupes symétriques d’ultradroite liés historiquement et structurellement aux partis français d’extrême-droite, le FN et Reconquête. Tous ces groupuscules à la limite de la légalité n’existent que dans le sillage de la politique légale, citoyenne, et ne font que la conforter en justifiant leur interdiction par le gouvernement

« Ainsi, comme on a pu le voir pendant le mouvement des Gilets jaunes, les groupes antifas ont souvent donné l’impression de ne se préoccuper que de leurs petites affaires avec la bande d’en face. […] Quand la rhétorique antifasciste passe par une certaine coopération avec des groupes antifas comme LFI avec la Jeune Garde, il y a alors contradiction chez cette dernière entre d’une part, une activité de terrain proche de celle de LFI en direction des populations « racisées » pour un antifascisme de masse permettant de sortir du ghetto culturel punk/skin/hooligan et de travailler avec la gauche électorale et les syndicats ; et d’autre part le maintien des pratiques opportunistes de baston plus ou moins affinitaires.» Temps Critiques, LundiMatin#510, 24 février 2026

 

langage tangage

« ou ce que les mots me disent », Michel Leiris, 1995

Qui a connu mai 68, son avant son après, se souvient qu’il venait très vite à la bouche de traiter son interlocuteur de ”facho” dès qu’il manifestait un rejet de positions qualifiées de ”gauchos”, ”cocos” ou ”stals”, noms d’oiseaux qui n’ont jamais été, dans leur acception et leur usage commun, le mètre étalon d’une rigueur de langage. Cet usage militant a fait, après la guerre de 39-45 jusqu’en 68 et depuis sans discontinuer, le bonheur pour certains d’insulter sans fin, sans autre fin que d’insulter, violence verbale et parfois physique

Car l’insulte « facho », pertinente ou pas selon sa cible, n’a pas depuis 68 visé une réelle menace de fascisme d’État, tel qu’il existait encore en Espagne ou au Portugal. Entre caractériser des individus et groupes, ou des États et politiques, on est dans des registres de langages et de concepts différents, même s’ils peuvent se recouper

C’est pourquoi l’on pourrait dire que anti-fascistes et anti-fascisme ne renvoient pas tout-à-fait à la même chose, ou bien qu’il existe des fascistes, mais pas de fascisme, parce que ces fascistes-là n’ont pas les moyens de parvenir au pouvoir d’État dans un moment où ni les contradictions économiques ni l’intérêt de la classe capitaliste n’en posent en ces termes la nécessité politique. C’est ce que je me propose d’éclaircir ci-après

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3) la véritable scission entre notre théorie et la critique politique actuelle antifasciste

« Toutes les formes de fascismes m’ennuient. Tous les gens pratiquants m’ennuient, me font peur surtout. Les gens qui croient, qui sont derrière un drapeau. J’ai un peu peur car il faut élaguer pour arriver sur la montagne où l’on va planter son drapeau.» Pierre Desproges… en petits morceaux, 2009

La question essentielle est selon nous de comprendre la fonction actuelle de ces formes d’États, de ’gouvernance’ comme on dit, comme adéquate et nécessaire aux capitalismes nationaux dans le contexte de la mondialisation comme concurrence entre capitaux transnationaux jusqu’à la guerre économique et militaire

Dans le journal Combat ! cité en exergue, Emilio Meslet de L’Humanité aligne « 10 arguments pour contrer l’idée que ”le RN, on n’a jamais essayé” ».  Il est « 1. Pétainiste 2. Autocratique 3. Antisocial 4. Probusiness 5. Illibéral 6. Trumpiste 7. Tyrannique 8. Héritier du FN 9. Inégalitaire 10. Sans retour »

Avec une telle absence de profondeur critique, l’antifascisme revendiqué au premier plan de leur propagande par des partis en concurrence électorale nous apparaît comme révélateur, a minima de leur incompréhension de la nécessité pour le capital national d’une gouvernance adéquate à la crise, et surtout de leur impuissance, de par leur existence de parti politique même, à s’inscrire dans une perspective d’abolition du capitalisme et de l’État. Autrement dit, leur antifascisme tapageur n’est qu’un faux-nez justifiant leur limite intrinsèque, être et demeurer des partis de la gauche (anti)capitaliste

 

les repères historiques qui importent depuis 25 ans

R.S. Européennes 2024, dndf 15 juin 2024, repris dans TC28 pp 139 à 175

Il m’est arrivé de renvoyer à ce texte depuis sa parution et durant l’année 2025, parce qu’il expliquait bien selon moi ”l’embarquement” de la classe exploitée (de préférence ici à prolétariat, cf chronique 3) et de ceux d’en-bas dans le vote RN (ou équivalents en Europe), et comment le grand patronat pouvait se faire à cette éventualité sans douleur de classe. Je le cite longuement – c’est relatif avec R.S. –, j’ajoute quelques inserts et souligne en gras, italiques de l’auteur perdues, désolé. En enlevant l’ossature de la critique, le lien avec les contradictions de l’économie en crise, on obtient une critique sociale et politique

« actuellement, en Europe, comme en Amérique latine et Amérique du Nord, comme en Chine, Inde ou Japon, le nationalisme ancré à droite retrouve, dans un tout autre contexte, le caractère social qu’il avait perdu dans l’entre-deux-guerres et qui s’était évanoui après la Seconde guerre (hormis dans les mouvements dits de « libération nationale » qui n’avaient pour la plupart aucune « nation » à se mettre sous les dents). Face à la crise de toutes les déterminations de la restructuration des années 1970-1980, le « caractère social » s’inscrit à nouveau dans le nationalisme quand la mondialisation qui était la forme développée de cette restructuration apparaît dans sa crise comme l’origine et le vécu (« formes d’apparition », « vie quotidienne ») de toutes les misères. »

« Si nous revenons en arrière seulement d’une vingtaine d’années, [c’est l’époque, dans TC18 en 2003, du texte Monsieur Le Pen et la disparition de l’identité ouvrière, ndr] la « préférence nationale » était la construction d’un groupe « racial » à partir de critères qui ne le sont pas, il s’agissait d’une résistance à la relégation sociale contre ceux qui en étaient désignés comme les symboles et les fourriers. C’était ainsi que la défense de la « respectabilité ouvrière » devenait « préférence nationale » qui se construisait à partir des critères de la respectabilité ouvrière comme délimitation d’un groupe « racial » à combattre, et non comme affirmation d’un « nous » comme « la France », « la patrie », « la chrétienté ». L’« identité nationale » ne se substituait pas à l’identité ouvrière, c’était l’identité ouvrière qui faisait de la « résistance » sous la forme de l’identité nationale qui avait toujours été une de ses déterminations. « Résistance » mais il ne s’agissait pas d’un anachronisme, elle avait totalement changé de contenu en retravaillant certaines de ses déterminations : de volonté de libération du travail du salariat, elle était devenue l’affirmation, menacée en tant qu’ordre social, du travail salarié tel qu’idéalement existant dans le mode de production capitaliste. S’affirmer citoyen national, démocrate et républicain, c’était conjurer l’anxiété de basculer dans la précarité, l’inquiétude pour l’avenir, et affirmer comme inhérent à la citoyenneté le « droit » menacé à la promotion sociale.»

« Dans l’adhésion à l’extrême droite, c’est l’affirmation d’être une classe qui se donne dans toutes les caractéristiques du fonctionnement du mode de production capitaliste, sans que cette affirmation soit la médiation d’un quelconque au-delà. Mais cette adhésion populaire d’une large fraction de la classe ouvrière et des petits employés contenait déjà un paradoxe : en assumant d’un côté toutes les déterminations, clivages, etc. de leur reproduction et de leur exploitation, elle était, de l’autre, une protestation contre ce même fonctionnement qui leur interdisait une représentation sociale et politique légitime

« En Europe comme aux Etats-Unis, la grande bourgeoisie et la haute structure techno-politique d’Etat […] est prête, après avoir promu et avalisé tous ses thèmes, à laisser les clés de la boutique à l’extrême droite qui sait qu’elle ne peut prendre les clés qu’avec l’aval d’une partie de la droite conservatrice « classique ». Déjà les gouvernements danois, suédois, néerlandais, finlandais, hongrois, slovaque, autrichien, italien ont acté la chose et en France la relation de Bardella et Ciotti nous l’annonce. Une relation et un accord défendus par Yves Thréard, éditorialiste du Figaro le 13/6/24 avec la bénédiction de Bolloré, de C.News, et autres. Pour la classe dominante, en France, Macron n’est plus l’homme de la situation. […] LR est in fine le dernier des Mohicans, continuant à s’astreindre scrupuleusement aux préceptes du “cordon sanitaire”, là où la gauche de gouvernement, décomplexée, n’hésite pas à s’allier, pour des motifs d’efficience électorale, avec des formations dont le degré de diabolisation dans l’espace public est beaucoup plus élevé que celui du RN. [diabolisation de LFI et désalliance à gauche tout aussi électoraliste, dont on observe l’accélération à la veille des municipales de mars 2026, tous éléments évoqués ici ayant suivi une évolution logique conforme à cette analyse, sur fond d’instrumentalisation de l’antifascisme supposé de toute la classe politique d’hier contre le FN, contre l’antifascisme revendiqué de Mélenchon. Un retournement politico-hystérique de leurs « valeurs républicaines », ndr]

« Le RN allié à une partie de la droite conservatrice et économiquement libérale (comme Meloni et Forza Italia en Italie) est le premier choix (c’est la stratégie la plus pertinente, celle de Marion Maréchal, qui l’emporte) ; le « Front populaire » (style Ruffin-Glucksmann) pourrait, à la rigueur, aussi convenir. »

On le vérifie donc, rien ici ne fait référence à une menace qualifiée de fascisme d’État, car rien ne le justifie du point de vue de la critique communisatrice du capital et de l’État. Tout au plus pourrait-on souhaiter que soient soulignés davantage, dans nos interventions évoquant les droites extrêmes, les dangers que porte leur arrivée au pouvoir pour les immigré.e.s, les ’racisé.e.s’, les femmes, les trans, etc.

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Charlie Haden, Libération Music Orchestra, 1970

El Quinto Regimiento (The Fifth Regiment) / Los Cuatro Generales (The Four Generals) / Viva La Quince Brigada (Long Live The Fifteenth Brigade), traditionnel, argmt Carla Bley

 

 

Le Liberation Music Orchestra, fondé par Charlie Haden, représente en jazz la quintessence d’une époque, d’un lieu et d’un esprit

une époque : 1969, année de révolte

Nous sommes en 1969, année de contestation et de bouleversements politiques. Le contrebassiste, ancien compagnon de Ornette Coleman et figure majeure du free jazz, s’engage activement pour les droits civiques et contre la guerre du Viêt Nam. L’heure est aux idéaux hippies, à la non-violence et à la lutte contre toutes les formes de dictature

En 1971, lors d’un concert au Portugal dédié aux opposants au régime de Salazar, il interprète Song for Che, ce qui lui vaut d’être arrêté puis interrogé par la police secrète portugaise

 

un lieu : l’Espagne de la guerre civile

Le lieu qui nourrit l’imaginaire du projet est l’Espagne de la guerre civile (1936–1939), celle des Républicains opposés aux franquistes et au fascisme. Profondément bouleversé par le film Mourir à Madrid de Frédéric Rossif, Charlie Haden puise dans les chants républicains de l’époque

À partir de ces mélodies, enrichies d’archives sonores, il compose une vaste fresque musicale, une symphonie libre et fougueuse, portée par une énergie incandescente. Il s’entoure alors de figures majeures du jazz d’avant-garde : Paul Motian, Gato Barbieri, Dewey Redman, Don Cherry, ainsi que Carla Bley, au cœur d’une écriture lyrique et d’arrangements d’une puissance et d’une beauté rares

 

les chants et leur portée historique

Quatre des chants interprétés sont directement liés aux Brigades internationales engagées pour la défense de la démocratie durant la guerre civile espagnole :

« Song of the United Front », chant de travail composé sur un texte de Bertolt Brecht ;

« El Quinto Regimiento », qui condense deux airs folkloriques, dont l’un inspira John Coltrane pour son album Olé Coltrane ;

« Los Cuatro Generales » ;

« Viva la Quince Brigada »,

réinterprétés avec des paroles chargées de mémoire et d’histoire… antifasciste

 

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Chronique 3, samedi 28 février 2026 

LE COMMUNISME, AUTREMENT DIT

Reformulations téméraires d’après Théorie Communiste nos 27 et 28

 

« T’es encore communiste, toi ? » une connaissance, au printemps 2005

 

Avertissement

Il n’est pas précisé dans le texte comment chaque proposition est extrapolée des développements théoriques de la vie quotidienne dans TC27 ou du Propos d’étape de TC28, dans une lecture en diagonale je l’avoue. Pas de citations donc, à chacun.e d’y faire son marché. Cet exercice difficile* et risqué de reformulations et au-delà n’engage pas Théorie Communiste et peut s’en écarter ou révéler des désaccords assumés ou involontaires. Il n’est pas écrit dans le langage quasi philosophique de cette intellec’théorie, comme je la nomme sans péjoration. Je ne le maîtrise pas et préfère m’exprimer au niveau de ma propre compréhension. Trois objectifs : ouvrir à  nos idées des personnes qui les ignorent, susciter réflexions et débats, me situer pour les prochaines chroniques, plus légères c’est promis 

* cette chronique, 10 pages, TC 27 et 28, plus de 700…

Pourquoi reprendre les formules du passé, ou répéter l’unique formulation censée juste aujourd’hui ? Il nous faut en inventer d’absolument actuelles en langue de chaque jour, au besoin contre les vérités d’évangiles marxistes ou anarchistes. Pouvoir passer de la théorie au langage commun et la sortir de son ghetto, ”notre milieu”. On ne cultive pas la critique en pot, il faut qu’elle dépote radicalement !

 

Le communisme c’est un truc de vieux, pour ne pas dire de vieux cons. La preuve, on n’en parle jamais sur tik-tok

Qu’importe, puisque le communisme n’est pas dans son nom. Il n’est pas dans ce qu’il serait, ou sera, mais dans ce qu’il ferait, ou fera. Le communisme est une performance, au sens d’une action en train de se produire dans « l’immédiateté de son pouvoir signifiant »

(j’ai même entendu un théoricien communiste émérite affirmer : « Le communisme, on s’en fout, ce qui compte c’est la lutte des classes. Et ça tu es dedans…»)

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nous sommes des sans-parti contre la politique 

Pour nous, le parti pris du communisme, c’est de n’en avoir pas, de parti. Le communisme n’est pas un mouvement politique. C’est une pratique de chambardement des rapports sociaux capitalistes

Il n’y a pas de parti politique dit capitaliste parce que, ça va sans dire, ils le sont tous : ils veulent le peuple et la nation, les citoyens et la politique, les élections et la représentation, l’État et le pouvoir d’État, la police et l’armée, et certains les Églises de surcroît. Nous ne voulons pas du pouvoir politique*, ni pour nous-mêmes ni pour la classe ouvrière ni pour personne. Nous pensons que les contradictions entre classes structurent encore et toujours la société actuelle. Nous voulons, dans leur réciprocité absolue, l’abolition du capital et de l’État, et l’autodestruction du prolétariat comme étant l’autre du capital en son sein, celui-ci n’existant que par son mode de production, l’exploitationnisme, avec l’État pour gardien, garant, gargouille menaçante telle une caméra de surveillance du haut de la cathédrale nationale

* Corollaire : n’ayant pas un but politique et ne formant pas une organisation militante, nous sommes opposés en France aux positions de la gauche radicale de LFI-à-Mélenchon, de l’extrême gauche du NPA, Nouveau parti anticapitaliste, de Révolution permanente (sic) ou de Lutte Ouvrière…, dont les programmes ne portent malgré leurs certitudes ni rupture avec l’État ni avec le capitalisme. Au mieux leur anticapitalisme s’éternise-t-il dans l’obsolescence théorique des transitions socialistes formulées de Marx à Trotsky, un reste abâtardi et désuet de programme ouvrier (voir plus loin)

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vouloir ne pas… rester ce qu’on est

« I would prefer not to » Herman Melville, Bartelby, 1853

Le pouvoir d’un être exploité et dominé, c’est un oxymore, une contradiction dans les termes. Si tu veux la disparition de l’exploitation et de la domination, tu ne peux que vouloir celle de l’être exploité lui-même en tant que tel. Si les exploités luttent contre le fait de l’être, c’est en tant qu’ils le sont, et tant qu’ils le seront comme classe du capitalisme. Au-delà, limite à franchir, dépassement à produire, révolution, communisation, ils se seront affranchis du capitalisme et de leur existence en classe d’exploités, de femmes en genre dominé, etc. C’est donc cette limite qui définit la dynamique pour la franchir, et c’est le mouvement vers et de ce franchissement, cette traversée, ce grand écart enfin ce saut, que nous appelons communisme. Si les prolétaires en sont les sujets, les auteurs, les acteurs, c’est en voulant ne plus être une classe affrontant celle de son exploitation car pour eux, abolir la classe capitaliste, c’est en même temps s’abolir comme classe exploitée de/par la production, et abolir de surcroît les autres classes qui n’ont d’existence que par leur situation entre les deux0

récréation : les classes moyennes le cul entre deux chaises, plaisante illustration patinée sous le poids des lustres

« Le cadre dit toujours « d’un côté ; de l’autre côté », parce qu’il se sait malheureux en tant que travailleur, mais veut se croire heureux en tant que consommateur. Il croit d’une manière fervente à la consommation, justement parce qu’il est assez payé pour consommer un peu plus que les autres, mais la même marchandise de série [..] Le cadre est le consommateur par excellence, [le bienheureux de la distribution, ndr], c’est-à-dire le spectateur par excellence. Le cadre est donc, toujours incertain et toujours déçu, au centre de la fausse conscience moderne et de l’aliénation sociale. Contrairement au bourgeois, à l’ouvrier, au serf, au féodal, le cadre ne se sent jamais à sa place [je souligne]. Il aspire toujours à plus qu’il n’est et qu’il ne peut être. Il prétend, et en même temps il doute. Il est l’homme du malaise, jamais sûr de lui, mais le dissimulant. Il est l’homme absolument dépendant, qui croit devoir revendiquer la liberté même, idéalisée dans sa consommation semi-abondante [..] Il arrive en retard, et en masse, à tout, voulant être unique et le premier. Bref, selon la révélatrice acception nouvelle d’un vieux mot argotique, le cadre est en même temps le plouc. »  Guy Debord, La Véritable Scission dans l’Internationale situationniste, avec Gianfranco Sanguinetti, Champ libre, 1972

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le prolétariat nouveau est arrivé 

Cette théorie, résultat sans relâche métissé de ses acquis et du nouveau qui émerge, a quitté les vieux habits des anciennes conceptions communistes, adéquates aux époques historiques antérieures des révolutions de 1848 à 1968, en phase avec les périodes du mode de production capitaliste et les progrès de l’industrie galvanisant la productivité du travail et transformant son organisation comme son management. Cette théorie sort aujourd’hui le concept de prolétariat de son ambiguïté, dans son rapport à la classe ouvrière, pour le redéfinir comme sujet historique de la lutte communiste, mais ceci par déduction, rétroprojection de ce qu’il ferait dans la révolution, sur ce qu’il fait actuellement qui fait qu’il la fera. Du fait de cette projection dans un futur qui n’est pas écrit, c’est nécessairement l’idéologie qui prime sur une sociologie définissant le prolétariat comme classe ouvrière, productive notamment (cf controverse entre Temps libre et Théorie communiste). Idéologie théologique et son risque inhérent de sombrer dans la foi des croyants

Il en résulte qu’appartient au prolétariat qui agit pour faire la révolution, quelle que soit sa classe définie marxistement correct par sa place dans les rapports de production, car dans une conjoncture révolutionnaire, celle de notre projection futuriste qui a défini le prolétariat comme sujet, se produit une désubjectivation/resubjectivation, un déclassement/reclassement dans un prolétariat devenant hégémonique en s’élargissant à ceux/celles qui luttent en communistes dans la crise finale de reproduction, dont l’appartenance de classe se dissout au quotidien de luttes contraintes de prendre des mesures communistes d’abolitions sous peine d’être défaites. Dans ce basculement, on peut même parler, mieux que de prolétariat, de classe communiste ou classe communisatrice

Avec cette redéfinition, on le voit, le prolétariat n’est pas révolutionnaire par essence, parce qu’il ne préexiste pas à sa potentielle activité révolutionnaire future, d’où et dont la théorie le présuppose comme sujet

Problèmes : est-ce dû à ma compréhension de cette définition par TC, ou de la pousser à l’extrême, ou à défaut de dialectique temporelle ?, elle rend difficile l’usage du mot prolétariat au présent, comme sujet de luttes actuelles, puisque tant qu’il n’a pas d’activité révolutionnaire il n’existerait que dans sa projection idéologique, son devenir présupposé, et non comme sujet permanent de la lutte des classes depuis l’origine du capitalisme. Ici, il n’en devient alors qu’un produit historique, et n’émerge réellement comme sujet révolutionnaire concret qu’au terme de celle-là, dans une conjoncture de crise finale de reproduction du capitalisme. D’une part, cela risque de réveiller le vieux débat sur la ‘composition de classe du prolétariat révolutionnaire’, avec retour au sociologisme. D’autre part si le prolétariat n’existe pas encore (noch nicht), on ne peut en parler en termes de relations interclassistes dans les luttes actuelles. Il est clair que l’on abandonne alors les définitions marxistes et même des acceptions chez Marx du mot prolétariat, comme ”classe sociale des travailleurs ne possédant pour vivre que leur force de travail”, un état, pas encore une lutte. Un sacré bond culturel pour quitter nos habitudes de langage ”marxiste”, où d’aucuns verront une fuite en avant. Mais pour être cohérente, la théorie de la communisation, dans sa rupture avec les conceptions précédentes de la révolution, a-t-elle le choix ?

Qui fait la révolution est communiste, le prolétariat est communiste ou il n’est pas

’Le prolétaire’ n’est pas un donné sociologique à définir individuellement. À titre personnel, aujourd’hui en l’absence de luttes communistes conséquentes, difficile de se dire communiste ou révolutionnaire, tout au plus pour le communisme, ou pour la révolution comme communisation. Le même théoricien émérite disait : « Je ne sais pas si je suis communiste… » J’avoue être irrité par des formules comme « nos vies, nos luttes…», de la part de groupes militants identitaires se prenant pour le sujet révolutionnaire même, son embryon à promouvoir et faire grandir

*

la pratique du prolétariat comme théorie en actes vs intellect’théorie

la seule « idée qui s’empare des masses » est celle que produit leur vie matérielle

Le prolétariat n’est donc défini que par le mouvement de sa lutte vers, pour, et par la révolution communiste. Théoriquement. Idéologiquement. Téléologiquement. La théorie propre au prolétariat, c’est pour lui de savoir ce qu’il fait, pourquoi, comment, vers quoi, pour quoi faire. Ce n’est pas une théorie de théoricien, c’est sa pratique théorisée parce qu’autothéorisante. C’est pourquoi le prolétariat n’a pas besoin de théoriciens communistes : à quoi bon quelqu’un pour lui dire ce qu’il fait ou, pire, que faire ? La théorie du théoricien sert à qui ne sait pas ce que fait le prolétariat : moi, vous, les lecteurs de LundiMatin…

Mais cette intellec’théorie,- que TC nomme ‘théorie au sens restreint’ -, n’a pas à descendre dans la rue édifier et guider le prolétariat dans son action. En d’autres termes il n’y a pas de dialectique aller-retour entre cette théorie-là et la pratique du prolétariat, car celle-ci est d’emblée théorie en actes, et ses paroles auto-performatrices : cf en intro le communisme comme performance. Pour éviter la confusion entre ces deux sens différents, il faudrait deux mots distincts, et savoir que l’intellect’théorie est toujours en retard d’une lutte sur la pratique/théorie du prolétariat. Bref, c’est l’opposée d’une avant-garde

Ainsi et de même, pour les théoriciens chinois de la revue Chuang,

« La façon dont le prolétariat se connaît lui-même dans la lutte est en fin de compte la seule chose qui compte, et ce que nous faisons en termes d’écriture et de discussion avec d’autres personnes n’est qu’une partie très mineure de cela, et sera toujours une partie très mineure de cela.

Nous sommes des théoriciens parce que nous nous intéressons aux théories, mais dans un autre sens, nous ne sommes pas des théoriciens parce que nous ne pensons pas que nos théories naissent en nous. Nous pensons que la conscience et la théorie sont vivantes et réelles et qu’elles existent entre les gens – qu’elles existent dans la lutte et sont produites par la lutte, n’est-ce pas ? » Cité par CLN dans ‘Les oiseaux de la tempête

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communisation,  un mot nouveau ? à époque nouvelle, conception nouvelle et vivante 

Nous disons communisation comme forme à venir de la révolution communiste, pour la distinguer de ses conceptions antérieures, prise de pouvoir par le prolétariat et sa dictature d’État, autogestion par ses conseils ouvriers, avec des étapes, une transition du socialisme au communisme comme état, société. Formes antérieures du communisme définies comme ’programmatisme ouvrier’, conceptions, organisations et pratiques de luttes anéanties depuis un demi-siècle par la restructuration mondiale du capitalisme, la so called ’mondialisation’ qui connaît aujourd’hui sa crise structurelle et systémique, dans laquelle les États-Unis tentent agressivement, par la menace économique et militaire, de relancer leur leadership fragilisé en décidant de tout pour tout le monde, Trump tel Charles Quint : «  En mi imperio, no se pone nunca el sol / The Sun never sets on My America Great Empire Again »

Ce qui est mort il y a 50 ans ne peut plus être pour l’intellec’théorie communiste le point de départ actuel de projections révolutionnaires. Les partisans de la communisation ne peuvent plus se permettre de ressasser, en anciens combattants des années 68-70, leurs hauts faits d’armes théoriques post-ultragauche (au sens historique du conseillisme ouvrier, pas de la police à Nunez). On ne peut élaborer une telle prospective qu’en partant de ce qui ce qui se passe actuellement (cf Chronique 1) au fil de la crise systémique du capitalisme, conflits au sein des États-Nations, États dénationalisés par le capitalisme mondialisé transnational, conflits dans la géopolitique de leurs relations internationales contrariées que détermine une concurrence intercapitaliste féroce présageant la guerre. Cf chronique 2

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pour une compréhension classiste actualisable de la vie quotidienne 

Car il s’en est passé depuis, des choses, dans l’économie de la production à la consommation, la science et la technologie numérique, le réchauffement climatique et les rapports à la nature, la géopolitique et les guerres robotisées à l’IA, les relations entre hommes et femmes et autres, les luttes métissées, panachées, embrouillées, divisées, conflictuelles, interclassistes… – et par-dessus tout la succession des générations d’individus avec chacun.e la perception subjectivée de sa vie quotidienne* -, il s’est produit trop de bouleversements dans le cours de la restructuration mondiale et son tournant par la crise de 2008, pour que les nouvelles générations les saisissent comme les moins jeunes d’entre nous leurs années 1970, – sans précarité définissant le travail ni leur imprégnation de la vie quotidienne, sans internet ni portables ni réseaux sociaux, sans IA bouleversant tant le rapport à la connaissance que la production de marchandises matérielles et/ou numériques et culturelles…

* on peut théoriser « la vie quotidienne » comme catégorie ou concept général, mais elle est vécue par chaque individu comme la sienne propre, avec des particularités, d’âge, de classe, genre et ’races’, nationalités, cultures, travail, famille, patrie…

Imaginez : 50 ans avant 1970, c’était 1920, au sortir de la guerre, de la révolution de 17, la fondation du PCF… mais sans le Front Populaire, ni les fascismes, World War II, la fin du colonialisme et le néocolonialisme, les 30 Glorieuses… et c’est avec ça que nous aurions pu comprendre 68 et après ? Non bien sûr. Aujourd’hui c’est pareil, on ne peut expliquer le moment présent du capitalisme par l’effondrement du mouvement ouvrier il y a un demi-siècle, avec la vision trouble d’un vieillard bégayant sa jeunesse radicale empêtrée dans ses pattes d’éléphant

On ne met jamais deux fois le pied dans le même fleuve  

on ne mène jamais deux fois la même lutte de classe contre le même capital

La critique du programmatisme a fait son temps à  travers les luttes qui l’ont intrinsèquement portée sans toujours le savoir, dans leurs différences avec celles de la période précédente, quand la lutte des classes, dans l’hégémonie d’une identité ouvrière renvoyée par le capital, embarquait toute revendication particulière dans son idéologie à programme socialo-communiste ou anarcho-syndicaliste, quitte à repousser à plus tard la résolution des questions féministes, raciales et écologiques ; formes de luttes à directions politiques et syndicales affaiblies, dépassées, remises en cause par trente ans de luttes revendicatives aux formes successives de coordinations, mouvements sociaux, réseaux sociaux…; de luttes politiques citoyennistes démocrates radicales avec leurs forums mondiaux, leurs frères ennemis l’activisme autonome et les black blocs ; explosion des quartiers pauvres racisés, émeutes de la misère partout ; immigré.e.s sans papiers, sans droits, sans toits ; manifs avec cortèges de têtes et débordements ; gilets jaunes méchamment défaits ; luttes identitaires décoloniales, lgbt++ et féminisme metoo ; agriculteurs d’en bas crevant de leur industrialisation forcée ou écologistes radicaux diabolisés… Avec le fantasme de ”convergence des luttes”, l’intersectionnalité voudrait réunir des luttes séparées, mais en tant que séparées. C’est l’alternative interclassiste par excellence, désarmée pour saisir la structure de classes au fondement de toutes les contradictions sociales qui justifient chacune de ces luttes

Comme une symphonie de luttes polyphoniques et polyrythmiques ne produisant jusque-là aucune unité de rupture sous le plafond de fer de l’exploitation et les cieux de la menace écologique globale

Progressivement depuis 20 ans, ces mouvements peu ou prou revendiqués ou soutenus à gauche ont été submergés partout dans le monde par des manifestations et votes majoritairement populistes, nationalistes, anti-immigration, qu’on ne saurait pourtant qualifier de ”fascisme qui vient”*. En France s’annonce ainsi la probable gouvernance politique de droite extrême, qui, aux yeux de ceux d’en-bas, relégitime l’État, un État fort, l’État… de ceux d’en-haut pour la gestion du même, le même toujours recommencé

* Voir de Temps Critiques, LundiMatin 23 février, Notes à propos du fascisme qui viendrait

Cette véritable critique en actes des luttes ouvrières politiques et syndicales traditionnelles n’était pas communiste, comme notre théorisation après coup, elle était tournant historique concret changeant la donne des rapports sociaux et à la nature, tout en masquant la perception subjective de l’exploitation objective des hommes, femmes et de la nature, au cœur de la production/reproduction capitaliste, avec un temps-de-travail passant de continu/concentré,- la journée-de-travail en un lieu -, à éclaté/diffus dans la vie quotidienne…

… prémisses sur lesquelles surgiraient, surgissent, surgiront d’autres luttes

*

« (Laissons les morts enterrer les morts…) Notre sort est d’être les premiers à entrer vivants dans la vie nouvelle. » 

Cet extrait d’une lettre de Karl Marx à Arnold Ruge en 1843, citée par Guy Debord et Asger Jorn dans Mémoires Structures Portantes en 1957, figure au dos de la pochette de l’album du concert de Michel Portal et son Unit à Chateauvallon en 1972, auquel j’étais présent

Cette vidéo ici donc en hommage à Michel Portal, formidable et merveilleux multiinstrumentiste touche-à-tout (clarinettes, saxophones, bandonéon, composition, improvisation… classique, jazz, contemporain, balloche…), qui nous a quitté le 12 février dernier

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(Les chroniques précédentes ci-dessous)

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Ill Will : « Franchir le Rubicon »

04/08/2025 Aucun commentaire

Franchir le Rubicon

  1. Prasad 21 juillet 2025

S’appuyant sur des analyses antérieures des insurrections au Soudan, au Sri Lanka, au Kazakhstan et ailleurs, S. Prasad soutient que les manifestations de 2025 en Turquie nous donnent un aperçu de la forme que pourraient prendre les mouvements contre l’autocratie dans d’autres pays. Reconnaître cela pourrait nous permettre d’anticiper les limites que devront surmonter des troubles similaires, y compris les manifestations contre Trump plus près de chez nous.

« On sait qu’il existait autrefois un automate conçu pour contrer chaque coup d’un joueur d’échecs et s’assurer ainsi la victoire. Une marionnette vêtue d’un costume turc, une pipe à eau à la bouche, était assise devant un échiquier posé sur une large table. Un système de miroirs donnait l’illusion que cette table était transparente de tous les côtés. En réalité, un nain bossu, maître aux échecs, était assis à l’intérieur et contrôlait les mains de la marionnette à l’aide de fils. On peut imaginer un objet correspondant à cet appareil en philosophie. La marionnette appelée « matérialisme historique » est toujours censée gagner. Elle peut le faire sans autre forme de procès contre n’importe quel adversaire, tant qu’elle recourt aux services de la théologie, qui, comme chacun sait, est petite et laide et doit être tenue à l’écart. »

—Walter Benjamin, « Sur le concept d’histoire » Lire la suite…

Blog Artifice : « Les pires conditions matérielles sont excellentes – Résurgence de la nation et antiracisme patriotique »

20/07/2025 20 commentaires

Dernier texte mis en ligne sur le blog « Artitices »

Les pires conditions matérielles sont excellentes – Résurgence de la nation et antiracisme patriotique

Au cours de ces derniers mois, alors que l’atonie des luttes de classe en France nous contraignait à prendre du recul pour penser la séquence en cours, nous avons subi la popularité grandissante de litanies médiocres rabâchant la nécessité de construire une alliance, électorale autant que stratégique, entre les “petits Blancs” et les “indigènes” (ou, non sans un certain lyrisme, les “beaufs” et les “barbares”). Ce renouveau de la social-démocratie, incarné notamment par le webmedia Paroles d’Honneur et le parti-think-tank des Indigènes de la République, demeure encore cantonné à un espace médiatique marginal mais pénètre progressivement l’espace spongieux de la gauche. D’abord réticent·es à leur consacrer un article qui ne pourrait s’insérer dans aucun dialogue critique (à franchement parler, la perspective communiste leur est totalement étrangère), nous avons fini par décider de les traiter comme un symptôme de la séquence actuelle. En effet, depuis quelques temps s’est imposée une nouvelle idée dans leur agenda théorique : la réhabilitation de la nation et de son projet hégémonique à même de réconcilier “les tours et les bourgs”. Moins qu’une excuse pour entrer dans la danse de la polémique avec le PIR-PDH, c’est à une dissection de la résurgence nationaliste à gauche que nous nous attelons ici.

 

Chuang : « Ni prophètes ni orphelins : Un entretien avec Endnotes »

02/03/2025 2 commentaires

Ni prophètes ni orphelins : Un entretien avec Endnotes

Les camarades de Chuang ont traduit en chinois une série d’articles de la revue communiste internationale Endnotes, puis les ont rassemblées dans un livre en trois volumes. Ils ont ensuite réalisé un entretien avec deux membres d’Endnotes sur l’histoire du groupe. 

Ce qui suit est une transcription de cet entretien, très intéressant au niveau de l’histoire interne des groupes anglophones Aufheben et Endnotes, en particulier dans leurs relations théoriques avec d’autre groupes, Théorie Communiste entre autres.dndf

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Ni prophètes ni orphelins 

Introduction de Chuang.

Endnotes est une série de revues et de livres publiée par un groupe de discussion basé en Allemagne, au Royaume-Uni et aux États-Unis. Le groupe initial a été formé à Brighton, au Royaume-Uni, en 2005, principalement à partir d’anciens participants à la revue Aufheben, après un échange critique entre Aufheben et la revue française Théorie Communiste. Mais avec la migration et l’ajout de nouveaux membres, le groupe est devenu de plus en plus international. Endnotes est principalement orienté vers la conceptualisation des conditions de possibilité d’un dépassement communiste du mode de production capitaliste – et des multiples structures de domination qui modèlent les sociétés caractérisées par ce mode de production – à partir des conditions actuelles. A ce titre, il s’intéresse aux débats de la « théorie communiste », et en particulier à la problématique de la « communisation » issue de l’ultra-gauche française post-68 ; à la question du genre et de son abolition ; à l’analyse des luttes, des mouvements et de l’économie politique contemporains ; à la dynamique de la population excédentaire et à ses effets sur le capital et la classe ; aux formations capitalistes de la « race » ; à la théorie de la forme-valeur et à la dialectique systématique ; aux échecs et impasses révolutionnaires du 20e siècle.1 Lire la suite…

« Révolution et classes sociales »

05/12/2023 Comments off
Un podcast des camarades de Temps Libre, revue parue au Québec. dndf

Le podcatst: Révolution et classes sociales

Présentation:

Qu’est-ce qu’une classe sociale ? Sur quoi peut-on fonder une théorie des classes ? Qu’est-ce qui explique que, tendanciellement et structurellement, la classe moyenne salariée soit contre-révolutionnaire ? En quel sens et en quoi le prolétariat, la partie productrice de plus-value des classes populaires, est-elle une « classe révolutionnaire » ? Autant de questions nous tentons de répondre dans cet épisode autour de la théorie des classes à partir de Temps libre n°2, « Contributions à la théorie des classes », 2021 – avec P-O, membre de Temps libre, revue québécoise de théorie communiste.

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« Sur le passage de quelques ultra-gauchistes à travers une assez courte unité de temps : les origines de la théorie de la communisation »

12/11/2023 un commentaire

Texte en espagnol. dndf

Sobre el paso de algunos ultraizquierdistas a través de una unidad de tiempo bastante corta: los orígenes de la teoría de la comunización

 

Sobre esta tumba hemos de amontonar hasta la última piedra, pues en el pensamiento los muertos sí resucitan.

C.L.R. James, Notes on Dialectics

El retorno de lo reprimido

Hasta hace poco más de una década, incluso en Francia, muy poca gente era consciente siquiera de la existencia —ya no digamos de la relevancia— de grupos como Négation, Le Mouvement Communiste o Intervention Communiste, y menos gente aún habría podido imaginar que contribuyeron a una «ruptura en la teoría de la revolución»[1], según reza el título de la antología en la que fueron reeditados en 2003.

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ILL WILL : « Le mouvement de refus »

06/10/2023 Aucun commentaire

Traduction DeepL d’un long texte publié sur le site «  ILL WILL » où l’on retrouve dans une liste à la Prévert,, Temps Critiques, Théorie Communiste, d’Endnotes, Hardt et Negri,Camatte, le Comité Invisible, Badiou, Tronti, Loren Goldner et nous en oublions. Dndf

Le mouvement de refus

Mikkel Bolt Rasmussen

3 octobre 2023

Les quinze dernières années ont été marquées par des troubles. Comme l’anthropologue politique français Alain Bertho l’a décrit dans son livre Le temps des émeutes, le début des années 2010 a été marqué par une forte augmentation du nombre de manifestations.1 Des grèves et des manifestations ont eu lieu tout au long des années 1980, 1990 et 2000, bien sûr, et les émeutes de la faim n’étaient pas rares dans les pays du Sud. Toutefois, après 2008, un changement quantitatif et qualitatif s’est opéré, avec des manifestations, des occupations, des émeutes et des soulèvements beaucoup plus répandus dans un nombre beaucoup plus important d’endroits dans le monde. Comme l’écrit Dilip Gaonkar, ces manifestations et ces émeutes se déplacent vers le nord et se produisent désormais également dans les démocraties libérales.2 

Rétrospectivement, nous pouvons considérer les révoltes arabes, ce que l’on appelle le printemps arabe – qui a éclaté en décembre 2010 en Tunisie et s’est rapidement propagé à l’Égypte et à un certain nombre de pays d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient au cours des premiers mois de 2011 – comme un tournant décisif. Ces événements ont marqué la transition d’une période caractérisée par une absence quasi-totale de contestation radicale à une situation de remise en cause de l’ordre établi.3 En particulier, les images du Caire, où des milliers de personnes sont descendues dans la rue, occupant la place Tahrir et exigeant le départ de Moubarak, ont troué le « réalisme capitaliste » et le discours du « passons à autre chose » de la mondialisation capitaliste tardive.4 Du Caire, les manifestations se sont étendues à l’Europe du Sud, les manifestants occupant les places d’Athènes, de Madrid et de Barcelone, exigeant la fin de l’austérité imposée par les gouvernements nationaux à la demande de la Commission européenne, du FMI et de la Banque centrale européenne. Ces politiques ont été adoptées dans le sillage de la crise financière, qui s’est rapidement transformée en une crise économique et sociale dans de nombreux pays du sud de l’Europe. Au cours de l’été 2011, Londres a été le théâtre de violentes émeutes, suivies à l’automne par l’occupation par Occupy Wall Street du parc Zuccotti à Manhattan. Alors que la première vague de manifestations s’est éteinte ou a été écrasée, d’autres ont éclaté ailleurs. Lire la suite…

« ABJECTION ET ABSTRACTION »

19/05/2022 2 commentaires

Texte que l’on retrouve partiellement dans la préface du livre « Logique du genre »

« ABJECTION ET ABSTRACTION »

ENTRETIEN AVEC MAYA GONZALEZ ET JEANNE NETON

  1. Votre texte, « La logique du genre » a été très influent parmi les féministes et plus particulièrement les féministes marxistes. Est-ce que vous pourriez nous dire quelques mots sur les motivations qui vous ont poussées à l’écrire et sur les projets théoriques qui ont conduit à vos recherches actuelles ?

Nous avons commencé à travailler sur « La logique du genre » à la fin de l’année 2011. Au sein du petit milieu marxiste qu’on appelle communément la « théorie de la communisation », et auquel nous appartenons, le genre a rarement constitué un sujet de discussion. Et aujourd’hui encore, dans ces cercles largement influencés par l’ultragauche historique — même lorsqu’ils prennent leur distance avec cet héritage — la question du genre est tenue pour étrangère au marxisme, quand elle n’est pas tout simplement considérée comme une distraction des vraies questions que sont les classes, l’économie, etc. Cette situation a changé lorsque le groupe français Théorie Communiste (TC), très influent dans ce milieu, a publié, en 2010, le texte « Distinction de genres, programmatisme et communisation ». Ce texte, qui a suscité bien des controverses, a placé le genre au centre des débats et est devenu une lecture préalable à toute tentative de comprendre le mode de production capitaliste et les lois de son mouvement. Pour nous deux, en tant que personnes qui s’identifient comme femmes (une petite minorité dans ce milieu à l’époque) ça a été un véritable soulagement. Bien que nous ayons nos propres désaccords avec le texte, il a ouvert la voie et a mis le genre au premier plan de toute discussion théorique au sein de notre cercle communiste.

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Réponse de Temps Libre à Astarian et Ferro – Deuxième partie

27/12/2021 Aucun commentaire

Deuxième partie – Sur la classe moyenne

Classe moyenne salariée et classe moyenne

La source sur leur site

Astarian et Ferro sont insatisfaits de notre définition « négative » de la classe moyenne, ils aimeraient que nous fassions comme eux, c’est-à-dire que nous ne parlions ni de la production indépendante, ni du petit commerce, ni des professions libérales, ni de la police, ni de l’armée, ni du reste de la fonction publique qui n’est pas sursalariée pour qu’on puisse, tous et toutes ensemble, s’entendre sur un critère simple et facile, « positif », pour définir la « troisième classe » de leur ménage à trois, à savoir le fait de recevoir un sursalaire. Prolétaires, capitalistes et sursalarié·e·s – voilà les seuls agents qui, à les lire, peuplent ce bas monde.

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Réponse de Temps Libre à Astarian et Ferro – Première partie

21/12/2021 un commentaire

Nous publions ici la première partie de la réponse de la revue Temps Libre aux critiques qu’en ont fait Astarian et Ferro.
Le texte source, sur le site de Temps Libre

Astarian, Ferro et critiques improductives :

Sur quelques objections lancées à Temps Libre n. 2

Paru à l’hiver 2021, le second numéro de la revue Temps Libre consacrait une sous-section à la critique de la théorie des classes développée par Astarian et Ferro. Dans une réponse assez substantielle publiée en septembre de la même année, les deux auteurs combinent une défense de leur propre théorie avec des critiques de l’ensemble de notre revue. Bien qu’ils nous reconnaissent le « mérite d’avoir approfondi l’analyse des différentes activités qu’exerce la classe moyenne salariés (sic) pour justifier son sursalaire[1] » – ce qui constitue en soi une critique importante du concept d’encadrement sur lequel se construit toute leur théorie de la classe moyenne –, ils s’efforcent de montrer l’inintérêt de notre contribution. Si certaines de leurs remarques commandent des précisions fécondes, une bonne partie d’entre elles repose sur une lecture tronquée qui nous forcera, malheureusement pour le lectorat attentif, à répéter parfois presque tel quel des arguments déjà présents dans notre revue.

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Hic-Salta communisation : Travail productif, question féminine et autres problèmes fâcheux. Réponse à «Temps Libre»

19/09/2021 Aucun commentaire

Travail productif, question féminine et autres problèmes fâcheux. Réponse à «Temps Libre»

La revue québécoise « Temps Libre » (TL) consacre son numéro deux à la question de l’analyse de classe. Dans ce cadre, elle consacre toute une section à notre livre Le Ménage à trois de la lutte de classe (Éd. L’Asymétrie, 2019). Après quelques brefs compliments, TL s’efforce de montrer que notre théorie de la classe moyenne n’est pas correcte. Voyons ce qu’il en est. Lire la suite…

« Barbares en avant ! » – Endnotes

12/05/2021 un commentaire

« Barbares en avant ! »

Ainsi l’Antiquité confondait-elle tout ce qui ne participait pas de la culture grecque (puis gréco-romaine) sous le même nom de barbare ; la civilisation occidentale a ensuite utilisé le terme de sauvage dans le même sens. Or derrière ces épithètes se dissimule un même jugement : il est probable que le mot barbare se réfère étymologiquement à la confusion et à l’inarticulation du chant des oiseaux, opposées à la valeur signifiante du langage humain ; et sauvage, qui veut dire « de la forêt », évoque aussi un genre de vie animale, par opposition à la culture humaine.

– Claude Lévi Strauss, Race et histoire (1961)

Cette même pression de la population sur les forces productives poussa autrefois les barbares d’Asie à l’invasion dans le vieux monde. […] Pour rester barbares, il fallait rester peu nombreux. Si leur nombre augmentait, l’un restreignait la zone de production de l’autre. Pour cette raison, la population superflue fut obligée de se mettre aux grandes invasions aventureuses qui mena à la constitution des peuples de l’Europe ancienne et moderne.

– Marx, MEW 8, article « Émigration forcée », notre traduction.

Dératisation, arsenic, maisons de travail (work-houses), paupérisation généralisée. Les moulins à bras et autres procédés de travail archaïques resurgissent en pleine civilisation elle-même et faisant corps avec elle. C’est la barbarie lépreuse, la barbarie en tant que lèpre de la civilisation.

– Marx, Manuscrit « Salaire », MEW 6, p. 553. Traduction par Roger Dangeville.

 

Avec l’extension de l’économie bourgeoise marchande, le sombre horizon du mythe est illuminé par le soleil de la raison calculatrice dont la lumière glacée fait lever la semence de la barbarie.

– Adorno/Horkheimer, Dialectique de la Raison (1944)

Traduit par stoff et Agitations

Au début du mois de mai 2020, des émeutes de la faim ont éclaté à Santiago du Chili. Les confinements avaient privé des hommes et des femmes de leurs revenus, ce qui faillit les faire sombrer dans la famine. Un vaste mouvement de cantines communautaires auto-organisées s’est rapidement répandu dans tout le pays. Plus tard dans le mois, des émeutes se sont propagées au Mexique en réaction au meurtre par la police de Giovanni López – un ouvrier du bâtiment qui avait été arrêté pour non-port de masque – tandis que des milliers de travailleur·ses itinérant·es désespéré·es brisaient le couvre-feu en Inde. Certain·es travailleur·ses des entrepôts d’Amazon aux États-Unis et en Allemagne se sont mis·es en grève pour protester contre les mauvais protocoles sanitaires face au COVID-19[1]. Pourtant, à la fin du mois de mai, ces agitations ouvrières chez le plus grand distributeur du monde furent rapidement noyées par un mouvement de masse d’une ampleur sans précédent qui a secoué les États-Unis en réponse au meurtre policier répugnant de George Floyd, diffusé en direct. Largement initié par les habitant·es noir·es de Minneapolis, le soulèvement a rapidement été rejoint par des Américains de tous lieux, races et classes. Dans les premières émeutes et manifestations, on pouvait même apercevoir quelques soutiens de miliciens dans un front transversal (Querfront[2]) digne de l’époque de QAnon[3]. Lire la suite…

“TEMPS LIBRE II”: Une critique du « ménage à trois de la lutte des classes »

01/02/2021 Aucun commentaire

Le problème de la classe moyenne salariée chez Astarian et Ferro

La pertinence d’une théorie des classes du mode de production capitaliste repose sur sa capacité à produire des définitions permettant de rendre compte des luttes qui le structurent. Les luttes que les classes se livrent incessamment – parfois silencieusement, parfois à découvert – doivent trouver une explication au sein même du rapport contradictoire qui produit les classes sociales; une théorie des classes doit être en mesure de présenter ces luttes comme le développement même de ce rapport. Une théorie dont les définitions conduisent à une conception du capitalisme comme une simple stratification sociale échoue à la tâche puisqu’avec celle-ci, le rapport que les classes entretiennent se réduit à une différenciation quantitative; les prolétaires, ce sont les pauvres, la classe moyenne regroupe les personnes un peu plus fortunées et la classe capitaliste n’est pas autre chose que l’ensemble des riches. C’est le danger que court toute théorie qui fait de la distribution de la plus-value l’élément décisif de la définition des classes. Le niveau de rémunération d’un agent, parce qu’il explique son appartenance de classe, devient alors le seul élément réellement important pour l’analyse de classe. Conséquemment, la place des agents au sein des rapports de production et la contradiction qui structure et meut les formations sociales capitalistes n’ont plus qu’un rôle explicatif – au mieux – marginal dans l’analyse de cas concrets de lutte des classes. Lire la suite…

« Nous vrillons; nous ne « devenons » pas »

20/12/2020 un commentaire

Rien de tel qu’une bonne période de repli généralisé de l’activité humaine pour réfléchir un peu. Là, il s’agit de l’excellent site ILL WILL qui publie une réflexion sur le sens de la théorie … de la théorie communiste en particulier. Traduction dndf

Que devient la théorie communiste une fois qu’elle est dépouillée de sa vocation prophétique et prédictive ? Dans l’article qui suit, Peter Harrison, ex-auteur de Monsieur Dupont et co-auteur de l’ouvrage, passe en revue les différentes attitudes à l’égard de la pratique de la production théorique, qu’il interprète finalement comme une rébellion ou une « torsion » compréhensible contre la captivité qui a néanmoins été dépouillée de sa capacité à imaginer une véritable émancipation.

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Les luttes des peuples civilisés du monde entier contre nos conditions sont-elles l’expression de l’immanence du communisme, un devenir qui établira la paix et la liberté pour tous, ou sont-elles l’expression d’un ressentiment constant, répété et tout à fait noble envers une situation inéluctable qui nous opprime et nous déshumanise ?

Pour commencer

Tout le projet de Karl Marx était une entreprise scientifique, et ce parce qu’il était un produit particulièrement intuitif et sensible de son époque. L’héritage durable de sa méthodologie a été d’élever la sociologie et l’économie au rang de sciences. Comme l’a fait remarquer Lénine, « l’idée de matérialisme en sociologie était en soi un coup de génie » [1]. Et, comme le confirme Isaiah Berlin, il a été « le véritable père de l’histoire économique moderne et, en fait, de la sociologie moderne », tout en notant que « ses réalisations dans ce domaine sont nécessairement ignorées dans la mesure où leurs effets sont devenus une partie de l’arrière-plan permanent de la pensée civilisée » [2]. Mais il n’a jamais réalisé à quel point la pensée magique s’infiltrait dans son discours, et sa science l’a transformé en un prophète à l’ancienne capable d’étayer sa prophétie du communisme en se référant, non pas à Dieu ou à la Bible, mais à des données empiriques provenant du monde matériel. Il a écrit :

« Le communisme n’est pas pour nous un état de choses à établir, un idéal auquel la réalité [devra] s’adapter. Nous appelons communisme le mouvement réel qui abolit l’état actuel des choses. Les conditions de ce mouvement résultent des prémisses qui existent actuellement ». Lire la suite…

« Qui a peur de Jacques Camatte »

30/11/2020 11 commentaires

 Traduction d’une brochure parue récemment dans l’état espagnol

« Le lecteur pourra se rendre compte que l’invariance déclarée-proclamée au début, celle de la théorie du prolétariat, est déjà incluse dans une autre, bien plus vaste : la recherche d’une communauté humaine qui a pour complément la mise en évidence de la destruction des vielles communautés et la domestication des hommes et des femmes, ainsi que la lutte contre celle-ci, une des conditions historiques pour que la tentative de fonder une communauté humaine puisse se réaliser. » Communauté et Devenir », 1994)

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ALGÉRIE : « La révolte de la génération sans peur » (épisode 2)

01/09/2019 Aucun commentaire

Dans le premier épisode Ouitis expliquait pourquoi l’Algérie était restée relativement calme en 2011 et replaçait les causes du mouvement dans l’histoire sociale et économique de la rente. Dans le second épisode, elle décrit la manière dont les manifestants s’organisent le vendredi, et débute son analyse de la composition de classe du hirak en décrivant le rôle des femmes et des féministes dans le mouvement.

2) Jetons un coup d’œil sur le mouvement populaire qui occupe les rues depuis le 22 février, demandant la démission du président Bouteflika ainsi que de ses alliés aux plus hauts échelons du pouvoir. Comment les gens sont-ils organisés et leurs groupes spécifiques dirigent-ils les manifestations ? Qui sont les manifestants ? Sont-ils issus de divers contextes politiques, sociaux et ou économiques, ou pouvez-vous discerner une qualité spécifique que la majorité des personnes dans la rue ont en commun ? Et pouvons-nous même parler de «mouvement populaire» dans le sens où le peuple est attaché à un programme commun allant au-delà de la fin du régime de Bouteflika & co ?

Aucun groupe spécifique ne dirige ces manifestations, au contraire, comme ce fut le cas dans les autres pays de la région en 2011, c’est un embrasement soudain (même si certains analystes, avaient tirés la sonnette d’alarme, juste quelques semaines avant). Certains ont tenté de repérer rétrospectivement les prémisses de la contestation dans les stades et chez les supporters car il existe une longue histoire politique et décoloniale du foot algérien. Les premiers appels à manifester en décembre 2018 dans le quartier populaire de Bab El Oued (Alger) ne rencontrent pas d’écho. Mi-février, des marches plus importantes ont lieu à Kherrata (près de Bejaïa), à Khenchela puis à Annaba, où le portrait du président est arraché et piétiné. Mais l’ampleur des manifestations du 22 février surprend car celles-ci émergent dans tout le pays de manière simultanée, dans la plupart de grandes villes mais aussi celles de moyenne taille. Le mouvement va même toucher des oasis et wilayas (départements) à très faible densité (Djelfa, Adrar, Tamanrasset). Lire la suite…

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LA AUTOORGANIZACIÓN ES EL PRIMER ACTO DE LA REVOLUCIÓN, LOS SIGUIENTES VAN CONTRA ELLA

06/05/2018 Aucun commentaire

Traduction de « L’auto-organisation est le premier acte de la révolution, la suite s’effectue contre elle » paru en 2005 et publié en brochure par la revue « Théorie communiste »

Portrait

LA AUTOORGANIZACIÓN ES EL PRIMER ACTO DE LA REVOLUCIÓN, LOS SIGUIENTES VAN CONTRA ELL

Índice

AMARGA VICTORIA DE LA AUTONOMÍA

Autoorganización en todas partes, revolución en ninguna

Sobre la autoorganización en la luchas actuales

LUCHAS REIVINDICATIVAS/REVOLUCIÓN

Una ruptura

La cuestión de la unidad de clase

EL ANUNCIO

Los colectivos

Actividades que producen la objetivación de la existencia y la unidad de clase

«Juventud salvaje»

Argentina: una lucha de clase contra la autonomía.

Argelia: «Cuando me hablan de los Aarouchs, tengo la impresión de que hablan de algo ajeno.»

El Movimiento de Acción Directa (MAD)

Las luchas «suicidas»: caducidad de la autonomía.

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La théorie de la communisation et la question du fascisme

30/03/2018 Aucun commentaire

Nous avions publié ce texte en novembre 2012  mais dans sa version originale anglaise avec une présentation.  

Voici la version française parue sur le site « Agitations »

La théorie de la communisation et la question du fascisme

Texte original extrait du n°12 de la revue anglophone Datacide

Cherry Angioma, 20 octobre 2012

Cela fait maintenant plus de 5 ans que la crise financière a débuté et que l’austérité et l’insécurité progressent sans répit. Ni la vieille gauche des partis et des syndicats ni les mouvements sociaux plus récents davantage portés sur l’action directe ne semblent à même d’y proposer une solution. A la recherche de nouveaux chemins pour analyser la crise et offrir la possibilité d’une vie au-delà du capitalisme, le concept de « communisation » est devenu un enjeu théorique de plus en plus débattu. Lire la suite…

Deux textes de TC publiés par Endnotes traduites en castillan

06/12/2016 un commentaire

Un camarade nous a fait parvenir deux traductions de textes de Théorie Communiste parus dans Endnotes n°1.

La versión française du premier texte est à la suite

« Mucho ruido y pocas nueces » et « Historia normativa y esencia comunista del proletariado »
Théorie Communiste
Endnotes # 1, octubre de 2008: materiales preliminares para un balance del siglo xx

Mucho ruido y pocas nueces

Comentarios críticos sobre « Prolétaire et travail: une histoire d’amour ? »

El tema sobre el que Dauvé y Nesic intentan reflexionar en este texto es nada menos que el «fracaso histórico» del movimiento comunista a lo largo de los ciento cincuenta y cuatro años transcurridos desde la publicación del Manifiesto de Marx y Engels[1]. Abordan la cuestión a través de una crítica del concepto de programatismo, desarrollado principalmente por la revista Théorie Communiste. Ahora bien, el programatismo sólo podría servir para explicar el «fracaso del movimiento comunista» si imagináramos, como Dauvé y Nesic, que el comunismo es una norma, una sustancia, algo invariable en «su contenido profundo[2]», pues en ausencia de tal supuesto, el programatismo no es otra cosa que la explicación de su propio fracaso. Por tanto, comenzaremos por explicar la teoría del programatismo, que Dauvé y Nesic han entendido tan mal. No obstante, conviene señalar que lo que en realidad está en juego es la definición de la época actual, y más aún, que siquiera exista un «período actual». O lo que en última instancia viene a ser lo mismo, que exista algo llamado historia.

1 La teoría del programatismo


i La emancipación del trabajo y su fracaso

Desde un punto de vista general podríamos definir el programatismo como una teoría y una práctica de la lucha de clases en la que el proletariado encuentra en su impulso hacia la emancipación los elementos fundamentales de una organización social futura convertidos en un programa a realizar. Esa revolución consiste, por tanto, en la afirmación del proletariado, ya sea como dictadura del proletariado, consejos obreros, emancipación del trabajo, período de transición, extinción del Estado, autogestión generalizada o «sociedad de productores asociados». El programatismo no es una simple teoría, es ante todo la práctica del proletariado, en la que la fuerza cada vez mayor de la clase (en los sindicatos y los parlamentos, organizativamente, en términos de relaciones de fuerzas sociales o de cierto nivel de conciencia de las «lecciones de la historia») se concibe positivamente como un trampolín que conduce a la revolución y al comunismo. El programatismo está intrínsecamente ligado a la contradicción entre proletariado y capital, tal y como queda constituida por la subsunción formal del trabajo en el capital. Lire la suite…

« Où t’es, TC où t’es ? »

03/10/2016 14 commentaires

il nous a paru pertinent de proposer à la réflexion ce texte sur « Théorie Communiste N°25» que nous a fait parvenir un camarade

Où t’es, TC où t’es ?

oh-lala

La balle quitte le pied et fonce dans le sol. Fin de la trajectoire ?

Si on s’échauffe avec le dernier numéro de la revue Théorie Communiste,  c’est pour mieux continuer sur la question de l’appartenance de classe,  de la catastrophe que constituerait notre défaite et du contenu de celle-ci. On n’épuisera pas ces questions ici. Il s’agit plutôt d’une mise en bouche.

Pourquoi, alors qu’une mobilisation sociale battait son plein, se donner le mal d’écrire là-dessus ? C’est que pour une partie des membres d’un courant qu’à défaut on appelera communiste antigestionnaire, TC est une des références théoriques. Ce texte a donc semblé nécessaire afin de marquer une rupture politique.

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« Pour en finir avec la critique du travail »

19/09/2016 Aucun commentaire

En contrepoint du texte de la Banquise, publié ci-dessous, il nous a paru pertinent de proposer à la réflexion ce texte de Théorie Communiste N°17, sorti en septembre 2001.

« Pour en finir avec la critique du travail » 

La critique du travail ne peut avoir d’objet et se justifier elle-même que si elle construit son objet antérieurement aux rapports sociaux, mais alors elle devient purement spéculative ; inversement si ce sont les rapports sociaux historiquement déterminés qu’elle se met à critiquer, elle entre alors en contradiction avec son premier moment de formalisation abstraite de son objet. La critique du travail voudrait le travail comme rapport social antérieurement à tout rapport social. La critique du travail est une impasse. Premièrement, elle construit un objet d’analyse qui est le travail en soi ; deuxièmement, elle veut déduire de l’analyse de cette activité, qui telle qu’elle l’a posée est une abstraction spéculative, les rapports sociaux contradictoires dans lesquels évoluent les hommes. Cela, soit par un développement contradictoire interne de cette activité, soit de par un caractère irréductible à l’aliénation que, par nature, cette activité possèderait. Les modulations particulières de cette impasse générale aboutissent toutes à la transformation de la critique de la société capitaliste et de son rapport social fondamental, l’exploitation, en critique du travail, critique de l’activité.

              Le sujet abordé ici est en conséquence un peu paradoxal. Il s’agit de définir le travail pour dire que le travail n’est pas un objet de la critique théorique. Cela pour deux raisons : la « critique du travail » est comme théorie une impasse ;  l’abolition du travail ne passe pas par la « critique du travail ». Notre démarche est cependant nécessaire, car, si le travail n’est pas un objet de la critique théorique et si sa critique ne mène à rien, la critique théorique ne peut en revanche faire l’impasse sur les idéologies de la « critique du travail ». C’est donc comme un moment de la critique de ces idéologies, qu’il est nécessaire de critiquer la notion de travail en tant qu’objet de cette critique et parce que cette notion de travail joue un rôle actif, pratique, de mise en forme des luttes dans les courants les plus radicaux du démocratisme radical. Lire la suite…